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Tinder : le retour du téléphone rose

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Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.

Prise d’otages et éducation sentimentale

last days of summer

Dans une petite commune du New Hampshire, l’été de l’année 1987 touche à sa fin. Henry, 13 ans s’occupe de sa mère, Adèle. Plongée dans une dépression, Adèle vit retirée du monde. Mais à la veille d’un  week-end précédant la rentrée scolaire, Henry a besoin d’un nouveau pantalon et les courses au supermarché s’imposent. Là, un homme à la carrure impressionnante surgit. Blessé,  cet inconnu lui demande de l’aide. Henry le dirige vers sa mère. L’homme, c’est Franck, un prisonnier qui s’est évadé de l’hôpital où il se faisait soigner pour une appendicite. D’une manière douce et ferme, le fugitif persuade Adèle de l’emmener chez elle.

S’ensuit un huis-clos où la prise d’otage devient au fil des heures une histoire d’amour délicate et sensuelle. Toute la mise en scène repose sur une tension dramatique palpable à travers le jeu des acteurs, en particulier celui de Kate Winslet, incroyable dans sa touchante fragilité. Il faut également signaler la présence discrète d’une véritable toile sonore qui fait alterner les notes graves et aiguës et suggère que la situation peut basculer à tout moment.

Ce n’est évidemment pas un simple kidnapping romantique que Jason Reitman tire du roman à succès de Joyce Mayngard, Labor Day mais une véritable éducation sentimentale. Avec une extrême sensualité le metteur en scène filme ces bras qui n’emprisonnent pas mais qui protègent, ces mains qui ne frappent pas mais qui enlacent, ces regards qui ne se fuient pas mais qui se parlent.

Franck le fugitif libère Adèle, prisonnière d’une douleur passée. Son visage crispé par l’anxiété s’apaise et enfin sa tête trouve une épaule sur laquelle se poser. De nouveau, elle se sent regardée par un homme qui s’occupe d’elle et qui la désire. Franck répare la chaudière, nettoie la gouttière, lave et cire le sol, fixe la marche de l’escalier, retape la maison qui se délabrait, et surtout, il cuisine. L’odorat, le toucher, Franck réactive les sens anesthésiés d’une mère et de son fils. Les mains se joignent pour recueillir le sucre et le mélanger à la chair des pêches, elles se touchent pour pétrir la farine et aplatir la pâte. Reitman met en scène avec finesse le parallèle entre la préparation de la tarte aux pêches que Franck, Adèle et Henry cuisinent ensemble et la formation d’une famille que ce trio est en train de refonder. Henry regarde ainsi cet homme lui apprendre à reconnaître une clef à cliquet, à changer une roue, à lancer une balle de baseball, avec les yeux d’un fils en manque de père.

Le réalisateur de Juno et de Young adult, a donc bien mûri. Avec Last days of summer, Jason Reitman signe un film qui s’inscrit dans la grande lignée de ceux réalisés par Sydney Pollack et Clint Eastwood auxquels il rend d’ailleurs hommage en glissant quelques clins d’œil cinématographiques bien sentis. La scène où Franck noue les mains puis les pieds d’Adèle est filmée avec une sensualité comparable à celle avec laquelle Pollack avait filmé Robert Redford et Faye Dunaye dans les Trois jours du condor. Quant à celle où Adèle apprend la rumba à Franck, elle reprend la scène mythique où Meryl Streep danse enlacée dans les bras de Clint dans Sur la route de Madison. Autant dire de sérieuses références.

Last days of summer,  un film de Jason Reitman.

Fair-play financier : le foot fait machine arrière

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platini uefa psg

La toute-puissante Union des associations européennes de football (UEFA), qui organise les compétitions européennes de clubs, dont la prestigieuse Ligue des Champions, prépare depuis plusieurs mois une réforme d’envergure nommée « fair-play financier UEFA ». Concrètement, Michel Platini -son président -s’est mis en tête de sanctionner les clubs « qui vivent au-dessus de leurs moyens ». Derrière ces formulations empreintes de bon sens, se cache une réalité qui semble quelque peu anachronique vingt ans après l’adoption de l’arrêt Bosman.

Pour rappel, l’arrêt délivré par la CJCE en 1995 créait une jurisprudence permettant la libre-circulations des sportifs professionnels en Europe, en vertu des accords de Schengen. Un virage libéral subi par le football. Les clubs européens étaient précédemment soumis à une limite de 3 joueurs étrangers par équipe, ce qui permettait aux championnats nationaux de conserver dans leur giron les grandes stars du cru.

Depuis lors, et sans pouvoir en prêter (ou imputer) à cet arrêt toutes les causes, les revenus du sport le plus populaire de la planète ont explosé. Pour faire bref, une élite européenne s’est constituée, creusant un écart insurmontable pour les clubs formateurs qui ne peuvent plus retenir leurs jeunes talents, pressés de se vendre aux plus offrants. Ensuite, vint l’augmentation des droits télés pour ces championnats plein de stars où la notion de spectacle, sans tomber dans la caricature, se substituait peu à peu aux vertus traditionnelles du sport.

Michel Platini, depuis son accession à la tête de l’UEFA, a cherché diverses solutions pour contrecarrer les effets négatifs de cet arrêt Bosman. Un temps, il appela même de ses vœux la mise en place d’une « exception sportive » qui devait instaurer ce qu’il appelait le « 6+5 » soit l’obligation pour les équipes d’aligner 6 joueurs nationaux minimum. Un projet pour lequel Platini était allé jusqu’à convaincre le président Sarkozy et le premier ministre Gordon Brown mais s’était heurté à une telle levée de boucliers que ce 6+5 fut enterré, en grandes pompes, lors du sommet de Biarritz en 2008 (réunissant les 27 ministres des sports européens) sans que personne ne s’en émeuve vraiment.

Si l’arrêt Bosman était une conséquence de Schengen, ce fair-play financier poursuit un dessein qui ne se dit probablement pas. L’UEFA, inquiète des dérives de clubs devenus exsangues financièrement veut stopper cette tendance à l’endettement. Ainsi on pouvait s’attendre à ce que les clubs espagnols, qui ont contracté des dettes record (Atletico Madrid et ses 500 millions d’euros de créance par exemple) soient inquiétés. Ce qui aurait été le cas dans le championnat de France, où la DNCG (direction nationale du contrôle de gestion) sanctionne l’endettement. Pourtant, la finale de la Ligue des Champions opposait cette année l’ « Atleti » à son voisin madrilène, le mythique Real Madrid, qui sur ce terrain aussi triomphe de son voisin avec ses 540 millions d’euros de dette. Et l’UEFA n’y trouve rien à redire.

Car plutôt que d’attaquer de front un problème vieux de dix ans, l’UEFA décide de se concentrer exclusivement sur d’hypothétiques futurs endettements. Un leurre car l’association ne se contente pas d’interdire la possibilité de s’endetter désormais mais prohibe en plus le mécénat des propriétaires de clubs.
Ainsi, le PSG, récemment auréolé de son deuxième titre consécutif de champion de France, attend fébrilement des sanctions (qu’il continue de négocier) qui seront officialisés dans les prochains jours. Il n’est pas reproché au club de la capitale une quelconque dette (n’est-ce pas l’intention de départ pourtant ?) mais le fait de dépenser de l’argent qu’il ne génère pas.

Le PSG bénéficierait en effet, selon l’instance, de largesses immorales de son actionnaire, le prince du Qatar. Coupable d’avoir investi de sa poche plus que la nouvelle limite ne l’y autorise (fixée à 60 millions d’euros par an), il est reproché au club d’avoir contrevenu à l’équité du sport. Plutôt cocasse quand on sait que ces directives sont avalisées (si ce n’est pilotées) par quelques clubs parmi les plus endettés de la planète – on peut en effet rajouter aux clubs susmentionnés le FC Barcelone ou bien encore des clubs anglais comme Manchester United (450 millions d’euros environ) ou Liverpool (100 millions) -. Ceux-là sont jaloux de leur place de nantis du football et se frottent les mains devant le zèle de l’UEFA qui semblent vouloir figer les positions en bloquant l’investissement. Une politique interventionniste qui rapproche le football professionnel des Etats-Unis en instaurant officieusement une ligue fermée continentale semblable à la NBA.

Photo: BEBERT BRUNO/SIPA. 00676852_000010.

Heureux comme un jeune en Pologne

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jeunesse pologne bulles

Il est de plus en plus difficile d’être jeune à notre époque. Surtout en France, paraît-il, où « jeunesse » rime avec « tristesse ». Rien de grave. Tout comme les fortunés s’évadent vers les paradis fiscaux, les jeunes ou ceux qui se sentent concernés peuvent désormais s’exiler en Pologne. Nulle part ailleurs la juvénilité des jeunes, un phénomène autrefois naturel, ne se manifeste avec autant d’éclat et de fougue.

Si l’on se fiait aux statistiques, il s’avérerait que les jeunes, en Pologne, n’ont pas la vie plus facile que les jeunes au Bangladesh ou même en France. Au contraire. D’un sondage réalisé en 2013 par l’équivalent polonais de l’IFOP, il ressort que la moitié des Polonais considèrent la vie des jeunes comme plus dure que celle des personnes âgées. En effet, presque un jeune Polonais sur deux n’a pas de travail et ceux qui ont la chance d’en trouver doivent se contenter d’un salaire qui ne dépasse guère les 500 euros par mois. 41% des Polonais âgés de 25 à 34 ans squattent toujours le logement de leurs parents. L’époque où les études supérieures garantissaient l’accès à un emploi stable et relativement bien rémunéré appartient au passé. Le « miracle éducatif », autrement dit l’accroissement spectaculaire du nombre de titulaires d’un diplôme d’études supérieures, passé de 7% à 39% en vingt ans, n’a véritablement profité qu’aux professeurs d’université, leur permettant d’enseigner dans plusieurs établissements à la fois et d’additionner les revenus. La jeune élite intellectuelle qu’ils forment peine pourtant à survivre. Curieusement, personne ne s’en plaint. Et si le véritable miracle tenait à l’état d’esprit des jeunes Polonais ?[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple polonais le démontre : il suffit de peu pour que les jeunes s’estiment heureux. Il faut juste qu’ils aient l’honnêteté de reconnaître à l’époque où ils vivent des avantages que l’époque précédente n’offrait pas. Qu’ils aient l’audace de se conduire en « petits morveux bien connards », selon l’heureuse formule de Céline, c’est-à-dire avec désinvolture, insouciance et égoïsme. Enfin, qu’ils manifestent une volonté farouche d’en découdre avec les valeurs des vieux, parce que c’est un privilège de l’âge dont il convient de profiter avant de devenir à son tour sclérosé.

Sortie victorieuse de son duel avec l’Histoire, la Pologne demeure l’un des rares pays au monde dans lequel les partisans du « c’était mieux avant » constituent une infime minorité. Les constats pessimistes, au mieux mitigés, des experts de tout bord sur les résultats de la transformation systémique et économique n’y changent rien. Les jeunes diplômés polonais formeraient-ils, comme le soutiennent les sociologues, une nouvelle classe sociale de chômeurs surqualifiés, démunie et négligée par les hommes politiques ? Peut-être. Reste que les premiers intéressés s’en moquent. On dit d’eux qu’ils forment le lumpenproletariat de la middle class. Eux préfèrent se décrire comme des digital natives et chanter les louanges de l’ère numérique. « Nous sommes la première génération de Polonais qui a grandi dans le monde global, constate Dawid Krupik, 28 ans, journaliste à l’édition polonaise de Newsweek. Un océan de possibilités dont nos aînés n’ont même pas pu rêver ! » Naïveté juvénile ? Bonne faculté d’analyse, plutôt. Contrairement aux quadras qui entraient dans la vie professionnelle au moment où l’ultralibéralisme fraîchement érigé en doctrine d’État réduisait les jeunes en esclaves des  multinationales implantées sur le marché polonais, les 20-30 ans boudent les plans de carrière. Leurs aspirations vont à l’encontre du principe de réussite sociale forgé par la génération de leurs parents. Selon une étude réalisée par Employer Brandig Institute, 78% des étudiants polonais n’accepteraient pas d’emploi dans une entreprise qui aurait une mauvaise réputation auprès de leurs amis. Un pourcentage comparable choisirait de gagner moins à condition de pouvoir travailler à domicile où depuis un café. La perspective du chômage ne les effraie pas, parce qu’ils ne prennent pas de crédits immobiliers et ne considèrent pas le fait d’habiter chez les parents comme un échec. « Je m’emploie moi-même, alors je me licencierai moi-même aussi », conclut Lukasz Chomyn, 20 ans, copywriter dans une agence de publicité et animateur d’un blog très suivi. Une génération de loosers ? Non. De bons vivants dont la profession de foi se résume en quatre lettres capitales : YOLO ( You Only Live Once – On ne vit qu’une fois).

