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La droite la plus bête du monde
En France, la gauche a une chance exceptionnelle. Il lui suffit de l’être pour avoir raison. Même quand elle se prend une rouste dans les urnes. Parce que chez nous, c’est elle qui décide, c’est comme ça. Ces jours-ci par exemple, elle prend à nouveau ses responsabilités dans ce qu’elle appelle la « recomposition de la droite ». Normal, puisque celle-ci a gagné partout, il est grand temps qu’elle se recompose. Mais elle ne saurait y parvenir seule, la pauvre.
La droite française est toujours « la plus bête du monde » (© Guy Mollet). Et elle le prouve à la moindre occasion. Au lieu de se réjouir de son éclatante victoire aux municipales, et d’en profiter pour se choisir un chef digne de ce nom (pas Copé, quoi), elle poursuit gaiement sa décomposition. Et ce faisant, elle laisse encore une fois la gauche lui montrer la voie… vers sa prochaine défaite électorale.
Car n’en doutons pas, le plus grand défi de la droite, dans cette Vème République inventée pour elle, reste encore et toujours de réussir l’exploit de perdre une élection. Pour ce faire, la gauche, elle, n’est jamais à court d’idées. Et d’abord la gauche au pouvoir, bien au-dessus des élus locaux administrant leurs 36 000 clochers, c’est-à-dire les vieux médias de gauche et leurs patrons milliardaires.
Pour donner une chance à la droite de perdre, ils ont déjà pensé à tout. Le meilleur scénario leur semblait jusqu’à présent de tout miser sur Sarkozy. Déjà multidiabolisé, politiquement carbonisé par cinq ans de gestion d’une crise inédite, il était sans conteste le parfait candidat à battre. Il suffisait donc de l’attaquer quotidiennement, sur tous les fronts, obligeant les braves électeurs de droite à le défendre, pour le présenter comme leur champion. Et le convaincre de revenir.
Mais avec la déculottée historique du PS aux municipales, de nouvelles opportunités de « recomposition » encore plus certainement fatales à la droite se sont fait jour. Au premier rang desquelles le score inespéré d’Alain Juppé dans sa petite bourgade de bord de mer. Tout le monde avait oublié celui que la gauche a toujours aimé que la droite appelle « le meilleur d’entre nous », mais l’occasion était trop belle de le rappeler aux affaires. À grands coups de « unes » de journaux, les flatteurs se sont mis à l’ouvrage.
Résultat : si le plan se déroule sans accroc, François Fillon devrait être relégué au rang de petit outsider inoffensif sous peu, et Henri Guaino continuer d’amuser la galerie sans se laisser pousser plus de velléités. Quant à Jean-François Copé, inutile de l’aider à se désintégrer. Le Maire ? Wauquiez ? Qui c’est ? Non, le peuple de droite n’aura plus le choix qu’entre un ancien président et un ancien premier ministre connus pour avoir su offrir ses plus belles mobilisations à la gauche, contre eux.
Avec le concours larmoyant d’un perdant patenté comme François Bayrou, redevenu le caillou des Pyrénées idéal à glisser dans la chaussure de ses futurs ex alliés, on voit à peu près où tout cela est censé nous mener. Sauf si on est un responsable politique de droite, bien sûr, convaincu d’avoir repris les commandes du pays sous prétexte de vague bleue printanière. « Victoire, victoire ! » La gauche française reste au pouvoir.
*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000002.
Plaidoyer pour une humanité humaine
Chantal Delsol, de l’Institut, est philosophe et catholique : elle ne nie pas cette seconde détermination, et pourtant il serait vain de lire dans son œuvre un essai de théologie ou même de philosophie chrétienne, au sens qu’Étienne Gilson avait conféré, dans les années 1930, à cette possibilité de recherche de la vérité. Quand Delsol parle de « pierres d’angle », titre de son dernier ouvrage, qu’elle éclaire immédiatement d’un « À quoi tenons-nous ? » lapidaire, elle ne se prend donc nulle- ment pour le Chateaubriand du Génie du christianisme. Au contraire, elle met immédiatement en garde son lecteur contre deux tentations : considérer la modernité comme un monde clos sur soi-même, d’une part, et rêver au retour d’une introuvable « chrétienté » idéale de l’autre. Elle laisse volontiers les morts enterrer les morts, et le passé retrouver sa place évidente : celle du temps qui ne reviendra plus.
Ces « pierres d’angle », Delsol les définit comme « ce dont nous ne voulons pas nous débarrasser, au-delà de notre relativisme ». Elles ont été posées par d’autres, avant nous et pour nous : en conséquence, elles fondent une civilisation : la nôtre.[access capability= »lire_inedits »] Delsol prend acte de l’échec de deux dogmatiques, qui pensaient sincèrement se justifier par elles-mêmes, la judéo-chrétienne et la moderne. Mais paradoxalement, elle les considère comme incontournables dès lors qu’elles sont apparues : « Ces principes fondateurs ne sont pas, en soi, légitimables par le raisonnement. Des croyances les portent », dit-elle, et pourtant ils constituent notre socle. Les refuser reviendrait à accepter l’écroulement total de notre weltanschauung, ce qui nous mènerait soit au chaos, soit au monde régi par la tradition qui nous serait inhabitable.
Ces « pierres d’angle », que seul l’Occident a adoptées comme fondations − ce qui ne permet cependant pas, selon elle, de conclure à sa supériorité sur le reste du monde − sont l’inaliénable dignité humaine, la recherche de la vérité, l’idée de progrès et la liberté de conscience. Refusant l’apologétique, Delsol ne s’attarde pas à démontrer ce qu’elle tient pour des évidences, se contentant de les illustrer par des exemples, comme le refus de l’« exposition » de l’enfant à la naissance[1. Typique des sociétés antiques, ce rituel autorisait le père à refuser un enfant à la naissance, soit qu’il le jugeât difforme, soit qu’il en eût trop, soit que son sexe lui déplût. L’enfant était en général abandonné à la charité publique.], que l’on doit au judaïsme et au christianisme. Elle vise surtout le mouvement rétrograde de la « modernité tardive » qui, oublieuse des motifs de la tradition dont elle hérite, retourne ces principes contre eux-mêmes : ainsi de la « dignité humaine » qui sert maintenant à légitimer le droit à mourir, quand elle était à l’origine attachée, de manière non négociable, à la personne en elle-même, interdisant à la société de décider du sort d’une vie, comme en témoigne l’abolition de la peine de mort. Plaidant pour un « relativisme relatif », elle fait continûment appel au paradoxe d’une raison qui se représente à elle-même comme une transcendance, non démontrable par définition : « Le souci de transcendance est l’honneur de l’Europe », écrit-elle. Par où elle rejoint Pascal, qui tenait qu’il existe deux excès : « Exclure la raison, n’ad- mettre que la raison. »
Le malheur de ce raisonnement, qui se fonde in fine − et Delsol l’écrit explicitement − sur l’espérance, est qu’il exige de l’humanité contemporaine l’accès à une raison supérieure qui lui fasse redécouvrir l’humilité de ses origines, ou au moins la conscience qu’elle court à la catastrophe. Or, tant que le boomerang n’est pas encore revenu lui cogner dans les tempes, on peut plutôt parier sur la propension de l’humain à s’aveugler sur l’histoire qu’il fait.[/access]
Chantal Delsol, Les Pierres d’angle : À quoi tenons-nous ? Cerf, janvier 2014.
*Photo : BALTEL/SIPA. 00656862_000020.
NKM : la révolution s’habille en Prada
Qui a dit que le peuple ne comptait plus ? En période électorale, bien sûr, il est à nouveau au centre de toutes les attentions, il a droit à tous les égards. Jean-Jacques Rousseau le remarquait déjà du temps où les Lumières pré-révolutionnaires prenaient pour modèle l’Angleterre libérale : le peuple est roi durant les élections avant de retomber en esclavage en attendant la prochaine échéance. Le grand rite électoral a indéniablement plus d’un point commun avec le carnaval des temps médiévaux. Pendant quelques heures, on joue à renverser le pouvoir et les puissants s’amusent à faire croire qu’ils se soumettent à la volonté des humbles. Oui mais voilà, le problème c’est que le peuple n’a pas de parole, il parle à travers mille voix, récrimine, se récrie, et ceux qui veulent le séduire sont prêts à enfourcher des tonneaux, à charger des épouvantails et à se grimer de toutes les manières pour le séduire. Mais l’agitation finit par retomber et tout finit par revenir à la normale sous le règne des anciens ou des nouveaux représentants que le carnaval a fait acclamer.
