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Divorce à la nord-coréenne

Face à l’augmentation des séparations, le régime de Kim Jong-un durcit le ton: humiliation publique des parents de divorcés, sanctions professionnelles et punitions sévères, l’adage « jusqu’à ce que la mort nous sépare » n’a jamais été aussi littéral…


En Corée du Nord, on se passe la bague au doigt assez jeune. Les mariages, souvent arrangés par les familles, se doivent de respecter les rites traditionnels en vigueur. À l’inverse, divorcer dans « le pays du secret » relève d’un véritable parcours du combattant. Selon la loi, la séparation n’est possible qu’avec l’accord des deux conjoints et l’aval express du gouvernement.

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Depuis la crise du Covid-19 et les difficultés économiques, les cas de divorce ont explosé. En 2023, Pyongyang a lancé une vaste campagne de sensibilisation prônant « l’élimination totale du divorce » et la promotion d’une famille harmonieuse. Derrière ces formules fleuries se cache un objectif : enrayer la chute libre du taux de natalité. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, la Corée du Nord affichait un taux de 1,8 enfant par femme en 2023, un chiffre certes plus élevé que celui de sa rivale sud-coréenne, mais en constante diminution.

« Valeurs familiales » et irrespect des droits de l’homme

Pour renforcer son action, le régime a fait preuve d’inventivité féroce en instaurant des mesures dissuasives telles que l’humiliation publique des parents de divorcés et des sanctions contre les entreprises affichant un taux élevé de séparation parmi leurs salariés. Malgré ces intimidations, la courbe des divorces ne s’est pas inversée. Face à cette tendance jugée trop progressiste, Kim Jong-un a décidé de durcir la répression sur ce qu’il considère comme un « acte antisocialiste ». Désormais, les couples souhaitant se séparer risquent de lourdes sanctions, pouvant aller jusqu’à six mois de camp de travail, aussi bien pour l’homme que pour la femme. Auparavant, seul le conjoint à l’initiative du divorce était puni, et ce, même en cas de violences conjugales.

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Dans un souci affiché de protection des familles, les autorités ont néanmoins consenti à accorder aux mères de jeunes enfants un régime « aménagé » : elles peuvent faire la navette entre le camp de travail et leur domicile afin de s’occuper de leur progéniture, laissée aux bons soins du reste de la famille. Une concession qui, selon le régime, témoigne de son… attachement aux valeurs familiales et au respect des droits de l’homme.

«Un 7-octobre personnel»

Trois hommes ont été condamnés à huit ans de prison pour l’enlèvement d’Itay Kashti, un producteur de musique israélien vivant à Londres qu’ils ont attiré au Pays de Galles, ligoté à un radiateur et agressé.


Le 7 octobre 2023 restera gravé dans l’esprit d’Itay Kashti, producteur de musique israélo-britannique, comme une date marquée par l’horreur. Ce jour-là, Israël subissait une attaque sans précédent du Hamas, laissant un traumatisme collectif profond. Moins d’un an plus tard, en août 2024, Kashti a vécu son propre « 7 octobre » personnel lorsqu’il a été victime d’un enlèvement et d’une agression brutale au Pays de Galles. Ce crime a été commis par trois hommes, Faiz Shah, Mohammad Comrie et Elijah Ogunnubi-Sime, en raison de son identité juive et de son soutien à Israël. Comme lors des attaques en Israël, il s’est retrouvé pris au piège, ciblé pour ce qu’il est et ce qu’il représente, confronté à une haine implacable et à une violence extrême.

L’attaque avait été soigneusement planifiée : les agresseurs avaient utilisé des identités fictives pour attirer Kashti dans une maison isolée via une fausse location Airbnb à Carmarthenshire. Une fois sur place, il a été battu, menacé de mort et maintenu captif pendant plusieurs heures, avant de réussir à s’échapper, blessé et choqué.

Les motivations des agresseurs allaient au-delà de la simple extorsion. Des messages Telegram entre les trois hommes ont révélé qu’ils cherchaient à exercer une pression psychologique et physique sur Kashti, en le soumettant à des humiliations. Leur antisémitisme était flagrant, justifiant leur violence par des raisons idéologiques liées au soutien de Kashti à Israël. Ils avaient même envisagé de filmer l’agression pour augmenter la souffrance de la victime. Ce crime, marqué par une violence extrême et un discours haineux, a non seulement traumatisé Kashti, mais a aussi soulevé des inquiétudes quant à la montée de l’intolérance et de la haine en Europe.

Ce crime répondait à un double objectif pour ses auteurs : d’un côté, ils cherchaient à obtenir une rançon, exploitant leur victime pour un gain financier ; de l’autre, leur acte était motivé par une haine antisémite explicite, transformant cette agression en un acte de terreur ciblé. Leur obsession pour l’identité juive de Kashti, couplée à leur avidité, illustre un schéma inquiétant où la criminalité se mêle à l’idéologie extrémiste.

Malgré leur planification, les agresseurs ont montré une absence flagrante de préparation. Leur tentative d’évasion en taxi a échoué, révélant leur imprévoyance et leur amateurisme. De plus, ils ont laissé derrière eux de nombreuses preuves, facilitant leur identification et leur arrestation rapide par les autorités. Cette imprécision dans l’exécution de leur crime souligne à la fois leur amateurisme et la nature impulsive de leur passage à l’acte, ancré dans une haine viscérale plus que dans une véritable stratégie criminelle.

La sentence de huit ans de prison prononcée contre les trois hommes a été saluée, mais elle ne suffit pas à effacer le traumatisme psychologique vécu par Kashti. Depuis l’incident, il souffre de troubles anxieux, de paranoïa, et d’une perte de confiance en autrui. Ce crime est symptomatique de la montée des actes de violence motivés par des préjugés raciaux, religieux et politiques, un phénomène inquiétant qui touche de plus en plus les communautés vulnérables, notamment les communautés juives en Europe.

Miroir, Miroir, dis-moi qui est le plus woke !

Blanche-Neige 2025 trébuche au box-office avec la grâce d’une pomme pourrie. Disney estime que le franc-parler de l’actrice Rachel Zegler – entre un tweet pro-Palestine et un « fuck Donald Trump » – a fait fuir plus de spectateurs que la méchante sorcière… Causeur est quand même allé voir le film.​


Je suis allé voir le dernier Walt Disney : Blanche-Neige, ou plutôt « Snow Woke » comme l’a baptisé le New York Post. Sans surprise, Disney nous a pondu un nouveau navet à la sauce woke sur son lit de cancel culture. Cela fait un moment déjà que cet illustre studio est devenu l’ambassadeur culturel du wokisme, ciblant ainsi les plus jeunes afin de les formater pour ce monde unique dans lequel il n’y a ni frontières, ni différences… On connaît la chanson. Mais cette fois, les producteurs se sont surpassés !​

Des mauvaises fées se penchent rapidement sur le film

Tout avait pourtant si mal commencé ! Grève à Hollywood retardant la sortie du film d’un an, incendie sur le tournage emportant une partie du décor… pas besoin d’être cartomancienne pour sentir que le projet allait finir dans le mur… Mais pas de quoi doucher l’enthousiasme des têtes pensantes de Disney qui entendaient bien rentabiliser les 300 millions de dollars investis, habituées qu’elles sont à nous refourguer depuis quelques années leurs plus grands succès, quitte à les dénaturer complètement.​

Peu après l’annonce du casting, des fans ont manifesté leur mécontentement. L’actrice Rachel Zegler n’a rien trouvé de mieux que de résumer le chef-d’œuvre de 1937 à quelque chose de « complètement démodé ». Les amoureux de l’œuvre originale n’auront pas mis longtemps à répondre, ce qui amena la comédienne, se disant attaquée sur ses origines colombiennes, à qualifier ses détracteurs de « losers obsédés par la pureté de la lignée des princesses de dessin animé ». Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux sociaux se déchaînent, devenant ainsi le théâtre d’un affrontement direct entre Rachel Zegler et certains conservateurs à qui cette dernière souhaitait de « ne plus jamais trouver la paix » après leur vote pour Donald Trump. Remarque peu appréciée de Megyn Kelly, vedette conservatrice de la télévision américaine, qui a qualifié l’interprète de Blanche-Neige de « pig » en retour.​

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Mlle Zegler, décidément férue de politique et avide de se faire de nouveaux amis, a depuis jugé bon de remercier ses followers en ajoutant « Free Palestine » à la fin d’un message relatif à la bande-annonce du film. L’activiste, pardon l’actrice, a aussi continué de politiser la sortie du film en appelant à la « fin de l’occupation de la Palestine ». On se demande bien ce que ça venait faire là… Et tout ceci est d’autant plus douteux que des groupes de soutien à la cause palestinienne avaient auparavant appelé à boycotter le film en raison de la présence de Gal Gadot au casting. L’actrice israélienne n’a pas apprécié les interventions de celle qui joue sa belle-fille dans le nouveau chef-d’œuvre, et le studio vient de la placer sous protection renforcée après des menaces de mort lors de la promotion du film. La semaine dernière, la manifestation en l’honneur de son étoile sur le « Walk of Fame » a été perturbée par des activistes…​

Disney croque sa propre pomme empoisonnée

Le reste du casting est par ailleurs un modèle d’équilibrisme woke. Toutes les minorités sont représentées à parts rigoureusement égales. Toutes, sauf les nains. Disney ayant en effet décidé d’avoir recours à des nains en images de synthèse pour jouer les « créatures magiques »… Pas du goût de la communauté concernée qui, par la voix de Peter Dinklage, connu notamment pour son rôle dans la série Game of Thrones, a fustigé un progressisme à deux vitesses et une formidable occasion de briller ratée pour les acteurs atteints de nanisme. Je vous livre là une version littéraire d’un tweet beaucoup moins courtois de l’acteur.​

On a bien sûr droit à une Blanche Neige héroïne féministe élevée pour être une « leadeuse ». Cela semble convenir à Rachel Zegler qui estimait de toute façon que la princesse aspirait à « devenir la leadeuse qu’elle savait pouvoir devenir » plutôt qu’au « grand amour ». Disney a bien compris le message, et a tout bonnement décidé de se passer du prince, le remplaçant par un fade bandit pas bien finaud…​

Rassurez-vous, les habituels messages bien-pensants sont évidemment de la partie. La « bienveillance » est évoquée une bonne demi-douzaine de fois dans le métrage, tout comme le besoin de s’unir en permanence pour tout et n’importe quoi et de toujours mettre ses forces en commun pour combattre les méchants peu importe nos différences, etc…​

En revanche, on a au moins la chance d’échapper au traditionnel matraquage sur la théorie du genre – ce n’est déjà pas si mal – alors qu’on aurait été en droit de s’attendre à un nain de synthèse transsexuel ou à une tortue non binaire.​

Tout cela est donc un beau gâchis. À trop vouloir déconstruire notre patrimoine culturel, Disney finit par détruire ses propres mythes. C’est un sentiment que semble partager le public puisque le film n’a rapporté que 43 millions de dollars aux États-Unis lors de sa première semaine en salle, soit le pire départ pour un remake Disney. Et le National Review s’amuse déjà à parler du film comme un « nain du box-office »…


«Django Reinhard a révélé notre peuple»

Angelo Debarre est aujourd’hui l’un des plus grands guitaristes manouches. Selon lui, lorsqu’on est né dans la communauté des gens du voyage, la musique est une chose qui va de soi, c’est un miracle quasi divin, et Django Reinhardt, inventeur du « swing manouche », demeure une figure solaire


Angelo Debarre en concert au Django d’Or à l’Alhambra à Paris,
décembre 2009 © Photographie de Marc Chesnau

Un soir de décembre dernier, je marche dans la rue des Lombards. Devant l’un des trois clubs de jazz de la rue, j’aperçois sur l’affiche à l’entrée un nom : Angelo Debarre. Quels souvenirs ! Je devais avoir 16 ans lorsque je l’ai vu en concert. J’en ai gardé un souvenir magique, mystérieux, enveloppé d’un voile de brume tzigane. Manouche de mes rêves ! J’avais été ébloui par la classe de ce ténébreux guitariste. Et bouleversé par la beauté de sa musique. Debarre est l’un des plus grands maîtres de la musique manouche. Ses guitares ont parcouru le monde et fait résonner l’âme de son peuple aux quatre coins de la planète. Il suffit de le regarder jouer quelques secondes pour comprendre qu’il est un virtuose absolu. Angelo Debarre mêle en son jeu une technique époustouflante, un lyrisme envoûtant, un swing à couper le souffle et une humanité déchirante de douleur et de joie, tellement manouche. Ce soir de décembre, je me décide donc à entrer au Sunset, l’écouter, vingt ans après. Le club est bourré. Angelo est assis, sa guitare entre les mains, entouré d’un contrebassiste et d’un autre guitariste. Il fait des merveilles. La salle est ensorcelée. Pas un bruit. Les esprits manouches, tziganes, sinté* ont pris possession du lieu. Debarre, lui, est habité par la musique, par la poésie. Quand il joue, il ne bouge pas.

C’est un tragédien solennel. Il en a d’ailleurs le visage. Sa gueule magnifique semble coupée au couteau ou taillée dans le marbre. Les vers des rois de Racine pourraient sortir de sa bouche. Mais il est né chez les manouches, dans une caravane, et ce sont les notes de la guitare qui éclatent – divinement ! – sous ses doigts de sorcier et forment les poèmes des gens du voyage. Et quel swing ! Ça « transmet » comme on dit dans le monde de la tauromachie. Les quelques jeunes entassés au fond du club ne peuvent s’empêcher de danser. Angelo Debarre, lui, officie tranquille, serein. Pour lui, ça roule. Je l’attends à la fin du concert. Il salue le public, dédicace quelques albums, et sort s’en griller une. Je me présente, le félicite, lui témoigne mon admiration, et lui propose une interview dans Causeur. « Si tu veux. Mais c’est pas moi qui viendrai à Paris ! Si tu veux qu’on fasse ça, tu viens chez moi, à Samois. » Samois-sur-Seine. La ville où Django s’était sédentarisé. Celle aussi où il fut enterré en 1953.

Un lieu de pèlerinage. Sa tombe est toujours plus ou moins jonchée de médiators – ce petit outil triangulaire dont les musiciens se servent pour gratter les cordes de la guitare – que viennent déposer les guitaristes en son souvenir. D’autres musiciens sont enterrés avec lui : son frère Joseph (qui l’accompagnait à la guitare), ainsi que ses fils Lousson et Babik, guitaristes aussi. Chaque année, en juin, c’est dans ce village que se déroule le Festival Django Reinhardt, festival de jazz faisant la part belle à la musique de Django : le « jazz manouche ». C’est dans cette ville qu’Angelo a lui aussi décidé d’abandonner sa caravane et la vie de voyageur. D’autres guitaristes s’y sont installés, comme Romane, David Reinhardt (petit-fils de Django) ou encore Mathieu Chatelain. Ce village d’à peine plus de 2 000 habitants semble suspendu dans le temps. En cet hiver, les rues y sont presque désertes. Sa beauté est intacte, douce et paisible. Une impression de rêve. Depuis le quai de la République – non loin de la petite maison dans laquelle Django a fini ses jours et sur la façade de laquelle trône une plaque en sa mémoire –, on se croirait sur une île. C’est là, au Aum Caffè, où il a ses habitudes, qu’Angelo Debarre nous a donné rendez-vous.


