Accueil Site Page 2378

Les primaires, une idée primitive

7

primaires parti socialisteTerra Nova a fait deux cadeaux empoisonnés à la politique française : l’idée d’abandonner les classes modestes au profit des minorités ethniques, religieuses et sexuelles et l’organisation d’élections primaires pour désigner le candidat d’un parti. Comme quoi, on peut s’enorgueillir du titre prétentieux de think tank et penser bêtement. De la première idée, on a vu le brillant résultat le 25 mai : les classes modestes et qui aimeraient bien être laborieuses ont été voter ailleurs.
La seconde idée est tout aussi catastrophique. Personne, à ma connaissance, n’a remarqué que c’était le grand perdant de la primaire socialiste de 2011 (Valls, 5,63 % des voix, avant-dernier devant le transparent Baylet) qui est devenu premier ministre en mars 2014 pour porter secours au grand gagnant (Hollande, 39,17 %). Nul doute que l’homme en train de se noyer entraînera très vite son « sauveur » au fond des eaux noires de l’impopularité. C’est sans doute le but de la manœuvre.

Donc, François Hollande a été choisi en 2011 puis 2012. Quand un homme aussi intelligent que Philippe Bilger avoue candidement qu’il a voté pour lui à cause de sa bonne bouille, on en tombe, non pas du placard, mais du World Trade Center. Beaucoup de gens ont dû faire comme lui, mais n’ont pas eu la franchise de l’avouer. Après Sarkozy tout en pointes et en angles aigus, enfin un brave rondouillard ! Qu’on relise le portrait au vitriol que fait de lui Michel Houellebecq dans Plate-forme et on verra ce que cachent ces rondeurs avenantes.

Les primaires socialistes ont joué sur ce qu’il y a de plus superficiel dans la démocratie : les fluctuations de l’opinion, un visage captant bien la lumière à la télévision, le son d’une voix. Échec total, et le perdant à la rescousse deux ans plus tard ! Côté UMP, ce n’est guère mieux. Les primaires de 2013 ont poussé un brave homme certes très ambitieux, une des gloires de Meaux avec la moutarde, dans les bras de la délinquance. Et on voudrait nous faire croire que la marche victorieuse de la démocratie écrase tout sur son passage et passe obligatoirement par des élections primaires ! Alain Juppé, meilleur esthète des quais de Bordeaux qu’homme d’Etat, voudrait l’élection d’un président du parti puis celle d’un candidat à la présidentielle de 2017. Guerre certaine entre les deux personnages : coups bas, phrases perfides, comptes truqués, amis doubles et agents triples.

Et si nous réfléchissions un peu ? Si nous regardions de l’autre côté du Rhin et des Alpes ? La démocratie française n’a plus de leçons à donner à personne, en revanche, elle peut en recevoir beaucoup des autres. Mme Merkel n’est pas sortie du chapeau d’une primaire. Oh, quel beau brushing elle a aujourd’hui, et ce corsage si maternel et si rassurant, je vais voter pour elle ! Angela alias Mutti était paraît-il une « tueuse » qui a éliminé systématiquement ses rivaux à la présidence de la CDU. Elle l’a fait par des moyens légaux, contrairement à Jean-François de Meaux. Matteo Renzi a tout bonnement débarqué Enrico Letta, ôte-toi de là que je m’y mette et pas question de primaires, per favore.

Donc, la prime au plus acharné, au plus retors, au plus manœuvrier. Et pourquoi pas ? Ces qualités machiavéliennes valent bien le brushing ou la rondeur des joues. Il n’y a qu’à voir l’incapacité totale du président actuel à manœuvrer ses opposants dans le parti socialiste. La Vème République veut un parti majoritaire de godillots, Mitterrand en avait parfaitement pris la pointure et professait un mépris souverain pour ses députés. La Vème est comme ça, le scrutin majoritaire et les béni-oui-oui au parlement, c’est dans son ADN, pour reprendre une métaphore très usée. Sinon, retour à la case départ, la IVème et ses majorités de trois semaines.
L’histoire de la démocratie oppose depuis longtemps l’Athènes classique et la Grande-Bretagne, la démocratie directe et la démocratie parlementaire. Athènes a été rongée puis détruite par la démagogie. On ferait bien de réfléchir sur ce concept et de l’utiliser autrement que pour critiquer Mme Le Pen. Passée la glorieuse période de Périclès, Athènes a été sans cesse en butte à la démagogie. Celle-ci a fait boire la ciguë à Socrate et a lancé la catastrophique expédition de Sicile parce que son promoteur, Alcibiade, était beau gosse. De la démagogie chez les premiers ministres britanniques ? Je n’en vois pas trace, renseignez-moi s’il vous plaît. Le fameux « Je vous promets du sang et des larmes » est l’antipode même de la démagogie.

Je vois bien le problème. Comment convaincre les Français que la démocratie directe, la « démocratie participative » selon la très démagogique formule d’une ancienne concubine présidentielle, est moins efficace que la démocratie tempérée par des relais, par des jeux d’appareils dans les partis, par l’affrontement des idées et des charismes des leaders qui veulent arriver au pouvoir ? L’égalitarisme forcené régnant en France fait ici aussi des ravages : ma voix vaut bien celle d’un homme politique pour désigner un candidat à la présidentielle, nom d’un chien ! Chantal Delsol, dans un article trop peu remarqué de Causeur, a défini « l’idéologie de l’apostat ». Chez nous, toute nouveauté, fût-elle absurde, est forcément supérieure à ce qui se faisait avant. On en voit les dégâts partout, dans la pédagogie de l’Education Nationale, dans l’Eglise Catholique (ah, les messes de Pâques où l’on remplace la célébration de la Résurrection, trop suspecte de surnaturel, par d’insipides baptêmes en série!), et en politique, justement avec le succès des primaires. Une absurdité française, comme les 35 heures, dont les autres Européens se méfient.

Puisque l’Incarnation est capitale en politique comme en christianisme, puisqu’il faut un visage pour capter l’intérêt des foules, célébrons les mérites de Mme Merkel et de M. Renzi et abolissons les primaires.

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Combien de «loups solitaires» pour faire une meute?

302

mehdi nemmouche merah bruxelles

Combien d’actes isolés faut-il pour faire une tendance ? Combien de « loups solitaires » pour faire une meute ? Après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, immédiatement  et justement qualifié de « nouveau Mohammed Merah », il est difficile de ranger les meurtres de Toulouse, Montauban et Bruxelles dans la catégorie « faits divers ». Du reste, les médias, oubliant les aimables théories qu’ils échafaudaient il y a deux ans pour expliquer que Merah était sorti de nulle part, s’interrogent aujourd’hui sur l’ampleur de la menace djihadiste. Du « fait divers », on est passé au « phénomène de société ». Reste à se demander ce que ce phénomène dit de notre société. Mais peut-être n’avons-nous guère envie de le savoir.

Natif de Roubaix, passé par les cases délinquance, prison et djihad en Syrie : comme l’a expliqué hier Alain Finkielkraut qui était interrogé par Gil Mihaely sur RCJ, le plus inquiétant est peut-être que le profil du tueur de Bruxelles soit parfaitement conforme à ce qu’on attendait. Ajoutons que, comme Merah, et avec sans doute autant d’enthousiasme que lui, Nemmouche a dû fréquenter l’école de la République. Autrement dit, ce terrorisme inspiré par la foi n’est plus, pour la France, un produit d’importation mais une fabrication locale que nous pourrions même exporter vers l’Europe entière. Nemmouche est un bon élève de cette Europe sans frontières dont on ne cesse de nous vanter les mérites en dénonçant comme d’ignobles partisans du repli sur soi tous ceux qui persistent à penser qu’un Etat devrait pouvoir choisir ceux qu’il laisse entrer sur son territoire. S’il s’agissait de faits moins tragiques, on aurait même eu envie de sourire en entendant le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ci-devant chargé des affaires européennes, expliquer que l’arrestation du tueur présumé a été permise par l’un de ces contrôles douaniers dont l’UE se targue pourtant d’avoir aboli la nécessité en même temps que les frontières entre pays-membres. Nos gouvernants ânonnent sans répit que « l’Europe c’est la paix ». Il faut peut-être admettre que « l’Europe c’est le djihad » – et il n’est pas question ici de l’ascèse intérieure dont on nous explique qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque guerre sainte.

Nos autorités, et avec elles tous les commentateurs, n’en rappellent pas moins avec insistance que Nemmouche est un loup solitaire. De fait, il appartient à une nouvelle race d’entrepreneurs individuels du terrorisme. Pas besoin de commandement suprême planqué dans les grottes de Tora Bora, ni de milliards venus du Golfe par des voies tortueuses, il suffit d’avoir quelques connections chez les voyous ainsi que la haine de l’Occident en général et des Juifs en particulier chevillée au corps pour s’organiser son djihad personnel.