Comment Varsovie a-t-elle pu devenir la capitale mondiale des hipsters, ces dandys bohèmes, identifiables à leur look ultrasophistiqué, lunettes à la Brejnev et dernier modèle de MacBook sous le bras? « Varsovie est hype par définition, assène Agata, 25 ans, en master de droit. Les gens l’ignorent et pensent à Berlin, alors qu’en réalité les choses intéressantes se passent ici. » Mais attention, « quand une ville devient à la mode, elle cesse en même temps d’être hype ». En tout cas, l’offre culturelle de la capitale polonaise concurrence avantageusement celle des grandes villes européennes. Et les jeunes en profitent de manière boulimique comme pour compenser le désir inassouvi de culture de leurs parents. Serait-ce ce point qui différencierait les digital natives polonais, avides de savoirs et de nouvelles découvertes, des jeunes Français ou Américains ? « Ça me fait rire quand j’entends les démographes raconter que les Polonaises ne font plus d’enfants parce qu’elles n’ont pas de perspectives, poursuit Agata. Au contraire, c’est parce qu’elles ont trop de perspectives ! » Avant d’interrompre la conversation pour rejoindre son cours de suédois, la bohémienne branchée confie vouloir ouvrir une pâtisserie bio, une fois ses études terminées.

Décidément, que se passe-t-il en Pologne ? La « génération JP2 », censée révéler la sensibilité de la jeunesse catholique regroupée à travers le monde autour de l’enseignement de Jean Paul II, aurait-elle été une pure invention ou, tout au plus, une apparition éphémère surgie  après la mort du « pape polonais » ? Fait notable, 40% des jeunes Polonais se déclarent « non pratiquants » quand la majorité estime la présence de l’Église trop importante dans la vie publique. La foi et la pratique – autrefois constitutives de la révolte contre le régime communiste – s’évanouissent au profit d’une spiritualité teintée de new-age, ainsi que d’engagements civiques pour l’émancipation des femmes ou la protection de la forêt primaire de Bialovèse.

S’il est hédoniste, voire matérialiste, le jeune Polonais n’en est pas moins contestataire. Le succès fulgurant de Maria Peszek, une rockeuse au crâne rasé, issue toutefois du très sélectif conservatoire d’art dramatique de Cracovie, le prouve à sa façon. « Je n’appartiens à rien et je ne crois pas ! », hurle-elle dans ses textes, commentés par les éditorialistes les plus sérieux du pays qui n’ont pas hésité à lui attribuer le titre de « voix de la jeunesse polonaise ». « Dans mes chansons, explique-t-elle, je parle de mes idées et cherche les réponses à mes propres questions. À-t-on besoin de Dieu ? Peut-on décider par nous-mêmes quand et comment mourir ? Procréer est-il si important que ça, pour une femme ? Que signifie être patriote de nos jours ? Par hasard il se trouve que beaucoup de gens se posent ces questions. » Dans la Pologne où l’enseignement de la catéchèse est obligatoire et les « valeurs chrétiennes » inscrites dans la Constitution, les conservateurs dénoncent cette destruction des normes culturelles.

Bien sûr, la jeunesse polonaise ne connaît l’existence de Solidarnosc qu’à travers les manuels scolaires. Elle n’a pas envie de donner sa vie pour la patrie, estimant avec Maria Peszek qu’un « citoyen vivant vaut mieux qu’un héros trépassé ». Elle snobe les élections, mettant en avant son pragmatisme : « On ne peut pas nous acheter avec des slogans sur la nation, le sang, l’Histoire, tranche Dawid Krupnik, de Newsweek. Nous comprenons très bien que l’État n’a pas d’argent, qu’il ne nous en donnera pas, alors qu’il nous fiche au moins la paix. » Pour autant, le patriotisme aussi est hype au bord de la Vistule, quoique celui des jeunes s’exprime tout entier dans le fait de payer ses impôts et de composter son ticket de bus. C’est Maria Peszek qui en fait la promo. L’équipe de François Hollande devrait peut-être méditer cet exemple.[/access]

*Photo: Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21448176_000001

L’ESSEC à sec?

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« Notre ambition : vous préparer à devenir des dirigeants responsables, capables d’anticiper et d’affronter les mutations et les défis des entreprises. » C’est la phrase introductive du laïus autopromotionnel publié sur son site web par l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Comme l’indique encore sa section « Grande école », « l’ESSEC forme les managers de demain : des leaders responsables, sachant évoluer dans un environnement de plus en plus complexe et en perpétuel mouvement, en développant leurs capacités d’ouverture, d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ».

Un argumentaire intéressant, alors que l’on apprend par le magazine Challenges que la célèbre « business school » française accuse cette année un déficit record de 7 millions d’euros, soit plus de trois fois le montant prévu sur son dernier exercice. Le journal précise que le budget total de l’établissement, qui est de 109 millions d’euros, aurait explosé par nécessité de « provisionner certains risques ». Entre parenthèses : « prud’hommes, Urssaf. »

Autrement dit, l’une des écoles de management les plus cotées de France serait actuellement plombée par des conflits entre direction et salariés, et aurait quelques comptes à régler avec le Trésor public… Un bilan pas piqué des vers, mais ce n’est pas tout : l’entreprise ESSEC a également dû « faire face à un recul de ses subventions et de ses recettes en formation continue ».

S’ils n’ont rien vu venir, peut-être que ses dirigeants devraient songer eux aussi à suivre quelques cours « d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ». Voilà en tout cas, dans l’attente du retour à l’équilibre promis pour 2016, une bien belle leçon de gestion d’entreprise et de ressources humaines à l’usage de ses étudiants. Car, en management comme au judo, une faiblesse peut devenir une force. Vu l’état actuel de l’économie française, n’est-ce pas un vrai plus d’être confronté, dès sa scolarité aux réalités d’une entreprise en difficulté ?

 

 

 

La Ferrari Renzi et la deux-chevaux Hollande

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matteo renzi hollande

Comme les postures éthiques sont commodes quand elles détournent de l’essentiel qui est tout de même d’agir !
À l’étranger, le président de la République s’est cru autorisé à dénoncer, contre l’UMP, au sujet du scandale Sarkozy-Copé et Bygmalion, « une démocratie affectée, infectée ».

Outre que cette perfidie ne me semble pas être à la hauteur de ce qu’exige sa fonction, il devrait se souvenir qu’il est sans doute mal placé pour donner ce type de leçon. En effet, je ne suis jamais parvenu à accorder du crédit à ce président lunaire qui n’aurait rien su du passé de Jérôme Cahuzac et aurait donné un rôle éminent à Aquilino Morelle sans être le moins du monde informé sur les comportements de ce proche conseiller. Pour le moins, ces ignorances si peu crédibles devraient le conduire à une sage réserve pour les procès intentés aux adversaires.

Mais, à l’évidence, François Hollande n’est jamais plus à l’aise que dans le discours moral : contre la démocratie dégradée, contre le racisme et l’antisémitisme, récemment à propos des crimes de Bruxelles – aucune certitude pour l’instant sur l’imputabilité – et de l’agression de Créteil.

Cela permet, grâce au verbe favorisant le coeur consensuel, d’échapper aux rudes enseignements du réel et d’une double déconfiture aux municipales puis aux élections européennes suivies par une intervention calamiteuse de cinq minutes pour ne rien dire lundi soir. Avec le sentiment que pour la première fois notre président avait perdu la main et d’une certaine manière l’esprit.

Depuis le 22 février 2014, le président du Conseil italien Matteo Renzi ne cesse de transformer, de bouger, d’accomplir, avec une rapidité et une efficacité qui laissent pantois. Ce formidable empressement à déjouer tous les pronostics faisant de la passivité politique une vertu est non seulement apprécié par une majorité d’Italiens mais redoutable sur le plan tactique puisque, contre toute attente, Renzi a nettement devancé le démagogue Grillo aux dernières élections européennes. Ce qui démontre, pour ceux qui pourraient en douter, que l’action paie et qu’une politique ne doit pas seulement offrir l’apparence de l’énergie et du changement mais leur réalité.

La Ferrari Renzi et la bien française deux-chevaux de François Hollande.

Les rôles constitutionnels de ces deux personnalités ne sont certes pas les mêmes mais on a le droit de comparer ces deux trajectoires, ces techniques contrastées, l’éclat redoutable et décisif de l’Italien et la parole pleine de gravité et de componction du Français qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à faire entrer dans la tête de ses compatriotes qu’elle n’est pas une fuite mais un prélude, pas un fumet talentueux et creux mais une préparation, pas des mots mais déjà, presque, un acte.

Le président de la République annonce en permanence le concret d’une politique, l’incarnation d’un pacte et le surgissement opératoire de mesures et d’avancées. Comment se fait-il que de l’avis général – sans tenir compte de l’inévitable lenteur des résultats à venir – ce pouvoir donne l’impression de faire du surplace d’autant plus préoccupant que, contrairement à Jacques Chirac qui avait pris son parti d’un immobilisme noble et apaisant, François Hollande s’obstine à se faire passer, et son gouvernement avec lui, pour industrieux, mobilisé, réactif et pragmatique.

Je crains que, sa parole n’imprimant plus, son volontarisme nous prêchant ce qui adviendra demain s’arrête toujours, juste après la résolution proclamée.

En dépit des antagonismes forts et parfois grossièrement exprimés entre le président et le Front de gauche, il est clair que, largement appréhendé, le paysage de gauche, de sa conception extrême à sa vision social-démocrate, est gravement obéré et suscite, de la part des citoyens, une opposition qui met tout le monde dans le même sac.

Ce n’est pas seulement la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, son aptitude orale mais aussi, à force, ses lassants coups de boutoir et paroxysmes, pas seulement l’ennui profond que distille un Pierre Laurent, qui expliquent que sur un même terreau anti-européen, le FN ait capitalisé et le Front de gauche perdu. François Hollande entraîne même les adversaires de gauche de sa politique dans la spirale de l’échec. Il paraît que certains, dans le groupe parlementaire socialiste, vont jusqu’à s’interroger sur le « problème » que représenterait François Hollande.

On aura le temps d’y réfléchir car, quand la Ferrari Renzi va offrir à l’Union européenne sa présidence et son enthousiasme efficient, la deux-chevaux tranquille et cahotante du président Hollande, elle, passe devant le peuple en l’ignorant.

Une démocratie reléguée, s’il faut à tout prix la qualifier.

*Photo : AP21548445_000043. Yves Logghe/AP/SIPA.

Sexe, alcool et réseaux sociaux

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Après plusieurs mois d’immersion à la brigade des mineurs de Paris, Claire Berest livre avec Enfants perdus une enquête explosive sur la jeunesse française. Victimes au statut incertain ou auteurs de crimes, les jeunes nés à l’ère numérique soignent leur identité virtuelle, vivent la sexualité sur le mode porno et citent Nabilla en ultime référence. Bienvenue dans le monde à venir…

Causeur. Pourquoi ne pas parler de « génération Nabilla » plutôt que de « digital natives » ? En dehors de l’engouement pour les réseaux sociaux, les ados français nés dans les années 1990 ne semblent partager avec les Américains ou les Britanniques de leur âge aucune référence commune et ignorent jusqu’à l’existence de Brad Pitt…

 Claire Berest. Au cours de mon enquête, je me suis effectivement demandé si je n’étais pas en train d’étudier un phénomène français. Seulement le rapport très spécifique au corps, les cas de harcèlement sexuel de mineurs par des mineurs, ou de suicides de très jeunes filles conspuées sur les réseaux sociaux sont autant d’éléments communs du quotidien des adolescents des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui rassemble les jeunes d’aujourd’hui est à la fois diffus et d’une ampleur inimaginable. Nous avons affaire à des jeunes qui sont nés « avec » ou, en quelque sorte, « dans » Internet. Ils ne connaissent pas le monde sans smartphones et sans boîtes mails. La frontière entre le réel et le virtuel, qui paraît évidente à la génération des trentenaires, s’avère très floue pour les ados. Et bien souvent, c’est leur image projetée sur Internet qui prévaut. Les cas de gamines prêtes à faire une fellation à des garçons pour récupérer un portable volé est dans ce sens évocateur.[access capability= »lire_inedits »]

 La rupture générationnelle, dites-vous, passe par la façon de considérer et de vivre la sexualité, le rapport à la féminité aussi …

 Absolument. Les idées féministes sont en net recul chez les jeunes tandis que la misogynie progresse. Les jeunes filles, plus spécifiquement issues des milieux défavorisées, se montrent de plus en plus soumises aux désirs potentiels et aux fantasmes de la gent masculine. Cela se manifeste d’ailleurs de manière très dichotomique. D’un côté, il y a celles qui cèdent aux garçons pour aussitôt se retrouver étiquetées comme « putes » ; de l’autre, celles qui se coupent complètement de leurs camarades masculins, considérés comme autant de dangers. Les codes des cités, avec notamment la valorisation de la virginité, semblent primer sur les normes sociales communément admises. La régression dans les comportements des deux sexes semble évidente par rapport à la génération précédente. Y compris dans les beaux quartiers où elle emprunte d’autres formes, mais qui ne sont pas moins violentes: la sexualité débridée, la reproduction dans le réel des images pornographiques, les premiers rapports sexuels des filles filmés, souvent avec plusieurs personnes dans la pièce… Si ces jeunes essaient encore de contrôler quoi que ce soit, se sont les images de leurs actes mises en ligne ou sur les réseaux sociaux. Et partout, dans tous les milieux, le corps des jeunes filles est totalement dévalorisé.

