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UMP : le sourire de Juppé

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Hormis le score historiquement haut du Front national et celui, historiquement bas, du Parti socialiste, deux détails pouvaient appeler l’attention du téléspectateur qui assistait à la soirée des européennes, dimanche soir sur France 2, le premier étant le sourire d’Alain Juppé.

Au vu du verdict énoncé par les urnes lors des huitièmes élections européennes, l’atmosphère sur le plateau de France 2 se devait d’être à la fois solennelle et morne, certains invités plus démonstratifs et versés dans l’art de la déploration, telle Rachida Dati, pouvant s’autoriser une incursion plus spectaculaire dans l’exercice de l’affliction théâtrale, d’autres, de nature plus discrète, ou plus mortellement atteints par le résultat, comme Jean-Christophe Cambadélis, se contentant d’afficher une réserve et un air de contrition de circonstance. Avant même l’annonce du résultat, le visage soucieux, la gorge serrée ou l’air hagard d’untel ou untel avait fait comprendre sans peine au téléspectateur que, plus que jamais, les élections européennes avait joué leur rôle de punching-ball politique, expédiant le ressentiment de la population courroucée au firmament des sondages à travers le triomphe électoral du « populisme », ou de la « haine », suivant l’expression consacrée du moment. Bref, hormis les représentants du Front national, tout le monde faisait la gueule sur le plateau de France 2. Tous sauf Alain Juppé.

Philippe Muray a écrit un très beau texte à propos du sourire de Ségolène, flottant encore dans l’air alors que sa propriétaire s’est évaporée, un peu comme le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles. Eh bien il y avait un peu de ce sourire-là chez Alain Juppé dimanche soir. Alors qu’une théorie de responsables politiques concernés venait délivrer leurs analyses et leurs sombres mises en garde, on eut la surprise d’apercevoir, dans un coin du plateau, le visage détendu et radieux d’Alain Juppé. On pouvait deviner qu’il venait de répondre à une plaisanterie et souriait en retour à son interlocuteur. Bien vite, évidemment, alors qu’il prenait place autour de cette table ronde qui ressemblait déjà à une réunion de crise élyséenne et médiatique, il reprit un air grave et de circonstance. Les traits du visage se durcirent à nouveau. Les coins de la bouche retombaient, faisant disparaître, derrière une mine sombre, le sourire qui l’éclairait il y a une minute.

Mais ce sourire ne voulait pas partir. Il flottait encore dans l’air, invisible, comme une ritournelle entêtante, quand Juppé, interrogé sur sa réaction aux résultats, plissait le front, prenait un air sévère et répondait gravement : « C’est un choc ». Le sourire s’étirait alors tout autour de lui comme les ronds de fumée autour d’un fumeur de pipe satisfait. Oh, bien sûr, Alain Juppé est choqué par le résultat du Front national. Démocrate et atlantiste raisonné, il réprouve l’explosion de populisme. Mais peut-être a-t-il moins de prévenance vis-à-vis du lynchage qui s’annonce pour Jean-François Copé. Alain Juppé a toutes les raisons de sourire : le triomphe du FN, c’est l’échec de l’UMP de Copé. Alain Juppé, confortablement porté par sa réélection triomphale à Bordeaux, n’a plus qu’à regarder aujourd’hui tomber les têtes à l’UMP.

Après le dimanche noir des européennes, vient le lundi funeste de Bygmalion. Jean-François Copé quitte la présidence du parti, Nicolas Sarkozy, que sa timide tribune du Point n’aura pas suffi à faire exister plus que les scandales, est manifestement impliqué et éclaboussé par l’affaire. Fillon se tait. Juppé jubile.

Le maire de Bordeaux appartient encore à une culture politique, qui est aussi celle de Fabius. Les deux personnages ont en commun les mêmes manières et la même façon de s’exprimer. Là où l’école Sarkozy a imposé la surenchère et l’inflation langagière que l’on retrouve chez Copé ou Valls, Juppé et Fabius paraissent en toutes occasions aussi calmes et hiératiques qu’un maître de thé en pleine cérémonie. Chacun des deux a une vie politique de coups tordus et de trahisons derrière lui. Fabius n’a plus grand-chose à espérer, éléphant d’un parti qui semble s’acheminer à grands pas vers le cimetière des idées, quant à Juppé, il peut espérer plus, et déjà, une revanche. Lui qui a vécu son passage au ministère des Affaires étrangères comme une série d’humiliations grâce à Nicolas Sarkozy peut regarder aujourd’hui son ancien président et ses lieutenants barboter dans les affaires et l’échec politique. Lui qui a toujours fait campagne pour un rassemblement au centre, tandis que Nicolas Sarkozy allait clairement chercher des réserves électorales du côté du FN lors de la dernière présidentielle, peut maintenant se targuer d’avoir sauvé Bayrou et de se poser en rassembleur à l’UMP et à l’UDI. Tout ceci n’est que supposition bien sûr, mais les européennes semblent confirmer après les municipales qu’Alain Juppé est un des rares représentants des partis traditionnels à tirer on ne sait comment son épingle d’un jeu politique particulièrement miné. L’UMP est passé en un jour de l’échec au cauchemar. François Hollande a confirmé, de façon présidentielle, l’inexistence politique et idéologique d’un parti ne semblant plus capable de produire que de la litanie sociétale. Il ne resterait donc plus qu’un Juppé au sein de « l’UMPS » pour faire barrage au parti de Marine Le Pen.

Le Front national va sans doute continuer à déposséder le PS des dernières bribes de son électorat ouvrier, tout en marchant largement sur ses plates-bandes chez les jeunes. Reste au parti de Marine Le Pen à ne pas tout simplement exploser en vol si l’on considère le caractère très hétérogène de son électorat. Il est clair maintenant que le Front national représente l’une des principales forces politiques du pays et s’est intégré au paysage. Des années de diabolisation et de schématisme n’auront servi à rien et les tenants du « retour de la bête immonde » peuvent aller méditer leurs responsabilités dans l’irrésistible ascension du parti à la flamme. Reste à savoir comment cet électorat si disparate répondra, lors des prochaines grandes échéances présidentielles, à la question si simple, qui se pose vraiment sérieusement après les européennes : « suis-je prêt à placer la famille Le Pen à la tête du pays ? » La biographie de Philippe Cohen et Pierre Péan aura dévoilé, beaucoup plus efficacement que des années de moraline antifasciste et de ridicule flambée de « mobilisation citoyenne », quelques aspects dérangeants au sein du clan Le Pen et notamment le rapport à l’argent et l’affairisme ancré dans la culture d’un parti qui n’a réussi à se conserver une virginité politique que parce que ses représentants ont exercé peu de mandats électoraux. Et plutôt que de gloser éternellement sur le retour de la peste brune, il est plus raisonnable de se demander de quelle probité pourra se targuer le Front national, une fois que l’ère des discours volontaires et des roulements de tambours aura laissé place à celle de l’exercice du pouvoir. Un homme politique qui se targuerait seulement de ramener un peu de bon sens, sans verser dans les extrêmes, tout en se présentant dans une position d’outsider chevronné pourrait jouer sa carte. Au vu de la ruine quasi complète des partis traditionnels, il n’est guère d’autre effort à faire, pour jouer la carte du renouveau, que de se distancier sérieusement de l’UMP ou du PS et de tous ceux qui ont largement déçu l’opinion publique ces dernières années. Alain Juppé, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait sans doute quelle position est la sienne à l’heure actuelle dans une UMP que le système Sarkozy aura achevé de décomposer, doit sans doute méditer cela. Cela explique peut-être le sourire qui flottait imperceptiblement sur son visage, dimanche soir.

Mais il y avait un autre détail à noter, lors de la soirée des européennes. Que fichait Marc Lévy sur le plateau ? Quelle analyse politique l’auteur de romances new-yorkaises venait-il proposer ? N’était-il pas venu plutôt puiser, parmi les foule des analystes et des commentateurs de l’événement, les éléments d’un nouveau roman d’amour à succès qui s’intitulerait : « Surtout ne changeons rien » ? Ou venait-il souffler à quelques dirigeants quelques slogans de campagne en forme de titres à l’eau de rose : Un sentiment plus fort que la peur, pour un François Hollande qui se réfugie de plus en plus dans l’absence. Où es-tu ? pour un Manuel Valls bataillant comme il le peut dans un rôle désagréable de garde du corps présidentiel. Vous revoir, pour un Sarkozy qui s’acharne à ne pas retrouver le chemin du retour. La Prochaine fois, pour Marine Le Pen. Et pour Alain Juppé, ce sera Toutes les choses qu’on ne s’est pas dites, Et si c’était à refaire ou Une autre idée du bonheur ? 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000036.