Nathalie Kosciusko-Morizet a montré qu’elle pensait beaucoup au peuple, jusqu’à en faire l’acteur principal de sa victoire, fièrement revendiquée après le premier tour (en politique, tant qu’on n’a pas officiellement perdu, on est toujours potentiellement vainqueur…). L’égérie préraphaélite de la droite moderne et décomplexée a eu le verbe rebelle et belliqueux au soir de l’annonce des résultats du premier tour en appelant le « peuple de Paris libre » à « l’insurrection démocratique », rien moins. « Le peuple de Paris, fidèle à sa tradition libre et rebelle, a fait mentir les pronostics ». Mazette. Serait-il temps de ressortir les fusils de leurs vitrines au musée des Invalides pour bouter les socialistes hors de la mairie de Paris ? Apparemment, le peuple de Paris libre et rebelle a si bien entendu le message qu’il a décidé de prendre les devants en déboulant sur scène pendant l’allocution de Nathalie Kosciusko-Morizet perturbée par l’intervention intempestive d’un ou deux chômeurs et intermittents mal élevés. Anne Hidalgo qui appelait, sur les affiches électorales d’union avec le Front de Gauche, à « arracher Paris aux spéculateurs » s’est vue d’ailleurs quelque peu chahutée elle aussi par des intermittents décidément très remontés en fin de soirée.
Très investie dans son rôle de pasionaria de l’alternance démocratique, NKM a trouvé dans son discours de premier tour des accents guerriers qui rappelaient un autre discours de premier tour : c’était il y a douze ans, au soir du 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, tombeur de Lionel Jospin et qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle donnait du vibrato populiste pour rendre hommage à tous « les obscurs, les sans-grades, les métallos » qu’il appelait à rassembler leurs voix pour le soutenir. Arrivée en tête du premier tour des élections municipales 2014 à Paris, NKM est loin bien sûr de créer la surprise comme le leader du Front National en 2002. Les enjeux et les personnalités ne sont pas les mêmes, bien entendu, et l’avance de NKM est mince, sinon contestée. Il est intéressant cependant de constater à quel point le positionnement anti-système a pu devenir un élément de langage aussi banal que le déjà défunt front républicain. En plus d’un petit emprunt à la rhétorique hollandienne – « le changement est possible, il est tout proche », promet NKM – la bouillante tête de liste de l’UMP recycle le vocabulaire anti-élitiste qui fait florès tout autant sur les réseaux sociaux que dans les discours des possibles édiles du Front national ou dans la bouche des derniers prophètes de la révolution à la mode : « deux parisiens sur trois ont refusé de se plier aux ordres du pouvoir et de ses relais ». On se croirait presque chez Soral mais le maniérisme faussement décontracté accompagne cette fois la grandiloquence et le verbe haut en lieu et place des poses viriles. Le visage illuminé par un triomphalisme revanchard, NKM en appelle au « peuple, aux classes moyennes, à ceux qui travaillent », comme en son temps Jean-Marie Le Pen interpellait les métallos et les ouvriers abandonnés des partis communiste et socialiste.
Drôle d’animal politique que Nathalie Kociusko-Morizet qui partage visiblement avec Ségolène Royal le goût du travestissement et de la mise en scène. On a reproché à cette dernière de s’être grimée en Marianne et d’avoir caricaturé de façon ridicule le pauvre Delacroix, on oublie que NKM avait posé pour Paris Match, vêtue d’une sorte de toge, la chevelure tombant en cascade sur ses épaules et ses doigts fins effleurant les cordes d’une harpe. Et ce regard…Philippe Muray avait évoqué dans un article splendide le sourire de Ségolène Royal, la seule chose qui, comme le chat de Chester, continue de flotter dans l’immense vacuité et la vastitude du néant généré par la simple parole de l’éternelle candidate. NKM, quant à elle, décoche à qui veut bien la voir des sourires éclatants mais c’est derrière son regard qu’elle semble disparaître ; un regard qui projette comme un fanal l’éclat d’une ambition politique démesurée et qui veut promettre plus encore à tous ceux qui le croisent ; un regard qui se braque soudain en tous sens, presque affolé, et qui s’apaise et s’abîme, perdu en lui-même dans sa propre contemplation, tandis que la bouche souriante continue à promettre aux travailleurs, aux jeunes, aux Parisiens de leur rendre tout ce dont le pouvoir inique les a spoliés, de rétablir la justice fiscale, de redonner à Paris ses nuits blanches qu’un bandit lui a pris et de refaire de la capitale une ville où l’on « monte » pour refaire sa vie plutôt qu’une triste métropole muséifiée que l’on quitte pour aller respirer ailleurs un air plus sain.
Il n’y a rien de surprenant dans les arguments avancés par NKM, dans ses promesses, ses appels à l’union et au peuple. Sa tonalité exagérément guerrière contraste cependant avec l’image extrêmement lisse et travaillée de l’adversaire d’Anne Hidalgo et donne à l’affrontement parisien une irréalité soudaine. Alors que le pays tremble de voir le Front National s’emparer des mairies et venir menacer jusqu’à Martine Aubry en son fief, à Paris, chez NKM mais aussi chez Anne Hidalgo, on pastiche le discours populiste avec élégance, on vitupère avec nonchalance, on harangue avec sensualité et l’on entrecroise les sourires comme des sabres. Après la guerre à la finance de François Hollande qui a fait long feu et la démondialisation d’Arnaud Montebourg qui n’a pas vraiment connu de retentissement mondial, NKM a refait discrètement son 21 avril à elle, dans une version plus rive gauche de l’appel au peuple, avec une sophistication et une nonchalance un peu évaporée visant certainement moins à plaire au populo qu’à capter le charme discret de la bourgeoisie des XIVe et XVe arrondissements. Mao avait tort, la révolution à Paris, c’est bien un dîner de gala.
André Vers, poète du Paris disparu
En province, on fuit les fausses valeurs par instinct. Les margoulins qui polluent la ville y sont vite démasqués. De discrètes maisons d’édition travaillent à l’abri du tintamarre médiatique et des bourrasques éditoriales. Depuis fort longtemps, les vingt-six lettres se sentent à l’étroit dans les vingt arrondissements. On y roule mal, on y mange mal, on y parle mal et on n’y édite pas toujours avec discernement. Les Editions Finitude ont pris racine au Bouscat, en Gironde, sur des terres plus accueillantes. Les écrivains n’ont pas un code barre tatoué sur leur fessier. Et miracle, ils écrivent en français. Les rives de la Garonne ont toujours été propices aux échappées belles.
La littérature prend son aise, développe sous ce climat bienveillant des couleurs chatoyantes comme on disait dans les dictées de mon enfance qui ont disparu comme le calcul mental et le korfbal. Le catalogue Finitude prend de l’épaisseur au fil des années : choix judicieux d’auteurs souvent méconnus, haute exigence littéraire, admirable travail de composition et couvertures hypnotiques. La dernière en date, celle du recueil de nouvelles d’André Vers (1924-2002) ne déroge pas aux règles de la bienséance esthétique. « Ils étaient chouettes, tes poissons rouges » vous nargue sur les étals des librairies. Son auteur n’est connu que des spécialistes qui ont croisé son nom dans les biographies consacrées à Brassens, Fallet, Prévert ou Hardellet. Ses amis donnent le ton. Ces affinités-là forment une famille de pensée. La fibre populaire coule de source. On préfère le Beaujolais aux alcools forts chez ces hommes-là, question d’éducation, de principes aussi. André Vers n’a commis que quatre livre en quarante ans ce qui explique son relatif anonymat.
C’est peu dirait un observateur du FMI, attentif aux cadences mais un amateur de bons livres y voit justement les signes d’une émotion sous-jacente, d’une fraîcheur intacte. Je me méfie des productivistes, des pisseurs de pages capables de torcher en une année, une bio, un essai, un roman et de passer à la télé et d’écrire dans les journaux. C’est moralement suspect et littérairement inconvenant. André Vers, ancien ajusteur, travaille à l’ancienne, dans l’organdi. Peu d’effets, malgré une langue bien tenue, une mécanique très efficace, percutante avec cette amertume passée au tamis des sentiments. La première nouvelle d’à peine cinq pages vous met dans ce bain doux-amer. En quelques lignes, deux amants se retrouvent, la femme parle, l’homme se tait. Assis sur un banc des Tuileries, ils échangent des banalités, ils se racontent des petits riens qui agissent pourtant comme de grandes meurtrissures dans leurs cœurs. Le charme de Vers réside dans cet art du dialogue, derrière le bavardage anodin, les cœurs grondent, tambourinent, en redemandent. « On était fous » dit la femme jadis aimée. Comme l’indique l’éditeur, André Vers « ressuscite malicieusement un Paris révolu, le petit Paris des années 50-60, celui des Halles, des meublés et du rosbif du dimanche ». C’est vrai qu’il y a de la couleur sépia dans ces nouvelles et quelques bravades bistrotières comme ces algarades entre « les Assis » et les « Debouts ». Les habitués jouent au 4.21 et dissertent sur le fromage de tête. Mais, André Vers vaut mieux que cette image canaille, il parle tellement bien de la dégringolade, de la bêtise, de la Guerre et des amours déçus, les plus beaux, les plus tenaces.
