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Dupont-Aignan : petit souverainiste deviendra grand?

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dupont aignan debout la républiqueObnubilés par la victoire du FN  et les déboires des deux grands partis « de gouvernement », les analystes politiques ont un peu mis de côté les résultats des 28 (!) autres formations politiques ayant concouru en France, parmi lesquelles Debout la République,  de Nicolas Dupont-Aignan, qui a pourtant réalisé un score honorable.

Dupont-Aignan est courageux. Énarque, sa carrière au sein de l’UMP était toute tracée et son ancrage local (député-maire de Yerres depuis 1997) lui donnaient une assise pour faire entendre sa voix au sein du parti. Ses candidatures à la présidence de l’UMP en 2002 puis 2007 en sont la preuve.

En 2005, il s’illustre déjà dans la campagne sur le Traité constitutionnel européen, en étant l’un des seuls chantres assumés du « non » à l’UMP, s’attirant des inimités dans sa famille politique. Il a d’ailleurs si mal vécu l’adoption du Traité de Lisbonne, qu’il la dénonça en 2008 dans son livre Le coup d’Etat simplifié[1. Dans lequel il expliquait notamment : « Il (le traité de Lisbonne) est en réalité la reprise à 100% – voire à 110% – d’une Constitution Giscard rejetée massivement par le suffrage universel. Ainsi, adopter cette Constitution-bis par le Parlement reviendrait tout bonnement à faire entrer nuitamment par la fenêtre ce qui a été congédié au grand jour par la porte.]

Las des guerres de clan et ne voulant pas se ranger derrière Sarkozy, il assume ses différends idéologiques et quitte le parti en 2007 pour fonder Debout la République. Depuis, isolé au sein de l’Assemblée nationale, il siège avec le statut ingrat de non-inscrit, symbole de son parcours politique. Fort de ses opinions tranchées, il est peut-être l’héritier le plus fidèle du gaullisme, ce qu’il aime à rappeler sans pour autant en faire un pin’s sur sa veste comme beaucoup d’autres.

Vu la méfiance grandissante vis-à-vis de l’Europe et des grands partis, son positionnement idéologique  aurait dû lui permettre de faire un bon score aux européennes. Malgré cela, à 20h dimanche, Dupont-Aignan ne fanfaronne pas. Il se félicite d’avoir doublé son score de la présidentielle, mais semble comprendre que  ceux qui évoquent un séisme politique ne parlent pas de lui….

Tenant de la ligne traditionnelle eurosceptique de droite, il survit dans l’ombre d’un FN qui phagocyte le camp souverainiste. L’honneur a donc été sauf mais NDA fait toujours cavalier seul, sans que cela soit une stratégie. Il a en effet tenté de fusionner ses listes avec celles du MRC, mais des désaccords importants ont fait échouer le projet. De nouveau, il n’était pas parvenu à rassembler derrière son nom les forces souverainistes.

La place laissée par Chevènement, Séguin ou d’autres est en train d’être prise par Marine Le Pen. Pourtant, à déchiffrer leurs programmes respectifs dans une élection européenne qui transcende les enjeux nationaux, le Front national et Debout la République paraissent proches. Sur la question monétaire d’abord, sur celle de la dette aussi, et même sur la prudence face à l’immigration non-maîtrisée. Sauf que, si les électeurs arrêtaient leur vote à la lecture de programmes des différents partis, ça se saurait. Il a, pour inverser la tendance, tenté plusieurs coups de com’ à l’image de son road-trip avec la kalachnikov avant le scrutin européen, sans que cela ne s’avère payant, même si ses meilleurs scores se trouvent chez les jeunes, démontrant sa compatibilité avec l’ère de la politique spectacle. Il a aussi enchaîné beaucoup de plateaux télé, bénéficiant indirectement de l’ouverture du débat lié à ce qu’on appelle la « dédiabolisation » du Front.

Mais le problème demeure. Dans l’imaginaire, DLR est perçu comme un FN sans les « petites blagues » de Jean-Marie – qui permettent aux frontistes « old school » de se sentir toujours un peu chez eux – et la gouaille de Marine.