Matteo Renzi: Miracle à Rome?

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Après avoir épuisé trois gouvernements en l’espace de deux ans, dont celui du sinistre Mario Monti, la démocratie italienne vient de porter au pouvoir Matteo Renzi, sémillant maire de Florence de 39 ans, qui se proclame « révolutionnaire ». La momie de Lénine a dû en frémir dans son mausolée de Moscou.

Mais l’ironie n’est peut-être pas de mise. L’Italie va mal, très mal. Selon la Confindustria, sorte de Medef local, la récession subie entre 2008 et 2013, soit 9% du PIB, serait la plus sévère enregistrée depuis 1862[1.  Après son unification, en 1860, l’Italie s’était imprudemment ouverte aux importations, alors que son économie n’y était pas encore prête.] ! L’industrie a subi un désastre qui surpasse le nôtre, avec une chute de 25% contre 15% en France. Un million d’emplois ont disparu. Les créances douteuses logées dans les comptes bancaires se sont multipliées. Et la dette publique, qui était déjà l’une des plus élevées de l’Union européenne, a grimpé de 105% à plus de 130% du PIB.[access capability= »lire_inedits »]

Nous le savons pourtant, les Italiens ne sont ni paresseux, ni dénués d’initiative ou de créativité. L’Italie dispose toujours d’entreprises d’excellence telles que Luxottica, leader mondial de la lunetterie, ou les chaussures Todd’s et Geox. Le roi mondial du canapé est calabrais. Et grâce à leur art de la mécanique, s’ils n’ont pas d’Airbus, ils travaillent énormément pour Boeing et Lockheed.

Alors pourquoi cette descente aux enfers à laquelle il manque un Dante capable de la décrire avec pittoresque ? Les trois premiers lauréats des Trente Glorieuses ont été, dans l’ordre, le Japon, l’Italie et la France. C’est durant cette période que l’Italie s’est dotée d’une industrie et d’une agriculture productives. Au début des années 1970, son économie a atteint le sixième rang mondial. Et sans le retard des régions du Sud, elle aurait pu se hisser à un échelon encore supérieur. Chose remarquable, l’instabilité gouvernementale[2.  C’est en Italie que sont nés les gouvernements « balnéaires », désignés pour durer le temps des vacances. n’a pas porté préjudice à la prospérité générée par une machine économique de plus en plus diversifiée et puissante.]

L’enlisement date des années 1970, comme partout ailleurs en Occident, avec le ralentissement économique accompagné d’une inflation record qui a culminé à 25% l’an au-delà des Alpes ! Comme partout ailleurs en Occident, la croissance a buté sur l’inflation salariale, entretenue mécaniquement par la scala mobile, échelle mobile des rémunérations qui garantissait des augmentations au moins égales à la hausse des prix, mais le plus souvent supérieures. Mal compensées par les gains de productivité, les hausses de salaires ont miné la rentabilité des entreprises, entravant l’investissement et l’embauche.

L’Italie a offert, de surcroît, une illustration violente de la contestation anticapitaliste avec les Brigades rouges dont l’action soulignait, de manière exacerbée, la révolte contre le marché et le capital, qui était largement partagée dans la société transalpine. Étrange épisode que celui de cette contestation paroxystique d’un système qui n’apportait que prospérité économique, progrès social et espérance de vie accrue !

Aucun pays occidental n’est sorti indemne dela stagflation. Lesdéficits publics apparus durant cette période ne se sont jamais résorbés, sinon en recourant à l’expédient de l’endettement des particuliers. Or, justement, l’Italie a suivi une trajectoire atypique depuis plus de trente ans. À la dette contractée durant les années 1970 s’est ajoutée celle que le laxisme des gouvernements a laissé gonfler exercice après exercice. Au point que l’État italien détenait, vers le milieu des années 1990, le record d’endettement en Occident avec 120% du PIB.

Mais au laxisme a succédé l’austérité. Les gouvernements Amato et D’Alema – de centre-gauche, donc néolibéraux du point de vue doctrinal – ont pratiqué, à la fin des années 1990, des coupes claires dans les dépenses publiques. Ils ont bénéficié, discrètement, de la baisse de la fécondité, qui réduisait tant les dépenses d’éducation que celles de santé ou d’assurance-chômage. Néanmoins, à la veille de la grande récession de 2008, la dette publique n’avait pu être ramenée qu’à 105% du PIB.

Voilà l’impossible héritage avec lequel les Italiens sont entrés dans le tunnel de la crise.

Cet héritage aurait dû faire office de leçon d’économie pratique. Quand la dette atteint un seuil critique, elle s’entretient d’elle-même car le débiteur doit trouver les moyens de rembourser le capital et de payer les intérêts dus. À moins de bénéficier d’une forte croissance, génératrice de plus-values fiscales, il ne peut les obtenir que sur le marché du crédit, en émettant de nouveaux emprunts. Tel a été le cas de l’Italie, qui était déjà l’un des pays les moins dynamiques de l’Europe, durant les années 2000-2008.

Comment Matteo Renzi envisage-t-il de ressusciter le mort-vivant ?

Il entend d’abord provoquer un électrochoc politique par des réformes constitutionnelles portant suppression du Sénat et retour à une centralisation administrative qui permettrait de retirer aux régions leurs pouvoirs en matière d’énergie et de transport. Ces réformes, légitimes, ne pavent cependant pas le chemin du retour à la prospérité.

Il veut aussi pratiquer de nouvelles réductions de dépenses publiques, à hauteur de 7 milliards d’euros sur un an[3.  Le chiffre paraîtra modeste au regard du projet de François Hollande de faire 50 milliards d’économies sur trois ans, qui nous semble relever de la pensée magique.]. Or, quand on sait que l’Italie connaît un régime d’austérité publique depuis près de vingt ans, que son système éducatif vit dans la pauvreté ou dans la misère, que sa R&D publique est l’une des plus basses d’Europe, que les charges d’indemnisation du chômage se sont accrues, on ne voit guère où se situe le gisement d’économies potentielles.

Il doit, parallèlement, réduire le poids des impôts que Mario Monti avait aggravés et venir au secours des entreprises les plus en difficulté. Le révolutionnaire Renzi, qui n’oublie pas les échéances électorales, a décidé de réduire de 1000 euros l’impôt sur le revenu des foyers italiens dont les revenus sont inférieurs à 1500 euros par mois. Et il a décidé que l’État et les régions débitrices de leurs fournisseurs rembourseraient, d’ici au 1er juillet, 60 milliards d’euros de factures en retard.

Le plus significatif concerne cependant les relations de travail. Dans le but d’inciter à l’embauche les entreprises –  dont 94% emploient moins de 10 salariés –, il vient de signer un décret autorisant les employeurs à renouveler les contrats à durée déterminée sur une période totale de trois ans, chose inouïe en Europe. Une orientation significative de l’obsession néolibérale de flexibilisation du marché du travail. Mais depuis 2000, l’Italie a déjà multiplié les contrats « atypiques ». La part des emplois à durée déterminée est ainsi montée de 5% à 13%, celle du temps partiel de 5% à 18%. Se pourrait-il qu’en accroissant les doses, on guérisse la maladie ?

Risquons une réponse négative. La fragilité de l’économie italienne s’est terriblement accentuée depuis 2008, tant sur le plan financier que sur celui de la compétitivité. Du point de vue financier, les créances douteuses des PME se sont envolées ces six dernières années, s’ajoutant au montant record des créances – plus de 200 milliards d’euros – détenues sur l’État par les banques transalpines : en Italie comme en Espagne, les banques en difficulté font les fins de mois d’États à la solvabilité douteuse. Ces éléments conjugués entravent une progression des crédits à l’économie qui ouvrirait la voie à une vraie reprise.

Sur le front de la compétitivité, alors que, faute de pouvoir pratiquer une dévaluation monétaire, les autres pays de l’Europe du Sud ont pratiqué sans états d’âme la déflation salariale – 12% pour l’Espagne et 30% pour la Grèce –, l’Italie, quant à elle, est restée dans l’euro sans réduire ses salaires[4.  Particularité qu’elle partage avec la France.]. Sa perte de compétitivité s’observe à celle de ses parts de marché – 2,8% des exportations mondiales contre 3,8% en 2000.