Reste que si Nemmouche a agi seul, ce qui est fort possible, il n’a pas appris à haïr tout seul. On entend déjà les habituels adeptes de la politique de l’excuse expliquer que sa dérive meurtrière trouve sa source dans une enfance malheureuse. De plus, c’est en prison que Nemmouche a découvert les beautés de l’islam radical. À en croire Dounia Bouzar, dans la dureté de la condition carcérale, le fanatisme religieux offre en effet la chaleur d’une communauté. Elle ne nous explique pas pourquoi les délinquants privés de liberté ne communient pas plutôt dans l’apprentissage de la philosophie des Lumières, mais passons. Parions qu’on nous expliquera bientôt que c’est notre odieuse politique carcérale qui transforme d’honnêtes voyous laïques en fanatiques islamistes. Si, comme on le répète avec des airs entendus, la prison est l’école du crime, ne suffirait-il pas de fermer les prisons pour venir à bout du crime – en tout cas du crime djihadiste ?

Alors bien sûr, il ne faut pas stigmatiser ni amalgamer. N’empêche, on aimerait que, cette fois-ci, les millions de musulmans européens sincèrement horrifiés par de tels actes se soucient un peu moins de dénoncer les amalgames et un peu plus des horreurs que l’on commet au nom de leur religion. Puisque l’islam de papa n’a rien à voir avec celui de Boko Haram, on voudrait qu’ils se dressent pour dire : « Pas en notre nom ! » Peut-être n’y a-t-il aucun rapport entre le fait qu’il n’y ait plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis et les équipées sanglantes d’un Merah ou d’un Nemmouche. Sans doute ceux-ci sont-ils les arbres pourris qui cachent la forêt des musulmans paisibles et républicains. Mais alors, comme le disait le sociologue Abdennour Bidar à propos de Merah, il est temps de nous interroger collectivement sur l’état d’une forêt qui peut cacher de tels arbres.

*Photo :  SIPA/SIPA. 00684974_000003.

« Théorie du genre » : les musulmans cassent la baraque

5

uoif théorie du genreC’était du Taddeï sans Taddeï – ce lundi, ou jamais ! On s’est écharpé en paroles et en public au dernier jour du 31e congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui s’est tenu le week-end de Pâques au Bourget. Cette empoignade oratoire a d’ailleurs failli ne pas avoir lieu, la direction de l’UOIF ayant tout essayé pour empêcher qu’elle se produise. Mais de nos jours, dans cette fédération fondée il y a une trentaine d’années par des frères musulmans marocains et tunisiens, ce sont de plus en plus les jeunes frères et les jeunes sœurs, les premiers affichant le chic décontracté de bénévoles de l’UMP, qui impriment le tempo. Les parents et grands-parents ont leur immense hangar où défilent des conférenciers soporifiques, souvent arabophones. Les jeunes ont leur hall, le « Forum Génér’Action », avec son espace dédié aux débats, le « Podium 2 », beaucoup plus « tendance ». Tout cela a un côté Sciences Po un week-end de kermesse.

Prévu pour samedi, annulé puis reprogrammé in extremis le lundi de Pâques à 10h30, le débat intitulé « La théorie du genre, quel genre de théorie ? », avec Farida Belghoul en invitée vedette, s’est finalement tenu suite à d’intenses pressions exercées par la génération montante. S’engueuler en public, les « musulmans » – c’est-à-dire, en France, essentiellement les Maghrébins, les Maliens et les Sénégalais – n’ont jamais aimé ça : qu’est-ce qu’on va penser de nous ? Et puis, la fitna, la discorde au sein de la communauté, c’est haram, péché.
Mais ça, c’était avant. [access capability= »lire_inedits »] L’islam consulaire des pères cède le pas à l’islam séculier des fils et des filles. « On est chez nous », après tout, comme disent les militants du Front national. Le débat, c’est sain, c’est vivant, c’est la démocratie. Nombre de ces jeunes musulmans nés en France n’ont-ils pas apporté leur soutien à « Ce soir (ou jamais !) », l’émission de Frédéric Taddeï, lorsque le bruit courait de sa disparition ? C’est là l’envers de cette ferveur juvénile, et Taddeï le sait bien : dans ses soutiens, on trouve pas mal de dieudonnistes, comme dans les rangs des jeunes UOIF qui ont fait des pieds et des mains pour que Farida Belghoul puisse venir débattre, observe un journaliste d’un média dit « communautaire ».

Deux camps se sont donc affrontés le 21 avril, la discussion portant davantage sur la pertinence de la « Journée de retrait de l’école (JRE), le mouvement lancé par Farida Belghoul contre l’enseignement supposé de la « théorie du genre » en primaire , que sur le fond. Du côté des « pour » : Farida Belghoul, militante en rupture avec le mouvement « beur » des années 1980, ralliée à Alain Soral et entretenant des liens avec la députée Christine Boutin, la chef de file du Printemps français Béatrice Bourges et le président de l’« institut » catholique intégriste Civitas, Alain Escada ; Camel Bechikh, l’un des porte-parole de la Manif pour tous, membre de l’UOIF, proche de l’Action française et président de Fils de France, une association prônant une assimilation raisonnée et raisonnable ; Nabil Ennasri, enfin, président du Collectif des musulmans de France, membre de l’UOIF où il a fait ses classes, spécialiste du Qatar, un look et un ton empruntant à l’intransigeance intello-virile de Malcolm X. Les « contre », à présent : Omero Marongiu-Perria, docteur en sociologie, converti à l’islam, marié à une musulmane, père de quatre enfants, deux filles et deux garçons, Fatima Khemilat, sociologue, et Rachid Laamarti, administrateur de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), également impliqué dans la Manif pour tous.

Un débat important pour la cause du pluralisme dans un champ islamique encore trop souvent figé et qui est, de surcroît, révélateur de la recomposition, assez anarchique, du champ politique autour des « valeurs » – « C’est la « théorie du genre » qui a fait basculer le Blanc-Mesnil, bastion communiste depuis quatre vingt-trois ans, à l’UMP », affirmera une femme dans le public. Et que dire des villes perdues par le PS ? Il semble que, cette fois-ci, le « vote musulman », si favorable à François Hollande en 2012, ait cruellement manqué aux socialistes.

Retour au mâle. « Voulons-nous qu’un homme, dans sa virilité, dans sa mission de protection de la famille, n’assume plus ses devoirs ? », demande Farida Belghoul au sujet de l’enseignement destiné à lutter contre les stéréotypes sexistes à l’école. Elle, la mère de trois enfants, anticipe l’attaque : « Moi, la fille d’un immigré kabyle, d’extrême droite ? » Il y aurait là, à l’entendre, contradiction dans les termes et les trajectoires. « J’ai eu de beaux diplômes qui me faisaient renier mon père, ma religion mais aussi les principes de la France. Or la France, c’est le baptême de Clovis », déclame-t-elle, comme acquise à l’histoire sacrée des rois, brisée par la Révolution impie. D’ailleurs, poursuit-elle, « des gens me prennent pour Jeanne d’Arc ». S’estimerait-elle investie d’une mission salvatrice ? « Le temps du verbe, c’est terminé : aujourd’hui, c’est le temps de l’action ! », envoie-t-elle aux autres débatteurs dont elle semble vomir les propos bien trop tièdes à son goût.

Ex-militante communiste, un temps investie dans le soufisme, puis professeur d’histoire-géographie dans un lycée de technologie, elle dit avoir observé le faible niveau des élèves, mais aussi l’endoctrinement : « Quand on va à l’école publique ou à l’école privée sous contrat, on a toutes les chances de sortir athée, illettré, LGBT. » Avant de lancer les JRE, Farida Belghoul avait pour ainsi dire tout plaqué pour aller s’installer en Égypte, loin de cette France qui la déprimait tant. « C’est là-bas, à la télévision, que j’ai vu la mobilisation contre le  » mariage pour tous  » », confie-t-elle. Reprenant apparemment confiance dans ce pays qu’elle avait quitté, elle est revenue. « Je suis pour les stéréotypes de genre, proclame-t-elle. Je ne suis pas pour qu’un homme porte une robe. La féminité doit être respectée, la virilité aussi. »

La présence des musulmans aux côtés des catholiques anti-mariage gay avait été timide au début. Elle est aujourd’hui plus massive, nonobstant les querelles politico-dogmatiques entre la Manif pour tous de Ludovine de La Rochère et le Printemps français de Béatrice Bourges. Nabil Ennasri, un ardent défenseur du peuple palestinien qu’on n’imaginait pas forcément dans ce cénacle, est ravi de l’alliance naissante « entre catholiques et musulmans ». Et les juifs hostiles au mariage homosexuel, dans l’affaire ? Pas un mot. Seule Farida Belghoul les mentionne en termes plutôt neutres, elle dont les « marcheurs historiques » de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 se sont désolidarisés en raison de son compagnonnage idéologique avec Alain Soral.