Causeur. Quelle a été la place de la musique dans votre enfance ?

Angelo Debarre. Je suis né dans une famille de musiciens. Chez nous, les manouches, on aime beaucoup la fête. Et il n’y a pas de fête sans musique. Ma mère chantait, et elle s’accompagnait à la guitare. Ce n’était pas son métier, c’était pour son plaisir, comme chez beaucoup de manouches. C’est elle qui m’a appris mes premiers accords. J’ai commencé à jouer vers 7 ans.

Donc votre révélation pour la musique, vous l’avez eue par la famille, par le mode de vie manouche ?

On peut dire ça, car la musique va de soi chez nous. Enfin, c’est comme ça que ça a commencé en tout cas. Mais ma grande révélation pour la musique c’est lorsque, jeune encore, j’ai écouté Django Reinhardt. La musique de Django, c’était un peu plus jazz et swing que ce qu’on jouait chez nous. Lorsque j’ai entendu sa musique pour la première fois… j’ai été foudroyé. C’était la révélation.

En famille, on ne jouait pas la musique de Django, celle qu’on appelle aujourd’hui le « jazz manouche » ?

Déjà pour commencer, je n’aime pas ce terme de « jazz manouche ». Surtout aujourd’hui. Maintenant « jazz », ça ne veut plus rien dire. On appelle tout jazz. Lorsque j’écoute des émissions de jazz, je me dis : ça, c’est du jazz ? Ils te passent des trucs, et tu te dis : quel rapport avec le jazz ? Ça ne swingue même pas ! Donc plutôt que « jazz manouche », je préfère « swing manouche ». Pour en revenir à votre question, la musique qu’on jouait dans mon enfance, c’était principalement du folklore de chez nous, de la musique tzigane. Et puis de la variété swing des années cinquante. Également la chanson française.

Pensez-vous que, chez les gens du voyage, la musique tienne une place plus importante que dans le reste de la population ?

Oui, c’est évident. La musique, c’est la joie et la liberté. Chez les manouches, ces deux choses sont essentielles. Chez nous, la vie n’est pas toujours facile, et autrefois encore moins. Vous imaginez ce qu’a pu être la vie des gens du voyage il y a cent ans ? Donc, nous avons besoin de cette joie intense que procure la musique. Elle nous soigne, elle nous apaise. Elle nous libère. Avec la musique, même dure, la vie vaut d’être vécue. C’est aussi pour cela que notre musique est à la fois si joyeuse et si poignante. Si intense ! C’est parce qu’elle est le fruit de notre histoire parfois douloureuse. C’est un peu l’équivalent du blues pour les Noirs américains.

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La musique qui swingue, dans le jazz américain, est tombée en désuétude. Le jazz à la mode aujourd’hui, comme vous l’avez d’ailleurs dit, ne swingue plus. Alors que le swing manouche reste, lui, assez en vogue. On compte de nombreux musiciens dans ce style, aujourd’hui encore, faisant des carrières importantes, comme vous, Biréli Lagrène ou encore Stochelo Rosenberg. Sans compter la nouvelle génération ! Si cette musique reste si vivante, ne serait-ce pas dû au fait que plus qu’une musique, elle est une culture ?

Évidemment. Le swing manouche fait partie de notre mode de vie. Il nous rassemble. Le jazz américain, lui, n’a cessé d’évoluer, jusqu’à se perdre. Nous, notre swing, c’est un art et une tradition que l’on a perpétués dans le respect de celui qui l’a créé : Django. Le swing manouche n’a pas vraiment connu d’évolution. Chacun le joue en y apportant sa personnalité, mais dans un respect scrupuleux de ce style.

Les gens du voyage sont donc un peu conservateurs ?

Et comment ! Heureusement ! Sans cela, on serait complètement dilués dans la population. On ne serait plus nous-mêmes. Qu’est-ce qui est beau dans le monde ? C’est la différence ! Et pour qu’il y ait des différences, il faut que chacun reste soi-même. La mondialisation, ce n’est pas notre truc. C’est à cause de cette uniformisation que le monde va vers sa mort. Mais nous, on résiste !

Les jeunes manouches pratiquent toujours autant la musique tzigane et celle de Django ?

Oui. Bien qu’ils jouent aussi la musique de leur époque à eux. C’est normal. Mais chez nous, je peux vous dire que tous les jeunes, je dis bien tous, savent qui est Django Reinhardt et ce qu’il représente. C’est leur histoire, celle de leur peuple, et ils le savent.

Cette musique, le swing manouche, existait-elle avant Django ?

Non, ce style, c’est lui qui l’a créé. Avant lui, on jouait notre folklore, la valse musette aussi, les chants traditionnels… Django était un musicien qui jouait tout cela. Mais lorsqu’il a découvert le jazz américain, et donc le swing, il a tout de suite été séduit. Il l’a mêlé à la musique de sa communauté. Et le swing manouche est né ! Et grâce à cela… il a révélé notre peuple. Django reste le grand manouche de l’histoire ! D’ailleurs, dans la société actuelle encore, les manouches sont tolérés et respectés uniquement s’ils sont musiciens. Sinon, pour les gens, nous restons des « voleurs de poules ».

Pour vous, qu’y a-t-il d’important à dire sur Django Reinhardt ?

L’importance de Django ne se dit pas, elle s’écoute. Il est plus qu’un musicien, plus qu’un guitariste. C’est un génie. Les musiciens le savent tous. Il est l’un des plus grands maîtres de son instrument. Il y a plein de grands guitaristes, mais Django à cette puissance, ce mystère inexplicable, qui fait qu’il est supérieur. Mozart ne s’explique pas, Django non plus. Ce sont des gens envoyés par le Ciel. Je ne dis pas ça en l’air, je le pense sincèrement. Ce ne sont pas des gens normaux. Ils sont habités par la grâce.

Obsèques de Django Reinhardt à Samois, mai 1953 © D.R.

Il y a le génie, bien sûr… mais le travail dans tout cela ? Dans votre cas, lorsqu’on vous voit jouer, votre vélocité, votre virtuosité et votre technique époustouflent. Cela demande un gros travail ?

Eh bien non… (rires) je n’ai jamais été un grand courageux. Je n’ai jamais bossé comme un malade. Franchement, ce n’est pas pour m’en vanter, mais je ne suis pas un gros travailleur. J’ai fait ma petite école en jouant, en improvisant, en écoutant les autres… voilà. Il y a eu un petit peu de travail évidemment. Mais j’ai surtout toujours compté sur la magie. Moi je suis croyant. Et pour moi la musique, c’est un cadeau de Dieu. Ça descend comme un miracle. Parfois il m’arrive de jouer sans que le miracle ne se produise. On joue bien, mais sans plus. Et puis parfois, on a l’impression que Dieu pose sa main sur nous, et tout s’envole. Quand on commence à swinguer, il y a quelque chose de miraculeux, d’inexplicable.

À ceux qui ne connaissent pas Django Reinhardt, que conseilleriez-vous d’écouter?

Les enregistrements entre 1939 et 1948 pour entendre la couleur, le style qui ont révélé Django. Puis le dernier enregistrement de 1953 beaucoup plus jazz, qui est un chef-d’œuvre. Il y a enregistré ses compositions, comme le magnifique Nuages, mais aussi quelques classiques du jazz américain. Et cette fois pas avec la formation traditionnelle de swing manouche pour l’accompagner, mais avec un trio piano, contrebasse, batterie. Il faut absolument écouter cela.

C’est pour être plus près de Django que vous vous êtes sédentarisé à Samois ?

Pas vraiment. Mais sans lui, je n’aurai probablement pas connu cette ville. C’est arrivé en 2009. Je suis venu ici passer quatre jours pour le Festival Django Reinhardt, avec un cousin à moi qui m’avait accompagné avec sa caravane. On s’était installé avec plein de manouches. C’était merveilleux cette ambiance. Et puis, le festival s’est terminé, mais on est resté encore un peu. Ensuite, j’ai loué un emplacement de caravane dans le camping de la ville. Et puis, avec ma femme, on s’est vachement bien plu ici. On a décidé de louer un appartement dans le centre-ville, puis une maison. Et finalement, j’ai acheté un terrain et j’ai construit ma maison. J’ai quitté le groupe avec lequel on vivait et voyageait. Voilà, ça s’est fait comme ça. J’ai même repris et tenu le restaurant sur les quais, Chez Fernand, pendant un an et demi. Je dois dire que la vie de voyageur, avec la musique, c’était difficile. Je partais en voyage pour jouer, en tournée, et quand je revenais au camp, il fallait reprendre le volant pour voyager encore. Je passais donc ma vie sur les routes et dans les aéroports. Pour organiser les tournées, c’était un casse-tête. Et puis, vous savez, pour les gens du voyage de manière générale, c’est de toute façon de plus en plus compliqué. Autrefois, quand on trouvait un joli terrain près d’une rivière ou sur les rives d’un fleuve, on s’y installait comme ça, quelques jours, puis on repartait. C’était poétique, simple, naturel. Maintenant, c’est devenu un enfer. Tout est clôturé de partout, tout est interdit, tout est réglementé. Des terrains « libres » comme avant, ça n’existe plus. Mais ici, à Samois, je suis heureux. Je ne regrette pas mon choix… et je comprends celui de Django !

*Sinté : ethnie tzigane d’Europe de l’Ouest.

Sommet de l’Élysée: coalition des volontaires ou des bras cassés?

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Emmanuel Macron réunit à Paris une trentaine de pays alliés de Kiev pour envisager la fin de la guerre en Ukraine et l’après. Emmanuel Macron et Keir Starmer, les deux chefs des armées les plus puissantes du continent, divergent toutefois sur la sécurité à proposer à l’Ukraine: M. Macron préconise une force de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU sur le sol ukrainien, tandis que M. Starmer privilégie une protection aérienne et maritime sans troupes au sol. Les deux hommes s’opposent aussi sur un éventuel partenariat de défense entre le Royaume-Uni et l’UE, avec des Européens, notamment la France, conditionnant l’accord à des concessions sur des points liés au Brexit, comme la pêche et la mobilité des jeunes… Analyse.


Aujourd’hui, les représentants de 31 pays se réunissent à l’Élysée à l’invitation d’Emmanuel Macron. Leur but ? Discuter des garanties de sécurité que ces pays sont prêts à proposer à l’Ukraine en cas d’une cessation des hostilités entre cette dernière et la Russie. Il sera question aussi d’un traité de paix élaboré par la France, le Royaume Uni et l’Ukraine qui devrait être soumis par la suite au jugement des États-Unis. La liste des invités comprend les États-membres de l’Union européenne et certains membres de l’OTAN comme le Royaume Uni, la Norvège et le Canada. L’objectif ultime consiste à montrer au monde, et surtout aux Américains et aux Russes, que l’Europe et ses alliés sont capables de constituer une force de dissuasion militaire digne du nom et apte dans une certaine mesure à remplacer les États-Unis dans leur rôle de gendarme international. Après des années d’inertie, d’indécision et de désaccords, la tâche que s’est fixée l’Europe sera extrêmement ardue. Emmanuel Macron et ses convives seront-ils à la hauteur ?

RS

Vivre d’industrie

Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe en tant que continent a trop souvent contemplé les conflits armés dans le monde comme une spectatrice ou comme une actrice mineure. Il est vrai que certains pays – surtout la France et le Royaume Uni – ont participé à des interventions occidentales au Moyen Orient, en Afghanistan ou en Afrique de l’Ouest, mais ces opérations n’étaient pas nombreuses et ne constituaient pas des entreprises européennes, initiées et réalisées par l’Europe. Il était peut-être naturel que, après les deux guerres mondiales et les tensions de la guerre froide (surtout celles inspirées par la course aux armements nucléaires), l’Europe préfère regarder ailleurs plutôt que de faire face à toutes ses responsabilités en matière de défense et de sécurité. Le problème, c’est qu’elle a voulu incarner les valeurs de démocratie, de droits de l’homme et de commerce libre sans se doter des moyens de défendre ces valeurs seule par la menace dissuasive ou, si nécessaire, sur le champ de bataille.

Pendant des années – et à l’époque où le Royaume Uni était encore membre de l’UE – trop de temps et d’efforts ont été gaspillés dans la poursuite d’un feu follet : une armée européenne. Au-delà du fait évident qu’il était chimérique de vouloir créer une force unique à partir des éléments disparates qu’étaient les armées des États-membres, chacune ayant une culture militaire différente et parlant une langue différente, on a négligé une condition préalable essentielle : la coordination d’une industrie de la défense européenne. Et cette condition préalable elle-même avait une condition préalable : une vision stratégique des conflits de l’avenir qui permette de déterminer quelles armes et quels systèmes de défense il valait mieux construire.

A cet égard, on s’est trompé aussi dans une certaine mesure. Les deux pays qui possèdent des armées professionnelles aguerries et l’arme nucléaire – la France et le Royaume Uni – ont eu tendance à se focaliser sur la création de forces d’intervention rapides et mobiles, souvent aéroportées, capables de réaliser des opérations antiterroristes, de sauvetage ou de maintien de la paix un peu partout dans le monde. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a montré qu’une guerre de haute intensité et se passant sur le sol européen représentait toujours un risque important. C’est ainsi que, à l’heure actuelle, nous sommes condamnés à improviser notre réponse à la situation créée par Poutine et Trump. Nous devons développer une vision stratégique commune, servie par une coordination précise de nos forces armées qui seront équipées du matériel nécessaire à l’exécution d’objets communs clairement définis. Et on doit le faire en un temps record !

A l’Ouest, quelque chose de nouveau

Il y a quelques bonnes nouvelles. Les dirigeants des deux pays possédant les armées les mieux préparées au combat – Emmanuel Macron pour la France, et sir Keir Starmer pour le Royaume Uni – ont compris l’urgence de la situation et ont pris les devants. D’abord, en se rapprochant l’un de l’autre ; ensuite, en réunissant les partenaires potentiels d’une « coalition des volontaires » (traduction de l’anglais, « coalition of the willing »). La réunion d’aujourd’hui a été précédée par deux sommets à Londres, les 2 et 15 mars. Une autre réunion, décisive, est prévue pour le mois de mai. En vérité, cela fait longtemps qu’Emmanuel Macron appelle à galvaniser l’industrie de la défense en Europe et à acheter des armements « made in Europe », bien qu’avec un succès mitigé. Car les Européens ont dû faire face à un paradoxe du type « la poule et l’œuf » : pour stimuler l’industrie de la défense, il faut lui donner des commandes ; mais pour que l’industrie ait la capacité d’y répondre rapidement, il faut qu’elle ait déjà grandi suffisamment. Par conséquent, des États-membres comme l’Allemagne ou la Pologne ont préféré acheter du matériel américain. Le président français a pu prendre d’autres initiatives allant dans le bon sens, comme la création en 2018 de l’Initiative européenne d’intervention, une structure rassemblant certains États-membres et le Royaume Uni en vue de la création d’une culture stratégique commune.