Matteo Renzi pourrait alors être tenté d’emprunter l’issue de secours représentée par la sortie de l’euro. Ce serait une sorte de révolution ou de coup d’État. Ses compatriotes, devenus eurosceptiques, ne lui en feraient pas reproche. Mais les « investisseurs », qui ont le sort de la dette publique entre les mains, veillent au grain. Ils demandent expressément au président du conseil de maintenir son engagement européen. Le plus probable est donc que Renzi viendra enrichir la galerie des « révolutionnaires sans révolution »[5.  La formule est empruntée à André Thirion, auteur de Révolutionnaires sans révolution, ouvrage consacré aux surréalistes. Éditions Robert Laffont,1972.].[/access]

*Photo: Alessandra Tarantino/AP/SIPA.AP21573185_000002

Budget de la Défense : le général Tapioca et la 7ème compagnie

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Ce qui fonde l’unité d’une nation, c’est aussi le partage des références communes. Nul doute que la 7ème compagnie en fasse partie. Le problème, à lire les réactions d’internautes sur le sujet depuis quelques jours, c’est qu’il n’y en a apparemment pas beaucoup d’autres pour aborder les questions de Défense nationale. Le drame, c’est que les énarques d’aujourd’hui n’en ont guère plus. Ah, si ! Il y a aussi le cruel général Tapioca et son ennemi juré, le moustachu Alcazar, pittoresque ami de Tintin toujours prêt à faire un putsch. Caramba !

Ces dernières semaines, Bercy revient à la charge pour tailler, à grands coups de sabre, les budgets de la Défense définis par la toute fraîche loi de programmation budgétaire 2014-2019 (qui s’est quand même fait amputer de 60 milliards d’euros par rapport à la précédente). Il faut faire des économies. « Sans nous » ont répondu les chefs militaires décidés à poser le képi si une telle mesure était mise à exécution. Ils estiment, à raison, que les armées en ont fait assez. Ce n’est ni du corporatisme ni du prosélytisme. Les déflations d’effectifs massives et à répétition, les réformes profondes supportées avec stoïcisme (rappelons le scandale, toujours actuel, du paiement des salaires par le logiciel Louvois) ont fatigué les militaires qui en ont assez d’être « les bons élèves de la fonction publique ».

Au-delà d’un sentiment de profonde lassitude, c’est de stratégie de défense dont il s’agit. Les généraux sont parfaitement dans leur rôle lorsqu’ils alertent le pouvoir politique sur les conséquences de leurs choix budgétaires.

Pour faire simple, il y a trois piliers qui fondent la stratégie de défense : ce qu’on dit qu’on veut faire (stratégie déclaratoire) ce qu’on a vraiment envie de faire (la vision politique) et ce qu’on peut réellement faire (stratégie des moyens). Lorsqu’on taille un des trois piliers, c’est l’ensemble qui s’ébranle. La réalité aujourd’hui est que nous sommes arrivés à un seuil.  En-deçà, ça s’appelle un déclassement stratégique. Nous n’aurons bientôt plus les moyens de nos ambitions. Est-ce dramatique ? Pas forcément, c’est un débat sur une conception de la place de la France dans le monde.  On peut très bien décider de se passer de la dissuasion nucléaire ou bien de ne plus vouloir (pouvoir) intervenir au Mali, en Centrafrique et ailleurs. C’est faisable, mais c’est un choix qui relève, selon la Constitution, du président de la République (et de lui seul) qui doit être assumé devant les français.

Ceci dit, il va falloirune bonne dose de courage, d’inconscience ou de whisky pour accepter le rôle de fossoyeur de l’indépendance stratégique française élaborée par De Gaulle et poursuivie par tous ses successeurs.

En somme, ce que ces généraux disent aujourd’hui n’est pas : « on n’en veut plus », mais « soyez cohérents ! »

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

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En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

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Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.

Nous avons perdu le peuple de gauche

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Figure de l’aile gauche du PS, Jérôme Guedj est président du Conseil général de l’Essonne. Il vient de quitter l’Assemblée nationale, François Lamy, dont il était le suppléant, n’ayant pas été reconduit au gouvernement.

Causeur. Quel est, selon vous, le message que les électeurs ont adressé aux socialistes, au gouvernement et au Président lors des élections municipales ?  

Jérôme Guedj. Ce message est limpide : avec leur bulletin de vote ou leurs pieds, les Français nous ont dit qu’ils ne se reconnaissaient pas dans la politique menée par le gouvernement de François Hollande. Ce qui est surprenant, c’est qu’ils n’ont même pas exprimé leur colère pendant la campagne. En 1992-1993, on se faisait engueuler, presque insulter sur les marchés ; là, c’était plutôt un silence résigné. Du coup, on s’est dit que les électeurs distinguaient la situation locale des sujets nationaux. Et nous nous sommes auto-intoxiqués. La colère, il faut que ça sorte. Et comme le peuple de France est un peuple très politique, il a parlé avec son bulletin de vote… ou avec ses pieds.[access capability= »lire_inedits »]

 Mais à en croire nombre de socialistes, la dérouillée du PS aux municipales est la preuve que les Français veulent une politique de gauche. Vous charriez un peu, non ?

Je réfute les analyses sur la supposée « droitisation » de la société. Certes, la droite a su profiter de certaines occasions, notamment des débats sociétaux où l’on a facilité son travail, mais ce sont les gens de gauche qui ont fait battre le PS aux municipales. Nous avons perdu le peuple de gauche, comme en 2002, lorsque Jospin n’avait recueilli que 13% du votre ouvrier à l’élection présidentielle. Hollande est encore moins populaire chez les chômeurs, ouvriers et employés (90 % d’opinions défavorables)  que dans le reste de la population (82 %). Et dans les quartiers populaires qui avaient voté à 80 % pour Hollande en 2012, l’abstention a battu des records !

 À quel moment du quinquennat avez-vous perdu l’électorat socialiste de mai 2012 ?

 Le tournant a eu lieu le 6 novembre 2012, lors de la conférence de presse du Président sur le rapport Gallois : à partir de là, Hollande n’a eu que les mots « politique de l’offre », « compétitivité » et « coût du travail » à la bouche. Et cette logique est allée en s’amplifiant jusqu’au « pacte de responsabilité ». Alors, je sais que c’est vieux jeu d’accorder de l’importance aux textes votés par le Parti, mais pas un mot de tout cela ne figurait dans la motion adoptée un mois plus tôt, au Congrès de Toulouse, autour d’Harlem Désir. Et il en avait encore moins été question durant la campagne : il n’a tout simplement pas été élu sur ces thèmes. Il aurait pu se rattraper en nationalisant temporairement Florange. Cette solution exceptionnelle d’inspiration strauss-kahnienne n’aurait coûté que 400 millions d’euros. Mais il s’acharne à appliquer le théorème de Helmut Schmidt, d’ailleurs jamais vérifié, selon lequel les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. En attendant, il y a 1,2 million de foyers fiscaux qui n’étaient pas assujettis à l’impôt sur le revenu et qui le sont désormais, ce qui les prive de nombreux avantages sociaux. Alors, le « redressement dans la justice », ils ne le voyaient pas ainsi.

Sur quelles bases François Hollande devrait-il revoir sa politique ?

Dans la situation actuelle, les critères de Maastricht ne sont pas tenables ! De plus, pourquoi avoir demandé et obtenu un report de Bruxelles en 2013 pour s’incliner aujourd’hui devant une Commission finissante ? L’ironie veut que le jour même où Hollande confirme que sa priorité est la baisse du déficit, le PS lance sa campagne européenne avec le mot d’ordre « Non à l’austérité à l’échelle européenne » ! Même le nouveau premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis pense qu’il faut sortir du carcan des 3 %. Il est temps d’en finir avec cette schizophrénie !

François Hollande et Manuel Valls font-ils complètement fausse route quand ils pensent que nous avons un problème de compétitivité ? Les baisses de charge ne peuvent-elles pas préserver voire créer des emplois ?