Nabil Ennasri ne veut pas que ses enfants soient « pris en otages par des pratiques subversives » : « Au besoin, je les inscrirai dans des écoles musulmanes, ou chrétiennes, inch’Allah. » Le leader « frériste » affirme combattre l’homophobie, mais il pense que l’homosexualité est « anormale ». « Certains ne pardonneront pas à Ennasri ce rapprochement avec l’extrême droite », note un sociologue présent dans le public, où les pro-Belghoul semblent un peu plus nombreux que les anti, tous applaudissant et huant à tour de rôle.

À la différence de Farida Belghoul, Fatima Khemilat n’est pas là pour parler « en tant que mère ou en tant que femme ». Cette jeune sociologue s’emploie à déminer les mots. L’expression « théorie du genre », rappelle-t-elle, est impropre pour décrire ce qui fait débat en France. Elle explique ce que sont les gender studies et comment elles sont apparues pour lutter contre les représentations normées et pour promouvoir l’égalité entre filles et garçons. Elle ne nie pas l’aspect militant propre aux études de genre (ce sexe construit qui ne doit rien au sexe biologique), mais elle affirme qu’en aucun cas l’« ABCD de l’égalité » n’exige des parents qu’ils « coupent le sexe des garçons ». Or nombreux sont apparemment les parents qui redoutent les transformations physiques et surtout mentales de leurs enfants.

On a connu Camel Bechikh moins dogmatique. « Tout musulman doit s’opposer à la « théorie du genre » », ordonne-t-il presque. Il insiste : « Les musulmans ne doivent pas se diviser à ce sujet » – on croirait entendre un imam radoteur. Il se fait plus intéressant, ou meilleur stratège, quand il confie : « C’est au contact d’homosexuels dans la Manif pour tous que j’ai cessé d’être homophobe. » Pour autant, il n’est pas prêt à s’impliquer davantage aux côtés de Farida Belghoul, au grand dam de cette dernière qui lui en fait le reproche. Peut-être parce qu’il nourrit des ambitions politiques…

Quant à l’UOIF officielle, elle est vent debout contre cette « grève » des élèves qui, selon Rachid Laamarti, ne peut que fragiliser des milieux sociaux déjà vulnérables. De la part d’un cadre dirigeant de l’UOIF, on ne s’attend pas à sa charge anti-Belghoul, à propos des rôles traditionnellement dévolus aux filles et aux garçons, dont les hommes savent tirer tout le parti – la force des préjugés, sans doute : « Est-ce bien musulman, comme attitude, qu’une fille rentrant de l’école se tape la popote alors que le garçon zappe les chaînes de foot devant la télé ? »

Des contradicteurs du jour à Farida Belghoul, Omero Marongiu-Perria est le plus percutant : « Je refuse qu’on me dise que j’ai tort dans l’éducation de mes enfants, dit-il sèchement. J’ai une fille vice-championne de boxe française, une autre, footballeuse amateur. Mes fils sont des hommes. Je veux que le champ d’opportunités des enfants soit le plus large possible. Dans ce débat, je considère que la forme est aussi importante que le fond. » Et quand la « mère » des JRE dit qu’elle s’est sacrifiée pour son combat contre la « théorie du genre », qu’elle a tout perdu dans l’aventure, et principalement son travail de prof, il explose sur l’air de : « Pour qui elle se prend, celle-ci ? ». « Je ne vous permets pas ce type de langage, car si vous, vous avez perdu votre poste d’enseignante, moi, j’ai flingué ma vie professionnelle pour ma vie de musulman, et je le dis ici, en présence du monsieur de la DCRI » qui assiste au débat dans le public – et esquisse même un sourire.

Reproduit sur des dizaines d’affichettes, le visage de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi a accompagné de sa présence iconique ce 31e Rassemblement des musulmans de France, dédié à une question : « Quelles valeurs pour une société en mutation ? ». Si les pensées sont allées aux « frères » égyptiens tués ou emprisonnés, ainsi qu’aux civils syriens subissant les horreurs de la guerre, c’est bien du débat sur la décriée « théorie du genre » et de sa remuante guest-star dont on se souviendra. [/access]

*Photo: CHAMPALAUNE ROMAIN/SIPA/00655174_000011

Tuerie de Bruxelles : à quand le Big data antiterroriste ?

46

nsa nemmouche attentat bruxelles

L’arrestation de Mehdi Nemmouche fait aujourd’hui la une de la presse. Son profil y est soigneusement décortiqué : l’évidente ressemblance avec le jihadiste toulousain Mohamed Merah, le rôle de la prison dans sa radicalisation, son enfance et sa jeunesse marquées par un cadre familial défaillant… Tout est passé au crible, ce qui donne au lecteur le sentiment que son crime était connu d’avance, qu’il fallait être aveugle et/ou incompétent pour ne pas suivre à la trace cette bombe humaine à retardement. Ce sentiment se renforce à la lecture des commentaires relatifs à l’interpellation de Nemmouche  par les douaniers de Marseille. Le caractère « inopiné » du contrôle à la descente du car Amsterdam-Marseille est monté en épingle, l’arrestation apparaissant davantage comme le fruit du hasard que l’aboutissement d’une enquête. Bref, les autorités ont eu du bol plutôt que du nez.

Il est encore trop tôt pour connaître les résultats des enquêtes diligentées par les différents services pour déterminer si les procédures en vigueur (évaluation de la dangerosité des suspects, échanges d’informations, classement et traitement approprié du fichier) pour retrouver l’auteur de l’attentat de Bruxelles ont été respectées. En tout cas, comme l’a expliqué le ministre de l’Intérieur, l’action des douaniers à la Gare Saint-Charles ne peut pas être qualifiée de contrôle de routine puisqu’elle résulte de l’augmentation du niveau de vigilance après la tuerie de Bruxelles avait accru la vigilance policière. La méthode qui consiste à « aider » le hasard en profitant de la moindre erreur de l’individu recherché a donc prouvé son efficacité, puisqu’il aura fallu moins d’une semaine aux forces de sécurité pour retrouver Mehdi Nemmouche.

Mais la police française n’a pas le monopole des mauvais procès. En feuilletant les journaux d’aujourd’hui, on est surpris par le changement de ton radical entre les articles sur l’assassin du musée juif de Bruxelles et la couverture d’une autre information : la création par la NSA d’une base de données regroupant des millions de photos de personnes. Puisées sur Internet (réseau sociaux, mails) ainsi que sur d’autres réseaux de communication, ces images servent notamment à l’élaboration d’un système de reconnaissance faciale indispensable à l’identification systématique des terroristes.

Or, s’ils pointent des lacunes dans la surveillance de Mehdi Nemmouche par les services français et la lutte contre le nouveau terrorisme jihadiste, les observateurs seraient bien inspirés de regarder ce qui se fait outre-Atlantique. Comparer le système de surveillance américain à 1984 d’Orwell permet d’éluder le débat sur les insuffisances des services français, amenés à aller encore plus loin que la NSA s’ils veulent gagner en efficacité.

Surveiller « à l’ancienne » (écoutes, filature, interrogatoire) exige des moyens considérables pour des résultats pas toujours satisfaisants, comme nous l’a montré l’affaire Merah. C’est pourquoi le développement d’une stratégie fondée sur le « Big data » (en gros, l’accumulation de tous nos faits et gestes informatiques) est inéluctable. Par définition, cette dernière méthode demande un gros travail de fichage en amont, afin d’enregistrer les données informatiques de la population entière. Qui sait si les images enregistrées par la caméra d’un distributeur de billets pourraient permettre, des mois ou des années plus tard, de mettre la main sur un terroriste voire d’empêcher un attentat ?

Evidemment, il faudrait discuter des limites à poser à ces pratiques, des modalités de la sauvegarde, du traitement et de l’exploitation des données personnelles. Mais ne critiquons pas tout et son contraire. Aussi légitime soit-elle, la demande croissante de sécurité ne peut pas ignorer ses implications sur la vie privée et la liberté de nos concitoyens.

Comme disait le Général, il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut.

*Photo : Stephen Melkisethian.

Attentat de Bruxelles : la police est-elle islamophobe?

18

Bernard Cazeneuve l’a affirmé sur RTL ce matin, le « numéro vert » mis en place par le ministère de l’Intérieur dans le cadre se son plan de lutte contre les filières jihadistes donne de bons résultats. 121 familles, nous dit-il, ont appelé le 0 800 005 696 pour signaler le départ imminent d’un proche vers la Syrie

Certes, ce dispositif de choc n’est absolument pour rien dans la capture du présumé tueur antisémite de Bruxelles, banalement appréhendé lors d’un contrôle douanier old school. Ni son papa, ni sa maman n’avaient appelé le 0 800 005 696 pour dénoncer leur présumée pourriture de fils. Il est vrai que celui-ci ne s’apprêtait pas à partir en Syrie, mais en revenait, avec les intentions qu’on sait, et le matériel ad hoc.