Ils étaient chouettes, tes poissons rouges – d’André Vers – Finitude
*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51066342_000001
Municipales : dernières nouvelles avant les suivantes
Alors que beaucoup de candidats auront, entre ces deux tours frôlé voire enfoncé le degré zéro de la politique, certains, heureusement, élèvent le débat. Non contente d’être la plus populaire, la plus légitime, la plus rayonnante bref, la plus parisienne des candidates en présence pour ce second round dans la capitale, Anne Hidalgo, est aussi celle qui a les propositions les plus audacieuses, tout en restant proche de ses administrés et de leurs besoins quotidiens. Ainsi, grâce à France-Info, nous savons que la dauphine de Bertrand a un grand projet pour sa ville : elle demandera à des « grands créateurs de mode » de « rhabiller » les toilettes publiques de la capitale.
Interrogée dans le cadre d’un programme politique destiné aux ados par Félix, un collégien de 13 ans, elle a fait une déclaration solennelle doit voici le verbatim : «Les toilettes publiques, les sanisettes, elles sont très jolies sur le design, mais je me suis dit un jour : Pourquoi on ne demanderait pas aux grands créateurs de mode parisiens de nous rhabiller ces sanisettes avec ce qui fait un peu leur marque, leur identité… J’en ai parlé avec quelques grands créateurs de mode, ils sont tout à fait partants ».
Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’une promesse en l’air, puisque Anne Hidalgo s’est engagée à la tenir (la promesse, pas la porte des WC). « Si je suis maire, je mettrai en œuvre » cette proposition, a-t-elle assuré à Félix car «ce serait une façon aussi de mettre un peu de couleur dans cette ville, sans la dénaturer».
Dans ces circonstances, l’hésitation n’est plus permise, sauf peut-être pour les géopoliticiens dépravés cyniques et malpolis qui animent le « site » Cultural Gang Bang, où ils ont osé publié ça. C’est à cause de ce genre d’humoriste que la politique est au fond du trou.
L’Abbé, mieux que l’ABCD!
Depuis des mois, la France discute du sexe des anges, c’est le cas de le dire, en s’affrontant sur les études de genre introduites à l’École pour « déconstruire les stéréotypes » et prévenir ainsi les inégalités entre les hommes et les femmes. Louable intention qui aurait été sans doute plus crédible en intervenant sur celles qui existent dans le monde du travail, mais c’est une autre histoire.
À vrai dire, le pouvoir s’y prend très mal sur cette question. Il fait croire à une baguette magique née pratiquement hier matin sous les auspices de féministes américaines qui ont lu Beauvoir et Lacan. Pourtant, notre littérature ne manque pas de personnages réels ou inventés, pas nécessairement homosexuels, dont le genre fluctue par rapport au « sexe biologique ». On aurait pu nous parler, par exemple, de Mademoiselle de Maupin, roman de Théophile Gautier un peu oublié, sauf pour sa préface qui théorise l’art pour l’art. [access capability= »lire_inedits »]« En quittant mes habits, je n’avais pas quitté mon orgueil : n’étant plus femme, je voulais être homme tout à fait et ne pas me contenter d’en avoir seulement l’extérieur. J’étais décidée à avoir comme cavalier les succès auxquels je ne pouvais plus prétendre en qualité de femme. »
Tout de même, c’est un peu plus convaincant que les « ABCD de l’égalité ». Car c’est bien de genre dont il est question dans ce roman inspiré de la vie d’une actrice qui se travestit en homme, sans même qu’il y ait à cela une nécessité extérieure, juste le désir, dirait-on aujourd’hui, d’une identité plurielle. Ici, pas besoin d’une relecture « dégenrée » d’un classique, Théophile Gautier a déjà fait le travail.
Comme l’avait fait, au XVIIe siècle, l’étonnant abbé de Choisy, qui passa sa vie habillé en femme sans que la cour ni sa hiérarchie ni même l’Académie française, où il fut élu, n’y trouvent à redire : « Ainsi, peu à peu, j’accoutumais le monde à me voir ajusté. Je donnai à souper à madame d’Usson et à cinq ou six de mes voisines lorsque le curé vint me voir à sept heures du soir ; nous le priâmes à dîner avec nous ; il est bonhomme, il demeura. Désormais, me dit madame d’Usson, je vous appellerai madame. Elle me tourna et retourna devant monsieur le curé, en lui disant : “N’est-ce pas là une belle dame ?” » Mais, étonnamment, ces exemples qui pourraient apporter de l’eau au moulin néoféministe de Najat Vallaud-Belkacem sont rarement mis en avant.
Sans doute parce qu’ils sont entachés d’un péché originel : ils appartiennent au passé, c’est-à-dire à un monde de ténèbres hétéro-patriarcales.[/access]
*Photo : PDN/SIPA .00678060_000046.
Eça de Queiroz, le Flaubert portugais
Pour Borges, Eça de Queiroz, romancier portugais du XIXème siècle, était rien moins qu’ « un des plus grands de tous les temps ». La correspondance de Fradique Mendes, qui est pour la première fois traduite et éditée en France, est une œuvre que Borges n’aurait pas reniée.
Mêlant ironie, critique, imagination et humour, ce roman se divise en deux parties. La première est le portrait de Fradique Mendes, aristocrate portugais, dandy et érudit, grand voyageur, esprit curieux et mordant. Il vit à Paris mais voyage sans cesse et fréquente le beau monde, les cours d’Europe, Baudelaire et Leconte de Lisle. Il croise Théophile Gautier au Caire ou va rencontrer Victor Hugo sur son rocher de Guernesey, Mais Fradique Mendes aussi capable de fonder une religion en 0rient.
Auteur d’un unique recueil de poèmes qu’il n’aura jamais la prétention de publier mais que le narrateur tient pour un des plus grands textes jamais écrits, Fradique Mendes est aussi un grand épistolier. La seconde partie du roman d’Eca de Queiroz est constituée par les lettres de Fradique Mendes envoyées à ses amis et maîtresses. Queiroz prend un malin plaisir à se glisser à la fois dans la peau de Fradique Mendes, incarnation de l’Européen absolu du XIXe siècle, riche, bien éduqué, curieux de sciences autant que d’humanités, esprit ouvert, positif, gentilhomme à la fois persuadé de sa prééminence et plein d’une curiosité respectueuse à l’égard des cultures extra-européennes.
Mais ce qui fait le talent de Queiroz est sa finesse d’analyse, son regard critique et un style qui doit autant à Flaubert qu’à Huysmans. Il donne ainsi des leçons sur la religion « Mon bon ami, une religion dont on élimine le rituel disparaît, parce que les religions pour les hommes (à l’exception de rares métaphysiciens, moralistes et mystiques) ne vont pas au-delà d’un ensemble de rites à travers lesquels chaque peuple essaie d’établir une communication intime avec son Dieu et en obtenir les faveurs. ». Il critique le rôle néfaste et mortifère de la presse : « Ton idée de fonder un journal est nocive et exécrable. En lançant, et dans un format copieux, avec télégrammes et chroniques, une autre de « ces feuilles imprimées qui paraissent tous les matins », comme dit l’archevêque de Paris avec une pudique inquiétude, tu vas concourir à ce que dans ton époque et dans ton pays les jugements hâtifs le soient plus encore, la vanité plus exacerbée, et l’intolérance plus dure. Jugements hâtifs, vanité, intolérance – voilà les trois péchés sociaux qui tuent moralement une société ! . Et il vilipende un ami ingénieur qui détruit la beauté du monde ancien par le progrès :« Mais moi, mon cher Bertrand, qui ne suis ni des Ponts et Chaussées ni actionnaire de la Compagnie des chemins de fer de la Palestine, mais seulement un pèlerin nostalgique de ces lieux adorables, je considère que ton œuvre de civilisation est une œuvre de profanation. ».
Eça de Queiroz se montre, plus qu’un écrivain doué et intelligent, un de ces esprits visionnaires qui a pressenti le tournant dangereux pris par la civilisation européenne qui se prosterne devant la science et l’industrie, adore la technologie, les plaisirs abracadabrantesques et s’enferme dans d’immenses villes qui ne sont qu’une illusion perverse.
