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Utopie, du rêve au cauchemar

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metropolis utopie cauchemard

« Il n’y a  pas d’utopie innocente. » C’est la thèse terrible, désespérante, voire désespérée, que Frédéric Rouvillois explore dans un essai rigoureux et passionnant, Crime et utopie, une nouvelle enquête sur le nazisme. Soulignons tout d’abord le courage intellectuel de l’entreprise : dans un contexte où l’on préfère le procès en sorcellerie à l’affrontement argumenté, relire le nazisme à l’aune de la pulsion utopique ne revient-il pas à nier sa spécificité, au risque de se disqualifier par avance ? Rouvillois n’élude pas le problème. Si la mise en œuvre de son programme confère au nazisme une monstruosité unique,  l’auteur détecte dans ce programme lui-même les traits constitutifs de la pensée de ceux qui se voulaient des amis de l’humanité, amis si prévenants qu’ils prétendaient transformer non seulement la vie des hommes mais les hommes eux-mêmes. Impossible, face à cette démonstration implacable et formidablement documentée, d’ignorer l’existence de lignes de force communes au nazisme, au projet de Thomas More, inventeur du mot utopie, mais aussi à celui des doux socialistes utopistes français et anglais comme Fourier et William Morris, ou même au Platon de La République que les intellectuels nazis préféraient de loin au très raisonnable Aristote.[access capability= »lire_inedits »]

Pour Rouvillois, l’origine de toutes les catastrophes semble résider dans l’idée même de « projet », quand l’utopiste prétend réaliser son rêve généreux d’un monde débarrassé de ses vieilles contradictions : « Encore faut-il que le projet lui-même corresponde aux critères fondamentaux de l’utopie : à son rêve de maîtriser la nature, de dominer l’histoire et d’instituer la société réconciliée où l’homme nouveau connaîtra au milieu de ses semblables les joies du paradis. Or, dès que l’on soulève le légitime voile d’effroi qui le recouvre, dès que l’on met de côté (provisoirement) la monstruosité de sa mise en œuvre, c’est ainsi qu’apparaît le projet national-socialiste. » Et de fait, le nazisme a exprimé jusqu’au délire la volonté de refaire le monde en régissant les moindres détails de la vie quotidienne. L’anecdote inaugurale de Crime et utopie, sur Himmler pondant, dans les tout derniers jours du Reich, un rapport détaillé sur la nécessaire prise de conscience par les SS du problème représenté par… les mouches et les moustiques, est révélatrice de l’enferme- ment solipsiste de l’utopiste évoluant dans une réalité parallèle. L’utopie est donc nécessairement totalitaire puisqu’elle entend tout contrôler mais elle est aussi, et ce lien est rare- ment exploré, nécessairement génocidaire, dès lors qu’elle promet d’éliminer tous ceux qui s’opposent à son fantasme ou qui, tels les juifs sous le nazisme, sont intrinsèquement considérés comme des obstacles à la réalisation du projet.

Ce livre devrait interroger ceux qu’on appellera hâtivement « progressistes ». Tous ceux qui s’acharnent ces temps-ci à déconstruire le vieil homme, notamment en le délivrant de ses antiques représentations sexuées, devraient se demander si leur merveilleux projet ne s’apparente pas à l’utopie telle que Rouvillois la définit. Il semble même difficile, après une telle lecture, de croire à la possibilité de changer radicalement le monde sans aboutir à l’édification d’une cité radieuse entourée de barbelés.

C’est ici que l’on adressera une amicale objection à l’auteur. Comment peut-il, lui qui est si soucieux d’une nature humaine menacée de destruction dans l’horreur totalitaire du projet utopique, penser la permanence paradoxale de ce vieux désir, si humain justement, de construire un monde meilleur, un désir qui reste toujours aussi vif, du christianisme au communisme, malgré les échecs sanglants. Demander à cet homme-là d’abandonner toute espérance, comme Dante aux portes de l’Enfer, ou les déportés à celles d’Auschwitz, pourrait bien conduire à un autre cauchemar de notre temps : une résignation grise qui confine dangereusement au nihilisme.[/access]

Crime et utopie, une nouvelle enquête sur le nazisme, de Frédéric Rouvillois (Flammarion, 2014).

*Photo:  Metropolis, Fritz Lang

Sexisme : Najat vire sa cuti

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najat metiers risque

Avec tout le respect qu’on doit à Najat Vallaud-Belkacem, il est parfois difficile de la suivre. Depuis des mois, la ministre des Droits des femmes répète qu’il faut enseigner dès la maternelle, qu’il n’existe aucune différence entre les garçons et les filles. Elle appelle ça lutter contre les stéréotypes sexistes. Par exemple avec la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » où les petites filles sont déguisées en loups et les garçons en chaperons rouges. Au collège, à elles le rugby, à eux la couture. Comme ça, une fois adultes, ils seront puériculteurs et elles bucheronnes. Après tout, sans approuver ces ridicules inventions, je ne me plaindrai pas que les femmes puissent exercer des métiers autrefois dits « métiers d’hommes ».

Mais alors il faut être logique. Plus de travail des femmes, c’est plus d’accidents du travail des femmes. Et si elles sont bucheronnes, elles auront des accidents de bûcherons. C’est mécanique. Or notre ministre déplore que les femmes soient de plus en plus exposées aux accidents du travail : en dix ans, 20 % d’accidents en moins pour eux, 23 % de plus pour elles. Elle veut donc que la future loi sur l’égalité hommes-femmes instaure une approche sexuée de l’évaluation de l’exposition aux risques professionnels. Alors moi, je n’y comprend plus rien : soit  les hommes et les femmes c’est pareil, et alors ils sont égaux face aux risques, soit ils ne sont pas égaux face aux risques et il faut en conclure qu’ils ne sont pas pareils et arrêter d’enquiquiner les filles pour qu’elles jouent au rugby. Mais entre la conception genrée et l’approche sexuée il faut choisir.

Pour ma part, je reconnais volontiers que si je me retrouvais dans la jungle face à un tigre affamé, j’aimerais autant avoir un homme à mes côtés. C’est que nous sommes égaux en valeur et en droit, pas face à la perspective de porter un barda de 50 kilos. Inversement, des gros doigts d’homme inspirent moins confiance pour faire de la dentelle. Ces injustices criantes n’ont rien à voir avec les préjugés sexistes, la domination masculine ou les discriminations, mais avec dieu ou la nature comme on voudra. D’ailleurs domination masculine, c’est vite dit : si à la loterie de la création les hommes ont tiré la force et les femmes la ruse, qui a gagné le gros lot d’après vous ?

Passons et réjouissons-nous car Najat Vallaud-Belkacem sait désormais que nous, nous les femmes sommes de petites choses fragiles qu’il faut particulièrement protéger. Elle demande une évaluation sexuée des risques professionnels ? Chiche ! Qu’elle commence par exiger la ré-interdiction le travail de nuit des femmes qui a été libéralisé sous les présidences Mitterrand puis Chirac, alors qu’il était strictement règlementé en France depuis 1892. Intolérable discrimination, s’étranglait la Commission européenne. Oui mesdames, grâce à l’Europe et à la lutte contre le sexisme, nous avons gagné le droit de travailler à la chaîne en équipe de nuit.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00676236_000008.

Alexandre Jardin : des zèbres à la manœuvre

alexandre jardin zebre

Suite d’élection –peu importe lesquelles d’ailleurs- chacun commente par son petit bout de lorgnette les résultats de dimanche. La gauche n’a pas perdu puisqu’il s’agit d’un scrutin local, qui, c’est bien connu, ne reflète nullement l’humeur nationale. La droite a gagné –malgré la confusion ambiante- ce qui naturellement est une sanction sévère infligée à la (non) gestion menée depuis bientôt 2 ans. Le FN a gagné, même s’il ne peut briguer que de rares mairies. Et les français sont priés de prendre au sérieux cette menace pour la démocratie et les bibliothèques, donc de se ressaisir. Enfin l’abstention s’accroit, ce qui constitue un avertissement à toute la classe politique… Jusqu’ici on n’est pas trop perdu !

Le jeu de bonneteau à commencé, le marché aux sièges est ouvert, les alliances de derrière les fagots se nouent derrière les porte des QG : Nul doute que cette fois-ci tous les enseignements seront tirés de ce scrutin…selon la formule consacrée et rabâchée par chacun, sur chaque chaine, à chaque soirée électorale. On est tranquille, rien ne changera. Et si un petit jeu de chaise musicale est perçu comme inévitable, la pertinence de ce hochet laisse rêveur… On distribuera le même jeu au mêmes joueurs, seule leur donne personnelle aura changé, ce qui garantit sans doute un regard neuf –et encore plus perplexe ?- sur les choses. Et si par hasard, on ouvre un peu la porte, ce sera pour les caciques qui ont mille fois régné sans laisser de trace de leur génie dans l’histoire…. Demain peut-être !

En marge de cette petite musique malheureusement trop prévisible, quelques esprits mutins se plaisent à imaginer autre chose, autrement… C’est le cas, entre autres, d’Alexandre Jardin et  de sa bande de zèbres rayés de bleu et blanc. Ce connaisseur des mots affirme ne plus supporter d’entendre dire, penser ou promettre à longueur d’année des solutions qui ne verront jamais le jour. Le mot est lancé, son initiative ne relève pas du think-tank mais se veut un do-tank.

Son équipe veut faire appel aux potentialités et au savoir-faire de chacun pour apporter des réponses concrètes à des problèmes concrets de notre société. Chez les bleublanczèbres, on veut fédérer les individus par la joie d’agir et non par la tristesse de se plaindre. Reprendre en main un destin que les classes dirigeantes ne parviennent plus à infléchir. Résolument optimiste, l’écrivain, lui-même créateur d’une association de promotion de la lecture, est convaincu que si l’espoir ne vient plus d’en haut, il faudra bien qu’il renaisse par le bas.  Pour donner du champ à cet espoir, il s’est entouré de quinze zèbres issus du monde associatif, entrepreneurial ou de culture mutualiste, chacun muni de son expérience du concret, du vrai, du déjà « fait ».

Alliant la technologie à l’action, ils ambitionnent, à coup de buzz, de réveiller ainsi la responsabilité endormie et la vocation de « faiZeurs » de leurs concitoyens. Et ainsi libérer les mentalités du fatalisme ambiant et de la spirale de l’attente -aussi démesurée que frustrante- vis-à-vis du tout Etat.  Et de fait, l’initiative recueille des réactions très positives, qui révèlent une envie de retrousser ses manches.

