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Des fruits et des hommes

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Arcimboldo avait bien raison. Les hommes ressemblent à des légumes et des fruits. Le constat est frappant au long des étalages de marchés. 

Fifi, la jeune maraîchère aux joues rosies est tout aussi appétissante que ses petites pommes rondes et sucrées. On a envie de la croquer.
Et cette vendeuse, qui est sur le marché Blanqui depuis trente ans, a pris les mêmes dessins de peau qu’un fruit qui vieillit. Il n’en est pas moins beau. Au contraire. Admirable de fragilité, on voudrait le dessiner.

Et le monsieur, qui a autant de caractère que ses choux généreux, que ses citrouilles immenses, que ses patates fermes. Il a la voix qui porte et le couteau tranchant.

Régalez-vous ! 2 euros les radis de Fifi au marché Blanqui !

Il n’y en a plus beaucoup des comme ça. Ceux qui ont vécu la même vie que leurs fruits. Les pieds et les mains dans le terreau.

Sur les stands aujourd’hui, on propose des courgettes de 30 centimètres et demi. Elles font toutes la même taille, elles sont lisses et propres. Normal, elles n’ont jamais vu la terre.

Le règlement européen (CE n°1677/88) ordonnant des courges droites de taille unique a été abrogé en juillet 2009. Mais les mauvaises plantes ont des racines plus profondes. C’est tout un système qu’il faudrait arracher.

Les vendeurs derrière ces caissons aseptisés ressemblent à des pharmaciens, aussi pâles que leur tablier n’est blanc. Ou à des fonctionnaires, qui ne savent pas vraiment ce qu’ils font là.

Plus rien ne lie les cageots garnis à ceux qui les vendent. Ce n’est qu’une transaction de plus. Pas d’amour pour les topinambours.

Les récoltes n’ont pas le droit d’être variés.

Le « catalogue des semences autorisées à l’échange » limite à la vente les seules variétés qui figurent dans son registre. Et ce sont des organismes officiels travaillant avec les principaux semenciers industriels, dont Limagrain, qui tiennent cette liste.

Les procédures d’inscription au catalogue sont très strictes : la semence doit respecter les critères DHS (Distincte, Homogène, Stable). Un  « moule qui brime les lois de la vie » d’après François Delmont, agriculteur bio.

Résultat : au lieu des centaines de pommes qui existaient en France, on n’entend plus parler que de Golden, de Reinette et de Granny. Les grands semenciers gagnent et les petits paysans s’effacent.

Sur les marchés, les stands s’appauvrissent et les saveurs aussi.

Alors quand on retrouve Fifi et toute sa compagnie, on sourit. Allez, allez ! 2 euros les radis de Fifi !

Nucléaire iranien : qui a enturbanné qui ?

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Avant d’examiner le contenu de l’accord sur le nucléaire signé dans la nuit de samedi à dimanche entre l’Iran et les six puissances, force est de constater que les sanctions très dures imposées depuis juillet 2012 se sont révélées efficaces. Si l’Iran n’est pas à tout à fait à genoux, sa situation économique et sociale préoccupante – du fait de son isolement du système bancaire international, qui l’a privé d’une grande partie de ses revenus en devises étrangères – a poussé ses dirigeants à revoir leur tactique, quitte à faire d’importantes concessions. La dernière fois que Téhéran avait suspendu son programme nucléaire remonte à 2003, après le déclenchement de la guerre en Irak, ce qui prouve que le gouvernement iranien sait adapter sa politique en fonction des rapports de forces.

Toute la question est de savoir si l’Iran va véritablement changer de stratégie. Parmi les puissances occidentales, personne ne doute de la volonté de Téhéran de devenir un Etat nucléaire, poursuivant sa lutte pour la puissance qui l’incite à se rapprocher le plus possible du seuil fatidique en attendant l’occasion de se lancer dans une fuite en avant. Ignorant les dénégations des plus hauts dignitaires iraniens, lesquels nous répètent inlassablement que l’arme nucléaire est incompatible avec l’islam, les négociateurs cherchent à éloigner le régime des mollahs de son objectif en payant le moins lourd tribut possible. Cette stratégie offre aux Iraniens le moyen de garder la tête haute, tout en retardant autant que faire ce peut les ambitions nucléaires militaires de Téhéran.

Aujourd’hui, il est encore impossible d’identifier le grand gagnant de l’accord conclu ce week-end, sachant que l’Iran emploiera tous les moyens pour exploiter au maximum les avantages qu’il tire de ce compromis, tout en contournant ses engagements. Les plus vigilants des négociateurs ont-ils tout prévu en matière de surveillance ? On n’en sait rien.
Mais l’expérience nous enseigne que l’allègement des sanctions – concédée aux Iraniens en même temps qu’a été de facto reconnu leur droit à enrichir de l’uranium – facilite leur contournement. En Irak, les fameux programmes « pétrole contre nourriture » imposés avant 2003, nous ont appris qu’un robinet ne pouvait être qu’ouvert ou fermé. L’ouvrir un peu revient à l’ouvrir tout court. Dans le cas iranien, il faut être bien naïf pour croire que les allègements de sanctions n’atteindront que les 7 milliards de dollars annoncés. Félicitons donc les nouveaux millionnaires qui s’enrichiront prochainement grâce aux nouvelles règles d’échange avec l’Iran.

Beaucoup analysent la position israélienne comme la représentante d’une ligne dure vis-à-vis de l’Iran. Par souci d’exactitude, il faudrait d’abord la requalifier : l’appeler « position saoudo-jordano-qataro-franco-israélienne » serait plus juste. Il n’empêche, en marge des négociations passées et futures, puisque le présent accord n’est qu’intérimaire, Israël doit jouer le rôle du mauvais flic. Si les sanctions se sont avérées efficaces, la menace d’une action militaire israélienne et la guerre secrète menée par Jérusalem contre le programme militaire iranien n’y sont pas pour rien. La réaction dépitée de Netanyahou à l’annonce de l’accord fait en quelque sorte partie du « deal » : puisque le premier ministre israélien pense que Téhéran vient de gagner une manche, les Iraniens ne peuvent qu’apprécier cet accord. Et du point de vue israélien, comme la crise nucléaire iranienne est loin d’être résolue, laisser planer une menace à peine voilée ne peut nuire à la suite des événements.
Dans le cadre de la stratégie américaine d’endiguement (containment), qui vise à gagner du temps en attendant la perestroïka perse, chacun joue sa partition en espérant ne pas se retrouver dupe lorsque l’arbitre sifflera la fin de la partie.

*Photo : Martial Trezzini/AP/SIPA. AP21487983_000029.

Philippe Cohen : Le goût de la vérité, le sens du combat

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On dit qu’un homme, à l’instant de sa mort, revoit défiler toute son existence. J’espère que Philippe Cohen a su, à l’ultime seconde, combien la sienne avait été féconde, littéralement parlant, tant il a marqué et changé tous ceux qui ont eu le privilège de cheminer à ses côtés. Ces derniers mois, son insatiable soif de réfléchir, d’écrire, de comprendre – ce que j’appelais sa « névrose de travail » –, faisait oublier au visiteur une issue que lui savait de plus en plus probable.

Dans ce duel entre les forces de l’esprit et les faiblesses du corps, où chaque heure de travail intellectuel était un point marqué contre l’ennemi, il ne pouvait pas perdre. Quand son sourire juvénile illuminait encore son visage amaigri, j’ai souvent pensé à l’ange gardien qui, dans La Vie est belle de Frank Capra, sauve James Stewart de la mort en lui montrant ce que serait le monde s’il n’avait jamais existé. Cher Philippe, nous tous, qui te devons tant, n’avons pas été des anges gardiens très efficaces.

Ni notre gratitude, ni l’amour des tiens, ni même l’envie d’en découdre, qui ne t’avait pas quitté, ne t’ont sauvé. Convaincu que la distance est la condition du sentiment, tu décourageais les effusions. Maintenant que  tu n’es plus là pour noyer l’émotion sous l’ironie, on peut te dire que ce monde serait nettement moins habitable si tu ne l’avais pas traversé.

Dans le long cours de cette conversation entamée il y a vingt-cinq ans, parfois intermittente, jamais interrompue, nous avons beaucoup ri ensemble – de toi, de moi, des niaiseries qu’on lit dans les journaux, et puis, ces derniers mois, des mœurs des médecins et des mauvaises manières de cette maladie qui t’a cependant valu, racontais-tu avec panache, de tenir la vedette à un congrès de cancérologie à Chicago – même le cancer, chez toi, était distingué. On appelait ça l’humour ashkénaze. Tu vois, ça me fait encore rire. Surtout quand je t’imagine en train de pouffer avec  Philippe Muray, que tu regrettais de ne pas avoir plus fréquenté de son vivant.[access capability= »lire_inedits »]

Tu aurais adoré ton enterrement. De cet après-midi irréel, des discours prononcés sous la coupole du Père-Lachaise, dans ce drôle de temple laïque sorti d’un rêve positiviste, de notre descente, en grappes désordonnées vers ta tombe, tu aurais fait un papier tendre, drôle et vachard. Car si on a longuement évoqué ta bienveillance, l’attention prodiguée à chacun de tes amis, ton courage, ton intégrité, on ne te rendrait pas justice en oubliant que tu savais avoir la dent dure et la plume acide. Dans la foule  des visages aimés, quelques tartuffes venus se faire voir t’auraient inspiré des formules sanglantes. Tu aimais l’odeur de la poudre – moi aussi.

Batailler à tes côtés, c’était la fête : stratège et chenapan, rien ne t’enchantait autant que ces périodes fiévreuses où tu dirigeais une opération commando contre une forteresse réputée inexpugnable, les arguments fourbis avant d’aller ferrailler sur un plateau de télé, les alliances de revers nouées à l’intérieur du Parti des médias, les coups plus ou moins tordus imaginés dans les bistrots. Il t’arrivait de regretter d’avoir été trop brutal et d’inviter à déjeuner ceux que tu avais étrillés quelques années auparavant.

Mais tu n’étais pas du genre à pratiquer le pardon de toutes les offenses. À en juger par le mélange de ferveur et d’électricité qui régnait dans l’assemblée, tes nombreux compagnons d’armes non plus. Premier à s’exprimer, Jean-Pierre Chevènement a donné le ton : « Philippe s’est heurté fortement à ce conformisme, à l’esprit d’inféodation et à la dévotion aux maîtres de l’Argent de ceux qui aujourd’hui devraient ruminer leur honte devant son cercueil, s’ils étaient capables d’en éprouver. » Certains ont été gênés de ces manquements aux conventions. Pas moi. On n’allait pas danser la danse des Bisounours devant ton cercueil. La dernière heure est celle où se dévoile la vérité d’un homme.

Les 400 personnes rassemblées pour honorer Philippe Cohen dessinaient, en même temps qu’un parcours exceptionnel, un moment particulier de notre histoire idéologique, un basculement dont il a été l’un des principaux artisans – il appelait ça « faire bouger les lignes ». J’ai pensé à un article d’Ariane Chemin, dans Le Monde, qui nous avait fascinés. Elle y racontait le mariage, au Cirque d’Hiver, de la productrice Fabienne Servan-Schreiber avec le sénateur socialiste Henri Weber, ancien de la Ligue, comme Philippe : 800 invités représentant le gratin de la politique et des médias, des affaires et du show-biz. Toute l’histoire de la  gauche passée du col mao au Rotary tenait dans l’aveu du psychanalyste Gérard Miller : « Si on n’est pas invité ce soir, c’est qu’on n’existe pas socialement. » Philippe resta jusqu’au bout un homme de gauche malheureux –  ashkénaze, vous dis-je ! Il n’en était que plus sévère avec les renoncements de son camp.

Le Père-Lachaise fut peut-être notre Cirque d’Hiver à nous – la mondanité en moins, l’exigence intellectuelle en plus. Nous avons souvent cherché, avec Philippe, à définir ce « nous » aux contours fluctuants, ce Parti au sens du Cardinal de Retz, famille baroque d’abord unie par ses refus – grognons de droite et de gauche, roycos et laïcards, cathos et cocos, souverainistes de toutes obédiences.

Il y avait Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et Paul-Marie Coûteaux, des syndicalistes, des intellos, des politiques, des technos, des éditeurs. Et aussi toutes les générations de journalistes qui ont appris à penser librement dans la pépinière Cohen, depuis votre servante jusqu’à la dernière couvée, avec laquelle il inventa Marianne2, ce laboratoire de l’information en ligne où les opinions les plus inconvenantes avaient droit de cité. Cheveux blancs et têtes blondes : Philippe avait une dilection particulière pour ses aînés et pour ses cadets, comme s’il avait voulu racheter sa propre génération, coupable d’avoir failli à sa mission de transmission. Et lui était un surdoué de la transmission. Il fut beaucoup question de son combat républicain, et peut-être aurait-il malicieusement pointé la tentation du catéchisme et des mots du dimanche à laquelle nous n’avons pas toujours échappé. N’empêche, il a eu avant beaucoup d’autres l’intuition  que cette question de la République deviendrait un enjeu idéologique majeur. Sa prise de conscience date des lendemains du référendum sur le traité de Maastricht auquel il avait voté « oui », probablement sans trop se poser de questions, absorbé qu’il était par son métier de chef d’entreprise à la tête de Zélig, l’agence de presse créée au milieu des années 1980  après un passage éclair à Libération.

Mais il voulait se frotter au fracas du monde, et plus encore y faire entendre la musique dissonante qui était déjà la sienne. Il partit à Info Matin,  puis à L’Événement du Jeudi où il fit d’emblée partie des dissidents rassemblés autour de Jean-François Kahn qui allaient, en 1997, fonder Marianne. La longue grève de novembre-décembre 1995 scella son « tournant républicain ». Il voyait dans la lutte des cheminots la persistance des valeurs égalitaires, comme disait Emmanuel Todd avec lequel il entama alors  un compagnonnage intellectuel et amical que les humeurs politiques changeantes du chercheur rendraient souvent orageux. Je suis aujourd’hui nettement plus dubitative sur les vertus du « mouvement social », mais je partageais alors son exaltation. La critique de l’ultralibéralisme et de ses  effets destructeurs sur les communautés humaines nourrissait une surprenante – et éphémère – convergence entre la gauche républicaine et l’extrême gauche, qui se retrouvaient lors des grand-messes altermondialistes  de Porto Alegre (où Philippe croisa le chemin de Sandrine, alors éditrice d’Attac, qui allait devenir son épouse). Nous sentions confusément qu’un monde refusait de disparaître et, justement, c’est ce monde-là que  nous aimions. Philippe découvrait l’importance de la nation, en même temps que la fureur que le mot suscitait. C’est dans ces années-là, en lisant Marc Bloch et de Gaulle, Régis Debray et Alain Finkielkraut, que nous avons appris que nous aimions la France.

Commença alors l’aventure de la Fondation Marc-Bloch, rebaptisée Fondation du 2-mars après un procès perdu, dans laquelle j’eus le privilège d’être son plus proche lieutenant. Une fois de plus, Philippe eut le nez creux en diagnostiquant l’obsolescence intellectuelle du clivage droite / gauche, donc de la vie politique devenue un jeu de dupes mettant aux prises deux camps qui étaient d’accord sur l’essentiel.

Persuadé, en bon gramscien, que la reconquête culturelle devait précéder le renouveau politique qu’il appelait de ses voeux, il se mit en tête de faire travailler ensemble des « républicains des deux rives », allant chercher à gauche ceux qui n’avaient pas renoncé à la nation, et à droite ceux qui n’avaient pas succombé aux chimères de la mondialisation heureuse. Le jour où Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, nous qualifia, sur une pleine page, de « nationaux-républicains », nous sûmes que nous avions gagné une bataille : il faudrait désormais compter, dans le débat public, avec le « camp républicain ». Régis Debray nous fit l’amitié de relever le gant, donnant, dans une conférence mémorable intitulée « Le Code et le Glaive »,  un contenu positif à une formule qui se voulait insultante.

On ferait injure au goût de Philippe pour la vérité en se payant de déclarations triomphales. Certes, nous avons fait bouger les lignes, mais quant à la recomposition politique qui devait suivre, bernique. La Fondation préfigurait le laboratoire du Pôle républicain rassemblé autour de Jean-Pierre Chevènement pendant la campagne présidentielle de 2002. Mais au lendemain du 21 avril, l’expérience prit brutalement fin pour se conclure par un retour au bercail de gauche, laissant dans le désarroi tous ceux qui avaient cru peser un peu sur les choses. Pendant la cérémonie, j’ai eu le vague sentiment que ce qui nous rassemblait, au-delà de notre affection pour Philippe, c’était  la défaite partagée. Nous avons perdu beaucoup de combats. Les piques qui émaillaient l’article que Le Monde t’a consacré[1. « Philippe Cohen est mort », Raphaëlle Bacqué, 21 octobre 2013, Le Monde. On peut y lire : « Le journaliste, tout en acceptant l’invitation de Radio Courtoisie et d’Emmanuel Ratier, figure des nationalistes radicaux, refuse d’être taxé de complaisance à l’égard de l’extrême droite. »] ont ajouté le découragement à la tristesse : en quinze ans de bagarre, nous n’avons même pas réussi à convaincre nos contradicteurs que parler avec ses adversaires n’est pas un crime, mais le minimum syndical intellectuel. Pourtant, au Père-Lachaise, quand j’ai vu Jérôme Guedj et Henri Guaino, deux anciens piliers de la Fondation qui en étaient presque venus aux mains pendant la campagne présidentielle, arriver ensemble de l’Assemblée, j’ai pensé que nous avions, malgré tout, fait vivre la discorde civilisée dont tu m’as donné le goût pour toujours. Certes, nous avons perdu, cher frangin : la situation n’est guère brillante. Mais tout ce que j’ai accompli avec toi avait du sens.