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A la différence d’Emmanuel Macron, Keir Starmer est un converti récent à la nécessité de dynamiser notre défense commune. Mais si sa conversion – provoquée par Donald Trump – est récente, Starmer fait preuve de tout le zèle des nouveaux convertis. Tandis que la France se donne très peu de marge de manœuvre financière, Starmer, tout socialiste qu’il est, parle de coupes budgétaires même dans la provision des services sociaux afin d’augmenter les dépenses militaires. En France, on voit rarement un tel courage.

L’autre nouvelle plutôt positive, c’est que l’UE, dans son livre blanc sur la défense, publiée le 19 mars, a pris toute la mesure des difficultés auxquelles l’Europe doit faire face. D’abord, il n’y est nullement question d’une armée européenne, chaque État-membre étant responsable de ses propres forces armées, de leur doctrine, de leur déploiement et de la définition de leurs besoins. Le livre blanc reconnaît aussi que l’industrie de la défense n’est pas encore en état de subvenir à tous les besoins de l’Europe. Parmi d’autres mesures, la Commission va emprunter 150 milliards d’euros sur les marchés de capitaux afin d’accorder des prêts aux États-membres désireux d’investir dans leur défense. Cet instrument s’appellera SAFE (« Security Action for Europe ») et obligera les emprunteurs à acheter auprès des entreprises de l’UE. Des exceptions peuvent être faites dans le cas de pays candidats à l’adhésion à l’Europe et de pays ayant signé un « Partenariat de défense et de sécurité » avec l’UE. Autre mesure financière, la Commission va accorder une souplesse budgétaire aux États-membres concernant leurs dépenses sur la défense, ce qui pourrait leur permettre collectivement d’investir jusqu’à 650 milliards d’euros de plus. Enfin, il est question aussi de libéraliser le marché de l’épargne pour que jusqu’à 1000 milliards d’euros d’économies de citoyens européens, économies qui « languissent » actuellement dans des comptes bancaires, puissent être investies dans l’industrie de la défense.

L’Union européenne a la pêche enfin ?

En dépit de ces bonnes nouvelles, il y a quand même des grains de sable qui gâchent l’unité retrouvée et l’enthousiasme martial des partenaires européens. D’abord, il y a des divergences sur le dispositif de sécurité à proposer à l’Ukraine après un accord de paix éventuel. Emmanuel Macron parle d’une force de maintien de la paix à installer sur le territoire ukrainien sous l’égide des Nations Unies. Keir Starmer est plus réticent par rapport à l’idée de troupes européennes et autres au sol et évoque plutôt la protection de l’espace aérien et des eaux territoriales de l’Ukraine par des armées de l’air et des marines étrangères.

Plus grave, il y a un différend quant au marché des armements. Si l’instrument financier SAFE permet à certains partenaires d’avoir accès au marché européen, il serait logique que le Royaume Uni, quatrième exportateur d’armements après l’Allemagne, la France et l’Italie, mais dont BAE Systems est le plus grand fabricant en Europe, puisse conclure un Partenariat de défense et de sécurité avec l’UE. Mais c’est ici que les rancunes léguées par le départ britannique de l’UE remontent à la surface. Car du côté européen, négocier un tel partenariat se révèle une bonne opportunité pour renégocier les termes du Brexit. Des voix se sont élevées exigeant qu’un partenariat soit conditionné à une révision de la politique frontalière à Gibraltar, la création d’un nouveau programme de mobilité pour les jeunes, et un plus grand accès pour les États-membres de l’UE aux eaux de pêche du Royaume Uni. C’est notamment la France qui insiste sur cette dernière concession, comme si améliorer le plat de poisson devant lequel le citoyen moyen s’attable était plus urgent pour les Européens que de se faire respecter sur la scène internationale à un moment de crise aiguë.

Nous verrons quelles seront les conclusions du sommet d’aujourd’hui, ainsi que les annonces du mois de mai. Pourtant, le plus grand ennemi de l’Europe, à savoir la discorde entre ses partenaires, semble nous menacer encore une fois. L’objectif de tous est censé être de prendre au sérieux enfin les questions de défense et de sécurité. Allons-nous montrer au monde que la rivalité entre dirigeants et les chamailleries entre pays sont tout ce dont nous sommes capables ?

Roumanie: les clés pour comprendre une élection pas comme les autres

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Annulé en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la Cour suprême. Coup d’État des juges ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Éléments de réponse.


Coup de tonnerre à Bucarest. Le 11 mars, on apprenait que la Cour constitutionnelle roumaine refusait définitivement au candidat populiste Calin Georgescu le droit de se présenter aux prochaines présidentielles. Trois mois plus tôt, ce dernier était arrivé en tête du premier tour de l’élection, mais avait vu son résultat invalidé en raison de soupçons d’activités numériques anormales à son bénéfice. En mai prochain se tiendra donc un nouveau scrutin, auquel le favori ne pourra donc pas participer.

Surprise

Avec près de 23% des votes exprimés lors du premier tour avorté, le succès de Calin Georgescu a constitué une immense surprise. Mais pour comprendre ce score, il convient de ne pas calquer la bipolarisation droite-gauche traditionnelle, ou les tensions entre l’Occident et la Russie, sur la vie politique roumaine. Depuis la chute du régime de Nicolae Ceausescu en 1989, la vie publique et institutionnelle du pays s’apparente plutôt à un jeu de chaises musicales, sans débat d’idées ni clivage géopolitique.

Dans ce quasi-néant, une seule conviction fait consensus : l’adhésion des Roumains au projet européen.  Elle se comprend facilement si l’on s’avise que, depuis son entrée en 2007 dans l’Union, le pays a vu son salaire minimum mensuel passer de 114 € à 814 € (4050 RON) par la magie des réglementations bruxelloises.

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Idem pour la circulation libre sur le Vieux Continent, rendue possible grâce au traité de Schengen et dont la population ne voit pas les problèmes « entrants », mais uniquement les avantages « sortants ». Après des décennies de tyrannie marxiste pendant laquelle voyager à l’étranger était une gageure quasiment insurmontable, s’envoler de l’aéroport Henri-Coanda les mains dans les poches sans passer par la case police constitue un indicible plaisir.

Contrairement à ce qui a été raconté par une partie de la presse occidentale, ce n’est donc pas dans un hypothétique rejet de Bruxelles qu’il faut chercher les racines du succès de Calin Georgescu. Un député européen proche de ce dernier, Serban-Dimitrie Sturdza du parti AUR (Alliance pour l’unité des Roumains) nous a confirmé cette position : «  Prétendre que nous serions anti-européens ou anti-OTAN est une escroquerie intellectuelle. Notre motivation, c’est le respect dû au peuple roumain et la promotion de nos valeurs, c’est tout. »

Compte tenue de la lassitude des Roumains vis-à-vis d’une classe politique corrompue, sans envergure, et, ainsi que nous l’évoquions plus haut, sans colonne vertébrale politique, Georgescu avait, avec ses positions traditionnelles en matière morale et religieuse et son style populiste, un boulevard devant lui, dans un pays où, au moins dans les campagnes, c’est le prêtre qui pointe ses ouailles vers le « bon » bulletin de vote les dimanches d’élections.

Un candidat antisémite ?

Reste que le personnage est sulfureux. En 2020, il déclare par exemple dans un clip publié sur Facebook que Corneliu Codreanu, le fondateur, en 1927, de la Légion de l’archange Michel, est un héros «  à travers lequel parle et a parlé l’histoire nationale, et non à travers les laquais de service des puissances globalistes qui dirigent temporairement la Roumanie aujourd’hui ». Or, la Légion de l’archange Michel n’était pas une vague organisation nationaliste, mais bien un groupe ouvertement nazi, coupable de crimes via sa branche armée, la Garde de fer, entre autres contre des Juifs de Roumanie dans les années 30 et 40.

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Les déclarations pseudo-scientifiques de Georgescu ont aussi fait les choux gras de la presse roumaine : « Nous ne savons pas ce qu’est l’eau. (…)  L’eau a une mémoire, et par la pollution, nous détruisons son âme. (…) Elle nous envoie des messages, mais nous ne savons pas les écouter. (…) C’est l’énergie subtile qui relie l’esprit à la matière. (…) H2O ne signifie rien. » Venant de la part d’un ingénieur agronome dûment diplômé d’un doctorat universitaire, ces déclarations ont évidemment de quoi surprendre… Mais aussi délirantes ces élucubrations soient être, elles n’ont évidemment pas servi de justification à la cour constitutionnelle pour interdire à leur auteur l’accès au suffrage universel.

Si Georgescu est privé d’élection, c’est à cause de la troublante campagne de soutien dont il a bénéficié sur le réseau social TikTok. D’après un rapport des services roumains du renseignement intérieur et du renseignement extérieur, celle-ci a été nécessairement possible grâce à l’intervention d’une structure étatique étrangère, probablement russe.

Pourquoi les enquêteurs ont-ils attendu la fin du premier tour de l’élection pour faire état de leurs soupçons sur cette campagne numérique ? Interrogé par nos soins, un membre du service de sécurité intérieure réfute l’idée d’un fiasco : « Que pouvions-nous faire en amont de l’élection ? Comment légalement empêcher une candidature qui a été validée par les instances électorales ? »

Le paysage politique roumain évolue rapidement. Chaque jour vient avec son lot de surprises. Il faudra sans aucun doute observer attentivement le résultat de George Simion, le président de l’AUR qui a repris le flambeau de Georgescu dans la course à la présidence. En réponse au Financial Times, qui lui a demandé comment il se positionne face au désir du peuple roumain de renouveler sa classe politique, Simion a affirmé : «  Je suis un jeune leader, je fais partie de ce changement. » 

Seules les urnes diront s’il avait raison.

«Génocide»: poser la question, c’est déjà y répondre…

Alors que les eurodéputés de droite Jordan Bardella et Marion Maréchal font la une des journaux ce matin après leur visite remarquée d’un kibboutz attaqué le 7-Octobre 2023 en Israël, au Parlement européen, à Bruxelles, la résistance s’organise. La gauche y planifie dans quelques jours une conférence sur le thème: « Devrions-nous appeler cela un génocide ? » avec de très contestables militants « antisionistes ».


À Paris, le 12 mars, le Conseil contre l’islamophobie en Europe (CCIE), branche belge d’un défunt CCIF que la République ne regrette pas, était reçu par le député LFI Raphaël Arnault, à l’Assemblée nationale. L’objectif : « comprendre l’islamophobie pour mieux la combattre ».

À Bruxelles, la gauche européenne n’est pas en reste. Au Parlement Européen, c’est le Groupe des Verts/Alliance libre européenne, fort de cinquante-trois députés, qui régale. Les 28 et 29 avril prochains, une conférence se tiendra, réunissant « experts, juristes et représentants de la société civile ». La question nous met tout de suite dans l’ambiance : « Devrions-nous appeler cela un génocide ? »

Visuel de l’évènement DR.

Gratin propalestinien

Les quatre députés organisateurs sont Jaume Asens, Benedetta Scuderi, Mounir Satouri et Ana Miranda. Le premier vient des rangs de Podemos, la seconde de l’écologisme italien, le troisième a été élu sur la liste de Marie Toussaint et la quatrième est issue du bloc nationaliste galicien.

A lire aussi: Du nouveau sur le « génocide » à Gaza

Pour répondre à la question du jour (enfin, des deux jours), les quatre eurodéputés ont invité ce qui se fait de mieux sur la scène actuelle de l’antisionisme. Tout d’abord, deux historiens israéliens : Raz Segal et et Ilan Pappé (publié en France aux éditions de la Fabrique, entre les Beaufs et barbares d’Houria Bouteldja et les ouvrages du Suédois Andreas Malm, qui déclarait sa « jubilation » au lendemain du 7-Octobre[i]). Deux historiens qui ont pour habitude de placer un signe égal entre Shoah et Nakba et qui avant même les répliques au 7-Octobre, parlaient déjà de génocide. On trouve aussi Imane Maarifi, infirmière libérale à Plaisir (Seine-et-Marne) et membre du Collectif des Blouses Blanches pour Gaza, proche des milieux fréro-salafistes. Francesca Albanese, juriste et chercheuse italienne, qui, dans un rapport intitulé Anatomie d’un génocide (mars 2024), invitait à poursuivre le soutien financier à l’ Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), pourtant accusé de détourner les fonds humanitaires au profit du Hamas voire d’inciter au terrorisme. Olga Rodríguez Francisco, journaliste espagnole, qui, sur Twitter, établissait un lien de cause à effet entre la visite de M. Netanyahu aux États-Unis en juillet 2024 et la mort du chef du Hamas Ismaïl Haniyeh, tué dans une frappe israélienne à Téhéran, et en semblait émue. En octobre 2024, la même s’étonnait de l’ignorance des personnes interrogées à la télévision : « Dans une émission de télévision l’autre jour, un habitué a dit que Hamas veut conquérir Al Andalus. Ce n’est qu’à partir de la plus profonde ignorance que l’on peut confondre l’État Islamique avec le Hamas », avançait-elle alors.

https://twitter.com/olgarodriguezfr/status/1848140154436817014

Quand c’est fini, il y en a encore

La liste ne s’arrête pas là. Noura Erakat, professeure d’études africaines à l’Université Rutgers dans le New Jersey, sera également de la partie. En 2020, cette militante américano-palestinienne avait participé à un atelier en ligne avec le haut dirigeant du Hamas, Ghazi Hamad, organisé par l’organisation palestinienne Masarat Center. Le même Ghazi Hamad, qualifié par Libération de « voix du Hamas », déclarait après le 7-Octobre : « Israël est un pays qui n’a pas sa place sur notre terre ». Mais aussi : « Nous devons donner une leçon à Israël, et nous le ferons encore et encore. Le déluge d’Al-Aqsa [nom de l’offensive déclenchée par le Hamas le 7-Octobre] n’est que la première fois, et il y en aura une deuxième, une troisième, une quatrième, parce que nous avons la détermination, la résolution, et les capacités de combattre ». Noura Erakat, elle, a participé, en décembre 2023, à une discussion intitulée « Race, libération et Palestine », événement auquel se sont greffées des personnalités réputées antisémites comme Marc Lamont Hill, qui avait su garder son poste à l’université malgré un usage intensif du slogan « La Palestine du fleuve à la mer ».

A lire aussi: Manifestations antiracistes: le piège islamiste

Et enfin, pour compléter ce joyeux tableau, un certain Olivier Corten se joindra aux débats. C’est en quelque sorte le régional de l’étape, puisqu’il est professeur à l’Université libre de Bruxelles. En mai 2005, le brillant universitaire s’inquiétait dans les colonnes du Soir pour les libertés des négationnistes. « Interdire indirectement la réflexion critique sur tous les événements qualifiés, par les uns mais pas toujours par les autres, de crimes de droit international, n’est pas seulement contraire aux principes les plus élémentaires de la liberté de réflexion et d’expression. La démarche aboutit aussi à décourager toute recherche sur des événements dont on prétend par ailleurs vouloir entretenir la mémoire ».