Eça de Queiroz, La correspondance de Fradique Mendes – 202, Champs-Elysées, La Différence
*Photo: MARY EVANS/SIPA.51230885_000001
UVB-76 s’est réveillée!
Jeudi dernier, alors qu’en compagnie de Jacques de Guillebon et de Bertrand Lacarelle, je buvais le champagne des éditions Gallimard à la faveur de la soirée d’inauguration du Salon du livre, nous vîmes surgir au-dessus de la foule le visage guerrier de Slobodan Despot, l’auteur du Miel, foule dont sa tête émergeait comme d’un lac et qu’il traversa d’un grand pas nonchalant, jusqu’à arriver devant nous à la manière d’un nageur ayant rejoint le rivage. Là, le géant serbo-croate attendit que nous fîmes silence en nous suggérant un secret de haute importance qu’il avait à nous transmettre. Quand il jugea que l’attention que nous lui portions était à la hauteur de ce qu’il avait à divulguer, il déclara de sa voix de stentor et avec un air de conspirateur : « UVB-76 s’est réveillée ! UVB-76 s’est réveillée ! » Nous regardâmes tristement nos coupes vides, déçus de ne pouvoir communier à l’enthousiasme de Slobodan, frustrés de ne pouvoir répondre au signal décisif qu’il paraissait lancer, alors que, même peu alcoolisés comme nous l’étions encore, notre désir était vif de nous lancer à l’assaut de n’importe quoi au nom des injonctions les plus arbitraires. Sans doute que notre camarade Jérôme Leroy, s’il avait capté le code proclamé par Despot, aurait été le premier à se mettre au garde à vous, mais non seulement il l’ignorait comme nous, mais en plus, il se trouvait coincé au bar, sans doute occupé à veiller à ce que s’organise au mieux la collectivisation des moyens de production de l’ivresse.
« Vous ne connaissez pas UVB-76 ! », s’étonnait Slobodan comme si cette ignorance fût aussi scandaleuse que celle de l’année dans laquelle nous évoluions ou que celle de l’auteur du Voyage. « Il s’agit d’une radio fantôme russe, nous expliqua-t-il, qui émet depuis le début des années 80, on ne sait d’où, et qui fait résonner depuis bientôt quarante ans le même signal sonore, un bip lancinant, comme le pouls régulier d’une immense machine dont personne n’aurait jamais distingué la carcasse. » Or, poursuivait Slobodan, il arrive, très rarement, que ce bip s’interrompe. Alors, une voix humaine annonce le sigle de la radio : « UVB-76 », avant d’égrener, en russe, une mystérieuse suite de noms et de chiffres. Lorsque la voix intervient, assurait encore Slobodan, cela est clairement le signe que les intérêts fondamentaux de la Russie sont menacés. Et la voix s’est faite entendre le 18 mars ! déclara-t-il avant de répéter, inquiétant, fasciné, terrible : « UVB-76 s’est réveillée ! » En quelques phrases, Slobodan nous avait convertis. Nous voulions à notre tour répandre la nouvelle et diffuser cette superbe panique environnée d’une aura légendaire, une légende qui avait mûri sur les décombres industriels de l’empire athée.
En définitive, il s’agit d’une version russe et contemporaine des miracles de saint Janvier à Naples, fis-je remarquer à Slobodan. « Oui, me répondit-il, saint Janvier en version steam punk. » Le sang du saint patron de Naples se liquéfie en effet miraculeusement chaque année, à l’occasion de la fête patronale, assurant par ce signe la protection dont bénéficie la ville. Les rares fois où le miracle ne s’est pas produit, Naples a dû subir soit les ravages d’une guerre, soit ceux du Vésuve. Dans le cas d’UVB-76, c’est au contraire au moment où le miracle se produit et qu’une voix vient interrompre la lancinante alarme, que le danger est annoncé. Cette interprétation du mystère de la radio fantôme, je m’en rendis compte par la suite, est cependant celle de l’auteur du Miel, puisque de nombreuses versions coexistent, comme il est courant lorsqu’on touche aux légendes. J’exposerai ici les plus courantes.
La version la plus officielle et la moins poétique prétend que le signal d’UVB-76 proviendrait d’un observatoire voué à mesurer les changements dans la ionosphère. Cette explication a été raillée par certains adeptes du Net (ils se sont multipliés ces dernières années), qui firent remarquer la semaine dernière qu’UVB-76 s’était « réveillée » comme par hasard, quarante-huit heures après l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine. Cette remarque induit d’ailleurs naturellement l’interprétation qui demeure sans doute la plus plausible : UVB-76 émettrait des messages secrets à destinations des Forces armées russes, et emploierait, pour cette raison, un langage codé comprenant du morse (d’où les litanies de prénoms dans les messages). En outre, le 24 janvier 2013, un message étonnamment clair avait suscité un intérêt furieux chez les observateurs qui auscultent, via Internet, les moindres dictées de l’oracle : « La Commande 135 est initiée. » Enfin, cette version corrobore sur un autre plan celle de Slobodan Despot.
Mais cette perspective d’UVB-76 comme instrument militaire a également donné lieu à la version la plus spectaculaire de la légende. Certains arguèrent ainsi que le signal provenait d’un « Dead Man’s Switch » (un commutateur du mort). Activée en pleine guerre froide, la radio traduirait la présence d’un commutateur secret, permettant, en cas d’attaque nucléaire sur la Russie et de destruction du commandement de son armée, d’activer une réplique nucléaire commandée depuis les limbes radioactives à quoi aurait été réduite l’URSS. N’écartons pas cette hypothèse apocalyptique. En octobre 2010, la station fut déménagée et la voix intervint alors à de nombreuses reprises. Les auditeurs eurent la surprise d’entendre à cette occasion un enregistrement du Lac des Cygnes… Quelques explorateurs urbains parvinrent à se rendre au lieu le plus probable où la radio avait auparavant émis depuis trente ans. Ils découvrirent un bunker militaire, lequel, d’après les informations recueillies sur place, avait en effet été récemment déménagé dans la précipitation à la suite d’une terrible tempête…
Quoi qu’il en soit, le mystère demeure. On pourrait très bien comprendre UVB-76 comme une installation d’art contemporain, un oracle beckettien délivrant des messages absurdes où l’on voudrait trouver en vain une explication aux grands bouleversements de la planète. On peut également soupçonner l’œuvre d’un dieu sinistre, un dieu cruel des âges les plus anciens venu recycler les moyens techniques d’une civilisation qui crût, par ces mêmes moyens, faire le bonheur de l’Homme. Un dieu qui, désormais, martèlerait, par ce pouls électrique, l’angoisse immense de l’homme désenchanté, et raillerait sa prétention à expliquer rationnellement le monde par des codes ineptes ne traduisant rien. Je demeure en tout cas bouleversé par la poésie archéo-futuriste d’UVB-76, et j’aimerais conclure en offrant à la méditation du lecteur ce message diffusé quelques heures avant la Noël de l’an 1997 : « Ya UVB-76, Ya UVB-76. 180 08 74 27 99. Bromal 14. Boris, Roman, Olga, Mikhail, Anna, Larisa. 7 4 2 7 9 9 1 4. »
Mal de maire
Les Parisiens choisiront sans doute Mme Hidalgo, employée de la société de pompes funèbres à devanture « festive » Delanoë et associés. Cela fait dix ans que cette entreprise s’efforce de rééduquer ma cité. Nouveaux censeurs déguisés en libertaires pour commerce équitable, ils s’offusquent des longues jambes eiffelliènes[1. eiffelliène : de Gustave Eiffel], gainées de bas nylon, de ma belle garce en porte-jarretelles, chaussée de talons-aiguilles, qu’ils veulent habiller de talons plats et de collants de contention. Cette camarilla de Verts et de social-démopathes poursuivra donc la politique d’agression et de régression fatale à ma ville-lumière, où j’ai côtoyé tant d’ombres chères… Ils auront la peau de Paris qui s’était faite chair, et montrait ses appâts à ses amants réguliers.
Mes contemporains éliront une retraitée cossue de la fonction publique, une « ménagère de plus de cinquante ans », au discours de tisane tiède, et au sourire figé de mère supérieure de couvent laïque. Faussement enjouée, portant un masque souriant fabriqué à la hâte, elle veut policer ma belle cité gironde, qui m’offrait pour rien sa peau lisse et ses formes rondes.
Mme Hidalgo et les siens auront le triomphe arrogant. Ils feront de Paris un vaste camp de rééducation écologiste, avec le le couple Emmanuelle Cosse-Denis Baupin en surveillants-chefs : le socialisme d’arrondissement marié à l’écologie politicienne, ou la haine des villes par les fats des champs.