La Fondation se délita avec le  chevènementisme. Philippe ouvrait une autre brèche dans le mur des idées convenues et de la pensée-gramophone, selon le mot d’Orwell (auteur pour lequel il s’était découvert une passion) : il se lança avec gourmandise dans la critique des médias, brocardant le conformisme moutonnier d’une corporation qui avait renoncé à penser le monde pour l’approuver sans discernement au nom d’un progressisme benêt. Tant qu’à faire la guerre, il fallait faire feu sur le quartier général. La Face cachée du Monde, écrit avec Pierre Péan, qui devint alors son complice des mauvais coups, déclencha une mémorable polémique. Plus les balles sifflaient, plus il était heureux.

On ne saurait citer tous ses combats, ni tous les champs du savoir  qu’il se mit en tête de défricher. Son dernier pied de nez aux vigilants a été la biographie de Le Pen, écrite avec Péan. Non pas qu’elle fût complaisante, absolument pas (du reste, Jean-Marie Le Pen a attaqué ce livre décrit comme lepéniste). Mais Philippe se refusait à montrer sa belle âme en prenant la pose à chaque page. Beaucoup de gens très estimables ont aimé ce livre.

D’autres non. Ce qui l’a alors mortifié, plus que tout, ne fut pas d’être accusé de s’être livré à la « réhabilitation » de Jean-Marie Le Pen, dans un article d’une incroyable violence, mais d’être accusé et condamné dans le journal qu’il avait créé, sans avoir même le droit de se défendre. Philippe aimait le combat à la loyale. Pas ses détracteurs. Ses proches ont perdu un époux, un père, un frère, un ami. Ses adversaires devraient le regretter tout autant. Car il était le digne fils de cet esprit des Lumières qu’ils bafouent en préférant l’accusation à l’argumentation, la condamnation à l’explication. Il était plus facile de lui coller l’étiquette « facho » (et facho de gauche, autant dire « social-traître ») que de lui répondre. Ils ont perdu un adversaire intègre et courageux dont

ils n’ont pas su être dignes. Devant sa tombe, j’ai compris que rien n’était plus corrosif, plus destructeur, plus contraire à tout ce à quoi il croyait que la calomnie. On peut répondre à la critique, même violente. Face à la calomnie, nous sommes désarmés.

Ton honneur a été lavé, cher frangin. Repose-toi, maintenant. C’est eux qui ne peuvent pas dormir.[/access]

*Photo : Hannah.

La modernité n’a pas commencé avec Cézanne pour aboutir à Jeff Koons

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« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l’on applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

Les bouffons abondent en ce début de millénaire. Pendant qu’ils détournent notre attention, un certain monde agonise. Sa mort aura un profond retentissement, mais nous ne voulons pas le savoir. C’est précisément de cela que nous entretient Jean Clair dans son ouvrage Les Derniers Jours (Gallimard). C’est d’abord l’œuvre aboutie d’un écrivain en pleine possession de ses moyens littéraires.

Il nous entraîne après lui dans une fantaisie savante, semée de réflexions sans ordre apparent : le plaisir de la lecture, le rôle de la dictée scolaire, la lente disparition de la paysannerie, « événement majeur du xxe siècle », l’heureuse différenciation des sexes. Et l’on sent bien qu’il se confie comme jamais auparavant, jusque dans sa part très secrète. Bien sûr, on retrouve avec plaisir son humeur acide, son pessimisme aristocratique, sa délicieuse mauvaise foi, ses emportements : « […] la modernité se révèle pour ce qu’elle est, une analyse […] sans fin, une lente et sournoise décomposition, faisant reculer, à mesure qu’elle avance, la possibilité d’un chef-d’œuvre, et […] la simple possibilité d’une œuvre […] ». S’il lui arrive d’être injuste, c’est aussi parce qu’il est engagé dans une rude bataille.

Jean Clair a coutume de dire, non sans une certaine ironie amère, qu’il est né quatre jours avant la poignée de main de Montoire. D’un milieu modeste, d’origine morvandelle et paysanne, sa réussite sociale, éclatante, ne l’aura pourtant jamais guéri de la blessure originelle : « La vérité, c’est que de la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. […] On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s’est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu’elle a été, mais le souvenir confus de ce qu’elle fut. C’est le moment où l’on ne se souvient même plus que l’on ne se souvient plus. Je n’ai jamais été tout à fait rassuré » (Journal atrabilaire, Gallimard).

Le brillant élève du lycée Jacques-Decour, à Paris, relève un défi de classe : accaparer le langage des jeunes gens bien nés qu’il côtoie, vocabulaire et grammaire mêlés, les surpasser dans son usage.[access capability= »lire_inedits »] Il se trouve dans cette tâche difficile des alliés objectifs : « Ces façons de parler […], ces manières, ces citations tirées des livres me restaient cependant tout aussi étrangères qu’elles devaient l’être à mes camarades juifs venus du fond de l’Europe, et qui découvraient la langue française. » Le fils de paysans et les descendants des shtetls prirent leur part du capital immatériel qu’est la langue française, et la firent fructifier. Dans les années 1950, le brassage social imaginé par les « pères fondateurs » de l’École obligatoire ne se privait pas de sélectionner, parmi les élèves, ceux qui manifestaient des qualités éminentes.

Nostalgique ? Réactionnaire ? Il y a un malentendu Jean Clair, fondé sur la mauvaise foi, la négligence, l’ignorance aussi de ses détracteurs, qui sont aussi ses cibles. Fin des années 1960 : le jeune homme, diplômé à Paris, couronné à Harvard, rentre d’Amérique du Nord, pays en pleine effervescence. Nommé directeur des Chroniques de l’art vivant (1969-1975), éditées par Aimé Maeght, il fait de cette revue l’observatoire privilégié de l’agitation qui saisit alors le monde de l’art. En l’espace de cinq ans, provoqué par le tourbillon de Mai-68, il se produit en France, et en Europe, un précipité créatif qui n’aura pas d’équivalent. Ce fut le printemps des avant-gardes, dans tous les domaines. Les Chroniques de l’art vivant nous rapportaient chaque mois des nouvelles fraîches du « front » de l’art. Notre vocabulaire s’enrichissait des mots installation, art conceptuel, happening, performance et body art. Le temps a passé, le temps des illusions également ; et celui des avant-gardes ? Dans Les Derniers Jours, l’auteur est catégorique : « En ce début du xxie siècle, l’impression est d’une vaste catastrophe […] La modernité est centenaire : les avant-gardes ont commencé vers 1905-1910 […] un siècle après leur passage, on découvre, en se retournant, une terre dévastée. » Jean Clair se renierait-il ? Son travail antérieur, son acharnement à surprendre la création jusque dans ses caprices, tout cela n’aurait-il été qu’une posture ? Que s’est-il passé ? Il a pris conscience d’un péril, qu’il considère comme majeur, menaçant toute l’histoire de l’art moderne, et rien moins que cela ! Jean Clair, seul contre tous ? Non, il semble qu’une contre-attaque s’organise, en témoigne l’excellent numéro de septembre, consacré au « grand bluff de l’art contemporain » du magazine Books. Jean Clair n’est plus seul, les renforts arrivent : la cavalerie suivra !

Patrick Mandon. Dans ce livre où s’entremêlent mémoires et observations sur l’époque, vous comparez votre statut, au lycée, à celui d’un immigré de l’intérieur.

Jean Clair. La confrontation entre les Parisiens de souche et moi jouait totalement en ma défaveur. Je me suis donc emparé de la « langue des maîtres », et je me suis donné comme objet de la parler rapidement aussi bien, et même mieux, que les garçons pour qui cela était naturel.

Ne sommes-nous pas, à présent, comme terrorisés par toute forme d’élitisme, celui de la République compris ?

Je suis le produit de cet élitisme. Normalement, de naissance, je n’avais aucune chance d’accéder aux hautes fonctions que j’ai occupées, puis d’entrer à l’Académie française. Dans les classes de banlieue, après la guerre, quand celle-ci n’était pas encore colonisée par les galeries d’avant-garde, les professeurs, presque tous inscrits au Parti communiste, distinguaient deux ou trois gamins : ils se doutaient qu’ils pouvaient, comme on disait, « faire des études ». Les meilleurs entraient dans les filières républicaines, les lycées les plus prestigieux, ils étaient enseignés par des agrégés, et peu importait leur origine sociale. C’est grâce à ce brassage qu’il y eut un renouvellement des élites. De nos jours, on ne doit distinguer personne, nul n’est autorisé à s’extraire de la masse, du troupeau.

Pourtant, tout n’était pas rose dans cette France des années 1950 et 1960. Vous l’avez même quittée à cette époque…

L’ambiance, en France, me semblait alors d’une fadeur extrême. Si je veux résumer un peu cruellement, je percevais un climat situé entre Pétain et de Gaulle : attente, prudence, espoir. Nous avions l’école de Paris : Tal Coat, Bazaine… Des artistes très honorables, et même pour certains excellents, mais tout cela était gentil, disons « poétique ». J’avais envie, j’avais besoin d’autre chose. Grâce aux Chroniques, je courais partout, je visitais les ateliers, et je retrouvais un peu de l’énergie nord-américaine que j’avais côtoyée. Ce n’est que plus tard que je comprendrai la différence entre les deux continents. Les Américains exportent leur production commerciale, à destination de l’Europe, et singulièrement de la France. Mais, au contraire des Français, ils ne négligent pas les valeurs sûres, comme les peintres figuratifs, qu’en France on qualifie d’« académiques ». Aux États-Unis, le système est plus largement ouvert aux fonds privés, moins soumis aux caprices de la mode. La politique d’acquisition des universités, des musées de Philadelphie, de Los Angeles, de San Francisco est bien plus audacieuse, indépendante, diversifiée que la nôtre, laquelle dépend essentiellement des mêmes commissions, des mêmes fonctionnaires conformistes. Qu’il s’agisse de l’art historique ou de l’art dit « contemporain », leurs choix, finalement très frileux, à Paris comme à Romorantin, aboutissent à l’uniformité. Nous vivons sous un régime de censure esthétique qui ne dit pas son nom.

Vous étiez celui grâce auquel l’avant-garde a eu droit de cité, vous êtes à présent l’un de ses plus acharnés contradicteurs. On vous accuse de reniement…

Au cours des années 1970, mon activité de journaliste m’a lassé, me contraignant à un mouvement perpétuel, à une approbation sans recul. Le nouveau culte de la culture m’irritait. Lorsque j’ai quitté les Chroniques de l’Art vivant, en 1979, j’ai ressenti non seulement la saturation, mais encore le doute. Je constatais, par exemple, que les amateurs d’art américains, les « trustees », qui achetaient pour le compte des banques, pour celui des collectionneurs ou les directeurs des musées, menaient une politique bien moins conformiste que leurs confrères européens. Ces gens éclairés visitaient l’atelier des artistes confirmés, qui poursuivaient une œuvre, dont on pouvait se délecter, loin du bruit et de la fureur du marché et de la mode. J’ai pris conscience d’un fait inquiétant : les Français n’étaient pas autorisés à voir le travail de ces peintres. Le goût de mes concitoyens était gouverné par la dictature d’une minorité. Or, en matière d’art, les hommes et les œuvres héritent les uns des autres, se répondent.

La peinture moderne ne commence pas avec Cézanne pour s’achever avec Jeff Koons. L’histoire de l’art révèle des courants, principalement figuratifs. La Nouvelle Objectivité, en Allemagne, rend compte de la situation dans la République de Weimar et de la prise de pouvoir par les nazis ; Valori Plastici, en Italie, dont Chirico n’est peut-être pas le meilleur représentant, produit quelques-uns des chefs-d’œuvre de la peinture du xxe siècle, en dépit ou à cause du fascisme mussolinien. De même, on ne comprend rien à la prétendue « modernité » si l’on ignore l’existence de l’école de Londres, dont Lucian Freud fut un épigone, et Stanley Spencer le plus grand créateur. Je n’ai jamais vu une exposition, à Paris, en hommage à Stanley Spencer, jamais ! L’Union soviétique a produit à la chaîne des croûtes, mais également des chefs-d’œuvre, qu’il serait temps de montrer. Même chose en France, où l’on s’obstine à nier l’importance d’André Derain, sans qui Balthus ne peut exister ! Que fait-on de ces artistes ? On les élimine ? J’ai remonté les pistes, j’ai tenté de reconstituer une histoire de l’art moderne qui considérait des hommes et des œuvres scandaleusement oubliés.

Mais à cette époque, l’idée était de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Malgré ses faiblesses, l’art dit « contemporain » n’y aurait-il pas réussi ?

Permettez-moi d’en douter ! Cet art dit « contemporain » ou « d’avant-garde », pour être apprécié– mais faut-il l’apprécier ? – se fonde, lui aussi, sur un héritage culturel, auquel le grand public n’a pas accès. Les œuvres de Boltanski, de Le Gac, qui jouent avec l’illustration et le texte, procèdent de la réflexion initiée par l’écrivain Raymond  Roussel . Au vrai, cet art ne parle qu’à une petite fraction du public, des connaisseurs très sophistiqués, raffinés. Pour ce qui est du caniche de Jeff Koons, je parlerais même d’une frange décadente de la bourgeoisie d’affaires française ou américaine.

Il y a tant d’argent en jeu ! La promotion d’un Jeff Koons, celle d’un Damien Hirst, relèvent des techniques, des manipulations qui ont conduit à la crise financière dite des subprimes, en 2008. Le homard de Koons à Versailles, dont une minorité jouit dans un ricanement d’initiés, est une insulte au peuple, aux simples gens. Alors que la production de Kitaj, où l’on trouve aussi le destin des juifs européens, celle de Sam Szafran, avec ses vues d’atelier et encore ses feuillages, par leur beauté plastique, par le simple plaisir qu’elles procurent, ont une vocation universelle. On peut les aimer sans avoir la moindre formation en histoire de l’art. La peinture populaire est bien celle de ce genre d’artistes, que continuent d’ignorer les autorités de l’art.[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA.00557070_000051.

Nous ne redescendrons plus sur terre

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olson autre chair

L’autre chair, premier roman de Michaël Olson traduit à la Série Noire, nous a permis de vérifier une vieille intuition : le marquis de Sade, celui des 120 journées de Sodome, est l’inventeur du jeu vidéo en ligne. Ce monstrueux chef d’oeuvre, ce bloc d’abîme qui raconte comment une poignée d’aristocrates pervers s’enferme dans un château pour se livrer aux aberrations sexuelles les plus monstrueuses, est avant tout un jeu terrifiant avec ses niveaux progressifs qui font avancer toujours plus loin, par l’horreur, dans la recherche glacée d’une perfection négative, d’une mutation irréversible. Et en utilisant le divin marquis comme une clef possible pour comprendre comment le virtuel contamine le réel, Michaël Olson, un spécialiste de la spéculation financière et de l’ingénierie informatique, a eu une de ces intuitions fondatrices qui font les grands écrivains.

Au premier regard, pourtant, l’intrigue de L’autre chair n’a rien de très séduisant sauf pour les geeks amateurs de littérature cyberpunk. Mais le lecteur, même non-initié aux arcanes de la folie ludique en ligne, découvre en lisant L’autre chair un roman passionnant, malsain et surtout décisif sur la seule question qui vaille aujourd’hui : quelle est la nature exacte de la réalité dans laquelle nous évoluons ? Des philosophes comme Baudrillard ou Debord, des cinéastes comme les frères Wachowski dans Matrix ou encore des écrivains comme le très prophétique Philip K. Dick ont ouvert la route. Olson s’inscrit dans cette tradition mais pousse la logique encore un peu plus loin en montrant comment c’est le corps, notre propre corps de chair et de sang, machine désirante ne sachant plus ce qu’elle désire, qui est appelé à devenir l’interface plus ou moins consentante entre ce qui reste d’un réel dévasté par les crises, la violence, la guerre et un autre monde qu’une technologie de plus en plus pointue transforme en une réalité augmentée où tout sera permis, entre l’extase et l’effroi.

L’autre chair se présente, faussement, comme un roman noir. Un étrange couple, composé de jumeaux frère et sœur, Blake et Blythe Randall, milliardaires potentiellement incestueux, est à la tête d’un empire composé d’entreprises high-tech. Leur seul problème, mais pas des moindres, est un vilain petit canard, Billy, demi-frère déjanté, artiste multimédia qui a fait lui aussi fortune par des performances en ligne novatrices où la chair devient le terrain des expérimentations les plus folles. Un jour Blake et Blythe reçoivent deux vidéos. Dans la première, on voit le suicide particulièrement élaboré et atroce, sadien pour tout dire, de la fiancée de Billy. Puis une seconde, celle de Billy lui-même qui met fin à ses jours dans des conditions tout aussi spectaculaires et cruelles.

Le problème, c’est que Billy n’est peut-être pas mort puisqu’il semble être devenu le grand maître d’un jeu en ligne, le NOD, comme le pays biblique du même nom dont il est question au moment de la destruction de Sodome. Et au cœur du NOD,  on trouve le château de Silling, celui des 120 journées où les joueurs viennent proposer des vidéos inspirées de Sade dont il est impossible de savoir si elles sont vraies ou fausses. Quand en plus, l’avatar de Billy encourage ses adeptes à attaquer Blake and Blythe dans la réalité, créant un début de chaos dans New-York, la situation se complique singulièrement. Pour traquer Billy, les jumeaux Randall font alors appel à un ancien condisciple de Harvard, spécialiste de la traque numérique et du piratage informatique, hanté par son amour impossible pour Blythe.