Et puis, entre nous, 121 appels, rapportés aux milliers de clients à risque, ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès. Ce à quoi j’hasarderai une explication : était-il de bon goût, en cette occurrence, de parler de « numéro vert » ? Le vert est en effet la couleur de l’Islam, donc de tous les musulmans. Était-il de bon aloi de prendre le risque de stigmatiser toute une présumée communauté pour traquer quelques loups présumés solitaires. N’aurait-il pas été plus rigoureux de mettre en place un numéro incolore ? Il est encore temps de rectifier cette grossière bévue.

PS : Je sais que ça n’a absolument aucun rapport avec ce qui précède, mais j’aimerais soumettre à votre sagacité cette petite devinette : d’après vous, combien parmi les jeunes manifestants présumés antiracistes de jeudi dernier ont évoqué dans leurs pancartes ou leurs slogans l’attentat de Bruxelles ? 

Attentat de Bruxelles : Mehdi Nemmouche, jihadiste made in France

242

mehdi mennouche attentat bruxelles

Du samedi 24 mai à vendredi dernier, la police française aura mis moins d’une semaine à arrêter l’auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Interpellé à la faveur d’un contrôle de routine sur le trajet du bus Amsterdam-Marseille, Mehdi Nemmouche, 29 ans, a été trahi par l’arme de guerre qu’il portait, la kalachnikov avec laquelle il tua les trois victimes de l’attaque.

Grâce à ce qu’il reste de contrôle aux frontières, la piste « nazie », systématiquement avancée puis repoussée dans ce genre d’affaires, est aujourd’hui abandonnée. Au vu des premiers éléments du dossier révélés par les procureurs belge et français responsables de l’enquête, on peut établir le profil sociologique du suspect, désormais passé aux aveux. Certes « issu de l’immigration » maghrébine, Nemmouche tient davantage de la petite frappe de Roubaix que du jihadiste-type. Qui vole un œuf ne termine pas forcément une kalachnikov en bandoulière à mitrailler les visiteurs d’un musée juif. Condamné à sept reprises, principalement pour braquage, Mehdi Nemmouche aurait rencontré l’islamisme en prison, où le prosélytisme fait rage, avant de joindre les actes à la parole en janvier 2013, date de son arrivée en Syrie.

Sur place, il rejoint l’Etat islamique en Irak et au  Levant (désigné en arabe sous l’acronyme Da’ache), groupe plus salafiste que les salafistes du Front Al-Nosra, qu’il combat désormais plus vigoureusement que les propres troupes de Bachar Al-Assad. Après plus d’un an sur le front, Nemmouche revient en France en mars dernier, après un périple épique destiné à brouiller les pistes, chauffé à blanc contre les « mécréants », avec la ferme intention de faire ses preuves en Europe. Bien décidé à « mettre Bruxelles à feu et à sang », selon ses propres dires, le délinquant repenti a ainsi compensé la frustration née de son expérience syrienne. Il est difficile de se figurer l’âpreté des combats entre frères ennemis jihadistes aux confins de l’Irak et de la Syrie, les rivalités entre les différents émirs se réclamant d’Al-Qaïda nous étant aussi impénétrables que les querelles entre jansénistes et jésuites.

Mais revenons à notre loup solitaire. Son ancienne avocate tombe des nues, sa famille se dit bouleversée par la mue criminelle du fils prodigue (on le serait à moins…), mais ces nobles émotions ne nous disent pas grand-chose des dessous de l’attentat. Il semblerait que le Ben Laden du Levant, dans son combat de coqs fratricide avec Al-Zawihiri, rêve de faire tomber la citadelle européenne en y larguant ses meilleurs guerriers. Comme jadis le Vieux de la montagne, Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte ismaélienne des Assassins, Al-Baghdadi essaime ses jeunes terroristes aux quatre coins du vieux continent tant pour déstabiliser les sociétés « impies » qu’afin d’asseoir son pouvoir et son prestige personnels. Outre quelques subsides, ce milicien irakien n’a de richesses que d’hommes. Son capital humain se compose notamment des 700 français qui combattraient en Syrie, sur les 12 000 jihadistes partis abattre le régime alaouite de Damas, dont il compte bien rediriger la force de frappe vers leurs pays d’origine pour provoquer un 11 septembre européen.

À en croire Marc Semo, l’excellent rédacteur en chef du service international de Libé, ces légions de volontaires armés et entraînés pourraient faire détonner une bombe prête à exploser. Sans fantasmer sur une cinquième colonne mahométane, ou céder à la tentation de l’amalgame, aussi délétère que l’aveuglement, on peut remarquer avec notre chère directrice que plusieurs loups solitaires finissent par faire une meute. Mohamed Merah en 2012, le britannique au hachoir l’année suivante, puis Mehdi Nemmouche la semaine dernière : le vil métier de terroriste a décidément de l’avenir. Que les enfants de l’immigration en constituent  les forces vives n’a rien de rassurant. Quand bien même ils n’auraient pas agi sous la coupe d’un réseau, mais de leur propre chef, on ne résoudra rien en ânonnant ad libitum « intégration », « république », « diversité », ou « lutte contre l’islamophobie ». On peut tout faire avec des slogans, sauf hélas désamorcer les bombes.

*Photo : Yves Logghe/AP/SIPA. AP21572547_000010. 

Des corps pas si tranquilles

3

caroline cherie poche

Tous les éditeurs cherchent la martingale imparable, celle qui garantit l’entrée directe dans le Top 50 des meilleures ventes. La machine à imprimer des best-sellers. Les piles de livres érigées à l’entrée des supermarchés, les queues dans les salons et l’auteur, mi-VRP, mi-intello, invité permanent des plateaux de télévision, qui fait la réclame. En somme, l’homme qui murmure à l’oreille des lectrices, le rêve de tous les marchands de papier. Car, c’est vous, Mesdames, qui achetez du roman. Dans les années 50, on avait trouvé la solution : apposer sur la couverture, le doux prénom de Caroline, synonyme de sensualité et d’aventures. A destination d’un public féminin auquel les hommes se rallièrent avec gourmandise, Jacques Laurent, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, inventa Caroline Chérie en janvier 1948.

Une aristocrate pas nunuche pour un écu plongée dans les soubresauts de la période révolutionnaire et du Consulat. Moins prude qu’Emma Peel et plus libre qu’Emma Bovary, Caroline de Bièvre incarne une délicieuse héroïne assaillie par les élans du cœur et du corps. Jacques Laurent, futur académicien, hussard de fortune, pourfendeur de Sartre, de la police du langage et grand défenseur du roman « qui n’endoctrine pas » n’était, à cette époque-là, qu’un jeune homme à l’imagination florissante avec ce don inné pour le dialogue piquant et le coup médiatique. Après 750 heures de recherches à la Bibliothèque nationale, 25 kg de documentation réunie sur le sujet, il s’attela aux 900 heures de rédaction donnant naissance à un roman traduit en douze langues et vendu à 5 millions d’exemplaires. Caroline Chérie devint dans la France de Vincent Auriol l’expression du désir. Au cinéma, Martine Carol la campa « en chair et en os » selon l’expression même de son auteur. Quelle autre actrice aurait pu, à ce point, personnifier le destin de la belle tourangelle ? Seule, la fragile Martine, notre Marylin basque, concentré d’érotisme et d’abandon, pouvait relever cette gageure. Aujourd’hui, le nom de Martine Carol ne fait plus fantasmer que quelques cinéphiles libidineux et les aventures de cette héroïne de papier n’avaient pas été republiées depuis longtemps. L’Archipel a réparé cette injustice en faisant paraître les deux gros tomes de Caroline Chérie en 2013.

L’éditeur a poursuivi « cette fresque historico-libertine » en sortant à l’automne dernier « Un caprice de Caroline chérie ». Notre tourangelle préférée faisait cette fois-ci des ravages sur les rives du Lac de Côme. Après la victoire de Bonaparte à Marengo, Caroline n’a rien perdu de son sex-appeal et de ses contradictions. Jacques Laurent lorgnait sur La Chartreuse de Parme pour imaginer une histoire picaresque et perverse où l’inconstance du désir réveille les corps. En ce début d’avril 2014, avant les week-ends à rallonge et comme un parfum d’insouciance estivale, les deux premiers tomes qui couvrent les périodes 1789-1794 et 1794-1800 sortent en poche. En format mini, cette Caroline est une compagne de plage qui vous assurera un plaisir de lecture maxi.

Caroline Chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – Archipoche – 2 tomes (1789-1794/ 1794-1800).

Un caprice de Caroline chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – L’Archipel.

À table!

3

fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.