La droite la plus bête du monde
En France, la gauche a une chance exceptionnelle. Il lui suffit de l’être pour avoir raison. Même quand elle se prend une rouste dans les urnes. Parce que chez nous, c’est elle qui décide, c’est comme ça. Ces jours-ci par exemple, elle prend à nouveau ses responsabilités dans ce qu’elle appelle la « recomposition de la droite ». Normal, puisque celle-ci a gagné partout, il est grand temps qu’elle se recompose. Mais elle ne saurait y parvenir seule, la pauvre.
La droite française est toujours « la plus bête du monde » (© Guy Mollet). Et elle le prouve à la moindre occasion. Au lieu de se réjouir de son éclatante victoire aux municipales, et d’en profiter pour se choisir un chef digne de ce nom (pas Copé, quoi), elle poursuit gaiement sa décomposition. Et ce faisant, elle laisse encore une fois la gauche lui montrer la voie… vers sa prochaine défaite électorale.
Car n’en doutons pas, le plus grand défi de la droite, dans cette Vème République inventée pour elle, reste encore et toujours de réussir l’exploit de perdre une élection. Pour ce faire, la gauche, elle, n’est jamais à court d’idées. Et d’abord la gauche au pouvoir, bien au-dessus des élus locaux administrant leurs 36 000 clochers, c’est-à-dire les vieux médias de gauche et leurs patrons milliardaires.
Pour donner une chance à la droite de perdre, ils ont déjà pensé à tout. Le meilleur scénario leur semblait jusqu’à présent de tout miser sur Sarkozy. Déjà multidiabolisé, politiquement carbonisé par cinq ans de gestion d’une crise inédite, il était sans conteste le parfait candidat à battre. Il suffisait donc de l’attaquer quotidiennement, sur tous les fronts, obligeant les braves électeurs de droite à le défendre, pour le présenter comme leur champion. Et le convaincre de revenir.
Mais avec la déculottée historique du PS aux municipales, de nouvelles opportunités de « recomposition » encore plus certainement fatales à la droite se sont fait jour. Au premier rang desquelles le score inespéré d’Alain Juppé dans sa petite bourgade de bord de mer. Tout le monde avait oublié celui que la gauche a toujours aimé que la droite appelle « le meilleur d’entre nous », mais l’occasion était trop belle de le rappeler aux affaires. À grands coups de « unes » de journaux, les flatteurs se sont mis à l’ouvrage.
Résultat : si le plan se déroule sans accroc, François Fillon devrait être relégué au rang de petit outsider inoffensif sous peu, et Henri Guaino continuer d’amuser la galerie sans se laisser pousser plus de velléités. Quant à Jean-François Copé, inutile de l’aider à se désintégrer. Le Maire ? Wauquiez ? Qui c’est ? Non, le peuple de droite n’aura plus le choix qu’entre un ancien président et un ancien premier ministre connus pour avoir su offrir ses plus belles mobilisations à la gauche, contre eux.
Avec le concours larmoyant d’un perdant patenté comme François Bayrou, redevenu le caillou des Pyrénées idéal à glisser dans la chaussure de ses futurs ex alliés, on voit à peu près où tout cela est censé nous mener. Sauf si on est un responsable politique de droite, bien sûr, convaincu d’avoir repris les commandes du pays sous prétexte de vague bleue printanière. « Victoire, victoire ! » La gauche française reste au pouvoir.
*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000002.
Plaidoyer pour une humanité humaine
Chantal Delsol, de l’Institut, est philosophe et catholique : elle ne nie pas cette seconde détermination, et pourtant il serait vain de lire dans son œuvre un essai de théologie ou même de philosophie chrétienne, au sens qu’Étienne Gilson avait conféré, dans les années 1930, à cette possibilité de recherche de la vérité. Quand Delsol parle de « pierres d’angle », titre de son dernier ouvrage, qu’elle éclaire immédiatement d’un « À quoi tenons-nous ? » lapidaire, elle ne se prend donc nulle- ment pour le Chateaubriand du Génie du christianisme. Au contraire, elle met immédiatement en garde son lecteur contre deux tentations : considérer la modernité comme un monde clos sur soi-même, d’une part, et rêver au retour d’une introuvable « chrétienté » idéale de l’autre. Elle laisse volontiers les morts enterrer les morts, et le passé retrouver sa place évidente : celle du temps qui ne reviendra plus.
Ces « pierres d’angle », Delsol les définit comme « ce dont nous ne voulons pas nous débarrasser, au-delà de notre relativisme ». Elles ont été posées par d’autres, avant nous et pour nous : en conséquence, elles fondent une civilisation : la nôtre.[access capability= »lire_inedits »] Delsol prend acte de l’échec de deux dogmatiques, qui pensaient sincèrement se justifier par elles-mêmes, la judéo-chrétienne et la moderne. Mais paradoxalement, elle les considère comme incontournables dès lors qu’elles sont apparues : « Ces principes fondateurs ne sont pas, en soi, légitimables par le raisonnement. Des croyances les portent », dit-elle, et pourtant ils constituent notre socle. Les refuser reviendrait à accepter l’écroulement total de notre weltanschauung, ce qui nous mènerait soit au chaos, soit au monde régi par la tradition qui nous serait inhabitable.
Ces « pierres d’angle », que seul l’Occident a adoptées comme fondations − ce qui ne permet cependant pas, selon elle, de conclure à sa supériorité sur le reste du monde − sont l’inaliénable dignité humaine, la recherche de la vérité, l’idée de progrès et la liberté de conscience. Refusant l’apologétique, Delsol ne s’attarde pas à démontrer ce qu’elle tient pour des évidences, se contentant de les illustrer par des exemples, comme le refus de l’« exposition » de l’enfant à la naissance[1. Typique des sociétés antiques, ce rituel autorisait le père à refuser un enfant à la naissance, soit qu’il le jugeât difforme, soit qu’il en eût trop, soit que son sexe lui déplût. L’enfant était en général abandonné à la charité publique.], que l’on doit au judaïsme et au christianisme. Elle vise surtout le mouvement rétrograde de la « modernité tardive » qui, oublieuse des motifs de la tradition dont elle hérite, retourne ces principes contre eux-mêmes : ainsi de la « dignité humaine » qui sert maintenant à légitimer le droit à mourir, quand elle était à l’origine attachée, de manière non négociable, à la personne en elle-même, interdisant à la société de décider du sort d’une vie, comme en témoigne l’abolition de la peine de mort. Plaidant pour un « relativisme relatif », elle fait continûment appel au paradoxe d’une raison qui se représente à elle-même comme une transcendance, non démontrable par définition : « Le souci de transcendance est l’honneur de l’Europe », écrit-elle. Par où elle rejoint Pascal, qui tenait qu’il existe deux excès : « Exclure la raison, n’ad- mettre que la raison. »
Le malheur de ce raisonnement, qui se fonde in fine − et Delsol l’écrit explicitement − sur l’espérance, est qu’il exige de l’humanité contemporaine l’accès à une raison supérieure qui lui fasse redécouvrir l’humilité de ses origines, ou au moins la conscience qu’elle court à la catastrophe. Or, tant que le boomerang n’est pas encore revenu lui cogner dans les tempes, on peut plutôt parier sur la propension de l’humain à s’aveugler sur l’histoire qu’il fait.[/access]
Chantal Delsol, Les Pierres d’angle : À quoi tenons-nous ? Cerf, janvier 2014.
*Photo : BALTEL/SIPA. 00656862_000020.
NKM : la révolution s’habille en Prada
Qui a dit que le peuple ne comptait plus ? En période électorale, bien sûr, il est à nouveau au centre de toutes les attentions, il a droit à tous les égards. Jean-Jacques Rousseau le remarquait déjà du temps où les Lumières pré-révolutionnaires prenaient pour modèle l’Angleterre libérale : le peuple est roi durant les élections avant de retomber en esclavage en attendant la prochaine échéance. Le grand rite électoral a indéniablement plus d’un point commun avec le carnaval des temps médiévaux. Pendant quelques heures, on joue à renverser le pouvoir et les puissants s’amusent à faire croire qu’ils se soumettent à la volonté des humbles. Oui mais voilà, le problème c’est que le peuple n’a pas de parole, il parle à travers mille voix, récrimine, se récrie, et ceux qui veulent le séduire sont prêts à enfourcher des tonneaux, à charger des épouvantails et à se grimer de toutes les manières pour le séduire. Mais l’agitation finit par retomber et tout finit par revenir à la normale sous le règne des anciens ou des nouveaux représentants que le carnaval a fait acclamer.