Tout l’intérêt de L’autre chair est de jouer sur la destruction virale de nos certitudes à propos de notre décor quotidien, de nos certitudes morales et de nous faire comprendre à quel point nos vies sont désormais, comme aurait pu le dire Pascal, en équilibre entre deux infinis. On croisera, dans ce roman, des seigneurs de la finance, des mafieux qui ont déjà tout saisi des perspectives ouvertes par cette autre réalité qui se substitue à la première et des génies qui ne savent plus s’ils sont des savants ou des poètes, créateurs de combinaisons étranges permettant d’amplifier le plaisir ou la douleur dans des proportions infinies. « Non, la question n’est pas de savoir si les gens désirent du sexe virtuel. Il faut plutôt se demander si, une fois qu’on leur en aura donné, ils vont vouloir autre chose. » remarque à ce propos l’un des personnages.

L’autre chair, roman d’un vertige inédit, nous dit de manière sous-jacente, qu’à un moment ou a un autre, il faudrait songer à redescendre sur terre. Et d’urgence.

Toute la question étant de savoir, justement, s’il y a encore une terre où redescendre.

L’autre chair de Michaël Olson, traduction d’Antoine Chainas, Gallimard/Série Noire, 2013.

Adieu l’ami !

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philippe cohen causeur

Marcel Gauchet à propose de Le Pen, une histoire française

« Ce livre éclaire bien l’écosystème grâce auquel le phénomène de l’ancrage et de la durée de l’implantation du Front national a pu se produire. En cela, il s’agit d’une contribution indispensable à ce qu’est le Front national. Jean-Marie Le Pen est un rejeton du système, un insider. Sa connivence avec le reste de la classe politique française est le sujet du livre. Voilà le scandale qu’il soulève. Or il provoque un silence général ».
Sud-Ouest, « Pourquoi Péan et Cohen sont inaudible sur Le Pen », 17/02/2013

Jérôme Guedj, député, président du Conseil général de l’Essonne
J’entends encore les mots justes et douloureusement ciselés de Sandrine, prononcés dans cette Rotonde du Père-Lachaise bien trop petite pour accueillir tous ceux que Philippe Cohen a marqués d’une manière ou d’une autre, par son intelligence vive, sa bienveillance mais aussi sa capacité déconcertante à vous cerner et à vous mettre à nu en deux questions brusquement très personnelles enrobées d’un sourire tendre. Ces mots qui nous rappellent pour toujours l’exigence permanente de Philippe, une certaine idée de la gauche qui refuse à la fois, je cite encore Sandrine, la facilité « du catéchisme républicain » et celle des « grosses ficelles anti-libérales ». C’est cela qui nous a fait nous trouver et nous retrouver au fil des ans, depuis notre attelage baroque de la fondation Marc-Bloch jusqu’à nos derniers échanges sur l’état du pays et de ses dirigeants. C’est ce qui me manquera le plus, d’autant qu’à l’absence s’ajoutent le regret de ne pas avoir assez goûté ses promesses d’amitié.

Alain Finkielkraut
J’avais de nombreux désaccords avec Philippe Cohen. Lors de la guerre en ex-Yougoslavie, il était pro-serbe ; le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne l’étais pas. Dans la biographie de Jean-Marie Le Pen qu’il a écrite avec Pierre Péan, il a voulu montrer que le fondateur du Front national n’était antisémite que par intermittences. Cette démonstration ne m’a pas convaincu. Mais j’ajoute que Philippe Cohen n’a omis aucun des propos que Le Pen a tenus sur et contre les juifs tout au long de sa carrière. Et cette biographie est remplie de révélations passionnantes comme celle du tandem formé par Alain Soral et Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2007. Ces deux-là ont écrit ensemble certains discours du candidat et ils prônaient un rapprochement avec les immigrés au nom de la lutte contre la mondialisation financière. Le procès qui a été fait à Philippe Cohen et qui a assombri la dernière année de sa vie est donc injuste et stupide. Mais, décidément, certains en France ont besoin d’un diable pour agir et pour penser. Le Pen était ce diable. Et si Philippe Cohen en offrait une autre image, c’est qu’il était son suppôt. Face à ce simplisme, nous nous sentons aujourd’hui un peu plus seuls.[access capability= »lire_inedits »]

Philippe Bilger
Quelques rencontres. Deux dîners. Un déjeuner pour me questionner sur les deux procès où j’ai été ministère public, à la 17e chambre correctionnelle, avec Jean-Marie Le Pen comme partie civile. Sa remarquable biographie de celui-ci, coécrite avec Pierre Péan avec le remords de ne l’avoir pas assez défendu contre l’attaque injuste et déloyale de Maurice Szafran qui aurait dû au contraire être fier d’un tel compagnonnage. Son exemplaire gestion du site de Marianne et la cordialité de ses rapports avec le blogueur que j’étais. C’est tout.
Ce n’est presque rien. Tant il faudrait aborder l’essentiel qui était précisément Philippe Cohen. Une personnalité à la fois chaleureuse et distante, un air apparemment lunaire mais, à l’expérience, si profondément concentré et attentif. Une rectitude professionnelle rare en ces temps de journalisme débridé et narcissique. Une lucidité sur les pratiques et les comportements, mais jamais l’aigreur ne prenait le dessus. Toujours l’intelligence tempérée par l’ironie. Le refus des illusions mais sans cynisme. De l’humanisme sans grandiloquence. De l’amitié avec des preuves. Des mots mais avec du sens.Je me souviens de son regard. De sa sérieuse légèreté. Je me souviens de lui.
À son enterrement, nous étions tellement nombreux à nous le rappeler, à le regretter.

Jean-Luc Gréau
Philippe Cohen disparaît dans des circonstances que ni lui ni nous n’avions pu prévoir. Des dirigeants cyniques président à la plus grave crise matérielle et morale qu’ait subie la France depuis la guerre. Même l’épisode si douloureux de la fin de la présence française en Algérie ne peut être comparé à ce que nous vivons : falsification et manipulation sur tous les sujets décisifs pour l’avenir ; exhibitionnisme médiatique de politiques inconscients du drame qui se joue ; désorientation, résignation ou révolte des Français qui découvrent la vraie nature de ceux qu’ils ont portés au pouvoir ; fuite discrète vers d’autres cieux de nos jeunes compatriotes qualifiés et entreprenants.
Je ne ferai pas le bilan de tous les justes combats que Philippe Cohen avait menés : contre le dogme de la mondialisation heureuse, contre l’illusion de la monnaie européenne et, par-dessus tout, contre l’impuissance proclamée de nos élites.
Il sera encore plus difficile d’agir maintenant qu’il s’est retiré de ce monde chaotique. Faisons cependant comme il a toujours fait : travaillons.

Luc Richard[1. Luc Richard a fondé la revue Immédiatement, à laquelle participa Philippe Cohen. Il est membre fondateur de la Fondation du 2-Mars, a coécrit plusieurs livres avec Philippe Cohen (La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et Une Nuits, 2005 ; Le Vampire du Milieu, Mille et Une Nuits, 2010.) et a réalisé avec lui, dans Marianne, plusieurs dossiers sur la Chine.]. Salut à Philippe Cohen, notre capitaine
L’intégrité : c’est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à toi, Philippe. Dans une profession aux réflexes moutonniers et aux comportements mafieux, elle était une sorte de supercarburant, qui t’amenait à heurter de front la dictature médiatique, à bousculer jusqu’aux positions de tes propres amis. Et cela avec un courage sidérant. Savais-tu les risques que tu prenais ?
Il y avait chez toi un sens de l’honneur bernanosien, avec un côté très flegmatique, et une indépendance d’esprit qui fait penser au George Orwell de Hommage à la Catalogne. Je sais, tu désapprouverais ces comparaisons. Mais songe que tu n’as jamais recherché les honneurs, ni flatté les puissants. Tu étais souvent seul à mener la charge, à faire feu sur le quartier général. Mais tu aimais ça, la bagarre. Et tu n’avais pas peur.
Pour moi, Philippe, tu étais avant tout un ami. Le seul avec qui je savais que je pouvais exprimer sans détour mes pires crimepensées. En cas de désaccord, aucun jugement moral, aucun risque que tu me retires ton amitié. Combien de fois avec d’autres « amis », journalistes ou écrivains, ai-je essuyé de noirs regards suivis d’une mise à l’écart, feutrée ou brutale…
Alors que j’étais un jeune journaliste, combien de fois t’ai-je demandé un conseil, un contact, un appui, un service que tu ne m’a jamais refusés, faisant preuve là encore d’une générosité hors norme, sans arrière-pensée. En cela, tu as toujours été un repère, un point d’ancrage. Un mentor même. Tu étais l’une des très rares personnes en qui j’avais une entière confiance.
Aujourd’hui, nous sommes quelques chevau-légers à éprouver une infinie tristesse et à se sentir perdus sans leur capitaine. Et pourtant, même si tu n’es plus là, c’est toujours en pensant à toi que nous allons trouver le courage de poursuivre ce que tu as commencé.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00606523_000031.

Cher José Manuel Barroso…

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barroso commission europenne

Je te fais une lettre car tout de même, c’est toi le patron. Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, c’est-à-dire à toi qui présides la Commission Européenne plutôt qu’à François Hollande qui ne préside que la France. Enfin il paraît…

Si je t’écris donc, c’est parce que ces jours-ci, on va voter le budget 2014 pour notre pays. Mais en même temps, qu’on soit d’accord ou pas avec ce budget, ce n’est pas très grave parce que je viens d’apprendre que c’est toi qui décides, en fait, puisque c’est à toi, dans tes bureaux de Bruxelles, qu’on va le présenter d’abord, notre budget, avant de le faire passer devant nos parlementaires. Ce coup-ci, on était content, tu l’as trouvé pas mal, le budget. Tu as dit que bon, la France n’avait pas beaucoup de marge de manœuvre mais qu’il suffisait de supprimer encore des fonctionnaires et puis d’augmenter l’âge de départ à la retraite, de dérembourser de la sécu et que ça irait mieux. Comme chez les Grecs, quoi…

Enfin  que ça irait mieux dans ta perspective à toi, c’est-à -ire dans une vision du monde totalement libérale qui commence à être contestée par tes propres économistes qui s’aperçoivent que l’austérité, c’est la médecine de Molière et que tu vas finir par nous faire mourir guéris.

C’est fou, tout de même, ça, José Manuel, c’est toi qui imposes la politique économique et sociale de la France et personne ne te connaît, ou presque. Tu n’es même pas élu, dis donc, ni toi, ni les commissaires européens sous tes ordres. On les connaît encore moins que toi, c’est dire… Ceux qui s’intéressent un peu à toi savent que tu es portugais. Mais vu les plans d’austérité que le Portugal subit depuis des années, toi, tu ne dois plus trop le savoir, que tu es portugais. Ce qui est encore plus drôle, José Manuel, c’est que lorsque tu étais jeune, tu étais maoïste et que tu as participé à la révolution des Œillets en 74. Tu me diras, tu n’es pas le premier gauchiste à devenir ultralibéral : Cohn-Bendit, Kessler au Medef, Kouchner, j’en passe et des pires.

Bon, alors si je te fais une lettre, c’est parce que comme c’est toi qui diriges la France, j’aimerais bien te la faire visiter que tu voies un peu le pays que tu diriges et que tu as rendu si agréable à vivre par ta politique de concurrence libre et non faussée.

On pourrait commencer par voir une usine, José Manuel ? Qu’est-ce que tu en dis ? En même temps, vu les plans sociaux en ce moment, trouver une usine ouverte, ça va être difficile mais on fera un effort. Je ne dirai pas qui tu es aux ouvriers, c’est peut-être un peu risqué.

Après, on pourrait aller faire un tour dans une université. Tu vas voir, c’est pas terrible, on y consacre 12 milliards, on ne peut pas faire plus, mais comme tu nous dis qu’on doit être compétitif, toujours plus compétitif, on vient de donner 20 milliards sans contrepartie de crédit d’impôts aux entreprises.

Bon, mais il vaut mieux des étudiants pauvres que des patrons malheureux.

Sinon, José-Manuel, on pourra prendre le train. Il paraît que tu regrettes que les gares soient encore la propriété de la SNCF et pareil pour EDF et GDF qui sont encore propriétaires de leurs réseaux d’énergie. On essaiera de faire mieux l’année prochaine, José Manuel, promis. On privatisera tout ce que tu veux. Tu peux compter sur Hollande, Moscovici, Cazeneuve, c’est des gars sérieux qui pensent comme toi. Que l’Etat, c’est le problème, pas la solution.

Sinon, tu sais, grâce à toi, José Manuel, l’ambiance en France est devenue super ! Le Front national va sans doute être le premier parti aux élections européennes, des dingues ouvrent le feu dans les locaux des télés ou des journaux et on lance des bananes à des ministres noires. Il y a même des types en bonnets rouges qui manifestent pour défendre ton modèle économique en croyant défendre leur région.

Vraiment, José Manuel, je ne sais pas comment te remercier.

Enfin si, j’ai bien une idée, mais ça ne serait pas très démocratique. En même temps, toi qui n’est même pas élu, la démocratie, hein…

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA.  AP21483111_000004.

Contre-ténor, masculin singulier

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farinelli-film-corbiau

Même si on ne l’invitera jamais à faire patienter les supporters du PSG avant un match, Philippe Jaroussky est une star capable de remplir les théâtres et de fanatiser les foules. Il est la figure la plus emblématique d’une évolution de plus en plus manifeste depuis quelques années : la voix d’ange des contre-ténors fait vaciller le trône des ténors à forte poitrine : adieu Pavarotti, Domingo, Carreras et autres concentrés de testostérone ! Le devant de la scène appartient désormais aux accents passionnés des chanteurs androgynes.

Le film de Gérard Corbiau de 1994, Farinelli, il castrato, joua certes un rôle important pour populariser cette voix si particulière. Mais une évolution plus profonde semble à l’œuvre. La virilité s’incline devant l’ambiguïté.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux castrats, ces chanteurs châtrés du baroque italien, les contre-ténors tiennent de la nature leur voix de tête exceptionnellement aiguë. Il n’empêche que l’imaginaire populaire reporte sur eux les mystères et les fantasmes qui entouraient les héros de Haendel et de Purcell au xviie siècle, à qui l’on prêtait souvent une vie sexuelle trouble, des mœurs ambiguës, autant d’amants que de maîtresses. Le mélange des genres, l’association des contraires, le féminin et le masculin dans un seul être suscitaient alors autant de dégoût que de désir. Féminisée par l’absence de mue, la voix des castrats était presque divinisée et l’on avait l’impression, disait-on, d’entendre la voix des anges s’élever vers le plafond lumineux de la Sixtine.

Les contre-ténors d’aujourd’hui cultivent cette parenté et n’ont pas peur de s’approprier la sensualité et la dualité du répertoire des castrats. Ils endossent à leur tour cette image d’homme équivoque. L’homme contemporain se retrouverait mieux dans cette représentation nouvelle de sa virilité, dénuée de toute volonté de domination, féminisée par une conception plus floue des différences sexuelles. Il serait plus à l’aise dans ce double rôle et s’épanouirait mieux dans cette possibilité nouvelle d’exprimer ses sentiments avec plus de fragilité et de douceur.

Le déclin de l’empire musical du mâle, selon Georges Vigarello, remet en cause tous les codes de la virilité telle que nous l’entendons traditionnellement. Don Giovanni, que Kierkegaard qualifiait en 1843 d’« expression la plus géniale de la sensualité comme principe », est aujourd’hui  un héros dépressif que son désir conduit à sa perte, tandis que Roberto Alagna est considéré, avec une certaine condescendance, comme la figure éculée du latin lover. Pourtant, ce n’est pas ce qu’ils révèlent de la part féminine de l’homme qui explique la gloire des contre-ténors. Comme l’écrit le musicologue Ivan Alexandre, « la grande ambiguïté, ce n’est pas l’homme-femme, mais l’homme- enfant ». La tessiture des contre-ténors est, selon Philippe Jaroussky, un mélange de force et de douceur, alliant la puissance de l’homme à l’émotion de l’enfant. On applaudit en elle la jeunesse, la beauté, la pureté, bien plus que le travestissement. Et on s’émerveille que la nature ait permis qu’une voix d’enfant sorte d’un corps d’homme. [/access]

*Photo:NANA PRODUCTIONS/SIPA.00400125_000001

Suisse : «Vive le Jura libre !»

suisse jura beguin

C’est une certaine idée de la nation qui se joue dimanche dans une encoignure de la Suisse, à la frontière franc-comtoise. Les habitants du « Jura-Nord » et du « Jura-Sud », 125 000 âmes à eux deux, peuple francophone d’un seul tenant géographique mais séparé politiquement par l’Histoire, diront par référendum s’ils veulent ou non vivre ensemble ; former un seul canton – l’équivalent du Land allemand – ou continuer de vaquer à leurs occupations, chacun chez soi, sous deux souverainetés cantonales distinctes.

Le présent enjeu est une modification de frontière étatique. Un de ces tabous qu’on manipule avec infiniment de précaution et un cas de figure suffisamment rare pour qu’on s’y arrête. L’adjectif « étatique » est certes un peu ronflant. Il ne s’agit jamais que d’un possible changement de tracé cantonal à l’intérieur de la Confédération helvétique, mais tout de même : un canton suisse, c’est un peuple, et bien qu’on ne reconnaisse qu’un seul Etat – l’Etat fédéral suisse constitué de vingt-trois cantons –, les entités fédérées helvétiques ont des histoires spécifiques fortes. Elles sont relativement maîtresses de leur destin, du moins de la conduite des affaires courantes. Les cantons décident en effet de leur police, de leur justice et de leur instruction publique. Chacun d’eux a un gouvernement et un parlement élus.
Il y a des cantons réputés progressistes et d’autres taxés de conservateurs : Genève et Bâle-Ville, par exemple, figurent dans le premier groupe ; Schwytz et Glaris, à l’inverse, sont rangés dans le second camp. En Suisse, le clivage progressistes/conservateurs est un peu du même acabit que celui qui met aux prises aux Etats-Unis les démocrates et les républicains, la frange la plus dure de l’UDC helvétique, une formation politique qu’on ne présente plus, étant une sorte de Tea Party.