Qu’en est-il des dits « miols », ces viols bancals, commis sur des filles dont il est difficile d’établir le statut de victime ?

 Le phénomène se propage sans distinction de classes sociales. Il concerne aussi bien les jeunes filles qui zonent autour de la gare du Nord pour finir par suivre un homme et lui céder, que les gamines alcoolisées du 7e arrondissement, qui passent entre les mains de plusieurs garçons. Toutes ces filles posent le problème de déterminer si elles étaient consentantes ou non. Elles ne le savent pas. Pour les garçons, ce n’est pas plus facile… En l’absence d’un refus décidé, ils n’ont pas le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal. Il arrive même que les jeunes filles soient d’accord au moment des faits et pas du tout d’accord après avoir visionné les images qui les représentent et qu’elles découvrent sur les réseaux sociaux. C’est là qu’elles n’assument pas et se sentent abusées. Les « miols » deviennent des plus en plus fréquents et concernent désormais des enfants de 10 ou 12 ans.

Que nous disent ces dérives des jeunes de notre société ?  Quelle image de nous-mêmes, adultes, nous envoient-elles ?

Les ados nous échappent. Trop de changements, pas assez de recul… Les éducateurs et les professeurs disposent de fenêtres à travers lesquelles ils les voient, mais il est très difficile de tirer des conclusions à partir d’observations faites au jour le jour. Moi même, prof à 25 ans, j’ai eu la sensation d’être dépassée, je ne comprenais pas mes élèves alors que l’écart d’âge entre nous était relativement restreint. D’où mon intérêt pour la brigade des mineurs : par la nature de leur travail, ces policiers sont obligés d’entrer dans l’intimité des adolescents. Et, sans en être toujours conscients, ils touchent, à mon sens, au cœur du problème, qui est que, comme me l’a confié l’un d’eux, via Internet, les enfants ont accès sans filtre au monde des adultes. Or, tous les ados, de toutes les générations, imitent le comportement des adultes puisque c’est comme ça qu’on grandit, par mimesis. Il se trouve que les sites les plus rentables aujourd’hui sont les sites pornographiques. En entamant leur vie sexuelle, les ados passent par le porno trouvé sur Internet. D’autre part, face au dépassement des limites, les pédopsychiatres ou les sociologues adoptent une posture surprenante : « C’est fabuleux ! Internet aide à acquérir l’autonomie. Il faut faire confiance aux jeunes. » Reste que nous tous qui sommes nés avant l’ère numérique, avons une méfiance instinctive vis-à-vis d’Internet. Ce n’est pas le cas des ados qui sont dans l’immédiateté et dans l’utilisation compulsive et irréfléchie  de cet outil. [/access]

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00499360_000011

Le vote obligatoire?

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vote election bulletin

On parle un peu, de nouveau, du vote obligatoire, ces temps-ci. Il est vrai que le score du Front National, accompagné d’une abstention quand même inquiétante malgré un léger rebond de participation, pousse à trouver des solutions, plus ou moins désespérées pour contrer la pourtant résistible ascension d’un parti qui manifestement se nourrit de la faiblesse de tous les autres.

Précisons d’abord deux ou trois choses. Je vois, à droite comme à gauche, depuis dimanche soir, une propension détestable à la relativisation du score de Marine Le Pen. Avec une foultitude de faux arguments qui donnent surtout la sensation qu’on voudrait bien casser le thermomètre pour  oublier que le maladea la fièvre. On aura beau m’expliquer que son nombre de voix est inférieur à celui des élections de 2012, que la forte abstention, justement, fausse les résultats, que les médias lui ont servi plus ou moins consciemment la soupe, le résultat est là. Pour la première fois de notre histoire, un parti d’extrême droite est arrivé en tête de tous les suffrages exprimés. Et jusqu’à preuve du contraire, c’est tout de même celui qui le dimanche aura décidé de se lever, d’aller à son bureau de vote et de mettre un bulletin dans l’urne, c’est-à-dire de s’exprimer, précisément, qui fait preuve d’une motivation plus grande que celui qui s’abstient. On aura beau me montrer des camemberts, des graphiques, des tableaux m’expliquant que le FN, le 25 mai au soir, n’a rassemblé que 11% des inscrits, il faudrait alors aussi commenter les 9% de l’UMP, les 6% du PS, les 4% de l’UDI-Modem et les 3% du Front de Gauche. Autant dire se tirer une balle dans le pied. Par exemple,  commenter aussi le fait que le parti du président est à 6%, que son opposition républicaine est à 13% (en additionnant UMP et centristes, ce qui est loin d’être évident). Moi je trouve que ça rend la victoire du FN encore plus éclatante, par contraste.

Alors, le vote obligatoire comme sursaut démocratique ? J’ai longtemps été pour sans hésitation et je l’ai  déjà dit ici .

L’abstentionniste me fait un peu le même effet que celui qui jadis échappait au service militaire par une réforme de complaisance. J’ai toujours considéré qu’être le citoyen d’une démocratie aussi imparfaite soit-elle donnait des droits autant que des devoirs et même si cela n’est pas inscrit dans la loi, que le droit de vote était aussi un devoir politique et moral. Comme nous disaient nos grands-parents ou nos professeurs d’instruction civique et même si cela paraît nœud-nœud aujourd’hui, il y a quand même pas mal de gens qui se sont fait trouer la peau pour ça.

Je mets à part, chez les abstentionnistes, ceux qui le font au nom d’une idéologie claire. Les anars, par exemple, qui vous disent que si les élections servaient à quelque chose, on les aurait supprimées depuis longtemps. Même remarque d’ailleurs, à propos du service militaire, quand celui qui ne voulait pas le faire au nom de l’objection de conscience se prenait vingt quatre mois de service civil. Pour ces élections européennes, par exemple, il y a eu une abstention politiquement revendiquée de la part du M’Pep, organisation à la périphérie du Front de gauche, qui a mené une campagne de boycott du scrutin, non sans une certaine logique puisque son programme se fonde sur une sortie unilatérale de l’Union Européenne et de l’euro. On aurait d’ailleurs aimé que le FN, DLR ou d’autres groupuscules souverainistes suivent cette même logique : à quoi sert de concourir pour une compétition dont on refuse le principe même ?

Mais là, je dois avouer que dans un premier temps, j’ai eu un instant de recul sur cette question du vote obligatoire. Rendre le vote obligatoire, c’est à dire forcer l’abstentionniste à se déranger sous peine d’amende, dans une France au bord de la crise de nerfs, il y a de fortes chances que cela ait d’abord profité au FN. Devant le spectacle donné par un monde politique secoué par les affaires et tentant de masquer désespérément son absence de prise sur le cours des évènements, son incapacité à être autre chose que le syndic de notre déclin et se contentant de jouer l’assistante plus ou moins sociale des dégâts provoqués par le néo-libéralisme, comment ne pas imaginer que le vote rendu contraignant par ce même monde politique ne fasse pas le miel de Marine Le Pen, qui tout en gardant son vieux fond de sauce nationaliste a triangulé cyniquement le programme économique et social du Front de gauche.

Mais, au bout du compte,  je reste partisan du vote obligatoire. Paradoxalement, c’est lui qui mettrait chaque citoyen face à ses responsabilités, c’est lui qui forcerait chaque parti « de gouvernement » à préciser ses intentions puisqu’il ne pourrait plus miser sur la lassitude de l’électeur, puisque chaque candidat saurait devoir faire face à tous les citoyens et non pas à une minorité de gens qui se sentent encore inclus alors que les classes populaires notamment se sont depuis longtemps auto-exclues, ce qui est bien pratique.

Alors oui, finalement oui, le vote obligatoire. Même si cela devait encore donner dix ou quinze points de plus au FN. Parce que la démocratie, ce n’est pas seulement ce qui nous arrange.

*Photo:  POL EMILE / SIPA/SIPA.00684440_000007

Dupont-Aignan : petit souverainiste deviendra grand?

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dupont aignan debout la républiqueObnubilés par la victoire du FN  et les déboires des deux grands partis « de gouvernement », les analystes politiques ont un peu mis de côté les résultats des 28 (!) autres formations politiques ayant concouru en France, parmi lesquelles Debout la République,  de Nicolas Dupont-Aignan, qui a pourtant réalisé un score honorable.

Dupont-Aignan est courageux. Énarque, sa carrière au sein de l’UMP était toute tracée et son ancrage local (député-maire de Yerres depuis 1997) lui donnaient une assise pour faire entendre sa voix au sein du parti. Ses candidatures à la présidence de l’UMP en 2002 puis 2007 en sont la preuve.

En 2005, il s’illustre déjà dans la campagne sur le Traité constitutionnel européen, en étant l’un des seuls chantres assumés du « non » à l’UMP, s’attirant des inimités dans sa famille politique. Il a d’ailleurs si mal vécu l’adoption du Traité de Lisbonne, qu’il la dénonça en 2008 dans son livre Le coup d’Etat simplifié[1. Dans lequel il expliquait notamment : « Il (le traité de Lisbonne) est en réalité la reprise à 100% – voire à 110% – d’une Constitution Giscard rejetée massivement par le suffrage universel. Ainsi, adopter cette Constitution-bis par le Parlement reviendrait tout bonnement à faire entrer nuitamment par la fenêtre ce qui a été congédié au grand jour par la porte.]

Las des guerres de clan et ne voulant pas se ranger derrière Sarkozy, il assume ses différends idéologiques et quitte le parti en 2007 pour fonder Debout la République. Depuis, isolé au sein de l’Assemblée nationale, il siège avec le statut ingrat de non-inscrit, symbole de son parcours politique. Fort de ses opinions tranchées, il est peut-être l’héritier le plus fidèle du gaullisme, ce qu’il aime à rappeler sans pour autant en faire un pin’s sur sa veste comme beaucoup d’autres.

Vu la méfiance grandissante vis-à-vis de l’Europe et des grands partis, son positionnement idéologique  aurait dû lui permettre de faire un bon score aux européennes. Malgré cela, à 20h dimanche, Dupont-Aignan ne fanfaronne pas. Il se félicite d’avoir doublé son score de la présidentielle, mais semble comprendre que  ceux qui évoquent un séisme politique ne parlent pas de lui….

Tenant de la ligne traditionnelle eurosceptique de droite, il survit dans l’ombre d’un FN qui phagocyte le camp souverainiste. L’honneur a donc été sauf mais NDA fait toujours cavalier seul, sans que cela soit une stratégie. Il a en effet tenté de fusionner ses listes avec celles du MRC, mais des désaccords importants ont fait échouer le projet. De nouveau, il n’était pas parvenu à rassembler derrière son nom les forces souverainistes.

La place laissée par Chevènement, Séguin ou d’autres est en train d’être prise par Marine Le Pen. Pourtant, à déchiffrer leurs programmes respectifs dans une élection européenne qui transcende les enjeux nationaux, le Front national et Debout la République paraissent proches. Sur la question monétaire d’abord, sur celle de la dette aussi, et même sur la prudence face à l’immigration non-maîtrisée. Sauf que, si les électeurs arrêtaient leur vote à la lecture de programmes des différents partis, ça se saurait. Il a, pour inverser la tendance, tenté plusieurs coups de com’ à l’image de son road-trip avec la kalachnikov avant le scrutin européen, sans que cela ne s’avère payant, même si ses meilleurs scores se trouvent chez les jeunes, démontrant sa compatibilité avec l’ère de la politique spectacle. Il a aussi enchaîné beaucoup de plateaux télé, bénéficiant indirectement de l’ouverture du débat lié à ce qu’on appelle la « dédiabolisation » du Front.

Mais le problème demeure. Dans l’imaginaire, DLR est perçu comme un FN sans les « petites blagues » de Jean-Marie – qui permettent aux frontistes « old school » de se sentir toujours un peu chez eux – et la gouaille de Marine.

Face à cette situation difficile, la stratégie de NDA n’est pas claire. Il faut dire que le dilemme est terrible : s’il lui est difficile de ne pas s’allier avec le FN, il semble non moins difficile de le faire sans y perdre son âme et sa spécificité gaulliste. Surtout au regard du rapport de forces entre les deux formations…

Pourtant, NDA a essayé un rapprochement avec le Front, s’adressant à ses électeurs sur Radio Courtoisie fin 2012. Cela fut un coup d’épée dans l’eau, son intervention se révélant anachronique autant sur la forme que sur le fond, puisque les auditeurs de Radio Courtoisie sont plutôt du vieux noyau du parti alors que le nouvel électorat du FN se compose essentiellement du« peuple de gauche ».

La meilleure stratégie serait peut-être celle du « gaullisme social » pour Dupont-Aignan, expérimenté sans grand succès en 1981 par Michel Debré. Refusant toute compromission sur ses idées mais maladroit dans ses tentatives d’alliance, bien que NDA aime rappeler à ses détracteurs que le FN a mis quinze ans avant de peser politiquement, il serait peut-être temps que Debout la République ressemble plus à une ruche qu’à un one-man show.     