Compte tenu de ses débatteurs du jour, à Bruxelles, la réponse à la question « Devrions-nous appeler cela un génocide ? » est déjà toute trouvée…

Journal d'un prisonnier

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[i] « Je consomme [l]es vidéos [du pogrom] comme une drogue. Je les injecte dans mes veines. Je les partage avec mes camarades les plus proches »

Pierre Vermeren : « La crise française est une coproduction de la classe politique et du patronat »

Pour l’historien Pierre Vermeren, la hausse de la fiscalité au détriment d’économies budgétaires accélère les délocalisations et l’endettement public. Cette politique mène à la ruine. Mais dans ce marasme économique, l’auteur de La France qui déclasse (Tallandier) n’absout pas le patronat de ses responsabilités.


Causeur. Le gouvernement a décidé de surtaxer en 2025 les entreprises qui réalisent plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires en France. A-t-il bien fait ?

Pierre Vermeren. Comme ses prédécesseurs, François Bayrou a préféré remettre à plus tard les mesures d’économie budgétaire qui s’imposaient. Il n’a dès lors eu d’autre choix que d’augmenter les impôts. C’est désastreux. Pour les salariés, parce qu’ils sont moins bien payés que dans d’autres pays. Pour les patrons, parce que leurs capacités d’investissement sont rognées. Pour l’État, parce qu’il continue de creuser son déficit. On s’est enfermés dans un système qui n’est pas tenable à long terme, mais chaque nouveau gouvernement le reconduit quand même, en espérant que cela tiendra jusqu’à la fin de son mandat.

À l’annonce de la surtaxation, on a vu réapparaître la focalisation, très française, sur les « riches ». D’où cela vient-il ?

C’est vieux comme la République ! Seulement, je crois que ce phénomène serait moins marqué si notre pays s’était mieux prémuni, depuis quarante ans, contre la désindustrialisation et l’immigration, deux des principaux facteurs de la crise économique dans laquelle nous sommes embourbés. S’il y avait des millions d’emplois en plus en France, si la production était assurée sur le territoire et pas dans des pays à bas coûts, la démagogie anxiogène de Jean-Luc Mélenchon et de Sophie Binet serait moins audible.

On comprend que les délocalisations soient un facteur de crise. Mais pourquoi l’immigration le serait-elle aussi ?

Parce que nous ne sommes plus dans les années 1960. À l’époque, notre industrie, très performante, avait besoin de main-d’œuvre et allait la chercher non seulement dans les campagnes et dans le vivier de la population féminine, mais aussi dans les anciennes colonies. Seulement, à partir de la fin des années 1970, l’immigration de travail a été remplacée par une immigration familiale à des fins de consommation. Les millions de nouveaux arrivants, notamment originaires d’Afrique, présentent un taux d’emploi plus faible que la moyenne nationale. Certes, le secteur tertiaire continue de faire venir de l’étranger des agents de service sans qualification, qui présentent l’avantage de trimer en silence et loin des syndicats, mais l’essentiel des nouvelles vagues migratoires n’est pas dans ce cas, et subvient à ses besoins grâce aux aides sociales (inexistantes dans leurs pays). En somme, l’endettement public permet à une portion croissante de notre démographie de se nourrir et de se vêtir dans les hypermarchés, de communiquer et de se divertir avec ses smartphones et d’habiter notre parc HLM, donc de contribuer à maintenir l’économie du pays… sans produire de richesse. La grande distribution et les banques profitent à plein de cette manne, de sorte qu’ils sont devenus, à la place des industriels, le noyau dur du capitalisme français. Ce qui explique que Michel-Édouard Leclerc ait soutenu les récentes mesures fiscales de Bayrou. Il est pour ainsi dire le porte-parole des gagnants de la politique de la demande.

À lire aussi : Patrons en France: la sinistrose

Mais pourquoi rejeter cette politique si elle fait des heureux ?

Parce qu’elle accélère les délocalisations et l’endettement public, et ne peut aboutir qu’à la ruine. Rendez-vous compte, aujourd’hui les deux tiers des produits que nous consommons sont fabriqués en dehors du pays. Or nous avons au bas mot 6 millions de chômeurs, et pas 3 millions comme semblent le dire les chiffres officiels, car on oublie trop souvent tous ceux qui ne sont pas dans les radars de France Travail. Si bien qu’aujourd’hui il est devenu plus intéressant d’acheter des bons du Trésor et, à travers eux, d’entretenir l’État social consumériste, plutôt que de se risquer à investir dans la recherche/développement ou l’industrie. Bref, au lieu de miser sur la qualité, le progrès et l’innovation, notre croissance repose sur les masses. À cet égard, nous ressemblons à l’Union soviétique.

Quelle est la responsabilité des patrons dans ce sombre tableau ?

Elle n’est pas mince. L’originalité de la Ve République, c’est la fusion des élites, avec des énarques qui dirigent l’État, mais qui sont aussi présents dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Une tendance qui a été amplifiée par les privatisations des années 1980 et 1990.

Ces élites économiques sont-elles comptables de la désindustrialisation et de l’immigration ? N’ont-elles pas plutôt été contraintes de s’adapter à un contexte mondial d’ouverture des frontières qu’elles n’ont pas choisi ?

N’oubliez pas que les dirigeants des grands groupes français ont été parmi les plus chauds partisans de la mondialisation après la chute du mur de Berlin. Ils rêvaient alors de forger un pays leader en matière de consommation et de tertiarisation. Rien ne les y obligeait. Ils auraient pu au contraire imiter leurs homologues allemands, qui ont tenu à conserver une base productive puissante sur leur territoire. Résultat, outre-Rhin, il y a moins de déficit public, moins de chômage, moins d’importations – au contraire, il y a un énorme excédent du commerce extérieur. En d’autres termes, la crise économique française est une coproduction de notre classe politique et de notre patronat.

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Comment redresser la barre ?

Le seul moyen serait de sanctuariser à l’échelle nationale un certain nombre d’industries, comme cela est déjà le cas, souveraineté oblige, avec notre secteur de l’armement, qui est en conséquence l’un des meilleurs au monde.

Emmanuel Macron n’a-t-il pas pris conscience de cette nécessité ? Il a remis en route la filière nucléaire civile, promu une loi de programmation militaire ambitieuse et il vient d’annoncer un plan pour la création de gigantesques serveurs d’intelligence artificielle en France. N’est-ce pas le discours de souveraineté que vous attendiez ?

Ce n’est à ce stade qu’un discours. Dans les faits, il n’y a pas plus d’emplois industriels aujourd’hui qu’en 2017. On peut à la rigueur créditer Macron d’avoir changé son discours.

Que devrait-il faire de plus alors ?

S’attaquer aux dogmes selon lesquels l’immigration hors main-d’œuvre qualifiée et le libre-échange seraient nécessairement enrichissants. Mais il s’y refuse totalement. Il a déjà oublié ses belles paroles d’après Covid, quand il promettait de recréer une industrie du médicament. Cinq ans plus tard, on attend toujours, et nous perdons même notre souveraineté alimentaire, un véritable crime.

Coût des catastrophes naturelles: un mensonge de plus

Rémy Prud’homme dénonce dans cette tribune la mauvaise foi des assureurs quant au coût des dommages des catastrophes naturelles que nous subissons en France


Le Figaro, qui cite l’AFP, qui cite les Assureurs de France explique que le coût des événements climatiques pour les assureurs est trois fois plus élevé en 2024 (5 milliards) qu’en 1984 (1,5 milliard). Ces trois institutions voient là une preuve irréfutable des méfaits croissants du « dérèglement climatique ». Vite, doublons la taxe carbone et les crédits du ministère de la transition écologique ! Il est pourtant facile de voir que la démonstration est quadruplement mensongère.

Des allégations douteuses

Primo, elle compare un coût en euros 1984 avec un coût en euros 2024, une absurdité que l’on ne pardonnerait pas à un étudiant de première année. Secundo, cette présentation ignore le fait qu’en 40 ans, la France s’est développée, qu’il y a davantage de maisons, d’entreprises, de routes, etc. à la merci des phénomènes climatiques, et qu’un ouragan donné détruit plus de biens en 2024 qu’en 1984. Tertio, elle fait l’hypothèse que le taux d’assurancialité (le pourcentage de propriétaires assurés) est resté constant ; on espère pour les assureurs qu’il a augmenté. Quarto, elle postule que les dommages naturels dépendent uniquement de la violence des phénomènes et pas du tout des mesures prises pour les contrôler.

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Il est facile de corriger les deux premiers mensonges. Il suffit de comparer le ratio coût des dommages / PIB (en euros courants) pour les deux dates. En 1984, il était de 0,20%. En 2024, de 0,17%. Rapporté au PIB, le coût pour les assureurs des phénomènes climatiques n’a pas augmenté de 230% (ce qui serait effrayant), il a au contraire diminué de 15% (ce qui est rassurant).

Si l’évolution du coût des dommages pour les assureurs est une mesure de l’évolution des changements climatiques – ce que l’on veut nous faire croire, et qui n’est pas évident – alors les chiffres publiés montrent que le changement climatique a un effet positif. Vite, célébrons le réchauffement, et augmentons nos rejets de CO2 !

« C’est la faute au climat »

L’opération de désinformation des Assureurs, de l’AFP et du Figaro soulève des problèmes qui vont bien au-delà de son sujet. Comment est-elle possible ? Elle ne peut guère s’expliquer par l’ignorance. Les Assureurs, chez qui les statisticiens et les économistes sont nombreux et excellents, savent bien qu’on ne compare pas des euros courants avec des euros constants. Chez eux la tromperie est délibérée. Pour les journalistes (de l’AFP et du Figaro) qui ne sont pas toujours à l’aise avec les chiffres, et qui veulent – et doivent – faire vite et sensationnel, le doute est permis, et la tromperie n’est sans doute pas intentionnelle.

À lire aussi : La transition énergétique européenne va droit dans le mur

Pourquoi cette désinformation est-elle engagée ? Pour les Assureurs : parce qu’elle leur profite. Faire croire aux citoyens et aux politiques que le méchant climat augmente considérablement leurs coûts est un bon moyen de faciliter l’augmentation de leurs primes. Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils savent que tous les médias vont reprendre la fable de leur triplement des coûts. Pour les journalistes, les pouvoirs publics, et les soi-disant fact-checkers : parce qu’elle s’accorde avec la doxa officielle et dominante, et avec leurs convictions vagues et profondes. Les dommages de Mayotte ou des inondations n’ont rien à voir avec les constructions illégales ou les permis de construire en zones inondables. Pas besoin de chercher si loin quand on a sous la main un bon coupable : c’est « la faute au climat ».

Transition écologique : le coût des rêves

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De la cour d’assises à la cour médiatique…

Philippe Bilger compare ici son expérience à la cour d’assises et dans l’arène médiatique, en soulignant leurs points communs : écoute, curiosité, indépendance, équité et bienveillance, nécessaires pour encourager vérité et réflexion, malgré les évidentes différences de pouvoir et d’influence entre ces deux mondes.


Un jour j’ai caressé l’idée d’écrire un livre qui, d’hier à aujourd’hui, de la cour d’assises à la cour médiatique, aurait cherché à montrer les ressemblances entre ces deux univers, en tout cas pour les dispositions et les qualités qu’ils requièrent.

Je l’ai abandonnée parce que mon souffle, s’il m’a permis d’écrire MeTooMuch chez Héliopoles, m’aurait sans doute rendu fastidieux un exercice plus long, plus classique. Et heureusement mes billets sont là pour me permettre de ne pas tout à fait abandonner une inspiration initiale !

Justice médiatique

Avant d’aborder les similitudes, il y a une différence fondamentale qui tient au pouvoir qu’a un avocat général aux assises, à une parole qui n’est pas limitée quand elle arrive à son tour et, plus généralement, à l’influence décisive qu’il a le plus souvent sur un jury populaire en matière criminelle. Avec dans les affaires ayant suscité une intense médiatisation, mon obsession de ne rien céder au personnage mais tout au professionnel.

La cour médiatique, elle, apprend l’humilité et peut engendrer de la frustration.

Une autre distinction pourrait être relevée qui opposerait les arrêts de la cour d’assises à l’absence de jugement de la cour médiatique. Mais celle-ci en réalité, sur un autre mode en prononce. Elle décrète, s’interroge, débat, approuve, dénonce, stigmatise ou loue, édicte des appréciations. Appose sur la réalité, sous toutes ses formes, des regards contrastés.

A lire aussi: La vindicte des tricoteuses 2.0 au cœur du procès Depardieu

Pour l’essentiel il me semble que je n’ai pas été obligé d’abandonner, dans la cour médiatique, les qualités qu’on me prêtait à la cour d’assises et l’indépendance dont j’avais besoin et que j’ai toujours voulu sauvegarder.

Au contraire, à partir du moment où on accepte de retenir qu’à l’exception des réquisitions de condamnation ou d’acquittement, l’oralité des débats et la confrontation médiatique imposent les mêmes vertus, la même curiosité, une écoute similaire, une compréhension de l’autre équivalente, une détestation identique du sommaire et le même esprit de liberté, on consentira à admettre la validité du rapprochement que j’opère.

On pourrait pousser plus loin encore l’analyse. Comme il y a des présidents de cour d’assises remarquables et d’autres qu’on subit – comme avocat de tous les citoyens selon la définition que je donnais de mon rôle d’accusateur public, j’ai connu ces deux catégories -, il y a des animateurs et des chroniqueurs, dans la cour médiatique, avec lesquels on a plus ou moins d’affinités, qui vous stimulent ou parfois non…

Bienveillance

Je n’arrivais jamais en cour d’assises, quelle que soit la gravité des crimes à juger, sans vouloir offrir à toutes les parties au procès le meilleur humain et professionnel de moi-même, pour obtenir d’elles le plus de vérité possible. Il me semble que dans la cour médiatique, avec ce concert d’opinions et de convictions qu’est un débat, il ne peut y avoir de réussite sans équité et sans bienveillance de la part de ceux qui ont la charge d’être les « accoucheurs » de la réflexion des autres.

J’ai pu le constater dans mes billets et dans « Bilger les soumet à la question »1 sur Fréquence Protestante. Le meilleur moyen, paradoxalement, pour favoriser une concision à laquelle on tient est de ne pas interrompre et de ne pas enjoindre. Miraculeusement, alors, le verbe non contraint trouve son bon rythme et sa juste mesure. L’inverse le fait se dilater jusqu’à l’ennui.

Quand s’est accrochée dans ma tête cette envie d’évoquer mon trajet de la cour d’assises à la cour médiatique, je n’étais pas sûr de sa pertinence. J’espère que ce billet prouvera que j’avais tort.

MeTooMuch ?

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  1. https://youtube.com/playlist?list=PLzr9aUOAaV-x8XyxQhHccw8MiXp-66ghw ↩︎

Divorce à la nord-coréenne

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Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un assiste à une réunion, Pyongyang, 29 décembre 2024 © /AP/SIPA

Face à l’augmentation des séparations, le régime de Kim Jong-un durcit le ton: humiliation publique des parents de divorcés, sanctions professionnelles et punitions sévères, l’adage « jusqu’à ce que la mort nous sépare » n’a jamais été aussi littéral…


En Corée du Nord, on se passe la bague au doigt assez jeune. Les mariages, souvent arrangés par les familles, se doivent de respecter les rites traditionnels en vigueur. À l’inverse, divorcer dans « le pays du secret » relève d’un véritable parcours du combattant. Selon la loi, la séparation n’est possible qu’avec l’accord des deux conjoints et l’aval express du gouvernement.