Le vote de dimanche renvoie pour partie à cette opposition. Côte suisse, le Jura dit historique est composé de deux blocs aujourd’hui séparés : le « Jura Nord », 72 000 habitants, passe pour plus progressiste que son cousin le « Jura Sud », 55 000 ressortissants. Mais la question posée dans les urnes aux Jurassiens du Nord comme à ceux du Sud, excède le concours de branchitude. Elle leur demande : voulez-vous créer un nouveau canton ?
La question vient de loin. Sans remonter au Haut Moyen Age, il faut savoir que la « question jurassienne », ainsi qu’on la nommait avec importance, a fait sortir de sa réserve diplomatique le général De Gaulle alors président de le République, dont l’amour de la France, une idée aux contours vastes, l’avait amené à prononcer ces mots restés célèbres, lors d’une visite à Montréal en 1967 : « Vive le Québec libre ! » Le « Jura », ce peuple helvétique et francophone, à cette époque-là sous domination du canton de Berne germanophone, De Gaulle le voulait libre également. La chose arrivera, mais partiellement, le Nord accédant seul à l’indépendance cantonale, au terme d’un long, douloureux et joyeux processus de rupture d’avec le canton de Berne. Plus près de nous, le Belfortain Jean-Pierre Chevènement a soutenu et continue de témoigner son affection à ceux qui s’emploient à créer un Jura unique, lequel épouserait grosso modo la forme du « Jura historique ».

Situé entre le Territoire de Belfort, au Nord, et le lac de Bienne, au Sud, le Jura historique enjambe en une petite centaine de kilomètres la chaîne montagneuse jurassienne. Il fut une principauté sous l’Ancien Régime, administrée par un prince-évêque installé à Porrentruy, ville médiévale située dans la partie septentrionale du territoire. Bien que placée sous l’autorité de ce souverain catholique, la portion méridionale, au contact des populations protestantes et germanophones, présentes à ses marches, développa une voie qui avait ses particularités – elles s’avéreront décisives dans les années 1970, à l’heure des choix. En 1793, par décision de la Convention, le Jura historique devint un département français, le département du Mont-Terrible. Mais le Congrès de Vienne, à la chute de Napoléon, retira ce morceau à la France et l’attribua au canton de Berne, le plus grand de Suisse, en compensation de pertes territoriales.
Si bien que le Jura, qui avait été une principauté où l’on parlait français et qui n’avait jamais été suisse, devint et bernois et suisse. Le canton de Berne, que le gain du Jura ne consolait pas de ses possessions perdues, riches en blé et en vin (Argovie et Vaud), envoya ses « sectes » protestantes, qu’il jugeait un peu trop austères, respirer le bon air des moyennes montagnes jurassiennes. Résultat : le Sud du Jura historique fut partiellement germanisé et la religion protestante y acquit un statut majoritaire, sous l’effet, notamment, du Kulturkampf, dans les années 1870.

L’histoire qui s’écrivit dans l’après-Seconde Guerre mondiale fut tout autre. Les Etats-Unis étaient à la baguette. Et pour beaucoup, cette baguette était celle de la bonne fée. Les peuples colonisés avaient désormais « le droit à disposer d’eux-mêmes ». Le Jurassiens suisses, que personne n’aurait qualifiés de peuple colonisé, entraient pourtant eux aussi dans cette catégorie. Du moins pouvaient-ils s’y reconnaître et en jouer comme d’un atout dans la lutte pour l’autodétermination. Celle-ci commença en 1947 et se poursuivit avec toujours plus d’ardeur jusqu’à la « victoire », vingt-sept ans plus tard.
Un homme incarna ce combat : Roland Béguelin. Son éloquence et son intelligence le hissèrent au rang de chef. Secrétaire général du Rassemblement jurassien (le mouvement pour l’autonomie du Jura) jusqu’à sa mort en 1993, il électrisait les foules lors de la Fête du peuple, qui se tenait chaque année durant le deuxième week-end de septembre, à Delémont, la ville qui deviendra capitale de la République et canton du Jura en 1979. Il éditait un hebdomadaire, Le Jura Libre, dans lequel il étrillait l’« ennemi » bernois.
Il était socialiste mais très peu tiers-mondiste. Tactique, il « surfa » sur la vague de l’autodétermination des peuples, mais c’était la sortie du Jura du canton de Berne qui lui importait. Il était habité par une idée, et cette idée avait pour nom la France, sa culture, son rayonnement – il était l’ami de René Lévesque, son alter ego québécois. Quitter le canton de Berne c’était rapprocher le Jura de la civilisation française, pensait-il. S’il avait pu, il aurait rattaché ce Jura suisse, où il était né, à la France, dont il était séparé par une frontière injuste.
Roland Béguelin était « Algérie française », une position tout à fait baroque dans le contexte de l’époque et qui pouvait sembler d’autant plus étrange au vu de la lutte pour ainsi dire anticoloniale dont il était le fer de lance. C’était là son originalité. Elle n’était pas un handicap mais une force qui le plaçait en marge de la masse, mieux, au-dessus d’elle. C’est parce qu’il était exceptionnel, littéralement, qu’il convainquit tant et irrita tant. Pas les mêmes, bien sûr. Ceux qui, dans le Jura, terre d’ouvriers et de paysans, le suivaient, ne voyaient pas en lui un thuriféraire de l’Algérie française, une affaire bien éloignée, mais le leader de la lutte pour l’indépendance, la leur – son parti-pris anti-FLN lui valut toutefois d’être exclu du Parti socialiste suisse.

Une cause en soi légitime, parée des vertus de l’humanisme d’après-guerre, rassemblant les soutiens les plus recherchés, fut donc portée par un homme qui tira profit de l’idéologie dominante du moment à des fins d’affirmation culturelle : les Bernois, avec leur dialecte suisse-allemand, n’étaient que des bouseux, ils n’avaient aucun droit sur le Jura, cette partie de la France qui n’était pas française du point de vue du droit international. Roland Béguelin voyait les choses ainsi. Son statut de dominé, par rapport au dominant bernois, offrait à ses idées de supériorité culturelle française une plateforme inattendue. Jamais pourtant il n’appela à on ne sait quel pogrom contre les vallées réfractaires à son séparatisme. Il en venait, il en connaissant chaque route et chaque rue.
Dans les années 1960, quelques-uns parmi les autonomistes jurassiens durcirent le ton et l’action. Ils créèrent le Front de libération du Jura (FLJ) et incendièrent quelques fermes, dont ils pensaient qu’elles pourraient servir de repaires aux forces de l’ordre bernoises. L’un d’eux, Jean-Marie Joset, pourchassé, gagna la France. La Suisse réclama son extradition. De Gaulle répondit par ces mots : « La France n’extrade pas ses nationaux. » Or Joset, on s’en doute, était suisse.

Le 23 juin 1974 est la date clé de la lutte autonomiste. Ce jour-là fut celui du « plébiscite » pour l’autodétermination du Jura – dans les années 1950, les Jurassiens sous domination bernoise avaient été reconnus comme formant un « peuple » par les Bernois eux-mêmes, une concession, sans doute, qui leur permit de se prononcer en tant que tel le moment venu. À la surprise générale et au soulagement d’une foule immense pleurant de joie, le « oui » l’emporta dans le Jura historique. « Oui », cela voulait dire qu’une majorité s’était prononcée pour la création d’un nouveau canton suisse, qui s’appellerait « canton du Jura ». Seulement, l’autorité bernoise avait imposé des clauses, et les autonomistes les avaient acceptées avant la tenue du scrutin, sans quoi celui-ci n’aurait pas eu lieu. Ces clauses prévoyaient qu’en cas de « oui » le 23 juin, ceux des sept « districts » formant le Jura historique qui avaient voté « non » pourraient se prononcer plus tard à nouveau dans les urnes.

Si le « oui » avait été globalement majoritaire, quatre districts (divisions administratives) sur sept avaient cependant dit « non ». Les quatre en question revotèrent dans les années suivantes et décidèrent leur maintien dans le canton de Berne. En septembre 1978, le peuple suisse n’eut plus qu’à entériner la création du canton du Jura, 23e canton suisse, formé des trois districts du « Nord » qui avaient dit « oui » quatre ans plus tôt.
Ces trois districts-là étaient catholiques, les trois districts francophones du Sud qui avaient préféré demeurer bernois étaient protestants – un septième district était, lui, germanophone et bien des années après rejoindra le canton de Bâle-Campagne. Le comble, ou le génie de toute cette histoire au goût d’inachevée, c’est que Roland Béguelin, la tête pensante et agissante du combat autonomiste, était de confession protestante et originaire d’un des districts du Sud.
Dimanche 24 novembre, les choses se passeront de la manière suivante : deux votes auront lieu, l’un dans l’actuel canton du Jura, l’autre dans le « Jura bernois », la partie sud du Jura historique restée bernoise. Les votants devront dire s’ils acceptent ou non la création d’un nouveau canton, lequel, en cas de double « oui », serait formé des deux entités enfin réunies, le Nord et le Sud. Les « nordistes » sont pour à 74% selon un dernier sondage, acceptant ainsi de renoncer à leur présente souveraineté cantonale pour en former une nouvelle ; les « sudistes », eux, sont contre l’idée d’un canton unique à 55%. En l’état, cela signifie que le statu quo serait reconduit, sans doute pour des décennies.

La campagne du « Nord » s’est voulue « pragmatique », pour ne pas effrayer les frères sudistes, qui ont tendance à considérer les Jurassiens du Nord comme des gens légers, imprégnés d’idées françaises, prompts à faire la fête au lieu de penser à travailler – une vision très exagérée. Le vernis du pragmatisme n’a pas résisté à la pression. Il a fait place, chez les « vétérans », à un torrent de nostalgie et de douleurs retrouvées. Le combat jurassien est une madeleine amère.
Elisabeth Baume-Schneider, ministre du canton du Jura, qui avait 11 ans le 23 juin 1974, se souvient de cette époque comme d’une temps somme toute assez pénible. Ses parents étaient agriculteurs aux Bois, une commune des Franches-Montagnes, l’un des districts qui s’étaient prononcés pour l’autonomie du Jura. Mais ses parents, eux, avaient voté « non », ils étaient originaires de Suisse alémanique, de langue germanophone. Elle avait un frère plus âgé, il était pro-bernois, alors que l’une de ses sœurs était autonomiste. Elisabeth, enfant, rejetait la langue allemande, ou plutôt le dialecte suisse-allemand. Elle voulait s’intégrer, être à l’image des copines du village, francophone.
Les lignes de fractures traversaient les familles. Les blessures ont mis un temps fou à cicatriser. Et voilà qu’un nouveau vote les rouvre. Mais cela, se dit-on, en vaut peut-être la peine. Dimanche – mesure exceptionnelle pour la Suisse – des observateurs envoyés par l’Etat central veilleront au bon déroulement du scrutin.

*Photo : Urs Flueeler/AP/SIPA. AP21485355_000002.

Cocorico : les Bleus à Rio !

equipe france foot

Depuis la victoire de l’équipe de France face à l’Ukraine, la presse couvre à nouveau de lauriers les valeureux combattants. Lors de cette grand-messe que les Français regardent avec indifférence ou écœurement, on a réentendu les slogans de 98. Les éloges dithyrambiques des journalistes sportifs, adeptes de la versatilité, se sont mêlés aux « Et un, et deux, et trois zéro ! » On comparait Sakho, le Sauveur, à Thuram et Benzema à Zidane. C’est que la presse tente de ressusciter le mythe de la France « Black, Blanc, Beur », la seule à gagner ! Le vivre-ensemble à la française est porté aux nues de sorte que l’on ne sait pourquoi les études et les parutions se multiplient sur le mal-être de la France.

Le chauvinisme réapparaît dans les éructations des supporters qui ont encore les moyens de payer une tournée au bar du coin, et également grâce aux drapeaux algériens fièrement brandis sur les Champs-Elysées. Ce dont on est sûr, c’est que France-Ukraine restera dans les annales comme l’un des matchs d’envergure de l’équipe de France. Face à nos joueurs, des ukrainiens méconnaissables dont on avait pourtant pu voir à l’aller, sinon la précision technique, du moins l’allant de la persévérance et de l’intention. Curieusement, ils ont semblé totalement démotivés, rendant le ballon à l’adversaire très rapidement. Toutes les conditions étaient réunies pour assister au sursaut de l’équipe de France, savamment orchestré comme un miracle, avec Hollande dans les tribunes, le Grand Homme venu rendre hommage à onze autres Grands Hommes. Le tableau est magnifique !

La victoire de la France est une rédemption, les médias claironnent que la réconciliation avec les supporters est proche. De même, François Hollande, adepte de la métaphore filée, s’est empressé de revenir d’Israël pour assister à ce moment crucial de l’Histoire de France. À défaut de trouver des solutions pour sortir le pays de l’ornière, Hollande se fend de déclarations convenues : « C’est une victoire d’une équipe qui s’est battue de la première minute jusqu’à la dernière, qui y a cru, qui s’est rassemblée. Les victoires, en ce moment, on les goûte particulièrement. » Au-delà de l’enjeu sportif bien mince, les impératifs économiques et politiques ont primé.

Le coq français peut se pavaner, il y a effectivement de quoi être fier. Ancienne grande Nation du foot, la France court après une qualification en barrage pour le Mondial. Elle y affronte une équipe dépourvue de joueurs d’envergure internationale qui a été présentée d’emblée comme une chance. Heureusement que l’on n’était pas face au Portugal ! Pour la suite, la teneur footballistique d’une rencontre médiocre où le ballon était en l’air plutôt que sur la pelouse laisse perplexe. De surcroît, cette célébration outrée des médias honorant une équipe qui est loin de faire l’unanimité laisse également pantois.

On ne peut s’empêcher de mentionner l’état déplorable de la pelouse qui a permis au gardien ukrainien de glisser et ne pas pouvoir se relever à temps pour pousser le ballon en corner. Après une victoire, des remerciements sont de rigueur. On remerciera donc Evra, qui après le premier but de Benzema signalé hors-jeu par l’arbitre de touche, s’est empressé de lui « mettre la pression ». Cela a fonctionné, puisque le but suivant, qui lui, était bien hors-jeu a été accordé. On a raison de célébrer l’exemplarité de ces joueurs qui ne sont pas les derniers à faucher leurs adversaires sur le terrain mais les premiers à écarquiller les yeux devant les arbitres et à insulter les uns et les autres. Cela transpire le fair-play. Les mêmes viendront ensuite défendre le métier d’arbitre qui devient de plus en plus difficile en banlieue.

C’est la France de 98 qui propose comme modèle aux nouveaux arrivants l’intégration par le foot et l’argent facile. L’envolée sauvage des joueurs français, « prêts à mourir sur le terrain », ne s’arrêtent pas là. L’arbitre a eu l’idée sage d’expulser un joueur ukrainien au début de la seconde période, ne laissant aucune chance à une équipe qui n’était plus que l’ombre d’elle-même. Pis, à onze contre dix, les vaillants combattants ont été incapables de mettre un but limpide sans contestation possible. Il a fallu la maladresse d’un défenseur ukrainien pour sceller la qualification française lors d’un but contre son camp que de nombreux supporters attribuent à Sakho. Prompts à l’hystérie collective dans ce qui ressemble à une ferveur patriotique dévoyée, les supporters et les médias tranchent avec le reste de la population française.

Pour Monsieur Tout-le-Monde, le divorce est consommé avec certains des joueurs de cette équipe. Si le pic d’audience dont se targue TF1 rassure les actionnaires et les sponsors, on ne doit pas sous-estimer la fracture qui existe entre cette équipe et les Français. Certains regardent ses matchs en espérant qu’elle perde et que le ménage y soit fait. Las, les intouchables de Knysna se permettent des sorties ignobles dans la presse, respirent la classe en chantant à peine la Marseillaise, rayonnent de courage quand ils sont au bord du gouffre personnellement et que les sponsors leur ont hurlé de « faire un effort ». On en vient à supporter systématiquement l’équipe adverse de la France tant l’exaspération croît face à la prétention.

Il est beau de voir que cette équipe aux joueurs et au jeu médiocres va représenter la France au Brésil. On attend avec impatience le prochain scandale. Les rencontres qui viennent ne se joueront pas à domicile. On attend leur prestation face aux grandes nations du foot. Pour voir du beau jeu et de l’excellence, les puristes savent qu’il ne faut pas regarder un match de l’équipe de France ou que l’on en réduit à se repasser de vieilles vidéos.
Mais c’est le sursaut que l’exécutif attendait ! Ayrault et Hollande savourent cette victoire et les nigauds suivent béatement. Rangez donc vos bonnets rouges, la victoire contre l’Ukraine annonce une seconde coupe du monde ! La gloire française et ses valeurs de respect ne signifient donc plus rien puisque la réjouissance collective semble obligatoire sous peine d’être suspecter d’antipatriotisme.
Les prolos qui perdent leur travail, surendettés, qui se suicident parce qu’ils se savent déjà condamnés, ce n’est pas bien grave, tant que la bacchanale se poursuit ! Encore un effort, le crépuscule des dieux ne fait que commencer…

*Photo : PDN/SIPA.00669769_000064.

Des fruits et des hommes

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Arcimboldo avait bien raison. Les hommes ressemblent à des légumes et des fruits. Le constat est frappant au long des étalages de marchés. 

