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Syrie/Liban : deux présidentielles en quête de candidats

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C’est officiel, Bachar Al-Assad a décrété que l’élection présidentielle syrienne se tiendrait le 3 juin prochain. Dans un pays morcelé par la guerre civile, le fils à papa syrien n’est pas encore candidat qu’on lui promet déjà un score bourguibesque. Pour mémoire, lors de son dernier plébiscite, en 2007, il avait recueilli 97% des voix – un score somme toute assez moyen pour un candidat unique !  Une réforme constitutionnelle ayant entre-temps ravalé la façade de ce régime hors d’âge, reste à dénicher un ou deux candidats fantoches pour croiser le fer avec Bachar. Si vous connaissez un citoyen syrien majeur, vacciné et pas franchement critique à l’égard du pouvoir alaouite, envoyez-moi son CV, je ferai suivre…

Sa candidature ne faisant guère de doute, le jeune apparatchik syrien – 49 ans, dont quatorze à la tête de l’Etat – s’est permis une petite escapade pascale dans le village chrétien de Maaloula, moins d’une semaine après sa reconquête par l’armée régulière. Opération com’ réussie pour Assad, ravi de poser avec le prêtre grec-orthodoxe local en train de contempler les icônes profanées par les jihadistes. Son slogan de campagne paraît tout trouvé : unité dans la diversité ! Terra Nova n’aurait pas fait mieux…

Comme un bonheur « démocratique » n’arrive jamais seul, le Liban voisin s’apprête aussi à élire un nouveau président. A la différence de son homologue syrien, l’actuel titulaire du poste, Michel Sleiman ne peut se représenter. Son successeur sera choisi par les 128 députés qui composent la Chambre, sans appel direct au peuple. Pour l’heure, Samir Geagea, président des Forces Libanaises, ancien seigneur de la guerre civile[1. Au terme de laquelle un procès inique le condamna à onze ans de prison pour un attentat contre une église.], fait figure de seul candidat de poids. Mais l’audace de cet ancien allié d’Israël n’enchante guère le camp du Hezbollah de Michel Aoun, qui peine cependant à trouver un prétendant de substitution. Résultat : Geagea a fait le plein des voix antisyriennes ce matin (48 bulletins), sans toutefois atteindre la majorité absolue.

En attendant la prochaine cession du Parlement jeudi prochain, je suggère aux parlementaires libanais d’oser le féminisme en portant enfin une représentante du beau sexe au sommet de l’Etat. Et puisqu’un Geagea semble bien parti pour emporter bon nombre de suffrages, que Samir laisse la priorité à sa charmante épouse Sethrida, une députée qui ne manque pas d’arguments…

*Photo : page facebook de Sethrida Geagea.

Affaire Sarkozy: les juges doivent respecter les règles

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Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

 Ancien ministre de l’Industrie (1993-1994) et de la Défense (2011-2012), Gérard Longuet est sénateur de la Meuse.

 Causeur. Aujourd’hui, la demande de transparence semble croître au même rythme que la défiance des Français vis-à-vis de leur classe politique. Logique : pour contrôler le pouvoir, encore faut-il que ses actions soient transparentes…

 Gérard Longuet. Commençons par respecter les lois !  La « transparence » n’est pas une notion légale.  En revanche, le respect de la liberté individuelle et le droit à l’intimité sont des piliers de l’État de droit. En vrai libéral, je pense que le respect de l’être humain passe avant le bon plaisir du voyeurisme. Quelles que soient les responsabilités que quelqu’un exerce, son mode de vie, sa façon de consommer, ses déplacements,  ses relations doivent être sacralisées, de même que ses convictions pour qui ne veut pas les afficher.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la technologie et les mœurs actuelles mettent à mal le droit à l’intimité. Faut-il s’y résigner ?

 Nous vivons dans une société numérisée : l’empreinte numérique de chacun d’entre nous est considérable et peut, si elle est reconstituée par quelque « Big Brother », bafouer notre intimité et notre liberté individuelle.  Alors que tout peut se savoir, on doit  faire en sorte que ces données ne soient manipulées ni par des organismes économiques ni, a fortiori, par le pouvoir politique. C’est pour cela que je réagis : si l’écoute judiciaire est parfaitement légitime, elle l’est dans le cadre d’une instruction visant un délit défini et si on a des raisons sérieuses de penser que telle ou telle personne est associée à ce délit. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, ces critères n’ont pas été respectés.

C’est vous qui le dites ! Des magistrats informés pensent le contraire. Or, dans un État de droit, ce sont eux qui décident !

 On parle d’un financement que Kadhafi aurait apporté à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Où sont les preuves matérielles ? Les comptes de cette campagne électorale ont été présentés au Conseil constitutionnel, qui les a validés ! À aucun moment, des financements suspects n’ont été signalés. Le dossier est vide ! Malgré cela, quelqu’un a pris la décision d’enquêter. À cet instant, Mme Taubira est de mauvaise foi : une instruction ne peut être ouverte, surtout sur un sujet majeur, qu’avec une ordonnance du doyen des juges d’instruction qui a lui-même reçu des réquisitions du Parquet, sous l’autorité du garde des Sceaux. Le juge ne peut pas s’auto-saisir.

Si l’on vous suit, la magistrature agit de manière arbitraire…

 Quand vous écoutez la totalité des conversations de quelqu’un pendant près d’un an, vous ne cherchez plus la confirmation d’un soupçon, vous passez au peigne fin la totalité de sa vie en espérant trouver quelque chose. C’est un détournement de procédure où l’on vide l’océan pour être certain que vous n’avez pas perdu une vieille chaussure.

La Justice française a-t-elle donc été instrumentalisée pour éliminer un concurrent politique ?

 Non. Les magistrats de l’instruction sont complètement autonomes, mais ils doivent respecter des règles. Or, le juge qui a pris la décision d’écouter Nicolas Sarkozy s’en est, semble-t-il, affranchi. Parti sur un sujet, il en poursuit un autre. En avait-il reçu le mandat ? Une institution aussi importante que la Justice doit obéir à une déontologie très forte. Lorsqu’il y a des écarts, il faut y mettre fin.

Dans ce monde transparent où vous êtes en permanence susceptible d’être écouté ou filmé, la politique est-elle toujours possible ?

 Pour réfléchir avant d’agir, il faut tout imaginer. À cet instant, le secret est bienvenu. Il serait dangereux à l’homme de pouvoir d’émettre publiquement toutes les hypothèses d’action qu’il étudie : on lui reprocherait une hypothèse qu’il n’a ou qu’il n’aurait jamais eu l’intention de suivre. La transparence à outrance nous empêcherait d’avancer de peur de nous retrouver en porte-à-faux avec l’opinion commune.

L’inféodation du politique au pouvoir médiatique n’illustre-t-elle pas un certain renversement des rapports de force ?

 En effet, ceux qui ont accès à l’opinion publique peuvent affaiblir ceux qui n’y ont pas un accès égal.

C’est donc le pouvoir politique qui est en position de contre-pouvoir, tandis que les magistrats et les médias exercent le vrai pouvoir et exigent une liberté quasi absolue ?

 Absolument ! J’ai un souvenir très précis du dernier conseil des ministres auquel j’ai participé sous la présidence de Mitterrand, où il a dit aux ministres présents : « Le jour où vous donnez l’autonomie au Parquet, vous pouvez renoncer à la politique parce que la République ne sera plus gouvernable, ce sera le gouvernement des juges. » Il avait totalement raison.

Et le gouvernement des médias, c’est encore pire, sans doute !

 C’est un pouvoir qui s’autodétruit avec le temps !

Mais, enfin, Edwy Plenel peut sommer la Justice de chercher, chercher et chercher !

 Exactement : il a un pouvoir de nuisance illimité et sans contrepartie de responsabilité. Mais l’opinion juge qui exagère et remet chacun à sa place.

Dans ce contexte, une indépendance accrue de la Justice vous pose-t-elle un problème ? Nous avons l’impression que les juges responsables des écoutes de Sarkozy étaient de facto assez indépendants…     

Je suis d’accord avec vous. Cette affaire donne le sentiment d’être autogérée par des magistrats qui se veulent investis d’une mission. Comme ils n’ont de comptes à rendre à personne, les marges sont vastes ! Quant à l’indépendance des juges, il faut comprendre que dans la Justice, il y a le juge qui juge et il y a l’action publique, qui décide de poursuivre. Or, cette dernière prérogative doit s’exercer in fine sous l’autorité du gouvernement. Il est la seule autorité légitime en démocratie pour décider de poursuivre car il décide du trouble à l’ordre public. Le juge, lui, juge en toute responsabilité les dossiers dont il est saisi. Chacun dans son rôle, le siège et le parquet, dans le cadre des lois.

En théorie, mais en réalité, le mal est toujours fait au niveau de l’instruction !

 Absolument, et je suis bien placé pour en parler[1]… Si la notoriété d’une personne est fortement atteinte par une enquête dont on laisse fuiter de façon partielle et partiale tel ou tel élément, la personne est condamnée avant même d’avoir été jugée !

En même temps, nous sommes tous atteints de voyeurisme. Malgré les appels au respect de la vie privée, tout le monde s’est intéressé aux récents événements sentimentaux de la vie privée de François Hollande ! L’offre rencontre donc la demande.

Vous avez été ministre de la Défense. D’après votre connaissance de nos services, est-il techniquement ou politiquement possible d’effectuer des écoutes illégales ? Le président, peut-il, comme à l’époque de Mitterrand, ordonner que l’on écoute tel ou tel journaliste  ?

Aujourd’hui, dans notre société de la délation permanente, je crois qu’un homme politique au pouvoir ne prendrait pas ce risque. Mais il existe aussi des solutions techniques privées qui permettent d’écouter. Sauf que le jour où vous passez commande d’un tel service, vous êtes prisonnier de l’entreprise qui l’a réalisé, ce qu’aucun homme politique ne souhaite…

On est aussi écouté par des agences de renseignement extérieures…

C’est fort possible.  Des grands services comme la CIA ou la NSA sont capable d’écouter des millions de communications par jour, puis ils sont en mesure d’en tirer les quelques dizaines de conversations qui correspondent à leurs préoccupations. Il suffit ensuite de les réinjecter partiellement dans les médias pour déstabiliser un gouvernement, par exemple.

Nos libertés sont donc menacées, à l’intérieur par la sainte alliance des juges et des journalistes, et à l’extérieur par les services de renseignement des pays étrangers…

Le véritable souci est effectivement la complicité de certains magistrats avec certains journalistes. Cette collusion m’a poussé à soutenir Nicolas Sarkozy, non pas en tant qu’homme politique, mais comme citoyen porteur d’une juste et saine colère !

Benoît Hamon a quand même déclaré que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher redoutent d’être écoutés…C’est une horreur à l’état brut, hélas partagée par certains !

Les réactions à la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro ont effectivement été très violentes. On a l’impression d’une guerre au sommet !

 Le gouvernement a sur-réagi pour faire oublier qu’il ne contrôle ni ses magistrats, ni ses policiers. Certes, les ministres Valls et Taubira ne sont responsables directement ni des écoutes ni des fuites, mais ils doivent faire le ménage chez les juges et les policiers qui en sont à l’origine ! Pour le moment, dans cette affaire, le seul délit incontestable, c’est la violation du secret de l’instruction.

Depuis l’affaire Patrick Buisson, fouillez-vous les collaborateurs qui participent à vos réunions ?

 Non. Mais je me mets psychologiquement dans la situation de quelqu’un qui, à tout moment, pourrait être écouté. J’essaie de ne pas dire de bêtises, de ne pas faire d’humour noir, alors que j’adore cela… Quand vous êtes un responsable politique, vous êtes obligé de vous contrôler matin, midi et soir ! Parfois, on explose de bon cœur ![/access]

*Photo: BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000005

[1] Mis en examen en 1995 dans l’enquête sur le financement supposé illégal du Parti républicain, défunte formation de droite libérale qu’il a présidée, Gérard Longuet est finalement blanchi par un non-lieu en 2010. Également mis en cause par les juges dans une affaire concernant la construction de sa villa de Saint-Tropez, il est relaxé à deux reprises, en première instance, puis en appel.

Jihadistes français en Syrie : la Génération Y sur le front

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Je ne sais pas quel sera le contenu exact du plan présenté aujourd’hui mercredi pour lutter contre les « filières » djihadistes. Je ne doute pas, comme d’habitude, que ce phénomène nouveau, inédit par son ampleur, qui voit des centaines de jeunes français ayant tous ou presque moins de vingt-cinq ans partir se battre en Syrie contre Bachar Al-Assad sera très correctement analysé, chiffré, soupesé par d’éminents spécialistes de nos services de renseignements, de nos services diplomatiques, de nos services sociaux,  de nos services de l’éducation nationale, etc, etc… Que tout le monde, selon les nécessités politiques du moment, présentera le phénomène comme une terrible cinquième colonne en puissance au cœur de nos banlieues ou comme un grand malheur qui endeuille d’honnêtes familles françaises dont les rejetons ont été victimes d’un endoctrinement inacceptable.

Après tout, c’est vrai, la chose est inquiétante.