Un do-tank qui évoque naturellement l’idée de la Big Society de David Cameron, soit l’implication de la société civile dans un « tiers secteur » social et éducatif.  Les esprits chagrins ne manqueront pas de rappeler les limites de ce processus constatées chez notre voisin outre-manche, ainsi que les critiques qui n’y voient qu’un emballage cadeau du désengagement massif de l’Etat de ses missions auprès des plus fragiles. Qu’importe… Les zèbres balaient les cyniques et « mal rayés » d’un revers de la main. Et s’ils ont conscience qu’à eux seuls, ils n’ont pas vocation à gouverner la France – pas plus qu’ils ne le souhaitent – c’est à une entreprise de restauration de la confiance qu’ils s’attèlent.

Leur premier acte de bravoure est de croire en leur projet.
Le deuxième, bien loin des petites cuisines électorales, sera peut-être de faire émerger de vraies forces… Il sera toujours temps, alors, de faire croître leur rôle dans l’organisation de la société.
À suivre !

*Photo: GINIES/SIPA .00666867_000005

Mettez Causeur sur vos tablettes ! (et vos smartphones aussi)

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Nos abonnés nous le réclamaient depuis longtemps et il est enfin arrivé !

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Bonne lecture ! (à suivre…)

Savoir oublier ce que l’on a lu et écrit

livre pile deconstruite

Michel Field est journaliste, romancier et animateur de radio et de télévision. Son dernier livre, Le Soldeur, vient de paraître chez Julliard.

 Causeur. Le héros de votre roman, Le Soldeur, se débarrasse de ses livres. Est-ce un acte d’émancipation ou un suicide ?

 Michel Field. C’est la question que pose mon livre : une bibliothèque constitue-t-elle le plus fidèle miroir d’une vie, ou un poids dont il faut parvenir à se délester ?  Est-elle une constante invitation aux voyages, ou une muraille qui finit par nous emprisonner ?

« Le passé n’est jamais mort, il n’est jamais passé », écrit Faulkner. Aucune citation ne s’applique mieux  à une bibliothèque constituée au fil des ans. Le narrateur du Soldeur s’interroge : comment classer les livres ? Par « genres » ? Par ordre alphabétique, chronologique, thématique, aléatoire ? Il y répond par la plus belle des idées : la bibliothèque idéale serait celle qui accueillerait les livres dans leur ordre d’apparition dans nos vies.

Ces questions hantent tout philosophe ou tout écrivain : pour pouvoir écrire, il faut avoir beaucoup lu et beaucoup appris. Mais il faut aussi savoir oublier tout ce qu’on a lu et appris.[access capability= »lire_inedits »]

Vos recommandations valent pour un homme de 60 ans. Conseilleriez-vous également à un lycéen de se détourner du passé en se passant de bibliothèque ?

 Il ne faut pas confondre l’encouragement au plaisir de lire avec l’injonction de constituer une bibliothèque. La jeune héroïne du Soldeur affirme qu’on peut comparer une bibliothèque aux volumes soigneusement rangés à un funérarium. Elle pointe du doigt l’ambivalence d’une bibliothèque : appel à la  vie et au sens (et au sens de la vie ?), mais aussi mausolée et cimetière des illusions perdues. Comme elle ne veut rien conserver, cette jeune femme donne le livre qu’elle a aimé pour le faire circuler, ce qui est aussi une manière de transmettre ! Le désir de garder les livres ou de les accumuler est très mystérieux : leur permanence et leur proximité nous rassurent, alors que nous pouvons ne jamais retourner vers eux. La bibliothèque, c’est aussi la peur du temps qui passe, l’illusion qu’on pourrait immobiliser l’instant de la lecture et le rendre permanent. Jamais je ne dirai à un jeune de constituer ou de ne pas constituer une bibliothèque. En revanche, je lui dirai de lire, lire et lire encore.

Une bibliothèque, ce ne sont pas seulement des livres posés sur des étagères. L’accumulation de nos lectures passées, présentes et futures construit une chaîne de transmission entre les générations. Mais, pour l’admettre, encore faut-il reconnaître l’autorité de nos aînés…

La transmission est en effet le thème majeur de ce roman. Mais elle n’est pas nécessairement à sens unique ! Je sais qu’à Causeur, vous n’aimez pas trop la belle formule, provocante à souhait, de Michel Serres, quand il dit en substance que si, dans le domaine du savoir, la transmission se fait du père au fils, dans les domaines de la technologie, elle se fait du fils au père. Regardez un adulte qui s’empare pour la première fois d’un objet high tech. Il va s’enfoncer dans la lecture du mode d’emploi, tétanisé, avant d’oser appuyer sur la moindre touche ! En l’occurrence, son « savoir » devient ici un obstacle. L’enfant va expérimenter à l’aveugle, sans crainte de se tromper, et va peu à peu rectifier sa pratique, illustrant ce que Bachelard disait de la vérité scientifique : un long processus d’erreurs rectifiées. Et dans le domaine du savoir lui-même, les voies de la transmission sont variées. Un maître peut évidemment jouer un grand rôle, mais ce n’est pas toujours nécessaire. (J’attends le déluge de réactions indignées de vos lecteurs !)

Et les nôtres ! Nul ne conteste le droit des enfants à transmettre certaines compétences à leurs parents. Mais cela ne change rien à la crise de la transmission « traditionnelle », des adultes vers les jeunes. Au fond, n’est-ce pas là ce qui vous sépare d’Alain Finkielkraut, indécrottablement pessimiste à vos yeux ?

L’affectueuse divergence que j’éprouve avec Alain Finkielkraut depuis sa Défaite de la pensée (1987, ça ne date donc pas d’hier !) tient au systématisme de sa posture : reconstruction mythique d’un passé et vision d’un présent qui n’est que déperdition et perte. Une métaphysique de chute. Chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel. Et c’est sans doute vrai ! L’élève de khâgne que j’ai pu être ne savait déjà plus parler le grec ancien comme son professeur (le génial Gorini  Condorcet !). Les livres d’histoire de l’éducation sont remplis de cris d’alarme d’instituteurs de la fin du XIXe siècle qui se lamentent (déjà !) sur la baisse du niveau, la perte des acquis fondamentaux ou des règles de civilité.

C’est peut-être monotone ou déprimant, mais c’est la vérité : le niveau baisse !

Peut-être, mais de chaque génération émergent aussi de nouveaux savoirs, des domaines inédits de création ou d’expression, de nouveaux langages. Pourquoi ne pas penser cette contradiction féconde plutôt que mortifère ? Pourquoi faire porter aux jeunes gens le poids de ce pessimisme ombrageux au lieu de les accompagner dans leur découverte, accepter d’apprendre d’eux ? Quand ils voudront en savoir plus, ils se tourneront forcément vers nous, un moment, comme nous l’avons fait avec nos aînés. Au fond, si je voulais répondre par une boutade, je dirais que, moi aussi, j’ai tendance à la nostalgie, c’est une question d’âge ! Par exemple j’ai la nostalgie de l’apparition sur la scène éditoriale, joyeuse et subversive, d’un certain Alain Finkielkraut (avec Pascal Bruckner) et de son Nouveau Désordre amoureux (1977 !!!!!). Alors oui, là, j’approuve : c’était vraiment mieux avant ![/access]

*Photo:VARLEY/SIPAUSA/SIPA.SIPAUSA30084062_000002

Poutine me fait peur…

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POUTINE RUSSIE ukraine

Il est grand temps de dénoncer haut et fort Vladimir Poutine. D’abord sur le plan économique. Car qu’a-t-il fait depuis 15 ans, concrètement ? Le pouvoir d’achat des Russes : il a doublé. L’inflation : passée de 100 % à presque rien. La balance commerciale : largement redressée et désormais excédentaire. Le taux d’emploi : en très forte hausse. La dette publique : passée de 90 % du PIB à 10 %. La pauvreté : divisée par 2. Bref, les chiffres parlent d’eux-mêmes : un échec lamentable.

Au niveau politique : des élections régulières, de gros succès électoraux – bien loin de la situation de nos alliés en Chine ou en Arabie Saoudite. Évidemment, sa côte de popularité n’est jamais descendue sous les 65 % d’opinions positives, et elle est remontée à 80 % actuellement – tout ceci étant prévisible vu les chiffres économiques catastrophiques précédemment avancés. D’ailleurs, on se rend bien compte que les chiffres sont évidemment truqués, Obama plafonnant à 40 %, Hollande étant descendu à 15 %, et le taux d’approbation du Congrès américain venant de réussir l’exploit d’atteindre un seul chiffre, avec 9 % de satisfaction des Américains.

Mais c’est au niveau géopolitique que le pire est à craindre. Car que prône M. Poutine ? Des référendums ! Pour demander leur avis aux gens ! Non mais, sérieusement, jusqu’à quand allons-nous tolérer ceci en Europe ?

Faisons bien attention aux conséquences de notre pusillanimité : si nous laissons des référendums se développer en Europe, cela en sera fini de la marche vers le « Progrès Européen ». Terminé les traités budgétaires. Fini l’austérité pour complaire aux marchés financiers. Plus d’augmentation de l’âge des retraites jusqu’à 69 ans. Personne n’acceptera de saigner la Grèce pour rembourser des hedge-funds vampires. Personne n’élira Hermann Van Rompuy Président du Praesidium Européen.

De même, si nous faisons un référendum au Royaume-Uni, il est clair que ce pays quittera rapidement l’Union. Comme le feront pas mal d’autres pays si nous demandons leur avis aux citoyens.

Et quel peuple acceptera de voter pour l’accord d’association UE/Ukraine signé le 21 mars dernier, qui met désormais les entreprises européennes en concurrence avec le pays le plus pauvre d’Europe, où le salaire minimal est de 100 € par mois ? Aucun peuple sensé ne l’acceptera – craignant évidemment le chômage. Il faut donc bannir le référendum et laisser Bruxelles décider.

Mais là où apparaît clairement la perfidie du président russe, c’est que, non seulement il fait voter les habitants de Crimée sur leur avenir pour la première fois, mais en plus, alors que, essentiellement Russes, ils ont logiquement demandé leur rattachement à la Russie à une écrasante majorité, incontestable, eh bien il les écoute et il répond à leur demande ! Imagine-t-on ceci en Europe ? Mais nous n’aurions jamais pu signer le traité de Lisbonne si on avait accepté la demande des Français de 2005.