Fifi, la jeune maraîchère aux joues rosies est tout aussi appétissante que ses petites pommes rondes et sucrées. On a envie de la croquer.
Et cette vendeuse, qui est sur le marché Blanqui depuis trente ans, a pris les mêmes dessins de peau qu’un fruit qui vieillit. Il n’en est pas moins beau. Au contraire. Admirable de fragilité, on voudrait le dessiner.

Et le monsieur, qui a autant de caractère que ses choux généreux, que ses citrouilles immenses, que ses patates fermes. Il a la voix qui porte et le couteau tranchant.

Régalez-vous ! 2 euros les radis de Fifi au marché Blanqui !

Il n’y en a plus beaucoup des comme ça. Ceux qui ont vécu la même vie que leurs fruits. Les pieds et les mains dans le terreau.

Sur les stands aujourd’hui, on propose des courgettes de 30 centimètres et demi. Elles font toutes la même taille, elles sont lisses et propres. Normal, elles n’ont jamais vu la terre.

Le règlement européen (CE n°1677/88) ordonnant des courges droites de taille unique a été abrogé en juillet 2009. Mais les mauvaises plantes ont des racines plus profondes. C’est tout un système qu’il faudrait arracher.

Les vendeurs derrière ces caissons aseptisés ressemblent à des pharmaciens, aussi pâles que leur tablier n’est blanc. Ou à des fonctionnaires, qui ne savent pas vraiment ce qu’ils font là.

Plus rien ne lie les cageots garnis à ceux qui les vendent. Ce n’est qu’une transaction de plus. Pas d’amour pour les topinambours.

Les récoltes n’ont pas le droit d’être variés.

Le « catalogue des semences autorisées à l’échange » limite à la vente les seules variétés qui figurent dans son registre. Et ce sont des organismes officiels travaillant avec les principaux semenciers industriels, dont Limagrain, qui tiennent cette liste.

Les procédures d’inscription au catalogue sont très strictes : la semence doit respecter les critères DHS (Distincte, Homogène, Stable). Un  « moule qui brime les lois de la vie » d’après François Delmont, agriculteur bio.

Résultat : au lieu des centaines de pommes qui existaient en France, on n’entend plus parler que de Golden, de Reinette et de Granny. Les grands semenciers gagnent et les petits paysans s’effacent.

Sur les marchés, les stands s’appauvrissent et les saveurs aussi.

Alors quand on retrouve Fifi et toute sa compagnie, on sourit. Allez, allez ! 2 euros les radis de Fifi !

Nucléaire iranien : qui a enturbanné qui ?

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iran nucleaire israel

iran nucleaire israel

Avant d’examiner le contenu de l’accord sur le nucléaire signé dans la nuit de samedi à dimanche entre l’Iran et les six puissances, force est de constater que les sanctions très dures imposées depuis juillet 2012 se sont révélées efficaces. Si l’Iran n’est pas à tout à fait à genoux, sa situation économique et sociale préoccupante – du fait de son isolement du système bancaire international, qui l’a privé d’une grande partie de ses revenus en devises étrangères – a poussé ses dirigeants à revoir leur tactique, quitte à faire d’importantes concessions. La dernière fois que Téhéran avait suspendu son programme nucléaire remonte à 2003, après le déclenchement de la guerre en Irak, ce qui prouve que le gouvernement iranien sait adapter sa politique en fonction des rapports de forces.

Toute la question est de savoir si l’Iran va véritablement changer de stratégie. Parmi les puissances occidentales, personne ne doute de la volonté de Téhéran de devenir un Etat nucléaire, poursuivant sa lutte pour la puissance qui l’incite à se rapprocher le plus possible du seuil fatidique en attendant l’occasion de se lancer dans une fuite en avant. Ignorant les dénégations des plus hauts dignitaires iraniens, lesquels nous répètent inlassablement que l’arme nucléaire est incompatible avec l’islam, les négociateurs cherchent à éloigner le régime des mollahs de son objectif en payant le moins lourd tribut possible. Cette stratégie offre aux Iraniens le moyen de garder la tête haute, tout en retardant autant que faire ce peut les ambitions nucléaires militaires de Téhéran.

Aujourd’hui, il est encore impossible d’identifier le grand gagnant de l’accord conclu ce week-end, sachant que l’Iran emploiera tous les moyens pour exploiter au maximum les avantages qu’il tire de ce compromis, tout en contournant ses engagements. Les plus vigilants des négociateurs ont-ils tout prévu en matière de surveillance ? On n’en sait rien.
Mais l’expérience nous enseigne que l’allègement des sanctions – concédée aux Iraniens en même temps qu’a été de facto reconnu leur droit à enrichir de l’uranium – facilite leur contournement. En Irak, les fameux programmes « pétrole contre nourriture » imposés avant 2003, nous ont appris qu’un robinet ne pouvait être qu’ouvert ou fermé. L’ouvrir un peu revient à l’ouvrir tout court. Dans le cas iranien, il faut être bien naïf pour croire que les allègements de sanctions n’atteindront que les 7 milliards de dollars annoncés. Félicitons donc les nouveaux millionnaires qui s’enrichiront prochainement grâce aux nouvelles règles d’échange avec l’Iran.

Beaucoup analysent la position israélienne comme la représentante d’une ligne dure vis-à-vis de l’Iran. Par souci d’exactitude, il faudrait d’abord la requalifier : l’appeler « position saoudo-jordano-qataro-franco-israélienne » serait plus juste. Il n’empêche, en marge des négociations passées et futures, puisque le présent accord n’est qu’intérimaire, Israël doit jouer le rôle du mauvais flic. Si les sanctions se sont avérées efficaces, la menace d’une action militaire israélienne et la guerre secrète menée par Jérusalem contre le programme militaire iranien n’y sont pas pour rien. La réaction dépitée de Netanyahou à l’annonce de l’accord fait en quelque sorte partie du « deal » : puisque le premier ministre israélien pense que Téhéran vient de gagner une manche, les Iraniens ne peuvent qu’apprécier cet accord. Et du point de vue israélien, comme la crise nucléaire iranienne est loin d’être résolue, laisser planer une menace à peine voilée ne peut nuire à la suite des événements.
Dans le cadre de la stratégie américaine d’endiguement (containment), qui vise à gagner du temps en attendant la perestroïka perse, chacun joue sa partition en espérant ne pas se retrouver dupe lorsque l’arbitre sifflera la fin de la partie.

*Photo : Martial Trezzini/AP/SIPA. AP21487983_000029.

Philippe Cohen : Le goût de la vérité, le sens du combat

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philippe cohen causeur

philippe cohen causeur

On dit qu’un homme, à l’instant de sa mort, revoit défiler toute son existence. J’espère que Philippe Cohen a su, à l’ultime seconde, combien la sienne avait été féconde, littéralement parlant, tant il a marqué et changé tous ceux qui ont eu le privilège de cheminer à ses côtés. Ces derniers mois, son insatiable soif de réfléchir, d’écrire, de comprendre – ce que j’appelais sa « névrose de travail » –, faisait oublier au visiteur une issue que lui savait de plus en plus probable.

Dans ce duel entre les forces de l’esprit et les faiblesses du corps, où chaque heure de travail intellectuel était un point marqué contre l’ennemi, il ne pouvait pas perdre. Quand son sourire juvénile illuminait encore son visage amaigri, j’ai souvent pensé à l’ange gardien qui, dans La Vie est belle de Frank Capra, sauve James Stewart de la mort en lui montrant ce que serait le monde s’il n’avait jamais existé. Cher Philippe, nous tous, qui te devons tant, n’avons pas été des anges gardiens très efficaces.

Ni notre gratitude, ni l’amour des tiens, ni même l’envie d’en découdre, qui ne t’avait pas quitté, ne t’ont sauvé. Convaincu que la distance est la condition du sentiment, tu décourageais les effusions. Maintenant que  tu n’es plus là pour noyer l’émotion sous l’ironie, on peut te dire que ce monde serait nettement moins habitable si tu ne l’avais pas traversé.

Dans le long cours de cette conversation entamée il y a vingt-cinq ans, parfois intermittente, jamais interrompue, nous avons beaucoup ri ensemble – de toi, de moi, des niaiseries qu’on lit dans les journaux, et puis, ces derniers mois, des mœurs des médecins et des mauvaises manières de cette maladie qui t’a cependant valu, racontais-tu avec panache, de tenir la vedette à un congrès de cancérologie à Chicago – même le cancer, chez toi, était distingué. On appelait ça l’humour ashkénaze. Tu vois, ça me fait encore rire. Surtout quand je t’imagine en train de pouffer avec  Philippe Muray, que tu regrettais de ne pas avoir plus fréquenté de son vivant.[access capability= »lire_inedits »]

Tu aurais adoré ton enterrement. De cet après-midi irréel, des discours prononcés sous la coupole du Père-Lachaise, dans ce drôle de temple laïque sorti d’un rêve positiviste, de notre descente, en grappes désordonnées vers ta tombe, tu aurais fait un papier tendre, drôle et vachard. Car si on a longuement évoqué ta bienveillance, l’attention prodiguée à chacun de tes amis, ton courage, ton intégrité, on ne te rendrait pas justice en oubliant que tu savais avoir la dent dure et la plume acide. Dans la foule  des visages aimés, quelques tartuffes venus se faire voir t’auraient inspiré des formules sanglantes. Tu aimais l’odeur de la poudre – moi aussi.

Batailler à tes côtés, c’était la fête : stratège et chenapan, rien ne t’enchantait autant que ces périodes fiévreuses où tu dirigeais une opération commando contre une forteresse réputée inexpugnable, les arguments fourbis avant d’aller ferrailler sur un plateau de télé, les alliances de revers nouées à l’intérieur du Parti des médias, les coups plus ou moins tordus imaginés dans les bistrots. Il t’arrivait de regretter d’avoir été trop brutal et d’inviter à déjeuner ceux que tu avais étrillés quelques années auparavant.

Mais tu n’étais pas du genre à pratiquer le pardon de toutes les offenses. À en juger par le mélange de ferveur et d’électricité qui régnait dans l’assemblée, tes nombreux compagnons d’armes non plus. Premier à s’exprimer, Jean-Pierre Chevènement a donné le ton : « Philippe s’est heurté fortement à ce conformisme, à l’esprit d’inféodation et à la dévotion aux maîtres de l’Argent de ceux qui aujourd’hui devraient ruminer leur honte devant son cercueil, s’ils étaient capables d’en éprouver. » Certains ont été gênés de ces manquements aux conventions. Pas moi. On n’allait pas danser la danse des Bisounours devant ton cercueil. La dernière heure est celle où se dévoile la vérité d’un homme.

Les 400 personnes rassemblées pour honorer Philippe Cohen dessinaient, en même temps qu’un parcours exceptionnel, un moment particulier de notre histoire idéologique, un basculement dont il a été l’un des principaux artisans – il appelait ça « faire bouger les lignes ». J’ai pensé à un article d’Ariane Chemin, dans Le Monde, qui nous avait fascinés. Elle y racontait le mariage, au Cirque d’Hiver, de la productrice Fabienne Servan-Schreiber avec le sénateur socialiste Henri Weber, ancien de la Ligue, comme Philippe : 800 invités représentant le gratin de la politique et des médias, des affaires et du show-biz. Toute l’histoire de la  gauche passée du col mao au Rotary tenait dans l’aveu du psychanalyste Gérard Miller : « Si on n’est pas invité ce soir, c’est qu’on n’existe pas socialement. » Philippe resta jusqu’au bout un homme de gauche malheureux –  ashkénaze, vous dis-je ! Il n’en était que plus sévère avec les renoncements de son camp.

Le Père-Lachaise fut peut-être notre Cirque d’Hiver à nous – la mondanité en moins, l’exigence intellectuelle en plus. Nous avons souvent cherché, avec Philippe, à définir ce « nous » aux contours fluctuants, ce Parti au sens du Cardinal de Retz, famille baroque d’abord unie par ses refus – grognons de droite et de gauche, roycos et laïcards, cathos et cocos, souverainistes de toutes obédiences.

Il y avait Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et Paul-Marie Coûteaux, des syndicalistes, des intellos, des politiques, des technos, des éditeurs. Et aussi toutes les générations de journalistes qui ont appris à penser librement dans la pépinière Cohen, depuis votre servante jusqu’à la dernière couvée, avec laquelle il inventa Marianne2, ce laboratoire de l’information en ligne où les opinions les plus inconvenantes avaient droit de cité. Cheveux blancs et têtes blondes : Philippe avait une dilection particulière pour ses aînés et pour ses cadets, comme s’il avait voulu racheter sa propre génération, coupable d’avoir failli à sa mission de transmission. Et lui était un surdoué de la transmission. Il fut beaucoup question de son combat républicain, et peut-être aurait-il malicieusement pointé la tentation du catéchisme et des mots du dimanche à laquelle nous n’avons pas toujours échappé. N’empêche, il a eu avant beaucoup d’autres l’intuition  que cette question de la République deviendrait un enjeu idéologique majeur. Sa prise de conscience date des lendemains du référendum sur le traité de Maastricht auquel il avait voté « oui », probablement sans trop se poser de questions, absorbé qu’il était par son métier de chef d’entreprise à la tête de Zélig, l’agence de presse créée au milieu des années 1980  après un passage éclair à Libération.

Mais il voulait se frotter au fracas du monde, et plus encore y faire entendre la musique dissonante qui était déjà la sienne. Il partit à Info Matin,  puis à L’Événement du Jeudi où il fit d’emblée partie des dissidents rassemblés autour de Jean-François Kahn qui allaient, en 1997, fonder Marianne. La longue grève de novembre-décembre 1995 scella son « tournant républicain ». Il voyait dans la lutte des cheminots la persistance des valeurs égalitaires, comme disait Emmanuel Todd avec lequel il entama alors  un compagnonnage intellectuel et amical que les humeurs politiques changeantes du chercheur rendraient souvent orageux. Je suis aujourd’hui nettement plus dubitative sur les vertus du « mouvement social », mais je partageais alors son exaltation. La critique de l’ultralibéralisme et de ses  effets destructeurs sur les communautés humaines nourrissait une surprenante – et éphémère – convergence entre la gauche républicaine et l’extrême gauche, qui se retrouvaient lors des grand-messes altermondialistes  de Porto Alegre (où Philippe croisa le chemin de Sandrine, alors éditrice d’Attac, qui allait devenir son épouse). Nous sentions confusément qu’un monde refusait de disparaître et, justement, c’est ce monde-là que  nous aimions. Philippe découvrait l’importance de la nation, en même temps que la fureur que le mot suscitait. C’est dans ces années-là, en lisant Marc Bloch et de Gaulle, Régis Debray et Alain Finkielkraut, que nous avons appris que nous aimions la France.

Commença alors l’aventure de la Fondation Marc-Bloch, rebaptisée Fondation du 2-mars après un procès perdu, dans laquelle j’eus le privilège d’être son plus proche lieutenant. Une fois de plus, Philippe eut le nez creux en diagnostiquant l’obsolescence intellectuelle du clivage droite / gauche, donc de la vie politique devenue un jeu de dupes mettant aux prises deux camps qui étaient d’accord sur l’essentiel.

Persuadé, en bon gramscien, que la reconquête culturelle devait précéder le renouveau politique qu’il appelait de ses voeux, il se mit en tête de faire travailler ensemble des « républicains des deux rives », allant chercher à gauche ceux qui n’avaient pas renoncé à la nation, et à droite ceux qui n’avaient pas succombé aux chimères de la mondialisation heureuse. Le jour où Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, nous qualifia, sur une pleine page, de « nationaux-républicains », nous sûmes que nous avions gagné une bataille : il faudrait désormais compter, dans le débat public, avec le « camp républicain ». Régis Debray nous fit l’amitié de relever le gant, donnant, dans une conférence mémorable intitulée « Le Code et le Glaive »,  un contenu positif à une formule qui se voulait insultante.

On ferait injure au goût de Philippe pour la vérité en se payant de déclarations triomphales. Certes, nous avons fait bouger les lignes, mais quant à la recomposition politique qui devait suivre, bernique. La Fondation préfigurait le laboratoire du Pôle républicain rassemblé autour de Jean-Pierre Chevènement pendant la campagne présidentielle de 2002. Mais au lendemain du 21 avril, l’expérience prit brutalement fin pour se conclure par un retour au bercail de gauche, laissant dans le désarroi tous ceux qui avaient cru peser un peu sur les choses. Pendant la cérémonie, j’ai eu le vague sentiment que ce qui nous rassemblait, au-delà de notre affection pour Philippe, c’était  la défaite partagée. Nous avons perdu beaucoup de combats. Les piques qui émaillaient l’article que Le Monde t’a consacré[1. « Philippe Cohen est mort », Raphaëlle Bacqué, 21 octobre 2013, Le Monde. On peut y lire : « Le journaliste, tout en acceptant l’invitation de Radio Courtoisie et d’Emmanuel Ratier, figure des nationalistes radicaux, refuse d’être taxé de complaisance à l’égard de l’extrême droite. »] ont ajouté le découragement à la tristesse : en quinze ans de bagarre, nous n’avons même pas réussi à convaincre nos contradicteurs que parler avec ses adversaires n’est pas un crime, mais le minimum syndical intellectuel. Pourtant, au Père-Lachaise, quand j’ai vu Jérôme Guedj et Henri Guaino, deux anciens piliers de la Fondation qui en étaient presque venus aux mains pendant la campagne présidentielle, arriver ensemble de l’Assemblée, j’ai pensé que nous avions, malgré tout, fait vivre la discorde civilisée dont tu m’as donné le goût pour toujours. Certes, nous avons perdu, cher frangin : la situation n’est guère brillante. Mais tout ce que j’ai accompli avec toi avait du sens.