Face à cette situation difficile, la stratégie de NDA n’est pas claire. Il faut dire que le dilemme est terrible : s’il lui est difficile de ne pas s’allier avec le FN, il semble non moins difficile de le faire sans y perdre son âme et sa spécificité gaulliste. Surtout au regard du rapport de forces entre les deux formations…

Pourtant, NDA a essayé un rapprochement avec le Front, s’adressant à ses électeurs sur Radio Courtoisie fin 2012. Cela fut un coup d’épée dans l’eau, son intervention se révélant anachronique autant sur la forme que sur le fond, puisque les auditeurs de Radio Courtoisie sont plutôt du vieux noyau du parti alors que le nouvel électorat du FN se compose essentiellement du« peuple de gauche ».

La meilleure stratégie serait peut-être celle du « gaullisme social » pour Dupont-Aignan, expérimenté sans grand succès en 1981 par Michel Debré. Refusant toute compromission sur ses idées mais maladroit dans ses tentatives d’alliance, bien que NDA aime rappeler à ses détracteurs que le FN a mis quinze ans avant de peser politiquement, il serait peut-être temps que Debout la République ressemble plus à une ruche qu’à un one-man show.     

Photo : WITT/SIPA/00682080_000016.

David Masson-Weyl, le bleu de Marine

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Physiquement, il ressemble à Drieu, ou plutôt à Gilles tel qu’on l’imagine descendant du train, gare de l’Est, au début du célèbre roman. Pour le reste, c’est un étudiant classique, propre sur lui, vaguement intimidé que ce David qui a lancé effrontément le Collectif Marianne, avant-garde du Rassemblement bleu Marine dans les facs. Il précise d’entrée qu’il ne s’agit pas d’un syndicat, pas non plus d’un équivalent du FNJ (le Front national de la Jeunesse), dans le sens où lui et ses camarades n’ont pas l’intention de militer politiquement au sens strict, mais d’agiter des idées.

Pour l’instant, ils sont bien une trentaine, des Parisiens principalement, plus quelques noyaux de cellules à Lille, à Bordeaux, à Toulouse, à Nice, qui se réunissent une à deux fois par mois pour définir leurs objectifs, qui demeurent assez flous : sur leur site internet, on trouve un petit rapport sur le thème « Jeunesse et environnement », une apologie des filières courtes et un manifeste pour le renouvellement de la pensée économique à l’université. Cornaqués par le Collectif Racine, leur équivalent côté profs, les jeunes gens de Marianne n’ont pour la plupart pas leur carte au parti. Certains, comme pour se démarquer des « fachos », rappellent volontiers qu’ils viennent de DLR, le parti de Nicolas Dupont-Aignan ou du MRC de Chevènement. Leur ambition, avec ce think tank pubescent, est d’apporter leur petite pierre à la conquête du pouvoir.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comment devient-on David Masson-Weyl ? On naît vingt-et-un ans plus tôt dans une famille de gauche banale, où l’on était certain d’être du bon côté de l’histoire et de la morale, puisque la différence, disait-on, entre la gauche et la droite, c’est que l’une était du côté des ouvriers, l’autre des patrons. Une famille certainement anciennement chrétienne, mâtinée d’un grand-père juif, donc une famille où l’on ne parle pas de Dieu. On passe enfance et adolescence à Charenton-le Pont, dans le Val-de-Marne, proche de Paris. On est fils unique, de classe moyenne, certainement brillant élève même si on ne s’en vante pas, on ne connaît que l’école publique, et on finit au lycée Charlemagne quand, suivant son père, on s’installe à Paris, près de Bastille. Là, après la petite ville tranquille, mi-bourgeoise, mi-populaire, on découvre l’assurance des bobos qui sont nés quelque part, leur fermeture d’esprit, leur morgue, leur sentiment d’évidence de gauche.