Les primaires, une idée primitive

7
primaires parti socialiste

primaires parti socialisteTerra Nova a fait deux cadeaux empoisonnés à la politique française : l’idée d’abandonner les classes modestes au profit des minorités ethniques, religieuses et sexuelles et l’organisation d’élections primaires pour désigner le candidat d’un parti. Comme quoi, on peut s’enorgueillir du titre prétentieux de think tank et penser bêtement. De la première idée, on a vu le brillant résultat le 25 mai : les classes modestes et qui aimeraient bien être laborieuses ont été voter ailleurs.
La seconde idée est tout aussi catastrophique. Personne, à ma connaissance, n’a remarqué que c’était le grand perdant de la primaire socialiste de 2011 (Valls, 5,63 % des voix, avant-dernier devant le transparent Baylet) qui est devenu premier ministre en mars 2014 pour porter secours au grand gagnant (Hollande, 39,17 %). Nul doute que l’homme en train de se noyer entraînera très vite son « sauveur » au fond des eaux noires de l’impopularité. C’est sans doute le but de la manœuvre.

Donc, François Hollande a été choisi en 2011 puis 2012. Quand un homme aussi intelligent que Philippe Bilger avoue candidement qu’il a voté pour lui à cause de sa bonne bouille, on en tombe, non pas du placard, mais du World Trade Center. Beaucoup de gens ont dû faire comme lui, mais n’ont pas eu la franchise de l’avouer. Après Sarkozy tout en pointes et en angles aigus, enfin un brave rondouillard ! Qu’on relise le portrait au vitriol que fait de lui Michel Houellebecq dans Plate-forme et on verra ce que cachent ces rondeurs avenantes.

Les primaires socialistes ont joué sur ce qu’il y a de plus superficiel dans la démocratie : les fluctuations de l’opinion, un visage captant bien la lumière à la télévision, le son d’une voix. Échec total, et le perdant à la rescousse deux ans plus tard ! Côté UMP, ce n’est guère mieux. Les primaires de 2013 ont poussé un brave homme certes très ambitieux, une des gloires de Meaux avec la moutarde, dans les bras de la délinquance. Et on voudrait nous faire croire que la marche victorieuse de la démocratie écrase tout sur son passage et passe obligatoirement par des élections primaires ! Alain Juppé, meilleur esthète des quais de Bordeaux qu’homme d’Etat, voudrait l’élection d’un président du parti puis celle d’un candidat à la présidentielle de 2017. Guerre certaine entre les deux personnages : coups bas, phrases perfides, comptes truqués, amis doubles et agents triples.

Et si nous réfléchissions un peu ? Si nous regardions de l’autre côté du Rhin et des Alpes ? La démocratie française n’a plus de leçons à donner à personne, en revanche, elle peut en recevoir beaucoup des autres. Mme Merkel n’est pas sortie du chapeau d’une primaire. Oh, quel beau brushing elle a aujourd’hui, et ce corsage si maternel et si rassurant, je vais voter pour elle ! Angela alias Mutti était paraît-il une « tueuse » qui a éliminé systématiquement ses rivaux à la présidence de la CDU. Elle l’a fait par des moyens légaux, contrairement à Jean-François de Meaux. Matteo Renzi a tout bonnement débarqué Enrico Letta, ôte-toi de là que je m’y mette et pas question de primaires, per favore.

Donc, la prime au plus acharné, au plus retors, au plus manœuvrier. Et pourquoi pas ? Ces qualités machiavéliennes valent bien le brushing ou la rondeur des joues. Il n’y a qu’à voir l’incapacité totale du président actuel à manœuvrer ses opposants dans le parti socialiste. La Vème République veut un parti majoritaire de godillots, Mitterrand en avait parfaitement pris la pointure et professait un mépris souverain pour ses députés. La Vème est comme ça, le scrutin majoritaire et les béni-oui-oui au parlement, c’est dans son ADN, pour reprendre une métaphore très usée. Sinon, retour à la case départ, la IVème et ses majorités de trois semaines.
L’histoire de la démocratie oppose depuis longtemps l’Athènes classique et la Grande-Bretagne, la démocratie directe et la démocratie parlementaire. Athènes a été rongée puis détruite par la démagogie. On ferait bien de réfléchir sur ce concept et de l’utiliser autrement que pour critiquer Mme Le Pen. Passée la glorieuse période de Périclès, Athènes a été sans cesse en butte à la démagogie. Celle-ci a fait boire la ciguë à Socrate et a lancé la catastrophique expédition de Sicile parce que son promoteur, Alcibiade, était beau gosse. De la démagogie chez les premiers ministres britanniques ? Je n’en vois pas trace, renseignez-moi s’il vous plaît. Le fameux « Je vous promets du sang et des larmes » est l’antipode même de la démagogie.

Je vois bien le problème. Comment convaincre les Français que la démocratie directe, la « démocratie participative » selon la très démagogique formule d’une ancienne concubine présidentielle, est moins efficace que la démocratie tempérée par des relais, par des jeux d’appareils dans les partis, par l’affrontement des idées et des charismes des leaders qui veulent arriver au pouvoir ? L’égalitarisme forcené régnant en France fait ici aussi des ravages : ma voix vaut bien celle d’un homme politique pour désigner un candidat à la présidentielle, nom d’un chien ! Chantal Delsol, dans un article trop peu remarqué de Causeur, a défini « l’idéologie de l’apostat ». Chez nous, toute nouveauté, fût-elle absurde, est forcément supérieure à ce qui se faisait avant. On en voit les dégâts partout, dans la pédagogie de l’Education Nationale, dans l’Eglise Catholique (ah, les messes de Pâques où l’on remplace la célébration de la Résurrection, trop suspecte de surnaturel, par d’insipides baptêmes en série!), et en politique, justement avec le succès des primaires. Une absurdité française, comme les 35 heures, dont les autres Européens se méfient.

Puisque l’Incarnation est capitale en politique comme en christianisme, puisqu’il faut un visage pour capter l’intérêt des foules, célébrons les mérites de Mme Merkel et de M. Renzi et abolissons les primaires.

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Combien de «loups solitaires» pour faire une meute?

302
mehdi nemmouche merah bruxelles

mehdi nemmouche merah bruxelles

Combien d’actes isolés faut-il pour faire une tendance ? Combien de « loups solitaires » pour faire une meute ? Après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, immédiatement  et justement qualifié de « nouveau Mohammed Merah », il est difficile de ranger les meurtres de Toulouse, Montauban et Bruxelles dans la catégorie « faits divers ». Du reste, les médias, oubliant les aimables théories qu’ils échafaudaient il y a deux ans pour expliquer que Merah était sorti de nulle part, s’interrogent aujourd’hui sur l’ampleur de la menace djihadiste. Du « fait divers », on est passé au « phénomène de société ». Reste à se demander ce que ce phénomène dit de notre société. Mais peut-être n’avons-nous guère envie de le savoir.

Natif de Roubaix, passé par les cases délinquance, prison et djihad en Syrie : comme l’a expliqué hier Alain Finkielkraut qui était interrogé par Gil Mihaely sur RCJ, le plus inquiétant est peut-être que le profil du tueur de Bruxelles soit parfaitement conforme à ce qu’on attendait. Ajoutons que, comme Merah, et avec sans doute autant d’enthousiasme que lui, Nemmouche a dû fréquenter l’école de la République. Autrement dit, ce terrorisme inspiré par la foi n’est plus, pour la France, un produit d’importation mais une fabrication locale que nous pourrions même exporter vers l’Europe entière. Nemmouche est un bon élève de cette Europe sans frontières dont on ne cesse de nous vanter les mérites en dénonçant comme d’ignobles partisans du repli sur soi tous ceux qui persistent à penser qu’un Etat devrait pouvoir choisir ceux qu’il laisse entrer sur son territoire. S’il s’agissait de faits moins tragiques, on aurait même eu envie de sourire en entendant le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ci-devant chargé des affaires européennes, expliquer que l’arrestation du tueur présumé a été permise par l’un de ces contrôles douaniers dont l’UE se targue pourtant d’avoir aboli la nécessité en même temps que les frontières entre pays-membres. Nos gouvernants ânonnent sans répit que « l’Europe c’est la paix ». Il faut peut-être admettre que « l’Europe c’est le djihad » – et il n’est pas question ici de l’ascèse intérieure dont on nous explique qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque guerre sainte.

Nos autorités, et avec elles tous les commentateurs, n’en rappellent pas moins avec insistance que Nemmouche est un loup solitaire. De fait, il appartient à une nouvelle race d’entrepreneurs individuels du terrorisme. Pas besoin de commandement suprême planqué dans les grottes de Tora Bora, ni de milliards venus du Golfe par des voies tortueuses, il suffit d’avoir quelques connections chez les voyous ainsi que la haine de l’Occident en général et des Juifs en particulier chevillée au corps pour s’organiser son djihad personnel.