Songez donc ! Il y aurait dans la France de 2014 des jeunes gens avec un idéal.  Oui, un idéal… Il faut reconnaître que c’est terrifiant. On n’y était pas préparé. Un jeune, normalement, ça ne cherche pas à rejoindre une zone de front, sauf au niveau 4 d’un nouveau jeu vidéo. Un jeune, normalement, ça reste chez ses parents jusqu’à trente ans façon Tanguy pauvre qui n’a pas le choix vu le marché du travail et le prix des loyers. Un jeune, normalement, ça appartient à la Génération Y, celle qui n’a pas connu un monde sans téléphone portable, sans internet et sans exposition à la pornographie dès l’âge de douze ans. Un jeune, normalement, ça se désintéresse heureusement des idées générales, de la politique et du droit de vote parce que n’est-ce pas, c’est tous les mêmes, ces bouffons.

Mais voilà que depuis quelques mois, c’est la gueule de bois.

On s’aperçoit soudain alors qu’on était persuadé de les avoir anesthésiés, châtrés, domestiqués qu’il y a une nouvelle espèce de jeunes. Une espèce mutante dont la mutation ne consisterait pas uniquement à vivre vingt quatre heures sur vingt quatre avec des écouteurs dans les oreilles et les yeux braqués sur leur smartphone. Non, une espèce mutante parce qu’elle trouverait qu’un destin tragique est plus intéressant qu’une existence mécaniquement morne et qu’il vaut mieux une fin effroyable à un effroi sans fin. On se rassurera en se disant après tout qu’ils ont tous des prénoms arabes même s’il m’a bien semblé voir des Jordan et des Kevin se glisser dans le lot. On se rassurera aussi en parlant de phénomène somme toute minoritaire. On expliquera ça, savamment, par la géopolitique et les contrecoups du choc des civilisations dans les halls de nos cités.

 

Mais quand même, avouez qu’on ne s’y attendait pas. Des jeunes prêts à mourir autrement que d’une overdose dans les toilettes d’une boite de nuit ou dans un accident de la route, un samedi soir, avec une alcoolémie qui les amènera à se fracasser contre un platane. Des jeunes qui ne rêvent pas d’un « bon métier » après de « bonnes études », des jeunes qui ont du mal à faire de leur seul horizon historique la lutte contre les déficits et la mission de tenir héroïquement dans les tranchées du 3%, en bon soldat de l’austérité à cinquante milliards d’euros le plan. Des jeunes qui ne rêvent pas d’argent facile à travers les modes de réussite obligeamment proposés par la téloche à ceux qui n’ont plus qu’un écran plat comme interface avec le réel : rappeur emperlouzé machiste, vulgaire et violent au point d’aller faire des expéditions punitives dans les locaux du concurrent, footballeur avec un vocabulaire de trente mots et une morale de mercenaire qui lui fait préférer les clubs qui paient bien aux nations qui ne représentent plus rien à ses yeux, ou même star éphémère de la téléréalité à qui on demandera de surenchérir dans le côté « zyva », histoire que tout le monde, acteurs et spectateurs, s’enferment doucement dans des représentations convenues et des cases dessinées par d’autres.

Je ne sais pas, non plus, quelles sont les causes profondes de ce qu’il faut bien appeler cet engagement mais il faut bien reconnaître, aussi déplaisant soit-il, qu’il s’agit bien d’un engagement, c’est à dire la décision de tout laisser derrière soi pour quelque chose qui dépasse. On préférerait que ce soit pour autre chose qu’Allah, soit parce que l’Islam nous inquiète, soit parce qu’on sait que les religions sont l’opium du peuple, soit les deux. Mais enfin, le fait est là : ils s’engagent. Les plus indulgents parlent de romantisme mais personne n’ose aller jusqu’au mot « courage ». Et pourtant, il en faut.

On regrettera juste que ce courage soit mis au service d’un combat douteux qui risque de les faire finir les tripes au soleil du côté d’Alep pour essayer de faire tomber un dictateur qui, ironie de l’histoire, est aussi l’ennemi officiel de la France, une France qui a essayé de lui faire la guerre il y a quelques mois avec le succès que l’on sait. Je ne sais pas si un jeune djihadiste français a le sens de l’humour dans son paquetage. J’en doute mais après tout je n’en sais rien. En tout ça, s’il en a un peu, il doit goûter la saveur de la chose : tout un pays qui s’inquiète pour lui alors qu’il fait sur le terrain ce que ce même pays a voulu faire sans succès.

Enfin, dans cette histoire, on remarquera plus généralement que l’on a de plus en plus de mal, au plus haut niveau de l’Etat et des décideurs divers, à supporter qu’il y ait encore quelques jeunes qui s’engagent un peu fortement, et ce quelle que soit la cause : les veilleurs de la manif pour tous, les anarcho-autonomes de Notre dame des Landes ou du plateau des Millevaches, les antifas ou les black blocs dans les manifs qui dégénèrent, tous sont présentés comme des anomalies suspectes. Dans un récent essai que nous avions évoqué ici, Olivier Bardolle parlait du jeune homme d’aujourd’hui comme d’un « Gulliver entravé ».  Il serait peut-être temps pour nous de réfléchir à comment le libérer, Gulliver, sinon il faut savoir que s’il le fait lui-même avec les moyens du bord, aujourd’hui, ça se termine dans un combat douteux sous le soleil de Levant.

 

 

 

Grenoble, capitale de l’Eurasie

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« Pourtant, que la montagne est belle… , se dit le voyageur qui arrive à Grenoble. Dans ce Hollywood des nanotechnologies devenu le mois dernier la première ville écologiste de France, le festival géopolitique annuel amène une bouffée d’air du large. En tous les cas, les organisateurs du symposium[1. Jean-Marc Huissoud, directeur du master en relations internationales de l’école de management de Grenoble et Pascal Gauchon,professeur à PrepaSup, éditeur aux Presses Universitaires de France.] ont eu le nez creux ; bien avant que les médias ne redécouvrent la question russe, ils avaient choisi comme thème de l’édition 2014 « L’Eurasie : l’avenir de l’Europe ? ». Quezaco ? Pascal Gauchon, co-organisateur du festival, distingue deux grandes conceptions de l’eurasisme[2. « Entre Asie et Europe, entre Russie et Amérique », Pascal Gauchon, Conflits n°1, printemps 2014.], dans sa nouvelle revue Conflits. D’un côté, la perspective d’un nouvel Empire russe élargi à sa périphérie semble animer Vladimir Poutine. De l’autre, le fantasme d’une Europe s’étendant de Brest à Vladivostok ne fait plus vibrer que quelques esprits perdus dans les limbes de l’abstraction. Anti-occidentaliste, préférant la realpolitik aux droits de l’homme, opposé aux ingérences, le plus petit dénominateur commun entre ces deux acceptions du mot et de la chose peut se résumer à une suite de négations.

Tout ceci exhale un petit parfum multipolaire voire atlantosceptique ? Ne nous y trompons pas : Eurasie rime quasi-systématiquement avec Russie. Dans les couloirs de « Sup de Co Grenoble », l’inexpressive trombine de Poutine se fait omniprésente, des tableaux psychédéliques représentant un président russe cagoulé aux sacs en plastique de la revue Conflits estampillés « Que veut Poutine ?» C’est que Moscou représente le cœur du projet eurasiatique : quelle autre puissance peut se targuer d’une immensité continentale qui s’étend de l’Arctique au Pacifique, en passant par la Mer Noire et quelques millions de km2 de plaines sibériennes ?

Même les Turcs qui se hasardent à penser l’Eurasie annexent leur position sur leur relation à l’ogre russe, avance Tancrède Josseran au public grenoblois. Nous sommes tous des mongols, pourraient scander de conserve Turcs, Russes voire Chinois ouïghours. Car le berceau historique des hordes qui conquirent Byzance en 1453 se situe aux confins de l’Asie centrale, dans ce « couloir des invasions » où Slaves de la forêt et Turcs de la steppe se croisèrent au temps de Gengis Kahn. Le héros mongol sert de pont mythique entre Russes et Turcs, que l’Union européenne pousse involontairement dans les bras l’un de l’autre. Comme dans les années 1920, lors des fiançailles avortées de Lénine et Atatürk, les deux puissances régionales affectent de s’apprécier, un parti kémalo-maoïste (!) défendant carrément l’alliance eurasiste avec Moscou, quitte à ne convaincre que 0.38% de l’électorat aux dernières législatives turques ! Rires  étouffés dans la salle. Quoique gagnée par quelques penchants eurasistes, la Turquie peine à faire son trou en Asie centrale, région où la langue russe et les satrapes issus de l’ancienne nomenklatura soviétique y manient le knout mieux que quiconque…

Dans le même temps, Moscou reprend pied dans les marches centre-asiatiques de son empire après la décennie d’abaissement national des années Eltsine et de son chef de la diplomatie Andreï Kozyrev, surnommé « Monsieur Da » pour son aménité légendaire[2. Rappelons que les Américains avaient surnommé Khrouchtchev « Monsieur Niet ».]. À l’occidentalisme des premières années post-soviétiques, succède une politique de puissance pragmatique teintée de néo-eurasisme, sous la houlette de Vladimir Poutine. On comprend que les premiers cercles du pouvoir russe trouvent quelque avantage à laisser dire que l’eurasisme ésotérique d’un Alexandre Douguine, un temps associé au trublion Limonov au sein du Parti national-bolchévique, guide ses pas. Fondamentalement, le retour en grâce de l’idéologie eurasiste, née chez les émigrés blancs des années 1920 et 1930, est l’une des conséquences tardives de la chute de l’URSS. Du jour au lendemain, 20 millions de Russes se sont retrouvés citoyens d’un autre pays que le leur, reposant la question des frontières culturelles et géographiques. A l’image du géostratège Sergueï Karaganov, les actuels conseillers de Poutine exhument les théories eurasistes du siècle dernier : Nicolas Troubetzkoï, Piotr Stavinski et Lev Goumilev voyaient dans l’Empire multiethnique russe, un « troisième continent » distinct de l’Occident comme de l’Asie, dans le prolongement des Mongols de Gengis Kahn, dont bien des Russes, disent-ils, partageraient le gros morceau du génotype.

Mais quelques parentés chromosomiques ne font pas l’alpha et l’oméga des relations internationales. Si j’en crois les chiffres édifiants avancés en grand amphi dans un français parfait par Vladimir Kolossov, président de l’Union géographique internationale, les échanges au sein de l’ancien espace soviétique avancent à la vitesse d’un moujik unijambiste. A l’intérieur de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), coquille vide qui a succédé à l’URSS, en vingt ans, les transactions commerciales mutuelles ont reculé de 60% à 20% des échanges. Même l’Union douanière scellée depuis quelques années entre Russes, Kazakhs – dont le président Nazarbaïev a consacré l’eurasisme comme l’idéologie officielle de son régime ! – peine à prendre du poil de la bête. Preuve qu’un tarif extérieur commun n’a jamais fait le printemps, les échanges commerciaux entre Moscou, Astana et Minsk ont régressé de 6% en 2013 par rapport à l’année précédente.

« L’étranger proche », voilà comment le Kremlin nomme les anciennes républiques soviétiques qui forment « la sphère de ses intérêts privilégiés », selon l’expression employée par Medvedev, en 2008, pendant sa première année de mandat présidentiel. Grosso modo, les « « frontières de sécurité » définies par la doctrine militaire russe correspondent au glacis des Etats de la CEI, de l’Asie centrale à l’Ukraine. C’est là que le bât blesse. Non que l’ancien grand frère se sente à nouveau pousser des ailes impérialistes, mais au sentiment d’encerclement par l’OTAN et le parapluie anti-missiles américain, s’ajoute une sourde hostilité de l’Union européenne. « En Russie, on estime avoir été bien mal récompensé d’avoir accepté de laisser les pays de l’Est libres de leur destin en 1989, dissous le pacte de Varsovie, puis accepté l’implosion de l’URSS. »[3. Voir « La Russie, un acteur international par la force de sa géographie », Pascal Marchand, Diplomatie n°66, janvier-février 2014.], explique Pascal Marchand, auteur d’une passionnante Géopolitique de la Russie (PUF, 2014).

Pour le jeune chercheur David Teurtrie, l’affaire ukrainienne est l’éclatante démonstration de l’affrontement atlanto-russe. Aux derniers mois du pouvoir vacillant d’Ianoukovitch, l’Union européenne l’a contraint à opérer un choix binaire et exclusif : le « partenariat oriental » avec Bruxelles ou le pas de deux eurasiatique avec Moscou.  « Partenariat oriental » : ainsi se nomme la politique de voisinage est-européenne des 28, dirigée vers les ex-pays satellites de l’URSS, à l’exclusion explicite… de la Russie. Sous la pression des Etats baltes et de la Pologne, l’UE s’enfonce dans la diplomatie de l’affront.