D’abord, l’une des justifications avancées a été que cette réduction des coûts allait permettre  aux entreprises de reconstituer leurs marges, puis d’investir. Quant aux embauches, ils n’en savent rien puisque les allègements sont consentis sans conditions. Tabler sur un « choc de confiance aux entreprises » me paraît pour le moins hasardeux. En revanche, les 20 milliards de baisse de l’impôt sur les sociétés financés par une hausse de la TVA et une réduction des dépenses publiques sont très concrets !

Ne faut-il pas soutenir l’industrie française face à la compétition internationale ?

Oui, mais en ce cas, parlons de l’euro fort qui pénalise lourdement notre compétitivité ! Et puis, si on veut vraiment soutenir nos exportations, pourquoi le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi bénéficie-t-il aux professions réglementées qui ne sont pas soumises à la concurrence ? On gèle les prestations sociales pour donner 3 milliards d’euros à la grande distribution, 2 milliards d’euros au bâtiment, 1,5 milliard aux médecins, huissiers, avocats… Un notaire paiera 7000 euros d’impôts en moins par an, va-t-il embaucher ? Non, il va partir en vacances ! Je ne suis pas contre la politique de l’offre, mais il faudrait au moins cibler les bénéficiaires !

Que peut faire un député de la Ve république appartenant à une majorité dont il récuse la politique ?

Je suis conscient que, si l’on va trop loin, on risque de faire tomber le gouvernement. Le quinquennat et la coïncidence des mandats présidentiel et parlementaire sont un piège terrible qui paralyse le pouvoir des députés. Reste que le Président de la République procède à son tour du contrat qu’il a passé avec les Français. Or, ce contrat, ce sont les 60 engagements présidentiels. Je ne suis même plus à la gauche du parti, mais simplement un fidèle hollandais de 2012 ! Avec l’hyper-présidence, on vit une forme de confiscation du pouvoir, de coup d’État permanent. Les parlementaires n’ont le choix qu’entre le baroud d’honneur – présenter puis retirer un amendement – et le conflit majeur avec l’exécutif. Il n’y a pas de voie médiane…

Êtes-vous prêt à monter aux extrêmes, c’est-à-dire à risquer une dissolution ?

Non, la dissolution, on en connaît l’issue. Mais il faut que le Président tienne compte de l’état d’esprit des élus de sa majorité et qu’il soit prêt au compromis quand nous formulons des contre-propositions.

Le coup de pouce aux petites retraites, n’est-ce pas un compromis ?

Ca va dans le bon sens, mais le scénario envisagé, à savoir un crédit d’impôt, ne correspond pas à l’urgence sociale dans laquelle se trouvent de trop nombreux retraités. Les vieux ne doivent pas être une variable d’ajustement dans la crise.

Quel rôle Manuel Valls joue-t-il dans ce rapport de force ?

Manuel Valls a clairement décidé de se placer dans la roue du Président pour ne pas laisser penser qu’il veut être calife à la place du calife. De surcroît, la ligne actuelle est conforme à celle qu’il a présentée aux primaires – qui n’avait, je vous le rappelle, recueilli que 5 % des voix !

Au fond, Hollande est-il plus proche de Sarkozy que de Jérôme Guedj ?

Je ne tracerai jamais un signe d’égalité entre Sarkozy et Hollande. Je sais trop ce qu’était et ce que serait le projet de la droite. Reste qu’on est aujourd’hui très loin du discours du Bourget… J’ai cru que Hollande, devenu Président, demeurerait adepte de la synthèse solférinienne. J’ai peur de m’être trompé, puisqu’il a manifestement renoué avec le dépassement du clivage gauche-droite qu’il théorisait au temps des Clubs Témoins au milieu des années 80.

C’est ce que Marine Le Pen nomme l’« UMPS »

Absolument, cela donne l’impression détestable que la droite et la gauche sont d’accord sur l’essentiel et font semblant d’être en désaccord sur l’accessoire. Cela désespère nos propres électeurs et alimente en partie le FN.

À l’intérieur de la gauche, on peut distinguer plusieurs familles : la gauche démondialisatrice, la gauche européiste, la gauche sociétale, etc. Malgré tout, Valls incarne une gauche républicaine…

Incontestablement, c’est pourquoi j’étais convaincu que Valls construirait  la nouvelle grande synthèse de la gauche. Je me suis trompé. En tout cas, il doit penser que ce n’est pas le moment. Et peut-être se dit-il que le côté « père courage », la dimension « du sang et des larmes » le serviront mieux pour l’avenir, notamment en 2022.

Votre incompatibilité idéologique avec Hollande et Valls ne valide-t-elle pas la stratégie de votre ancien ami Mélenchon ?

Cette stratégie a rendu Mélenchon politiquement impuissant !

Que pensez-vous de l’idée de Julien Dray qui voudrait organiser une primaire pour choisir le candidat socialiste en 2017 ?

J’y suis favorable. Si la courbe du chômage ne s’est pas radicalement inversée au milieu de 2015, Hollande ne sera pas en position de gagner en 2017.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala[/access]

* Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA.00683470_000016

Lettre à un papa pro-européen

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Salut papa,

Tu sais que je suis un eurosceptique (à l’anglaise plus qu’à la française,puisque les idées fascisantes me répugnent) depuis que j’ai étudié le fonctionnement de l’UE pour mon Master de géopolitique. Jusque-là, j’étais un europhile content, comme tous les jeunes de ma génération (j’ai voté oui en 92). Tu as raison, il faut aller voir les choses de près. Il faut étudier le fonctionnement des institutions, interviewer des fonctionnaires (ce que j’ai fait à Bruxelles) pour s’apercevoir que tous les pays mettent en avant, que ce soit militairement ou économiquement (en fonction de leurs avantages industriels respectifs, lesquels ne sont évidemment pas les mêmes) leur agenda national. Bismarck for ever, comme dirait Kissinger. Il est vrai que le style change (Poutine n’a plus besoin de déclarer la guerre aux USA pour s’emparer d’une enclave stratégique, il lui suffit d’appuyer sur l’inconsistance irrécupérable de la diplomatie européenne), mais le fond reste le même.

Tu crois vraiment que la Lituanie pèse autant que l’Allemagne en quelque domaine que ce soit ? Au sein même de l’UE, le plus fort gagne, ce qui est la définition même de la Realpolitik. On peut faire dans le populisme en donnant aux gens l’impression qu’un changement radical est possible. Mais on peut aussi les berner indéfiniment – l’espoir fait vivre – en leur faisant accroire que l’on va changer les rapports de force par la seule vertu de la négociation. Bref, un populisme peut en cacher un autre. (J’espère que cette comparaison ferroviaire te plaira)

S’agissant de l’Euro, tu as bien sûr raison. La sortie de l’Euro n’est certainement pas une garantie de croissance. Et après ? Le reproche serait fondé si quelqu’un pouvait se targuer d’un tel exploit.

La question n’est pas de savoir si les souverainistes sont des meilleurs économistes que les pro-Européens français (lesquels n’ont pas l’air d’être si compétents en matière de chômage ni en quelque autre domaine que ce soit).

Il est déjà idiot de laisser présupposer qu’il y a des compétents et des incompétents, alors que l’économie n’est ni une science, ni le domaine réservé d’un camp. L’économie ne marche pas toute seule comme une belle mécanique, abstraction faite des choix politiques que l’on se donne. Ces choix ne peuvent être que divers, et l’économie, par conséquent, ne peut que tanguer dans tous les sens. (J’espère que cette comparaison maritime te plaira. Sinon, on peut toujours utiliser l’image du train qui déraille).

Au vrai, la question est beaucoup plus simple. Comme les abstentionnistes nous le rappellent avec une force de conviction qui contraste avec la patine rhétorique des Europhiles de carrière, la question est de savoir si tu as encore le droit d’élire quelqu’un et de le démettre ensuite s’il ne tient pas ses promesses, ou s’il échoue. Tu as l’impression que ce sera le cas au sein de la Commission ? As-tu vu comment on élit un Président à Bruxelles ? Allons bon, il faudrait rentrer dans les rangs de peur d’être montré du doigt par nos voisins. Quel drôle de raisonnement. Je n’échange pas la démocratie contre le plaisir de faire comme tout le monde.

Bisou,

Ton fils.

*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107220_000004. 

Vote FN: Hamid et Marine

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marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! »« J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libreséchangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

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fn ump ps ue

Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.