La Fondation se délita avec le  chevènementisme. Philippe ouvrait une autre brèche dans le mur des idées convenues et de la pensée-gramophone, selon le mot d’Orwell (auteur pour lequel il s’était découvert une passion) : il se lança avec gourmandise dans la critique des médias, brocardant le conformisme moutonnier d’une corporation qui avait renoncé à penser le monde pour l’approuver sans discernement au nom d’un progressisme benêt. Tant qu’à faire la guerre, il fallait faire feu sur le quartier général. La Face cachée du Monde, écrit avec Pierre Péan, qui devint alors son complice des mauvais coups, déclencha une mémorable polémique. Plus les balles sifflaient, plus il était heureux.

On ne saurait citer tous ses combats, ni tous les champs du savoir  qu’il se mit en tête de défricher. Son dernier pied de nez aux vigilants a été la biographie de Le Pen, écrite avec Péan. Non pas qu’elle fût complaisante, absolument pas (du reste, Jean-Marie Le Pen a attaqué ce livre décrit comme lepéniste). Mais Philippe se refusait à montrer sa belle âme en prenant la pose à chaque page. Beaucoup de gens très estimables ont aimé ce livre.

D’autres non. Ce qui l’a alors mortifié, plus que tout, ne fut pas d’être accusé de s’être livré à la « réhabilitation » de Jean-Marie Le Pen, dans un article d’une incroyable violence, mais d’être accusé et condamné dans le journal qu’il avait créé, sans avoir même le droit de se défendre. Philippe aimait le combat à la loyale. Pas ses détracteurs. Ses proches ont perdu un époux, un père, un frère, un ami. Ses adversaires devraient le regretter tout autant. Car il était le digne fils de cet esprit des Lumières qu’ils bafouent en préférant l’accusation à l’argumentation, la condamnation à l’explication. Il était plus facile de lui coller l’étiquette « facho » (et facho de gauche, autant dire « social-traître ») que de lui répondre. Ils ont perdu un adversaire intègre et courageux dont

ils n’ont pas su être dignes. Devant sa tombe, j’ai compris que rien n’était plus corrosif, plus destructeur, plus contraire à tout ce à quoi il croyait que la calomnie. On peut répondre à la critique, même violente. Face à la calomnie, nous sommes désarmés.

Ton honneur a été lavé, cher frangin. Repose-toi, maintenant. C’est eux qui ne peuvent pas dormir.[/access]

*Photo : Hannah.

La modernité n’a pas commencé avec Cézanne pour aboutir à Jeff Koons

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« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l’on applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

Les bouffons abondent en ce début de millénaire. Pendant qu’ils détournent notre attention, un certain monde agonise. Sa mort aura un profond retentissement, mais nous ne voulons pas le savoir. C’est précisément de cela que nous entretient Jean Clair dans son ouvrage Les Derniers Jours (Gallimard). C’est d’abord l’œuvre aboutie d’un écrivain en pleine possession de ses moyens littéraires.

Il nous entraîne après lui dans une fantaisie savante, semée de réflexions sans ordre apparent : le plaisir de la lecture, le rôle de la dictée scolaire, la lente disparition de la paysannerie, « événement majeur du xxe siècle », l’heureuse différenciation des sexes. Et l’on sent bien qu’il se confie comme jamais auparavant, jusque dans sa part très secrète. Bien sûr, on retrouve avec plaisir son humeur acide, son pessimisme aristocratique, sa délicieuse mauvaise foi, ses emportements : « […] la modernité se révèle pour ce qu’elle est, une analyse […] sans fin, une lente et sournoise décomposition, faisant reculer, à mesure qu’elle avance, la possibilité d’un chef-d’œuvre, et […] la simple possibilité d’une œuvre […] ». S’il lui arrive d’être injuste, c’est aussi parce qu’il est engagé dans une rude bataille.

Jean Clair a coutume de dire, non sans une certaine ironie amère, qu’il est né quatre jours avant la poignée de main de Montoire. D’un milieu modeste, d’origine morvandelle et paysanne, sa réussite sociale, éclatante, ne l’aura pourtant jamais guéri de la blessure originelle : « La vérité, c’est que de la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. […] On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s’est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu’elle a été, mais le souvenir confus de ce qu’elle fut. C’est le moment où l’on ne se souvient même plus que l’on ne se souvient plus. Je n’ai jamais été tout à fait rassuré » (Journal atrabilaire, Gallimard).

Le brillant élève du lycée Jacques-Decour, à Paris, relève un défi de classe : accaparer le langage des jeunes gens bien nés qu’il côtoie, vocabulaire et grammaire mêlés, les surpasser dans son usage.[access capability= »lire_inedits »] Il se trouve dans cette tâche difficile des alliés objectifs : « Ces façons de parler […], ces manières, ces citations tirées des livres me restaient cependant tout aussi étrangères qu’elles devaient l’être à mes camarades juifs venus du fond de l’Europe, et qui découvraient la langue française. » Le fils de paysans et les descendants des shtetls prirent leur part du capital immatériel qu’est la langue française, et la firent fructifier. Dans les années 1950, le brassage social imaginé par les « pères fondateurs » de l’École obligatoire ne se privait pas de sélectionner, parmi les élèves, ceux qui manifestaient des qualités éminentes.

Nostalgique ? Réactionnaire ? Il y a un malentendu Jean Clair, fondé sur la mauvaise foi, la négligence, l’ignorance aussi de ses détracteurs, qui sont aussi ses cibles. Fin des années 1960 : le jeune homme, diplômé à Paris, couronné à Harvard, rentre d’Amérique du Nord, pays en pleine effervescence. Nommé directeur des Chroniques de l’art vivant (1969-1975), éditées par Aimé Maeght, il fait de cette revue l’observatoire privilégié de l’agitation qui saisit alors le monde de l’art. En l’espace de cinq ans, provoqué par le tourbillon de Mai-68, il se produit en France, et en Europe, un précipité créatif qui n’aura pas d’équivalent. Ce fut le printemps des avant-gardes, dans tous les domaines. Les Chroniques de l’art vivant nous rapportaient chaque mois des nouvelles fraîches du « front » de l’art. Notre vocabulaire s’enrichissait des mots installation, art conceptuel, happening, performance et body art. Le temps a passé, le temps des illusions également ; et celui des avant-gardes ? Dans Les Derniers Jours, l’auteur est catégorique : « En ce début du xxie siècle, l’impression est d’une vaste catastrophe […] La modernité est centenaire : les avant-gardes ont commencé vers 1905-1910 […] un siècle après leur passage, on découvre, en se retournant, une terre dévastée. » Jean Clair se renierait-il ? Son travail antérieur, son acharnement à surprendre la création jusque dans ses caprices, tout cela n’aurait-il été qu’une posture ? Que s’est-il passé ? Il a pris conscience d’un péril, qu’il considère comme majeur, menaçant toute l’histoire de l’art moderne, et rien moins que cela ! Jean Clair, seul contre tous ? Non, il semble qu’une contre-attaque s’organise, en témoigne l’excellent numéro de septembre, consacré au « grand bluff de l’art contemporain » du magazine Books. Jean Clair n’est plus seul, les renforts arrivent : la cavalerie suivra !

Patrick Mandon. Dans ce livre où s’entremêlent mémoires et observations sur l’époque, vous comparez votre statut, au lycée, à celui d’un immigré de l’intérieur.

Jean Clair. La confrontation entre les Parisiens de souche et moi jouait totalement en ma défaveur. Je me suis donc emparé de la « langue des maîtres », et je me suis donné comme objet de la parler rapidement aussi bien, et même mieux, que les garçons pour qui cela était naturel.

Ne sommes-nous pas, à présent, comme terrorisés par toute forme d’élitisme, celui de la République compris ?

Je suis le produit de cet élitisme. Normalement, de naissance, je n’avais aucune chance d’accéder aux hautes fonctions que j’ai occupées, puis d’entrer à l’Académie française. Dans les classes de banlieue, après la guerre, quand celle-ci n’était pas encore colonisée par les galeries d’avant-garde, les professeurs, presque tous inscrits au Parti communiste, distinguaient deux ou trois gamins : ils se doutaient qu’ils pouvaient, comme on disait, « faire des études ». Les meilleurs entraient dans les filières républicaines, les lycées les plus prestigieux, ils étaient enseignés par des agrégés, et peu importait leur origine sociale. C’est grâce à ce brassage qu’il y eut un renouvellement des élites. De nos jours, on ne doit distinguer personne, nul n’est autorisé à s’extraire de la masse, du troupeau.

Pourtant, tout n’était pas rose dans cette France des années 1950 et 1960. Vous l’avez même quittée à cette époque…

L’ambiance, en France, me semblait alors d’une fadeur extrême. Si je veux résumer un peu cruellement, je percevais un climat situé entre Pétain et de Gaulle : attente, prudence, espoir. Nous avions l’école de Paris : Tal Coat, Bazaine… Des artistes très honorables, et même pour certains excellents, mais tout cela était gentil, disons « poétique ». J’avais envie, j’avais besoin d’autre chose. Grâce aux Chroniques, je courais partout, je visitais les ateliers, et je retrouvais un peu de l’énergie nord-américaine que j’avais côtoyée. Ce n’est que plus tard que je comprendrai la différence entre les deux continents. Les Américains exportent leur production commerciale, à destination de l’Europe, et singulièrement de la France. Mais, au contraire des Français, ils ne négligent pas les valeurs sûres, comme les peintres figuratifs, qu’en France on qualifie d’« académiques ». Aux États-Unis, le système est plus largement ouvert aux fonds privés, moins soumis aux caprices de la mode. La politique d’acquisition des universités, des musées de Philadelphie, de Los Angeles, de San Francisco est bien plus audacieuse, indépendante, diversifiée que la nôtre, laquelle dépend essentiellement des mêmes commissions, des mêmes fonctionnaires conformistes. Qu’il s’agisse de l’art historique ou de l’art dit « contemporain », leurs choix, finalement très frileux, à Paris comme à Romorantin, aboutissent à l’uniformité. Nous vivons sous un régime de censure esthétique qui ne dit pas son nom.

Vous étiez celui grâce auquel l’avant-garde a eu droit de cité, vous êtes à présent l’un de ses plus acharnés contradicteurs. On vous accuse de reniement…

Au cours des années 1970, mon activité de journaliste m’a lassé, me contraignant à un mouvement perpétuel, à une approbation sans recul. Le nouveau culte de la culture m’irritait. Lorsque j’ai quitté les Chroniques de l’Art vivant, en 1979, j’ai ressenti non seulement la saturation, mais encore le doute. Je constatais, par exemple, que les amateurs d’art américains, les « trustees », qui achetaient pour le compte des banques, pour celui des collectionneurs ou les directeurs des musées, menaient une politique bien moins conformiste que leurs confrères européens. Ces gens éclairés visitaient l’atelier des artistes confirmés, qui poursuivaient une œuvre, dont on pouvait se délecter, loin du bruit et de la fureur du marché et de la mode. J’ai pris conscience d’un fait inquiétant : les Français n’étaient pas autorisés à voir le travail de ces peintres. Le goût de mes concitoyens était gouverné par la dictature d’une minorité. Or, en matière d’art, les hommes et les œuvres héritent les uns des autres, se répondent.

La peinture moderne ne commence pas avec Cézanne pour s’achever avec Jeff Koons. L’histoire de l’art révèle des courants, principalement figuratifs. La Nouvelle Objectivité, en Allemagne, rend compte de la situation dans la République de Weimar et de la prise de pouvoir par les nazis ; Valori Plastici, en Italie, dont Chirico n’est peut-être pas le meilleur représentant, produit quelques-uns des chefs-d’œuvre de la peinture du xxe siècle, en dépit ou à cause du fascisme mussolinien. De même, on ne comprend rien à la prétendue « modernité » si l’on ignore l’existence de l’école de Londres, dont Lucian Freud fut un épigone, et Stanley Spencer le plus grand créateur. Je n’ai jamais vu une exposition, à Paris, en hommage à Stanley Spencer, jamais ! L’Union soviétique a produit à la chaîne des croûtes, mais également des chefs-d’œuvre, qu’il serait temps de montrer. Même chose en France, où l’on s’obstine à nier l’importance d’André Derain, sans qui Balthus ne peut exister ! Que fait-on de ces artistes ? On les élimine ? J’ai remonté les pistes, j’ai tenté de reconstituer une histoire de l’art moderne qui considérait des hommes et des œuvres scandaleusement oubliés.

Mais à cette époque, l’idée était de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Malgré ses faiblesses, l’art dit « contemporain » n’y aurait-il pas réussi ?

Permettez-moi d’en douter ! Cet art dit « contemporain » ou « d’avant-garde », pour être apprécié– mais faut-il l’apprécier ? – se fonde, lui aussi, sur un héritage culturel, auquel le grand public n’a pas accès. Les œuvres de Boltanski, de Le Gac, qui jouent avec l’illustration et le texte, procèdent de la réflexion initiée par l’écrivain Raymond  Roussel . Au vrai, cet art ne parle qu’à une petite fraction du public, des connaisseurs très sophistiqués, raffinés. Pour ce qui est du caniche de Jeff Koons, je parlerais même d’une frange décadente de la bourgeoisie d’affaires française ou américaine.

Il y a tant d’argent en jeu ! La promotion d’un Jeff Koons, celle d’un Damien Hirst, relèvent des techniques, des manipulations qui ont conduit à la crise financière dite des subprimes, en 2008. Le homard de Koons à Versailles, dont une minorité jouit dans un ricanement d’initiés, est une insulte au peuple, aux simples gens. Alors que la production de Kitaj, où l’on trouve aussi le destin des juifs européens, celle de Sam Szafran, avec ses vues d’atelier et encore ses feuillages, par leur beauté plastique, par le simple plaisir qu’elles procurent, ont une vocation universelle. On peut les aimer sans avoir la moindre formation en histoire de l’art. La peinture populaire est bien celle de ce genre d’artistes, que continuent d’ignorer les autorités de l’art.[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA.00557070_000051.

Nous ne redescendrons plus sur terre

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olson autre chair

olson autre chair

L’autre chair, premier roman de Michaël Olson traduit à la Série Noire, nous a permis de vérifier une vieille intuition : le marquis de Sade, celui des 120 journées de Sodome, est l’inventeur du jeu vidéo en ligne. Ce monstrueux chef d’oeuvre, ce bloc d’abîme qui raconte comment une poignée d’aristocrates pervers s’enferme dans un château pour se livrer aux aberrations sexuelles les plus monstrueuses, est avant tout un jeu terrifiant avec ses niveaux progressifs qui font avancer toujours plus loin, par l’horreur, dans la recherche glacée d’une perfection négative, d’une mutation irréversible. Et en utilisant le divin marquis comme une clef possible pour comprendre comment le virtuel contamine le réel, Michaël Olson, un spécialiste de la spéculation financière et de l’ingénierie informatique, a eu une de ces intuitions fondatrices qui font les grands écrivains.

Au premier regard, pourtant, l’intrigue de L’autre chair n’a rien de très séduisant sauf pour les geeks amateurs de littérature cyberpunk. Mais le lecteur, même non-initié aux arcanes de la folie ludique en ligne, découvre en lisant L’autre chair un roman passionnant, malsain et surtout décisif sur la seule question qui vaille aujourd’hui : quelle est la nature exacte de la réalité dans laquelle nous évoluons ? Des philosophes comme Baudrillard ou Debord, des cinéastes comme les frères Wachowski dans Matrix ou encore des écrivains comme le très prophétique Philip K. Dick ont ouvert la route. Olson s’inscrit dans cette tradition mais pousse la logique encore un peu plus loin en montrant comment c’est le corps, notre propre corps de chair et de sang, machine désirante ne sachant plus ce qu’elle désire, qui est appelé à devenir l’interface plus ou moins consentante entre ce qui reste d’un réel dévasté par les crises, la violence, la guerre et un autre monde qu’une technologie de plus en plus pointue transforme en une réalité augmentée où tout sera permis, entre l’extase et l’effroi.

L’autre chair se présente, faussement, comme un roman noir. Un étrange couple, composé de jumeaux frère et sœur, Blake et Blythe Randall, milliardaires potentiellement incestueux, est à la tête d’un empire composé d’entreprises high-tech. Leur seul problème, mais pas des moindres, est un vilain petit canard, Billy, demi-frère déjanté, artiste multimédia qui a fait lui aussi fortune par des performances en ligne novatrices où la chair devient le terrain des expérimentations les plus folles. Un jour Blake et Blythe reçoivent deux vidéos. Dans la première, on voit le suicide particulièrement élaboré et atroce, sadien pour tout dire, de la fiancée de Billy. Puis une seconde, celle de Billy lui-même qui met fin à ses jours dans des conditions tout aussi spectaculaires et cruelles.

Le problème, c’est que Billy n’est peut-être pas mort puisqu’il semble être devenu le grand maître d’un jeu en ligne, le NOD, comme le pays biblique du même nom dont il est question au moment de la destruction de Sodome. Et au cœur du NOD,  on trouve le château de Silling, celui des 120 journées où les joueurs viennent proposer des vidéos inspirées de Sade dont il est impossible de savoir si elles sont vraies ou fausses. Quand en plus, l’avatar de Billy encourage ses adeptes à attaquer Blake and Blythe dans la réalité, créant un début de chaos dans New-York, la situation se complique singulièrement. Pour traquer Billy, les jumeaux Randall font alors appel à un ancien condisciple de Harvard, spécialiste de la traque numérique et du piratage informatique, hanté par son amour impossible pour Blythe.