Nous et les autres, telle fut donc l’alternative exclusive proposée à l’Ukraine. Bilan des courses : le désormais ancien régime de Kiev opposa un niet aux Européens après avoir mesuré l’importance de ses relations énergétiques et économiques avec le frère grand-russe. Réduits à un rôle d’intermédiaires entre la place Maïdan et le pouvoir de l’oligarque corrompu Ianoukovitch, Français, Allemands et Polonais négocièrent  avec Russes et Ukrainiens l’ accord de transition du 21 février  prévoyant la formation d’un gouvernement national. Las, souligne Pascal Marchand dans son grand oral grenoblois, ce compromis tint… 12 heures, jusqu’à la destitution surprise du président ukrainien !

Un homme comme Poutine ayant tous les défauts du monde sauf l’irréalisme, il tâche de consolider ses intérêts continentaux sans se faire d’illusions sur les chances d’une Europe émancipée de l’OTAN. Puisque l’avenir économique du monde emprunte la route de la soie, Vladimir Poutine réoriente ses priorités vers l’Est. Sachant que la Vieille Europe n’est rien sans les Etats du rivage asiatique, Moscou s’emploie à réacheminer son gaz et son pétrole – d’où l’Etat russe tire 90% de ses recettes – vers la Chine tout en développant des programmes de coopérations technologiques et militaires très poussées avec l’Inde (4).Au milieu de ce grand jeu, l’Union douanière eurasiatique n’a aucune vocation immédiate à concurrencer l’UE : la puissance, c’est comme le tango, il faut être deux pour l’esquisser…

Retour au concret. Alors que le festival touche à sa fin, de retour de Simferopol, le grand reporter de guerre Renaud Girard raconte avec truculence son voyage Kiev-Simféropol, digne des tribulations de Tintin entre la Syldavie et la Bordurie. Avant même les résultats du referendum d’autodétermination, des miliciens criméens pro-russes l’accueillirent à l’entrée de la presqu’île, le pistolet sur la tempe, avant de le libérer de leur étreinte, moyennant une fouille au corps approfondie… L’espace d’une minute, le journaliste du Figaro imagine le pire : et si, en avril 2008, l’Alliance atlantique avait intégré la Géorgie et l’Ukraine en son sein, comme le souhaitait George W. Bush ? L’adhésion de ces deux Etats aurait transformé en déflagration mondiale l’escarmouche russo-géorgienne de l’été 2008 avant de provoquer un conflit Est/Ouest dans la baie de Sébastopol, où mouille la flotte russe…

Après un repas bien arrosé, Girard, en quête d’un dernier verre, enchaîne les anecdotes à l’heure où les gens raisonnables rentrent dans leurs pénates. Il est minuit passé. Grenoble by (saturday) night enfile son bas de contention, en attendant l’édition 2015 du festival. « À quoi servent les frontières ? » : un sujet d’une actualité inaltérable. Espérons que l’année prochaine je mettrai moins d’une heure et demie à retrouver mon hôtel à la nuit tombée… J’ai encore des progrès à faire en géographie.

Amours présidentielles : cela ne nous regarde pas…

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francois hollande gayet deneuve marceau En tant que cher lecteur et rédacteur d’Elisabeth Lévy, j’entends bien, comme l’on m’y invite, donner mon propre avis, forcément éclairé, sur ce grave sujet qu’est la vie sexuelle du Président de la République. Précisons d’emblée que comme tout homme qui se respecte, c’est-à-dire qui ne respecte pas les nouvelles normes anti-machistes, je succombe à un clinamen des plus naturels, celui de donner raison a priori à Sophie Marceau quoi qu’elle ait dit contre Catherine Deneuve.

Car c’est un fait avéré que tout Français a été amoureux au moins une heure dans sa vie de la brune quand la blonde relève seulement de la statuaire nationale, où aux côtés de Carole Bouquet et Isabelle Adjani, elle nous fait rendre grâce aux Phidias et Praxitèle qui les ont créées mais ne nous en touchent jamais qu’une sans faire bouger l’autre. Mais si l’on se penche jusqu’au fond de cette ténébreuse affaire, Marceau a encore raison : il est évident que la vie sentimentale et sexuelle de nos monarques nous a toujours concernés, nous autres Français, et c’est en quoi, featuring Alain Finkielkraut, nous demeurons le peuple le plus galant du monde. Il nous est en effet très nécessaire de savoir que Louis XIV a épousé Mme de Maintenon de la main gauche ; que saint Louis poutrait sa femme dès que sa mère avait le dos tourné et qu’il a même inventé deux croisades pour cela ; que Félix Faure qui se rêvait César finit Pompée ; qu’Henri IV croyait que c’était un os ; que son lointain rejeton Louis XVI au contraire subit l’une des premières opérations pour remédier à la paresse de popol ; qu’un récent président était Monsieur cinq minutes douche comprise ; enfin qu’un ancien Premier ministre, connu pour être la coqueluche de la gent féminine, aurait cédé au parti de la jaquette par amour d’un séduisant comédien. Aussi Sophie qui, n’en doutons pas, connaît parfaitement la théorie des deux corps du roi, est parfaitement fondée à dispenser, telle notre nouvelle Madame de Scudéry, bons et mauvais points au chef des armées. Il ferait beau voir que l’on interdît aux femmes à l’époque de Najat Vallaud-Belkacem le droit de manier la Carte du Tendre, qui demeure, quoi que l’on en dise, leur principale contribution au progrès de l’humanité.

Alors, bien qu’admirant la leçon paradoxale que François Hollande nous administre sur les vertus du mariage, devant tant de vulgarité, d’inélégance, de goujaterie, je n’aurai qu’un mot avec Sophie Marceau et Louis Aragon : feu sur l’ours savant de la social-démocratie ! Rendez-nous Mazarin, le Régent et Mitterrand ! À défaut de grands hommes, on demande des roués. Car il en va de l’honneur de la France devant le monde.  

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002. 

Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons

François Hollande, le triomphe de la paresse

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francois hollande oblomov bartleby

Il y a mille et une raison de ne pas aller travailler. Premièrement, le travail est considéré, au moins dans le christianisme, comme une malédiction biblique. Chassés du Paradis terrestre pour avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance, Adam et Eve sont condamnés à aller pointer à l’usine. En Orient d’ailleurs, le travail ne vaut pas mieux et Siddhârta abandonne femme, responsabilités et palais pour aller couler le restant de ses jours en méditant sous un arbre. Et dans la chrétienté médiévale, l’élite militaire et nobiliaire s’est rapidement arrangée pour imposer l’idée que travailler de ses mains n’était pas du ressort de ceux qui étaient déjà chargés d’assurer la protection des besogneux.

L’avènement des Etats centralisés ayant progressivement relégué le rôle militaire et politique de la noblesse dans les placards à balais de l’histoire au profit de la guerre que Roger Caillois nomme celle « des peuples, toujours acharnée et implacable, où il faut vaincre ou mourir »[1. Roger Caillois. Guerre et démocratie. NRF. Février 1953. p. 237.], il reste au XVIIIe siècle une pratique, largement encouragée par l’Etat, d’une forme de farniente hautement civilisée et de parasitisme raffiné donnant lieu aux plus brillantes réalisations de la société et du mobilier de salon. Par la suite, le triomphe de la modernité, de la rationalisation de l’activité et du taylorisme poussèrent, en plus grand nombre encore, marginaux, velléitaires et improductifs à tenter de fuir l’esclavage du salariat et la promesse de l’aliénation à travers la misère et l’exclusion.  Les autres étaient promis à un sort moins enviable, comme l’écrit Debord : «De progrès en promotion, ils ont perdu le peu qu’ils avaient et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d’exploitation du passé, ils n’en ignorent que la révolte. »[2. Guy Debord. In girum imus nocte et consumimur igni (1978).]

La littérature a offert un glorieux asile à ceux qui faisaient le choix de la paresse ou de l’inaction. Sans doute fatigué des baleines géantes et des courses folles à travers les sept mers, Hermann Melville donne vie en 1853 à son Bartleby, un employé rétif qui emploie toute sa bonne volonté à échapper avec beaucoup de douceur et de politesse à tous les travaux que lui demande son patron. Dédaignant peu à peu toute activité autre que la sieste et la consommation de biscuits au gingembre, il lègue à l’humanité une sagesse encore incomprise, résumée en une phrase opposée systématiquement à toute forme de sollicitation : « J’aimerais autant pas. » La procrastination n’a pas besoin de commandements et de tables de pierre pour énoncer la loi suprême du « I would prefer not to » et évacuer d’un revers de main les injonctions de la société laborieuse.

Six ans plus tard, le grand Ivan Gontcharov fait briller une autre étoile au firmament de l’aboulie avec Oblomov, l’homme qui refuse de prendre part à l’agitation inutile de ce monde et de quitter son canapé chéri, le confortable écrin de sa langueur et de ses rêveries. Preuve que ce modèle de développement personnel est décidément le seul valable, Oblomov est devenu un héros national en Russie  et a valu à son auteur richesse et considération. On ne peut que regretter que celui-ci ait choisi d’embrasser une carrière de fonctionnaire impérial au lieu de suivre l’exemple de son héros et de se laisser voluptueusement absorber par son canapé.

Les Français ne furent pas en reste et il eût été surprenant que le pays des rois fainéants n’eût pas produit en la matière quelques magistrales célébrations de la paresse. Eugène Marsan, critique, romancier, nouvelliste et fondateur du très distingué « Club des longues moustaches », a laissé par exemple à la postérité un très éloquent Eloge de la paresse qui s’achève par ces belles paroles : « L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre coeur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. (…) Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes. »[3. Eugène Marsan. Eloge de la paresse. Hachette Editeur. 1926.] Avant lui, Alphonse Daudet enseignait dans Les lettres de mon moulin aux petits enfants que les pompes et les honneurs ne valent pas grand-chose face aux charmes d’un petit sous-bois, auxquels ne résistent pas bien longtemps les sous-préfets qui veulent composer des discours et s’en remettent bien vite aux délices de la sieste : « Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ; … et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. »[4. Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs. » Les Lettres de mon moulin. 1870.] Si Ivan Gontcharov avait lu Alphonse Daudet, il ne serait certainement pas devenu fonctionnaire impérial…

Plus près de nous enfin, François Hollande s’est décidé lui aussi à suivre l’exemple des sous-préfets bucoliques, des Bartleby et des Oblomov en invitant implicitement la nation toute entière à rester au lit toute la journée comme Alexandre le Bienheureux. Conscient qu’il ne parviendrait pas à inverser la courbe du chômage, pas plus que les Soviétiques n’avaient réussi à inverser le cours des fleuves sibériens, François Hollande s’est donc fendu d’une déclaration qui est une invitation à la paresse pour tous les Français : « Si le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, a-t-il déclaré aux salariés de Michelin, à Clermont-Ferrand il y a deux jours, je n’ai, ou aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu ».

Si l’on considère que la côte de popularité de François Hollande atteint aujourd’hui le niveau historiquement bas des 18% d’opinions favorables, on peut imaginer l’effet cataclysmique que pourrait avoir une telle déclaration sur le marché du travail. Comme l’écrivait Raoul Vaneigem dans un autre éloge de la paresse : « Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? »[5. Raoul Vaneigem. « Eloge de la paresse affinée. » La Paresse. Editions du Centre Pompidou. 1996.] Vingt-huit millions de Français, appartenant à la population active, pourraient être tentés de se dire la même chose après la déclaration du président et décider de rester au lit lundi matin jusqu’en 2017. Reprenant à nouveau son rôle de phare de la civilisation – injustement volé par les Américains et leur ‘Destinée manifeste’ – une France massivement au chômage montrerait la voie nouvelle à l’humanité et mettrait fin, enfin, à la dictature du travail. Nous pourrions même conserver François Hollande à la tête d’une vaste confédération mondiale de l’inaction qui imposerait partout sur la planète le laisser-vivre, remplaçant le mensonger laisser-faire. La déclaration de François Hollande marque peut-être le début d’une nouvelle ère, celle qui nous verra  entrer « en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ». Courage président ! « À la paresse d’apprendre qu’elle ne doit rien redouter, surtout d’elle-même » !

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681880_000017.

Dick Annegarn est de retour

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dick annegarn va

Dans un bistrot il y a quelques jours, attablé devant un verre, je me demandais comment débuter ce papier. Quand soudain un groupe d’hommes et de femmes causant affaire ou politique, ou plutôt affaire et politique, s’installant près de moi, m’en donne l’occasion. « Il faut préparer notre voyage à Bruxelles », dit l’un. « Ma belle », rétorque son voisin. Bruxelles, ma belle… Bien que cela n’a pas suffit à me rendre cette bande de lobbyistes sympathique, je lui suis reconnaissant de m’avoir trouvé une attaque. Que la chanson la plus connue de Dick Annegarn jaillisse subitement d’entre leurs petits calculs et manœuvres douteuses démontre qu’elle est devenue un classique qu’on fredonne un peu distrait sans connaître le nom de l’auteur. Evidemment chacun, après avoir gloussé à cette saillie chansonnière, se remit au travail promptement et tout rentra dans l’ordre. Bruxelles ne fut plus dans Bruxelles.