On se passionne pour l’histoire parce qu’on a eu d’excellents profs et l’on cherche, seul, à comprendre la politique. On se souvient du 21 avril 2002, mais on a 10 ans, tout cela reste très flou. On lit tous les programmes et, soudain, le déclic a lieu : on est en janvier 2011, c’est le congrès de Tours du Front national, Marine Le Pen est élue. On écoute son discours, qui parle de la France et de sa souveraineté. On est séduit, on se sent enfin chez soi.

Très vite, David, jeune homme ultraconnecté, entre en contact avec Florian Philippot sur Twitter. Ils se « suivent », et se rencontrent finalement à la rentrée 2013. Il est lui-même surpris de n’avoir perdu aucun ami depuis son coming-out politique. Même chez ses camarades d’université, il n’a ressenti aucune hostilité. À quoi rêvent les jeunes gens ? Lui, c’est au Japon, à qui il consacre un mémoire d’histoire militaire. L’histoire telle qu’il l’aime, c’est Richelieu, Colbert et leur centralisation. En littérature, il a une dilection pour le théâtre classique, Racine comme perfection de la langue française, ou Pascal, même s’il refuse son jansénisme.

De toute façon, la religion ne vaut pour lui que dans son aspect pratique, la messe comme spectacle, la contre-Réforme, la musique baroque. Sinon, il lit un peu Michéa, et Karl Polanyi, dont le maître-ouvrage, La Grande Transformation, écrit pendant la crise des années 1920, l’a convaincu que le capitalisme n’était pas une fatalité, ni la politique d’austérité pour remédier à ses maux. Lui, c’est l’État seul, et si on lui fait remarquer qu’historiquement, il y a une une collusion entre cet État et le développement du libéralisme, il s’étonne.

De Finkielkraut, notre nouvel académicien, il aime l’attachement à l’éducation, mais il conspue la « technophobie » dépassée. Il est vrai qu’Internet, ce « formidable outil de diversification des sources d’information », a fortement joué dans sa construction intellectuelle, et dans celle de ses congénères. Internet et la télé : « Nous sommes les enfants d’ « On n’est pas couché » époque Zemmour ». Dieudonné, il s’en cogne, n’a jamais regardé ses spectacles, mais comme la patronne du RBM, il estime qu’on eût dû les interdire seulement a posteriori et non d’emblée. Celui qui le fait rire, c’est Gaspard Proust, qu’il a découvert au Point-Virgule, avant même qu’il triomphe dans le petit écran.

Et la Manif pour tous ? David estime qu’il n’était pas nécessaire de faire le mariage homo, ou alors que François Hollande aurait dû y aller au lendemain immédiat de son élection. Le discours est rodé, c’est celui de Florian Philippot : les Français ont d’autres soucis, on n’a fait que créer une fracture supplémentaire dans une France qui n’en avait pas besoin. Bien entendu, la PMA et la GPA sont des marchandisations du corps humain. Du bout des lèvres, il moque la député du Front Marion Maréchal-Le Pen, qui a défilé avec la Manif pour tous, mais à qui on n’a jamais donné la parole.

Au Collectif Marianne, on ne s’intéresse pas vraiment à la jeunesse catholique qui faisait les gros bataillons de la révolte contre les lois Taubira. Le secrétaire général, Yacine Zerkoun, est un musulman pratiquant ; il y aurait aussi quelques juifs, mais de cathos, aucun. Leur totem demeure la laïcité à la française : « On a tellement souffert des guerres de religion qu’on ne peut plus se permettre de fonder la nation sur des valeurs religieuses. » Conformément à la théorie d’Emmanuel Todd sur le « catholicisme zombi », David Masson-Weyl pense que la persistance de traditions catholiques dans certaines régions n’est qu’un héritage appelé à disparaître. Certes, quand il conteste l’influence de la religion dans le domaine public, c’est nettement l’islam qui est visé. Mais la loi doit valoir pour tous. Et quand on lui demande si on n’a pas créé un nouveau communautarisme en humiliant les chrétiens avec une loi qui en heurte beaucoup, il élude.