Alors que, dans cette affaire, la solution était tellement simple – et nous l’aurions surement appliquée si des ministres russes avaient alimenté des manifestations populaires pro-russes au Canada, puis avaient surtout fomenté un coup d’État avec des néonazis qui auraient interdit le français au Québec.

Il fallait donc punir très fortement Poutine (la punition étant désormais un axe central en Diplomatie), renvoyer la Crimée dans le giron du gouvernement putschiste ukrainien non élu, puis envoyer des chars ukrainiens noyer dans le sang le soulèvement qu’il n’y aurait pas manqué d’avoir envers un gouvernement comportant un tiers de néonazis russophobes assumés[1. Dénoncés par la Knesset ou le Congrès Juif Mondial, et ré-inhumant régulièrement des Waffen-SS avec les honneurs militaires par exemple.] et soutenu par un Occident cynique comme jamais. Là, au moins, dans un scénario à la yougoslave, l’UE sait agir : tweets, discours enflammés, résolutions, condamnations, envois d’observateurs et de Bernard-Henri Lévy, puis d’enquêteurs, puis de médecins légistes, saisie de la Cour pénale internationale, etc.

Mais au lieu de cela, Poutine à tout gâché, et le peuple de Crimée a fêté dans la liesse populaire son rattachement à la Russie. Et le peuple de Kiev a manifesté sa révolte le 23 mars, l’ampleur de la manifestation phénoménale de 5 000 personnes montrant bien le caractère totalement illégitime de la chose pour les Ukrainiens – tout comme le fait qu’à peine 20 % des militaires ukrainiens en Crimée aient obéi à l’ordre de rentrer au pays…

Tout ceci est donc désolant, c’est à désespérer du « rêve européen »… Et comme nous ne savons pas jusqu’où ira Poutine, il nous faut donc surtout nous armer de lucidité !

L’art de battre sa maîtresse

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amour courtois gants
Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.

« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne.»

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
– position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
– Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
– Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00596303_000001

Malaise dans la filiation

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manif pour tous

Selon un sondage récent (Le Parisien du 23 février), si 61 % des Français sont favorables au mariage homosexuel, ils ne sont plus que 39 %  à accepter l’idée de la PMA pour les couples de même sexe. Quant à la GPA, la question n’a même pas été posée. Ce résultat, qui peut s’interpréter de différentes manières, montre que la filiation et son éventuelle réforme constituent assurément un sujet qui mérite une réflexion approfondie. Nous n’allons pas nous désoler ici de ce que la grande majorité des Français serait devenue réactionnaire, laissant cette opinion à l’avant-garde « progressiste » qui ne voit dans cette affaire qu’un enjeu politique. Non ! Nous nous demanderons pourquoi ce peuple qui a admis, majoritairement de bonne grâce, les plus récentes transformations « sociétales » veut, sur ce point, faire entendre un refus catégorique. À l’évidence, il ne s’agit ni d’homophobie ni d’incapacité à accepter l’égalité.

L’homophobie, qui anime bel et bien une minorité d’activistes, est l’une des formes que peut prendre le refus d’un mode de jouissance que l’on ne partage pas et que l’on ne comprend pas. Il arrive malheureusement que ce refus s’exprime de façon violente, comme c’est aussi le cas dans les violences conjugales, les conflits entre populations de religions ou de mœurs différentes, etc. Le plus souvent, il signifie : quiconque ne jouit pas comme moi doit être entravé, censuré ou interdit.[access capability= »lire_inedits »]

L’égalité, chacun en admet la nécessité dans nos démocraties. Cependant, au moment même où on la garantit et où on l’élargit par la loi, il est loisible d’observer que les discriminations et la ségrégation vont en s’accélérant. La raison est à rechercher du côté du « narcissisme de la  petite différence » qui pousse l’individu à affirmer sa singularité quand il est confronté au risque de sa disparition dans une forme ou une autre de dissolution de son « moi ». Mais cette affirmation de la petite différence entre à son tour en conflit avec l’aspiration à se fondre dans un grand TOUT INDIFFÉRENCIÉ. Le communautarisme est hélas l’un des meilleurs moyens de résoudre cette contradiction, dès lors qu’il permet d’être à la fois semblable et différent.

Il faut comprendre cependant que ce conflit tourmente les hommes et les femmes depuis la nuit des temps et que c’est pour le surmonter qu’ils ont établi des règles et des institutions permettant à chacun de prendre acte, non seulement de son origine, mais aussi, serait-ce de façon incomplète, des origines de ceux qui lui ont donné la vie. Cette « invention » des origines explique pourquoi les humains vivants accordent une place importante au culte des humains morts. L’éternité, pour un homme, ce n’est pas l’avenir qu’il ne cesse de vouloir maîtriser, c’est avant tout le plus lointain passé dont il est le fruit. Ce pourquoi le poète Maeterlinck pouvait écrire : « Les enfants nous apportent les dernières nouvelles de l’éternité. »

L’éternité est donc affaire de transmission, et qui dit « transmission » se doit de penser à ce qui pourrait l’empêcher. D’autant que « la vie comme elle va » s’en charge bien assez, en s’ingéniant à gripper ses rouages par la guerre, la maladie physique ou mentale, les catastrophes naturelles ou pas, les secrets de famille ou les mensonges individuels ou d’État, etc.

Bien sûr, on pourrait se déclarer indifférent à ce qui, en dernière analyse, s’avère une chimère pour l’homme de foi religieuse, mais voilà, il se trouve que nous sommes des êtres parlants. Que nous le voulions ou pas, la langue que nous parlons est un morceau d’éternité qui nous façonne à notre insu, et cette langue charrie les mots de notre généalogie, au point d’ailleurs que quand, par accident, elle ne le fait pas, nous en sommes handicapés ou blessés. Toutes les tentatives historiques de « faire du passé table rase » ont été des échecs cuisants quand on les examine sur un temps historique long. Ce qu’une révolution promet d’éradiquer au nom du progrès fait invariablement retour, en particulier quand il s’agit de couper les hommes de leurs racines culturelles, voire fantasmagoriques. Et de même que, chez le névrosé, on observe le retour du refoulé, cela est symptomatique dans la civilisation. Il suffit presque, pour s’en convaincre, de lire et relire la fameuse Lettre au père de Franz Kafka ou, sur le plan collectif, n’importe quelle histoire récente de la Russie où l’on assiste au retour des hiérarques de la religion orthodoxe.

Pour mieux saisir pourquoi il en est ainsi, il n’est pas vain de faire une rapide incursion du côté des pathologies de la mémoire. De quoi souffrent les amnésiques ? Après tout, qui ne rêverait de finir sa vie en étant délesté d’un passé encombrant ou de liens affectifs qui, souvent, ne le sont pas moins ? L’expérience clinique enseigne pourtant que, dans nos moments d’amnésie, nous souffrons de ne pas nous souvenir de l’avenir. L’amnésie pathologique nous prive de nos projets les plus immédiats : que suis-je venu faire dans cette pièce ? Que dois-je faire demain ? Où ai-je mis les clés de la voiture qui me serviront le week-end prochain pour rejoindre mes proches ?

De cela, je ne déduis aucune conclusion. Juste une question : au lieu de dénoncer une résistance collective au changement, ne faudrait-il pas entendre l’angoisse sourde née du sentiment qu’on organise et légalise à marche forcée une rupture dans les structures élémentaires de la parenté, cette charpente symbolique et invisible de l’humanité ? N’y a-t-il pas des raisons d’avoir peur que le langage devienne incapable de rendre compte de ces structures, si elles sont déconnectées des histoires singulières et collectives?

Il n’est pas question de revendiquer la perpétuation d’un ordre patriarcal qui a fait son temps, ni de s’inscrire dans je ne sais quelle tradition religieuse que l’on peut tenir pour obsolète au regard des possibilités offertes par la science. Il s’agit seulement d’entendre ce que la majorité perçoit comme un signal d’alarme. Le grand historien Gershom Scholem, dans un autre contexte, écrivait : « Un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent. Le langage est nom. C’est dans le nom qu’est enfouie la puissance du langage. C’est en lui qu’est scellé l’abîme qu’il renferme. » En effet, nous ne pouvons user à notre guise, par décret, des fonctions du nom pour forger n’importe quelle fiction au prétexte qu’elle serait en adéquation avec nos convictions égalitaristes. Il y a des hommes, il y a des femmes : c’est un fait. Ni les uns ni les autres ne savent en quoi consistent leurs différences, mais ils se savent différents ; c’est un aspect de leur réel au même titre que la différence entre la vie et la mort. L’ordre dit « patriarcal » n’a rien à faire dans cette histoire, et ce n’est pas en répétant mécaniquement le récit idéologisé de son recul que l’on fera avancer la réflexion. La psychanalyse n’a pas attendu ce siècle pour « déconstruire » la fonction paternelle, mais elle l’a fait en dénonçant la confusion entre la figure du père et celle du maître. Le tyran domestique n’est pas un super-père, c’est un petit maître. En finir avec les avantages auxquels s’accrochent les derniers représentants de l’espèce (patriarcale) n’implique aucunement de détruire les places respectives que le langage reconnaît aux hommes et aux femmes, prenant ainsi acte du fait que le corps est le lieu d’où s’originent nos mots.

Il ne s’agit pas non plus de soutenir, contre tout réalisme, qu’un enfant a besoin de la complémentarité que lui offriraient un père et une mère. C’est même le contraire qu’il faudrait faire valoir. Les enfants se construisent en affrontant la réalité d’une impossible et insaisissable dysharmonie créatrice entre les sexes ; l’harmonie pouvant dans bien des cas s’avérer mensonge catastrophique. Cela étant, prétendre qu’un enfant élevé par deux parents de même sexe ne pourra ignorer la différence des sexes parce qu’il la rencontrera partout ailleurs, dans la rue, à la télé, chez ses amis, c’est oublier que la différence qui importe dans son développement psychique est celle qui a présidé à sa conception, celle du désir de ces deux, momentanément unis bien qu’incompatibles, ces deux dont les mots qu’ils répercutent, sans savoir ce qu’ils disent ou ce qu’ils taisent, recèlent ce qui s’est transmis – ou pas.