Mais on y revient toujours, à Bruxelles, Dick Annegarn le premier. Dans Vélo va, son nouvel album, la chanson d’ouverture, L’Oracle, est un clin d’œil, inconscient peut-être, à ses débuts : « Tout abandonner n’est pas du tout facile. Même si d’autres s’y sont frotté avant toi .» En 1978, âgé de 26 ans, exténué par un début de carrière flamboyant – cinq disques en quatre ans, un Olympia, un Théâtre de la ville, des tournées à n’en plus finir – il rompt avec le show bizz, préférant se frotter à la vraie vie, à la vie rugueuse. Epicier sur une péniche en banlieue parisienne il continuera à forger des chansons et autoproduira trois de ses plus beaux disques – Frères ?, Ullegarra, Chansons fleuves (réédités chez Tôt ou tard). Dans La Chanson du vieux chanteur (1984), plus que jamais lucide sur le business il chante sur une musique en suspens : «  Un jour j’étais beau, une belle putain…J’étais aimé, acidulé. J’étais surtout un naïf fou. » Trente ans après, dans le refrain de L’Oracle, comment ne pas penser aux vaillants petits soldats de la chanson, à tous ceux à qui on fait passer les sunlights pour le soleil, comment ne pas penser à ces combattants « d’une guerre toujours à faire » de Bruxelles quand il évoque ce soldat qui prône l’armistice. Encore Bruxelles…

Car c’est toujours elle que le public réclame, encore elle, entre des dizaines d’autres, qu’il faut reprendre sur scène. Dick, qui refusait un temps de l’interpréter, qui l’a même congédiée de son répertoire, a fini par la remettre sur le métier. Un métier qu’il pratique depuis quarante ans maintenant. Grâce à Bruxelles il est citoyen d’honneur de la capitale de la Belgique alors que sa chanson parle moins de Bruxelles que de mélancolie, de solitude, de désarroi, de ce sentiment indicible – un malaise, un blues – qu’il est le seul à exprimer ainsi dans la chanson française dont il est un éternel étranger. Comme El Desdichado, fameux poème de Gérard de Nerval, Annegarn est le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. Sa guitare constellée porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dick Annegarn est un accident. On désigne ainsi un enfant non désiré. Dick st l’enfant non désiré de la chanson française. Elle était tranquille, elle était peinarde, la chanson française, la variété à droite, la rive gauche sur l’autre bord, quand il débarque à Paris en 1972 de sa Belgique adoptive. Il passe par hasard, en attendant de reprendre des études d’ingénieur agronome. Pas destiné à devenir chanteur, pas destiné à faire carrière. Un dadais encombré d’un grand corps dont la voix de bluesman et la syntaxe approximative hérisse déjà le vieux fond d’académisme qui sommeille en chaque Français. Ce peuple se targue d’aimer la chanson. En vérité il n’aime que les mots, le vers bien troussé. La littérature. Seule l’inoubliable Denise Glaser dans son émission Discorama lui confiera devant des millions de téléspectateurs : « J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours. » La classe. Mireille, la cheftaine du conservatoire de la chanson, prend de haut ce géant, lui apprend à bien articuler en lui plaçant, tel un comédien, un crayon dans la bouche. Pour cette lilliputienne moqueuse c’est un sauvage qu’il faut éduquer. Sa voix c’est de la bouillie, son répertoire est inepte. Dick ne chante que des reprises du genre The House of the rising sun, un bordel que Johnny a transformé en pénitencier. C’est de là que vient Dick, du blues. Dans Folk talk, son précédent disque sorti en 2011, il reprend des standards qu’il a eu maintes fois l’occasion de jouer au Centre américain, lieu que fréquentent Geneviève Paris, Bill Deraime et Maxime Le Forestier au début des années 70.

C’est l’époque où Le Forestier vient de sortir un premier disque, produit par Jacques Bedos (l’oncle de Guy). Son Bruxelles à lui c’est San Francisco. Chez Polydor, on n’y croit pas à cet album produit par un franc-tireur. En pleine réunion, le patron montre la pochette du 33 tours du barbu à l’ensemble du staff : « C’est une jolie pochette, monsieur Bedos, dommage qu’elle soit vide. » Pourtant, Maxime Le Forestier c’est de la belle chanson, faite au tour, à l’ancienne, un peu dans l’air du temps, certes, mais née quelque part. Alors que Dick est un métèque, un barbare nordique qui vient d’un pays gagné sur l’eau, qu’on persiste à appeler la Hollande, élevé dans cette Belgique si facilement moquée depuis Baudelaire. Où va-t-il ? Ni de là, ni d’ailleurs, en transit, en partance, cabotinant sur quelque cote, trafiquant déjà dans quelque Aden.

Dans le bureau de Bedos  Dick bluffe. Il a vingt et un ans, il veut un disque tout de suite ou bien il retourne à Bruxelles. Il a même son billet de train dans la poche. C’est faux. Bedos est convaincu. Il a devant lui un chanteur comme on en entend peu. Il va le faire, ce disque. Sans budget ! Il piquera des sons dans l’enregistrement du Moustaki en cours ! Il bidouillera. Où il posera juste le micro devant la bouche et la guitare de Dick. Un univers s’ouvre. On découvre un jardin extraordinaire où il est question d’un géranium qui sent la terre, d’un grand dîner où les amis ne sont jamais à l’heure, d’un bébé éléphant égaré sans carte d’identité, d’un veuf qui attend, d’une institutrice qui est morte ce matin. De la terre, de la solitude et du sang. Mais on ne veut pas savoir, on ne veut pas fouiller dans ces chansons à double-fond qui disent plus que ce qu’elles disent, de ces chansons troubles qui prédisent le début de la fin. «Voyez ce que je veux dire, voyez peut-être pas. Ce que je veux dire je ne le dirai pas. »

Un morceau pose problème à Jacques Bedos. Il ne marche pas s’il est seulement accompagné à la guitare. Le producteur charge l’arrangeur Jean Musy de trouver le sel. Il pressent que cette chanson dont il ne reste qu’à trouver la formule est une clé. Dick ne sait rien. Il n’est jamais entré en studio. On lui pose un casque sur les oreilles. Il entend l’intro de Bruxelles comme il ne l’a jamais entendu. Il chante. Depuis quarante ans on entend Bruxelles comme elle a été enregistrée, née de l’émotion de la première prise.

Depuis quarante ans, elle nous invite à prendre la dérive.

Vélo va, Dick Annegarn (Tôt ou tard)

*Photo : SADAKA EDMOND/SIPA. 00624796_000017.

Arménie : vers l’après-génocide?

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Le 29 janvier, pour l’anniversaire de la loi de 2001 reconnaissant le génocide des Arméniens de 1915, le CCAF (Conseil de coordination des organisations arméniennes de France) organisait un dîner calqué sur celui du CRIF, en présence de Christiane Taubira, de Bernard-Henri Lévy, de l’éternel Charles Aznavour et d’autres figures du gratin parisien. Très bien. Reste une question de fond, que personne ne pose : sans vision ni projet, en dehors de la promotion du sempiternel « devoir de mémoire », le militantisme arménien de la diaspora traverse une crise structurelle. Aux attentats antiturcs des années 1970 et 1980 a succédé l’ère du lobbying pour le vote d’une législation mémorielle pénalisant la négation de l’indicible : la loi Gayssot pour tous ! Mais la mémoire des victimes et la protection de la dignité de leurs descendants ne suffisent plus à assurer la cohésion d’une communauté sclérosée. À mesure que disparaissent les ghettos arméniens du Proche- Orient (Syrie, Liban, Iran), jadis fers de lance du nationalisme en dehors de la patrie, le centre de gravité de la diaspora glisse vers la France, les États-Unis et le Canada.

Et en Occident, la plupart des Arméniens ont progressivement figé leur culture dans le formol, se contentant de vivre leur « arménité » dans l’exotisme gastronomique et dans le fétichisme d’une langue en perte de locuteurs.[access capability= »lire_inedits »] Bref, ils se sont enfermés dans une identité figée dont la mémoire du génocide est devenue le seul marqueur.  Pourtant, il n’y a pas si long- temps, la diaspora avait connu un nouveau souffle en renouant avec les Arméniens de l’intérieur. En 1988, année charnière, s’étaient produites deux secousses majeures : un grave séisme dans le nord du pays et le déclenchement du conflit arméno- azéri pour le contrôle de l’enclave du Haut-Karabakh avaient suscité un élan de solidarité inédit. Mais malgré ce bref regain de vigueur, vingt-deux ans après l’indépendance, les malentendus de part et d’autre du mont Ararat n’ont pas été dissipés : l’embryonnaire société civile arménienne attend toujours que la diaspora fasse contrepoids au pouvoir démesuré de l’oligarchie qui règne sur le pays. Las ! La question identitaire se vit sous un tout autre jour à Erevan et à Paris. Enclavée, la jeune République reste harcelée par un voisin azerbaïdjanais à la gâchette facile tandis que la crise socio-économique sévit à l’intérieur de ses frontières. Entre partisans d’une identité « décomplexée » et tenants d’un nationalisme messianique, la guerre idéologique est ouverte. Là où les premiers veulent oublier les mythes, les seconds attendent l’homme providentiel d’où viendra le salut de la première nation chrétienne du monde. Il demeure en effet encore impossible de faire l’impasse sur l’héritage chrétien, colonne vertébrale de l’arménité. Mais si l’Arménie est une « Église-nation », selon le mot de l’historien Jean- Pierre Mahé, la croix n’épuise pas tous les ressorts de son nationalisme. Fragilisé par ses choix diplomatiques pro-russes – l’Arménie a été l’un des rares pays à avoir reconnu l’annexion de la Crimée –, le Parti républicain au pouvoir depuis 2008 compense son impopularité par une surenchère identitaire : dans le rôle du héros national, le général Njdeh (voir encadré) qui, de figure sulfureuse, a été promu au statut d’icône. Le mouvement du président Sarkissian réédite depuis quelques années les écrits prolifiques de cet ultranationaliste, à destination de ses 140 000 adhérents. Avenues et station de métro rebaptisées à son nom, nanar glorifiant son destin exceptionnel : on ne compte plus les hommages rendus au vaillant Njdeh. S’appuyant sur les théories du nouveau héros, les doctrinaires du Parti soutiennent que le peuple arménien est une création divine dont il faut coûte que coûte préserver la pureté biologico-raciale. Le métis- sage, voilà l’ennemi ! Aux antipodes du culte victimaire qu’entretient la diaspora, les autorités arméniennes promeuvent l’image d’un guerrier impitoyable obsédé par la survie de sa « race » et la préservation de son sang.  L’image d’Épinal de l’Arménien docile, tantôt commerçant, tantôt artiste, tantôt paysan, ne prospère donc plus qu’à l’extérieur du pays. Entre les deux entités avait long- temps prévalu un partage tacite des tâches : à l’Arménie la mission de construire son État, à la diaspora le travail de mémoire pour la recon- naissance internationale du génocide et la tenue de colloques sans contenu et sans enjeux décisifs avec une caste de « White Turks » stambouliotes aujourd’hui en voie d’extinction. À l’approche du centenaire du génocide, ce schéma paraît caduc. Tenaillée par deux stéréotypes concurrents, la victime et le guerrier, l’arménité est devenue un champ de bataille permanent. L’Arménien oscille entre deux figures alors que pour faire la paix avec lui-même, il lui faudrait enfin se résoudre à devenir normal, simplement normal.

Un héros pas très discret

Figure de proue de la jeune Arménie indépendante, Gareguin Njdeh (1856- 1955) s’engage d’abord comme volontaire dans la résistance bulgare contre les Turcs lors de la guerre des Balkans de 1912. Rentré au pays, de son réduit montagneux du Zangézour, il proclame en 1921 une éphémère « République des montagnes d’Arménie » dont l’Armée rouge aura vite raison. C’est en Bulgarie, où il conservait des amitiés révolutionnaires, que le général Njdeh préparera sa revanche. En 1933, il crée le mouvement de jeunesse des Défenseurs de la race. Il appellera en vain le IIIe Reich à le soutenir contre la Turquie, pariant sur le fait qu’Ankara rejoindrait les Alliés. En vain. En 1944, voyant le vent tourner en faveur de l’URSS, Njdeh offre son concours à Staline. Las ! À peine débarqué de l’avion qui le conduisait à Moscou, il est arrêté, puis séjourne de prison en prison en Arménie et en Sibérie jusqu’à sa mort.  Exhumé puis réenterré dans les années 1990 en Arménie après un long exil sibérien, le guerrier aura bénéficié d’un repos de courte durée. En mars 2013, un long- métrage arménien retrace à coups de canons et de violons hollywoodiens les épisodes clés de son destin hors du commun. Œuvre d’un jeune réalisateur de clips musicaux, ce navet aura coûté la bagatelle de 7 millions de dollars. On y trouve tous les ingrédients du kitsch : scènes de batailles surjouées, méchants caricaturaux, héroïne pop aux lèvres pulpeuses et siliconées, sans oublier l’intrigue amoureuse à la guimauve.[/access]

*Photo : wikimedia.