A lire aussi: Erdogan: de persécuté à persécuteur

Depuis la crise du Covid-19 et les difficultés économiques, les cas de divorce ont explosé. En 2023, Pyongyang a lancé une vaste campagne de sensibilisation prônant « l’élimination totale du divorce » et la promotion d’une famille harmonieuse. Derrière ces formules fleuries se cache un objectif : enrayer la chute libre du taux de natalité. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, la Corée du Nord affichait un taux de 1,8 enfant par femme en 2023, un chiffre certes plus élevé que celui de sa rivale sud-coréenne, mais en constante diminution.

« Valeurs familiales » et irrespect des droits de l’homme

Pour renforcer son action, le régime a fait preuve d’inventivité féroce en instaurant des mesures dissuasives telles que l’humiliation publique des parents de divorcés et des sanctions contre les entreprises affichant un taux élevé de séparation parmi leurs salariés. Malgré ces intimidations, la courbe des divorces ne s’est pas inversée. Face à cette tendance jugée trop progressiste, Kim Jong-un a décidé de durcir la répression sur ce qu’il considère comme un « acte antisocialiste ». Désormais, les couples souhaitant se séparer risquent de lourdes sanctions, pouvant aller jusqu’à six mois de camp de travail, aussi bien pour l’homme que pour la femme. Auparavant, seul le conjoint à l’initiative du divorce était puni, et ce, même en cas de violences conjugales.

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Dans un souci affiché de protection des familles, les autorités ont néanmoins consenti à accorder aux mères de jeunes enfants un régime « aménagé » : elles peuvent faire la navette entre le camp de travail et leur domicile afin de s’occuper de leur progéniture, laissée aux bons soins du reste de la famille. Une concession qui, selon le régime, témoigne de son… attachement aux valeurs familiales et au respect des droits de l’homme.

«Un 7-octobre personnel»

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La victime, le musicien, Itay Kashti © DR

Trois hommes ont été condamnés à huit ans de prison pour l’enlèvement d’Itay Kashti, un producteur de musique israélien vivant à Londres qu’ils ont attiré au Pays de Galles, ligoté à un radiateur et agressé.


Le 7 octobre 2023 restera gravé dans l’esprit d’Itay Kashti, producteur de musique israélo-britannique, comme une date marquée par l’horreur. Ce jour-là, Israël subissait une attaque sans précédent du Hamas, laissant un traumatisme collectif profond. Moins d’un an plus tard, en août 2024, Kashti a vécu son propre « 7 octobre » personnel lorsqu’il a été victime d’un enlèvement et d’une agression brutale au Pays de Galles. Ce crime a été commis par trois hommes, Faiz Shah, Mohammad Comrie et Elijah Ogunnubi-Sime, en raison de son identité juive et de son soutien à Israël. Comme lors des attaques en Israël, il s’est retrouvé pris au piège, ciblé pour ce qu’il est et ce qu’il représente, confronté à une haine implacable et à une violence extrême.

L’attaque avait été soigneusement planifiée : les agresseurs avaient utilisé des identités fictives pour attirer Kashti dans une maison isolée via une fausse location Airbnb à Carmarthenshire. Une fois sur place, il a été battu, menacé de mort et maintenu captif pendant plusieurs heures, avant de réussir à s’échapper, blessé et choqué.

Les motivations des agresseurs allaient au-delà de la simple extorsion. Des messages Telegram entre les trois hommes ont révélé qu’ils cherchaient à exercer une pression psychologique et physique sur Kashti, en le soumettant à des humiliations. Leur antisémitisme était flagrant, justifiant leur violence par des raisons idéologiques liées au soutien de Kashti à Israël. Ils avaient même envisagé de filmer l’agression pour augmenter la souffrance de la victime. Ce crime, marqué par une violence extrême et un discours haineux, a non seulement traumatisé Kashti, mais a aussi soulevé des inquiétudes quant à la montée de l’intolérance et de la haine en Europe.

Ce crime répondait à un double objectif pour ses auteurs : d’un côté, ils cherchaient à obtenir une rançon, exploitant leur victime pour un gain financier ; de l’autre, leur acte était motivé par une haine antisémite explicite, transformant cette agression en un acte de terreur ciblé. Leur obsession pour l’identité juive de Kashti, couplée à leur avidité, illustre un schéma inquiétant où la criminalité se mêle à l’idéologie extrémiste.

Malgré leur planification, les agresseurs ont montré une absence flagrante de préparation. Leur tentative d’évasion en taxi a échoué, révélant leur imprévoyance et leur amateurisme. De plus, ils ont laissé derrière eux de nombreuses preuves, facilitant leur identification et leur arrestation rapide par les autorités. Cette imprécision dans l’exécution de leur crime souligne à la fois leur amateurisme et la nature impulsive de leur passage à l’acte, ancré dans une haine viscérale plus que dans une véritable stratégie criminelle.

La sentence de huit ans de prison prononcée contre les trois hommes a été saluée, mais elle ne suffit pas à effacer le traumatisme psychologique vécu par Kashti. Depuis l’incident, il souffre de troubles anxieux, de paranoïa, et d’une perte de confiance en autrui. Ce crime est symptomatique de la montée des actes de violence motivés par des préjugés raciaux, religieux et politiques, un phénomène inquiétant qui touche de plus en plus les communautés vulnérables, notamment les communautés juives en Europe.

Miroir, Miroir, dis-moi qui est le plus woke !

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Les actrices Rachel Zegler et Gal Gadot à Los Angeles, 3 mars 2025 © Chris Pizzello/AP/SIPA

Blanche-Neige 2025 trébuche au box-office avec la grâce d’une pomme pourrie. Disney estime que le franc-parler de l’actrice Rachel Zegler – entre un tweet pro-Palestine et un « fuck Donald Trump » – a fait fuir plus de spectateurs que la méchante sorcière… Causeur est quand même allé voir le film.​


Je suis allé voir le dernier Walt Disney : Blanche-Neige, ou plutôt « Snow Woke » comme l’a baptisé le New York Post. Sans surprise, Disney nous a pondu un nouveau navet à la sauce woke sur son lit de cancel culture. Cela fait un moment déjà que cet illustre studio est devenu l’ambassadeur culturel du wokisme, ciblant ainsi les plus jeunes afin de les formater pour ce monde unique dans lequel il n’y a ni frontières, ni différences… On connaît la chanson. Mais cette fois, les producteurs se sont surpassés !​

Des mauvaises fées se penchent rapidement sur le film

Tout avait pourtant si mal commencé ! Grève à Hollywood retardant la sortie du film d’un an, incendie sur le tournage emportant une partie du décor… pas besoin d’être cartomancienne pour sentir que le projet allait finir dans le mur… Mais pas de quoi doucher l’enthousiasme des têtes pensantes de Disney qui entendaient bien rentabiliser les 300 millions de dollars investis, habituées qu’elles sont à nous refourguer depuis quelques années leurs plus grands succès, quitte à les dénaturer complètement.​

Peu après l’annonce du casting, des fans ont manifesté leur mécontentement. L’actrice Rachel Zegler n’a rien trouvé de mieux que de résumer le chef-d’œuvre de 1937 à quelque chose de « complètement démodé ». Les amoureux de l’œuvre originale n’auront pas mis longtemps à répondre, ce qui amena la comédienne, se disant attaquée sur ses origines colombiennes, à qualifier ses détracteurs de « losers obsédés par la pureté de la lignée des princesses de dessin animé ». Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux sociaux se déchaînent, devenant ainsi le théâtre d’un affrontement direct entre Rachel Zegler et certains conservateurs à qui cette dernière souhaitait de « ne plus jamais trouver la paix » après leur vote pour Donald Trump. Remarque peu appréciée de Megyn Kelly, vedette conservatrice de la télévision américaine, qui a qualifié l’interprète de Blanche-Neige de « pig » en retour.​

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Mlle Zegler, décidément férue de politique et avide de se faire de nouveaux amis, a depuis jugé bon de remercier ses followers en ajoutant « Free Palestine » à la fin d’un message relatif à la bande-annonce du film. L’activiste, pardon l’actrice, a aussi continué de politiser la sortie du film en appelant à la « fin de l’occupation de la Palestine ». On se demande bien ce que ça venait faire là… Et tout ceci est d’autant plus douteux que des groupes de soutien à la cause palestinienne avaient auparavant appelé à boycotter le film en raison de la présence de Gal Gadot au casting. L’actrice israélienne n’a pas apprécié les interventions de celle qui joue sa belle-fille dans le nouveau chef-d’œuvre, et le studio vient de la placer sous protection renforcée après des menaces de mort lors de la promotion du film. La semaine dernière, la manifestation en l’honneur de son étoile sur le « Walk of Fame » a été perturbée par des activistes…​

Disney croque sa propre pomme empoisonnée

Le reste du casting est par ailleurs un modèle d’équilibrisme woke. Toutes les minorités sont représentées à parts rigoureusement égales. Toutes, sauf les nains. Disney ayant en effet décidé d’avoir recours à des nains en images de synthèse pour jouer les « créatures magiques »… Pas du goût de la communauté concernée qui, par la voix de Peter Dinklage, connu notamment pour son rôle dans la série Game of Thrones, a fustigé un progressisme à deux vitesses et une formidable occasion de briller ratée pour les acteurs atteints de nanisme. Je vous livre là une version littéraire d’un tweet beaucoup moins courtois de l’acteur.​

On a bien sûr droit à une Blanche Neige héroïne féministe élevée pour être une « leadeuse ». Cela semble convenir à Rachel Zegler qui estimait de toute façon que la princesse aspirait à « devenir la leadeuse qu’elle savait pouvoir devenir » plutôt qu’au « grand amour ». Disney a bien compris le message, et a tout bonnement décidé de se passer du prince, le remplaçant par un fade bandit pas bien finaud…​

Rassurez-vous, les habituels messages bien-pensants sont évidemment de la partie. La « bienveillance » est évoquée une bonne demi-douzaine de fois dans le métrage, tout comme le besoin de s’unir en permanence pour tout et n’importe quoi et de toujours mettre ses forces en commun pour combattre les méchants peu importe nos différences, etc…​

En revanche, on a au moins la chance d’échapper au traditionnel matraquage sur la théorie du genre – ce n’est déjà pas si mal – alors qu’on aurait été en droit de s’attendre à un nain de synthèse transsexuel ou à une tortue non binaire.​

Tout cela est donc un beau gâchis. À trop vouloir déconstruire notre patrimoine culturel, Disney finit par détruire ses propres mythes. C’est un sentiment que semble partager le public puisque le film n’a rapporté que 43 millions de dollars aux États-Unis lors de sa première semaine en salle, soit le pire départ pour un remake Disney. Et le National Review s’amuse déjà à parler du film comme un « nain du box-office »…


«Django Reinhard a révélé notre peuple»

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"Gainsbourg (vie héroïque)" de Joann Sfar, 2010 : Angelo Debarre (à gauche), guitariste manouche virtuose, donne des leçons à Serge Gainsbourg (Éric Elmosnino) © Universal Pictures International France

Angelo Debarre est aujourd’hui l’un des plus grands guitaristes manouches. Selon lui, lorsqu’on est né dans la communauté des gens du voyage, la musique est une chose qui va de soi, c’est un miracle quasi divin, et Django Reinhardt, inventeur du « swing manouche », demeure une figure solaire


Angelo Debarre en concert au Django d’Or à l’Alhambra à Paris,
décembre 2009 © Photographie de Marc Chesnau

Un soir de décembre dernier, je marche dans la rue des Lombards. Devant l’un des trois clubs de jazz de la rue, j’aperçois sur l’affiche à l’entrée un nom : Angelo Debarre. Quels souvenirs ! Je devais avoir 16 ans lorsque je l’ai vu en concert. J’en ai gardé un souvenir magique, mystérieux, enveloppé d’un voile de brume tzigane. Manouche de mes rêves ! J’avais été ébloui par la classe de ce ténébreux guitariste. Et bouleversé par la beauté de sa musique. Debarre est l’un des plus grands maîtres de la musique manouche. Ses guitares ont parcouru le monde et fait résonner l’âme de son peuple aux quatre coins de la planète. Il suffit de le regarder jouer quelques secondes pour comprendre qu’il est un virtuose absolu. Angelo Debarre mêle en son jeu une technique époustouflante, un lyrisme envoûtant, un swing à couper le souffle et une humanité déchirante de douleur et de joie, tellement manouche. Ce soir de décembre, je me décide donc à entrer au Sunset, l’écouter, vingt ans après. Le club est bourré. Angelo est assis, sa guitare entre les mains, entouré d’un contrebassiste et d’un autre guitariste. Il fait des merveilles. La salle est ensorcelée. Pas un bruit. Les esprits manouches, tziganes, sinté* ont pris possession du lieu. Debarre, lui, est habité par la musique, par la poésie. Quand il joue, il ne bouge pas.

C’est un tragédien solennel. Il en a d’ailleurs le visage. Sa gueule magnifique semble coupée au couteau ou taillée dans le marbre. Les vers des rois de Racine pourraient sortir de sa bouche. Mais il est né chez les manouches, dans une caravane, et ce sont les notes de la guitare qui éclatent – divinement ! – sous ses doigts de sorcier et forment les poèmes des gens du voyage. Et quel swing ! Ça « transmet » comme on dit dans le monde de la tauromachie. Les quelques jeunes entassés au fond du club ne peuvent s’empêcher de danser. Angelo Debarre, lui, officie tranquille, serein. Pour lui, ça roule. Je l’attends à la fin du concert. Il salue le public, dédicace quelques albums, et sort s’en griller une. Je me présente, le félicite, lui témoigne mon admiration, et lui propose une interview dans Causeur. « Si tu veux. Mais c’est pas moi qui viendrai à Paris ! Si tu veux qu’on fasse ça, tu viens chez moi, à Samois. » Samois-sur-Seine. La ville où Django s’était sédentarisé. Celle aussi où il fut enterré en 1953.

Un lieu de pèlerinage. Sa tombe est toujours plus ou moins jonchée de médiators – ce petit outil triangulaire dont les musiciens se servent pour gratter les cordes de la guitare – que viennent déposer les guitaristes en son souvenir. D’autres musiciens sont enterrés avec lui : son frère Joseph (qui l’accompagnait à la guitare), ainsi que ses fils Lousson et Babik, guitaristes aussi. Chaque année, en juin, c’est dans ce village que se déroule le Festival Django Reinhardt, festival de jazz faisant la part belle à la musique de Django : le « jazz manouche ». C’est dans cette ville qu’Angelo a lui aussi décidé d’abandonner sa caravane et la vie de voyageur. D’autres guitaristes s’y sont installés, comme Romane, David Reinhardt (petit-fils de Django) ou encore Mathieu Chatelain. Ce village d’à peine plus de 2 000 habitants semble suspendu dans le temps. En cet hiver, les rues y sont presque désertes. Sa beauté est intacte, douce et paisible. Une impression de rêve. Depuis le quai de la République – non loin de la petite maison dans laquelle Django a fini ses jours et sur la façade de laquelle trône une plaque en sa mémoire –, on se croirait sur une île. C’est là, au Aum Caffè, où il a ses habitudes, qu’Angelo Debarre nous a donné rendez-vous.