Photo : WITT/SIPA/00682080_000016.

David Masson-Weyl, le bleu de Marine

david masson weyl fn

Physiquement, il ressemble à Drieu, ou plutôt à Gilles tel qu’on l’imagine descendant du train, gare de l’Est, au début du célèbre roman. Pour le reste, c’est un étudiant classique, propre sur lui, vaguement intimidé que ce David qui a lancé effrontément le Collectif Marianne, avant-garde du Rassemblement bleu Marine dans les facs. Il précise d’entrée qu’il ne s’agit pas d’un syndicat, pas non plus d’un équivalent du FNJ (le Front national de la Jeunesse), dans le sens où lui et ses camarades n’ont pas l’intention de militer politiquement au sens strict, mais d’agiter des idées.

Pour l’instant, ils sont bien une trentaine, des Parisiens principalement, plus quelques noyaux de cellules à Lille, à Bordeaux, à Toulouse, à Nice, qui se réunissent une à deux fois par mois pour définir leurs objectifs, qui demeurent assez flous : sur leur site internet, on trouve un petit rapport sur le thème « Jeunesse et environnement », une apologie des filières courtes et un manifeste pour le renouvellement de la pensée économique à l’université. Cornaqués par le Collectif Racine, leur équivalent côté profs, les jeunes gens de Marianne n’ont pour la plupart pas leur carte au parti. Certains, comme pour se démarquer des « fachos », rappellent volontiers qu’ils viennent de DLR, le parti de Nicolas Dupont-Aignan ou du MRC de Chevènement. Leur ambition, avec ce think tank pubescent, est d’apporter leur petite pierre à la conquête du pouvoir.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comment devient-on David Masson-Weyl ? On naît vingt-et-un ans plus tôt dans une famille de gauche banale, où l’on était certain d’être du bon côté de l’histoire et de la morale, puisque la différence, disait-on, entre la gauche et la droite, c’est que l’une était du côté des ouvriers, l’autre des patrons. Une famille certainement anciennement chrétienne, mâtinée d’un grand-père juif, donc une famille où l’on ne parle pas de Dieu. On passe enfance et adolescence à Charenton-le Pont, dans le Val-de-Marne, proche de Paris. On est fils unique, de classe moyenne, certainement brillant élève même si on ne s’en vante pas, on ne connaît que l’école publique, et on finit au lycée Charlemagne quand, suivant son père, on s’installe à Paris, près de Bastille. Là, après la petite ville tranquille, mi-bourgeoise, mi-populaire, on découvre l’assurance des bobos qui sont nés quelque part, leur fermeture d’esprit, leur morgue, leur sentiment d’évidence de gauche.

On se passionne pour l’histoire parce qu’on a eu d’excellents profs et l’on cherche, seul, à comprendre la politique. On se souvient du 21 avril 2002, mais on a 10 ans, tout cela reste très flou. On lit tous les programmes et, soudain, le déclic a lieu : on est en janvier 2011, c’est le congrès de Tours du Front national, Marine Le Pen est élue. On écoute son discours, qui parle de la France et de sa souveraineté. On est séduit, on se sent enfin chez soi.

Très vite, David, jeune homme ultraconnecté, entre en contact avec Florian Philippot sur Twitter. Ils se « suivent », et se rencontrent finalement à la rentrée 2013. Il est lui-même surpris de n’avoir perdu aucun ami depuis son coming-out politique. Même chez ses camarades d’université, il n’a ressenti aucune hostilité. À quoi rêvent les jeunes gens ? Lui, c’est au Japon, à qui il consacre un mémoire d’histoire militaire. L’histoire telle qu’il l’aime, c’est Richelieu, Colbert et leur centralisation. En littérature, il a une dilection pour le théâtre classique, Racine comme perfection de la langue française, ou Pascal, même s’il refuse son jansénisme.

De toute façon, la religion ne vaut pour lui que dans son aspect pratique, la messe comme spectacle, la contre-Réforme, la musique baroque. Sinon, il lit un peu Michéa, et Karl Polanyi, dont le maître-ouvrage, La Grande Transformation, écrit pendant la crise des années 1920, l’a convaincu que le capitalisme n’était pas une fatalité, ni la politique d’austérité pour remédier à ses maux. Lui, c’est l’État seul, et si on lui fait remarquer qu’historiquement, il y a une une collusion entre cet État et le développement du libéralisme, il s’étonne.

De Finkielkraut, notre nouvel académicien, il aime l’attachement à l’éducation, mais il conspue la « technophobie » dépassée. Il est vrai qu’Internet, ce « formidable outil de diversification des sources d’information », a fortement joué dans sa construction intellectuelle, et dans celle de ses congénères. Internet et la télé : « Nous sommes les enfants d’ « On n’est pas couché » époque Zemmour ». Dieudonné, il s’en cogne, n’a jamais regardé ses spectacles, mais comme la patronne du RBM, il estime qu’on eût dû les interdire seulement a posteriori et non d’emblée. Celui qui le fait rire, c’est Gaspard Proust, qu’il a découvert au Point-Virgule, avant même qu’il triomphe dans le petit écran.

Et la Manif pour tous ? David estime qu’il n’était pas nécessaire de faire le mariage homo, ou alors que François Hollande aurait dû y aller au lendemain immédiat de son élection. Le discours est rodé, c’est celui de Florian Philippot : les Français ont d’autres soucis, on n’a fait que créer une fracture supplémentaire dans une France qui n’en avait pas besoin. Bien entendu, la PMA et la GPA sont des marchandisations du corps humain. Du bout des lèvres, il moque la député du Front Marion Maréchal-Le Pen, qui a défilé avec la Manif pour tous, mais à qui on n’a jamais donné la parole.

Au Collectif Marianne, on ne s’intéresse pas vraiment à la jeunesse catholique qui faisait les gros bataillons de la révolte contre les lois Taubira. Le secrétaire général, Yacine Zerkoun, est un musulman pratiquant ; il y aurait aussi quelques juifs, mais de cathos, aucun. Leur totem demeure la laïcité à la française : « On a tellement souffert des guerres de religion qu’on ne peut plus se permettre de fonder la nation sur des valeurs religieuses. » Conformément à la théorie d’Emmanuel Todd sur le « catholicisme zombi », David Masson-Weyl pense que la persistance de traditions catholiques dans certaines régions n’est qu’un héritage appelé à disparaître. Certes, quand il conteste l’influence de la religion dans le domaine public, c’est nettement l’islam qui est visé. Mais la loi doit valoir pour tous. Et quand on lui demande si on n’a pas créé un nouveau communautarisme en humiliant les chrétiens avec une loi qui en heurte beaucoup, il élude.

Pout l’avenir, il a été tenté par l’ENA, ce symbole des classes moyennes qui parviennent à s’élever, mais la perspective d’être soumis au devoir de réserve des fonctionnaires l’a rebuté, lui qui aime tant défendre ses idées. Alors, ce sera consultant et analyste pour l’Asie du Nord-Est ? Un tropisme pour les Orients lointains qui correspond parfaitement à sa vision de la France, pays souverain qui n’a pas particulièrement vocation à s’inscrire dans l’Europe. Pour David Masson-Weyl, il n’y a pas plus de « peuple européen » que de « choc des civilisations » : d’autres mondes existent où nations et peuples se sont réconciliés sans se fondre dans une même entité, témoins la Chine et le Japon. Un discours très « nat-rep », entendre nationaux-républicains, comme s’appellent entre eux David et ses amis. Inutile de préciser que cette ligne ne fait pas l’unanimité. Les « identitaires », frères ennemis en marinisme de Masson-Weyl et ses amis, qui défendent – ou rêvent de restaurer – une civilisation européenne aux racines chrétiennes, forment encore les gros bataillons des jeunes du FN. Mais la génération Philippot trace son chemin. Et elle veut croire que Marianne peut avoir le visage de Marine.

Jacques de Guillebon

 

Les jeunes et le Front national

La jeunesse, c’est la priorité de François Hollande. À en juger par les dernières municipales, c’est mal imité. Le parti du Président avait une seule tête de liste de moins de 30 ans, Bastien Marguerite, 23 ans, envoyé au casse-pipe à Meaux. Et le PS est loin d’être une exception : si tous les partis draguent le vote des jeunes, ils sont beaucoup moins empressés quand il s’agit de les faire accéder aux affaires. Seuls 3,7% des maires et 10,3% des adjoints avaient moins de 40 ans en 2008. Et cette année, l’âge moyen des 930 000 candidats était 50 ans. Paradoxalement, c’est un parti souvent dénoncé comme traditionnaliste qui, en l’occurrence, est le plus « moderne ». Sur 496 listes présentées par le Front national, 15 % étaient dirigées par des candidats âgés de 18 à 30 ans. Et le FN est le seul à avoir porté des jeunes à la tête de villes de plus de 30 000 habitants : David Rachline, 26 ans, élu à Fréjus ; Julien Sanchez, 30 ans, à Beaucaire. Citons encore Gaëtan Dussausaye, 19 ans, qui n’a recueilli que 5 % des voix à Paris 11e, mais pourrait prendre prochainement la direction du FNJ (Front national de la jeunesse), Édouard Cavin, 21 ans, qui a fait 13% à Dijon ou Étienne Bousquet-Cassagne, 24 ans à Villeneuve-sur-Lot…

Le rajeunissement des cadres est l’un des piliers de la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen. En misant sur ses jeunes pousses, la patronne peut espérer accélérer la normalisation engagée en janvier 2011. Cependant, si la promotion des moins de 30 ans tend à marginaliser la vieille garde, nourrie aux coups de gueules antisémites de Le Pen père, même au FNJ, on doit encore concilier l’idéologie des militants les plus radicaux, « identitaires et antisystème » avec celle des néo-frontistes, « souverainistes » de droite (issus des rangs de Villiers et de Dupont-Aignan) comme de gauche (transfuges du chevènementisme).

À en croire Julien Rochedy, 26 ans, directeur national du FNJ, le nombre d’adhérents a explosé depuis 2010 pour atteindre 25 000 : « Dans les sections locales, les jeunes forment maintenant le gros de nos militants. Ainsi, quand on fait appel à candidatures pour des postes de responsables fédéraux ou à des secrétariats départementaux, la moitié des volontaires ont entre 18 et 30 ans. » Sourire beau gosse, barbe qui lui donne un genre hipster et cigarette électronique à la bouche, cet admirateur de Napoléon, grand lecteur de Nietzsche, explique que la majorité des militants du FNJ adhère par souci de la « question identitaire » déclinée sur deux terrains : « La laïcité et, surtout, la sécurité, c’est-à-dire, précise-t-il, le discours anti-immigration. » Mais quand on lui parle « racisme », il répond « assimilation par la culture ». Tout en précisant : « Une proportion plus faible de nos adhérents est constituée d’étudiants souverainistes qui viennent chez nous par conviction gaulliste et par attachement à l’idée d’une France forte. » Une allusion discrète aux empoignades numériques  entre « nat-reps » et « identitaires ». Mais ce serait une erreur de surinterpréter ces échanges parfois houleux. Selon Rochedy, tous communient dans le même idéal : « Contre l’Europe et les banques, nous défendons la liberté française et la fierté d’être ce que l’on est : la civilisation française et européenne. »

Ce qui vaut pour les militants vaut en grande partie pour les électeurs. Certes, au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen n’a recueilli que 18 % des voix des 18-24 ans, contre 28 % pour François Hollande, 22 % pour Nicolas Sarkozy et 16 % pour Jean-Luc Mélenchon ; mais d’après un sondage IFOP publié le 8 février par le JDD, 27% des 18-25 ans se disent aujourd’hui prêts à voter RBM/FN.

Bien sûr, tous les jeunes ne sont pas concernés. À Normale sup et  à Sciences po, « nous n’avons aucune possibilité d’action », avoue Rochedy. À Normale sup, pour 400 étudiants on compte une cinquantaine d’encartés à SUD, à la CGT et au NPA, mais pas le moindre frontiste déclaré. À Sciences po, une conférence de l’Association européenne qui devait rassembler des représentants de tous les partis, du Front de gauche au FN, a dû être annulée sous la pression des syndicats UNEF, SUD et Antifas, exercée aux cris de : « On ne débat pas, on combat ! » De la part de futurs gouvernants, ce faible goût pour le pluralisme est pour le moins inquiétant. Et il fait craindre que les élites de demain soient aussi déconnectées d’une grande partie de leurs concitoyens que celles d’aujourd’hui. Bref, le fossé se creuse entre deux jeunesses. Près de cinquante ans après Mai-68, l’extrême gauche fait encore régner sa loi chez celle qui se destine à diriger la France. Pour combien de temps ?[/access]

Nathalie Krikorian-Duronsoy

 

*Photo: Hannah

Tinder : le retour du téléphone rose

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Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.