UMP : le sourire de Juppé

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Hormis le score historiquement haut du Front national et celui, historiquement bas, du Parti socialiste, deux détails pouvaient appeler l’attention du téléspectateur qui assistait à la soirée des européennes, dimanche soir sur France 2, le premier étant le sourire d’Alain Juppé.

Au vu du verdict énoncé par les urnes lors des huitièmes élections européennes, l’atmosphère sur le plateau de France 2 se devait d’être à la fois solennelle et morne, certains invités plus démonstratifs et versés dans l’art de la déploration, telle Rachida Dati, pouvant s’autoriser une incursion plus spectaculaire dans l’exercice de l’affliction théâtrale, d’autres, de nature plus discrète, ou plus mortellement atteints par le résultat, comme Jean-Christophe Cambadélis, se contentant d’afficher une réserve et un air de contrition de circonstance. Avant même l’annonce du résultat, le visage soucieux, la gorge serrée ou l’air hagard d’untel ou untel avait fait comprendre sans peine au téléspectateur que, plus que jamais, les élections européennes avait joué leur rôle de punching-ball politique, expédiant le ressentiment de la population courroucée au firmament des sondages à travers le triomphe électoral du « populisme », ou de la « haine », suivant l’expression consacrée du moment. Bref, hormis les représentants du Front national, tout le monde faisait la gueule sur le plateau de France 2. Tous sauf Alain Juppé.

Philippe Muray a écrit un très beau texte à propos du sourire de Ségolène, flottant encore dans l’air alors que sa propriétaire s’est évaporée, un peu comme le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles. Eh bien il y avait un peu de ce sourire-là chez Alain Juppé dimanche soir. Alors qu’une théorie de responsables politiques concernés venait délivrer leurs analyses et leurs sombres mises en garde, on eut la surprise d’apercevoir, dans un coin du plateau, le visage détendu et radieux d’Alain Juppé. On pouvait deviner qu’il venait de répondre à une plaisanterie et souriait en retour à son interlocuteur. Bien vite, évidemment, alors qu’il prenait place autour de cette table ronde qui ressemblait déjà à une réunion de crise élyséenne et médiatique, il reprit un air grave et de circonstance. Les traits du visage se durcirent à nouveau. Les coins de la bouche retombaient, faisant disparaître, derrière une mine sombre, le sourire qui l’éclairait il y a une minute.

Mais ce sourire ne voulait pas partir. Il flottait encore dans l’air, invisible, comme une ritournelle entêtante, quand Juppé, interrogé sur sa réaction aux résultats, plissait le front, prenait un air sévère et répondait gravement : « C’est un choc ». Le sourire s’étirait alors tout autour de lui comme les ronds de fumée autour d’un fumeur de pipe satisfait. Oh, bien sûr, Alain Juppé est choqué par le résultat du Front national. Démocrate et atlantiste raisonné, il réprouve l’explosion de populisme. Mais peut-être a-t-il moins de prévenance vis-à-vis du lynchage qui s’annonce pour Jean-François Copé. Alain Juppé a toutes les raisons de sourire : le triomphe du FN, c’est l’échec de l’UMP de Copé. Alain Juppé, confortablement porté par sa réélection triomphale à Bordeaux, n’a plus qu’à regarder aujourd’hui tomber les têtes à l’UMP.

Après le dimanche noir des européennes, vient le lundi funeste de Bygmalion. Jean-François Copé quitte la présidence du parti, Nicolas Sarkozy, que sa timide tribune du Point n’aura pas suffi à faire exister plus que les scandales, est manifestement impliqué et éclaboussé par l’affaire. Fillon se tait. Juppé jubile.

Le maire de Bordeaux appartient encore à une culture politique, qui est aussi celle de Fabius. Les deux personnages ont en commun les mêmes manières et la même façon de s’exprimer. Là où l’école Sarkozy a imposé la surenchère et l’inflation langagière que l’on retrouve chez Copé ou Valls, Juppé et Fabius paraissent en toutes occasions aussi calmes et hiératiques qu’un maître de thé en pleine cérémonie. Chacun des deux a une vie politique de coups tordus et de trahisons derrière lui. Fabius n’a plus grand-chose à espérer, éléphant d’un parti qui semble s’acheminer à grands pas vers le cimetière des idées, quant à Juppé, il peut espérer plus, et déjà, une revanche. Lui qui a vécu son passage au ministère des Affaires étrangères comme une série d’humiliations grâce à Nicolas Sarkozy peut regarder aujourd’hui son ancien président et ses lieutenants barboter dans les affaires et l’échec politique. Lui qui a toujours fait campagne pour un rassemblement au centre, tandis que Nicolas Sarkozy allait clairement chercher des réserves électorales du côté du FN lors de la dernière présidentielle, peut maintenant se targuer d’avoir sauvé Bayrou et de se poser en rassembleur à l’UMP et à l’UDI. Tout ceci n’est que supposition bien sûr, mais les européennes semblent confirmer après les municipales qu’Alain Juppé est un des rares représentants des partis traditionnels à tirer on ne sait comment son épingle d’un jeu politique particulièrement miné. L’UMP est passé en un jour de l’échec au cauchemar. François Hollande a confirmé, de façon présidentielle, l’inexistence politique et idéologique d’un parti ne semblant plus capable de produire que de la litanie sociétale. Il ne resterait donc plus qu’un Juppé au sein de « l’UMPS » pour faire barrage au parti de Marine Le Pen.

Le Front national va sans doute continuer à déposséder le PS des dernières bribes de son électorat ouvrier, tout en marchant largement sur ses plates-bandes chez les jeunes. Reste au parti de Marine Le Pen à ne pas tout simplement exploser en vol si l’on considère le caractère très hétérogène de son électorat. Il est clair maintenant que le Front national représente l’une des principales forces politiques du pays et s’est intégré au paysage. Des années de diabolisation et de schématisme n’auront servi à rien et les tenants du « retour de la bête immonde » peuvent aller méditer leurs responsabilités dans l’irrésistible ascension du parti à la flamme. Reste à savoir comment cet électorat si disparate répondra, lors des prochaines grandes échéances présidentielles, à la question si simple, qui se pose vraiment sérieusement après les européennes : « suis-je prêt à placer la famille Le Pen à la tête du pays ? » La biographie de Philippe Cohen et Pierre Péan aura dévoilé, beaucoup plus efficacement que des années de moraline antifasciste et de ridicule flambée de « mobilisation citoyenne », quelques aspects dérangeants au sein du clan Le Pen et notamment le rapport à l’argent et l’affairisme ancré dans la culture d’un parti qui n’a réussi à se conserver une virginité politique que parce que ses représentants ont exercé peu de mandats électoraux. Et plutôt que de gloser éternellement sur le retour de la peste brune, il est plus raisonnable de se demander de quelle probité pourra se targuer le Front national, une fois que l’ère des discours volontaires et des roulements de tambours aura laissé place à celle de l’exercice du pouvoir. Un homme politique qui se targuerait seulement de ramener un peu de bon sens, sans verser dans les extrêmes, tout en se présentant dans une position d’outsider chevronné pourrait jouer sa carte. Au vu de la ruine quasi complète des partis traditionnels, il n’est guère d’autre effort à faire, pour jouer la carte du renouveau, que de se distancier sérieusement de l’UMP ou du PS et de tous ceux qui ont largement déçu l’opinion publique ces dernières années. Alain Juppé, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait sans doute quelle position est la sienne à l’heure actuelle dans une UMP que le système Sarkozy aura achevé de décomposer, doit sans doute méditer cela. Cela explique peut-être le sourire qui flottait imperceptiblement sur son visage, dimanche soir.

Mais il y avait un autre détail à noter, lors de la soirée des européennes. Que fichait Marc Lévy sur le plateau ? Quelle analyse politique l’auteur de romances new-yorkaises venait-il proposer ? N’était-il pas venu plutôt puiser, parmi les foule des analystes et des commentateurs de l’événement, les éléments d’un nouveau roman d’amour à succès qui s’intitulerait : « Surtout ne changeons rien » ? Ou venait-il souffler à quelques dirigeants quelques slogans de campagne en forme de titres à l’eau de rose : Un sentiment plus fort que la peur, pour un François Hollande qui se réfugie de plus en plus dans l’absence. Où es-tu ? pour un Manuel Valls bataillant comme il le peut dans un rôle désagréable de garde du corps présidentiel. Vous revoir, pour un Sarkozy qui s’acharne à ne pas retrouver le chemin du retour. La Prochaine fois, pour Marine Le Pen. Et pour Alain Juppé, ce sera Toutes les choses qu’on ne s’est pas dites, Et si c’était à refaire ou Une autre idée du bonheur ? 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000036.