Syrie/Liban : deux présidentielles en quête de candidats

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C’est officiel, Bachar Al-Assad a décrété que l’élection présidentielle syrienne se tiendrait le 3 juin prochain. Dans un pays morcelé par la guerre civile, le fils à papa syrien n’est pas encore candidat qu’on lui promet déjà un score bourguibesque. Pour mémoire, lors de son dernier plébiscite, en 2007, il avait recueilli 97% des voix – un score somme toute assez moyen pour un candidat unique !  Une réforme constitutionnelle ayant entre-temps ravalé la façade de ce régime hors d’âge, reste à dénicher un ou deux candidats fantoches pour croiser le fer avec Bachar. Si vous connaissez un citoyen syrien majeur, vacciné et pas franchement critique à l’égard du pouvoir alaouite, envoyez-moi son CV, je ferai suivre…

Sa candidature ne faisant guère de doute, le jeune apparatchik syrien – 49 ans, dont quatorze à la tête de l’Etat – s’est permis une petite escapade pascale dans le village chrétien de Maaloula, moins d’une semaine après sa reconquête par l’armée régulière. Opération com’ réussie pour Assad, ravi de poser avec le prêtre grec-orthodoxe local en train de contempler les icônes profanées par les jihadistes. Son slogan de campagne paraît tout trouvé : unité dans la diversité ! Terra Nova n’aurait pas fait mieux…

Comme un bonheur « démocratique » n’arrive jamais seul, le Liban voisin s’apprête aussi à élire un nouveau président. A la différence de son homologue syrien, l’actuel titulaire du poste, Michel Sleiman ne peut se représenter. Son successeur sera choisi par les 128 députés qui composent la Chambre, sans appel direct au peuple. Pour l’heure, Samir Geagea, président des Forces Libanaises, ancien seigneur de la guerre civile[1. Au terme de laquelle un procès inique le condamna à onze ans de prison pour un attentat contre une église.], fait figure de seul candidat de poids. Mais l’audace de cet ancien allié d’Israël n’enchante guère le camp du Hezbollah de Michel Aoun, qui peine cependant à trouver un prétendant de substitution. Résultat : Geagea a fait le plein des voix antisyriennes ce matin (48 bulletins), sans toutefois atteindre la majorité absolue.

En attendant la prochaine cession du Parlement jeudi prochain, je suggère aux parlementaires libanais d’oser le féminisme en portant enfin une représentante du beau sexe au sommet de l’Etat. Et puisqu’un Geagea semble bien parti pour emporter bon nombre de suffrages, que Samir laisse la priorité à sa charmante épouse Sethrida, une députée qui ne manque pas d’arguments…

*Photo : page facebook de Sethrida Geagea.

Affaire Sarkozy: les juges doivent respecter les règles

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affaire sarkozy ecoutes

affaire sarkozy ecoutes

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

 Ancien ministre de l’Industrie (1993-1994) et de la Défense (2011-2012), Gérard Longuet est sénateur de la Meuse.

 Causeur. Aujourd’hui, la demande de transparence semble croître au même rythme que la défiance des Français vis-à-vis de leur classe politique. Logique : pour contrôler le pouvoir, encore faut-il que ses actions soient transparentes…

 Gérard Longuet. Commençons par respecter les lois !  La « transparence » n’est pas une notion légale.  En revanche, le respect de la liberté individuelle et le droit à l’intimité sont des piliers de l’État de droit. En vrai libéral, je pense que le respect de l’être humain passe avant le bon plaisir du voyeurisme. Quelles que soient les responsabilités que quelqu’un exerce, son mode de vie, sa façon de consommer, ses déplacements,  ses relations doivent être sacralisées, de même que ses convictions pour qui ne veut pas les afficher.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la technologie et les mœurs actuelles mettent à mal le droit à l’intimité. Faut-il s’y résigner ?

 Nous vivons dans une société numérisée : l’empreinte numérique de chacun d’entre nous est considérable et peut, si elle est reconstituée par quelque « Big Brother », bafouer notre intimité et notre liberté individuelle.  Alors que tout peut se savoir, on doit  faire en sorte que ces données ne soient manipulées ni par des organismes économiques ni, a fortiori, par le pouvoir politique. C’est pour cela que je réagis : si l’écoute judiciaire est parfaitement légitime, elle l’est dans le cadre d’une instruction visant un délit défini et si on a des raisons sérieuses de penser que telle ou telle personne est associée à ce délit. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, ces critères n’ont pas été respectés.

C’est vous qui le dites ! Des magistrats informés pensent le contraire. Or, dans un État de droit, ce sont eux qui décident !

 On parle d’un financement que Kadhafi aurait apporté à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Où sont les preuves matérielles ? Les comptes de cette campagne électorale ont été présentés au Conseil constitutionnel, qui les a validés ! À aucun moment, des financements suspects n’ont été signalés. Le dossier est vide ! Malgré cela, quelqu’un a pris la décision d’enquêter. À cet instant, Mme Taubira est de mauvaise foi : une instruction ne peut être ouverte, surtout sur un sujet majeur, qu’avec une ordonnance du doyen des juges d’instruction qui a lui-même reçu des réquisitions du Parquet, sous l’autorité du garde des Sceaux. Le juge ne peut pas s’auto-saisir.

Si l’on vous suit, la magistrature agit de manière arbitraire…

 Quand vous écoutez la totalité des conversations de quelqu’un pendant près d’un an, vous ne cherchez plus la confirmation d’un soupçon, vous passez au peigne fin la totalité de sa vie en espérant trouver quelque chose. C’est un détournement de procédure où l’on vide l’océan pour être certain que vous n’avez pas perdu une vieille chaussure.

La Justice française a-t-elle donc été instrumentalisée pour éliminer un concurrent politique ?

 Non. Les magistrats de l’instruction sont complètement autonomes, mais ils doivent respecter des règles. Or, le juge qui a pris la décision d’écouter Nicolas Sarkozy s’en est, semble-t-il, affranchi. Parti sur un sujet, il en poursuit un autre. En avait-il reçu le mandat ? Une institution aussi importante que la Justice doit obéir à une déontologie très forte. Lorsqu’il y a des écarts, il faut y mettre fin.

Dans ce monde transparent où vous êtes en permanence susceptible d’être écouté ou filmé, la politique est-elle toujours possible ?

 Pour réfléchir avant d’agir, il faut tout imaginer. À cet instant, le secret est bienvenu. Il serait dangereux à l’homme de pouvoir d’émettre publiquement toutes les hypothèses d’action qu’il étudie : on lui reprocherait une hypothèse qu’il n’a ou qu’il n’aurait jamais eu l’intention de suivre. La transparence à outrance nous empêcherait d’avancer de peur de nous retrouver en porte-à-faux avec l’opinion commune.

L’inféodation du politique au pouvoir médiatique n’illustre-t-elle pas un certain renversement des rapports de force ?

 En effet, ceux qui ont accès à l’opinion publique peuvent affaiblir ceux qui n’y ont pas un accès égal.

C’est donc le pouvoir politique qui est en position de contre-pouvoir, tandis que les magistrats et les médias exercent le vrai pouvoir et exigent une liberté quasi absolue ?

 Absolument ! J’ai un souvenir très précis du dernier conseil des ministres auquel j’ai participé sous la présidence de Mitterrand, où il a dit aux ministres présents : « Le jour où vous donnez l’autonomie au Parquet, vous pouvez renoncer à la politique parce que la République ne sera plus gouvernable, ce sera le gouvernement des juges. » Il avait totalement raison.

Et le gouvernement des médias, c’est encore pire, sans doute !

 C’est un pouvoir qui s’autodétruit avec le temps !

Mais, enfin, Edwy Plenel peut sommer la Justice de chercher, chercher et chercher !

 Exactement : il a un pouvoir de nuisance illimité et sans contrepartie de responsabilité. Mais l’opinion juge qui exagère et remet chacun à sa place.

Dans ce contexte, une indépendance accrue de la Justice vous pose-t-elle un problème ? Nous avons l’impression que les juges responsables des écoutes de Sarkozy étaient de facto assez indépendants…     

Je suis d’accord avec vous. Cette affaire donne le sentiment d’être autogérée par des magistrats qui se veulent investis d’une mission. Comme ils n’ont de comptes à rendre à personne, les marges sont vastes ! Quant à l’indépendance des juges, il faut comprendre que dans la Justice, il y a le juge qui juge et il y a l’action publique, qui décide de poursuivre. Or, cette dernière prérogative doit s’exercer in fine sous l’autorité du gouvernement. Il est la seule autorité légitime en démocratie pour décider de poursuivre car il décide du trouble à l’ordre public. Le juge, lui, juge en toute responsabilité les dossiers dont il est saisi. Chacun dans son rôle, le siège et le parquet, dans le cadre des lois.

En théorie, mais en réalité, le mal est toujours fait au niveau de l’instruction !

 Absolument, et je suis bien placé pour en parler[1]… Si la notoriété d’une personne est fortement atteinte par une enquête dont on laisse fuiter de façon partielle et partiale tel ou tel élément, la personne est condamnée avant même d’avoir été jugée !

En même temps, nous sommes tous atteints de voyeurisme. Malgré les appels au respect de la vie privée, tout le monde s’est intéressé aux récents événements sentimentaux de la vie privée de François Hollande ! L’offre rencontre donc la demande.

Vous avez été ministre de la Défense. D’après votre connaissance de nos services, est-il techniquement ou politiquement possible d’effectuer des écoutes illégales ? Le président, peut-il, comme à l’époque de Mitterrand, ordonner que l’on écoute tel ou tel journaliste  ?

Aujourd’hui, dans notre société de la délation permanente, je crois qu’un homme politique au pouvoir ne prendrait pas ce risque. Mais il existe aussi des solutions techniques privées qui permettent d’écouter. Sauf que le jour où vous passez commande d’un tel service, vous êtes prisonnier de l’entreprise qui l’a réalisé, ce qu’aucun homme politique ne souhaite…

On est aussi écouté par des agences de renseignement extérieures…

C’est fort possible.  Des grands services comme la CIA ou la NSA sont capable d’écouter des millions de communications par jour, puis ils sont en mesure d’en tirer les quelques dizaines de conversations qui correspondent à leurs préoccupations. Il suffit ensuite de les réinjecter partiellement dans les médias pour déstabiliser un gouvernement, par exemple.

Nos libertés sont donc menacées, à l’intérieur par la sainte alliance des juges et des journalistes, et à l’extérieur par les services de renseignement des pays étrangers…

Le véritable souci est effectivement la complicité de certains magistrats avec certains journalistes. Cette collusion m’a poussé à soutenir Nicolas Sarkozy, non pas en tant qu’homme politique, mais comme citoyen porteur d’une juste et saine colère !

Benoît Hamon a quand même déclaré que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher redoutent d’être écoutés…C’est une horreur à l’état brut, hélas partagée par certains !

Les réactions à la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro ont effectivement été très violentes. On a l’impression d’une guerre au sommet !

 Le gouvernement a sur-réagi pour faire oublier qu’il ne contrôle ni ses magistrats, ni ses policiers. Certes, les ministres Valls et Taubira ne sont responsables directement ni des écoutes ni des fuites, mais ils doivent faire le ménage chez les juges et les policiers qui en sont à l’origine ! Pour le moment, dans cette affaire, le seul délit incontestable, c’est la violation du secret de l’instruction.

Depuis l’affaire Patrick Buisson, fouillez-vous les collaborateurs qui participent à vos réunions ?

 Non. Mais je me mets psychologiquement dans la situation de quelqu’un qui, à tout moment, pourrait être écouté. J’essaie de ne pas dire de bêtises, de ne pas faire d’humour noir, alors que j’adore cela… Quand vous êtes un responsable politique, vous êtes obligé de vous contrôler matin, midi et soir ! Parfois, on explose de bon cœur ![/access]

*Photo: BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000005

[1] Mis en examen en 1995 dans l’enquête sur le financement supposé illégal du Parti républicain, défunte formation de droite libérale qu’il a présidée, Gérard Longuet est finalement blanchi par un non-lieu en 2010. Également mis en cause par les juges dans une affaire concernant la construction de sa villa de Saint-Tropez, il est relaxé à deux reprises, en première instance, puis en appel.

Jihadistes français en Syrie : la Génération Y sur le front

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jihadistes syrie francais

jihadistes syrie francais

Je ne sais pas quel sera le contenu exact du plan présenté aujourd’hui mercredi pour lutter contre les « filières » djihadistes. Je ne doute pas, comme d’habitude, que ce phénomène nouveau, inédit par son ampleur, qui voit des centaines de jeunes français ayant tous ou presque moins de vingt-cinq ans partir se battre en Syrie contre Bachar Al-Assad sera très correctement analysé, chiffré, soupesé par d’éminents spécialistes de nos services de renseignements, de nos services diplomatiques, de nos services sociaux,  de nos services de l’éducation nationale, etc, etc… Que tout le monde, selon les nécessités politiques du moment, présentera le phénomène comme une terrible cinquième colonne en puissance au cœur de nos banlieues ou comme un grand malheur qui endeuille d’honnêtes familles françaises dont les rejetons ont été victimes d’un endoctrinement inacceptable.

Après tout, c’est vrai, la chose est inquiétante.