Prise d’otages et éducation sentimentale

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last days of summer

last days of summer

Dans une petite commune du New Hampshire, l’été de l’année 1987 touche à sa fin. Henry, 13 ans s’occupe de sa mère, Adèle. Plongée dans une dépression, Adèle vit retirée du monde. Mais à la veille d’un  week-end précédant la rentrée scolaire, Henry a besoin d’un nouveau pantalon et les courses au supermarché s’imposent. Là, un homme à la carrure impressionnante surgit. Blessé,  cet inconnu lui demande de l’aide. Henry le dirige vers sa mère. L’homme, c’est Franck, un prisonnier qui s’est évadé de l’hôpital où il se faisait soigner pour une appendicite. D’une manière douce et ferme, le fugitif persuade Adèle de l’emmener chez elle.

S’ensuit un huis-clos où la prise d’otage devient au fil des heures une histoire d’amour délicate et sensuelle. Toute la mise en scène repose sur une tension dramatique palpable à travers le jeu des acteurs, en particulier celui de Kate Winslet, incroyable dans sa touchante fragilité. Il faut également signaler la présence discrète d’une véritable toile sonore qui fait alterner les notes graves et aiguës et suggère que la situation peut basculer à tout moment.

Ce n’est évidemment pas un simple kidnapping romantique que Jason Reitman tire du roman à succès de Joyce Mayngard, Labor Day mais une véritable éducation sentimentale. Avec une extrême sensualité le metteur en scène filme ces bras qui n’emprisonnent pas mais qui protègent, ces mains qui ne frappent pas mais qui enlacent, ces regards qui ne se fuient pas mais qui se parlent.

Franck le fugitif libère Adèle, prisonnière d’une douleur passée. Son visage crispé par l’anxiété s’apaise et enfin sa tête trouve une épaule sur laquelle se poser. De nouveau, elle se sent regardée par un homme qui s’occupe d’elle et qui la désire. Franck répare la chaudière, nettoie la gouttière, lave et cire le sol, fixe la marche de l’escalier, retape la maison qui se délabrait, et surtout, il cuisine. L’odorat, le toucher, Franck réactive les sens anesthésiés d’une mère et de son fils. Les mains se joignent pour recueillir le sucre et le mélanger à la chair des pêches, elles se touchent pour pétrir la farine et aplatir la pâte. Reitman met en scène avec finesse le parallèle entre la préparation de la tarte aux pêches que Franck, Adèle et Henry cuisinent ensemble et la formation d’une famille que ce trio est en train de refonder. Henry regarde ainsi cet homme lui apprendre à reconnaître une clef à cliquet, à changer une roue, à lancer une balle de baseball, avec les yeux d’un fils en manque de père.

Le réalisateur de Juno et de Young adult, a donc bien mûri. Avec Last days of summer, Jason Reitman signe un film qui s’inscrit dans la grande lignée de ceux réalisés par Sydney Pollack et Clint Eastwood auxquels il rend d’ailleurs hommage en glissant quelques clins d’œil cinématographiques bien sentis. La scène où Franck noue les mains puis les pieds d’Adèle est filmée avec une sensualité comparable à celle avec laquelle Pollack avait filmé Robert Redford et Faye Dunaye dans les Trois jours du condor. Quant à celle où Adèle apprend la rumba à Franck, elle reprend la scène mythique où Meryl Streep danse enlacée dans les bras de Clint dans Sur la route de Madison. Autant dire de sérieuses références.

Last days of summer,  un film de Jason Reitman.

Fair-play financier : le foot fait machine arrière

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platini uefa psg

platini uefa psg

La toute-puissante Union des associations européennes de football (UEFA), qui organise les compétitions européennes de clubs, dont la prestigieuse Ligue des Champions, prépare depuis plusieurs mois une réforme d’envergure nommée « fair-play financier UEFA ». Concrètement, Michel Platini -son président -s’est mis en tête de sanctionner les clubs « qui vivent au-dessus de leurs moyens ». Derrière ces formulations empreintes de bon sens, se cache une réalité qui semble quelque peu anachronique vingt ans après l’adoption de l’arrêt Bosman.

Pour rappel, l’arrêt délivré par la CJCE en 1995 créait une jurisprudence permettant la libre-circulations des sportifs professionnels en Europe, en vertu des accords de Schengen. Un virage libéral subi par le football. Les clubs européens étaient précédemment soumis à une limite de 3 joueurs étrangers par équipe, ce qui permettait aux championnats nationaux de conserver dans leur giron les grandes stars du cru.

Depuis lors, et sans pouvoir en prêter (ou imputer) à cet arrêt toutes les causes, les revenus du sport le plus populaire de la planète ont explosé. Pour faire bref, une élite européenne s’est constituée, creusant un écart insurmontable pour les clubs formateurs qui ne peuvent plus retenir leurs jeunes talents, pressés de se vendre aux plus offrants. Ensuite, vint l’augmentation des droits télés pour ces championnats plein de stars où la notion de spectacle, sans tomber dans la caricature, se substituait peu à peu aux vertus traditionnelles du sport.

Michel Platini, depuis son accession à la tête de l’UEFA, a cherché diverses solutions pour contrecarrer les effets négatifs de cet arrêt Bosman. Un temps, il appela même de ses vœux la mise en place d’une « exception sportive » qui devait instaurer ce qu’il appelait le « 6+5 » soit l’obligation pour les équipes d’aligner 6 joueurs nationaux minimum. Un projet pour lequel Platini était allé jusqu’à convaincre le président Sarkozy et le premier ministre Gordon Brown mais s’était heurté à une telle levée de boucliers que ce 6+5 fut enterré, en grandes pompes, lors du sommet de Biarritz en 2008 (réunissant les 27 ministres des sports européens) sans que personne ne s’en émeuve vraiment.

Si l’arrêt Bosman était une conséquence de Schengen, ce fair-play financier poursuit un dessein qui ne se dit probablement pas. L’UEFA, inquiète des dérives de clubs devenus exsangues financièrement veut stopper cette tendance à l’endettement. Ainsi on pouvait s’attendre à ce que les clubs espagnols, qui ont contracté des dettes record (Atletico Madrid et ses 500 millions d’euros de créance par exemple) soient inquiétés. Ce qui aurait été le cas dans le championnat de France, où la DNCG (direction nationale du contrôle de gestion) sanctionne l’endettement. Pourtant, la finale de la Ligue des Champions opposait cette année l’ « Atleti » à son voisin madrilène, le mythique Real Madrid, qui sur ce terrain aussi triomphe de son voisin avec ses 540 millions d’euros de dette. Et l’UEFA n’y trouve rien à redire.

Car plutôt que d’attaquer de front un problème vieux de dix ans, l’UEFA décide de se concentrer exclusivement sur d’hypothétiques futurs endettements. Un leurre car l’association ne se contente pas d’interdire la possibilité de s’endetter désormais mais prohibe en plus le mécénat des propriétaires de clubs.
Ainsi, le PSG, récemment auréolé de son deuxième titre consécutif de champion de France, attend fébrilement des sanctions (qu’il continue de négocier) qui seront officialisés dans les prochains jours. Il n’est pas reproché au club de la capitale une quelconque dette (n’est-ce pas l’intention de départ pourtant ?) mais le fait de dépenser de l’argent qu’il ne génère pas.

Le PSG bénéficierait en effet, selon l’instance, de largesses immorales de son actionnaire, le prince du Qatar. Coupable d’avoir investi de sa poche plus que la nouvelle limite ne l’y autorise (fixée à 60 millions d’euros par an), il est reproché au club d’avoir contrevenu à l’équité du sport. Plutôt cocasse quand on sait que ces directives sont avalisées (si ce n’est pilotées) par quelques clubs parmi les plus endettés de la planète – on peut en effet rajouter aux clubs susmentionnés le FC Barcelone ou bien encore des clubs anglais comme Manchester United (450 millions d’euros environ) ou Liverpool (100 millions) -. Ceux-là sont jaloux de leur place de nantis du football et se frottent les mains devant le zèle de l’UEFA qui semblent vouloir figer les positions en bloquant l’investissement. Une politique interventionniste qui rapproche le football professionnel des Etats-Unis en instaurant officieusement une ligue fermée continentale semblable à la NBA.

Photo: BEBERT BRUNO/SIPA. 00676852_000010.

Heureux comme un jeune en Pologne

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jeunesse pologne bulles

jeunesse pologne bulles

Il est de plus en plus difficile d’être jeune à notre époque. Surtout en France, paraît-il, où « jeunesse » rime avec « tristesse ». Rien de grave. Tout comme les fortunés s’évadent vers les paradis fiscaux, les jeunes ou ceux qui se sentent concernés peuvent désormais s’exiler en Pologne. Nulle part ailleurs la juvénilité des jeunes, un phénomène autrefois naturel, ne se manifeste avec autant d’éclat et de fougue.

Si l’on se fiait aux statistiques, il s’avérerait que les jeunes, en Pologne, n’ont pas la vie plus facile que les jeunes au Bangladesh ou même en France. Au contraire. D’un sondage réalisé en 2013 par l’équivalent polonais de l’IFOP, il ressort que la moitié des Polonais considèrent la vie des jeunes comme plus dure que celle des personnes âgées. En effet, presque un jeune Polonais sur deux n’a pas de travail et ceux qui ont la chance d’en trouver doivent se contenter d’un salaire qui ne dépasse guère les 500 euros par mois. 41% des Polonais âgés de 25 à 34 ans squattent toujours le logement de leurs parents. L’époque où les études supérieures garantissaient l’accès à un emploi stable et relativement bien rémunéré appartient au passé. Le « miracle éducatif », autrement dit l’accroissement spectaculaire du nombre de titulaires d’un diplôme d’études supérieures, passé de 7% à 39% en vingt ans, n’a véritablement profité qu’aux professeurs d’université, leur permettant d’enseigner dans plusieurs établissements à la fois et d’additionner les revenus. La jeune élite intellectuelle qu’ils forment peine pourtant à survivre. Curieusement, personne ne s’en plaint. Et si le véritable miracle tenait à l’état d’esprit des jeunes Polonais ?[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple polonais le démontre : il suffit de peu pour que les jeunes s’estiment heureux. Il faut juste qu’ils aient l’honnêteté de reconnaître à l’époque où ils vivent des avantages que l’époque précédente n’offrait pas. Qu’ils aient l’audace de se conduire en « petits morveux bien connards », selon l’heureuse formule de Céline, c’est-à-dire avec désinvolture, insouciance et égoïsme. Enfin, qu’ils manifestent une volonté farouche d’en découdre avec les valeurs des vieux, parce que c’est un privilège de l’âge dont il convient de profiter avant de devenir à son tour sclérosé.

Sortie victorieuse de son duel avec l’Histoire, la Pologne demeure l’un des rares pays au monde dans lequel les partisans du « c’était mieux avant » constituent une infime minorité. Les constats pessimistes, au mieux mitigés, des experts de tout bord sur les résultats de la transformation systémique et économique n’y changent rien. Les jeunes diplômés polonais formeraient-ils, comme le soutiennent les sociologues, une nouvelle classe sociale de chômeurs surqualifiés, démunie et négligée par les hommes politiques ? Peut-être. Reste que les premiers intéressés s’en moquent. On dit d’eux qu’ils forment le lumpenproletariat de la middle class. Eux préfèrent se décrire comme des digital natives et chanter les louanges de l’ère numérique. « Nous sommes la première génération de Polonais qui a grandi dans le monde global, constate Dawid Krupik, 28 ans, journaliste à l’édition polonaise de Newsweek. Un océan de possibilités dont nos aînés n’ont même pas pu rêver ! » Naïveté juvénile ? Bonne faculté d’analyse, plutôt. Contrairement aux quadras qui entraient dans la vie professionnelle au moment où l’ultralibéralisme fraîchement érigé en doctrine d’État réduisait les jeunes en esclaves des  multinationales implantées sur le marché polonais, les 20-30 ans boudent les plans de carrière. Leurs aspirations vont à l’encontre du principe de réussite sociale forgé par la génération de leurs parents. Selon une étude réalisée par Employer Brandig Institute, 78% des étudiants polonais n’accepteraient pas d’emploi dans une entreprise qui aurait une mauvaise réputation auprès de leurs amis. Un pourcentage comparable choisirait de gagner moins à condition de pouvoir travailler à domicile où depuis un café. La perspective du chômage ne les effraie pas, parce qu’ils ne prennent pas de crédits immobiliers et ne considèrent pas le fait d’habiter chez les parents comme un échec. « Je m’emploie moi-même, alors je me licencierai moi-même aussi », conclut Lukasz Chomyn, 20 ans, copywriter dans une agence de publicité et animateur d’un blog très suivi. Une génération de loosers ? Non. De bons vivants dont la profession de foi se résume en quatre lettres capitales : YOLO ( You Only Live Once – On ne vit qu’une fois).