Matteo Renzi: Miracle à Rome?

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matteo renzi italie

matteo renzi italie

Après avoir épuisé trois gouvernements en l’espace de deux ans, dont celui du sinistre Mario Monti, la démocratie italienne vient de porter au pouvoir Matteo Renzi, sémillant maire de Florence de 39 ans, qui se proclame « révolutionnaire ». La momie de Lénine a dû en frémir dans son mausolée de Moscou.

Mais l’ironie n’est peut-être pas de mise. L’Italie va mal, très mal. Selon la Confindustria, sorte de Medef local, la récession subie entre 2008 et 2013, soit 9% du PIB, serait la plus sévère enregistrée depuis 1862[1.  Après son unification, en 1860, l’Italie s’était imprudemment ouverte aux importations, alors que son économie n’y était pas encore prête.] ! L’industrie a subi un désastre qui surpasse le nôtre, avec une chute de 25% contre 15% en France. Un million d’emplois ont disparu. Les créances douteuses logées dans les comptes bancaires se sont multipliées. Et la dette publique, qui était déjà l’une des plus élevées de l’Union européenne, a grimpé de 105% à plus de 130% du PIB.[access capability= »lire_inedits »]

Nous le savons pourtant, les Italiens ne sont ni paresseux, ni dénués d’initiative ou de créativité. L’Italie dispose toujours d’entreprises d’excellence telles que Luxottica, leader mondial de la lunetterie, ou les chaussures Todd’s et Geox. Le roi mondial du canapé est calabrais. Et grâce à leur art de la mécanique, s’ils n’ont pas d’Airbus, ils travaillent énormément pour Boeing et Lockheed.

Alors pourquoi cette descente aux enfers à laquelle il manque un Dante capable de la décrire avec pittoresque ? Les trois premiers lauréats des Trente Glorieuses ont été, dans l’ordre, le Japon, l’Italie et la France. C’est durant cette période que l’Italie s’est dotée d’une industrie et d’une agriculture productives. Au début des années 1970, son économie a atteint le sixième rang mondial. Et sans le retard des régions du Sud, elle aurait pu se hisser à un échelon encore supérieur. Chose remarquable, l’instabilité gouvernementale[2.  C’est en Italie que sont nés les gouvernements « balnéaires », désignés pour durer le temps des vacances. n’a pas porté préjudice à la prospérité générée par une machine économique de plus en plus diversifiée et puissante.]

L’enlisement date des années 1970, comme partout ailleurs en Occident, avec le ralentissement économique accompagné d’une inflation record qui a culminé à 25% l’an au-delà des Alpes ! Comme partout ailleurs en Occident, la croissance a buté sur l’inflation salariale, entretenue mécaniquement par la scala mobile, échelle mobile des rémunérations qui garantissait des augmentations au moins égales à la hausse des prix, mais le plus souvent supérieures. Mal compensées par les gains de productivité, les hausses de salaires ont miné la rentabilité des entreprises, entravant l’investissement et l’embauche.

L’Italie a offert, de surcroît, une illustration violente de la contestation anticapitaliste avec les Brigades rouges dont l’action soulignait, de manière exacerbée, la révolte contre le marché et le capital, qui était largement partagée dans la société transalpine. Étrange épisode que celui de cette contestation paroxystique d’un système qui n’apportait que prospérité économique, progrès social et espérance de vie accrue !

Aucun pays occidental n’est sorti indemne dela stagflation. Lesdéficits publics apparus durant cette période ne se sont jamais résorbés, sinon en recourant à l’expédient de l’endettement des particuliers. Or, justement, l’Italie a suivi une trajectoire atypique depuis plus de trente ans. À la dette contractée durant les années 1970 s’est ajoutée celle que le laxisme des gouvernements a laissé gonfler exercice après exercice. Au point que l’État italien détenait, vers le milieu des années 1990, le record d’endettement en Occident avec 120% du PIB.

Mais au laxisme a succédé l’austérité. Les gouvernements Amato et D’Alema – de centre-gauche, donc néolibéraux du point de vue doctrinal – ont pratiqué, à la fin des années 1990, des coupes claires dans les dépenses publiques. Ils ont bénéficié, discrètement, de la baisse de la fécondité, qui réduisait tant les dépenses d’éducation que celles de santé ou d’assurance-chômage. Néanmoins, à la veille de la grande récession de 2008, la dette publique n’avait pu être ramenée qu’à 105% du PIB.

Voilà l’impossible héritage avec lequel les Italiens sont entrés dans le tunnel de la crise.

Cet héritage aurait dû faire office de leçon d’économie pratique. Quand la dette atteint un seuil critique, elle s’entretient d’elle-même car le débiteur doit trouver les moyens de rembourser le capital et de payer les intérêts dus. À moins de bénéficier d’une forte croissance, génératrice de plus-values fiscales, il ne peut les obtenir que sur le marché du crédit, en émettant de nouveaux emprunts. Tel a été le cas de l’Italie, qui était déjà l’un des pays les moins dynamiques de l’Europe, durant les années 2000-2008.

Comment Matteo Renzi envisage-t-il de ressusciter le mort-vivant ?

Il entend d’abord provoquer un électrochoc politique par des réformes constitutionnelles portant suppression du Sénat et retour à une centralisation administrative qui permettrait de retirer aux régions leurs pouvoirs en matière d’énergie et de transport. Ces réformes, légitimes, ne pavent cependant pas le chemin du retour à la prospérité.

Il veut aussi pratiquer de nouvelles réductions de dépenses publiques, à hauteur de 7 milliards d’euros sur un an[3.  Le chiffre paraîtra modeste au regard du projet de François Hollande de faire 50 milliards d’économies sur trois ans, qui nous semble relever de la pensée magique.]. Or, quand on sait que l’Italie connaît un régime d’austérité publique depuis près de vingt ans, que son système éducatif vit dans la pauvreté ou dans la misère, que sa R&D publique est l’une des plus basses d’Europe, que les charges d’indemnisation du chômage se sont accrues, on ne voit guère où se situe le gisement d’économies potentielles.

Il doit, parallèlement, réduire le poids des impôts que Mario Monti avait aggravés et venir au secours des entreprises les plus en difficulté. Le révolutionnaire Renzi, qui n’oublie pas les échéances électorales, a décidé de réduire de 1000 euros l’impôt sur le revenu des foyers italiens dont les revenus sont inférieurs à 1500 euros par mois. Et il a décidé que l’État et les régions débitrices de leurs fournisseurs rembourseraient, d’ici au 1er juillet, 60 milliards d’euros de factures en retard.

Le plus significatif concerne cependant les relations de travail. Dans le but d’inciter à l’embauche les entreprises –  dont 94% emploient moins de 10 salariés –, il vient de signer un décret autorisant les employeurs à renouveler les contrats à durée déterminée sur une période totale de trois ans, chose inouïe en Europe. Une orientation significative de l’obsession néolibérale de flexibilisation du marché du travail. Mais depuis 2000, l’Italie a déjà multiplié les contrats « atypiques ». La part des emplois à durée déterminée est ainsi montée de 5% à 13%, celle du temps partiel de 5% à 18%. Se pourrait-il qu’en accroissant les doses, on guérisse la maladie ?

Risquons une réponse négative. La fragilité de l’économie italienne s’est terriblement accentuée depuis 2008, tant sur le plan financier que sur celui de la compétitivité. Du point de vue financier, les créances douteuses des PME se sont envolées ces six dernières années, s’ajoutant au montant record des créances – plus de 200 milliards d’euros – détenues sur l’État par les banques transalpines : en Italie comme en Espagne, les banques en difficulté font les fins de mois d’États à la solvabilité douteuse. Ces éléments conjugués entravent une progression des crédits à l’économie qui ouvrirait la voie à une vraie reprise.

Sur le front de la compétitivité, alors que, faute de pouvoir pratiquer une dévaluation monétaire, les autres pays de l’Europe du Sud ont pratiqué sans états d’âme la déflation salariale – 12% pour l’Espagne et 30% pour la Grèce –, l’Italie, quant à elle, est restée dans l’euro sans réduire ses salaires[4.  Particularité qu’elle partage avec la France.]. Sa perte de compétitivité s’observe à celle de ses parts de marché – 2,8% des exportations mondiales contre 3,8% en 2000.