Pout l’avenir, il a été tenté par l’ENA, ce symbole des classes moyennes qui parviennent à s’élever, mais la perspective d’être soumis au devoir de réserve des fonctionnaires l’a rebuté, lui qui aime tant défendre ses idées. Alors, ce sera consultant et analyste pour l’Asie du Nord-Est ? Un tropisme pour les Orients lointains qui correspond parfaitement à sa vision de la France, pays souverain qui n’a pas particulièrement vocation à s’inscrire dans l’Europe. Pour David Masson-Weyl, il n’y a pas plus de « peuple européen » que de « choc des civilisations » : d’autres mondes existent où nations et peuples se sont réconciliés sans se fondre dans une même entité, témoins la Chine et le Japon. Un discours très « nat-rep », entendre nationaux-républicains, comme s’appellent entre eux David et ses amis. Inutile de préciser que cette ligne ne fait pas l’unanimité. Les « identitaires », frères ennemis en marinisme de Masson-Weyl et ses amis, qui défendent – ou rêvent de restaurer – une civilisation européenne aux racines chrétiennes, forment encore les gros bataillons des jeunes du FN. Mais la génération Philippot trace son chemin. Et elle veut croire que Marianne peut avoir le visage de Marine.

Jacques de Guillebon

 

Les jeunes et le Front national

La jeunesse, c’est la priorité de François Hollande. À en juger par les dernières municipales, c’est mal imité. Le parti du Président avait une seule tête de liste de moins de 30 ans, Bastien Marguerite, 23 ans, envoyé au casse-pipe à Meaux. Et le PS est loin d’être une exception : si tous les partis draguent le vote des jeunes, ils sont beaucoup moins empressés quand il s’agit de les faire accéder aux affaires. Seuls 3,7% des maires et 10,3% des adjoints avaient moins de 40 ans en 2008. Et cette année, l’âge moyen des 930 000 candidats était 50 ans. Paradoxalement, c’est un parti souvent dénoncé comme traditionnaliste qui, en l’occurrence, est le plus « moderne ». Sur 496 listes présentées par le Front national, 15 % étaient dirigées par des candidats âgés de 18 à 30 ans. Et le FN est le seul à avoir porté des jeunes à la tête de villes de plus de 30 000 habitants : David Rachline, 26 ans, élu à Fréjus ; Julien Sanchez, 30 ans, à Beaucaire. Citons encore Gaëtan Dussausaye, 19 ans, qui n’a recueilli que 5 % des voix à Paris 11e, mais pourrait prendre prochainement la direction du FNJ (Front national de la jeunesse), Édouard Cavin, 21 ans, qui a fait 13% à Dijon ou Étienne Bousquet-Cassagne, 24 ans à Villeneuve-sur-Lot…

Le rajeunissement des cadres est l’un des piliers de la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen. En misant sur ses jeunes pousses, la patronne peut espérer accélérer la normalisation engagée en janvier 2011. Cependant, si la promotion des moins de 30 ans tend à marginaliser la vieille garde, nourrie aux coups de gueules antisémites de Le Pen père, même au FNJ, on doit encore concilier l’idéologie des militants les plus radicaux, « identitaires et antisystème » avec celle des néo-frontistes, « souverainistes » de droite (issus des rangs de Villiers et de Dupont-Aignan) comme de gauche (transfuges du chevènementisme).

À en croire Julien Rochedy, 26 ans, directeur national du FNJ, le nombre d’adhérents a explosé depuis 2010 pour atteindre 25 000 : « Dans les sections locales, les jeunes forment maintenant le gros de nos militants. Ainsi, quand on fait appel à candidatures pour des postes de responsables fédéraux ou à des secrétariats départementaux, la moitié des volontaires ont entre 18 et 30 ans. » Sourire beau gosse, barbe qui lui donne un genre hipster et cigarette électronique à la bouche, cet admirateur de Napoléon, grand lecteur de Nietzsche, explique que la majorité des militants du FNJ adhère par souci de la « question identitaire » déclinée sur deux terrains : « La laïcité et, surtout, la sécurité, c’est-à-dire, précise-t-il, le discours anti-immigration. » Mais quand on lui parle « racisme », il répond « assimilation par la culture ». Tout en précisant : « Une proportion plus faible de nos adhérents est constituée d’étudiants souverainistes qui viennent chez nous par conviction gaulliste et par attachement à l’idée d’une France forte. » Une allusion discrète aux empoignades numériques  entre « nat-reps » et « identitaires ». Mais ce serait une erreur de surinterpréter ces échanges parfois houleux. Selon Rochedy, tous communient dans le même idéal : « Contre l’Europe et les banques, nous défendons la liberté française et la fierté d’être ce que l’on est : la civilisation française et européenne. »