Nathalie Kosciusko-Morizet a montré qu’elle pensait beaucoup au peuple, jusqu’à en faire l’acteur principal de sa victoire, fièrement revendiquée après le premier tour (en politique, tant qu’on n’a pas officiellement perdu, on est toujours potentiellement vainqueur…). L’égérie préraphaélite de la droite moderne et décomplexée a eu le verbe rebelle et belliqueux au soir de l’annonce des résultats du premier tour en appelant le « peuple de Paris libre » à « l’insurrection démocratique », rien moins. « Le peuple de Paris, fidèle à sa tradition libre et rebelle, a fait mentir les pronostics ». Mazette. Serait-il temps de ressortir les fusils de leurs vitrines au musée des Invalides pour bouter les socialistes hors de la mairie de Paris ? Apparemment, le peuple de Paris libre et rebelle a si bien entendu le message qu’il a décidé de prendre les devants en déboulant sur scène pendant l’allocution de Nathalie Kosciusko-Morizet perturbée par l’intervention intempestive d’un ou deux chômeurs et intermittents mal élevés. Anne Hidalgo qui appelait, sur les affiches électorales d’union avec le Front de Gauche, à « arracher Paris aux spéculateurs » s’est vue d’ailleurs quelque peu chahutée elle aussi par des intermittents décidément très remontés en fin de soirée.
Très investie dans son rôle de pasionaria de l’alternance démocratique, NKM a trouvé dans son discours de premier tour des accents guerriers qui rappelaient un autre discours de premier tour : c’était il y a douze ans, au soir du 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, tombeur de Lionel Jospin et qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle donnait du vibrato populiste pour rendre hommage à tous « les obscurs, les sans-grades, les métallos » qu’il appelait à rassembler leurs voix pour le soutenir. Arrivée en tête du premier tour des élections municipales 2014 à Paris, NKM est loin bien sûr de créer la surprise comme le leader du Front National en 2002. Les enjeux et les personnalités ne sont pas les mêmes, bien entendu, et l’avance de NKM est mince, sinon contestée. Il est intéressant cependant de constater à quel point le positionnement anti-système a pu devenir un élément de langage aussi banal que le déjà défunt front républicain. En plus d’un petit emprunt à la rhétorique hollandienne – « le changement est possible, il est tout proche », promet NKM – la bouillante tête de liste de l’UMP recycle le vocabulaire anti-élitiste qui fait florès tout autant sur les réseaux sociaux que dans les discours des possibles édiles du Front national ou dans la bouche des derniers prophètes de la révolution à la mode : « deux parisiens sur trois ont refusé de se plier aux ordres du pouvoir et de ses relais ». On se croirait presque chez Soral mais le maniérisme faussement décontracté accompagne cette fois la grandiloquence et le verbe haut en lieu et place des poses viriles. Le visage illuminé par un triomphalisme revanchard, NKM en appelle au « peuple, aux classes moyennes, à ceux qui travaillent », comme en son temps Jean-Marie Le Pen interpellait les métallos et les ouvriers abandonnés des partis communiste et socialiste.
Drôle d’animal politique que Nathalie Kociusko-Morizet qui partage visiblement avec Ségolène Royal le goût du travestissement et de la mise en scène. On a reproché à cette dernière de s’être grimée en Marianne et d’avoir caricaturé de façon ridicule le pauvre Delacroix, on oublie que NKM avait posé pour Paris Match, vêtue d’une sorte de toge, la chevelure tombant en cascade sur ses épaules et ses doigts fins effleurant les cordes d’une harpe. Et ce regard…Philippe Muray avait évoqué dans un article splendide le sourire de Ségolène Royal, la seule chose qui, comme le chat de Chester, continue de flotter dans l’immense vacuité et la vastitude du néant généré par la simple parole de l’éternelle candidate. NKM, quant à elle, décoche à qui veut bien la voir des sourires éclatants mais c’est derrière son regard qu’elle semble disparaître ; un regard qui projette comme un fanal l’éclat d’une ambition politique démesurée et qui veut promettre plus encore à tous ceux qui le croisent ; un regard qui se braque soudain en tous sens, presque affolé, et qui s’apaise et s’abîme, perdu en lui-même dans sa propre contemplation, tandis que la bouche souriante continue à promettre aux travailleurs, aux jeunes, aux Parisiens de leur rendre tout ce dont le pouvoir inique les a spoliés, de rétablir la justice fiscale, de redonner à Paris ses nuits blanches qu’un bandit lui a pris et de refaire de la capitale une ville où l’on « monte » pour refaire sa vie plutôt qu’une triste métropole muséifiée que l’on quitte pour aller respirer ailleurs un air plus sain.
Il n’y a rien de surprenant dans les arguments avancés par NKM, dans ses promesses, ses appels à l’union et au peuple. Sa tonalité exagérément guerrière contraste cependant avec l’image extrêmement lisse et travaillée de l’adversaire d’Anne Hidalgo et donne à l’affrontement parisien une irréalité soudaine. Alors que le pays tremble de voir le Front National s’emparer des mairies et venir menacer jusqu’à Martine Aubry en son fief, à Paris, chez NKM mais aussi chez Anne Hidalgo, on pastiche le discours populiste avec élégance, on vitupère avec nonchalance, on harangue avec sensualité et l’on entrecroise les sourires comme des sabres. Après la guerre à la finance de François Hollande qui a fait long feu et la démondialisation d’Arnaud Montebourg qui n’a pas vraiment connu de retentissement mondial, NKM a refait discrètement son 21 avril à elle, dans une version plus rive gauche de l’appel au peuple, avec une sophistication et une nonchalance un peu évaporée visant certainement moins à plaire au populo qu’à capter le charme discret de la bourgeoisie des XIVe et XVe arrondissements. Mao avait tort, la révolution à Paris, c’est bien un dîner de gala.
André Vers, poète du Paris disparu
En province, on fuit les fausses valeurs par instinct. Les margoulins qui polluent la ville y sont vite démasqués. De discrètes maisons d’édition travaillent à l’abri du tintamarre médiatique et des bourrasques éditoriales. Depuis fort longtemps, les vingt-six lettres se sentent à l’étroit dans les vingt arrondissements. On y roule mal, on y mange mal, on y parle mal et on n’y édite pas toujours avec discernement. Les Editions Finitude ont pris racine au Bouscat, en Gironde, sur des terres plus accueillantes. Les écrivains n’ont pas un code barre tatoué sur leur fessier. Et miracle, ils écrivent en français. Les rives de la Garonne ont toujours été propices aux échappées belles.
La littérature prend son aise, développe sous ce climat bienveillant des couleurs chatoyantes comme on disait dans les dictées de mon enfance qui ont disparu comme le calcul mental et le korfbal. Le catalogue Finitude prend de l’épaisseur au fil des années : choix judicieux d’auteurs souvent méconnus, haute exigence littéraire, admirable travail de composition et couvertures hypnotiques. La dernière en date, celle du recueil de nouvelles d’André Vers (1924-2002) ne déroge pas aux règles de la bienséance esthétique. « Ils étaient chouettes, tes poissons rouges » vous nargue sur les étals des librairies. Son auteur n’est connu que des spécialistes qui ont croisé son nom dans les biographies consacrées à Brassens, Fallet, Prévert ou Hardellet. Ses amis donnent le ton. Ces affinités-là forment une famille de pensée. La fibre populaire coule de source. On préfère le Beaujolais aux alcools forts chez ces hommes-là, question d’éducation, de principes aussi. André Vers n’a commis que quatre livre en quarante ans ce qui explique son relatif anonymat.
C’est peu dirait un observateur du FMI, attentif aux cadences mais un amateur de bons livres y voit justement les signes d’une émotion sous-jacente, d’une fraîcheur intacte. Je me méfie des productivistes, des pisseurs de pages capables de torcher en une année, une bio, un essai, un roman et de passer à la télé et d’écrire dans les journaux. C’est moralement suspect et littérairement inconvenant. André Vers, ancien ajusteur, travaille à l’ancienne, dans l’organdi. Peu d’effets, malgré une langue bien tenue, une mécanique très efficace, percutante avec cette amertume passée au tamis des sentiments. La première nouvelle d’à peine cinq pages vous met dans ce bain doux-amer. En quelques lignes, deux amants se retrouvent, la femme parle, l’homme se tait. Assis sur un banc des Tuileries, ils échangent des banalités, ils se racontent des petits riens qui agissent pourtant comme de grandes meurtrissures dans leurs cœurs. Le charme de Vers réside dans cet art du dialogue, derrière le bavardage anodin, les cœurs grondent, tambourinent, en redemandent. « On était fous » dit la femme jadis aimée. Comme l’indique l’éditeur, André Vers « ressuscite malicieusement un Paris révolu, le petit Paris des années 50-60, celui des Halles, des meublés et du rosbif du dimanche ». C’est vrai qu’il y a de la couleur sépia dans ces nouvelles et quelques bravades bistrotières comme ces algarades entre « les Assis » et les « Debouts ». Les habitués jouent au 4.21 et dissertent sur le fromage de tête. Mais, André Vers vaut mieux que cette image canaille, il parle tellement bien de la dégringolade, de la bêtise, de la Guerre et des amours déçus, les plus beaux, les plus tenaces.