Comment Varsovie a-t-elle pu devenir la capitale mondiale des hipsters, ces dandys bohèmes, identifiables à leur look ultrasophistiqué, lunettes à la Brejnev et dernier modèle de MacBook sous le bras? « Varsovie est hype par définition, assène Agata, 25 ans, en master de droit. Les gens l’ignorent et pensent à Berlin, alors qu’en réalité les choses intéressantes se passent ici. » Mais attention, « quand une ville devient à la mode, elle cesse en même temps d’être hype ». En tout cas, l’offre culturelle de la capitale polonaise concurrence avantageusement celle des grandes villes européennes. Et les jeunes en profitent de manière boulimique comme pour compenser le désir inassouvi de culture de leurs parents. Serait-ce ce point qui différencierait les digital natives polonais, avides de savoirs et de nouvelles découvertes, des jeunes Français ou Américains ? « Ça me fait rire quand j’entends les démographes raconter que les Polonaises ne font plus d’enfants parce qu’elles n’ont pas de perspectives, poursuit Agata. Au contraire, c’est parce qu’elles ont trop de perspectives ! » Avant d’interrompre la conversation pour rejoindre son cours de suédois, la bohémienne branchée confie vouloir ouvrir une pâtisserie bio, une fois ses études terminées.

Décidément, que se passe-t-il en Pologne ? La « génération JP2 », censée révéler la sensibilité de la jeunesse catholique regroupée à travers le monde autour de l’enseignement de Jean Paul II, aurait-elle été une pure invention ou, tout au plus, une apparition éphémère surgie  après la mort du « pape polonais » ? Fait notable, 40% des jeunes Polonais se déclarent « non pratiquants » quand la majorité estime la présence de l’Église trop importante dans la vie publique. La foi et la pratique – autrefois constitutives de la révolte contre le régime communiste – s’évanouissent au profit d’une spiritualité teintée de new-age, ainsi que d’engagements civiques pour l’émancipation des femmes ou la protection de la forêt primaire de Bialovèse.

S’il est hédoniste, voire matérialiste, le jeune Polonais n’en est pas moins contestataire. Le succès fulgurant de Maria Peszek, une rockeuse au crâne rasé, issue toutefois du très sélectif conservatoire d’art dramatique de Cracovie, le prouve à sa façon. « Je n’appartiens à rien et je ne crois pas ! », hurle-elle dans ses textes, commentés par les éditorialistes les plus sérieux du pays qui n’ont pas hésité à lui attribuer le titre de « voix de la jeunesse polonaise ». « Dans mes chansons, explique-t-elle, je parle de mes idées et cherche les réponses à mes propres questions. À-t-on besoin de Dieu ? Peut-on décider par nous-mêmes quand et comment mourir ? Procréer est-il si important que ça, pour une femme ? Que signifie être patriote de nos jours ? Par hasard il se trouve que beaucoup de gens se posent ces questions. » Dans la Pologne où l’enseignement de la catéchèse est obligatoire et les « valeurs chrétiennes » inscrites dans la Constitution, les conservateurs dénoncent cette destruction des normes culturelles.

Bien sûr, la jeunesse polonaise ne connaît l’existence de Solidarnosc qu’à travers les manuels scolaires. Elle n’a pas envie de donner sa vie pour la patrie, estimant avec Maria Peszek qu’un « citoyen vivant vaut mieux qu’un héros trépassé ». Elle snobe les élections, mettant en avant son pragmatisme : « On ne peut pas nous acheter avec des slogans sur la nation, le sang, l’Histoire, tranche Dawid Krupnik, de Newsweek. Nous comprenons très bien que l’État n’a pas d’argent, qu’il ne nous en donnera pas, alors qu’il nous fiche au moins la paix. » Pour autant, le patriotisme aussi est hype au bord de la Vistule, quoique celui des jeunes s’exprime tout entier dans le fait de payer ses impôts et de composter son ticket de bus. C’est Maria Peszek qui en fait la promo. L’équipe de François Hollande devrait peut-être méditer cet exemple.[/access]

*Photo: Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21448176_000001

L’ESSEC à sec?

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« Notre ambition : vous préparer à devenir des dirigeants responsables, capables d’anticiper et d’affronter les mutations et les défis des entreprises. » C’est la phrase introductive du laïus autopromotionnel publié sur son site web par l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Comme l’indique encore sa section « Grande école », « l’ESSEC forme les managers de demain : des leaders responsables, sachant évoluer dans un environnement de plus en plus complexe et en perpétuel mouvement, en développant leurs capacités d’ouverture, d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ».

Un argumentaire intéressant, alors que l’on apprend par le magazine Challenges que la célèbre « business school » française accuse cette année un déficit record de 7 millions d’euros, soit plus de trois fois le montant prévu sur son dernier exercice. Le journal précise que le budget total de l’établissement, qui est de 109 millions d’euros, aurait explosé par nécessité de « provisionner certains risques ». Entre parenthèses : « prud’hommes, Urssaf. »

Autrement dit, l’une des écoles de management les plus cotées de France serait actuellement plombée par des conflits entre direction et salariés, et aurait quelques comptes à régler avec le Trésor public… Un bilan pas piqué des vers, mais ce n’est pas tout : l’entreprise ESSEC a également dû « faire face à un recul de ses subventions et de ses recettes en formation continue ».

S’ils n’ont rien vu venir, peut-être que ses dirigeants devraient songer eux aussi à suivre quelques cours « d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ». Voilà en tout cas, dans l’attente du retour à l’équilibre promis pour 2016, une bien belle leçon de gestion d’entreprise et de ressources humaines à l’usage de ses étudiants. Car, en management comme au judo, une faiblesse peut devenir une force. Vu l’état actuel de l’économie française, n’est-ce pas un vrai plus d’être confronté, dès sa scolarité aux réalités d’une entreprise en difficulté ?

 

 

 

La Ferrari Renzi et la deux-chevaux Hollande

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matteo renzi hollande

matteo renzi hollande

Comme les postures éthiques sont commodes quand elles détournent de l’essentiel qui est tout de même d’agir !
À l’étranger, le président de la République s’est cru autorisé à dénoncer, contre l’UMP, au sujet du scandale Sarkozy-Copé et Bygmalion, « une démocratie affectée, infectée ».

Outre que cette perfidie ne me semble pas être à la hauteur de ce qu’exige sa fonction, il devrait se souvenir qu’il est sans doute mal placé pour donner ce type de leçon. En effet, je ne suis jamais parvenu à accorder du crédit à ce président lunaire qui n’aurait rien su du passé de Jérôme Cahuzac et aurait donné un rôle éminent à Aquilino Morelle sans être le moins du monde informé sur les comportements de ce proche conseiller. Pour le moins, ces ignorances si peu crédibles devraient le conduire à une sage réserve pour les procès intentés aux adversaires.

Mais, à l’évidence, François Hollande n’est jamais plus à l’aise que dans le discours moral : contre la démocratie dégradée, contre le racisme et l’antisémitisme, récemment à propos des crimes de Bruxelles – aucune certitude pour l’instant sur l’imputabilité – et de l’agression de Créteil.

Cela permet, grâce au verbe favorisant le coeur consensuel, d’échapper aux rudes enseignements du réel et d’une double déconfiture aux municipales puis aux élections européennes suivies par une intervention calamiteuse de cinq minutes pour ne rien dire lundi soir. Avec le sentiment que pour la première fois notre président avait perdu la main et d’une certaine manière l’esprit.

Depuis le 22 février 2014, le président du Conseil italien Matteo Renzi ne cesse de transformer, de bouger, d’accomplir, avec une rapidité et une efficacité qui laissent pantois. Ce formidable empressement à déjouer tous les pronostics faisant de la passivité politique une vertu est non seulement apprécié par une majorité d’Italiens mais redoutable sur le plan tactique puisque, contre toute attente, Renzi a nettement devancé le démagogue Grillo aux dernières élections européennes. Ce qui démontre, pour ceux qui pourraient en douter, que l’action paie et qu’une politique ne doit pas seulement offrir l’apparence de l’énergie et du changement mais leur réalité.

La Ferrari Renzi et la bien française deux-chevaux de François Hollande.

Les rôles constitutionnels de ces deux personnalités ne sont certes pas les mêmes mais on a le droit de comparer ces deux trajectoires, ces techniques contrastées, l’éclat redoutable et décisif de l’Italien et la parole pleine de gravité et de componction du Français qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à faire entrer dans la tête de ses compatriotes qu’elle n’est pas une fuite mais un prélude, pas un fumet talentueux et creux mais une préparation, pas des mots mais déjà, presque, un acte.

Le président de la République annonce en permanence le concret d’une politique, l’incarnation d’un pacte et le surgissement opératoire de mesures et d’avancées. Comment se fait-il que de l’avis général – sans tenir compte de l’inévitable lenteur des résultats à venir – ce pouvoir donne l’impression de faire du surplace d’autant plus préoccupant que, contrairement à Jacques Chirac qui avait pris son parti d’un immobilisme noble et apaisant, François Hollande s’obstine à se faire passer, et son gouvernement avec lui, pour industrieux, mobilisé, réactif et pragmatique.

Je crains que, sa parole n’imprimant plus, son volontarisme nous prêchant ce qui adviendra demain s’arrête toujours, juste après la résolution proclamée.

En dépit des antagonismes forts et parfois grossièrement exprimés entre le président et le Front de gauche, il est clair que, largement appréhendé, le paysage de gauche, de sa conception extrême à sa vision social-démocrate, est gravement obéré et suscite, de la part des citoyens, une opposition qui met tout le monde dans le même sac.

Ce n’est pas seulement la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, son aptitude orale mais aussi, à force, ses lassants coups de boutoir et paroxysmes, pas seulement l’ennui profond que distille un Pierre Laurent, qui expliquent que sur un même terreau anti-européen, le FN ait capitalisé et le Front de gauche perdu. François Hollande entraîne même les adversaires de gauche de sa politique dans la spirale de l’échec. Il paraît que certains, dans le groupe parlementaire socialiste, vont jusqu’à s’interroger sur le « problème » que représenterait François Hollande.

On aura le temps d’y réfléchir car, quand la Ferrari Renzi va offrir à l’Union européenne sa présidence et son enthousiasme efficient, la deux-chevaux tranquille et cahotante du président Hollande, elle, passe devant le peuple en l’ignorant.

Une démocratie reléguée, s’il faut à tout prix la qualifier.

*Photo : AP21548445_000043. Yves Logghe/AP/SIPA.

Sexe, alcool et réseaux sociaux

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sexe alcool reseaux sociaux

sexe alcool reseaux sociaux

Après plusieurs mois d’immersion à la brigade des mineurs de Paris, Claire Berest livre avec Enfants perdus une enquête explosive sur la jeunesse française. Victimes au statut incertain ou auteurs de crimes, les jeunes nés à l’ère numérique soignent leur identité virtuelle, vivent la sexualité sur le mode porno et citent Nabilla en ultime référence. Bienvenue dans le monde à venir…

Causeur. Pourquoi ne pas parler de « génération Nabilla » plutôt que de « digital natives » ? En dehors de l’engouement pour les réseaux sociaux, les ados français nés dans les années 1990 ne semblent partager avec les Américains ou les Britanniques de leur âge aucune référence commune et ignorent jusqu’à l’existence de Brad Pitt…

 Claire Berest. Au cours de mon enquête, je me suis effectivement demandé si je n’étais pas en train d’étudier un phénomène français. Seulement le rapport très spécifique au corps, les cas de harcèlement sexuel de mineurs par des mineurs, ou de suicides de très jeunes filles conspuées sur les réseaux sociaux sont autant d’éléments communs du quotidien des adolescents des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui rassemble les jeunes d’aujourd’hui est à la fois diffus et d’une ampleur inimaginable. Nous avons affaire à des jeunes qui sont nés « avec » ou, en quelque sorte, « dans » Internet. Ils ne connaissent pas le monde sans smartphones et sans boîtes mails. La frontière entre le réel et le virtuel, qui paraît évidente à la génération des trentenaires, s’avère très floue pour les ados. Et bien souvent, c’est leur image projetée sur Internet qui prévaut. Les cas de gamines prêtes à faire une fellation à des garçons pour récupérer un portable volé est dans ce sens évocateur.[access capability= »lire_inedits »]

 La rupture générationnelle, dites-vous, passe par la façon de considérer et de vivre la sexualité, le rapport à la féminité aussi …

 Absolument. Les idées féministes sont en net recul chez les jeunes tandis que la misogynie progresse. Les jeunes filles, plus spécifiquement issues des milieux défavorisées, se montrent de plus en plus soumises aux désirs potentiels et aux fantasmes de la gent masculine. Cela se manifeste d’ailleurs de manière très dichotomique. D’un côté, il y a celles qui cèdent aux garçons pour aussitôt se retrouver étiquetées comme « putes » ; de l’autre, celles qui se coupent complètement de leurs camarades masculins, considérés comme autant de dangers. Les codes des cités, avec notamment la valorisation de la virginité, semblent primer sur les normes sociales communément admises. La régression dans les comportements des deux sexes semble évidente par rapport à la génération précédente. Y compris dans les beaux quartiers où elle emprunte d’autres formes, mais qui ne sont pas moins violentes: la sexualité débridée, la reproduction dans le réel des images pornographiques, les premiers rapports sexuels des filles filmés, souvent avec plusieurs personnes dans la pièce… Si ces jeunes essaient encore de contrôler quoi que ce soit, se sont les images de leurs actes mises en ligne ou sur les réseaux sociaux. Et partout, dans tous les milieux, le corps des jeunes filles est totalement dévalorisé.