Reste que si Nemmouche a agi seul, ce qui est fort possible, il n’a pas appris à haïr tout seul. On entend déjà les habituels adeptes de la politique de l’excuse expliquer que sa dérive meurtrière trouve sa source dans une enfance malheureuse. De plus, c’est en prison que Nemmouche a découvert les beautés de l’islam radical. À en croire Dounia Bouzar, dans la dureté de la condition carcérale, le fanatisme religieux offre en effet la chaleur d’une communauté. Elle ne nous explique pas pourquoi les délinquants privés de liberté ne communient pas plutôt dans l’apprentissage de la philosophie des Lumières, mais passons. Parions qu’on nous expliquera bientôt que c’est notre odieuse politique carcérale qui transforme d’honnêtes voyous laïques en fanatiques islamistes. Si, comme on le répète avec des airs entendus, la prison est l’école du crime, ne suffirait-il pas de fermer les prisons pour venir à bout du crime – en tout cas du crime djihadiste ?

Alors bien sûr, il ne faut pas stigmatiser ni amalgamer. N’empêche, on aimerait que, cette fois-ci, les millions de musulmans européens sincèrement horrifiés par de tels actes se soucient un peu moins de dénoncer les amalgames et un peu plus des horreurs que l’on commet au nom de leur religion. Puisque l’islam de papa n’a rien à voir avec celui de Boko Haram, on voudrait qu’ils se dressent pour dire : « Pas en notre nom ! » Peut-être n’y a-t-il aucun rapport entre le fait qu’il n’y ait plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis et les équipées sanglantes d’un Merah ou d’un Nemmouche. Sans doute ceux-ci sont-ils les arbres pourris qui cachent la forêt des musulmans paisibles et républicains. Mais alors, comme le disait le sociologue Abdennour Bidar à propos de Merah, il est temps de nous interroger collectivement sur l’état d’une forêt qui peut cacher de tels arbres.

*Photo :  SIPA/SIPA. 00684974_000003.

« Théorie du genre » : les musulmans cassent la baraque

5

uoif théorie du genreC’était du Taddeï sans Taddeï – ce lundi, ou jamais ! On s’est écharpé en paroles et en public au dernier jour du 31e congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui s’est tenu le week-end de Pâques au Bourget. Cette empoignade oratoire a d’ailleurs failli ne pas avoir lieu, la direction de l’UOIF ayant tout essayé pour empêcher qu’elle se produise. Mais de nos jours, dans cette fédération fondée il y a une trentaine d’années par des frères musulmans marocains et tunisiens, ce sont de plus en plus les jeunes frères et les jeunes sœurs, les premiers affichant le chic décontracté de bénévoles de l’UMP, qui impriment le tempo. Les parents et grands-parents ont leur immense hangar où défilent des conférenciers soporifiques, souvent arabophones. Les jeunes ont leur hall, le « Forum Génér’Action », avec son espace dédié aux débats, le « Podium 2 », beaucoup plus « tendance ». Tout cela a un côté Sciences Po un week-end de kermesse.

Prévu pour samedi, annulé puis reprogrammé in extremis le lundi de Pâques à 10h30, le débat intitulé « La théorie du genre, quel genre de théorie ? », avec Farida Belghoul en invitée vedette, s’est finalement tenu suite à d’intenses pressions exercées par la génération montante. S’engueuler en public, les « musulmans » – c’est-à-dire, en France, essentiellement les Maghrébins, les Maliens et les Sénégalais – n’ont jamais aimé ça : qu’est-ce qu’on va penser de nous ? Et puis, la fitna, la discorde au sein de la communauté, c’est haram, péché.
Mais ça, c’était avant. [access capability= »lire_inedits »] L’islam consulaire des pères cède le pas à l’islam séculier des fils et des filles. « On est chez nous », après tout, comme disent les militants du Front national. Le débat, c’est sain, c’est vivant, c’est la démocratie. Nombre de ces jeunes musulmans nés en France n’ont-ils pas apporté leur soutien à « Ce soir (ou jamais !) », l’émission de Frédéric Taddeï, lorsque le bruit courait de sa disparition ? C’est là l’envers de cette ferveur juvénile, et Taddeï le sait bien : dans ses soutiens, on trouve pas mal de dieudonnistes, comme dans les rangs des jeunes UOIF qui ont fait des pieds et des mains pour que Farida Belghoul puisse venir débattre, observe un journaliste d’un média dit « communautaire ».

Deux camps se sont donc affrontés le 21 avril, la discussion portant davantage sur la pertinence de la « Journée de retrait de l’école (JRE), le mouvement lancé par Farida Belghoul contre l’enseignement supposé de la « théorie du genre » en primaire , que sur le fond. Du côté des « pour » : Farida Belghoul, militante en rupture avec le mouvement « beur » des années 1980, ralliée à Alain Soral et entretenant des liens avec la députée Christine Boutin, la chef de file du Printemps français Béatrice Bourges et le président de l’« institut » catholique intégriste Civitas, Alain Escada ; Camel Bechikh, l’un des porte-parole de la Manif pour tous, membre de l’UOIF, proche de l’Action française et président de Fils de France, une association prônant une assimilation raisonnée et raisonnable ; Nabil Ennasri, enfin, président du Collectif des musulmans de France, membre de l’UOIF où il a fait ses classes, spécialiste du Qatar, un look et un ton empruntant à l’intransigeance intello-virile de Malcolm X. Les « contre », à présent : Omero Marongiu-Perria, docteur en sociologie, converti à l’islam, marié à une musulmane, père de quatre enfants, deux filles et deux garçons, Fatima Khemilat, sociologue, et Rachid Laamarti, administrateur de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), également impliqué dans la Manif pour tous.

Un débat important pour la cause du pluralisme dans un champ islamique encore trop souvent figé et qui est, de surcroît, révélateur de la recomposition, assez anarchique, du champ politique autour des « valeurs » – « C’est la « théorie du genre » qui a fait basculer le Blanc-Mesnil, bastion communiste depuis quatre vingt-trois ans, à l’UMP », affirmera une femme dans le public. Et que dire des villes perdues par le PS ? Il semble que, cette fois-ci, le « vote musulman », si favorable à François Hollande en 2012, ait cruellement manqué aux socialistes.

Retour au mâle. « Voulons-nous qu’un homme, dans sa virilité, dans sa mission de protection de la famille, n’assume plus ses devoirs ? », demande Farida Belghoul au sujet de l’enseignement destiné à lutter contre les stéréotypes sexistes à l’école. Elle, la mère de trois enfants, anticipe l’attaque : « Moi, la fille d’un immigré kabyle, d’extrême droite ? » Il y aurait là, à l’entendre, contradiction dans les termes et les trajectoires. « J’ai eu de beaux diplômes qui me faisaient renier mon père, ma religion mais aussi les principes de la France. Or la France, c’est le baptême de Clovis », déclame-t-elle, comme acquise à l’histoire sacrée des rois, brisée par la Révolution impie. D’ailleurs, poursuit-elle, « des gens me prennent pour Jeanne d’Arc ». S’estimerait-elle investie d’une mission salvatrice ? « Le temps du verbe, c’est terminé : aujourd’hui, c’est le temps de l’action ! », envoie-t-elle aux autres débatteurs dont elle semble vomir les propos bien trop tièdes à son goût.

Ex-militante communiste, un temps investie dans le soufisme, puis professeur d’histoire-géographie dans un lycée de technologie, elle dit avoir observé le faible niveau des élèves, mais aussi l’endoctrinement : « Quand on va à l’école publique ou à l’école privée sous contrat, on a toutes les chances de sortir athée, illettré, LGBT. » Avant de lancer les JRE, Farida Belghoul avait pour ainsi dire tout plaqué pour aller s’installer en Égypte, loin de cette France qui la déprimait tant. « C’est là-bas, à la télévision, que j’ai vu la mobilisation contre le  » mariage pour tous  » », confie-t-elle. Reprenant apparemment confiance dans ce pays qu’elle avait quitté, elle est revenue. « Je suis pour les stéréotypes de genre, proclame-t-elle. Je ne suis pas pour qu’un homme porte une robe. La féminité doit être respectée, la virilité aussi. »

La présence des musulmans aux côtés des catholiques anti-mariage gay avait été timide au début. Elle est aujourd’hui plus massive, nonobstant les querelles politico-dogmatiques entre la Manif pour tous de Ludovine de La Rochère et le Printemps français de Béatrice Bourges. Nabil Ennasri, un ardent défenseur du peuple palestinien qu’on n’imaginait pas forcément dans ce cénacle, est ravi de l’alliance naissante « entre catholiques et musulmans ». Et les juifs hostiles au mariage homosexuel, dans l’affaire ? Pas un mot. Seule Farida Belghoul les mentionne en termes plutôt neutres, elle dont les « marcheurs historiques » de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 se sont désolidarisés en raison de son compagnonnage idéologique avec Alain Soral.