Matteo Renzi pourrait alors être tenté d’emprunter l’issue de secours représentée par la sortie de l’euro. Ce serait une sorte de révolution ou de coup d’État. Ses compatriotes, devenus eurosceptiques, ne lui en feraient pas reproche. Mais les « investisseurs », qui ont le sort de la dette publique entre les mains, veillent au grain. Ils demandent expressément au président du conseil de maintenir son engagement européen. Le plus probable est donc que Renzi viendra enrichir la galerie des « révolutionnaires sans révolution »[5.  La formule est empruntée à André Thirion, auteur de Révolutionnaires sans révolution, ouvrage consacré aux surréalistes. Éditions Robert Laffont,1972.].[/access]

*Photo: Alessandra Tarantino/AP/SIPA.AP21573185_000002

Budget de la Défense : le général Tapioca et la 7ème compagnie

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defense budget septieme compagnie

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Ce qui fonde l’unité d’une nation, c’est aussi le partage des références communes. Nul doute que la 7ème compagnie en fasse partie. Le problème, à lire les réactions d’internautes sur le sujet depuis quelques jours, c’est qu’il n’y en a apparemment pas beaucoup d’autres pour aborder les questions de Défense nationale. Le drame, c’est que les énarques d’aujourd’hui n’en ont guère plus. Ah, si ! Il y a aussi le cruel général Tapioca et son ennemi juré, le moustachu Alcazar, pittoresque ami de Tintin toujours prêt à faire un putsch. Caramba !

Ces dernières semaines, Bercy revient à la charge pour tailler, à grands coups de sabre, les budgets de la Défense définis par la toute fraîche loi de programmation budgétaire 2014-2019 (qui s’est quand même fait amputer de 60 milliards d’euros par rapport à la précédente). Il faut faire des économies. « Sans nous » ont répondu les chefs militaires décidés à poser le képi si une telle mesure était mise à exécution. Ils estiment, à raison, que les armées en ont fait assez. Ce n’est ni du corporatisme ni du prosélytisme. Les déflations d’effectifs massives et à répétition, les réformes profondes supportées avec stoïcisme (rappelons le scandale, toujours actuel, du paiement des salaires par le logiciel Louvois) ont fatigué les militaires qui en ont assez d’être « les bons élèves de la fonction publique ».

Au-delà d’un sentiment de profonde lassitude, c’est de stratégie de défense dont il s’agit. Les généraux sont parfaitement dans leur rôle lorsqu’ils alertent le pouvoir politique sur les conséquences de leurs choix budgétaires.

Pour faire simple, il y a trois piliers qui fondent la stratégie de défense : ce qu’on dit qu’on veut faire (stratégie déclaratoire) ce qu’on a vraiment envie de faire (la vision politique) et ce qu’on peut réellement faire (stratégie des moyens). Lorsqu’on taille un des trois piliers, c’est l’ensemble qui s’ébranle. La réalité aujourd’hui est que nous sommes arrivés à un seuil.  En-deçà, ça s’appelle un déclassement stratégique. Nous n’aurons bientôt plus les moyens de nos ambitions. Est-ce dramatique ? Pas forcément, c’est un débat sur une conception de la place de la France dans le monde.  On peut très bien décider de se passer de la dissuasion nucléaire ou bien de ne plus vouloir (pouvoir) intervenir au Mali, en Centrafrique et ailleurs. C’est faisable, mais c’est un choix qui relève, selon la Constitution, du président de la République (et de lui seul) qui doit être assumé devant les français.

Ceci dit, il va falloirune bonne dose de courage, d’inconscience ou de whisky pour accepter le rôle de fossoyeur de l’indépendance stratégique française élaborée par De Gaulle et poursuivie par tous ses successeurs.

En somme, ce que ces généraux disent aujourd’hui n’est pas : « on n’en veut plus », mais « soyez cohérents ! »

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

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En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

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ump cope fillon juppe

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Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.

Nous avons perdu le peuple de gauche

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jerome guedj ps

jerome guedj ps

Figure de l’aile gauche du PS, Jérôme Guedj est président du Conseil général de l’Essonne. Il vient de quitter l’Assemblée nationale, François Lamy, dont il était le suppléant, n’ayant pas été reconduit au gouvernement.

Causeur. Quel est, selon vous, le message que les électeurs ont adressé aux socialistes, au gouvernement et au Président lors des élections municipales ?  

Jérôme Guedj. Ce message est limpide : avec leur bulletin de vote ou leurs pieds, les Français nous ont dit qu’ils ne se reconnaissaient pas dans la politique menée par le gouvernement de François Hollande. Ce qui est surprenant, c’est qu’ils n’ont même pas exprimé leur colère pendant la campagne. En 1992-1993, on se faisait engueuler, presque insulter sur les marchés ; là, c’était plutôt un silence résigné. Du coup, on s’est dit que les électeurs distinguaient la situation locale des sujets nationaux. Et nous nous sommes auto-intoxiqués. La colère, il faut que ça sorte. Et comme le peuple de France est un peuple très politique, il a parlé avec son bulletin de vote… ou avec ses pieds.[access capability= »lire_inedits »]

 Mais à en croire nombre de socialistes, la dérouillée du PS aux municipales est la preuve que les Français veulent une politique de gauche. Vous charriez un peu, non ?

Je réfute les analyses sur la supposée « droitisation » de la société. Certes, la droite a su profiter de certaines occasions, notamment des débats sociétaux où l’on a facilité son travail, mais ce sont les gens de gauche qui ont fait battre le PS aux municipales. Nous avons perdu le peuple de gauche, comme en 2002, lorsque Jospin n’avait recueilli que 13% du votre ouvrier à l’élection présidentielle. Hollande est encore moins populaire chez les chômeurs, ouvriers et employés (90 % d’opinions défavorables)  que dans le reste de la population (82 %). Et dans les quartiers populaires qui avaient voté à 80 % pour Hollande en 2012, l’abstention a battu des records !

 À quel moment du quinquennat avez-vous perdu l’électorat socialiste de mai 2012 ?

 Le tournant a eu lieu le 6 novembre 2012, lors de la conférence de presse du Président sur le rapport Gallois : à partir de là, Hollande n’a eu que les mots « politique de l’offre », « compétitivité » et « coût du travail » à la bouche. Et cette logique est allée en s’amplifiant jusqu’au « pacte de responsabilité ». Alors, je sais que c’est vieux jeu d’accorder de l’importance aux textes votés par le Parti, mais pas un mot de tout cela ne figurait dans la motion adoptée un mois plus tôt, au Congrès de Toulouse, autour d’Harlem Désir. Et il en avait encore moins été question durant la campagne : il n’a tout simplement pas été élu sur ces thèmes. Il aurait pu se rattraper en nationalisant temporairement Florange. Cette solution exceptionnelle d’inspiration strauss-kahnienne n’aurait coûté que 400 millions d’euros. Mais il s’acharne à appliquer le théorème de Helmut Schmidt, d’ailleurs jamais vérifié, selon lequel les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. En attendant, il y a 1,2 million de foyers fiscaux qui n’étaient pas assujettis à l’impôt sur le revenu et qui le sont désormais, ce qui les prive de nombreux avantages sociaux. Alors, le « redressement dans la justice », ils ne le voyaient pas ainsi.

Sur quelles bases François Hollande devrait-il revoir sa politique ?

Dans la situation actuelle, les critères de Maastricht ne sont pas tenables ! De plus, pourquoi avoir demandé et obtenu un report de Bruxelles en 2013 pour s’incliner aujourd’hui devant une Commission finissante ? L’ironie veut que le jour même où Hollande confirme que sa priorité est la baisse du déficit, le PS lance sa campagne européenne avec le mot d’ordre « Non à l’austérité à l’échelle européenne » ! Même le nouveau premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis pense qu’il faut sortir du carcan des 3 %. Il est temps d’en finir avec cette schizophrénie !

François Hollande et Manuel Valls font-ils complètement fausse route quand ils pensent que nous avons un problème de compétitivité ? Les baisses de charge ne peuvent-elles pas préserver voire créer des emplois ?