Ils étaient chouettes, tes poissons rouges – d’André Vers – Finitude
*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51066342_000001
Municipales : dernières nouvelles avant les suivantes
Alors que beaucoup de candidats auront, entre ces deux tours frôlé voire enfoncé le degré zéro de la politique, certains, heureusement, élèvent le débat. Non contente d’être la plus populaire, la plus légitime, la plus rayonnante bref, la plus parisienne des candidates en présence pour ce second round dans la capitale, Anne Hidalgo, est aussi celle qui a les propositions les plus audacieuses, tout en restant proche de ses administrés et de leurs besoins quotidiens. Ainsi, grâce à France-Info, nous savons que la dauphine de Bertrand a un grand projet pour sa ville : elle demandera à des « grands créateurs de mode » de « rhabiller » les toilettes publiques de la capitale.
Interrogée dans le cadre d’un programme politique destiné aux ados par Félix, un collégien de 13 ans, elle a fait une déclaration solennelle doit voici le verbatim : «Les toilettes publiques, les sanisettes, elles sont très jolies sur le design, mais je me suis dit un jour : Pourquoi on ne demanderait pas aux grands créateurs de mode parisiens de nous rhabiller ces sanisettes avec ce qui fait un peu leur marque, leur identité… J’en ai parlé avec quelques grands créateurs de mode, ils sont tout à fait partants ».
Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’une promesse en l’air, puisque Anne Hidalgo s’est engagée à la tenir (la promesse, pas la porte des WC). « Si je suis maire, je mettrai en œuvre » cette proposition, a-t-elle assuré à Félix car «ce serait une façon aussi de mettre un peu de couleur dans cette ville, sans la dénaturer».
Dans ces circonstances, l’hésitation n’est plus permise, sauf peut-être pour les géopoliticiens dépravés cyniques et malpolis qui animent le « site » Cultural Gang Bang, où ils ont osé publié ça. C’est à cause de ce genre d’humoriste que la politique est au fond du trou.
L’Abbé, mieux que l’ABCD!
Depuis des mois, la France discute du sexe des anges, c’est le cas de le dire, en s’affrontant sur les études de genre introduites à l’École pour « déconstruire les stéréotypes » et prévenir ainsi les inégalités entre les hommes et les femmes. Louable intention qui aurait été sans doute plus crédible en intervenant sur celles qui existent dans le monde du travail, mais c’est une autre histoire.
À vrai dire, le pouvoir s’y prend très mal sur cette question. Il fait croire à une baguette magique née pratiquement hier matin sous les auspices de féministes américaines qui ont lu Beauvoir et Lacan. Pourtant, notre littérature ne manque pas de personnages réels ou inventés, pas nécessairement homosexuels, dont le genre fluctue par rapport au « sexe biologique ». On aurait pu nous parler, par exemple, de Mademoiselle de Maupin, roman de Théophile Gautier un peu oublié, sauf pour sa préface qui théorise l’art pour l’art. [access capability= »lire_inedits »]« En quittant mes habits, je n’avais pas quitté mon orgueil : n’étant plus femme, je voulais être homme tout à fait et ne pas me contenter d’en avoir seulement l’extérieur. J’étais décidée à avoir comme cavalier les succès auxquels je ne pouvais plus prétendre en qualité de femme. »
Tout de même, c’est un peu plus convaincant que les « ABCD de l’égalité ». Car c’est bien de genre dont il est question dans ce roman inspiré de la vie d’une actrice qui se travestit en homme, sans même qu’il y ait à cela une nécessité extérieure, juste le désir, dirait-on aujourd’hui, d’une identité plurielle. Ici, pas besoin d’une relecture « dégenrée » d’un classique, Théophile Gautier a déjà fait le travail.
Comme l’avait fait, au XVIIe siècle, l’étonnant abbé de Choisy, qui passa sa vie habillé en femme sans que la cour ni sa hiérarchie ni même l’Académie française, où il fut élu, n’y trouvent à redire : « Ainsi, peu à peu, j’accoutumais le monde à me voir ajusté. Je donnai à souper à madame d’Usson et à cinq ou six de mes voisines lorsque le curé vint me voir à sept heures du soir ; nous le priâmes à dîner avec nous ; il est bonhomme, il demeura. Désormais, me dit madame d’Usson, je vous appellerai madame. Elle me tourna et retourna devant monsieur le curé, en lui disant : “N’est-ce pas là une belle dame ?” » Mais, étonnamment, ces exemples qui pourraient apporter de l’eau au moulin néoféministe de Najat Vallaud-Belkacem sont rarement mis en avant.
Sans doute parce qu’ils sont entachés d’un péché originel : ils appartiennent au passé, c’est-à-dire à un monde de ténèbres hétéro-patriarcales.[/access]
*Photo : PDN/SIPA .00678060_000046.
Eça de Queiroz, le Flaubert portugais
Pour Borges, Eça de Queiroz, romancier portugais du XIXème siècle, était rien moins qu’ « un des plus grands de tous les temps ». La correspondance de Fradique Mendes, qui est pour la première fois traduite et éditée en France, est une œuvre que Borges n’aurait pas reniée.
Mêlant ironie, critique, imagination et humour, ce roman se divise en deux parties. La première est le portrait de Fradique Mendes, aristocrate portugais, dandy et érudit, grand voyageur, esprit curieux et mordant. Il vit à Paris mais voyage sans cesse et fréquente le beau monde, les cours d’Europe, Baudelaire et Leconte de Lisle. Il croise Théophile Gautier au Caire ou va rencontrer Victor Hugo sur son rocher de Guernesey, Mais Fradique Mendes aussi capable de fonder une religion en 0rient.
Auteur d’un unique recueil de poèmes qu’il n’aura jamais la prétention de publier mais que le narrateur tient pour un des plus grands textes jamais écrits, Fradique Mendes est aussi un grand épistolier. La seconde partie du roman d’Eca de Queiroz est constituée par les lettres de Fradique Mendes envoyées à ses amis et maîtresses. Queiroz prend un malin plaisir à se glisser à la fois dans la peau de Fradique Mendes, incarnation de l’Européen absolu du XIXe siècle, riche, bien éduqué, curieux de sciences autant que d’humanités, esprit ouvert, positif, gentilhomme à la fois persuadé de sa prééminence et plein d’une curiosité respectueuse à l’égard des cultures extra-européennes.
Mais ce qui fait le talent de Queiroz est sa finesse d’analyse, son regard critique et un style qui doit autant à Flaubert qu’à Huysmans. Il donne ainsi des leçons sur la religion « Mon bon ami, une religion dont on élimine le rituel disparaît, parce que les religions pour les hommes (à l’exception de rares métaphysiciens, moralistes et mystiques) ne vont pas au-delà d’un ensemble de rites à travers lesquels chaque peuple essaie d’établir une communication intime avec son Dieu et en obtenir les faveurs. ». Il critique le rôle néfaste et mortifère de la presse : « Ton idée de fonder un journal est nocive et exécrable. En lançant, et dans un format copieux, avec télégrammes et chroniques, une autre de « ces feuilles imprimées qui paraissent tous les matins », comme dit l’archevêque de Paris avec une pudique inquiétude, tu vas concourir à ce que dans ton époque et dans ton pays les jugements hâtifs le soient plus encore, la vanité plus exacerbée, et l’intolérance plus dure. Jugements hâtifs, vanité, intolérance – voilà les trois péchés sociaux qui tuent moralement une société ! . Et il vilipende un ami ingénieur qui détruit la beauté du monde ancien par le progrès :« Mais moi, mon cher Bertrand, qui ne suis ni des Ponts et Chaussées ni actionnaire de la Compagnie des chemins de fer de la Palestine, mais seulement un pèlerin nostalgique de ces lieux adorables, je considère que ton œuvre de civilisation est une œuvre de profanation. ».
Eça de Queiroz se montre, plus qu’un écrivain doué et intelligent, un de ces esprits visionnaires qui a pressenti le tournant dangereux pris par la civilisation européenne qui se prosterne devant la science et l’industrie, adore la technologie, les plaisirs abracadabrantesques et s’enferme dans d’immenses villes qui ne sont qu’une illusion perverse.