Nabil Ennasri ne veut pas que ses enfants soient « pris en otages par des pratiques subversives » : « Au besoin, je les inscrirai dans des écoles musulmanes, ou chrétiennes, inch’Allah. » Le leader « frériste » affirme combattre l’homophobie, mais il pense que l’homosexualité est « anormale ». « Certains ne pardonneront pas à Ennasri ce rapprochement avec l’extrême droite », note un sociologue présent dans le public, où les pro-Belghoul semblent un peu plus nombreux que les anti, tous applaudissant et huant à tour de rôle.

À la différence de Farida Belghoul, Fatima Khemilat n’est pas là pour parler « en tant que mère ou en tant que femme ». Cette jeune sociologue s’emploie à déminer les mots. L’expression « théorie du genre », rappelle-t-elle, est impropre pour décrire ce qui fait débat en France. Elle explique ce que sont les gender studies et comment elles sont apparues pour lutter contre les représentations normées et pour promouvoir l’égalité entre filles et garçons. Elle ne nie pas l’aspect militant propre aux études de genre (ce sexe construit qui ne doit rien au sexe biologique), mais elle affirme qu’en aucun cas l’« ABCD de l’égalité » n’exige des parents qu’ils « coupent le sexe des garçons ». Or nombreux sont apparemment les parents qui redoutent les transformations physiques et surtout mentales de leurs enfants.

On a connu Camel Bechikh moins dogmatique. « Tout musulman doit s’opposer à la « théorie du genre » », ordonne-t-il presque. Il insiste : « Les musulmans ne doivent pas se diviser à ce sujet » – on croirait entendre un imam radoteur. Il se fait plus intéressant, ou meilleur stratège, quand il confie : « C’est au contact d’homosexuels dans la Manif pour tous que j’ai cessé d’être homophobe. » Pour autant, il n’est pas prêt à s’impliquer davantage aux côtés de Farida Belghoul, au grand dam de cette dernière qui lui en fait le reproche. Peut-être parce qu’il nourrit des ambitions politiques…

Quant à l’UOIF officielle, elle est vent debout contre cette « grève » des élèves qui, selon Rachid Laamarti, ne peut que fragiliser des milieux sociaux déjà vulnérables. De la part d’un cadre dirigeant de l’UOIF, on ne s’attend pas à sa charge anti-Belghoul, à propos des rôles traditionnellement dévolus aux filles et aux garçons, dont les hommes savent tirer tout le parti – la force des préjugés, sans doute : « Est-ce bien musulman, comme attitude, qu’une fille rentrant de l’école se tape la popote alors que le garçon zappe les chaînes de foot devant la télé ? »

Des contradicteurs du jour à Farida Belghoul, Omero Marongiu-Perria est le plus percutant : « Je refuse qu’on me dise que j’ai tort dans l’éducation de mes enfants, dit-il sèchement. J’ai une fille vice-championne de boxe française, une autre, footballeuse amateur. Mes fils sont des hommes. Je veux que le champ d’opportunités des enfants soit le plus large possible. Dans ce débat, je considère que la forme est aussi importante que le fond. » Et quand la « mère » des JRE dit qu’elle s’est sacrifiée pour son combat contre la « théorie du genre », qu’elle a tout perdu dans l’aventure, et principalement son travail de prof, il explose sur l’air de : « Pour qui elle se prend, celle-ci ? ». « Je ne vous permets pas ce type de langage, car si vous, vous avez perdu votre poste d’enseignante, moi, j’ai flingué ma vie professionnelle pour ma vie de musulman, et je le dis ici, en présence du monsieur de la DCRI » qui assiste au débat dans le public – et esquisse même un sourire.

Reproduit sur des dizaines d’affichettes, le visage de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi a accompagné de sa présence iconique ce 31e Rassemblement des musulmans de France, dédié à une question : « Quelles valeurs pour une société en mutation ? ». Si les pensées sont allées aux « frères » égyptiens tués ou emprisonnés, ainsi qu’aux civils syriens subissant les horreurs de la guerre, c’est bien du débat sur la décriée « théorie du genre » et de sa remuante guest-star dont on se souviendra. [/access]

*Photo: CHAMPALAUNE ROMAIN/SIPA/00655174_000011

Tuerie de Bruxelles : à quand le Big data antiterroriste ?

46
nsa nemmouche attentat bruxelles

nsa nemmouche attentat bruxelles

L’arrestation de Mehdi Nemmouche fait aujourd’hui la une de la presse. Son profil y est soigneusement décortiqué : l’évidente ressemblance avec le jihadiste toulousain Mohamed Merah, le rôle de la prison dans sa radicalisation, son enfance et sa jeunesse marquées par un cadre familial défaillant… Tout est passé au crible, ce qui donne au lecteur le sentiment que son crime était connu d’avance, qu’il fallait être aveugle et/ou incompétent pour ne pas suivre à la trace cette bombe humaine à retardement. Ce sentiment se renforce à la lecture des commentaires relatifs à l’interpellation de Nemmouche  par les douaniers de Marseille. Le caractère « inopiné » du contrôle à la descente du car Amsterdam-Marseille est monté en épingle, l’arrestation apparaissant davantage comme le fruit du hasard que l’aboutissement d’une enquête. Bref, les autorités ont eu du bol plutôt que du nez.

Il est encore trop tôt pour connaître les résultats des enquêtes diligentées par les différents services pour déterminer si les procédures en vigueur (évaluation de la dangerosité des suspects, échanges d’informations, classement et traitement approprié du fichier) pour retrouver l’auteur de l’attentat de Bruxelles ont été respectées. En tout cas, comme l’a expliqué le ministre de l’Intérieur, l’action des douaniers à la Gare Saint-Charles ne peut pas être qualifiée de contrôle de routine puisqu’elle résulte de l’augmentation du niveau de vigilance après la tuerie de Bruxelles avait accru la vigilance policière. La méthode qui consiste à « aider » le hasard en profitant de la moindre erreur de l’individu recherché a donc prouvé son efficacité, puisqu’il aura fallu moins d’une semaine aux forces de sécurité pour retrouver Mehdi Nemmouche.

Mais la police française n’a pas le monopole des mauvais procès. En feuilletant les journaux d’aujourd’hui, on est surpris par le changement de ton radical entre les articles sur l’assassin du musée juif de Bruxelles et la couverture d’une autre information : la création par la NSA d’une base de données regroupant des millions de photos de personnes. Puisées sur Internet (réseau sociaux, mails) ainsi que sur d’autres réseaux de communication, ces images servent notamment à l’élaboration d’un système de reconnaissance faciale indispensable à l’identification systématique des terroristes.

Or, s’ils pointent des lacunes dans la surveillance de Mehdi Nemmouche par les services français et la lutte contre le nouveau terrorisme jihadiste, les observateurs seraient bien inspirés de regarder ce qui se fait outre-Atlantique. Comparer le système de surveillance américain à 1984 d’Orwell permet d’éluder le débat sur les insuffisances des services français, amenés à aller encore plus loin que la NSA s’ils veulent gagner en efficacité.

Surveiller « à l’ancienne » (écoutes, filature, interrogatoire) exige des moyens considérables pour des résultats pas toujours satisfaisants, comme nous l’a montré l’affaire Merah. C’est pourquoi le développement d’une stratégie fondée sur le « Big data » (en gros, l’accumulation de tous nos faits et gestes informatiques) est inéluctable. Par définition, cette dernière méthode demande un gros travail de fichage en amont, afin d’enregistrer les données informatiques de la population entière. Qui sait si les images enregistrées par la caméra d’un distributeur de billets pourraient permettre, des mois ou des années plus tard, de mettre la main sur un terroriste voire d’empêcher un attentat ?

Evidemment, il faudrait discuter des limites à poser à ces pratiques, des modalités de la sauvegarde, du traitement et de l’exploitation des données personnelles. Mais ne critiquons pas tout et son contraire. Aussi légitime soit-elle, la demande croissante de sécurité ne peut pas ignorer ses implications sur la vie privée et la liberté de nos concitoyens.

Comme disait le Général, il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut.

*Photo : Stephen Melkisethian.

Attentat de Bruxelles : la police est-elle islamophobe?

18

Bernard Cazeneuve l’a affirmé sur RTL ce matin, le « numéro vert » mis en place par le ministère de l’Intérieur dans le cadre se son plan de lutte contre les filières jihadistes donne de bons résultats. 121 familles, nous dit-il, ont appelé le 0 800 005 696 pour signaler le départ imminent d’un proche vers la Syrie

Certes, ce dispositif de choc n’est absolument pour rien dans la capture du présumé tueur antisémite de Bruxelles, banalement appréhendé lors d’un contrôle douanier old school. Ni son papa, ni sa maman n’avaient appelé le 0 800 005 696 pour dénoncer leur présumée pourriture de fils. Il est vrai que celui-ci ne s’apprêtait pas à partir en Syrie, mais en revenait, avec les intentions qu’on sait, et le matériel ad hoc.