Causeur. Quelle a été la place de la musique dans votre enfance ?

Angelo Debarre. Je suis né dans une famille de musiciens. Chez nous, les manouches, on aime beaucoup la fête. Et il n’y a pas de fête sans musique. Ma mère chantait, et elle s’accompagnait à la guitare. Ce n’était pas son métier, c’était pour son plaisir, comme chez beaucoup de manouches. C’est elle qui m’a appris mes premiers accords. J’ai commencé à jouer vers 7 ans.

Donc votre révélation pour la musique, vous l’avez eue par la famille, par le mode de vie manouche ?

On peut dire ça, car la musique va de soi chez nous. Enfin, c’est comme ça que ça a commencé en tout cas. Mais ma grande révélation pour la musique c’est lorsque, jeune encore, j’ai écouté Django Reinhardt. La musique de Django, c’était un peu plus jazz et swing que ce qu’on jouait chez nous. Lorsque j’ai entendu sa musique pour la première fois… j’ai été foudroyé. C’était la révélation.

En famille, on ne jouait pas la musique de Django, celle qu’on appelle aujourd’hui le « jazz manouche » ?

Déjà pour commencer, je n’aime pas ce terme de « jazz manouche ». Surtout aujourd’hui. Maintenant « jazz », ça ne veut plus rien dire. On appelle tout jazz. Lorsque j’écoute des émissions de jazz, je me dis : ça, c’est du jazz ? Ils te passent des trucs, et tu te dis : quel rapport avec le jazz ? Ça ne swingue même pas ! Donc plutôt que « jazz manouche », je préfère « swing manouche ». Pour en revenir à votre question, la musique qu’on jouait dans mon enfance, c’était principalement du folklore de chez nous, de la musique tzigane. Et puis de la variété swing des années cinquante. Également la chanson française.

Pensez-vous que, chez les gens du voyage, la musique tienne une place plus importante que dans le reste de la population ?

Oui, c’est évident. La musique, c’est la joie et la liberté. Chez les manouches, ces deux choses sont essentielles. Chez nous, la vie n’est pas toujours facile, et autrefois encore moins. Vous imaginez ce qu’a pu être la vie des gens du voyage il y a cent ans ? Donc, nous avons besoin de cette joie intense que procure la musique. Elle nous soigne, elle nous apaise. Elle nous libère. Avec la musique, même dure, la vie vaut d’être vécue. C’est aussi pour cela que notre musique est à la fois si joyeuse et si poignante. Si intense ! C’est parce qu’elle est le fruit de notre histoire parfois douloureuse. C’est un peu l’équivalent du blues pour les Noirs américains.

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La musique qui swingue, dans le jazz américain, est tombée en désuétude. Le jazz à la mode aujourd’hui, comme vous l’avez d’ailleurs dit, ne swingue plus. Alors que le swing manouche reste, lui, assez en vogue. On compte de nombreux musiciens dans ce style, aujourd’hui encore, faisant des carrières importantes, comme vous, Biréli Lagrène ou encore Stochelo Rosenberg. Sans compter la nouvelle génération ! Si cette musique reste si vivante, ne serait-ce pas dû au fait que plus qu’une musique, elle est une culture ?

Évidemment. Le swing manouche fait partie de notre mode de vie. Il nous rassemble. Le jazz américain, lui, n’a cessé d’évoluer, jusqu’à se perdre. Nous, notre swing, c’est un art et une tradition que l’on a perpétués dans le respect de celui qui l’a créé : Django. Le swing manouche n’a pas vraiment connu d’évolution. Chacun le joue en y apportant sa personnalité, mais dans un respect scrupuleux de ce style.

Les gens du voyage sont donc un peu conservateurs ?

Et comment ! Heureusement ! Sans cela, on serait complètement dilués dans la population. On ne serait plus nous-mêmes. Qu’est-ce qui est beau dans le monde ? C’est la différence ! Et pour qu’il y ait des différences, il faut que chacun reste soi-même. La mondialisation, ce n’est pas notre truc. C’est à cause de cette uniformisation que le monde va vers sa mort. Mais nous, on résiste !

Les jeunes manouches pratiquent toujours autant la musique tzigane et celle de Django ?

Oui. Bien qu’ils jouent aussi la musique de leur époque à eux. C’est normal. Mais chez nous, je peux vous dire que tous les jeunes, je dis bien tous, savent qui est Django Reinhardt et ce qu’il représente. C’est leur histoire, celle de leur peuple, et ils le savent.

Cette musique, le swing manouche, existait-elle avant Django ?

Non, ce style, c’est lui qui l’a créé. Avant lui, on jouait notre folklore, la valse musette aussi, les chants traditionnels… Django était un musicien qui jouait tout cela. Mais lorsqu’il a découvert le jazz américain, et donc le swing, il a tout de suite été séduit. Il l’a mêlé à la musique de sa communauté. Et le swing manouche est né ! Et grâce à cela… il a révélé notre peuple. Django reste le grand manouche de l’histoire ! D’ailleurs, dans la société actuelle encore, les manouches sont tolérés et respectés uniquement s’ils sont musiciens. Sinon, pour les gens, nous restons des « voleurs de poules ».

Pour vous, qu’y a-t-il d’important à dire sur Django Reinhardt ?

L’importance de Django ne se dit pas, elle s’écoute. Il est plus qu’un musicien, plus qu’un guitariste. C’est un génie. Les musiciens le savent tous. Il est l’un des plus grands maîtres de son instrument. Il y a plein de grands guitaristes, mais Django à cette puissance, ce mystère inexplicable, qui fait qu’il est supérieur. Mozart ne s’explique pas, Django non plus. Ce sont des gens envoyés par le Ciel. Je ne dis pas ça en l’air, je le pense sincèrement. Ce ne sont pas des gens normaux. Ils sont habités par la grâce.

Obsèques de Django Reinhardt à Samois, mai 1953 © D.R.

Il y a le génie, bien sûr… mais le travail dans tout cela ? Dans votre cas, lorsqu’on vous voit jouer, votre vélocité, votre virtuosité et votre technique époustouflent. Cela demande un gros travail ?

Eh bien non… (rires) je n’ai jamais été un grand courageux. Je n’ai jamais bossé comme un malade. Franchement, ce n’est pas pour m’en vanter, mais je ne suis pas un gros travailleur. J’ai fait ma petite école en jouant, en improvisant, en écoutant les autres… voilà. Il y a eu un petit peu de travail évidemment. Mais j’ai surtout toujours compté sur la magie. Moi je suis croyant. Et pour moi la musique, c’est un cadeau de Dieu. Ça descend comme un miracle. Parfois il m’arrive de jouer sans que le miracle ne se produise. On joue bien, mais sans plus. Et puis parfois, on a l’impression que Dieu pose sa main sur nous, et tout s’envole. Quand on commence à swinguer, il y a quelque chose de miraculeux, d’inexplicable.

À ceux qui ne connaissent pas Django Reinhardt, que conseilleriez-vous d’écouter?

Les enregistrements entre 1939 et 1948 pour entendre la couleur, le style qui ont révélé Django. Puis le dernier enregistrement de 1953 beaucoup plus jazz, qui est un chef-d’œuvre. Il y a enregistré ses compositions, comme le magnifique Nuages, mais aussi quelques classiques du jazz américain. Et cette fois pas avec la formation traditionnelle de swing manouche pour l’accompagner, mais avec un trio piano, contrebasse, batterie. Il faut absolument écouter cela.

C’est pour être plus près de Django que vous vous êtes sédentarisé à Samois ?

Pas vraiment. Mais sans lui, je n’aurai probablement pas connu cette ville. C’est arrivé en 2009. Je suis venu ici passer quatre jours pour le Festival Django Reinhardt, avec un cousin à moi qui m’avait accompagné avec sa caravane. On s’était installé avec plein de manouches. C’était merveilleux cette ambiance. Et puis, le festival s’est terminé, mais on est resté encore un peu. Ensuite, j’ai loué un emplacement de caravane dans le camping de la ville. Et puis, avec ma femme, on s’est vachement bien plu ici. On a décidé de louer un appartement dans le centre-ville, puis une maison. Et finalement, j’ai acheté un terrain et j’ai construit ma maison. J’ai quitté le groupe avec lequel on vivait et voyageait. Voilà, ça s’est fait comme ça. J’ai même repris et tenu le restaurant sur les quais, Chez Fernand, pendant un an et demi. Je dois dire que la vie de voyageur, avec la musique, c’était difficile. Je partais en voyage pour jouer, en tournée, et quand je revenais au camp, il fallait reprendre le volant pour voyager encore. Je passais donc ma vie sur les routes et dans les aéroports. Pour organiser les tournées, c’était un casse-tête. Et puis, vous savez, pour les gens du voyage de manière générale, c’est de toute façon de plus en plus compliqué. Autrefois, quand on trouvait un joli terrain près d’une rivière ou sur les rives d’un fleuve, on s’y installait comme ça, quelques jours, puis on repartait. C’était poétique, simple, naturel. Maintenant, c’est devenu un enfer. Tout est clôturé de partout, tout est interdit, tout est réglementé. Des terrains « libres » comme avant, ça n’existe plus. Mais ici, à Samois, je suis heureux. Je ne regrette pas mon choix… et je comprends celui de Django !

*Sinté : ethnie tzigane d’Europe de l’Ouest.

Sommet de l’Élysée: coalition des volontaires ou des bras cassés?

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Volodymyr Zelenskyy, Emmanuel Macron et Keir Starmer, Sommet pour une coalition de volontaires, Paris, 27 mars 2025 © Ludovic Marin/AP/SIPA

Emmanuel Macron réunit à Paris une trentaine de pays alliés de Kiev pour envisager la fin de la guerre en Ukraine et l’après. Emmanuel Macron et Keir Starmer, les deux chefs des armées les plus puissantes du continent, divergent toutefois sur la sécurité à proposer à l’Ukraine: M. Macron préconise une force de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU sur le sol ukrainien, tandis que M. Starmer privilégie une protection aérienne et maritime sans troupes au sol. Les deux hommes s’opposent aussi sur un éventuel partenariat de défense entre le Royaume-Uni et l’UE, avec des Européens, notamment la France, conditionnant l’accord à des concessions sur des points liés au Brexit, comme la pêche et la mobilité des jeunes… Analyse.


Aujourd’hui, les représentants de 31 pays se réunissent à l’Élysée à l’invitation d’Emmanuel Macron. Leur but ? Discuter des garanties de sécurité que ces pays sont prêts à proposer à l’Ukraine en cas d’une cessation des hostilités entre cette dernière et la Russie. Il sera question aussi d’un traité de paix élaboré par la France, le Royaume Uni et l’Ukraine qui devrait être soumis par la suite au jugement des États-Unis. La liste des invités comprend les États-membres de l’Union européenne et certains membres de l’OTAN comme le Royaume Uni, la Norvège et le Canada. L’objectif ultime consiste à montrer au monde, et surtout aux Américains et aux Russes, que l’Europe et ses alliés sont capables de constituer une force de dissuasion militaire digne du nom et apte dans une certaine mesure à remplacer les États-Unis dans leur rôle de gendarme international. Après des années d’inertie, d’indécision et de désaccords, la tâche que s’est fixée l’Europe sera extrêmement ardue. Emmanuel Macron et ses convives seront-ils à la hauteur ?

RS

Vivre d’industrie

Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe en tant que continent a trop souvent contemplé les conflits armés dans le monde comme une spectatrice ou comme une actrice mineure. Il est vrai que certains pays – surtout la France et le Royaume Uni – ont participé à des interventions occidentales au Moyen Orient, en Afghanistan ou en Afrique de l’Ouest, mais ces opérations n’étaient pas nombreuses et ne constituaient pas des entreprises européennes, initiées et réalisées par l’Europe. Il était peut-être naturel que, après les deux guerres mondiales et les tensions de la guerre froide (surtout celles inspirées par la course aux armements nucléaires), l’Europe préfère regarder ailleurs plutôt que de faire face à toutes ses responsabilités en matière de défense et de sécurité. Le problème, c’est qu’elle a voulu incarner les valeurs de démocratie, de droits de l’homme et de commerce libre sans se doter des moyens de défendre ces valeurs seule par la menace dissuasive ou, si nécessaire, sur le champ de bataille.

Pendant des années – et à l’époque où le Royaume Uni était encore membre de l’UE – trop de temps et d’efforts ont été gaspillés dans la poursuite d’un feu follet : une armée européenne. Au-delà du fait évident qu’il était chimérique de vouloir créer une force unique à partir des éléments disparates qu’étaient les armées des États-membres, chacune ayant une culture militaire différente et parlant une langue différente, on a négligé une condition préalable essentielle : la coordination d’une industrie de la défense européenne. Et cette condition préalable elle-même avait une condition préalable : une vision stratégique des conflits de l’avenir qui permette de déterminer quelles armes et quels systèmes de défense il valait mieux construire.

A cet égard, on s’est trompé aussi dans une certaine mesure. Les deux pays qui possèdent des armées professionnelles aguerries et l’arme nucléaire – la France et le Royaume Uni – ont eu tendance à se focaliser sur la création de forces d’intervention rapides et mobiles, souvent aéroportées, capables de réaliser des opérations antiterroristes, de sauvetage ou de maintien de la paix un peu partout dans le monde. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a montré qu’une guerre de haute intensité et se passant sur le sol européen représentait toujours un risque important. C’est ainsi que, à l’heure actuelle, nous sommes condamnés à improviser notre réponse à la situation créée par Poutine et Trump. Nous devons développer une vision stratégique commune, servie par une coordination précise de nos forces armées qui seront équipées du matériel nécessaire à l’exécution d’objets communs clairement définis. Et on doit le faire en un temps record !

A l’Ouest, quelque chose de nouveau

Il y a quelques bonnes nouvelles. Les dirigeants des deux pays possédant les armées les mieux préparées au combat – Emmanuel Macron pour la France, et sir Keir Starmer pour le Royaume Uni – ont compris l’urgence de la situation et ont pris les devants. D’abord, en se rapprochant l’un de l’autre ; ensuite, en réunissant les partenaires potentiels d’une « coalition des volontaires » (traduction de l’anglais, « coalition of the willing »). La réunion d’aujourd’hui a été précédée par deux sommets à Londres, les 2 et 15 mars. Une autre réunion, décisive, est prévue pour le mois de mai. En vérité, cela fait longtemps qu’Emmanuel Macron appelle à galvaniser l’industrie de la défense en Europe et à acheter des armements « made in Europe », bien qu’avec un succès mitigé. Car les Européens ont dû faire face à un paradoxe du type « la poule et l’œuf » : pour stimuler l’industrie de la défense, il faut lui donner des commandes ; mais pour que l’industrie ait la capacité d’y répondre rapidement, il faut qu’elle ait déjà grandi suffisamment. Par conséquent, des États-membres comme l’Allemagne ou la Pologne ont préféré acheter du matériel américain. Le président français a pu prendre d’autres initiatives allant dans le bon sens, comme la création en 2018 de l’Initiative européenne d’intervention, une structure rassemblant certains États-membres et le Royaume Uni en vue de la création d’une culture stratégique commune.