Qu’en est-il des dits « miols », ces viols bancals, commis sur des filles dont il est difficile d’établir le statut de victime ?

 Le phénomène se propage sans distinction de classes sociales. Il concerne aussi bien les jeunes filles qui zonent autour de la gare du Nord pour finir par suivre un homme et lui céder, que les gamines alcoolisées du 7e arrondissement, qui passent entre les mains de plusieurs garçons. Toutes ces filles posent le problème de déterminer si elles étaient consentantes ou non. Elles ne le savent pas. Pour les garçons, ce n’est pas plus facile… En l’absence d’un refus décidé, ils n’ont pas le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal. Il arrive même que les jeunes filles soient d’accord au moment des faits et pas du tout d’accord après avoir visionné les images qui les représentent et qu’elles découvrent sur les réseaux sociaux. C’est là qu’elles n’assument pas et se sentent abusées. Les « miols » deviennent des plus en plus fréquents et concernent désormais des enfants de 10 ou 12 ans.

Que nous disent ces dérives des jeunes de notre société ?  Quelle image de nous-mêmes, adultes, nous envoient-elles ?

Les ados nous échappent. Trop de changements, pas assez de recul… Les éducateurs et les professeurs disposent de fenêtres à travers lesquelles ils les voient, mais il est très difficile de tirer des conclusions à partir d’observations faites au jour le jour. Moi même, prof à 25 ans, j’ai eu la sensation d’être dépassée, je ne comprenais pas mes élèves alors que l’écart d’âge entre nous était relativement restreint. D’où mon intérêt pour la brigade des mineurs : par la nature de leur travail, ces policiers sont obligés d’entrer dans l’intimité des adolescents. Et, sans en être toujours conscients, ils touchent, à mon sens, au cœur du problème, qui est que, comme me l’a confié l’un d’eux, via Internet, les enfants ont accès sans filtre au monde des adultes. Or, tous les ados, de toutes les générations, imitent le comportement des adultes puisque c’est comme ça qu’on grandit, par mimesis. Il se trouve que les sites les plus rentables aujourd’hui sont les sites pornographiques. En entamant leur vie sexuelle, les ados passent par le porno trouvé sur Internet. D’autre part, face au dépassement des limites, les pédopsychiatres ou les sociologues adoptent une posture surprenante : « C’est fabuleux ! Internet aide à acquérir l’autonomie. Il faut faire confiance aux jeunes. » Reste que nous tous qui sommes nés avant l’ère numérique, avons une méfiance instinctive vis-à-vis d’Internet. Ce n’est pas le cas des ados qui sont dans l’immédiateté et dans l’utilisation compulsive et irréfléchie  de cet outil. [/access]

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00499360_000011

Le vote obligatoire?

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vote election bulletin

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On parle un peu, de nouveau, du vote obligatoire, ces temps-ci. Il est vrai que le score du Front National, accompagné d’une abstention quand même inquiétante malgré un léger rebond de participation, pousse à trouver des solutions, plus ou moins désespérées pour contrer la pourtant résistible ascension d’un parti qui manifestement se nourrit de la faiblesse de tous les autres.

Précisons d’abord deux ou trois choses. Je vois, à droite comme à gauche, depuis dimanche soir, une propension détestable à la relativisation du score de Marine Le Pen. Avec une foultitude de faux arguments qui donnent surtout la sensation qu’on voudrait bien casser le thermomètre pour  oublier que le maladea la fièvre. On aura beau m’expliquer que son nombre de voix est inférieur à celui des élections de 2012, que la forte abstention, justement, fausse les résultats, que les médias lui ont servi plus ou moins consciemment la soupe, le résultat est là. Pour la première fois de notre histoire, un parti d’extrême droite est arrivé en tête de tous les suffrages exprimés. Et jusqu’à preuve du contraire, c’est tout de même celui qui le dimanche aura décidé de se lever, d’aller à son bureau de vote et de mettre un bulletin dans l’urne, c’est-à-dire de s’exprimer, précisément, qui fait preuve d’une motivation plus grande que celui qui s’abstient. On aura beau me montrer des camemberts, des graphiques, des tableaux m’expliquant que le FN, le 25 mai au soir, n’a rassemblé que 11% des inscrits, il faudrait alors aussi commenter les 9% de l’UMP, les 6% du PS, les 4% de l’UDI-Modem et les 3% du Front de Gauche. Autant dire se tirer une balle dans le pied. Par exemple,  commenter aussi le fait que le parti du président est à 6%, que son opposition républicaine est à 13% (en additionnant UMP et centristes, ce qui est loin d’être évident). Moi je trouve que ça rend la victoire du FN encore plus éclatante, par contraste.

Alors, le vote obligatoire comme sursaut démocratique ? J’ai longtemps été pour sans hésitation et je l’ai  déjà dit ici .

L’abstentionniste me fait un peu le même effet que celui qui jadis échappait au service militaire par une réforme de complaisance. J’ai toujours considéré qu’être le citoyen d’une démocratie aussi imparfaite soit-elle donnait des droits autant que des devoirs et même si cela n’est pas inscrit dans la loi, que le droit de vote était aussi un devoir politique et moral. Comme nous disaient nos grands-parents ou nos professeurs d’instruction civique et même si cela paraît nœud-nœud aujourd’hui, il y a quand même pas mal de gens qui se sont fait trouer la peau pour ça.

Je mets à part, chez les abstentionnistes, ceux qui le font au nom d’une idéologie claire. Les anars, par exemple, qui vous disent que si les élections servaient à quelque chose, on les aurait supprimées depuis longtemps. Même remarque d’ailleurs, à propos du service militaire, quand celui qui ne voulait pas le faire au nom de l’objection de conscience se prenait vingt quatre mois de service civil. Pour ces élections européennes, par exemple, il y a eu une abstention politiquement revendiquée de la part du M’Pep, organisation à la périphérie du Front de gauche, qui a mené une campagne de boycott du scrutin, non sans une certaine logique puisque son programme se fonde sur une sortie unilatérale de l’Union Européenne et de l’euro. On aurait d’ailleurs aimé que le FN, DLR ou d’autres groupuscules souverainistes suivent cette même logique : à quoi sert de concourir pour une compétition dont on refuse le principe même ?

Mais là, je dois avouer que dans un premier temps, j’ai eu un instant de recul sur cette question du vote obligatoire. Rendre le vote obligatoire, c’est à dire forcer l’abstentionniste à se déranger sous peine d’amende, dans une France au bord de la crise de nerfs, il y a de fortes chances que cela ait d’abord profité au FN. Devant le spectacle donné par un monde politique secoué par les affaires et tentant de masquer désespérément son absence de prise sur le cours des évènements, son incapacité à être autre chose que le syndic de notre déclin et se contentant de jouer l’assistante plus ou moins sociale des dégâts provoqués par le néo-libéralisme, comment ne pas imaginer que le vote rendu contraignant par ce même monde politique ne fasse pas le miel de Marine Le Pen, qui tout en gardant son vieux fond de sauce nationaliste a triangulé cyniquement le programme économique et social du Front de gauche.

Mais, au bout du compte,  je reste partisan du vote obligatoire. Paradoxalement, c’est lui qui mettrait chaque citoyen face à ses responsabilités, c’est lui qui forcerait chaque parti « de gouvernement » à préciser ses intentions puisqu’il ne pourrait plus miser sur la lassitude de l’électeur, puisque chaque candidat saurait devoir faire face à tous les citoyens et non pas à une minorité de gens qui se sentent encore inclus alors que les classes populaires notamment se sont depuis longtemps auto-exclues, ce qui est bien pratique.

Alors oui, finalement oui, le vote obligatoire. Même si cela devait encore donner dix ou quinze points de plus au FN. Parce que la démocratie, ce n’est pas seulement ce qui nous arrange.

*Photo:  POL EMILE / SIPA/SIPA.00684440_000007

Dupont-Aignan : petit souverainiste deviendra grand?

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dupont aignan debout la républiqueObnubilés par la victoire du FN  et les déboires des deux grands partis « de gouvernement », les analystes politiques ont un peu mis de côté les résultats des 28 (!) autres formations politiques ayant concouru en France, parmi lesquelles Debout la République,  de Nicolas Dupont-Aignan, qui a pourtant réalisé un score honorable.

Dupont-Aignan est courageux. Énarque, sa carrière au sein de l’UMP était toute tracée et son ancrage local (député-maire de Yerres depuis 1997) lui donnaient une assise pour faire entendre sa voix au sein du parti. Ses candidatures à la présidence de l’UMP en 2002 puis 2007 en sont la preuve.

En 2005, il s’illustre déjà dans la campagne sur le Traité constitutionnel européen, en étant l’un des seuls chantres assumés du « non » à l’UMP, s’attirant des inimités dans sa famille politique. Il a d’ailleurs si mal vécu l’adoption du Traité de Lisbonne, qu’il la dénonça en 2008 dans son livre Le coup d’Etat simplifié[1. Dans lequel il expliquait notamment : « Il (le traité de Lisbonne) est en réalité la reprise à 100% – voire à 110% – d’une Constitution Giscard rejetée massivement par le suffrage universel. Ainsi, adopter cette Constitution-bis par le Parlement reviendrait tout bonnement à faire entrer nuitamment par la fenêtre ce qui a été congédié au grand jour par la porte.]

Las des guerres de clan et ne voulant pas se ranger derrière Sarkozy, il assume ses différends idéologiques et quitte le parti en 2007 pour fonder Debout la République. Depuis, isolé au sein de l’Assemblée nationale, il siège avec le statut ingrat de non-inscrit, symbole de son parcours politique. Fort de ses opinions tranchées, il est peut-être l’héritier le plus fidèle du gaullisme, ce qu’il aime à rappeler sans pour autant en faire un pin’s sur sa veste comme beaucoup d’autres.

Vu la méfiance grandissante vis-à-vis de l’Europe et des grands partis, son positionnement idéologique  aurait dû lui permettre de faire un bon score aux européennes. Malgré cela, à 20h dimanche, Dupont-Aignan ne fanfaronne pas. Il se félicite d’avoir doublé son score de la présidentielle, mais semble comprendre que  ceux qui évoquent un séisme politique ne parlent pas de lui….

Tenant de la ligne traditionnelle eurosceptique de droite, il survit dans l’ombre d’un FN qui phagocyte le camp souverainiste. L’honneur a donc été sauf mais NDA fait toujours cavalier seul, sans que cela soit une stratégie. Il a en effet tenté de fusionner ses listes avec celles du MRC, mais des désaccords importants ont fait échouer le projet. De nouveau, il n’était pas parvenu à rassembler derrière son nom les forces souverainistes.

La place laissée par Chevènement, Séguin ou d’autres est en train d’être prise par Marine Le Pen. Pourtant, à déchiffrer leurs programmes respectifs dans une élection européenne qui transcende les enjeux nationaux, le Front national et Debout la République paraissent proches. Sur la question monétaire d’abord, sur celle de la dette aussi, et même sur la prudence face à l’immigration non-maîtrisée. Sauf que, si les électeurs arrêtaient leur vote à la lecture de programmes des différents partis, ça se saurait. Il a, pour inverser la tendance, tenté plusieurs coups de com’ à l’image de son road-trip avec la kalachnikov avant le scrutin européen, sans que cela ne s’avère payant, même si ses meilleurs scores se trouvent chez les jeunes, démontrant sa compatibilité avec l’ère de la politique spectacle. Il a aussi enchaîné beaucoup de plateaux télé, bénéficiant indirectement de l’ouverture du débat lié à ce qu’on appelle la « dédiabolisation » du Front.

Mais le problème demeure. Dans l’imaginaire, DLR est perçu comme un FN sans les « petites blagues » de Jean-Marie – qui permettent aux frontistes « old school » de se sentir toujours un peu chez eux – et la gouaille de Marine.

Face à cette situation difficile, la stratégie de NDA n’est pas claire. Il faut dire que le dilemme est terrible : s’il lui est difficile de ne pas s’allier avec le FN, il semble non moins difficile de le faire sans y perdre son âme et sa spécificité gaulliste. Surtout au regard du rapport de forces entre les deux formations…

Pourtant, NDA a essayé un rapprochement avec le Front, s’adressant à ses électeurs sur Radio Courtoisie fin 2012. Cela fut un coup d’épée dans l’eau, son intervention se révélant anachronique autant sur la forme que sur le fond, puisque les auditeurs de Radio Courtoisie sont plutôt du vieux noyau du parti alors que le nouvel électorat du FN se compose essentiellement du« peuple de gauche ».