Songez donc ! Il y aurait dans la France de 2014 des jeunes gens avec un idéal.  Oui, un idéal… Il faut reconnaître que c’est terrifiant. On n’y était pas préparé. Un jeune, normalement, ça ne cherche pas à rejoindre une zone de front, sauf au niveau 4 d’un nouveau jeu vidéo. Un jeune, normalement, ça reste chez ses parents jusqu’à trente ans façon Tanguy pauvre qui n’a pas le choix vu le marché du travail et le prix des loyers. Un jeune, normalement, ça appartient à la Génération Y, celle qui n’a pas connu un monde sans téléphone portable, sans internet et sans exposition à la pornographie dès l’âge de douze ans. Un jeune, normalement, ça se désintéresse heureusement des idées générales, de la politique et du droit de vote parce que n’est-ce pas, c’est tous les mêmes, ces bouffons.

Mais voilà que depuis quelques mois, c’est la gueule de bois.

On s’aperçoit soudain alors qu’on était persuadé de les avoir anesthésiés, châtrés, domestiqués qu’il y a une nouvelle espèce de jeunes. Une espèce mutante dont la mutation ne consisterait pas uniquement à vivre vingt quatre heures sur vingt quatre avec des écouteurs dans les oreilles et les yeux braqués sur leur smartphone. Non, une espèce mutante parce qu’elle trouverait qu’un destin tragique est plus intéressant qu’une existence mécaniquement morne et qu’il vaut mieux une fin effroyable à un effroi sans fin. On se rassurera en se disant après tout qu’ils ont tous des prénoms arabes même s’il m’a bien semblé voir des Jordan et des Kevin se glisser dans le lot. On se rassurera aussi en parlant de phénomène somme toute minoritaire. On expliquera ça, savamment, par la géopolitique et les contrecoups du choc des civilisations dans les halls de nos cités.

 

Mais quand même, avouez qu’on ne s’y attendait pas. Des jeunes prêts à mourir autrement que d’une overdose dans les toilettes d’une boite de nuit ou dans un accident de la route, un samedi soir, avec une alcoolémie qui les amènera à se fracasser contre un platane. Des jeunes qui ne rêvent pas d’un « bon métier » après de « bonnes études », des jeunes qui ont du mal à faire de leur seul horizon historique la lutte contre les déficits et la mission de tenir héroïquement dans les tranchées du 3%, en bon soldat de l’austérité à cinquante milliards d’euros le plan. Des jeunes qui ne rêvent pas d’argent facile à travers les modes de réussite obligeamment proposés par la téloche à ceux qui n’ont plus qu’un écran plat comme interface avec le réel : rappeur emperlouzé machiste, vulgaire et violent au point d’aller faire des expéditions punitives dans les locaux du concurrent, footballeur avec un vocabulaire de trente mots et une morale de mercenaire qui lui fait préférer les clubs qui paient bien aux nations qui ne représentent plus rien à ses yeux, ou même star éphémère de la téléréalité à qui on demandera de surenchérir dans le côté « zyva », histoire que tout le monde, acteurs et spectateurs, s’enferment doucement dans des représentations convenues et des cases dessinées par d’autres.

Je ne sais pas, non plus, quelles sont les causes profondes de ce qu’il faut bien appeler cet engagement mais il faut bien reconnaître, aussi déplaisant soit-il, qu’il s’agit bien d’un engagement, c’est à dire la décision de tout laisser derrière soi pour quelque chose qui dépasse. On préférerait que ce soit pour autre chose qu’Allah, soit parce que l’Islam nous inquiète, soit parce qu’on sait que les religions sont l’opium du peuple, soit les deux. Mais enfin, le fait est là : ils s’engagent. Les plus indulgents parlent de romantisme mais personne n’ose aller jusqu’au mot « courage ». Et pourtant, il en faut.

On regrettera juste que ce courage soit mis au service d’un combat douteux qui risque de les faire finir les tripes au soleil du côté d’Alep pour essayer de faire tomber un dictateur qui, ironie de l’histoire, est aussi l’ennemi officiel de la France, une France qui a essayé de lui faire la guerre il y a quelques mois avec le succès que l’on sait. Je ne sais pas si un jeune djihadiste français a le sens de l’humour dans son paquetage. J’en doute mais après tout je n’en sais rien. En tout ça, s’il en a un peu, il doit goûter la saveur de la chose : tout un pays qui s’inquiète pour lui alors qu’il fait sur le terrain ce que ce même pays a voulu faire sans succès.

Enfin, dans cette histoire, on remarquera plus généralement que l’on a de plus en plus de mal, au plus haut niveau de l’Etat et des décideurs divers, à supporter qu’il y ait encore quelques jeunes qui s’engagent un peu fortement, et ce quelle que soit la cause : les veilleurs de la manif pour tous, les anarcho-autonomes de Notre dame des Landes ou du plateau des Millevaches, les antifas ou les black blocs dans les manifs qui dégénèrent, tous sont présentés comme des anomalies suspectes. Dans un récent essai que nous avions évoqué ici, Olivier Bardolle parlait du jeune homme d’aujourd’hui comme d’un « Gulliver entravé ».  Il serait peut-être temps pour nous de réfléchir à comment le libérer, Gulliver, sinon il faut savoir que s’il le fait lui-même avec les moyens du bord, aujourd’hui, ça se termine dans un combat douteux sous le soleil de Levant.

 

 

 

Grenoble, capitale de l’Eurasie

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festival geopolitique grenoble eurasie

festival geopolitique grenoble eurasie

« Pourtant, que la montagne est belle… , se dit le voyageur qui arrive à Grenoble. Dans ce Hollywood des nanotechnologies devenu le mois dernier la première ville écologiste de France, le festival géopolitique annuel amène une bouffée d’air du large. En tous les cas, les organisateurs du symposium[1. Jean-Marc Huissoud, directeur du master en relations internationales de l’école de management de Grenoble et Pascal Gauchon,professeur à PrepaSup, éditeur aux Presses Universitaires de France.] ont eu le nez creux ; bien avant que les médias ne redécouvrent la question russe, ils avaient choisi comme thème de l’édition 2014 « L’Eurasie : l’avenir de l’Europe ? ». Quezaco ? Pascal Gauchon, co-organisateur du festival, distingue deux grandes conceptions de l’eurasisme[2. « Entre Asie et Europe, entre Russie et Amérique », Pascal Gauchon, Conflits n°1, printemps 2014.], dans sa nouvelle revue Conflits. D’un côté, la perspective d’un nouvel Empire russe élargi à sa périphérie semble animer Vladimir Poutine. De l’autre, le fantasme d’une Europe s’étendant de Brest à Vladivostok ne fait plus vibrer que quelques esprits perdus dans les limbes de l’abstraction. Anti-occidentaliste, préférant la realpolitik aux droits de l’homme, opposé aux ingérences, le plus petit dénominateur commun entre ces deux acceptions du mot et de la chose peut se résumer à une suite de négations.

Tout ceci exhale un petit parfum multipolaire voire atlantosceptique ? Ne nous y trompons pas : Eurasie rime quasi-systématiquement avec Russie. Dans les couloirs de « Sup de Co Grenoble », l’inexpressive trombine de Poutine se fait omniprésente, des tableaux psychédéliques représentant un président russe cagoulé aux sacs en plastique de la revue Conflits estampillés « Que veut Poutine ?» C’est que Moscou représente le cœur du projet eurasiatique : quelle autre puissance peut se targuer d’une immensité continentale qui s’étend de l’Arctique au Pacifique, en passant par la Mer Noire et quelques millions de km2 de plaines sibériennes ?

Même les Turcs qui se hasardent à penser l’Eurasie annexent leur position sur leur relation à l’ogre russe, avance Tancrède Josseran au public grenoblois. Nous sommes tous des mongols, pourraient scander de conserve Turcs, Russes voire Chinois ouïghours. Car le berceau historique des hordes qui conquirent Byzance en 1453 se situe aux confins de l’Asie centrale, dans ce « couloir des invasions » où Slaves de la forêt et Turcs de la steppe se croisèrent au temps de Gengis Kahn. Le héros mongol sert de pont mythique entre Russes et Turcs, que l’Union européenne pousse involontairement dans les bras l’un de l’autre. Comme dans les années 1920, lors des fiançailles avortées de Lénine et Atatürk, les deux puissances régionales affectent de s’apprécier, un parti kémalo-maoïste (!) défendant carrément l’alliance eurasiste avec Moscou, quitte à ne convaincre que 0.38% de l’électorat aux dernières législatives turques ! Rires  étouffés dans la salle. Quoique gagnée par quelques penchants eurasistes, la Turquie peine à faire son trou en Asie centrale, région où la langue russe et les satrapes issus de l’ancienne nomenklatura soviétique y manient le knout mieux que quiconque…

Dans le même temps, Moscou reprend pied dans les marches centre-asiatiques de son empire après la décennie d’abaissement national des années Eltsine et de son chef de la diplomatie Andreï Kozyrev, surnommé « Monsieur Da » pour son aménité légendaire[2. Rappelons que les Américains avaient surnommé Khrouchtchev « Monsieur Niet ».]. À l’occidentalisme des premières années post-soviétiques, succède une politique de puissance pragmatique teintée de néo-eurasisme, sous la houlette de Vladimir Poutine. On comprend que les premiers cercles du pouvoir russe trouvent quelque avantage à laisser dire que l’eurasisme ésotérique d’un Alexandre Douguine, un temps associé au trublion Limonov au sein du Parti national-bolchévique, guide ses pas. Fondamentalement, le retour en grâce de l’idéologie eurasiste, née chez les émigrés blancs des années 1920 et 1930, est l’une des conséquences tardives de la chute de l’URSS. Du jour au lendemain, 20 millions de Russes se sont retrouvés citoyens d’un autre pays que le leur, reposant la question des frontières culturelles et géographiques. A l’image du géostratège Sergueï Karaganov, les actuels conseillers de Poutine exhument les théories eurasistes du siècle dernier : Nicolas Troubetzkoï, Piotr Stavinski et Lev Goumilev voyaient dans l’Empire multiethnique russe, un « troisième continent » distinct de l’Occident comme de l’Asie, dans le prolongement des Mongols de Gengis Kahn, dont bien des Russes, disent-ils, partageraient le gros morceau du génotype.

Mais quelques parentés chromosomiques ne font pas l’alpha et l’oméga des relations internationales. Si j’en crois les chiffres édifiants avancés en grand amphi dans un français parfait par Vladimir Kolossov, président de l’Union géographique internationale, les échanges au sein de l’ancien espace soviétique avancent à la vitesse d’un moujik unijambiste. A l’intérieur de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), coquille vide qui a succédé à l’URSS, en vingt ans, les transactions commerciales mutuelles ont reculé de 60% à 20% des échanges. Même l’Union douanière scellée depuis quelques années entre Russes, Kazakhs – dont le président Nazarbaïev a consacré l’eurasisme comme l’idéologie officielle de son régime ! – peine à prendre du poil de la bête. Preuve qu’un tarif extérieur commun n’a jamais fait le printemps, les échanges commerciaux entre Moscou, Astana et Minsk ont régressé de 6% en 2013 par rapport à l’année précédente.

« L’étranger proche », voilà comment le Kremlin nomme les anciennes républiques soviétiques qui forment « la sphère de ses intérêts privilégiés », selon l’expression employée par Medvedev, en 2008, pendant sa première année de mandat présidentiel. Grosso modo, les « « frontières de sécurité » définies par la doctrine militaire russe correspondent au glacis des Etats de la CEI, de l’Asie centrale à l’Ukraine. C’est là que le bât blesse. Non que l’ancien grand frère se sente à nouveau pousser des ailes impérialistes, mais au sentiment d’encerclement par l’OTAN et le parapluie anti-missiles américain, s’ajoute une sourde hostilité de l’Union européenne. « En Russie, on estime avoir été bien mal récompensé d’avoir accepté de laisser les pays de l’Est libres de leur destin en 1989, dissous le pacte de Varsovie, puis accepté l’implosion de l’URSS. »[3. Voir « La Russie, un acteur international par la force de sa géographie », Pascal Marchand, Diplomatie n°66, janvier-février 2014.], explique Pascal Marchand, auteur d’une passionnante Géopolitique de la Russie (PUF, 2014).

Pour le jeune chercheur David Teurtrie, l’affaire ukrainienne est l’éclatante démonstration de l’affrontement atlanto-russe. Aux derniers mois du pouvoir vacillant d’Ianoukovitch, l’Union européenne l’a contraint à opérer un choix binaire et exclusif : le « partenariat oriental » avec Bruxelles ou le pas de deux eurasiatique avec Moscou.  « Partenariat oriental » : ainsi se nomme la politique de voisinage est-européenne des 28, dirigée vers les ex-pays satellites de l’URSS, à l’exclusion explicite… de la Russie. Sous la pression des Etats baltes et de la Pologne, l’UE s’enfonce dans la diplomatie de l’affront.