D’abord, l’une des justifications avancées a été que cette réduction des coûts allait permettre  aux entreprises de reconstituer leurs marges, puis d’investir. Quant aux embauches, ils n’en savent rien puisque les allègements sont consentis sans conditions. Tabler sur un « choc de confiance aux entreprises » me paraît pour le moins hasardeux. En revanche, les 20 milliards de baisse de l’impôt sur les sociétés financés par une hausse de la TVA et une réduction des dépenses publiques sont très concrets !

Ne faut-il pas soutenir l’industrie française face à la compétition internationale ?

Oui, mais en ce cas, parlons de l’euro fort qui pénalise lourdement notre compétitivité ! Et puis, si on veut vraiment soutenir nos exportations, pourquoi le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi bénéficie-t-il aux professions réglementées qui ne sont pas soumises à la concurrence ? On gèle les prestations sociales pour donner 3 milliards d’euros à la grande distribution, 2 milliards d’euros au bâtiment, 1,5 milliard aux médecins, huissiers, avocats… Un notaire paiera 7000 euros d’impôts en moins par an, va-t-il embaucher ? Non, il va partir en vacances ! Je ne suis pas contre la politique de l’offre, mais il faudrait au moins cibler les bénéficiaires !

Que peut faire un député de la Ve république appartenant à une majorité dont il récuse la politique ?

Je suis conscient que, si l’on va trop loin, on risque de faire tomber le gouvernement. Le quinquennat et la coïncidence des mandats présidentiel et parlementaire sont un piège terrible qui paralyse le pouvoir des députés. Reste que le Président de la République procède à son tour du contrat qu’il a passé avec les Français. Or, ce contrat, ce sont les 60 engagements présidentiels. Je ne suis même plus à la gauche du parti, mais simplement un fidèle hollandais de 2012 ! Avec l’hyper-présidence, on vit une forme de confiscation du pouvoir, de coup d’État permanent. Les parlementaires n’ont le choix qu’entre le baroud d’honneur – présenter puis retirer un amendement – et le conflit majeur avec l’exécutif. Il n’y a pas de voie médiane…

Êtes-vous prêt à monter aux extrêmes, c’est-à-dire à risquer une dissolution ?

Non, la dissolution, on en connaît l’issue. Mais il faut que le Président tienne compte de l’état d’esprit des élus de sa majorité et qu’il soit prêt au compromis quand nous formulons des contre-propositions.

Le coup de pouce aux petites retraites, n’est-ce pas un compromis ?

Ca va dans le bon sens, mais le scénario envisagé, à savoir un crédit d’impôt, ne correspond pas à l’urgence sociale dans laquelle se trouvent de trop nombreux retraités. Les vieux ne doivent pas être une variable d’ajustement dans la crise.

Quel rôle Manuel Valls joue-t-il dans ce rapport de force ?

Manuel Valls a clairement décidé de se placer dans la roue du Président pour ne pas laisser penser qu’il veut être calife à la place du calife. De surcroît, la ligne actuelle est conforme à celle qu’il a présentée aux primaires – qui n’avait, je vous le rappelle, recueilli que 5 % des voix !

Au fond, Hollande est-il plus proche de Sarkozy que de Jérôme Guedj ?

Je ne tracerai jamais un signe d’égalité entre Sarkozy et Hollande. Je sais trop ce qu’était et ce que serait le projet de la droite. Reste qu’on est aujourd’hui très loin du discours du Bourget… J’ai cru que Hollande, devenu Président, demeurerait adepte de la synthèse solférinienne. J’ai peur de m’être trompé, puisqu’il a manifestement renoué avec le dépassement du clivage gauche-droite qu’il théorisait au temps des Clubs Témoins au milieu des années 80.

C’est ce que Marine Le Pen nomme l’« UMPS »

Absolument, cela donne l’impression détestable que la droite et la gauche sont d’accord sur l’essentiel et font semblant d’être en désaccord sur l’accessoire. Cela désespère nos propres électeurs et alimente en partie le FN.

À l’intérieur de la gauche, on peut distinguer plusieurs familles : la gauche démondialisatrice, la gauche européiste, la gauche sociétale, etc. Malgré tout, Valls incarne une gauche républicaine…

Incontestablement, c’est pourquoi j’étais convaincu que Valls construirait  la nouvelle grande synthèse de la gauche. Je me suis trompé. En tout cas, il doit penser que ce n’est pas le moment. Et peut-être se dit-il que le côté « père courage », la dimension « du sang et des larmes » le serviront mieux pour l’avenir, notamment en 2022.

Votre incompatibilité idéologique avec Hollande et Valls ne valide-t-elle pas la stratégie de votre ancien ami Mélenchon ?

Cette stratégie a rendu Mélenchon politiquement impuissant !

Que pensez-vous de l’idée de Julien Dray qui voudrait organiser une primaire pour choisir le candidat socialiste en 2017 ?

J’y suis favorable. Si la courbe du chômage ne s’est pas radicalement inversée au milieu de 2015, Hollande ne sera pas en position de gagner en 2017.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala[/access]

* Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA.00683470_000016

Lettre à un papa pro-européen

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nigel farage ukip ue

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Salut papa,

Tu sais que je suis un eurosceptique (à l’anglaise plus qu’à la française,puisque les idées fascisantes me répugnent) depuis que j’ai étudié le fonctionnement de l’UE pour mon Master de géopolitique. Jusque-là, j’étais un europhile content, comme tous les jeunes de ma génération (j’ai voté oui en 92). Tu as raison, il faut aller voir les choses de près. Il faut étudier le fonctionnement des institutions, interviewer des fonctionnaires (ce que j’ai fait à Bruxelles) pour s’apercevoir que tous les pays mettent en avant, que ce soit militairement ou économiquement (en fonction de leurs avantages industriels respectifs, lesquels ne sont évidemment pas les mêmes) leur agenda national. Bismarck for ever, comme dirait Kissinger. Il est vrai que le style change (Poutine n’a plus besoin de déclarer la guerre aux USA pour s’emparer d’une enclave stratégique, il lui suffit d’appuyer sur l’inconsistance irrécupérable de la diplomatie européenne), mais le fond reste le même.

Tu crois vraiment que la Lituanie pèse autant que l’Allemagne en quelque domaine que ce soit ? Au sein même de l’UE, le plus fort gagne, ce qui est la définition même de la Realpolitik. On peut faire dans le populisme en donnant aux gens l’impression qu’un changement radical est possible. Mais on peut aussi les berner indéfiniment – l’espoir fait vivre – en leur faisant accroire que l’on va changer les rapports de force par la seule vertu de la négociation. Bref, un populisme peut en cacher un autre. (J’espère que cette comparaison ferroviaire te plaira)

S’agissant de l’Euro, tu as bien sûr raison. La sortie de l’Euro n’est certainement pas une garantie de croissance. Et après ? Le reproche serait fondé si quelqu’un pouvait se targuer d’un tel exploit.

La question n’est pas de savoir si les souverainistes sont des meilleurs économistes que les pro-Européens français (lesquels n’ont pas l’air d’être si compétents en matière de chômage ni en quelque autre domaine que ce soit).

Il est déjà idiot de laisser présupposer qu’il y a des compétents et des incompétents, alors que l’économie n’est ni une science, ni le domaine réservé d’un camp. L’économie ne marche pas toute seule comme une belle mécanique, abstraction faite des choix politiques que l’on se donne. Ces choix ne peuvent être que divers, et l’économie, par conséquent, ne peut que tanguer dans tous les sens. (J’espère que cette comparaison maritime te plaira. Sinon, on peut toujours utiliser l’image du train qui déraille).

Au vrai, la question est beaucoup plus simple. Comme les abstentionnistes nous le rappellent avec une force de conviction qui contraste avec la patine rhétorique des Europhiles de carrière, la question est de savoir si tu as encore le droit d’élire quelqu’un et de le démettre ensuite s’il ne tient pas ses promesses, ou s’il échoue. Tu as l’impression que ce sera le cas au sein de la Commission ? As-tu vu comment on élit un Président à Bruxelles ? Allons bon, il faudrait rentrer dans les rangs de peur d’être montré du doigt par nos voisins. Quel drôle de raisonnement. Je n’échange pas la démocratie contre le plaisir de faire comme tout le monde.

Bisou,

Ton fils.

*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107220_000004. 

Vote FN: Hamid et Marine

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marine le pen election

marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! »« J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libreséchangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

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fn ump ps ue

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Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

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Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.