Ce qui vaut pour les militants vaut en grande partie pour les électeurs. Certes, au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen n’a recueilli que 18 % des voix des 18-24 ans, contre 28 % pour François Hollande, 22 % pour Nicolas Sarkozy et 16 % pour Jean-Luc Mélenchon ; mais d’après un sondage IFOP publié le 8 février par le JDD, 27% des 18-25 ans se disent aujourd’hui prêts à voter RBM/FN.

Bien sûr, tous les jeunes ne sont pas concernés. À Normale sup et  à Sciences po, « nous n’avons aucune possibilité d’action », avoue Rochedy. À Normale sup, pour 400 étudiants on compte une cinquantaine d’encartés à SUD, à la CGT et au NPA, mais pas le moindre frontiste déclaré. À Sciences po, une conférence de l’Association européenne qui devait rassembler des représentants de tous les partis, du Front de gauche au FN, a dû être annulée sous la pression des syndicats UNEF, SUD et Antifas, exercée aux cris de : « On ne débat pas, on combat ! » De la part de futurs gouvernants, ce faible goût pour le pluralisme est pour le moins inquiétant. Et il fait craindre que les élites de demain soient aussi déconnectées d’une grande partie de leurs concitoyens que celles d’aujourd’hui. Bref, le fossé se creuse entre deux jeunesses. Près de cinquante ans après Mai-68, l’extrême gauche fait encore régner sa loi chez celle qui se destine à diriger la France. Pour combien de temps ?[/access]

Nathalie Krikorian-Duronsoy

 

*Photo: Hannah

L’Europe doit cesser de coloniser l’Afrique!

nigel farage ue

À l’occasion de la victoire de l’UKIP aux élections européennes au Royaume-Uni, nous republions cet entretien qui date de décembre 2013. Nigel Farage y abordait l’épineuse question des alliances entre eurosceptiques au Parlement de Strasbourg, nous expliquant pourquoi il refuse de s’allier au Front national.

Daoud Boughezala : Il y a vingt ans, opposé au traité de Maastricht, vous quittiez le Parti conservateur britannique pour créer l’UKIP. Or, bien que le Royaume-Uni soit resté à l’écart de la zone euro, il n’a pas fait mieux que les autres membres de l’Union Européenne.

Nigel Farage : Grâce au ciel, le Royaume-Uni n’a pas adopté l’euro ! La monnaie unique est un échec dramatique à tous les niveaux. On nous avait dit que l’euro apporterait prospérité et stabilité sur le vieux continent, alors qu’il a entraîné crise sur crise ! Il était certain que l’euro ne correspondrait pas à l’économie des pays méditerranéens. Mais il y a une autre grande vérité cachée : la France et l’Allemagne ne peuvent pas supporter le même corset économique et monétaire. C’est pourquoi je prévois de très grandes difficultés pour l’économie française dans les années à venir, à moins que vos dirigeants ne se décident à sortir de l’euro pour retrouver la maîtrise de leurs finances…

Revenir au franc ? Maintenant que nous sommes embarqués dans la même galère, ne serait-ce pas périlleux de quitter le navire sans radeau de sauvetage ?

Rester dans l’euro est en tout cas la plus mauvaise des solutions.

Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen ne disent pas autre chose. Pourquoi vous alliez-vous au premier et rejetez-vous les appels du pied de la seconde ?

La charte de l’UKIP est très claire : nous avons une certaine idée de la démocratie libérale et de la tolérance. Bien que nous puissions partager les critique anti-européistes du Front national, nous ne nous accommodons pas de son passif historique. Je pense notamment à l’antisémitisme, avec lequel nous ne transigerons jamais.