Nous et les autres, telle fut donc l’alternative exclusive proposée à l’Ukraine. Bilan des courses : le désormais ancien régime de Kiev opposa un niet aux Européens après avoir mesuré l’importance de ses relations énergétiques et économiques avec le frère grand-russe. Réduits à un rôle d’intermédiaires entre la place Maïdan et le pouvoir de l’oligarque corrompu Ianoukovitch, Français, Allemands et Polonais négocièrent  avec Russes et Ukrainiens l’ accord de transition du 21 février  prévoyant la formation d’un gouvernement national. Las, souligne Pascal Marchand dans son grand oral grenoblois, ce compromis tint… 12 heures, jusqu’à la destitution surprise du président ukrainien !

Un homme comme Poutine ayant tous les défauts du monde sauf l’irréalisme, il tâche de consolider ses intérêts continentaux sans se faire d’illusions sur les chances d’une Europe émancipée de l’OTAN. Puisque l’avenir économique du monde emprunte la route de la soie, Vladimir Poutine réoriente ses priorités vers l’Est. Sachant que la Vieille Europe n’est rien sans les Etats du rivage asiatique, Moscou s’emploie à réacheminer son gaz et son pétrole – d’où l’Etat russe tire 90% de ses recettes – vers la Chine tout en développant des programmes de coopérations technologiques et militaires très poussées avec l’Inde (4).Au milieu de ce grand jeu, l’Union douanière eurasiatique n’a aucune vocation immédiate à concurrencer l’UE : la puissance, c’est comme le tango, il faut être deux pour l’esquisser…

Retour au concret. Alors que le festival touche à sa fin, de retour de Simferopol, le grand reporter de guerre Renaud Girard raconte avec truculence son voyage Kiev-Simféropol, digne des tribulations de Tintin entre la Syldavie et la Bordurie. Avant même les résultats du referendum d’autodétermination, des miliciens criméens pro-russes l’accueillirent à l’entrée de la presqu’île, le pistolet sur la tempe, avant de le libérer de leur étreinte, moyennant une fouille au corps approfondie… L’espace d’une minute, le journaliste du Figaro imagine le pire : et si, en avril 2008, l’Alliance atlantique avait intégré la Géorgie et l’Ukraine en son sein, comme le souhaitait George W. Bush ? L’adhésion de ces deux Etats aurait transformé en déflagration mondiale l’escarmouche russo-géorgienne de l’été 2008 avant de provoquer un conflit Est/Ouest dans la baie de Sébastopol, où mouille la flotte russe…

Après un repas bien arrosé, Girard, en quête d’un dernier verre, enchaîne les anecdotes à l’heure où les gens raisonnables rentrent dans leurs pénates. Il est minuit passé. Grenoble by (saturday) night enfile son bas de contention, en attendant l’édition 2015 du festival. « À quoi servent les frontières ? » : un sujet d’une actualité inaltérable. Espérons que l’année prochaine je mettrai moins d’une heure et demie à retrouver mon hôtel à la nuit tombée… J’ai encore des progrès à faire en géographie.

Amours présidentielles : cela ne nous regarde pas…

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francois hollande gayet deneuve marceau

francois hollande gayet deneuve marceau En tant que cher lecteur et rédacteur d’Elisabeth Lévy, j’entends bien, comme l’on m’y invite, donner mon propre avis, forcément éclairé, sur ce grave sujet qu’est la vie sexuelle du Président de la République. Précisons d’emblée que comme tout homme qui se respecte, c’est-à-dire qui ne respecte pas les nouvelles normes anti-machistes, je succombe à un clinamen des plus naturels, celui de donner raison a priori à Sophie Marceau quoi qu’elle ait dit contre Catherine Deneuve.

Car c’est un fait avéré que tout Français a été amoureux au moins une heure dans sa vie de la brune quand la blonde relève seulement de la statuaire nationale, où aux côtés de Carole Bouquet et Isabelle Adjani, elle nous fait rendre grâce aux Phidias et Praxitèle qui les ont créées mais ne nous en touchent jamais qu’une sans faire bouger l’autre. Mais si l’on se penche jusqu’au fond de cette ténébreuse affaire, Marceau a encore raison : il est évident que la vie sentimentale et sexuelle de nos monarques nous a toujours concernés, nous autres Français, et c’est en quoi, featuring Alain Finkielkraut, nous demeurons le peuple le plus galant du monde. Il nous est en effet très nécessaire de savoir que Louis XIV a épousé Mme de Maintenon de la main gauche ; que saint Louis poutrait sa femme dès que sa mère avait le dos tourné et qu’il a même inventé deux croisades pour cela ; que Félix Faure qui se rêvait César finit Pompée ; qu’Henri IV croyait que c’était un os ; que son lointain rejeton Louis XVI au contraire subit l’une des premières opérations pour remédier à la paresse de popol ; qu’un récent président était Monsieur cinq minutes douche comprise ; enfin qu’un ancien Premier ministre, connu pour être la coqueluche de la gent féminine, aurait cédé au parti de la jaquette par amour d’un séduisant comédien. Aussi Sophie qui, n’en doutons pas, connaît parfaitement la théorie des deux corps du roi, est parfaitement fondée à dispenser, telle notre nouvelle Madame de Scudéry, bons et mauvais points au chef des armées. Il ferait beau voir que l’on interdît aux femmes à l’époque de Najat Vallaud-Belkacem le droit de manier la Carte du Tendre, qui demeure, quoi que l’on en dise, leur principale contribution au progrès de l’humanité.

Alors, bien qu’admirant la leçon paradoxale que François Hollande nous administre sur les vertus du mariage, devant tant de vulgarité, d’inélégance, de goujaterie, je n’aurai qu’un mot avec Sophie Marceau et Louis Aragon : feu sur l’ours savant de la social-démocratie ! Rendez-nous Mazarin, le Régent et Mitterrand ! À défaut de grands hommes, on demande des roués. Car il en va de l’honneur de la France devant le monde.  

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002. 

Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons

François Hollande, le triomphe de la paresse

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francois hollande oblomov bartleby

francois hollande oblomov bartleby

Il y a mille et une raison de ne pas aller travailler. Premièrement, le travail est considéré, au moins dans le christianisme, comme une malédiction biblique. Chassés du Paradis terrestre pour avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance, Adam et Eve sont condamnés à aller pointer à l’usine. En Orient d’ailleurs, le travail ne vaut pas mieux et Siddhârta abandonne femme, responsabilités et palais pour aller couler le restant de ses jours en méditant sous un arbre. Et dans la chrétienté médiévale, l’élite militaire et nobiliaire s’est rapidement arrangée pour imposer l’idée que travailler de ses mains n’était pas du ressort de ceux qui étaient déjà chargés d’assurer la protection des besogneux.

L’avènement des Etats centralisés ayant progressivement relégué le rôle militaire et politique de la noblesse dans les placards à balais de l’histoire au profit de la guerre que Roger Caillois nomme celle « des peuples, toujours acharnée et implacable, où il faut vaincre ou mourir »[1. Roger Caillois. Guerre et démocratie. NRF. Février 1953. p. 237.], il reste au XVIIIe siècle une pratique, largement encouragée par l’Etat, d’une forme de farniente hautement civilisée et de parasitisme raffiné donnant lieu aux plus brillantes réalisations de la société et du mobilier de salon. Par la suite, le triomphe de la modernité, de la rationalisation de l’activité et du taylorisme poussèrent, en plus grand nombre encore, marginaux, velléitaires et improductifs à tenter de fuir l’esclavage du salariat et la promesse de l’aliénation à travers la misère et l’exclusion.  Les autres étaient promis à un sort moins enviable, comme l’écrit Debord : «De progrès en promotion, ils ont perdu le peu qu’ils avaient et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d’exploitation du passé, ils n’en ignorent que la révolte. »[2. Guy Debord. In girum imus nocte et consumimur igni (1978).]

La littérature a offert un glorieux asile à ceux qui faisaient le choix de la paresse ou de l’inaction. Sans doute fatigué des baleines géantes et des courses folles à travers les sept mers, Hermann Melville donne vie en 1853 à son Bartleby, un employé rétif qui emploie toute sa bonne volonté à échapper avec beaucoup de douceur et de politesse à tous les travaux que lui demande son patron. Dédaignant peu à peu toute activité autre que la sieste et la consommation de biscuits au gingembre, il lègue à l’humanité une sagesse encore incomprise, résumée en une phrase opposée systématiquement à toute forme de sollicitation : « J’aimerais autant pas. » La procrastination n’a pas besoin de commandements et de tables de pierre pour énoncer la loi suprême du « I would prefer not to » et évacuer d’un revers de main les injonctions de la société laborieuse.

Six ans plus tard, le grand Ivan Gontcharov fait briller une autre étoile au firmament de l’aboulie avec Oblomov, l’homme qui refuse de prendre part à l’agitation inutile de ce monde et de quitter son canapé chéri, le confortable écrin de sa langueur et de ses rêveries. Preuve que ce modèle de développement personnel est décidément le seul valable, Oblomov est devenu un héros national en Russie  et a valu à son auteur richesse et considération. On ne peut que regretter que celui-ci ait choisi d’embrasser une carrière de fonctionnaire impérial au lieu de suivre l’exemple de son héros et de se laisser voluptueusement absorber par son canapé.

Les Français ne furent pas en reste et il eût été surprenant que le pays des rois fainéants n’eût pas produit en la matière quelques magistrales célébrations de la paresse. Eugène Marsan, critique, romancier, nouvelliste et fondateur du très distingué « Club des longues moustaches », a laissé par exemple à la postérité un très éloquent Eloge de la paresse qui s’achève par ces belles paroles : « L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre coeur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. (…) Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes. »[3. Eugène Marsan. Eloge de la paresse. Hachette Editeur. 1926.] Avant lui, Alphonse Daudet enseignait dans Les lettres de mon moulin aux petits enfants que les pompes et les honneurs ne valent pas grand-chose face aux charmes d’un petit sous-bois, auxquels ne résistent pas bien longtemps les sous-préfets qui veulent composer des discours et s’en remettent bien vite aux délices de la sieste : « Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ; … et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. »[4. Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs. » Les Lettres de mon moulin. 1870.] Si Ivan Gontcharov avait lu Alphonse Daudet, il ne serait certainement pas devenu fonctionnaire impérial…

Plus près de nous enfin, François Hollande s’est décidé lui aussi à suivre l’exemple des sous-préfets bucoliques, des Bartleby et des Oblomov en invitant implicitement la nation toute entière à rester au lit toute la journée comme Alexandre le Bienheureux. Conscient qu’il ne parviendrait pas à inverser la courbe du chômage, pas plus que les Soviétiques n’avaient réussi à inverser le cours des fleuves sibériens, François Hollande s’est donc fendu d’une déclaration qui est une invitation à la paresse pour tous les Français : « Si le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, a-t-il déclaré aux salariés de Michelin, à Clermont-Ferrand il y a deux jours, je n’ai, ou aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu ».

Si l’on considère que la côte de popularité de François Hollande atteint aujourd’hui le niveau historiquement bas des 18% d’opinions favorables, on peut imaginer l’effet cataclysmique que pourrait avoir une telle déclaration sur le marché du travail. Comme l’écrivait Raoul Vaneigem dans un autre éloge de la paresse : « Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? »[5. Raoul Vaneigem. « Eloge de la paresse affinée. » La Paresse. Editions du Centre Pompidou. 1996.] Vingt-huit millions de Français, appartenant à la population active, pourraient être tentés de se dire la même chose après la déclaration du président et décider de rester au lit lundi matin jusqu’en 2017. Reprenant à nouveau son rôle de phare de la civilisation – injustement volé par les Américains et leur ‘Destinée manifeste’ – une France massivement au chômage montrerait la voie nouvelle à l’humanité et mettrait fin, enfin, à la dictature du travail. Nous pourrions même conserver François Hollande à la tête d’une vaste confédération mondiale de l’inaction qui imposerait partout sur la planète le laisser-vivre, remplaçant le mensonger laisser-faire. La déclaration de François Hollande marque peut-être le début d’une nouvelle ère, celle qui nous verra  entrer « en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ». Courage président ! « À la paresse d’apprendre qu’elle ne doit rien redouter, surtout d’elle-même » !

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681880_000017.

Dick Annegarn est de retour

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dick annegarn va

dick annegarn va

Dans un bistrot il y a quelques jours, attablé devant un verre, je me demandais comment débuter ce papier. Quand soudain un groupe d’hommes et de femmes causant affaire ou politique, ou plutôt affaire et politique, s’installant près de moi, m’en donne l’occasion. « Il faut préparer notre voyage à Bruxelles », dit l’un. « Ma belle », rétorque son voisin. Bruxelles, ma belle… Bien que cela n’a pas suffit à me rendre cette bande de lobbyistes sympathique, je lui suis reconnaissant de m’avoir trouvé une attaque. Que la chanson la plus connue de Dick Annegarn jaillisse subitement d’entre leurs petits calculs et manœuvres douteuses démontre qu’elle est devenue un classique qu’on fredonne un peu distrait sans connaître le nom de l’auteur. Evidemment chacun, après avoir gloussé à cette saillie chansonnière, se remit au travail promptement et tout rentra dans l’ordre. Bruxelles ne fut plus dans Bruxelles.