En ce sens, il est fort curieux que les mêmes qui s’emploient aujourd’hui à « déconstruire les stéréotypes » dans lesquels nos langues guident nos conduites soient ceux qui s’autorisent à énoncer un savoir de vérité sur ce qui définirait un homme et une femme et, du même coup, sur ce que ne doivent plus être un père (réduit à la fonction tierce) et une mère (réduite à la fonction reproductrice dans l’hypothèse de la GPA par exemple). S’il est bien un domaine où l’on devrait laisser chacun s’arranger comme il le peut sans que les lois politiques s’en mêlent, c’est bien celui-là.

Il en est toujours allé ainsi. Chaque homme et chaque femme tente de se construire avec les matériaux qu’il ou elle trouve dans le réel, dans les fictions, dans l’art, et dans ses fantasmes. Ces matériaux sont le plus souvent rejetés par les sociétés, condamnant les humains à une forme d’hypocrisie adaptatrice sur laquelle les civilisations vivotent jusqu’au moment où elles s’effondrent. C’est pourquoi, comme le disait récemment Lévi-Strauss, seul l’usage dira ce qui est compatible avec la perpétuation de la vie. L’usage, pas le Parlement, fût-il élu démocratiquement.

Raison pour laquelle il semble évident qu’il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours. En attendant, il n’est pas interdit de s’en soucier, quoi qu’en pensent les nostalgiques du « sens de l’Histoire » dont les longues-vues ne voient que le progrès et jamais les régressions.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/SIPA. 00657024_000011

Selfiesez-vous !

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Nicolas Sarkozy a essayé de passer pour une victime, simplement parce qu’il est placé sous écoutes dans tous les moments et lieux de sa vie privée, et que ces enregistrements lâchés par bribes permettent à la presse héritière de l’Incorruptible de faire de sa vie quotidienne un feuilleton populaire ininterrompu.

Cette situation, c’est tout de même presque rien, comparé à l’histoire que raconte le film The Truman show. Son héros, Truman Burbank, est à son insu la star d’une télé-réalité. Depuis sa naissance, son monde n’est qu’un gigantesque plateau de tournage, tous ceux qui l’entourent sont des acteurs, lui seul ignore la réalité.

Or, tout nous laisse penser que Carla et les autres personnes avec lesquelles Sarkozy bavarde sont  réelles, comme sont heureusement très réels tous ceux qui le haïssent.

Pas vous ? Ah bon !

Pas de quoi flipper, donc.

Mais ce que Sarkozy ignorait en se plaignant dans les colonnes du Figaro, et sans hésiter à tomber dans l’anticommunisme le plus viscéralement cinéphilique, c’est que sa tribune produirait un effet paradoxal.

Avant d’y venir, à cet effet, je voudrais m‘adresser en privé aux téléspectateurs qui se souviennent de la série Ally McBeal. Dans l’un de ses épisodes les plus jubilatoires, une employée faisait un procès à son patron pour ne pas l’avoir harcelée sexuellement, et pour l’avoir ainsi privée de la promotion canapé dont d’autres employées avaient bénéficié.

Hé bien, la plainte de Sarkozy a suscité la même jalousie.

« Quoi, je n’intéresse personne ? On ne m’écoute pas ? On ne me publie pas ? C’est donc comme d’habitude, tout pour Sarko, et rien pour moi ? »

La parade a été vite trouvée. Je veux parler des selfies dans l’isoloir.

En ce dimanche électoral, l’isoloir a été vécu comme une exclusion symbolique de la scène publique, quatre murs symboliques de la honte, et de nombreux électeurs se sont pris en photo leur bulletin de vote à la main. Ces aveux publics seront ainsi susceptibles de la plus grande diffusion.

Andy Warhol avait vu plus juste que juste quand il prédisait que dans son futur, qu’est notre présent, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité.

C’est vrai, quoi, chacun a bien le droit de n’avoir plus d’intimité et d’isoloir, nulle part et jamais.

Parce qu’il n’y a pas que Sarko qui soit intéressant, sans blague !

Vous êtes lassés d’attendre d’être mis sous écoutes, enregistré et publié à votre insu et à votre corps défendant ? Exposez-vous vous-mêmes.

Little brothers de tous les pays, selfiesez-vous !

Non, le front républicain n’a jamais existé !

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juppe chirac fn ps

« Ah ! Ce ni-ni de l’UMP ! Ce n’est pas du temps de Chirac et Juppé qu’on aurait vu ça !  » Voilà l’antienne qu’on répète sans cesse de rédaction en studio, et de Twitter en plateau de télé. Et pourtant, il ne s’agit là que d’une calembredaine. Car ce « ni PS ni FN » que l’UMP érige en règle n’est pas une nouveauté. Chirac et Juppé ne peuvent pas désapprouver cette stratégie puisqu’ils en sont les concepteurs.

Il se trouve que je suis un témoin privilégié de cette vieille histoire, adhérent au RPR de 1988 à 1998, notamment pendant la période où Jacques Chirac et Alain Juppé dirigeaient le RPR, l’un à sa présidence et l’autre au secrétariat général (1988-1995). Lors des deux premières années de mandat à l’Elysée du premier, le second cumula la fonction de Premier ministre avec la direction du premier parti de la majorité (avec le succès que l’on sait, soit dit en passant…). Pendant ces années la règle, intangible, était de renvoyer dos à dos gauche et FN en cas de second tour. De désistement au nom d’un front républicain, il ne fut jamais question. Je m’en souviens car, jeune militant, je le regrettais et je m’en étais même étonné un soir de comité départemental alors que la consigne était de ne pas choisir entre un candidat du MDC (le parti de Jean-Pierre Chevènement) et un candidat lepéniste. Alors que mes accointances séguinistes s’accompagnaient déjà d’une admiration pour le Che, j’enrageais que le mouvement gaulliste ne fasse pas un choix authentiquement républicain. Peine perdue. Et on ne plaisantait pas avec cette règle, à l’époque. Passe encore de se faire engueuler dans l’entre-soi d’un comité départemental. Le clamer à l’extérieur aurait été beaucoup plus dangereux. Alain Juppé, ce sage, qu’on pare aujourd’hui des atours d’un gaullisme orthodoxe (j’en ris encore !) ne plaisantait pas avec la règle. En juin 1990, Alain Carignon en fit les frais. Chef du courant VIE au côté de Michel Noir, il appela à voter socialiste à l’occasion du second tour d’une cantonale partielle à Villeurbanne. Comme le montre une vidéo de l’INA, il fit alors l’objet d’une procédure d’exclusion lancée par le maire actuel de Bordeaux. Ecoutez bien son propos sur la vidéo en question. Ils rappellent presque au mot près ceux utilisés par Copé et Guillaume Peltier, lesquels leur valent une volée d’indignation.

C’est à l’occasion des régionales de 1998, alors que Philippe Séguin avait succédé à Juppé à la présidence du RPR, que ce principe a subi quelques remous. Six présidents de région UDF (avec des colistiers RPR) ayant accepté de se faire élire avec les voix des conseillers régionaux FN, Jacques Chirac condamna et les six fauteurs de trouble démissionnèrent les uns après les autres. Mais il était alors seulement question de ne pas être l’otage du FN, jamais de créer un front anti-frontiste.  C’est dans ma Franche-Comté natale qu’on vit en revanche une amorce de front républicain. Gauche et droite ayant le même nombre de conseillers, un accord fut scellé entre Jean-François Humbert (RPR-UDF) et Pierre Moscovici (PS). Les socialistes acceptèrent de laisser Humbert à la présidence en échange de moyens substantiels accordés à l’opposition régionale. Là encore, on peut juste parler d’un accord technique destiné à éviter de confier la présidence au doyen d’âge issu de la droite. Cet accord, peu médiatisé au niveau national, fut imité quelques mois plus tard en Rhône-Alpes, sous le regard de plus nombreux projecteurs, avec l’élection d’Anne-Marie Comparini (UDF), beaucoup plus prompte qu’Humbert à accepter le soutien socialiste. Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy firent tout pour l’empêcher, préférant la solution du doyen d’âge, mais Lyon tint bon. Ces accords techniques réalisés dans le cadre d’une assemblée régionale constituent des exemples bien marginaux et ne peuvent, à l’évidence, pas être considérés comme des « fronts républicains » au sens où on l’entend aujourd’hui, d’autant qu’ils bénéficient à chaque fois à la droite et qu’on ne peut absolument pas préjuger que le RPR et l’UDF auraient accordé la réciproque si le doyen d’âge avait été socialiste.

Quatre ans plus tard, à l’occasion de la présidentielle, c’est encore Jacques Chirac qui va bénéficier de l’appui du PS et de tout le reste de la gauche au second tour. Ce n’est pas nouveau : la gauche appelait déjà à voter contre l’extrême droite avant 2002, même consciente que c’était unilatéral.  Chirac, malin, joue le rôle de « Père de la Nation contre l’extrême droite » après avoir fait une campagne de premier tour axée sur le thème de l’insécurité que n’aurait pas reniée le Sarko buissonnien. Et il efface d’un coup toutes les années 90 où il avait imposé le ni-ni. Très fort. Au cours des années suivantes, aucune occasion ne lui sera donnée de renvoyer l’ascenseur puisque le FN, affaibli localement, ne sera jamais en position d’obliger la nouvelle UMP à se positionner. L’aurait-il renvoyé ? Le doute est permis.

Ce n’est qu’en 2011, lors des élections cantonales, que la question se pose à nouveau. Sarkozy à l’Elysée et Copé au secrétariat général de l’UMP choisissent de faire ce qu’ils ont toujours fait, et qu’ils ont appris de Chirac et Juppé : ni FN ni PS au deuxième tour. Et la presse moutonnière de dénoncer un revirement qui n’existe pas. Cette presse sera d’autant plus injuste que Copé s’avère plus coulant que ses devanciers. Alors que Juppé avait démis Carignon, le secrétaire général de l’UMP n’exclut ni Valérie Pécresse ni NKM qui appellent publiquement à voter PS dans ce cas.  Le « front républicain » n’est pas mort en 2011. Pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais existé dans l’histoire de la droite française, de Chirac à Copé en passant par Sarkozy et Juppé. Le RPR, puis l’UMP n’ont jamais appelé à voter pour la gauche au second tour. Jamais !  Ces partis savaient en revanche très bien profiter des appels de la gauche à voter pour eux en cette circonstance. Qu’à Béziers ou à Cavaillon, certains élus socialistes commencent à ignorer les appels au suicide lancés par Solférino, voilà où est le véritable tournant !

 *Photo : WITT/SIPA .00371919_000020.