Mais vous divergez également avec le président de Debout La République qui fustige les politiques bruxelloises de rigueur et de dérégulation pendant que vous défendez des positions économiques assez libérales. Votre alliance avec Dupont-Aignan n’est-elle pas le mariage de la carpe et du lapin ?

J’ai en effet une vision plus ouverte et plus libre du marché que Nicolas Dupont-Aignan. Mais sur les grands sujets politiques comme l’Europe, nous savons dépasser nos différences politiques. L’essentiel, c’est que nous refusons tous deux d’être pieds et poings liés dans une Union européenne qui décide des lois. Ce n’est pas parce que Nicolas Dupont-Aignan et moi-même avons des points de vue économiques divergents que nous ne voulons pas que le Royaume-Uni et la France prospèrent, qu’elles commercent et coopèrent en bons voisins.

Nos deux pays n’en sont pas moins très différents. Ainsi, contrairement à la France, le Royaume-Uni n’a pas ratifié les accords de Schengen. Vous reprochez aux gouvernements britanniques successifs d’avoir accueilli 4 millions d’immigrés ces dernières années, l’Union Européenne donc n’est pas en cause…

À l’intérieur de l’Union européenne, la libre circulation est aussi-totale. Tous les citoyens de l’UE peuvent se rendre dans un pays non-signataire de Schengen en passant un simple test de résidence. Pour cela, il suffit d’aller chez un médecin et de recevoir un numéro de sécurité sociale. Ceci dit, si Londres intégrait l’espace Schengen, cela casserait définitivement les barrières entre les pays pauvres et riches de l’Union européenne. Plus d’un million d’étrangers venant d’Europe de l’Est vit déjà au Royaume-Uni. Depuis l’an dernier, les portes de l’immigration en provenance de Roumanie et de Bulgarie s’étant ouvertes, nous subissons une seconde vague massive de flux migratoires. C’est un jeu perdant-perdant, pour notre pays mais aussi pour l’Europe de l’Est qui se dépeuple.

On annonce une possible majorité eurosceptique au Parlement européen à l’issue des élections de juin, ou à tout le moins une forte minorité souverainiste, notamment issus de partis populistes est-européens. Quelles sont vos stratégies pour renverser la balance en Europe ou, au minimum, peser au sein de cette assemblée ?

Je ne peux pas prévoir l’importance du nombre de députés eurosceptiques, nous verrons. Tout dépend du nombre de parlementaires de centre-gauche et de centre-droit qui sont dans une perspective eurosceptique et sont prêts à voter contre les directives présentées au Parlement par la Commission Européenne. De toute manière, je mise moins sur le Parlement européen que sur mes actions au Royaume-Uni. L’essentiel de ma stratégie consiste à faire pression sur le gouvernement britannique pour le pousser à organiser un référendum sur notre appartenance à l’Union européenne.

Pourtant, si le gouvernement britannique de l’époque avait plus regardé du côté de l’Europe que vers le grand large, vous auriez peut-être évité d’entrer en guerre en Irak…

Au contraire, l’Union européenne devient de plus en plus interventionniste ! Sa politique de sécurité commune l’engage dans des opérations navales dans l’Océan Indien, où elle peut tester l’armée communautaire, marine et aérienne, qu’elle est en train de constituer. Si l’UE avait mis en place une véritable politique étrangère, elle aurait notamment bombardé la Syrie. Il suffit d’écouter les discours de messieurs Verhofstadt et Cohn-Bendit : l’UE veut une force militaire et a bien l’intention de l’utiliser…

Cela nous avait échappé ! Au Mali, les Etats européens ont surtout laissé la France se débrouiller seule. Vous avez néanmoins dénoncé l’opération Serval comme une tentative de diversion par rapport aux difficultés économiques. Défendez-vous donc le principe du « chacun chez soi » même quand un Etat vous appelle à l’aide ?