Eça de Queiroz, La correspondance de Fradique Mendes – 202, Champs-Elysées, La Différence
*Photo: MARY EVANS/SIPA.51230885_000001
UVB-76 s’est réveillée!
Jeudi dernier, alors qu’en compagnie de Jacques de Guillebon et de Bertrand Lacarelle, je buvais le champagne des éditions Gallimard à la faveur de la soirée d’inauguration du Salon du livre, nous vîmes surgir au-dessus de la foule le visage guerrier de Slobodan Despot, l’auteur du Miel, foule dont sa tête émergeait comme d’un lac et qu’il traversa d’un grand pas nonchalant, jusqu’à arriver devant nous à la manière d’un nageur ayant rejoint le rivage. Là, le géant serbo-croate attendit que nous fîmes silence en nous suggérant un secret de haute importance qu’il avait à nous transmettre. Quand il jugea que l’attention que nous lui portions était à la hauteur de ce qu’il avait à divulguer, il déclara de sa voix de stentor et avec un air de conspirateur : « UVB-76 s’est réveillée ! UVB-76 s’est réveillée ! » Nous regardâmes tristement nos coupes vides, déçus de ne pouvoir communier à l’enthousiasme de Slobodan, frustrés de ne pouvoir répondre au signal décisif qu’il paraissait lancer, alors que, même peu alcoolisés comme nous l’étions encore, notre désir était vif de nous lancer à l’assaut de n’importe quoi au nom des injonctions les plus arbitraires. Sans doute que notre camarade Jérôme Leroy, s’il avait capté le code proclamé par Despot, aurait été le premier à se mettre au garde à vous, mais non seulement il l’ignorait comme nous, mais en plus, il se trouvait coincé au bar, sans doute occupé à veiller à ce que s’organise au mieux la collectivisation des moyens de production de l’ivresse.
« Vous ne connaissez pas UVB-76 ! », s’étonnait Slobodan comme si cette ignorance fût aussi scandaleuse que celle de l’année dans laquelle nous évoluions ou que celle de l’auteur du Voyage. « Il s’agit d’une radio fantôme russe, nous expliqua-t-il, qui émet depuis le début des années 80, on ne sait d’où, et qui fait résonner depuis bientôt quarante ans le même signal sonore, un bip lancinant, comme le pouls régulier d’une immense machine dont personne n’aurait jamais distingué la carcasse. » Or, poursuivait Slobodan, il arrive, très rarement, que ce bip s’interrompe. Alors, une voix humaine annonce le sigle de la radio : « UVB-76 », avant d’égrener, en russe, une mystérieuse suite de noms et de chiffres. Lorsque la voix intervient, assurait encore Slobodan, cela est clairement le signe que les intérêts fondamentaux de la Russie sont menacés. Et la voix s’est faite entendre le 18 mars ! déclara-t-il avant de répéter, inquiétant, fasciné, terrible : « UVB-76 s’est réveillée ! » En quelques phrases, Slobodan nous avait convertis. Nous voulions à notre tour répandre la nouvelle et diffuser cette superbe panique environnée d’une aura légendaire, une légende qui avait mûri sur les décombres industriels de l’empire athée.
En définitive, il s’agit d’une version russe et contemporaine des miracles de saint Janvier à Naples, fis-je remarquer à Slobodan. « Oui, me répondit-il, saint Janvier en version steam punk. » Le sang du saint patron de Naples se liquéfie en effet miraculeusement chaque année, à l’occasion de la fête patronale, assurant par ce signe la protection dont bénéficie la ville. Les rares fois où le miracle ne s’est pas produit, Naples a dû subir soit les ravages d’une guerre, soit ceux du Vésuve. Dans le cas d’UVB-76, c’est au contraire au moment où le miracle se produit et qu’une voix vient interrompre la lancinante alarme, que le danger est annoncé. Cette interprétation du mystère de la radio fantôme, je m’en rendis compte par la suite, est cependant celle de l’auteur du Miel, puisque de nombreuses versions coexistent, comme il est courant lorsqu’on touche aux légendes. J’exposerai ici les plus courantes.
La version la plus officielle et la moins poétique prétend que le signal d’UVB-76 proviendrait d’un observatoire voué à mesurer les changements dans la ionosphère. Cette explication a été raillée par certains adeptes du Net (ils se sont multipliés ces dernières années), qui firent remarquer la semaine dernière qu’UVB-76 s’était « réveillée » comme par hasard, quarante-huit heures après l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine. Cette remarque induit d’ailleurs naturellement l’interprétation qui demeure sans doute la plus plausible : UVB-76 émettrait des messages secrets à destinations des Forces armées russes, et emploierait, pour cette raison, un langage codé comprenant du morse (d’où les litanies de prénoms dans les messages). En outre, le 24 janvier 2013, un message étonnamment clair avait suscité un intérêt furieux chez les observateurs qui auscultent, via Internet, les moindres dictées de l’oracle : « La Commande 135 est initiée. » Enfin, cette version corrobore sur un autre plan celle de Slobodan Despot.
Mais cette perspective d’UVB-76 comme instrument militaire a également donné lieu à la version la plus spectaculaire de la légende. Certains arguèrent ainsi que le signal provenait d’un « Dead Man’s Switch » (un commutateur du mort). Activée en pleine guerre froide, la radio traduirait la présence d’un commutateur secret, permettant, en cas d’attaque nucléaire sur la Russie et de destruction du commandement de son armée, d’activer une réplique nucléaire commandée depuis les limbes radioactives à quoi aurait été réduite l’URSS. N’écartons pas cette hypothèse apocalyptique. En octobre 2010, la station fut déménagée et la voix intervint alors à de nombreuses reprises. Les auditeurs eurent la surprise d’entendre à cette occasion un enregistrement du Lac des Cygnes… Quelques explorateurs urbains parvinrent à se rendre au lieu le plus probable où la radio avait auparavant émis depuis trente ans. Ils découvrirent un bunker militaire, lequel, d’après les informations recueillies sur place, avait en effet été récemment déménagé dans la précipitation à la suite d’une terrible tempête…
Quoi qu’il en soit, le mystère demeure. On pourrait très bien comprendre UVB-76 comme une installation d’art contemporain, un oracle beckettien délivrant des messages absurdes où l’on voudrait trouver en vain une explication aux grands bouleversements de la planète. On peut également soupçonner l’œuvre d’un dieu sinistre, un dieu cruel des âges les plus anciens venu recycler les moyens techniques d’une civilisation qui crût, par ces mêmes moyens, faire le bonheur de l’Homme. Un dieu qui, désormais, martèlerait, par ce pouls électrique, l’angoisse immense de l’homme désenchanté, et raillerait sa prétention à expliquer rationnellement le monde par des codes ineptes ne traduisant rien. Je demeure en tout cas bouleversé par la poésie archéo-futuriste d’UVB-76, et j’aimerais conclure en offrant à la méditation du lecteur ce message diffusé quelques heures avant la Noël de l’an 1997 : « Ya UVB-76, Ya UVB-76. 180 08 74 27 99. Bromal 14. Boris, Roman, Olga, Mikhail, Anna, Larisa. 7 4 2 7 9 9 1 4. »
Mal de maire
Les Parisiens choisiront sans doute Mme Hidalgo, employée de la société de pompes funèbres à devanture « festive » Delanoë et associés. Cela fait dix ans que cette entreprise s’efforce de rééduquer ma cité. Nouveaux censeurs déguisés en libertaires pour commerce équitable, ils s’offusquent des longues jambes eiffelliènes[1. eiffelliène : de Gustave Eiffel], gainées de bas nylon, de ma belle garce en porte-jarretelles, chaussée de talons-aiguilles, qu’ils veulent habiller de talons plats et de collants de contention. Cette camarilla de Verts et de social-démopathes poursuivra donc la politique d’agression et de régression fatale à ma ville-lumière, où j’ai côtoyé tant d’ombres chères… Ils auront la peau de Paris qui s’était faite chair, et montrait ses appâts à ses amants réguliers.
Mes contemporains éliront une retraitée cossue de la fonction publique, une « ménagère de plus de cinquante ans », au discours de tisane tiède, et au sourire figé de mère supérieure de couvent laïque. Faussement enjouée, portant un masque souriant fabriqué à la hâte, elle veut policer ma belle cité gironde, qui m’offrait pour rien sa peau lisse et ses formes rondes.
Mme Hidalgo et les siens auront le triomphe arrogant. Ils feront de Paris un vaste camp de rééducation écologiste, avec le le couple Emmanuelle Cosse-Denis Baupin en surveillants-chefs : le socialisme d’arrondissement marié à l’écologie politicienne, ou la haine des villes par les fats des champs.