Utopie, du rêve au cauchemar

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metropolis utopie cauchemard

metropolis utopie cauchemard

« Il n’y a  pas d’utopie innocente. » C’est la thèse terrible, désespérante, voire désespérée, que Frédéric Rouvillois explore dans un essai rigoureux et passionnant, Crime et utopie, une nouvelle enquête sur le nazisme. Soulignons tout d’abord le courage intellectuel de l’entreprise : dans un contexte où l’on préfère le procès en sorcellerie à l’affrontement argumenté, relire le nazisme à l’aune de la pulsion utopique ne revient-il pas à nier sa spécificité, au risque de se disqualifier par avance ? Rouvillois n’élude pas le problème. Si la mise en œuvre de son programme confère au nazisme une monstruosité unique,  l’auteur détecte dans ce programme lui-même les traits constitutifs de la pensée de ceux qui se voulaient des amis de l’humanité, amis si prévenants qu’ils prétendaient transformer non seulement la vie des hommes mais les hommes eux-mêmes. Impossible, face à cette démonstration implacable et formidablement documentée, d’ignorer l’existence de lignes de force communes au nazisme, au projet de Thomas More, inventeur du mot utopie, mais aussi à celui des doux socialistes utopistes français et anglais comme Fourier et William Morris, ou même au Platon de La République que les intellectuels nazis préféraient de loin au très raisonnable Aristote.[access capability= »lire_inedits »]

Pour Rouvillois, l’origine de toutes les catastrophes semble résider dans l’idée même de « projet », quand l’utopiste prétend réaliser son rêve généreux d’un monde débarrassé de ses vieilles contradictions : « Encore faut-il que le projet lui-même corresponde aux critères fondamentaux de l’utopie : à son rêve de maîtriser la nature, de dominer l’histoire et d’instituer la société réconciliée où l’homme nouveau connaîtra au milieu de ses semblables les joies du paradis. Or, dès que l’on soulève le légitime voile d’effroi qui le recouvre, dès que l’on met de côté (provisoirement) la monstruosité de sa mise en œuvre, c’est ainsi qu’apparaît le projet national-socialiste. » Et de fait, le nazisme a exprimé jusqu’au délire la volonté de refaire le monde en régissant les moindres détails de la vie quotidienne. L’anecdote inaugurale de Crime et utopie, sur Himmler pondant, dans les tout derniers jours du Reich, un rapport détaillé sur la nécessaire prise de conscience par les SS du problème représenté par… les mouches et les moustiques, est révélatrice de l’enferme- ment solipsiste de l’utopiste évoluant dans une réalité parallèle. L’utopie est donc nécessairement totalitaire puisqu’elle entend tout contrôler mais elle est aussi, et ce lien est rare- ment exploré, nécessairement génocidaire, dès lors qu’elle promet d’éliminer tous ceux qui s’opposent à son fantasme ou qui, tels les juifs sous le nazisme, sont intrinsèquement considérés comme des obstacles à la réalisation du projet.

Ce livre devrait interroger ceux qu’on appellera hâtivement « progressistes ». Tous ceux qui s’acharnent ces temps-ci à déconstruire le vieil homme, notamment en le délivrant de ses antiques représentations sexuées, devraient se demander si leur merveilleux projet ne s’apparente pas à l’utopie telle que Rouvillois la définit. Il semble même difficile, après une telle lecture, de croire à la possibilité de changer radicalement le monde sans aboutir à l’édification d’une cité radieuse entourée de barbelés.

C’est ici que l’on adressera une amicale objection à l’auteur. Comment peut-il, lui qui est si soucieux d’une nature humaine menacée de destruction dans l’horreur totalitaire du projet utopique, penser la permanence paradoxale de ce vieux désir, si humain justement, de construire un monde meilleur, un désir qui reste toujours aussi vif, du christianisme au communisme, malgré les échecs sanglants. Demander à cet homme-là d’abandonner toute espérance, comme Dante aux portes de l’Enfer, ou les déportés à celles d’Auschwitz, pourrait bien conduire à un autre cauchemar de notre temps : une résignation grise qui confine dangereusement au nihilisme.[/access]

Crime et utopie, une nouvelle enquête sur le nazisme, de Frédéric Rouvillois (Flammarion, 2014).

*Photo:  Metropolis, Fritz Lang

Sexisme : Najat vire sa cuti

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najat metiers risque

najat metiers risque

Avec tout le respect qu’on doit à Najat Vallaud-Belkacem, il est parfois difficile de la suivre. Depuis des mois, la ministre des Droits des femmes répète qu’il faut enseigner dès la maternelle, qu’il n’existe aucune différence entre les garçons et les filles. Elle appelle ça lutter contre les stéréotypes sexistes. Par exemple avec la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » où les petites filles sont déguisées en loups et les garçons en chaperons rouges. Au collège, à elles le rugby, à eux la couture. Comme ça, une fois adultes, ils seront puériculteurs et elles bucheronnes. Après tout, sans approuver ces ridicules inventions, je ne me plaindrai pas que les femmes puissent exercer des métiers autrefois dits « métiers d’hommes ».

Mais alors il faut être logique. Plus de travail des femmes, c’est plus d’accidents du travail des femmes. Et si elles sont bucheronnes, elles auront des accidents de bûcherons. C’est mécanique. Or notre ministre déplore que les femmes soient de plus en plus exposées aux accidents du travail : en dix ans, 20 % d’accidents en moins pour eux, 23 % de plus pour elles. Elle veut donc que la future loi sur l’égalité hommes-femmes instaure une approche sexuée de l’évaluation de l’exposition aux risques professionnels. Alors moi, je n’y comprend plus rien : soit  les hommes et les femmes c’est pareil, et alors ils sont égaux face aux risques, soit ils ne sont pas égaux face aux risques et il faut en conclure qu’ils ne sont pas pareils et arrêter d’enquiquiner les filles pour qu’elles jouent au rugby. Mais entre la conception genrée et l’approche sexuée il faut choisir.

Pour ma part, je reconnais volontiers que si je me retrouvais dans la jungle face à un tigre affamé, j’aimerais autant avoir un homme à mes côtés. C’est que nous sommes égaux en valeur et en droit, pas face à la perspective de porter un barda de 50 kilos. Inversement, des gros doigts d’homme inspirent moins confiance pour faire de la dentelle. Ces injustices criantes n’ont rien à voir avec les préjugés sexistes, la domination masculine ou les discriminations, mais avec dieu ou la nature comme on voudra. D’ailleurs domination masculine, c’est vite dit : si à la loterie de la création les hommes ont tiré la force et les femmes la ruse, qui a gagné le gros lot d’après vous ?

Passons et réjouissons-nous car Najat Vallaud-Belkacem sait désormais que nous, nous les femmes sommes de petites choses fragiles qu’il faut particulièrement protéger. Elle demande une évaluation sexuée des risques professionnels ? Chiche ! Qu’elle commence par exiger la ré-interdiction le travail de nuit des femmes qui a été libéralisé sous les présidences Mitterrand puis Chirac, alors qu’il était strictement règlementé en France depuis 1892. Intolérable discrimination, s’étranglait la Commission européenne. Oui mesdames, grâce à l’Europe et à la lutte contre le sexisme, nous avons gagné le droit de travailler à la chaîne en équipe de nuit.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00676236_000008.

Alexandre Jardin : des zèbres à la manœuvre

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alexandre jardin zebre

alexandre jardin zebre

Suite d’élection –peu importe lesquelles d’ailleurs- chacun commente par son petit bout de lorgnette les résultats de dimanche. La gauche n’a pas perdu puisqu’il s’agit d’un scrutin local, qui, c’est bien connu, ne reflète nullement l’humeur nationale. La droite a gagné –malgré la confusion ambiante- ce qui naturellement est une sanction sévère infligée à la (non) gestion menée depuis bientôt 2 ans. Le FN a gagné, même s’il ne peut briguer que de rares mairies. Et les français sont priés de prendre au sérieux cette menace pour la démocratie et les bibliothèques, donc de se ressaisir. Enfin l’abstention s’accroit, ce qui constitue un avertissement à toute la classe politique… Jusqu’ici on n’est pas trop perdu !

Le jeu de bonneteau à commencé, le marché aux sièges est ouvert, les alliances de derrière les fagots se nouent derrière les porte des QG : Nul doute que cette fois-ci tous les enseignements seront tirés de ce scrutin…selon la formule consacrée et rabâchée par chacun, sur chaque chaine, à chaque soirée électorale. On est tranquille, rien ne changera. Et si un petit jeu de chaise musicale est perçu comme inévitable, la pertinence de ce hochet laisse rêveur… On distribuera le même jeu au mêmes joueurs, seule leur donne personnelle aura changé, ce qui garantit sans doute un regard neuf –et encore plus perplexe ?- sur les choses. Et si par hasard, on ouvre un peu la porte, ce sera pour les caciques qui ont mille fois régné sans laisser de trace de leur génie dans l’histoire…. Demain peut-être !

En marge de cette petite musique malheureusement trop prévisible, quelques esprits mutins se plaisent à imaginer autre chose, autrement… C’est le cas, entre autres, d’Alexandre Jardin et  de sa bande de zèbres rayés de bleu et blanc. Ce connaisseur des mots affirme ne plus supporter d’entendre dire, penser ou promettre à longueur d’année des solutions qui ne verront jamais le jour. Le mot est lancé, son initiative ne relève pas du think-tank mais se veut un do-tank.

Son équipe veut faire appel aux potentialités et au savoir-faire de chacun pour apporter des réponses concrètes à des problèmes concrets de notre société. Chez les bleublanczèbres, on veut fédérer les individus par la joie d’agir et non par la tristesse de se plaindre. Reprendre en main un destin que les classes dirigeantes ne parviennent plus à infléchir. Résolument optimiste, l’écrivain, lui-même créateur d’une association de promotion de la lecture, est convaincu que si l’espoir ne vient plus d’en haut, il faudra bien qu’il renaisse par le bas.  Pour donner du champ à cet espoir, il s’est entouré de quinze zèbres issus du monde associatif, entrepreneurial ou de culture mutualiste, chacun muni de son expérience du concret, du vrai, du déjà « fait ».

Alliant la technologie à l’action, ils ambitionnent, à coup de buzz, de réveiller ainsi la responsabilité endormie et la vocation de « faiZeurs » de leurs concitoyens. Et ainsi libérer les mentalités du fatalisme ambiant et de la spirale de l’attente -aussi démesurée que frustrante- vis-à-vis du tout Etat.  Et de fait, l’initiative recueille des réactions très positives, qui révèlent une envie de retrousser ses manches.