Tout l’intérêt de L’autre chair est de jouer sur la destruction virale de nos certitudes à propos de notre décor quotidien, de nos certitudes morales et de nous faire comprendre à quel point nos vies sont désormais, comme aurait pu le dire Pascal, en équilibre entre deux infinis. On croisera, dans ce roman, des seigneurs de la finance, des mafieux qui ont déjà tout saisi des perspectives ouvertes par cette autre réalité qui se substitue à la première et des génies qui ne savent plus s’ils sont des savants ou des poètes, créateurs de combinaisons étranges permettant d’amplifier le plaisir ou la douleur dans des proportions infinies. « Non, la question n’est pas de savoir si les gens désirent du sexe virtuel. Il faut plutôt se demander si, une fois qu’on leur en aura donné, ils vont vouloir autre chose. » remarque à ce propos l’un des personnages.

L’autre chair, roman d’un vertige inédit, nous dit de manière sous-jacente, qu’à un moment ou a un autre, il faudrait songer à redescendre sur terre. Et d’urgence.

Toute la question étant de savoir, justement, s’il y a encore une terre où redescendre.

L’autre chair de Michaël Olson, traduction d’Antoine Chainas, Gallimard/Série Noire, 2013.

Adieu l’ami !

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philippe cohen causeur

philippe cohen causeur

Marcel Gauchet à propose de Le Pen, une histoire française

« Ce livre éclaire bien l’écosystème grâce auquel le phénomène de l’ancrage et de la durée de l’implantation du Front national a pu se produire. En cela, il s’agit d’une contribution indispensable à ce qu’est le Front national. Jean-Marie Le Pen est un rejeton du système, un insider. Sa connivence avec le reste de la classe politique française est le sujet du livre. Voilà le scandale qu’il soulève. Or il provoque un silence général ».
Sud-Ouest, « Pourquoi Péan et Cohen sont inaudible sur Le Pen », 17/02/2013

Jérôme Guedj, député, président du Conseil général de l’Essonne
J’entends encore les mots justes et douloureusement ciselés de Sandrine, prononcés dans cette Rotonde du Père-Lachaise bien trop petite pour accueillir tous ceux que Philippe Cohen a marqués d’une manière ou d’une autre, par son intelligence vive, sa bienveillance mais aussi sa capacité déconcertante à vous cerner et à vous mettre à nu en deux questions brusquement très personnelles enrobées d’un sourire tendre. Ces mots qui nous rappellent pour toujours l’exigence permanente de Philippe, une certaine idée de la gauche qui refuse à la fois, je cite encore Sandrine, la facilité « du catéchisme républicain » et celle des « grosses ficelles anti-libérales ». C’est cela qui nous a fait nous trouver et nous retrouver au fil des ans, depuis notre attelage baroque de la fondation Marc-Bloch jusqu’à nos derniers échanges sur l’état du pays et de ses dirigeants. C’est ce qui me manquera le plus, d’autant qu’à l’absence s’ajoutent le regret de ne pas avoir assez goûté ses promesses d’amitié.

Alain Finkielkraut
J’avais de nombreux désaccords avec Philippe Cohen. Lors de la guerre en ex-Yougoslavie, il était pro-serbe ; le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne l’étais pas. Dans la biographie de Jean-Marie Le Pen qu’il a écrite avec Pierre Péan, il a voulu montrer que le fondateur du Front national n’était antisémite que par intermittences. Cette démonstration ne m’a pas convaincu. Mais j’ajoute que Philippe Cohen n’a omis aucun des propos que Le Pen a tenus sur et contre les juifs tout au long de sa carrière. Et cette biographie est remplie de révélations passionnantes comme celle du tandem formé par Alain Soral et Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2007. Ces deux-là ont écrit ensemble certains discours du candidat et ils prônaient un rapprochement avec les immigrés au nom de la lutte contre la mondialisation financière. Le procès qui a été fait à Philippe Cohen et qui a assombri la dernière année de sa vie est donc injuste et stupide. Mais, décidément, certains en France ont besoin d’un diable pour agir et pour penser. Le Pen était ce diable. Et si Philippe Cohen en offrait une autre image, c’est qu’il était son suppôt. Face à ce simplisme, nous nous sentons aujourd’hui un peu plus seuls.[access capability= »lire_inedits »]

Philippe Bilger
Quelques rencontres. Deux dîners. Un déjeuner pour me questionner sur les deux procès où j’ai été ministère public, à la 17e chambre correctionnelle, avec Jean-Marie Le Pen comme partie civile. Sa remarquable biographie de celui-ci, coécrite avec Pierre Péan avec le remords de ne l’avoir pas assez défendu contre l’attaque injuste et déloyale de Maurice Szafran qui aurait dû au contraire être fier d’un tel compagnonnage. Son exemplaire gestion du site de Marianne et la cordialité de ses rapports avec le blogueur que j’étais. C’est tout.
Ce n’est presque rien. Tant il faudrait aborder l’essentiel qui était précisément Philippe Cohen. Une personnalité à la fois chaleureuse et distante, un air apparemment lunaire mais, à l’expérience, si profondément concentré et attentif. Une rectitude professionnelle rare en ces temps de journalisme débridé et narcissique. Une lucidité sur les pratiques et les comportements, mais jamais l’aigreur ne prenait le dessus. Toujours l’intelligence tempérée par l’ironie. Le refus des illusions mais sans cynisme. De l’humanisme sans grandiloquence. De l’amitié avec des preuves. Des mots mais avec du sens.Je me souviens de son regard. De sa sérieuse légèreté. Je me souviens de lui.
À son enterrement, nous étions tellement nombreux à nous le rappeler, à le regretter.

Jean-Luc Gréau
Philippe Cohen disparaît dans des circonstances que ni lui ni nous n’avions pu prévoir. Des dirigeants cyniques président à la plus grave crise matérielle et morale qu’ait subie la France depuis la guerre. Même l’épisode si douloureux de la fin de la présence française en Algérie ne peut être comparé à ce que nous vivons : falsification et manipulation sur tous les sujets décisifs pour l’avenir ; exhibitionnisme médiatique de politiques inconscients du drame qui se joue ; désorientation, résignation ou révolte des Français qui découvrent la vraie nature de ceux qu’ils ont portés au pouvoir ; fuite discrète vers d’autres cieux de nos jeunes compatriotes qualifiés et entreprenants.
Je ne ferai pas le bilan de tous les justes combats que Philippe Cohen avait menés : contre le dogme de la mondialisation heureuse, contre l’illusion de la monnaie européenne et, par-dessus tout, contre l’impuissance proclamée de nos élites.
Il sera encore plus difficile d’agir maintenant qu’il s’est retiré de ce monde chaotique. Faisons cependant comme il a toujours fait : travaillons.

Luc Richard[1. Luc Richard a fondé la revue Immédiatement, à laquelle participa Philippe Cohen. Il est membre fondateur de la Fondation du 2-Mars, a coécrit plusieurs livres avec Philippe Cohen (La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et Une Nuits, 2005 ; Le Vampire du Milieu, Mille et Une Nuits, 2010.) et a réalisé avec lui, dans Marianne, plusieurs dossiers sur la Chine.]. Salut à Philippe Cohen, notre capitaine
L’intégrité : c’est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à toi, Philippe. Dans une profession aux réflexes moutonniers et aux comportements mafieux, elle était une sorte de supercarburant, qui t’amenait à heurter de front la dictature médiatique, à bousculer jusqu’aux positions de tes propres amis. Et cela avec un courage sidérant. Savais-tu les risques que tu prenais ?
Il y avait chez toi un sens de l’honneur bernanosien, avec un côté très flegmatique, et une indépendance d’esprit qui fait penser au George Orwell de Hommage à la Catalogne. Je sais, tu désapprouverais ces comparaisons. Mais songe que tu n’as jamais recherché les honneurs, ni flatté les puissants. Tu étais souvent seul à mener la charge, à faire feu sur le quartier général. Mais tu aimais ça, la bagarre. Et tu n’avais pas peur.
Pour moi, Philippe, tu étais avant tout un ami. Le seul avec qui je savais que je pouvais exprimer sans détour mes pires crimepensées. En cas de désaccord, aucun jugement moral, aucun risque que tu me retires ton amitié. Combien de fois avec d’autres « amis », journalistes ou écrivains, ai-je essuyé de noirs regards suivis d’une mise à l’écart, feutrée ou brutale…
Alors que j’étais un jeune journaliste, combien de fois t’ai-je demandé un conseil, un contact, un appui, un service que tu ne m’a jamais refusés, faisant preuve là encore d’une générosité hors norme, sans arrière-pensée. En cela, tu as toujours été un repère, un point d’ancrage. Un mentor même. Tu étais l’une des très rares personnes en qui j’avais une entière confiance.
Aujourd’hui, nous sommes quelques chevau-légers à éprouver une infinie tristesse et à se sentir perdus sans leur capitaine. Et pourtant, même si tu n’es plus là, c’est toujours en pensant à toi que nous allons trouver le courage de poursuivre ce que tu as commencé.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00606523_000031.

Cher José Manuel Barroso…

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barroso commission europenne

barroso commission europenne

Je te fais une lettre car tout de même, c’est toi le patron. Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, c’est-à-dire à toi qui présides la Commission Européenne plutôt qu’à François Hollande qui ne préside que la France. Enfin il paraît…

Si je t’écris donc, c’est parce que ces jours-ci, on va voter le budget 2014 pour notre pays. Mais en même temps, qu’on soit d’accord ou pas avec ce budget, ce n’est pas très grave parce que je viens d’apprendre que c’est toi qui décides, en fait, puisque c’est à toi, dans tes bureaux de Bruxelles, qu’on va le présenter d’abord, notre budget, avant de le faire passer devant nos parlementaires. Ce coup-ci, on était content, tu l’as trouvé pas mal, le budget. Tu as dit que bon, la France n’avait pas beaucoup de marge de manœuvre mais qu’il suffisait de supprimer encore des fonctionnaires et puis d’augmenter l’âge de départ à la retraite, de dérembourser de la sécu et que ça irait mieux. Comme chez les Grecs, quoi…

Enfin  que ça irait mieux dans ta perspective à toi, c’est-à -ire dans une vision du monde totalement libérale qui commence à être contestée par tes propres économistes qui s’aperçoivent que l’austérité, c’est la médecine de Molière et que tu vas finir par nous faire mourir guéris.

C’est fou, tout de même, ça, José Manuel, c’est toi qui imposes la politique économique et sociale de la France et personne ne te connaît, ou presque. Tu n’es même pas élu, dis donc, ni toi, ni les commissaires européens sous tes ordres. On les connaît encore moins que toi, c’est dire… Ceux qui s’intéressent un peu à toi savent que tu es portugais. Mais vu les plans d’austérité que le Portugal subit depuis des années, toi, tu ne dois plus trop le savoir, que tu es portugais. Ce qui est encore plus drôle, José Manuel, c’est que lorsque tu étais jeune, tu étais maoïste et que tu as participé à la révolution des Œillets en 74. Tu me diras, tu n’es pas le premier gauchiste à devenir ultralibéral : Cohn-Bendit, Kessler au Medef, Kouchner, j’en passe et des pires.

Bon, alors si je te fais une lettre, c’est parce que comme c’est toi qui diriges la France, j’aimerais bien te la faire visiter que tu voies un peu le pays que tu diriges et que tu as rendu si agréable à vivre par ta politique de concurrence libre et non faussée.

On pourrait commencer par voir une usine, José Manuel ? Qu’est-ce que tu en dis ? En même temps, vu les plans sociaux en ce moment, trouver une usine ouverte, ça va être difficile mais on fera un effort. Je ne dirai pas qui tu es aux ouvriers, c’est peut-être un peu risqué.

Après, on pourrait aller faire un tour dans une université. Tu vas voir, c’est pas terrible, on y consacre 12 milliards, on ne peut pas faire plus, mais comme tu nous dis qu’on doit être compétitif, toujours plus compétitif, on vient de donner 20 milliards sans contrepartie de crédit d’impôts aux entreprises.

Bon, mais il vaut mieux des étudiants pauvres que des patrons malheureux.

Sinon, José-Manuel, on pourra prendre le train. Il paraît que tu regrettes que les gares soient encore la propriété de la SNCF et pareil pour EDF et GDF qui sont encore propriétaires de leurs réseaux d’énergie. On essaiera de faire mieux l’année prochaine, José Manuel, promis. On privatisera tout ce que tu veux. Tu peux compter sur Hollande, Moscovici, Cazeneuve, c’est des gars sérieux qui pensent comme toi. Que l’Etat, c’est le problème, pas la solution.

Sinon, tu sais, grâce à toi, José Manuel, l’ambiance en France est devenue super ! Le Front national va sans doute être le premier parti aux élections européennes, des dingues ouvrent le feu dans les locaux des télés ou des journaux et on lance des bananes à des ministres noires. Il y a même des types en bonnets rouges qui manifestent pour défendre ton modèle économique en croyant défendre leur région.

Vraiment, José Manuel, je ne sais pas comment te remercier.

Enfin si, j’ai bien une idée, mais ça ne serait pas très démocratique. En même temps, toi qui n’est même pas élu, la démocratie, hein…

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA.  AP21483111_000004.

Contre-ténor, masculin singulier

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farinelli-film-corbiau

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Même si on ne l’invitera jamais à faire patienter les supporters du PSG avant un match, Philippe Jaroussky est une star capable de remplir les théâtres et de fanatiser les foules. Il est la figure la plus emblématique d’une évolution de plus en plus manifeste depuis quelques années : la voix d’ange des contre-ténors fait vaciller le trône des ténors à forte poitrine : adieu Pavarotti, Domingo, Carreras et autres concentrés de testostérone ! Le devant de la scène appartient désormais aux accents passionnés des chanteurs androgynes.

Le film de Gérard Corbiau de 1994, Farinelli, il castrato, joua certes un rôle important pour populariser cette voix si particulière. Mais une évolution plus profonde semble à l’œuvre. La virilité s’incline devant l’ambiguïté.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux castrats, ces chanteurs châtrés du baroque italien, les contre-ténors tiennent de la nature leur voix de tête exceptionnellement aiguë. Il n’empêche que l’imaginaire populaire reporte sur eux les mystères et les fantasmes qui entouraient les héros de Haendel et de Purcell au xviie siècle, à qui l’on prêtait souvent une vie sexuelle trouble, des mœurs ambiguës, autant d’amants que de maîtresses. Le mélange des genres, l’association des contraires, le féminin et le masculin dans un seul être suscitaient alors autant de dégoût que de désir. Féminisée par l’absence de mue, la voix des castrats était presque divinisée et l’on avait l’impression, disait-on, d’entendre la voix des anges s’élever vers le plafond lumineux de la Sixtine.

Les contre-ténors d’aujourd’hui cultivent cette parenté et n’ont pas peur de s’approprier la sensualité et la dualité du répertoire des castrats. Ils endossent à leur tour cette image d’homme équivoque. L’homme contemporain se retrouverait mieux dans cette représentation nouvelle de sa virilité, dénuée de toute volonté de domination, féminisée par une conception plus floue des différences sexuelles. Il serait plus à l’aise dans ce double rôle et s’épanouirait mieux dans cette possibilité nouvelle d’exprimer ses sentiments avec plus de fragilité et de douceur.

Le déclin de l’empire musical du mâle, selon Georges Vigarello, remet en cause tous les codes de la virilité telle que nous l’entendons traditionnellement. Don Giovanni, que Kierkegaard qualifiait en 1843 d’« expression la plus géniale de la sensualité comme principe », est aujourd’hui  un héros dépressif que son désir conduit à sa perte, tandis que Roberto Alagna est considéré, avec une certaine condescendance, comme la figure éculée du latin lover. Pourtant, ce n’est pas ce qu’ils révèlent de la part féminine de l’homme qui explique la gloire des contre-ténors. Comme l’écrit le musicologue Ivan Alexandre, « la grande ambiguïté, ce n’est pas l’homme-femme, mais l’homme- enfant ». La tessiture des contre-ténors est, selon Philippe Jaroussky, un mélange de force et de douceur, alliant la puissance de l’homme à l’émotion de l’enfant. On applaudit en elle la jeunesse, la beauté, la pureté, bien plus que le travestissement. Et on s’émerveille que la nature ait permis qu’une voix d’enfant sorte d’un corps d’homme. [/access]

*Photo:NANA PRODUCTIONS/SIPA.00400125_000001

Suisse : «Vive le Jura libre !»

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suisse jura beguin

suisse jura beguin

C’est une certaine idée de la nation qui se joue dimanche dans une encoignure de la Suisse, à la frontière franc-comtoise. Les habitants du « Jura-Nord » et du « Jura-Sud », 125 000 âmes à eux deux, peuple francophone d’un seul tenant géographique mais séparé politiquement par l’Histoire, diront par référendum s’ils veulent ou non vivre ensemble ; former un seul canton – l’équivalent du Land allemand – ou continuer de vaquer à leurs occupations, chacun chez soi, sous deux souverainetés cantonales distinctes.

Le présent enjeu est une modification de frontière étatique. Un de ces tabous qu’on manipule avec infiniment de précaution et un cas de figure suffisamment rare pour qu’on s’y arrête. L’adjectif « étatique » est certes un peu ronflant. Il ne s’agit jamais que d’un possible changement de tracé cantonal à l’intérieur de la Confédération helvétique, mais tout de même : un canton suisse, c’est un peuple, et bien qu’on ne reconnaisse qu’un seul Etat – l’Etat fédéral suisse constitué de vingt-trois cantons –, les entités fédérées helvétiques ont des histoires spécifiques fortes. Elles sont relativement maîtresses de leur destin, du moins de la conduite des affaires courantes. Les cantons décident en effet de leur police, de leur justice et de leur instruction publique. Chacun d’eux a un gouvernement et un parlement élus.
Il y a des cantons réputés progressistes et d’autres taxés de conservateurs : Genève et Bâle-Ville, par exemple, figurent dans le premier groupe ; Schwytz et Glaris, à l’inverse, sont rangés dans le second camp. En Suisse, le clivage progressistes/conservateurs est un peu du même acabit que celui qui met aux prises aux Etats-Unis les démocrates et les républicains, la frange la plus dure de l’UDC helvétique, une formation politique qu’on ne présente plus, étant une sorte de Tea Party.