Mais on y revient toujours, à Bruxelles, Dick Annegarn le premier. Dans Vélo va, son nouvel album, la chanson d’ouverture, L’Oracle, est un clin d’œil, inconscient peut-être, à ses débuts : « Tout abandonner n’est pas du tout facile. Même si d’autres s’y sont frotté avant toi .» En 1978, âgé de 26 ans, exténué par un début de carrière flamboyant – cinq disques en quatre ans, un Olympia, un Théâtre de la ville, des tournées à n’en plus finir – il rompt avec le show bizz, préférant se frotter à la vraie vie, à la vie rugueuse. Epicier sur une péniche en banlieue parisienne il continuera à forger des chansons et autoproduira trois de ses plus beaux disques – Frères ?, Ullegarra, Chansons fleuves (réédités chez Tôt ou tard). Dans La Chanson du vieux chanteur (1984), plus que jamais lucide sur le business il chante sur une musique en suspens : «  Un jour j’étais beau, une belle putain…J’étais aimé, acidulé. J’étais surtout un naïf fou. » Trente ans après, dans le refrain de L’Oracle, comment ne pas penser aux vaillants petits soldats de la chanson, à tous ceux à qui on fait passer les sunlights pour le soleil, comment ne pas penser à ces combattants « d’une guerre toujours à faire » de Bruxelles quand il évoque ce soldat qui prône l’armistice. Encore Bruxelles…

Car c’est toujours elle que le public réclame, encore elle, entre des dizaines d’autres, qu’il faut reprendre sur scène. Dick, qui refusait un temps de l’interpréter, qui l’a même congédiée de son répertoire, a fini par la remettre sur le métier. Un métier qu’il pratique depuis quarante ans maintenant. Grâce à Bruxelles il est citoyen d’honneur de la capitale de la Belgique alors que sa chanson parle moins de Bruxelles que de mélancolie, de solitude, de désarroi, de ce sentiment indicible – un malaise, un blues – qu’il est le seul à exprimer ainsi dans la chanson française dont il est un éternel étranger. Comme El Desdichado, fameux poème de Gérard de Nerval, Annegarn est le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. Sa guitare constellée porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dick Annegarn est un accident. On désigne ainsi un enfant non désiré. Dick st l’enfant non désiré de la chanson française. Elle était tranquille, elle était peinarde, la chanson française, la variété à droite, la rive gauche sur l’autre bord, quand il débarque à Paris en 1972 de sa Belgique adoptive. Il passe par hasard, en attendant de reprendre des études d’ingénieur agronome. Pas destiné à devenir chanteur, pas destiné à faire carrière. Un dadais encombré d’un grand corps dont la voix de bluesman et la syntaxe approximative hérisse déjà le vieux fond d’académisme qui sommeille en chaque Français. Ce peuple se targue d’aimer la chanson. En vérité il n’aime que les mots, le vers bien troussé. La littérature. Seule l’inoubliable Denise Glaser dans son émission Discorama lui confiera devant des millions de téléspectateurs : « J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours. » La classe. Mireille, la cheftaine du conservatoire de la chanson, prend de haut ce géant, lui apprend à bien articuler en lui plaçant, tel un comédien, un crayon dans la bouche. Pour cette lilliputienne moqueuse c’est un sauvage qu’il faut éduquer. Sa voix c’est de la bouillie, son répertoire est inepte. Dick ne chante que des reprises du genre The House of the rising sun, un bordel que Johnny a transformé en pénitencier. C’est de là que vient Dick, du blues. Dans Folk talk, son précédent disque sorti en 2011, il reprend des standards qu’il a eu maintes fois l’occasion de jouer au Centre américain, lieu que fréquentent Geneviève Paris, Bill Deraime et Maxime Le Forestier au début des années 70.

C’est l’époque où Le Forestier vient de sortir un premier disque, produit par Jacques Bedos (l’oncle de Guy). Son Bruxelles à lui c’est San Francisco. Chez Polydor, on n’y croit pas à cet album produit par un franc-tireur. En pleine réunion, le patron montre la pochette du 33 tours du barbu à l’ensemble du staff : « C’est une jolie pochette, monsieur Bedos, dommage qu’elle soit vide. » Pourtant, Maxime Le Forestier c’est de la belle chanson, faite au tour, à l’ancienne, un peu dans l’air du temps, certes, mais née quelque part. Alors que Dick est un métèque, un barbare nordique qui vient d’un pays gagné sur l’eau, qu’on persiste à appeler la Hollande, élevé dans cette Belgique si facilement moquée depuis Baudelaire. Où va-t-il ? Ni de là, ni d’ailleurs, en transit, en partance, cabotinant sur quelque cote, trafiquant déjà dans quelque Aden.

Dans le bureau de Bedos  Dick bluffe. Il a vingt et un ans, il veut un disque tout de suite ou bien il retourne à Bruxelles. Il a même son billet de train dans la poche. C’est faux. Bedos est convaincu. Il a devant lui un chanteur comme on en entend peu. Il va le faire, ce disque. Sans budget ! Il piquera des sons dans l’enregistrement du Moustaki en cours ! Il bidouillera. Où il posera juste le micro devant la bouche et la guitare de Dick. Un univers s’ouvre. On découvre un jardin extraordinaire où il est question d’un géranium qui sent la terre, d’un grand dîner où les amis ne sont jamais à l’heure, d’un bébé éléphant égaré sans carte d’identité, d’un veuf qui attend, d’une institutrice qui est morte ce matin. De la terre, de la solitude et du sang. Mais on ne veut pas savoir, on ne veut pas fouiller dans ces chansons à double-fond qui disent plus que ce qu’elles disent, de ces chansons troubles qui prédisent le début de la fin. «Voyez ce que je veux dire, voyez peut-être pas. Ce que je veux dire je ne le dirai pas. »

Un morceau pose problème à Jacques Bedos. Il ne marche pas s’il est seulement accompagné à la guitare. Le producteur charge l’arrangeur Jean Musy de trouver le sel. Il pressent que cette chanson dont il ne reste qu’à trouver la formule est une clé. Dick ne sait rien. Il n’est jamais entré en studio. On lui pose un casque sur les oreilles. Il entend l’intro de Bruxelles comme il ne l’a jamais entendu. Il chante. Depuis quarante ans on entend Bruxelles comme elle a été enregistrée, née de l’émotion de la première prise.

Depuis quarante ans, elle nous invite à prendre la dérive.

Vélo va, Dick Annegarn (Tôt ou tard)

*Photo : SADAKA EDMOND/SIPA. 00624796_000017.

Arménie : vers l’après-génocide?

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armenie diaspora crif

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Le 29 janvier, pour l’anniversaire de la loi de 2001 reconnaissant le génocide des Arméniens de 1915, le CCAF (Conseil de coordination des organisations arméniennes de France) organisait un dîner calqué sur celui du CRIF, en présence de Christiane Taubira, de Bernard-Henri Lévy, de l’éternel Charles Aznavour et d’autres figures du gratin parisien. Très bien. Reste une question de fond, que personne ne pose : sans vision ni projet, en dehors de la promotion du sempiternel « devoir de mémoire », le militantisme arménien de la diaspora traverse une crise structurelle. Aux attentats antiturcs des années 1970 et 1980 a succédé l’ère du lobbying pour le vote d’une législation mémorielle pénalisant la négation de l’indicible : la loi Gayssot pour tous ! Mais la mémoire des victimes et la protection de la dignité de leurs descendants ne suffisent plus à assurer la cohésion d’une communauté sclérosée. À mesure que disparaissent les ghettos arméniens du Proche- Orient (Syrie, Liban, Iran), jadis fers de lance du nationalisme en dehors de la patrie, le centre de gravité de la diaspora glisse vers la France, les États-Unis et le Canada.

Et en Occident, la plupart des Arméniens ont progressivement figé leur culture dans le formol, se contentant de vivre leur « arménité » dans l’exotisme gastronomique et dans le fétichisme d’une langue en perte de locuteurs.[access capability= »lire_inedits »] Bref, ils se sont enfermés dans une identité figée dont la mémoire du génocide est devenue le seul marqueur.  Pourtant, il n’y a pas si long- temps, la diaspora avait connu un nouveau souffle en renouant avec les Arméniens de l’intérieur. En 1988, année charnière, s’étaient produites deux secousses majeures : un grave séisme dans le nord du pays et le déclenchement du conflit arméno- azéri pour le contrôle de l’enclave du Haut-Karabakh avaient suscité un élan de solidarité inédit. Mais malgré ce bref regain de vigueur, vingt-deux ans après l’indépendance, les malentendus de part et d’autre du mont Ararat n’ont pas été dissipés : l’embryonnaire société civile arménienne attend toujours que la diaspora fasse contrepoids au pouvoir démesuré de l’oligarchie qui règne sur le pays. Las ! La question identitaire se vit sous un tout autre jour à Erevan et à Paris. Enclavée, la jeune République reste harcelée par un voisin azerbaïdjanais à la gâchette facile tandis que la crise socio-économique sévit à l’intérieur de ses frontières. Entre partisans d’une identité « décomplexée » et tenants d’un nationalisme messianique, la guerre idéologique est ouverte. Là où les premiers veulent oublier les mythes, les seconds attendent l’homme providentiel d’où viendra le salut de la première nation chrétienne du monde. Il demeure en effet encore impossible de faire l’impasse sur l’héritage chrétien, colonne vertébrale de l’arménité. Mais si l’Arménie est une « Église-nation », selon le mot de l’historien Jean- Pierre Mahé, la croix n’épuise pas tous les ressorts de son nationalisme. Fragilisé par ses choix diplomatiques pro-russes – l’Arménie a été l’un des rares pays à avoir reconnu l’annexion de la Crimée –, le Parti républicain au pouvoir depuis 2008 compense son impopularité par une surenchère identitaire : dans le rôle du héros national, le général Njdeh (voir encadré) qui, de figure sulfureuse, a été promu au statut d’icône. Le mouvement du président Sarkissian réédite depuis quelques années les écrits prolifiques de cet ultranationaliste, à destination de ses 140 000 adhérents. Avenues et station de métro rebaptisées à son nom, nanar glorifiant son destin exceptionnel : on ne compte plus les hommages rendus au vaillant Njdeh. S’appuyant sur les théories du nouveau héros, les doctrinaires du Parti soutiennent que le peuple arménien est une création divine dont il faut coûte que coûte préserver la pureté biologico-raciale. Le métis- sage, voilà l’ennemi ! Aux antipodes du culte victimaire qu’entretient la diaspora, les autorités arméniennes promeuvent l’image d’un guerrier impitoyable obsédé par la survie de sa « race » et la préservation de son sang.  L’image d’Épinal de l’Arménien docile, tantôt commerçant, tantôt artiste, tantôt paysan, ne prospère donc plus qu’à l’extérieur du pays. Entre les deux entités avait long- temps prévalu un partage tacite des tâches : à l’Arménie la mission de construire son État, à la diaspora le travail de mémoire pour la recon- naissance internationale du génocide et la tenue de colloques sans contenu et sans enjeux décisifs avec une caste de « White Turks » stambouliotes aujourd’hui en voie d’extinction. À l’approche du centenaire du génocide, ce schéma paraît caduc. Tenaillée par deux stéréotypes concurrents, la victime et le guerrier, l’arménité est devenue un champ de bataille permanent. L’Arménien oscille entre deux figures alors que pour faire la paix avec lui-même, il lui faudrait enfin se résoudre à devenir normal, simplement normal.

Un héros pas très discret

Figure de proue de la jeune Arménie indépendante, Gareguin Njdeh (1856- 1955) s’engage d’abord comme volontaire dans la résistance bulgare contre les Turcs lors de la guerre des Balkans de 1912. Rentré au pays, de son réduit montagneux du Zangézour, il proclame en 1921 une éphémère « République des montagnes d’Arménie » dont l’Armée rouge aura vite raison. C’est en Bulgarie, où il conservait des amitiés révolutionnaires, que le général Njdeh préparera sa revanche. En 1933, il crée le mouvement de jeunesse des Défenseurs de la race. Il appellera en vain le IIIe Reich à le soutenir contre la Turquie, pariant sur le fait qu’Ankara rejoindrait les Alliés. En vain. En 1944, voyant le vent tourner en faveur de l’URSS, Njdeh offre son concours à Staline. Las ! À peine débarqué de l’avion qui le conduisait à Moscou, il est arrêté, puis séjourne de prison en prison en Arménie et en Sibérie jusqu’à sa mort.  Exhumé puis réenterré dans les années 1990 en Arménie après un long exil sibérien, le guerrier aura bénéficié d’un repos de courte durée. En mars 2013, un long- métrage arménien retrace à coups de canons et de violons hollywoodiens les épisodes clés de son destin hors du commun. Œuvre d’un jeune réalisateur de clips musicaux, ce navet aura coûté la bagatelle de 7 millions de dollars. On y trouve tous les ingrédients du kitsch : scènes de batailles surjouées, méchants caricaturaux, héroïne pop aux lèvres pulpeuses et siliconées, sans oublier l’intrigue amoureuse à la guimauve.[/access]

*Photo : wikimedia.