Commençons par le commencement, Hollande n’avait pas le droit d’invoquer l’Union Européenne dans cette entreprise militaire. Il a prétendu parler en notre nom à tous, sans en avoir l’autorité et la légitimité pour le faire !

Certes, mais garantir la stabilité de l’Afrique n’est-ce pas le meilleur moyen de ralentir les flux migratoires vers l’Europe ? 

La meilleure chose que l’UE puisse faire pour l’Afrique, c’est de lui permettre de sortir de la pauvreté, pas de partir en guerre sur son sol ! Au lieu de faire le gendarme de l’Afrique, nous  pourrions immédiatement endiguer le trafic de pêche qui pille les stocks de poissons de la côte Ouest Africaine. Ouvrons les yeux : le protectionnisme de la Politique Agricole Commune empêche l’Afrique noire de nous vendre des haricots verts et ses autres produits agroalimentaires sans pratiquer des tarifs exorbitants. Bref, l’UE poursuit la colonisation par d’autres moyens : la guerre et l’économie.

*Photo : Stephen Simpson / Rex F/REX/SIPA. REX40290203_000025.

Podemos : un chavisme à l’espagnole?

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Le mouvement Podemos, dont les statuts ont été déposés au mois de mars, vient de faire élire au Parlement européen une jeune équipe de cinq députés, incarnation des travailleurs précaires, des universitaires ou des petits fonctionnaires ancrés dans la réalité d’une crise économique loin d’être terminée. Podemos est issu du mouvement des Indignés de 2011 ce qui explique la jeunesse de ses militants qui, bien souvent, ne dépassent pas la trentaine.

Dimanche, le parti a réussi à rallier 1,2 million de voix, talonnant ainsi la gauche de la gauche espagnole menée par Izquierda Unida, qui ne s’y attendait pas plus que l’ensemble des observateurs de la vie politique espagnole.

C’est que les Indignés ont désormais un chef en la personne de Pablo Iglesias, trente-cinq ans, jeune professeur de sciences politiques à l’université Complutense de Madrid. Le jeune homme bénéficiait déjà d’une grande popularité acquise sur les plateaux TV auxquels il était régulièrement invité avant même de se lancer dans l’aventure.

De fait, ce brillant orateur a su arracher nombre d’électeurs aux partis de gouvernement. Dans son discours de  victoire, Iglesias s’est fait le porte-parole des sans-voix victimes de l’austérité : « la femme seule qui travaille vingt-heures par jours », « ceux qui servent des verres », employés dans le secteur de la restauration où le travail au noir est quasi-généralisé, ou encore « les voisins qui franchissent les limites de la légalité » pour empêcher les forces de police à procéder à l’expulsion d’une famille sans le sou. À plusieurs reprises, Pablo Iglesias a insisté sur la nécessité de « reconquérir la souveraineté » du peuple, précisant que l’Espagne ne doit pas être « une colonie de l’Allemagne ».

Deux ou trois détails, cependant, sonnaient faux à l’oreille du démocrate, tranchant avec la belle émotion provoquée par cette marée démocratique. Ainsi, le foulard rouge et l’inévitable « no pasarán » crispent la société dans une éternelle guerre civile. Surtout, tout à la joie de saluer une « jeune  génération » dont la raison d’être serait de redresser le pays, Pablo Iglesias a formulé une curieuse proposition : celle de voir mettre en place un « processus constitutionnel » comme pour dénier toute légitimité démocratique aux institutions issues de la transition démocratique espagnole. Pablo Iglesias, dans son premier discours de vainqueur, venait d’oublier à quel système il devait la liberté qui lui permettait d’être là où il était, dimanche soir, plaza Reina Sofía à Madrid. Un leader à la Chavez est-il né ?

Islam : qui stigmatise qui?

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Au Nigeria, le récent enlèvement par le mouvement islamiste Boko Haram de plus de 200 jeunes filles a provoqué un remous sans précédent dans l’opinion publique mondiale. Sur Twitter, Michelle Obama, le pape François et l’ex-Première Dame Valérie Trierweiler ont désormais en commun un même #bringbackourgirls. « Ramenez-nous nos filles ! » exigent en chœur les célébrités du monde entier. Place du Trocadéro, nos sémillantes actrices et autres féministes ont bravé la foule et les médias pour porter haut le message.