Et puis, entre nous, 121 appels, rapportés aux milliers de clients à risque, ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès. Ce à quoi j’hasarderai une explication : était-il de bon goût, en cette occurrence, de parler de « numéro vert » ? Le vert est en effet la couleur de l’Islam, donc de tous les musulmans. Était-il de bon aloi de prendre le risque de stigmatiser toute une présumée communauté pour traquer quelques loups présumés solitaires. N’aurait-il pas été plus rigoureux de mettre en place un numéro incolore ? Il est encore temps de rectifier cette grossière bévue.

PS : Je sais que ça n’a absolument aucun rapport avec ce qui précède, mais j’aimerais soumettre à votre sagacité cette petite devinette : d’après vous, combien parmi les jeunes manifestants présumés antiracistes de jeudi dernier ont évoqué dans leurs pancartes ou leurs slogans l’attentat de Bruxelles ? 

Attentat de Bruxelles : Mehdi Nemmouche, jihadiste made in France

242
mehdi mennouche attentat bruxelles

mehdi mennouche attentat bruxelles

Du samedi 24 mai à vendredi dernier, la police française aura mis moins d’une semaine à arrêter l’auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Interpellé à la faveur d’un contrôle de routine sur le trajet du bus Amsterdam-Marseille, Mehdi Nemmouche, 29 ans, a été trahi par l’arme de guerre qu’il portait, la kalachnikov avec laquelle il tua les trois victimes de l’attaque.

Grâce à ce qu’il reste de contrôle aux frontières, la piste « nazie », systématiquement avancée puis repoussée dans ce genre d’affaires, est aujourd’hui abandonnée. Au vu des premiers éléments du dossier révélés par les procureurs belge et français responsables de l’enquête, on peut établir le profil sociologique du suspect, désormais passé aux aveux. Certes « issu de l’immigration » maghrébine, Nemmouche tient davantage de la petite frappe de Roubaix que du jihadiste-type. Qui vole un œuf ne termine pas forcément une kalachnikov en bandoulière à mitrailler les visiteurs d’un musée juif. Condamné à sept reprises, principalement pour braquage, Mehdi Nemmouche aurait rencontré l’islamisme en prison, où le prosélytisme fait rage, avant de joindre les actes à la parole en janvier 2013, date de son arrivée en Syrie.

Sur place, il rejoint l’Etat islamique en Irak et au  Levant (désigné en arabe sous l’acronyme Da’ache), groupe plus salafiste que les salafistes du Front Al-Nosra, qu’il combat désormais plus vigoureusement que les propres troupes de Bachar Al-Assad. Après plus d’un an sur le front, Nemmouche revient en France en mars dernier, après un périple épique destiné à brouiller les pistes, chauffé à blanc contre les « mécréants », avec la ferme intention de faire ses preuves en Europe. Bien décidé à « mettre Bruxelles à feu et à sang », selon ses propres dires, le délinquant repenti a ainsi compensé la frustration née de son expérience syrienne. Il est difficile de se figurer l’âpreté des combats entre frères ennemis jihadistes aux confins de l’Irak et de la Syrie, les rivalités entre les différents émirs se réclamant d’Al-Qaïda nous étant aussi impénétrables que les querelles entre jansénistes et jésuites.

Mais revenons à notre loup solitaire. Son ancienne avocate tombe des nues, sa famille se dit bouleversée par la mue criminelle du fils prodigue (on le serait à moins…), mais ces nobles émotions ne nous disent pas grand-chose des dessous de l’attentat. Il semblerait que le Ben Laden du Levant, dans son combat de coqs fratricide avec Al-Zawihiri, rêve de faire tomber la citadelle européenne en y larguant ses meilleurs guerriers. Comme jadis le Vieux de la montagne, Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte ismaélienne des Assassins, Al-Baghdadi essaime ses jeunes terroristes aux quatre coins du vieux continent tant pour déstabiliser les sociétés « impies » qu’afin d’asseoir son pouvoir et son prestige personnels. Outre quelques subsides, ce milicien irakien n’a de richesses que d’hommes. Son capital humain se compose notamment des 700 français qui combattraient en Syrie, sur les 12 000 jihadistes partis abattre le régime alaouite de Damas, dont il compte bien rediriger la force de frappe vers leurs pays d’origine pour provoquer un 11 septembre européen.

À en croire Marc Semo, l’excellent rédacteur en chef du service international de Libé, ces légions de volontaires armés et entraînés pourraient faire détonner une bombe prête à exploser. Sans fantasmer sur une cinquième colonne mahométane, ou céder à la tentation de l’amalgame, aussi délétère que l’aveuglement, on peut remarquer avec notre chère directrice que plusieurs loups solitaires finissent par faire une meute. Mohamed Merah en 2012, le britannique au hachoir l’année suivante, puis Mehdi Nemmouche la semaine dernière : le vil métier de terroriste a décidément de l’avenir. Que les enfants de l’immigration en constituent  les forces vives n’a rien de rassurant. Quand bien même ils n’auraient pas agi sous la coupe d’un réseau, mais de leur propre chef, on ne résoudra rien en ânonnant ad libitum « intégration », « république », « diversité », ou « lutte contre l’islamophobie ». On peut tout faire avec des slogans, sauf hélas désamorcer les bombes.

*Photo : Yves Logghe/AP/SIPA. AP21572547_000010. 

Des corps pas si tranquilles

3
caroline cherie poche

caroline cherie poche

Tous les éditeurs cherchent la martingale imparable, celle qui garantit l’entrée directe dans le Top 50 des meilleures ventes. La machine à imprimer des best-sellers. Les piles de livres érigées à l’entrée des supermarchés, les queues dans les salons et l’auteur, mi-VRP, mi-intello, invité permanent des plateaux de télévision, qui fait la réclame. En somme, l’homme qui murmure à l’oreille des lectrices, le rêve de tous les marchands de papier. Car, c’est vous, Mesdames, qui achetez du roman. Dans les années 50, on avait trouvé la solution : apposer sur la couverture, le doux prénom de Caroline, synonyme de sensualité et d’aventures. A destination d’un public féminin auquel les hommes se rallièrent avec gourmandise, Jacques Laurent, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, inventa Caroline Chérie en janvier 1948.

Une aristocrate pas nunuche pour un écu plongée dans les soubresauts de la période révolutionnaire et du Consulat. Moins prude qu’Emma Peel et plus libre qu’Emma Bovary, Caroline de Bièvre incarne une délicieuse héroïne assaillie par les élans du cœur et du corps. Jacques Laurent, futur académicien, hussard de fortune, pourfendeur de Sartre, de la police du langage et grand défenseur du roman « qui n’endoctrine pas » n’était, à cette époque-là, qu’un jeune homme à l’imagination florissante avec ce don inné pour le dialogue piquant et le coup médiatique. Après 750 heures de recherches à la Bibliothèque nationale, 25 kg de documentation réunie sur le sujet, il s’attela aux 900 heures de rédaction donnant naissance à un roman traduit en douze langues et vendu à 5 millions d’exemplaires. Caroline Chérie devint dans la France de Vincent Auriol l’expression du désir. Au cinéma, Martine Carol la campa « en chair et en os » selon l’expression même de son auteur. Quelle autre actrice aurait pu, à ce point, personnifier le destin de la belle tourangelle ? Seule, la fragile Martine, notre Marylin basque, concentré d’érotisme et d’abandon, pouvait relever cette gageure. Aujourd’hui, le nom de Martine Carol ne fait plus fantasmer que quelques cinéphiles libidineux et les aventures de cette héroïne de papier n’avaient pas été republiées depuis longtemps. L’Archipel a réparé cette injustice en faisant paraître les deux gros tomes de Caroline Chérie en 2013.

L’éditeur a poursuivi « cette fresque historico-libertine » en sortant à l’automne dernier « Un caprice de Caroline chérie ». Notre tourangelle préférée faisait cette fois-ci des ravages sur les rives du Lac de Côme. Après la victoire de Bonaparte à Marengo, Caroline n’a rien perdu de son sex-appeal et de ses contradictions. Jacques Laurent lorgnait sur La Chartreuse de Parme pour imaginer une histoire picaresque et perverse où l’inconstance du désir réveille les corps. En ce début d’avril 2014, avant les week-ends à rallonge et comme un parfum d’insouciance estivale, les deux premiers tomes qui couvrent les périodes 1789-1794 et 1794-1800 sortent en poche. En format mini, cette Caroline est une compagne de plage qui vous assurera un plaisir de lecture maxi.

Caroline Chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – Archipoche – 2 tomes (1789-1794/ 1794-1800).

Un caprice de Caroline chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – L’Archipel.

À table!

3
fast food unesco repas

fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

2
herve corre apres guerre

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.