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A la différence d’Emmanuel Macron, Keir Starmer est un converti récent à la nécessité de dynamiser notre défense commune. Mais si sa conversion – provoquée par Donald Trump – est récente, Starmer fait preuve de tout le zèle des nouveaux convertis. Tandis que la France se donne très peu de marge de manœuvre financière, Starmer, tout socialiste qu’il est, parle de coupes budgétaires même dans la provision des services sociaux afin d’augmenter les dépenses militaires. En France, on voit rarement un tel courage.

L’autre nouvelle plutôt positive, c’est que l’UE, dans son livre blanc sur la défense, publiée le 19 mars, a pris toute la mesure des difficultés auxquelles l’Europe doit faire face. D’abord, il n’y est nullement question d’une armée européenne, chaque État-membre étant responsable de ses propres forces armées, de leur doctrine, de leur déploiement et de la définition de leurs besoins. Le livre blanc reconnaît aussi que l’industrie de la défense n’est pas encore en état de subvenir à tous les besoins de l’Europe. Parmi d’autres mesures, la Commission va emprunter 150 milliards d’euros sur les marchés de capitaux afin d’accorder des prêts aux États-membres désireux d’investir dans leur défense. Cet instrument s’appellera SAFE (« Security Action for Europe ») et obligera les emprunteurs à acheter auprès des entreprises de l’UE. Des exceptions peuvent être faites dans le cas de pays candidats à l’adhésion à l’Europe et de pays ayant signé un « Partenariat de défense et de sécurité » avec l’UE. Autre mesure financière, la Commission va accorder une souplesse budgétaire aux États-membres concernant leurs dépenses sur la défense, ce qui pourrait leur permettre collectivement d’investir jusqu’à 650 milliards d’euros de plus. Enfin, il est question aussi de libéraliser le marché de l’épargne pour que jusqu’à 1000 milliards d’euros d’économies de citoyens européens, économies qui « languissent » actuellement dans des comptes bancaires, puissent être investies dans l’industrie de la défense.

L’Union européenne a la pêche enfin ?

En dépit de ces bonnes nouvelles, il y a quand même des grains de sable qui gâchent l’unité retrouvée et l’enthousiasme martial des partenaires européens. D’abord, il y a des divergences sur le dispositif de sécurité à proposer à l’Ukraine après un accord de paix éventuel. Emmanuel Macron parle d’une force de maintien de la paix à installer sur le territoire ukrainien sous l’égide des Nations Unies. Keir Starmer est plus réticent par rapport à l’idée de troupes européennes et autres au sol et évoque plutôt la protection de l’espace aérien et des eaux territoriales de l’Ukraine par des armées de l’air et des marines étrangères.

Plus grave, il y a un différend quant au marché des armements. Si l’instrument financier SAFE permet à certains partenaires d’avoir accès au marché européen, il serait logique que le Royaume Uni, quatrième exportateur d’armements après l’Allemagne, la France et l’Italie, mais dont BAE Systems est le plus grand fabricant en Europe, puisse conclure un Partenariat de défense et de sécurité avec l’UE. Mais c’est ici que les rancunes léguées par le départ britannique de l’UE remontent à la surface. Car du côté européen, négocier un tel partenariat se révèle une bonne opportunité pour renégocier les termes du Brexit. Des voix se sont élevées exigeant qu’un partenariat soit conditionné à une révision de la politique frontalière à Gibraltar, la création d’un nouveau programme de mobilité pour les jeunes, et un plus grand accès pour les États-membres de l’UE aux eaux de pêche du Royaume Uni. C’est notamment la France qui insiste sur cette dernière concession, comme si améliorer le plat de poisson devant lequel le citoyen moyen s’attable était plus urgent pour les Européens que de se faire respecter sur la scène internationale à un moment de crise aiguë.

Nous verrons quelles seront les conclusions du sommet d’aujourd’hui, ainsi que les annonces du mois de mai. Pourtant, le plus grand ennemi de l’Europe, à savoir la discorde entre ses partenaires, semble nous menacer encore une fois. L’objectif de tous est censé être de prendre au sérieux enfin les questions de défense et de sécurité. Allons-nous montrer au monde que la rivalité entre dirigeants et les chamailleries entre pays sont tout ce dont nous sommes capables ?

Roumanie: les clés pour comprendre une élection pas comme les autres

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Des Roumains manifestent après que la Cour constitutionnelle de Roumanie a confirmé l'interdiction de la candidature de Calin Georgescu à la reprise de l'élection présidentielle, à Bucarest, Roumanie, le mardi 11 mars 2025 © Vadim Ghirda/AP/SIPA

Annulé en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la Cour suprême. Coup d’État des juges ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Éléments de réponse.


Coup de tonnerre à Bucarest. Le 11 mars, on apprenait que la Cour constitutionnelle roumaine refusait définitivement au candidat populiste Calin Georgescu le droit de se présenter aux prochaines présidentielles. Trois mois plus tôt, ce dernier était arrivé en tête du premier tour de l’élection, mais avait vu son résultat invalidé en raison de soupçons d’activités numériques anormales à son bénéfice. En mai prochain se tiendra donc un nouveau scrutin, auquel le favori ne pourra donc pas participer.

Surprise

Avec près de 23% des votes exprimés lors du premier tour avorté, le succès de Calin Georgescu a constitué une immense surprise. Mais pour comprendre ce score, il convient de ne pas calquer la bipolarisation droite-gauche traditionnelle, ou les tensions entre l’Occident et la Russie, sur la vie politique roumaine. Depuis la chute du régime de Nicolae Ceausescu en 1989, la vie publique et institutionnelle du pays s’apparente plutôt à un jeu de chaises musicales, sans débat d’idées ni clivage géopolitique.

Dans ce quasi-néant, une seule conviction fait consensus : l’adhésion des Roumains au projet européen.  Elle se comprend facilement si l’on s’avise que, depuis son entrée en 2007 dans l’Union, le pays a vu son salaire minimum mensuel passer de 114 € à 814 € (4050 RON) par la magie des réglementations bruxelloises.

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Idem pour la circulation libre sur le Vieux Continent, rendue possible grâce au traité de Schengen et dont la population ne voit pas les problèmes « entrants », mais uniquement les avantages « sortants ». Après des décennies de tyrannie marxiste pendant laquelle voyager à l’étranger était une gageure quasiment insurmontable, s’envoler de l’aéroport Henri-Coanda les mains dans les poches sans passer par la case police constitue un indicible plaisir.

Contrairement à ce qui a été raconté par une partie de la presse occidentale, ce n’est donc pas dans un hypothétique rejet de Bruxelles qu’il faut chercher les racines du succès de Calin Georgescu. Un député européen proche de ce dernier, Serban-Dimitrie Sturdza du parti AUR (Alliance pour l’unité des Roumains) nous a confirmé cette position : «  Prétendre que nous serions anti-européens ou anti-OTAN est une escroquerie intellectuelle. Notre motivation, c’est le respect dû au peuple roumain et la promotion de nos valeurs, c’est tout. »

Compte tenue de la lassitude des Roumains vis-à-vis d’une classe politique corrompue, sans envergure, et, ainsi que nous l’évoquions plus haut, sans colonne vertébrale politique, Georgescu avait, avec ses positions traditionnelles en matière morale et religieuse et son style populiste, un boulevard devant lui, dans un pays où, au moins dans les campagnes, c’est le prêtre qui pointe ses ouailles vers le « bon » bulletin de vote les dimanches d’élections.

Un candidat antisémite ?

Reste que le personnage est sulfureux. En 2020, il déclare par exemple dans un clip publié sur Facebook que Corneliu Codreanu, le fondateur, en 1927, de la Légion de l’archange Michel, est un héros «  à travers lequel parle et a parlé l’histoire nationale, et non à travers les laquais de service des puissances globalistes qui dirigent temporairement la Roumanie aujourd’hui ». Or, la Légion de l’archange Michel n’était pas une vague organisation nationaliste, mais bien un groupe ouvertement nazi, coupable de crimes via sa branche armée, la Garde de fer, entre autres contre des Juifs de Roumanie dans les années 30 et 40.

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Les déclarations pseudo-scientifiques de Georgescu ont aussi fait les choux gras de la presse roumaine : « Nous ne savons pas ce qu’est l’eau. (…)  L’eau a une mémoire, et par la pollution, nous détruisons son âme. (…) Elle nous envoie des messages, mais nous ne savons pas les écouter. (…) C’est l’énergie subtile qui relie l’esprit à la matière. (…) H2O ne signifie rien. » Venant de la part d’un ingénieur agronome dûment diplômé d’un doctorat universitaire, ces déclarations ont évidemment de quoi surprendre… Mais aussi délirantes ces élucubrations soient être, elles n’ont évidemment pas servi de justification à la cour constitutionnelle pour interdire à leur auteur l’accès au suffrage universel.

Si Georgescu est privé d’élection, c’est à cause de la troublante campagne de soutien dont il a bénéficié sur le réseau social TikTok. D’après un rapport des services roumains du renseignement intérieur et du renseignement extérieur, celle-ci a été nécessairement possible grâce à l’intervention d’une structure étatique étrangère, probablement russe.

Pourquoi les enquêteurs ont-ils attendu la fin du premier tour de l’élection pour faire état de leurs soupçons sur cette campagne numérique ? Interrogé par nos soins, un membre du service de sécurité intérieure réfute l’idée d’un fiasco : « Que pouvions-nous faire en amont de l’élection ? Comment légalement empêcher une candidature qui a été validée par les instances électorales ? »

Le paysage politique roumain évolue rapidement. Chaque jour vient avec son lot de surprises. Il faudra sans aucun doute observer attentivement le résultat de George Simion, le président de l’AUR qui a repris le flambeau de Georgescu dans la course à la présidence. En réponse au Financial Times, qui lui a demandé comment il se positionne face au désir du peuple roumain de renouveler sa classe politique, Simion a affirmé : «  Je suis un jeune leader, je fais partie de ce changement. » 

Seules les urnes diront s’il avait raison.

«Génocide»: poser la question, c’est déjà y répondre…

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Manifestation pro-Palestine à Bruxelles, 17 mars 2024 © Shutterstock/SIPA

Alors que les eurodéputés de droite Jordan Bardella et Marion Maréchal font la une des journaux ce matin après leur visite remarquée d’un kibboutz attaqué le 7-Octobre 2023 en Israël, au Parlement européen, à Bruxelles, la résistance s’organise. La gauche y planifie dans quelques jours une conférence sur le thème: « Devrions-nous appeler cela un génocide ? » avec de très contestables militants « antisionistes ».


À Paris, le 12 mars, le Conseil contre l’islamophobie en Europe (CCIE), branche belge d’un défunt CCIF que la République ne regrette pas, était reçu par le député LFI Raphaël Arnault, à l’Assemblée nationale. L’objectif : « comprendre l’islamophobie pour mieux la combattre ».

À Bruxelles, la gauche européenne n’est pas en reste. Au Parlement Européen, c’est le Groupe des Verts/Alliance libre européenne, fort de cinquante-trois députés, qui régale. Les 28 et 29 avril prochains, une conférence se tiendra, réunissant « experts, juristes et représentants de la société civile ». La question nous met tout de suite dans l’ambiance : « Devrions-nous appeler cela un génocide ? »

Visuel de l’évènement DR.

Gratin propalestinien

Les quatre députés organisateurs sont Jaume Asens, Benedetta Scuderi, Mounir Satouri et Ana Miranda. Le premier vient des rangs de Podemos, la seconde de l’écologisme italien, le troisième a été élu sur la liste de Marie Toussaint et la quatrième est issue du bloc nationaliste galicien.

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Pour répondre à la question du jour (enfin, des deux jours), les quatre eurodéputés ont invité ce qui se fait de mieux sur la scène actuelle de l’antisionisme. Tout d’abord, deux historiens israéliens : Raz Segal et et Ilan Pappé (publié en France aux éditions de la Fabrique, entre les Beaufs et barbares d’Houria Bouteldja et les ouvrages du Suédois Andreas Malm, qui déclarait sa « jubilation » au lendemain du 7-Octobre[i]). Deux historiens qui ont pour habitude de placer un signe égal entre Shoah et Nakba et qui avant même les répliques au 7-Octobre, parlaient déjà de génocide. On trouve aussi Imane Maarifi, infirmière libérale à Plaisir (Seine-et-Marne) et membre du Collectif des Blouses Blanches pour Gaza, proche des milieux fréro-salafistes. Francesca Albanese, juriste et chercheuse italienne, qui, dans un rapport intitulé Anatomie d’un génocide (mars 2024), invitait à poursuivre le soutien financier à l’ Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), pourtant accusé de détourner les fonds humanitaires au profit du Hamas voire d’inciter au terrorisme. Olga Rodríguez Francisco, journaliste espagnole, qui, sur Twitter, établissait un lien de cause à effet entre la visite de M. Netanyahu aux États-Unis en juillet 2024 et la mort du chef du Hamas Ismaïl Haniyeh, tué dans une frappe israélienne à Téhéran, et en semblait émue. En octobre 2024, la même s’étonnait de l’ignorance des personnes interrogées à la télévision : « Dans une émission de télévision l’autre jour, un habitué a dit que Hamas veut conquérir Al Andalus. Ce n’est qu’à partir de la plus profonde ignorance que l’on peut confondre l’État Islamique avec le Hamas », avançait-elle alors.

https://twitter.com/olgarodriguezfr/status/1848140154436817014

Quand c’est fini, il y en a encore

La liste ne s’arrête pas là. Noura Erakat, professeure d’études africaines à l’Université Rutgers dans le New Jersey, sera également de la partie. En 2020, cette militante américano-palestinienne avait participé à un atelier en ligne avec le haut dirigeant du Hamas, Ghazi Hamad, organisé par l’organisation palestinienne Masarat Center. Le même Ghazi Hamad, qualifié par Libération de « voix du Hamas », déclarait après le 7-Octobre : « Israël est un pays qui n’a pas sa place sur notre terre ». Mais aussi : « Nous devons donner une leçon à Israël, et nous le ferons encore et encore. Le déluge d’Al-Aqsa [nom de l’offensive déclenchée par le Hamas le 7-Octobre] n’est que la première fois, et il y en aura une deuxième, une troisième, une quatrième, parce que nous avons la détermination, la résolution, et les capacités de combattre ». Noura Erakat, elle, a participé, en décembre 2023, à une discussion intitulée « Race, libération et Palestine », événement auquel se sont greffées des personnalités réputées antisémites comme Marc Lamont Hill, qui avait su garder son poste à l’université malgré un usage intensif du slogan « La Palestine du fleuve à la mer ».

A lire aussi: Manifestations antiracistes: le piège islamiste

Et enfin, pour compléter ce joyeux tableau, un certain Olivier Corten se joindra aux débats. C’est en quelque sorte le régional de l’étape, puisqu’il est professeur à l’Université libre de Bruxelles. En mai 2005, le brillant universitaire s’inquiétait dans les colonnes du Soir pour les libertés des négationnistes. « Interdire indirectement la réflexion critique sur tous les événements qualifiés, par les uns mais pas toujours par les autres, de crimes de droit international, n’est pas seulement contraire aux principes les plus élémentaires de la liberté de réflexion et d’expression. La démarche aboutit aussi à décourager toute recherche sur des événements dont on prétend par ailleurs vouloir entretenir la mémoire ».