Un do-tank qui évoque naturellement l’idée de la Big Society de David Cameron, soit l’implication de la société civile dans un « tiers secteur » social et éducatif.  Les esprits chagrins ne manqueront pas de rappeler les limites de ce processus constatées chez notre voisin outre-manche, ainsi que les critiques qui n’y voient qu’un emballage cadeau du désengagement massif de l’Etat de ses missions auprès des plus fragiles. Qu’importe… Les zèbres balaient les cyniques et « mal rayés » d’un revers de la main. Et s’ils ont conscience qu’à eux seuls, ils n’ont pas vocation à gouverner la France – pas plus qu’ils ne le souhaitent – c’est à une entreprise de restauration de la confiance qu’ils s’attèlent.

Leur premier acte de bravoure est de croire en leur projet.
Le deuxième, bien loin des petites cuisines électorales, sera peut-être de faire émerger de vraies forces… Il sera toujours temps, alors, de faire croître leur rôle dans l’organisation de la société.
À suivre !

*Photo: GINIES/SIPA .00666867_000005

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Bonne lecture ! (à suivre…)

Savoir oublier ce que l’on a lu et écrit

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livre pile deconstruite

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Michel Field est journaliste, romancier et animateur de radio et de télévision. Son dernier livre, Le Soldeur, vient de paraître chez Julliard.

 Causeur. Le héros de votre roman, Le Soldeur, se débarrasse de ses livres. Est-ce un acte d’émancipation ou un suicide ?

 Michel Field. C’est la question que pose mon livre : une bibliothèque constitue-t-elle le plus fidèle miroir d’une vie, ou un poids dont il faut parvenir à se délester ?  Est-elle une constante invitation aux voyages, ou une muraille qui finit par nous emprisonner ?

« Le passé n’est jamais mort, il n’est jamais passé », écrit Faulkner. Aucune citation ne s’applique mieux  à une bibliothèque constituée au fil des ans. Le narrateur du Soldeur s’interroge : comment classer les livres ? Par « genres » ? Par ordre alphabétique, chronologique, thématique, aléatoire ? Il y répond par la plus belle des idées : la bibliothèque idéale serait celle qui accueillerait les livres dans leur ordre d’apparition dans nos vies.

Ces questions hantent tout philosophe ou tout écrivain : pour pouvoir écrire, il faut avoir beaucoup lu et beaucoup appris. Mais il faut aussi savoir oublier tout ce qu’on a lu et appris.[access capability= »lire_inedits »]

Vos recommandations valent pour un homme de 60 ans. Conseilleriez-vous également à un lycéen de se détourner du passé en se passant de bibliothèque ?

 Il ne faut pas confondre l’encouragement au plaisir de lire avec l’injonction de constituer une bibliothèque. La jeune héroïne du Soldeur affirme qu’on peut comparer une bibliothèque aux volumes soigneusement rangés à un funérarium. Elle pointe du doigt l’ambivalence d’une bibliothèque : appel à la  vie et au sens (et au sens de la vie ?), mais aussi mausolée et cimetière des illusions perdues. Comme elle ne veut rien conserver, cette jeune femme donne le livre qu’elle a aimé pour le faire circuler, ce qui est aussi une manière de transmettre ! Le désir de garder les livres ou de les accumuler est très mystérieux : leur permanence et leur proximité nous rassurent, alors que nous pouvons ne jamais retourner vers eux. La bibliothèque, c’est aussi la peur du temps qui passe, l’illusion qu’on pourrait immobiliser l’instant de la lecture et le rendre permanent. Jamais je ne dirai à un jeune de constituer ou de ne pas constituer une bibliothèque. En revanche, je lui dirai de lire, lire et lire encore.

Une bibliothèque, ce ne sont pas seulement des livres posés sur des étagères. L’accumulation de nos lectures passées, présentes et futures construit une chaîne de transmission entre les générations. Mais, pour l’admettre, encore faut-il reconnaître l’autorité de nos aînés…

La transmission est en effet le thème majeur de ce roman. Mais elle n’est pas nécessairement à sens unique ! Je sais qu’à Causeur, vous n’aimez pas trop la belle formule, provocante à souhait, de Michel Serres, quand il dit en substance que si, dans le domaine du savoir, la transmission se fait du père au fils, dans les domaines de la technologie, elle se fait du fils au père. Regardez un adulte qui s’empare pour la première fois d’un objet high tech. Il va s’enfoncer dans la lecture du mode d’emploi, tétanisé, avant d’oser appuyer sur la moindre touche ! En l’occurrence, son « savoir » devient ici un obstacle. L’enfant va expérimenter à l’aveugle, sans crainte de se tromper, et va peu à peu rectifier sa pratique, illustrant ce que Bachelard disait de la vérité scientifique : un long processus d’erreurs rectifiées. Et dans le domaine du savoir lui-même, les voies de la transmission sont variées. Un maître peut évidemment jouer un grand rôle, mais ce n’est pas toujours nécessaire. (J’attends le déluge de réactions indignées de vos lecteurs !)

Et les nôtres ! Nul ne conteste le droit des enfants à transmettre certaines compétences à leurs parents. Mais cela ne change rien à la crise de la transmission « traditionnelle », des adultes vers les jeunes. Au fond, n’est-ce pas là ce qui vous sépare d’Alain Finkielkraut, indécrottablement pessimiste à vos yeux ?

L’affectueuse divergence que j’éprouve avec Alain Finkielkraut depuis sa Défaite de la pensée (1987, ça ne date donc pas d’hier !) tient au systématisme de sa posture : reconstruction mythique d’un passé et vision d’un présent qui n’est que déperdition et perte. Une métaphysique de chute. Chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel. Et c’est sans doute vrai ! L’élève de khâgne que j’ai pu être ne savait déjà plus parler le grec ancien comme son professeur (le génial Gorini  Condorcet !). Les livres d’histoire de l’éducation sont remplis de cris d’alarme d’instituteurs de la fin du XIXe siècle qui se lamentent (déjà !) sur la baisse du niveau, la perte des acquis fondamentaux ou des règles de civilité.

C’est peut-être monotone ou déprimant, mais c’est la vérité : le niveau baisse !

Peut-être, mais de chaque génération émergent aussi de nouveaux savoirs, des domaines inédits de création ou d’expression, de nouveaux langages. Pourquoi ne pas penser cette contradiction féconde plutôt que mortifère ? Pourquoi faire porter aux jeunes gens le poids de ce pessimisme ombrageux au lieu de les accompagner dans leur découverte, accepter d’apprendre d’eux ? Quand ils voudront en savoir plus, ils se tourneront forcément vers nous, un moment, comme nous l’avons fait avec nos aînés. Au fond, si je voulais répondre par une boutade, je dirais que, moi aussi, j’ai tendance à la nostalgie, c’est une question d’âge ! Par exemple j’ai la nostalgie de l’apparition sur la scène éditoriale, joyeuse et subversive, d’un certain Alain Finkielkraut (avec Pascal Bruckner) et de son Nouveau Désordre amoureux (1977 !!!!!). Alors oui, là, j’approuve : c’était vraiment mieux avant ![/access]

*Photo:VARLEY/SIPAUSA/SIPA.SIPAUSA30084062_000002

Poutine me fait peur…

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POUTINE RUSSIE ukraine

POUTINE RUSSIE ukraine

Il est grand temps de dénoncer haut et fort Vladimir Poutine. D’abord sur le plan économique. Car qu’a-t-il fait depuis 15 ans, concrètement ? Le pouvoir d’achat des Russes : il a doublé. L’inflation : passée de 100 % à presque rien. La balance commerciale : largement redressée et désormais excédentaire. Le taux d’emploi : en très forte hausse. La dette publique : passée de 90 % du PIB à 10 %. La pauvreté : divisée par 2. Bref, les chiffres parlent d’eux-mêmes : un échec lamentable.

Au niveau politique : des élections régulières, de gros succès électoraux – bien loin de la situation de nos alliés en Chine ou en Arabie Saoudite. Évidemment, sa côte de popularité n’est jamais descendue sous les 65 % d’opinions positives, et elle est remontée à 80 % actuellement – tout ceci étant prévisible vu les chiffres économiques catastrophiques précédemment avancés. D’ailleurs, on se rend bien compte que les chiffres sont évidemment truqués, Obama plafonnant à 40 %, Hollande étant descendu à 15 %, et le taux d’approbation du Congrès américain venant de réussir l’exploit d’atteindre un seul chiffre, avec 9 % de satisfaction des Américains.

Mais c’est au niveau géopolitique que le pire est à craindre. Car que prône M. Poutine ? Des référendums ! Pour demander leur avis aux gens ! Non mais, sérieusement, jusqu’à quand allons-nous tolérer ceci en Europe ?

Faisons bien attention aux conséquences de notre pusillanimité : si nous laissons des référendums se développer en Europe, cela en sera fini de la marche vers le « Progrès Européen ». Terminé les traités budgétaires. Fini l’austérité pour complaire aux marchés financiers. Plus d’augmentation de l’âge des retraites jusqu’à 69 ans. Personne n’acceptera de saigner la Grèce pour rembourser des hedge-funds vampires. Personne n’élira Hermann Van Rompuy Président du Praesidium Européen.

De même, si nous faisons un référendum au Royaume-Uni, il est clair que ce pays quittera rapidement l’Union. Comme le feront pas mal d’autres pays si nous demandons leur avis aux citoyens.

Et quel peuple acceptera de voter pour l’accord d’association UE/Ukraine signé le 21 mars dernier, qui met désormais les entreprises européennes en concurrence avec le pays le plus pauvre d’Europe, où le salaire minimal est de 100 € par mois ? Aucun peuple sensé ne l’acceptera – craignant évidemment le chômage. Il faut donc bannir le référendum et laisser Bruxelles décider.

Mais là où apparaît clairement la perfidie du président russe, c’est que, non seulement il fait voter les habitants de Crimée sur leur avenir pour la première fois, mais en plus, alors que, essentiellement Russes, ils ont logiquement demandé leur rattachement à la Russie à une écrasante majorité, incontestable, eh bien il les écoute et il répond à leur demande ! Imagine-t-on ceci en Europe ? Mais nous n’aurions jamais pu signer le traité de Lisbonne si on avait accepté la demande des Français de 2005.