Le vote de dimanche renvoie pour partie à cette opposition. Côte suisse, le Jura dit historique est composé de deux blocs aujourd’hui séparés : le « Jura Nord », 72 000 habitants, passe pour plus progressiste que son cousin le « Jura Sud », 55 000 ressortissants. Mais la question posée dans les urnes aux Jurassiens du Nord comme à ceux du Sud, excède le concours de branchitude. Elle leur demande : voulez-vous créer un nouveau canton ?
La question vient de loin. Sans remonter au Haut Moyen Age, il faut savoir que la « question jurassienne », ainsi qu’on la nommait avec importance, a fait sortir de sa réserve diplomatique le général De Gaulle alors président de le République, dont l’amour de la France, une idée aux contours vastes, l’avait amené à prononcer ces mots restés célèbres, lors d’une visite à Montréal en 1967 : « Vive le Québec libre ! » Le « Jura », ce peuple helvétique et francophone, à cette époque-là sous domination du canton de Berne germanophone, De Gaulle le voulait libre également. La chose arrivera, mais partiellement, le Nord accédant seul à l’indépendance cantonale, au terme d’un long, douloureux et joyeux processus de rupture d’avec le canton de Berne. Plus près de nous, le Belfortain Jean-Pierre Chevènement a soutenu et continue de témoigner son affection à ceux qui s’emploient à créer un Jura unique, lequel épouserait grosso modo la forme du « Jura historique ».

Situé entre le Territoire de Belfort, au Nord, et le lac de Bienne, au Sud, le Jura historique enjambe en une petite centaine de kilomètres la chaîne montagneuse jurassienne. Il fut une principauté sous l’Ancien Régime, administrée par un prince-évêque installé à Porrentruy, ville médiévale située dans la partie septentrionale du territoire. Bien que placée sous l’autorité de ce souverain catholique, la portion méridionale, au contact des populations protestantes et germanophones, présentes à ses marches, développa une voie qui avait ses particularités – elles s’avéreront décisives dans les années 1970, à l’heure des choix. En 1793, par décision de la Convention, le Jura historique devint un département français, le département du Mont-Terrible. Mais le Congrès de Vienne, à la chute de Napoléon, retira ce morceau à la France et l’attribua au canton de Berne, le plus grand de Suisse, en compensation de pertes territoriales.
Si bien que le Jura, qui avait été une principauté où l’on parlait français et qui n’avait jamais été suisse, devint et bernois et suisse. Le canton de Berne, que le gain du Jura ne consolait pas de ses possessions perdues, riches en blé et en vin (Argovie et Vaud), envoya ses « sectes » protestantes, qu’il jugeait un peu trop austères, respirer le bon air des moyennes montagnes jurassiennes. Résultat : le Sud du Jura historique fut partiellement germanisé et la religion protestante y acquit un statut majoritaire, sous l’effet, notamment, du Kulturkampf, dans les années 1870.

L’histoire qui s’écrivit dans l’après-Seconde Guerre mondiale fut tout autre. Les Etats-Unis étaient à la baguette. Et pour beaucoup, cette baguette était celle de la bonne fée. Les peuples colonisés avaient désormais « le droit à disposer d’eux-mêmes ». Le Jurassiens suisses, que personne n’aurait qualifiés de peuple colonisé, entraient pourtant eux aussi dans cette catégorie. Du moins pouvaient-ils s’y reconnaître et en jouer comme d’un atout dans la lutte pour l’autodétermination. Celle-ci commença en 1947 et se poursuivit avec toujours plus d’ardeur jusqu’à la « victoire », vingt-sept ans plus tard.
Un homme incarna ce combat : Roland Béguelin. Son éloquence et son intelligence le hissèrent au rang de chef. Secrétaire général du Rassemblement jurassien (le mouvement pour l’autonomie du Jura) jusqu’à sa mort en 1993, il électrisait les foules lors de la Fête du peuple, qui se tenait chaque année durant le deuxième week-end de septembre, à Delémont, la ville qui deviendra capitale de la République et canton du Jura en 1979. Il éditait un hebdomadaire, Le Jura Libre, dans lequel il étrillait l’« ennemi » bernois.
Il était socialiste mais très peu tiers-mondiste. Tactique, il « surfa » sur la vague de l’autodétermination des peuples, mais c’était la sortie du Jura du canton de Berne qui lui importait. Il était habité par une idée, et cette idée avait pour nom la France, sa culture, son rayonnement – il était l’ami de René Lévesque, son alter ego québécois. Quitter le canton de Berne c’était rapprocher le Jura de la civilisation française, pensait-il. S’il avait pu, il aurait rattaché ce Jura suisse, où il était né, à la France, dont il était séparé par une frontière injuste.
Roland Béguelin était « Algérie française », une position tout à fait baroque dans le contexte de l’époque et qui pouvait sembler d’autant plus étrange au vu de la lutte pour ainsi dire anticoloniale dont il était le fer de lance. C’était là son originalité. Elle n’était pas un handicap mais une force qui le plaçait en marge de la masse, mieux, au-dessus d’elle. C’est parce qu’il était exceptionnel, littéralement, qu’il convainquit tant et irrita tant. Pas les mêmes, bien sûr. Ceux qui, dans le Jura, terre d’ouvriers et de paysans, le suivaient, ne voyaient pas en lui un thuriféraire de l’Algérie française, une affaire bien éloignée, mais le leader de la lutte pour l’indépendance, la leur – son parti-pris anti-FLN lui valut toutefois d’être exclu du Parti socialiste suisse.

Une cause en soi légitime, parée des vertus de l’humanisme d’après-guerre, rassemblant les soutiens les plus recherchés, fut donc portée par un homme qui tira profit de l’idéologie dominante du moment à des fins d’affirmation culturelle : les Bernois, avec leur dialecte suisse-allemand, n’étaient que des bouseux, ils n’avaient aucun droit sur le Jura, cette partie de la France qui n’était pas française du point de vue du droit international. Roland Béguelin voyait les choses ainsi. Son statut de dominé, par rapport au dominant bernois, offrait à ses idées de supériorité culturelle française une plateforme inattendue. Jamais pourtant il n’appela à on ne sait quel pogrom contre les vallées réfractaires à son séparatisme. Il en venait, il en connaissant chaque route et chaque rue.
Dans les années 1960, quelques-uns parmi les autonomistes jurassiens durcirent le ton et l’action. Ils créèrent le Front de libération du Jura (FLJ) et incendièrent quelques fermes, dont ils pensaient qu’elles pourraient servir de repaires aux forces de l’ordre bernoises. L’un d’eux, Jean-Marie Joset, pourchassé, gagna la France. La Suisse réclama son extradition. De Gaulle répondit par ces mots : « La France n’extrade pas ses nationaux. » Or Joset, on s’en doute, était suisse.

Le 23 juin 1974 est la date clé de la lutte autonomiste. Ce jour-là fut celui du « plébiscite » pour l’autodétermination du Jura – dans les années 1950, les Jurassiens sous domination bernoise avaient été reconnus comme formant un « peuple » par les Bernois eux-mêmes, une concession, sans doute, qui leur permit de se prononcer en tant que tel le moment venu. À la surprise générale et au soulagement d’une foule immense pleurant de joie, le « oui » l’emporta dans le Jura historique. « Oui », cela voulait dire qu’une majorité s’était prononcée pour la création d’un nouveau canton suisse, qui s’appellerait « canton du Jura ». Seulement, l’autorité bernoise avait imposé des clauses, et les autonomistes les avaient acceptées avant la tenue du scrutin, sans quoi celui-ci n’aurait pas eu lieu. Ces clauses prévoyaient qu’en cas de « oui » le 23 juin, ceux des sept « districts » formant le Jura historique qui avaient voté « non » pourraient se prononcer plus tard à nouveau dans les urnes.

Si le « oui » avait été globalement majoritaire, quatre districts (divisions administratives) sur sept avaient cependant dit « non ». Les quatre en question revotèrent dans les années suivantes et décidèrent leur maintien dans le canton de Berne. En septembre 1978, le peuple suisse n’eut plus qu’à entériner la création du canton du Jura, 23e canton suisse, formé des trois districts du « Nord » qui avaient dit « oui » quatre ans plus tôt.
Ces trois districts-là étaient catholiques, les trois districts francophones du Sud qui avaient préféré demeurer bernois étaient protestants – un septième district était, lui, germanophone et bien des années après rejoindra le canton de Bâle-Campagne. Le comble, ou le génie de toute cette histoire au goût d’inachevée, c’est que Roland Béguelin, la tête pensante et agissante du combat autonomiste, était de confession protestante et originaire d’un des districts du Sud.
Dimanche 24 novembre, les choses se passeront de la manière suivante : deux votes auront lieu, l’un dans l’actuel canton du Jura, l’autre dans le « Jura bernois », la partie sud du Jura historique restée bernoise. Les votants devront dire s’ils acceptent ou non la création d’un nouveau canton, lequel, en cas de double « oui », serait formé des deux entités enfin réunies, le Nord et le Sud. Les « nordistes » sont pour à 74% selon un dernier sondage, acceptant ainsi de renoncer à leur présente souveraineté cantonale pour en former une nouvelle ; les « sudistes », eux, sont contre l’idée d’un canton unique à 55%. En l’état, cela signifie que le statu quo serait reconduit, sans doute pour des décennies.

La campagne du « Nord » s’est voulue « pragmatique », pour ne pas effrayer les frères sudistes, qui ont tendance à considérer les Jurassiens du Nord comme des gens légers, imprégnés d’idées françaises, prompts à faire la fête au lieu de penser à travailler – une vision très exagérée. Le vernis du pragmatisme n’a pas résisté à la pression. Il a fait place, chez les « vétérans », à un torrent de nostalgie et de douleurs retrouvées. Le combat jurassien est une madeleine amère.
Elisabeth Baume-Schneider, ministre du canton du Jura, qui avait 11 ans le 23 juin 1974, se souvient de cette époque comme d’une temps somme toute assez pénible. Ses parents étaient agriculteurs aux Bois, une commune des Franches-Montagnes, l’un des districts qui s’étaient prononcés pour l’autonomie du Jura. Mais ses parents, eux, avaient voté « non », ils étaient originaires de Suisse alémanique, de langue germanophone. Elle avait un frère plus âgé, il était pro-bernois, alors que l’une de ses sœurs était autonomiste. Elisabeth, enfant, rejetait la langue allemande, ou plutôt le dialecte suisse-allemand. Elle voulait s’intégrer, être à l’image des copines du village, francophone.
Les lignes de fractures traversaient les familles. Les blessures ont mis un temps fou à cicatriser. Et voilà qu’un nouveau vote les rouvre. Mais cela, se dit-on, en vaut peut-être la peine. Dimanche – mesure exceptionnelle pour la Suisse – des observateurs envoyés par l’Etat central veilleront au bon déroulement du scrutin.

*Photo : Urs Flueeler/AP/SIPA. AP21485355_000002.

Cocorico : les Bleus à Rio !

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equipe france foot

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Depuis la victoire de l’équipe de France face à l’Ukraine, la presse couvre à nouveau de lauriers les valeureux combattants. Lors de cette grand-messe que les Français regardent avec indifférence ou écœurement, on a réentendu les slogans de 98. Les éloges dithyrambiques des journalistes sportifs, adeptes de la versatilité, se sont mêlés aux « Et un, et deux, et trois zéro ! » On comparait Sakho, le Sauveur, à Thuram et Benzema à Zidane. C’est que la presse tente de ressusciter le mythe de la France « Black, Blanc, Beur », la seule à gagner ! Le vivre-ensemble à la française est porté aux nues de sorte que l’on ne sait pourquoi les études et les parutions se multiplient sur le mal-être de la France.

Le chauvinisme réapparaît dans les éructations des supporters qui ont encore les moyens de payer une tournée au bar du coin, et également grâce aux drapeaux algériens fièrement brandis sur les Champs-Elysées. Ce dont on est sûr, c’est que France-Ukraine restera dans les annales comme l’un des matchs d’envergure de l’équipe de France. Face à nos joueurs, des ukrainiens méconnaissables dont on avait pourtant pu voir à l’aller, sinon la précision technique, du moins l’allant de la persévérance et de l’intention. Curieusement, ils ont semblé totalement démotivés, rendant le ballon à l’adversaire très rapidement. Toutes les conditions étaient réunies pour assister au sursaut de l’équipe de France, savamment orchestré comme un miracle, avec Hollande dans les tribunes, le Grand Homme venu rendre hommage à onze autres Grands Hommes. Le tableau est magnifique !

La victoire de la France est une rédemption, les médias claironnent que la réconciliation avec les supporters est proche. De même, François Hollande, adepte de la métaphore filée, s’est empressé de revenir d’Israël pour assister à ce moment crucial de l’Histoire de France. À défaut de trouver des solutions pour sortir le pays de l’ornière, Hollande se fend de déclarations convenues : « C’est une victoire d’une équipe qui s’est battue de la première minute jusqu’à la dernière, qui y a cru, qui s’est rassemblée. Les victoires, en ce moment, on les goûte particulièrement. » Au-delà de l’enjeu sportif bien mince, les impératifs économiques et politiques ont primé.

Le coq français peut se pavaner, il y a effectivement de quoi être fier. Ancienne grande Nation du foot, la France court après une qualification en barrage pour le Mondial. Elle y affronte une équipe dépourvue de joueurs d’envergure internationale qui a été présentée d’emblée comme une chance. Heureusement que l’on n’était pas face au Portugal ! Pour la suite, la teneur footballistique d’une rencontre médiocre où le ballon était en l’air plutôt que sur la pelouse laisse perplexe. De surcroît, cette célébration outrée des médias honorant une équipe qui est loin de faire l’unanimité laisse également pantois.

On ne peut s’empêcher de mentionner l’état déplorable de la pelouse qui a permis au gardien ukrainien de glisser et ne pas pouvoir se relever à temps pour pousser le ballon en corner. Après une victoire, des remerciements sont de rigueur. On remerciera donc Evra, qui après le premier but de Benzema signalé hors-jeu par l’arbitre de touche, s’est empressé de lui « mettre la pression ». Cela a fonctionné, puisque le but suivant, qui lui, était bien hors-jeu a été accordé. On a raison de célébrer l’exemplarité de ces joueurs qui ne sont pas les derniers à faucher leurs adversaires sur le terrain mais les premiers à écarquiller les yeux devant les arbitres et à insulter les uns et les autres. Cela transpire le fair-play. Les mêmes viendront ensuite défendre le métier d’arbitre qui devient de plus en plus difficile en banlieue.

C’est la France de 98 qui propose comme modèle aux nouveaux arrivants l’intégration par le foot et l’argent facile. L’envolée sauvage des joueurs français, « prêts à mourir sur le terrain », ne s’arrêtent pas là. L’arbitre a eu l’idée sage d’expulser un joueur ukrainien au début de la seconde période, ne laissant aucune chance à une équipe qui n’était plus que l’ombre d’elle-même. Pis, à onze contre dix, les vaillants combattants ont été incapables de mettre un but limpide sans contestation possible. Il a fallu la maladresse d’un défenseur ukrainien pour sceller la qualification française lors d’un but contre son camp que de nombreux supporters attribuent à Sakho. Prompts à l’hystérie collective dans ce qui ressemble à une ferveur patriotique dévoyée, les supporters et les médias tranchent avec le reste de la population française.

Pour Monsieur Tout-le-Monde, le divorce est consommé avec certains des joueurs de cette équipe. Si le pic d’audience dont se targue TF1 rassure les actionnaires et les sponsors, on ne doit pas sous-estimer la fracture qui existe entre cette équipe et les Français. Certains regardent ses matchs en espérant qu’elle perde et que le ménage y soit fait. Las, les intouchables de Knysna se permettent des sorties ignobles dans la presse, respirent la classe en chantant à peine la Marseillaise, rayonnent de courage quand ils sont au bord du gouffre personnellement et que les sponsors leur ont hurlé de « faire un effort ». On en vient à supporter systématiquement l’équipe adverse de la France tant l’exaspération croît face à la prétention.

Il est beau de voir que cette équipe aux joueurs et au jeu médiocres va représenter la France au Brésil. On attend avec impatience le prochain scandale. Les rencontres qui viennent ne se joueront pas à domicile. On attend leur prestation face aux grandes nations du foot. Pour voir du beau jeu et de l’excellence, les puristes savent qu’il ne faut pas regarder un match de l’équipe de France ou que l’on en réduit à se repasser de vieilles vidéos.
Mais c’est le sursaut que l’exécutif attendait ! Ayrault et Hollande savourent cette victoire et les nigauds suivent béatement. Rangez donc vos bonnets rouges, la victoire contre l’Ukraine annonce une seconde coupe du monde ! La gloire française et ses valeurs de respect ne signifient donc plus rien puisque la réjouissance collective semble obligatoire sous peine d’être suspecter d’antipatriotisme.
Les prolos qui perdent leur travail, surendettés, qui se suicident parce qu’ils se savent déjà condamnés, ce n’est pas bien grave, tant que la bacchanale se poursuit ! Encore un effort, le crépuscule des dieux ne fait que commencer…

*Photo : PDN/SIPA.00669769_000064.