Compte tenu de ses débatteurs du jour, à Bruxelles, la réponse à la question « Devrions-nous appeler cela un génocide ? » est déjà toute trouvée…

Journal d'un prisonnier

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[i] « Je consomme [l]es vidéos [du pogrom] comme une drogue. Je les injecte dans mes veines. Je les partage avec mes camarades les plus proches »

Pierre Vermeren : « La crise française est une coproduction de la classe politique et du patronat »

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Pierre Vermeren © Hannah Assouline

Pour l’historien Pierre Vermeren, la hausse de la fiscalité au détriment d’économies budgétaires accélère les délocalisations et l’endettement public. Cette politique mène à la ruine. Mais dans ce marasme économique, l’auteur de La France qui déclasse (Tallandier) n’absout pas le patronat de ses responsabilités.


Causeur. Le gouvernement a décidé de surtaxer en 2025 les entreprises qui réalisent plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires en France. A-t-il bien fait ?

Pierre Vermeren. Comme ses prédécesseurs, François Bayrou a préféré remettre à plus tard les mesures d’économie budgétaire qui s’imposaient. Il n’a dès lors eu d’autre choix que d’augmenter les impôts. C’est désastreux. Pour les salariés, parce qu’ils sont moins bien payés que dans d’autres pays. Pour les patrons, parce que leurs capacités d’investissement sont rognées. Pour l’État, parce qu’il continue de creuser son déficit. On s’est enfermés dans un système qui n’est pas tenable à long terme, mais chaque nouveau gouvernement le reconduit quand même, en espérant que cela tiendra jusqu’à la fin de son mandat.

À l’annonce de la surtaxation, on a vu réapparaître la focalisation, très française, sur les « riches ». D’où cela vient-il ?

C’est vieux comme la République ! Seulement, je crois que ce phénomène serait moins marqué si notre pays s’était mieux prémuni, depuis quarante ans, contre la désindustrialisation et l’immigration, deux des principaux facteurs de la crise économique dans laquelle nous sommes embourbés. S’il y avait des millions d’emplois en plus en France, si la production était assurée sur le territoire et pas dans des pays à bas coûts, la démagogie anxiogène de Jean-Luc Mélenchon et de Sophie Binet serait moins audible.

On comprend que les délocalisations soient un facteur de crise. Mais pourquoi l’immigration le serait-elle aussi ?

Parce que nous ne sommes plus dans les années 1960. À l’époque, notre industrie, très performante, avait besoin de main-d’œuvre et allait la chercher non seulement dans les campagnes et dans le vivier de la population féminine, mais aussi dans les anciennes colonies. Seulement, à partir de la fin des années 1970, l’immigration de travail a été remplacée par une immigration familiale à des fins de consommation. Les millions de nouveaux arrivants, notamment originaires d’Afrique, présentent un taux d’emploi plus faible que la moyenne nationale. Certes, le secteur tertiaire continue de faire venir de l’étranger des agents de service sans qualification, qui présentent l’avantage de trimer en silence et loin des syndicats, mais l’essentiel des nouvelles vagues migratoires n’est pas dans ce cas, et subvient à ses besoins grâce aux aides sociales (inexistantes dans leurs pays). En somme, l’endettement public permet à une portion croissante de notre démographie de se nourrir et de se vêtir dans les hypermarchés, de communiquer et de se divertir avec ses smartphones et d’habiter notre parc HLM, donc de contribuer à maintenir l’économie du pays… sans produire de richesse. La grande distribution et les banques profitent à plein de cette manne, de sorte qu’ils sont devenus, à la place des industriels, le noyau dur du capitalisme français. Ce qui explique que Michel-Édouard Leclerc ait soutenu les récentes mesures fiscales de Bayrou. Il est pour ainsi dire le porte-parole des gagnants de la politique de la demande.

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Mais pourquoi rejeter cette politique si elle fait des heureux ?

Parce qu’elle accélère les délocalisations et l’endettement public, et ne peut aboutir qu’à la ruine. Rendez-vous compte, aujourd’hui les deux tiers des produits que nous consommons sont fabriqués en dehors du pays. Or nous avons au bas mot 6 millions de chômeurs, et pas 3 millions comme semblent le dire les chiffres officiels, car on oublie trop souvent tous ceux qui ne sont pas dans les radars de France Travail. Si bien qu’aujourd’hui il est devenu plus intéressant d’acheter des bons du Trésor et, à travers eux, d’entretenir l’État social consumériste, plutôt que de se risquer à investir dans la recherche/développement ou l’industrie. Bref, au lieu de miser sur la qualité, le progrès et l’innovation, notre croissance repose sur les masses. À cet égard, nous ressemblons à l’Union soviétique.

Quelle est la responsabilité des patrons dans ce sombre tableau ?

Elle n’est pas mince. L’originalité de la Ve République, c’est la fusion des élites, avec des énarques qui dirigent l’État, mais qui sont aussi présents dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Une tendance qui a été amplifiée par les privatisations des années 1980 et 1990.

Ces élites économiques sont-elles comptables de la désindustrialisation et de l’immigration ? N’ont-elles pas plutôt été contraintes de s’adapter à un contexte mondial d’ouverture des frontières qu’elles n’ont pas choisi ?

N’oubliez pas que les dirigeants des grands groupes français ont été parmi les plus chauds partisans de la mondialisation après la chute du mur de Berlin. Ils rêvaient alors de forger un pays leader en matière de consommation et de tertiarisation. Rien ne les y obligeait. Ils auraient pu au contraire imiter leurs homologues allemands, qui ont tenu à conserver une base productive puissante sur leur territoire. Résultat, outre-Rhin, il y a moins de déficit public, moins de chômage, moins d’importations – au contraire, il y a un énorme excédent du commerce extérieur. En d’autres termes, la crise économique française est une coproduction de notre classe politique et de notre patronat.

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Comment redresser la barre ?

Le seul moyen serait de sanctuariser à l’échelle nationale un certain nombre d’industries, comme cela est déjà le cas, souveraineté oblige, avec notre secteur de l’armement, qui est en conséquence l’un des meilleurs au monde.

Emmanuel Macron n’a-t-il pas pris conscience de cette nécessité ? Il a remis en route la filière nucléaire civile, promu une loi de programmation militaire ambitieuse et il vient d’annoncer un plan pour la création de gigantesques serveurs d’intelligence artificielle en France. N’est-ce pas le discours de souveraineté que vous attendiez ?

Ce n’est à ce stade qu’un discours. Dans les faits, il n’y a pas plus d’emplois industriels aujourd’hui qu’en 2017. On peut à la rigueur créditer Macron d’avoir changé son discours.

Que devrait-il faire de plus alors ?

S’attaquer aux dogmes selon lesquels l’immigration hors main-d’œuvre qualifiée et le libre-échange seraient nécessairement enrichissants. Mais il s’y refuse totalement. Il a déjà oublié ses belles paroles d’après Covid, quand il promettait de recréer une industrie du médicament. Cinq ans plus tard, on attend toujours, et nous perdons même notre souveraineté alimentaire, un véritable crime.

Coût des catastrophes naturelles: un mensonge de plus

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Crue de la Vilaine, au sud de Rennes, dans la commune de Pont Rean, 30 janvier 2025 © Bruno Colliot/SIPA

Rémy Prud’homme dénonce dans cette tribune la mauvaise foi des assureurs quant au coût des dommages des catastrophes naturelles que nous subissons en France


Le Figaro, qui cite l’AFP, qui cite les Assureurs de France explique que le coût des événements climatiques pour les assureurs est trois fois plus élevé en 2024 (5 milliards) qu’en 1984 (1,5 milliard). Ces trois institutions voient là une preuve irréfutable des méfaits croissants du « dérèglement climatique ». Vite, doublons la taxe carbone et les crédits du ministère de la transition écologique ! Il est pourtant facile de voir que la démonstration est quadruplement mensongère.

Des allégations douteuses

Primo, elle compare un coût en euros 1984 avec un coût en euros 2024, une absurdité que l’on ne pardonnerait pas à un étudiant de première année. Secundo, cette présentation ignore le fait qu’en 40 ans, la France s’est développée, qu’il y a davantage de maisons, d’entreprises, de routes, etc. à la merci des phénomènes climatiques, et qu’un ouragan donné détruit plus de biens en 2024 qu’en 1984. Tertio, elle fait l’hypothèse que le taux d’assurancialité (le pourcentage de propriétaires assurés) est resté constant ; on espère pour les assureurs qu’il a augmenté. Quarto, elle postule que les dommages naturels dépendent uniquement de la violence des phénomènes et pas du tout des mesures prises pour les contrôler.

À lire aussi : La météo, c’était mieux avant!

Il est facile de corriger les deux premiers mensonges. Il suffit de comparer le ratio coût des dommages / PIB (en euros courants) pour les deux dates. En 1984, il était de 0,20%. En 2024, de 0,17%. Rapporté au PIB, le coût pour les assureurs des phénomènes climatiques n’a pas augmenté de 230% (ce qui serait effrayant), il a au contraire diminué de 15% (ce qui est rassurant).

Si l’évolution du coût des dommages pour les assureurs est une mesure de l’évolution des changements climatiques – ce que l’on veut nous faire croire, et qui n’est pas évident – alors les chiffres publiés montrent que le changement climatique a un effet positif. Vite, célébrons le réchauffement, et augmentons nos rejets de CO2 !

« C’est la faute au climat »

L’opération de désinformation des Assureurs, de l’AFP et du Figaro soulève des problèmes qui vont bien au-delà de son sujet. Comment est-elle possible ? Elle ne peut guère s’expliquer par l’ignorance. Les Assureurs, chez qui les statisticiens et les économistes sont nombreux et excellents, savent bien qu’on ne compare pas des euros courants avec des euros constants. Chez eux la tromperie est délibérée. Pour les journalistes (de l’AFP et du Figaro) qui ne sont pas toujours à l’aise avec les chiffres, et qui veulent – et doivent – faire vite et sensationnel, le doute est permis, et la tromperie n’est sans doute pas intentionnelle.

À lire aussi : La transition énergétique européenne va droit dans le mur

Pourquoi cette désinformation est-elle engagée ? Pour les Assureurs : parce qu’elle leur profite. Faire croire aux citoyens et aux politiques que le méchant climat augmente considérablement leurs coûts est un bon moyen de faciliter l’augmentation de leurs primes. Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils savent que tous les médias vont reprendre la fable de leur triplement des coûts. Pour les journalistes, les pouvoirs publics, et les soi-disant fact-checkers : parce qu’elle s’accorde avec la doxa officielle et dominante, et avec leurs convictions vagues et profondes. Les dommages de Mayotte ou des inondations n’ont rien à voir avec les constructions illégales ou les permis de construire en zones inondables. Pas besoin de chercher si loin quand on a sous la main un bon coupable : c’est « la faute au climat ».

Transition écologique : le coût des rêves

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De la cour d’assises à la cour médiatique…

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

Philippe Bilger compare ici son expérience à la cour d’assises et dans l’arène médiatique, en soulignant leurs points communs : écoute, curiosité, indépendance, équité et bienveillance, nécessaires pour encourager vérité et réflexion, malgré les évidentes différences de pouvoir et d’influence entre ces deux mondes.


Un jour j’ai caressé l’idée d’écrire un livre qui, d’hier à aujourd’hui, de la cour d’assises à la cour médiatique, aurait cherché à montrer les ressemblances entre ces deux univers, en tout cas pour les dispositions et les qualités qu’ils requièrent.

Je l’ai abandonnée parce que mon souffle, s’il m’a permis d’écrire MeTooMuch chez Héliopoles, m’aurait sans doute rendu fastidieux un exercice plus long, plus classique. Et heureusement mes billets sont là pour me permettre de ne pas tout à fait abandonner une inspiration initiale !

Justice médiatique

Avant d’aborder les similitudes, il y a une différence fondamentale qui tient au pouvoir qu’a un avocat général aux assises, à une parole qui n’est pas limitée quand elle arrive à son tour et, plus généralement, à l’influence décisive qu’il a le plus souvent sur un jury populaire en matière criminelle. Avec dans les affaires ayant suscité une intense médiatisation, mon obsession de ne rien céder au personnage mais tout au professionnel.

La cour médiatique, elle, apprend l’humilité et peut engendrer de la frustration.

Une autre distinction pourrait être relevée qui opposerait les arrêts de la cour d’assises à l’absence de jugement de la cour médiatique. Mais celle-ci en réalité, sur un autre mode en prononce. Elle décrète, s’interroge, débat, approuve, dénonce, stigmatise ou loue, édicte des appréciations. Appose sur la réalité, sous toutes ses formes, des regards contrastés.

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Pour l’essentiel il me semble que je n’ai pas été obligé d’abandonner, dans la cour médiatique, les qualités qu’on me prêtait à la cour d’assises et l’indépendance dont j’avais besoin et que j’ai toujours voulu sauvegarder.

Au contraire, à partir du moment où on accepte de retenir qu’à l’exception des réquisitions de condamnation ou d’acquittement, l’oralité des débats et la confrontation médiatique imposent les mêmes vertus, la même curiosité, une écoute similaire, une compréhension de l’autre équivalente, une détestation identique du sommaire et le même esprit de liberté, on consentira à admettre la validité du rapprochement que j’opère.

On pourrait pousser plus loin encore l’analyse. Comme il y a des présidents de cour d’assises remarquables et d’autres qu’on subit – comme avocat de tous les citoyens selon la définition que je donnais de mon rôle d’accusateur public, j’ai connu ces deux catégories -, il y a des animateurs et des chroniqueurs, dans la cour médiatique, avec lesquels on a plus ou moins d’affinités, qui vous stimulent ou parfois non…

Bienveillance

Je n’arrivais jamais en cour d’assises, quelle que soit la gravité des crimes à juger, sans vouloir offrir à toutes les parties au procès le meilleur humain et professionnel de moi-même, pour obtenir d’elles le plus de vérité possible. Il me semble que dans la cour médiatique, avec ce concert d’opinions et de convictions qu’est un débat, il ne peut y avoir de réussite sans équité et sans bienveillance de la part de ceux qui ont la charge d’être les « accoucheurs » de la réflexion des autres.

J’ai pu le constater dans mes billets et dans « Bilger les soumet à la question »1 sur Fréquence Protestante. Le meilleur moyen, paradoxalement, pour favoriser une concision à laquelle on tient est de ne pas interrompre et de ne pas enjoindre. Miraculeusement, alors, le verbe non contraint trouve son bon rythme et sa juste mesure. L’inverse le fait se dilater jusqu’à l’ennui.

Quand s’est accrochée dans ma tête cette envie d’évoquer mon trajet de la cour d’assises à la cour médiatique, je n’étais pas sûr de sa pertinence. J’espère que ce billet prouvera que j’avais tort.

MeTooMuch ?

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  1. https://youtube.com/playlist?list=PLzr9aUOAaV-x8XyxQhHccw8MiXp-66ghw ↩︎