Alors que, dans cette affaire, la solution était tellement simple – et nous l’aurions surement appliquée si des ministres russes avaient alimenté des manifestations populaires pro-russes au Canada, puis avaient surtout fomenté un coup d’État avec des néonazis qui auraient interdit le français au Québec.

Il fallait donc punir très fortement Poutine (la punition étant désormais un axe central en Diplomatie), renvoyer la Crimée dans le giron du gouvernement putschiste ukrainien non élu, puis envoyer des chars ukrainiens noyer dans le sang le soulèvement qu’il n’y aurait pas manqué d’avoir envers un gouvernement comportant un tiers de néonazis russophobes assumés[1. Dénoncés par la Knesset ou le Congrès Juif Mondial, et ré-inhumant régulièrement des Waffen-SS avec les honneurs militaires par exemple.] et soutenu par un Occident cynique comme jamais. Là, au moins, dans un scénario à la yougoslave, l’UE sait agir : tweets, discours enflammés, résolutions, condamnations, envois d’observateurs et de Bernard-Henri Lévy, puis d’enquêteurs, puis de médecins légistes, saisie de la Cour pénale internationale, etc.

Mais au lieu de cela, Poutine à tout gâché, et le peuple de Crimée a fêté dans la liesse populaire son rattachement à la Russie. Et le peuple de Kiev a manifesté sa révolte le 23 mars, l’ampleur de la manifestation phénoménale de 5 000 personnes montrant bien le caractère totalement illégitime de la chose pour les Ukrainiens – tout comme le fait qu’à peine 20 % des militaires ukrainiens en Crimée aient obéi à l’ordre de rentrer au pays…

Tout ceci est donc désolant, c’est à désespérer du « rêve européen »… Et comme nous ne savons pas jusqu’où ira Poutine, il nous faut donc surtout nous armer de lucidité !

L’art de battre sa maîtresse

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amour courtois gants

amour courtois gants
Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.

« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne.»

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
– position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
– Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
– Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00596303_000001

Malaise dans la filiation

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manif pour tous

manif pour tous

Selon un sondage récent (Le Parisien du 23 février), si 61 % des Français sont favorables au mariage homosexuel, ils ne sont plus que 39 %  à accepter l’idée de la PMA pour les couples de même sexe. Quant à la GPA, la question n’a même pas été posée. Ce résultat, qui peut s’interpréter de différentes manières, montre que la filiation et son éventuelle réforme constituent assurément un sujet qui mérite une réflexion approfondie. Nous n’allons pas nous désoler ici de ce que la grande majorité des Français serait devenue réactionnaire, laissant cette opinion à l’avant-garde « progressiste » qui ne voit dans cette affaire qu’un enjeu politique. Non ! Nous nous demanderons pourquoi ce peuple qui a admis, majoritairement de bonne grâce, les plus récentes transformations « sociétales » veut, sur ce point, faire entendre un refus catégorique. À l’évidence, il ne s’agit ni d’homophobie ni d’incapacité à accepter l’égalité.

L’homophobie, qui anime bel et bien une minorité d’activistes, est l’une des formes que peut prendre le refus d’un mode de jouissance que l’on ne partage pas et que l’on ne comprend pas. Il arrive malheureusement que ce refus s’exprime de façon violente, comme c’est aussi le cas dans les violences conjugales, les conflits entre populations de religions ou de mœurs différentes, etc. Le plus souvent, il signifie : quiconque ne jouit pas comme moi doit être entravé, censuré ou interdit.[access capability= »lire_inedits »]

L’égalité, chacun en admet la nécessité dans nos démocraties. Cependant, au moment même où on la garantit et où on l’élargit par la loi, il est loisible d’observer que les discriminations et la ségrégation vont en s’accélérant. La raison est à rechercher du côté du « narcissisme de la  petite différence » qui pousse l’individu à affirmer sa singularité quand il est confronté au risque de sa disparition dans une forme ou une autre de dissolution de son « moi ». Mais cette affirmation de la petite différence entre à son tour en conflit avec l’aspiration à se fondre dans un grand TOUT INDIFFÉRENCIÉ. Le communautarisme est hélas l’un des meilleurs moyens de résoudre cette contradiction, dès lors qu’il permet d’être à la fois semblable et différent.

Il faut comprendre cependant que ce conflit tourmente les hommes et les femmes depuis la nuit des temps et que c’est pour le surmonter qu’ils ont établi des règles et des institutions permettant à chacun de prendre acte, non seulement de son origine, mais aussi, serait-ce de façon incomplète, des origines de ceux qui lui ont donné la vie. Cette « invention » des origines explique pourquoi les humains vivants accordent une place importante au culte des humains morts. L’éternité, pour un homme, ce n’est pas l’avenir qu’il ne cesse de vouloir maîtriser, c’est avant tout le plus lointain passé dont il est le fruit. Ce pourquoi le poète Maeterlinck pouvait écrire : « Les enfants nous apportent les dernières nouvelles de l’éternité. »

L’éternité est donc affaire de transmission, et qui dit « transmission » se doit de penser à ce qui pourrait l’empêcher. D’autant que « la vie comme elle va » s’en charge bien assez, en s’ingéniant à gripper ses rouages par la guerre, la maladie physique ou mentale, les catastrophes naturelles ou pas, les secrets de famille ou les mensonges individuels ou d’État, etc.

Bien sûr, on pourrait se déclarer indifférent à ce qui, en dernière analyse, s’avère une chimère pour l’homme de foi religieuse, mais voilà, il se trouve que nous sommes des êtres parlants. Que nous le voulions ou pas, la langue que nous parlons est un morceau d’éternité qui nous façonne à notre insu, et cette langue charrie les mots de notre généalogie, au point d’ailleurs que quand, par accident, elle ne le fait pas, nous en sommes handicapés ou blessés. Toutes les tentatives historiques de « faire du passé table rase » ont été des échecs cuisants quand on les examine sur un temps historique long. Ce qu’une révolution promet d’éradiquer au nom du progrès fait invariablement retour, en particulier quand il s’agit de couper les hommes de leurs racines culturelles, voire fantasmagoriques. Et de même que, chez le névrosé, on observe le retour du refoulé, cela est symptomatique dans la civilisation. Il suffit presque, pour s’en convaincre, de lire et relire la fameuse Lettre au père de Franz Kafka ou, sur le plan collectif, n’importe quelle histoire récente de la Russie où l’on assiste au retour des hiérarques de la religion orthodoxe.

Pour mieux saisir pourquoi il en est ainsi, il n’est pas vain de faire une rapide incursion du côté des pathologies de la mémoire. De quoi souffrent les amnésiques ? Après tout, qui ne rêverait de finir sa vie en étant délesté d’un passé encombrant ou de liens affectifs qui, souvent, ne le sont pas moins ? L’expérience clinique enseigne pourtant que, dans nos moments d’amnésie, nous souffrons de ne pas nous souvenir de l’avenir. L’amnésie pathologique nous prive de nos projets les plus immédiats : que suis-je venu faire dans cette pièce ? Que dois-je faire demain ? Où ai-je mis les clés de la voiture qui me serviront le week-end prochain pour rejoindre mes proches ?

De cela, je ne déduis aucune conclusion. Juste une question : au lieu de dénoncer une résistance collective au changement, ne faudrait-il pas entendre l’angoisse sourde née du sentiment qu’on organise et légalise à marche forcée une rupture dans les structures élémentaires de la parenté, cette charpente symbolique et invisible de l’humanité ? N’y a-t-il pas des raisons d’avoir peur que le langage devienne incapable de rendre compte de ces structures, si elles sont déconnectées des histoires singulières et collectives?

Il n’est pas question de revendiquer la perpétuation d’un ordre patriarcal qui a fait son temps, ni de s’inscrire dans je ne sais quelle tradition religieuse que l’on peut tenir pour obsolète au regard des possibilités offertes par la science. Il s’agit seulement d’entendre ce que la majorité perçoit comme un signal d’alarme. Le grand historien Gershom Scholem, dans un autre contexte, écrivait : « Un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent. Le langage est nom. C’est dans le nom qu’est enfouie la puissance du langage. C’est en lui qu’est scellé l’abîme qu’il renferme. » En effet, nous ne pouvons user à notre guise, par décret, des fonctions du nom pour forger n’importe quelle fiction au prétexte qu’elle serait en adéquation avec nos convictions égalitaristes. Il y a des hommes, il y a des femmes : c’est un fait. Ni les uns ni les autres ne savent en quoi consistent leurs différences, mais ils se savent différents ; c’est un aspect de leur réel au même titre que la différence entre la vie et la mort. L’ordre dit « patriarcal » n’a rien à faire dans cette histoire, et ce n’est pas en répétant mécaniquement le récit idéologisé de son recul que l’on fera avancer la réflexion. La psychanalyse n’a pas attendu ce siècle pour « déconstruire » la fonction paternelle, mais elle l’a fait en dénonçant la confusion entre la figure du père et celle du maître. Le tyran domestique n’est pas un super-père, c’est un petit maître. En finir avec les avantages auxquels s’accrochent les derniers représentants de l’espèce (patriarcale) n’implique aucunement de détruire les places respectives que le langage reconnaît aux hommes et aux femmes, prenant ainsi acte du fait que le corps est le lieu d’où s’originent nos mots.

Il ne s’agit pas non plus de soutenir, contre tout réalisme, qu’un enfant a besoin de la complémentarité que lui offriraient un père et une mère. C’est même le contraire qu’il faudrait faire valoir. Les enfants se construisent en affrontant la réalité d’une impossible et insaisissable dysharmonie créatrice entre les sexes ; l’harmonie pouvant dans bien des cas s’avérer mensonge catastrophique. Cela étant, prétendre qu’un enfant élevé par deux parents de même sexe ne pourra ignorer la différence des sexes parce qu’il la rencontrera partout ailleurs, dans la rue, à la télé, chez ses amis, c’est oublier que la différence qui importe dans son développement psychique est celle qui a présidé à sa conception, celle du désir de ces deux, momentanément unis bien qu’incompatibles, ces deux dont les mots qu’ils répercutent, sans savoir ce qu’ils disent ou ce qu’ils taisent, recèlent ce qui s’est transmis – ou pas.