La meilleure stratégie serait peut-être celle du « gaullisme social » pour Dupont-Aignan, expérimenté sans grand succès en 1981 par Michel Debré. Refusant toute compromission sur ses idées mais maladroit dans ses tentatives d’alliance, bien que NDA aime rappeler à ses détracteurs que le FN a mis quinze ans avant de peser politiquement, il serait peut-être temps que Debout la République ressemble plus à une ruche qu’à un one-man show.     

Photo : WITT/SIPA/00682080_000016.

David Masson-Weyl, le bleu de Marine

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david masson weyl fn

david masson weyl fn

Physiquement, il ressemble à Drieu, ou plutôt à Gilles tel qu’on l’imagine descendant du train, gare de l’Est, au début du célèbre roman. Pour le reste, c’est un étudiant classique, propre sur lui, vaguement intimidé que ce David qui a lancé effrontément le Collectif Marianne, avant-garde du Rassemblement bleu Marine dans les facs. Il précise d’entrée qu’il ne s’agit pas d’un syndicat, pas non plus d’un équivalent du FNJ (le Front national de la Jeunesse), dans le sens où lui et ses camarades n’ont pas l’intention de militer politiquement au sens strict, mais d’agiter des idées.

Pour l’instant, ils sont bien une trentaine, des Parisiens principalement, plus quelques noyaux de cellules à Lille, à Bordeaux, à Toulouse, à Nice, qui se réunissent une à deux fois par mois pour définir leurs objectifs, qui demeurent assez flous : sur leur site internet, on trouve un petit rapport sur le thème « Jeunesse et environnement », une apologie des filières courtes et un manifeste pour le renouvellement de la pensée économique à l’université. Cornaqués par le Collectif Racine, leur équivalent côté profs, les jeunes gens de Marianne n’ont pour la plupart pas leur carte au parti. Certains, comme pour se démarquer des « fachos », rappellent volontiers qu’ils viennent de DLR, le parti de Nicolas Dupont-Aignan ou du MRC de Chevènement. Leur ambition, avec ce think tank pubescent, est d’apporter leur petite pierre à la conquête du pouvoir.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comment devient-on David Masson-Weyl ? On naît vingt-et-un ans plus tôt dans une famille de gauche banale, où l’on était certain d’être du bon côté de l’histoire et de la morale, puisque la différence, disait-on, entre la gauche et la droite, c’est que l’une était du côté des ouvriers, l’autre des patrons. Une famille certainement anciennement chrétienne, mâtinée d’un grand-père juif, donc une famille où l’on ne parle pas de Dieu. On passe enfance et adolescence à Charenton-le Pont, dans le Val-de-Marne, proche de Paris. On est fils unique, de classe moyenne, certainement brillant élève même si on ne s’en vante pas, on ne connaît que l’école publique, et on finit au lycée Charlemagne quand, suivant son père, on s’installe à Paris, près de Bastille. Là, après la petite ville tranquille, mi-bourgeoise, mi-populaire, on découvre l’assurance des bobos qui sont nés quelque part, leur fermeture d’esprit, leur morgue, leur sentiment d’évidence de gauche.

On se passionne pour l’histoire parce qu’on a eu d’excellents profs et l’on cherche, seul, à comprendre la politique. On se souvient du 21 avril 2002, mais on a 10 ans, tout cela reste très flou. On lit tous les programmes et, soudain, le déclic a lieu : on est en janvier 2011, c’est le congrès de Tours du Front national, Marine Le Pen est élue. On écoute son discours, qui parle de la France et de sa souveraineté. On est séduit, on se sent enfin chez soi.

Très vite, David, jeune homme ultraconnecté, entre en contact avec Florian Philippot sur Twitter. Ils se « suivent », et se rencontrent finalement à la rentrée 2013. Il est lui-même surpris de n’avoir perdu aucun ami depuis son coming-out politique. Même chez ses camarades d’université, il n’a ressenti aucune hostilité. À quoi rêvent les jeunes gens ? Lui, c’est au Japon, à qui il consacre un mémoire d’histoire militaire. L’histoire telle qu’il l’aime, c’est Richelieu, Colbert et leur centralisation. En littérature, il a une dilection pour le théâtre classique, Racine comme perfection de la langue française, ou Pascal, même s’il refuse son jansénisme.

De toute façon, la religion ne vaut pour lui que dans son aspect pratique, la messe comme spectacle, la contre-Réforme, la musique baroque. Sinon, il lit un peu Michéa, et Karl Polanyi, dont le maître-ouvrage, La Grande Transformation, écrit pendant la crise des années 1920, l’a convaincu que le capitalisme n’était pas une fatalité, ni la politique d’austérité pour remédier à ses maux. Lui, c’est l’État seul, et si on lui fait remarquer qu’historiquement, il y a une une collusion entre cet État et le développement du libéralisme, il s’étonne.

De Finkielkraut, notre nouvel académicien, il aime l’attachement à l’éducation, mais il conspue la « technophobie » dépassée. Il est vrai qu’Internet, ce « formidable outil de diversification des sources d’information », a fortement joué dans sa construction intellectuelle, et dans celle de ses congénères. Internet et la télé : « Nous sommes les enfants d’ « On n’est pas couché » époque Zemmour ». Dieudonné, il s’en cogne, n’a jamais regardé ses spectacles, mais comme la patronne du RBM, il estime qu’on eût dû les interdire seulement a posteriori et non d’emblée. Celui qui le fait rire, c’est Gaspard Proust, qu’il a découvert au Point-Virgule, avant même qu’il triomphe dans le petit écran.

Et la Manif pour tous ? David estime qu’il n’était pas nécessaire de faire le mariage homo, ou alors que François Hollande aurait dû y aller au lendemain immédiat de son élection. Le discours est rodé, c’est celui de Florian Philippot : les Français ont d’autres soucis, on n’a fait que créer une fracture supplémentaire dans une France qui n’en avait pas besoin. Bien entendu, la PMA et la GPA sont des marchandisations du corps humain. Du bout des lèvres, il moque la député du Front Marion Maréchal-Le Pen, qui a défilé avec la Manif pour tous, mais à qui on n’a jamais donné la parole.

Au Collectif Marianne, on ne s’intéresse pas vraiment à la jeunesse catholique qui faisait les gros bataillons de la révolte contre les lois Taubira. Le secrétaire général, Yacine Zerkoun, est un musulman pratiquant ; il y aurait aussi quelques juifs, mais de cathos, aucun. Leur totem demeure la laïcité à la française : « On a tellement souffert des guerres de religion qu’on ne peut plus se permettre de fonder la nation sur des valeurs religieuses. » Conformément à la théorie d’Emmanuel Todd sur le « catholicisme zombi », David Masson-Weyl pense que la persistance de traditions catholiques dans certaines régions n’est qu’un héritage appelé à disparaître. Certes, quand il conteste l’influence de la religion dans le domaine public, c’est nettement l’islam qui est visé. Mais la loi doit valoir pour tous. Et quand on lui demande si on n’a pas créé un nouveau communautarisme en humiliant les chrétiens avec une loi qui en heurte beaucoup, il élude.

Pout l’avenir, il a été tenté par l’ENA, ce symbole des classes moyennes qui parviennent à s’élever, mais la perspective d’être soumis au devoir de réserve des fonctionnaires l’a rebuté, lui qui aime tant défendre ses idées. Alors, ce sera consultant et analyste pour l’Asie du Nord-Est ? Un tropisme pour les Orients lointains qui correspond parfaitement à sa vision de la France, pays souverain qui n’a pas particulièrement vocation à s’inscrire dans l’Europe. Pour David Masson-Weyl, il n’y a pas plus de « peuple européen » que de « choc des civilisations » : d’autres mondes existent où nations et peuples se sont réconciliés sans se fondre dans une même entité, témoins la Chine et le Japon. Un discours très « nat-rep », entendre nationaux-républicains, comme s’appellent entre eux David et ses amis. Inutile de préciser que cette ligne ne fait pas l’unanimité. Les « identitaires », frères ennemis en marinisme de Masson-Weyl et ses amis, qui défendent – ou rêvent de restaurer – une civilisation européenne aux racines chrétiennes, forment encore les gros bataillons des jeunes du FN. Mais la génération Philippot trace son chemin. Et elle veut croire que Marianne peut avoir le visage de Marine.

Jacques de Guillebon

 

Les jeunes et le Front national

La jeunesse, c’est la priorité de François Hollande. À en juger par les dernières municipales, c’est mal imité. Le parti du Président avait une seule tête de liste de moins de 30 ans, Bastien Marguerite, 23 ans, envoyé au casse-pipe à Meaux. Et le PS est loin d’être une exception : si tous les partis draguent le vote des jeunes, ils sont beaucoup moins empressés quand il s’agit de les faire accéder aux affaires. Seuls 3,7% des maires et 10,3% des adjoints avaient moins de 40 ans en 2008. Et cette année, l’âge moyen des 930 000 candidats était 50 ans. Paradoxalement, c’est un parti souvent dénoncé comme traditionnaliste qui, en l’occurrence, est le plus « moderne ». Sur 496 listes présentées par le Front national, 15 % étaient dirigées par des candidats âgés de 18 à 30 ans. Et le FN est le seul à avoir porté des jeunes à la tête de villes de plus de 30 000 habitants : David Rachline, 26 ans, élu à Fréjus ; Julien Sanchez, 30 ans, à Beaucaire. Citons encore Gaëtan Dussausaye, 19 ans, qui n’a recueilli que 5 % des voix à Paris 11e, mais pourrait prendre prochainement la direction du FNJ (Front national de la jeunesse), Édouard Cavin, 21 ans, qui a fait 13% à Dijon ou Étienne Bousquet-Cassagne, 24 ans à Villeneuve-sur-Lot…

Le rajeunissement des cadres est l’un des piliers de la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen. En misant sur ses jeunes pousses, la patronne peut espérer accélérer la normalisation engagée en janvier 2011. Cependant, si la promotion des moins de 30 ans tend à marginaliser la vieille garde, nourrie aux coups de gueules antisémites de Le Pen père, même au FNJ, on doit encore concilier l’idéologie des militants les plus radicaux, « identitaires et antisystème » avec celle des néo-frontistes, « souverainistes » de droite (issus des rangs de Villiers et de Dupont-Aignan) comme de gauche (transfuges du chevènementisme).

À en croire Julien Rochedy, 26 ans, directeur national du FNJ, le nombre d’adhérents a explosé depuis 2010 pour atteindre 25 000 : « Dans les sections locales, les jeunes forment maintenant le gros de nos militants. Ainsi, quand on fait appel à candidatures pour des postes de responsables fédéraux ou à des secrétariats départementaux, la moitié des volontaires ont entre 18 et 30 ans. » Sourire beau gosse, barbe qui lui donne un genre hipster et cigarette électronique à la bouche, cet admirateur de Napoléon, grand lecteur de Nietzsche, explique que la majorité des militants du FNJ adhère par souci de la « question identitaire » déclinée sur deux terrains : « La laïcité et, surtout, la sécurité, c’est-à-dire, précise-t-il, le discours anti-immigration. » Mais quand on lui parle « racisme », il répond « assimilation par la culture ». Tout en précisant : « Une proportion plus faible de nos adhérents est constituée d’étudiants souverainistes qui viennent chez nous par conviction gaulliste et par attachement à l’idée d’une France forte. » Une allusion discrète aux empoignades numériques  entre « nat-reps » et « identitaires ». Mais ce serait une erreur de surinterpréter ces échanges parfois houleux. Selon Rochedy, tous communient dans le même idéal : « Contre l’Europe et les banques, nous défendons la liberté française et la fierté d’être ce que l’on est : la civilisation française et européenne. »

Ce qui vaut pour les militants vaut en grande partie pour les électeurs. Certes, au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen n’a recueilli que 18 % des voix des 18-24 ans, contre 28 % pour François Hollande, 22 % pour Nicolas Sarkozy et 16 % pour Jean-Luc Mélenchon ; mais d’après un sondage IFOP publié le 8 février par le JDD, 27% des 18-25 ans se disent aujourd’hui prêts à voter RBM/FN.

Bien sûr, tous les jeunes ne sont pas concernés. À Normale sup et  à Sciences po, « nous n’avons aucune possibilité d’action », avoue Rochedy. À Normale sup, pour 400 étudiants on compte une cinquantaine d’encartés à SUD, à la CGT et au NPA, mais pas le moindre frontiste déclaré. À Sciences po, une conférence de l’Association européenne qui devait rassembler des représentants de tous les partis, du Front de gauche au FN, a dû être annulée sous la pression des syndicats UNEF, SUD et Antifas, exercée aux cris de : « On ne débat pas, on combat ! » De la part de futurs gouvernants, ce faible goût pour le pluralisme est pour le moins inquiétant. Et il fait craindre que les élites de demain soient aussi déconnectées d’une grande partie de leurs concitoyens que celles d’aujourd’hui. Bref, le fossé se creuse entre deux jeunesses. Près de cinquante ans après Mai-68, l’extrême gauche fait encore régner sa loi chez celle qui se destine à diriger la France. Pour combien de temps ?[/access]

Nathalie Krikorian-Duronsoy

 

*Photo: Hannah