En ce sens, il est fort curieux que les mêmes qui s’emploient aujourd’hui à « déconstruire les stéréotypes » dans lesquels nos langues guident nos conduites soient ceux qui s’autorisent à énoncer un savoir de vérité sur ce qui définirait un homme et une femme et, du même coup, sur ce que ne doivent plus être un père (réduit à la fonction tierce) et une mère (réduite à la fonction reproductrice dans l’hypothèse de la GPA par exemple). S’il est bien un domaine où l’on devrait laisser chacun s’arranger comme il le peut sans que les lois politiques s’en mêlent, c’est bien celui-là.

Il en est toujours allé ainsi. Chaque homme et chaque femme tente de se construire avec les matériaux qu’il ou elle trouve dans le réel, dans les fictions, dans l’art, et dans ses fantasmes. Ces matériaux sont le plus souvent rejetés par les sociétés, condamnant les humains à une forme d’hypocrisie adaptatrice sur laquelle les civilisations vivotent jusqu’au moment où elles s’effondrent. C’est pourquoi, comme le disait récemment Lévi-Strauss, seul l’usage dira ce qui est compatible avec la perpétuation de la vie. L’usage, pas le Parlement, fût-il élu démocratiquement.

Raison pour laquelle il semble évident qu’il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours. En attendant, il n’est pas interdit de s’en soucier, quoi qu’en pensent les nostalgiques du « sens de l’Histoire » dont les longues-vues ne voient que le progrès et jamais les régressions.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/SIPA. 00657024_000011

Selfiesez-vous !

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Nicolas Sarkozy a essayé de passer pour une victime, simplement parce qu’il est placé sous écoutes dans tous les moments et lieux de sa vie privée, et que ces enregistrements lâchés par bribes permettent à la presse héritière de l’Incorruptible de faire de sa vie quotidienne un feuilleton populaire ininterrompu.

Cette situation, c’est tout de même presque rien, comparé à l’histoire que raconte le film The Truman show. Son héros, Truman Burbank, est à son insu la star d’une télé-réalité. Depuis sa naissance, son monde n’est qu’un gigantesque plateau de tournage, tous ceux qui l’entourent sont des acteurs, lui seul ignore la réalité.

Or, tout nous laisse penser que Carla et les autres personnes avec lesquelles Sarkozy bavarde sont  réelles, comme sont heureusement très réels tous ceux qui le haïssent.

Pas vous ? Ah bon !

Pas de quoi flipper, donc.

Mais ce que Sarkozy ignorait en se plaignant dans les colonnes du Figaro, et sans hésiter à tomber dans l’anticommunisme le plus viscéralement cinéphilique, c’est que sa tribune produirait un effet paradoxal.

Avant d’y venir, à cet effet, je voudrais m‘adresser en privé aux téléspectateurs qui se souviennent de la série Ally McBeal. Dans l’un de ses épisodes les plus jubilatoires, une employée faisait un procès à son patron pour ne pas l’avoir harcelée sexuellement, et pour l’avoir ainsi privée de la promotion canapé dont d’autres employées avaient bénéficié.

Hé bien, la plainte de Sarkozy a suscité la même jalousie.

« Quoi, je n’intéresse personne ? On ne m’écoute pas ? On ne me publie pas ? C’est donc comme d’habitude, tout pour Sarko, et rien pour moi ? »

La parade a été vite trouvée. Je veux parler des selfies dans l’isoloir.

En ce dimanche électoral, l’isoloir a été vécu comme une exclusion symbolique de la scène publique, quatre murs symboliques de la honte, et de nombreux électeurs se sont pris en photo leur bulletin de vote à la main. Ces aveux publics seront ainsi susceptibles de la plus grande diffusion.

Andy Warhol avait vu plus juste que juste quand il prédisait que dans son futur, qu’est notre présent, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité.

C’est vrai, quoi, chacun a bien le droit de n’avoir plus d’intimité et d’isoloir, nulle part et jamais.

Parce qu’il n’y a pas que Sarko qui soit intéressant, sans blague !

Vous êtes lassés d’attendre d’être mis sous écoutes, enregistré et publié à votre insu et à votre corps défendant ? Exposez-vous vous-mêmes.

Little brothers de tous les pays, selfiesez-vous !

Non, le front républicain n’a jamais existé !

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juppe chirac fn ps

juppe chirac fn ps

« Ah ! Ce ni-ni de l’UMP ! Ce n’est pas du temps de Chirac et Juppé qu’on aurait vu ça !  » Voilà l’antienne qu’on répète sans cesse de rédaction en studio, et de Twitter en plateau de télé. Et pourtant, il ne s’agit là que d’une calembredaine. Car ce « ni PS ni FN » que l’UMP érige en règle n’est pas une nouveauté. Chirac et Juppé ne peuvent pas désapprouver cette stratégie puisqu’ils en sont les concepteurs.

Il se trouve que je suis un témoin privilégié de cette vieille histoire, adhérent au RPR de 1988 à 1998, notamment pendant la période où Jacques Chirac et Alain Juppé dirigeaient le RPR, l’un à sa présidence et l’autre au secrétariat général (1988-1995). Lors des deux premières années de mandat à l’Elysée du premier, le second cumula la fonction de Premier ministre avec la direction du premier parti de la majorité (avec le succès que l’on sait, soit dit en passant…). Pendant ces années la règle, intangible, était de renvoyer dos à dos gauche et FN en cas de second tour. De désistement au nom d’un front républicain, il ne fut jamais question. Je m’en souviens car, jeune militant, je le regrettais et je m’en étais même étonné un soir de comité départemental alors que la consigne était de ne pas choisir entre un candidat du MDC (le parti de Jean-Pierre Chevènement) et un candidat lepéniste. Alors que mes accointances séguinistes s’accompagnaient déjà d’une admiration pour le Che, j’enrageais que le mouvement gaulliste ne fasse pas un choix authentiquement républicain. Peine perdue. Et on ne plaisantait pas avec cette règle, à l’époque. Passe encore de se faire engueuler dans l’entre-soi d’un comité départemental. Le clamer à l’extérieur aurait été beaucoup plus dangereux. Alain Juppé, ce sage, qu’on pare aujourd’hui des atours d’un gaullisme orthodoxe (j’en ris encore !) ne plaisantait pas avec la règle. En juin 1990, Alain Carignon en fit les frais. Chef du courant VIE au côté de Michel Noir, il appela à voter socialiste à l’occasion du second tour d’une cantonale partielle à Villeurbanne. Comme le montre une vidéo de l’INA, il fit alors l’objet d’une procédure d’exclusion lancée par le maire actuel de Bordeaux. Ecoutez bien son propos sur la vidéo en question. Ils rappellent presque au mot près ceux utilisés par Copé et Guillaume Peltier, lesquels leur valent une volée d’indignation.

C’est à l’occasion des régionales de 1998, alors que Philippe Séguin avait succédé à Juppé à la présidence du RPR, que ce principe a subi quelques remous. Six présidents de région UDF (avec des colistiers RPR) ayant accepté de se faire élire avec les voix des conseillers régionaux FN, Jacques Chirac condamna et les six fauteurs de trouble démissionnèrent les uns après les autres. Mais il était alors seulement question de ne pas être l’otage du FN, jamais de créer un front anti-frontiste.  C’est dans ma Franche-Comté natale qu’on vit en revanche une amorce de front républicain. Gauche et droite ayant le même nombre de conseillers, un accord fut scellé entre Jean-François Humbert (RPR-UDF) et Pierre Moscovici (PS). Les socialistes acceptèrent de laisser Humbert à la présidence en échange de moyens substantiels accordés à l’opposition régionale. Là encore, on peut juste parler d’un accord technique destiné à éviter de confier la présidence au doyen d’âge issu de la droite. Cet accord, peu médiatisé au niveau national, fut imité quelques mois plus tard en Rhône-Alpes, sous le regard de plus nombreux projecteurs, avec l’élection d’Anne-Marie Comparini (UDF), beaucoup plus prompte qu’Humbert à accepter le soutien socialiste. Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy firent tout pour l’empêcher, préférant la solution du doyen d’âge, mais Lyon tint bon. Ces accords techniques réalisés dans le cadre d’une assemblée régionale constituent des exemples bien marginaux et ne peuvent, à l’évidence, pas être considérés comme des « fronts républicains » au sens où on l’entend aujourd’hui, d’autant qu’ils bénéficient à chaque fois à la droite et qu’on ne peut absolument pas préjuger que le RPR et l’UDF auraient accordé la réciproque si le doyen d’âge avait été socialiste.

Quatre ans plus tard, à l’occasion de la présidentielle, c’est encore Jacques Chirac qui va bénéficier de l’appui du PS et de tout le reste de la gauche au second tour. Ce n’est pas nouveau : la gauche appelait déjà à voter contre l’extrême droite avant 2002, même consciente que c’était unilatéral.  Chirac, malin, joue le rôle de « Père de la Nation contre l’extrême droite » après avoir fait une campagne de premier tour axée sur le thème de l’insécurité que n’aurait pas reniée le Sarko buissonnien. Et il efface d’un coup toutes les années 90 où il avait imposé le ni-ni. Très fort. Au cours des années suivantes, aucune occasion ne lui sera donnée de renvoyer l’ascenseur puisque le FN, affaibli localement, ne sera jamais en position d’obliger la nouvelle UMP à se positionner. L’aurait-il renvoyé ? Le doute est permis.

Ce n’est qu’en 2011, lors des élections cantonales, que la question se pose à nouveau. Sarkozy à l’Elysée et Copé au secrétariat général de l’UMP choisissent de faire ce qu’ils ont toujours fait, et qu’ils ont appris de Chirac et Juppé : ni FN ni PS au deuxième tour. Et la presse moutonnière de dénoncer un revirement qui n’existe pas. Cette presse sera d’autant plus injuste que Copé s’avère plus coulant que ses devanciers. Alors que Juppé avait démis Carignon, le secrétaire général de l’UMP n’exclut ni Valérie Pécresse ni NKM qui appellent publiquement à voter PS dans ce cas.  Le « front républicain » n’est pas mort en 2011. Pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais existé dans l’histoire de la droite française, de Chirac à Copé en passant par Sarkozy et Juppé. Le RPR, puis l’UMP n’ont jamais appelé à voter pour la gauche au second tour. Jamais !  Ces partis savaient en revanche très bien profiter des appels de la gauche à voter pour eux en cette circonstance. Qu’à Béziers ou à Cavaillon, certains élus socialistes commencent à ignorer les appels au suicide lancés par Solférino, voilà où est le véritable tournant !

 *Photo : WITT/SIPA .00371919_000020.