On imagine Abubakar Shekau, chef de file de Boko Haram, se délecter de ces images, encore plus saoul qu’à l’ordinaire de l’impact inespéré de son rapt massif. Jusque-là, les exécutions sommaires de chrétiens et gardiens de la paix sur le sol nigérian avaient ému quelques heures, sans plus. L’image du leader Shekau expliquant en riant qu’il va vendre les jeunes filles sur le marché « au nom d’Allah » est particulièrement glaçante. 

L’Académie Islamique Internationale du Fiqh (jurisprudence islamique), basée à Jeddah, en Arabie Saoudite, a condamné cette action en la qualifiant « d’acte odieux ». Les savants de cette institution ont également souligné que ce « crime et les autres crimes commis par ces organisations extrémistes contredisent tous les principes humanitaires, les valeurs morales et violent les dispositions du Coran et de la Sunna ».

Au Caire, Al-Azhar appelle le groupe islamiste armé à relâcher les lycéennes, soulignant que faire du mal à ces jeunes filles est « totalement contraire aux enseignements de l’islam et à ses principes de tolérance ».

Dans l’hexagone, M. Dalil Boubaker, président du Conseil français du culte musulman, condamne l’enlèvement sans équivoque : « Les actes terroristes de la secte Boko Haram commis sous le prétexte de l’islam stupéfient le monde musulman et toutes les personnes qui respectent un minimum d’humanité », affirme-t-il.

De son côté, la jeune pakistanaise Malala, 16 ans, rescapée d’une tentative d’assassinat des talibans, a sobrement déclaré à CNN que Boko Haram « devrait aller étudier l’islam ». Dont acte.

L’actualité n’a pas ménagé le monde arabo-musulman. Toujours au Nigeria, 118 personnes ont été tuées le 20 mai et 56 autres blessées dans un double attentat sur un marché de Jos. Le 1er mai, une voiture piégée a fait plus de 16 morts en périphérie d’Abuja. L’explosion a eu lieu dans la gare de Nyanya, elle même déjà ciblée par une attaque quinze jours auparavant, faisant 75 morts. Boko Haram est sur le coup.

Au Kenya, au moins sept personnes ont été tuées et une centaine blessées début mai, par des bombes artisanales à Mombasa. Le mouvement islamiste des Chebab est vraisemblablement à l’origine de l’attaque. Fuad Mohamed Khalaf, un des plus hauts responsables de ce groupe somalien lié à Al-Qaïda s’est adressé à ses troupes en ces termes : « Quand leurs soldats et leurs avions de combat (du Kenya, ndlr) tuent les vôtres, Allah vous autorise à riposter en conséquence ».

En Syrie, plusieurs centaines de jeunes Européens, à grands coups de prêches allumés, ont d’ailleurs décidé de participer au jihad contre le « pouvoir impie » des Assad.

Plus proche de nous, en Seine-Saint-Denis, un directeur d’IUT a reçu des menaces de mort après avoir tenté de mettre fin à des magouilles au sein de son établissement. « J’appelle tous les musulmans à te punir. Tu dois payer, toi, tes proches, tes enfants » a-t-il pu lire dans des lettres anonymes. Le 21 mai au soir, alors qu’il sortait d’une réunion à Paris, il a été agressé par deux hommes qui l’ont roué de coup.

Au sultanat de Bruneï, la nouvelle législation basée sur la charia, la loi islamique, est désormais appliquée. Elle prévoit l’amputation de membres pour les voleurs, la flagellation pour la consommation d’alcool, la lapidation en cas d’adultère. « Avec l’entrée en vigueur de cette législation, nous remplissons notre devoir envers Allah », a déclaré le sultan.

Le 15 mai, Maryam Yahya Ibrahim, Soudanaise, médecin, 27 ans, a été condamnée par le tribunal islamique de Khartoum à la pendaison pour apostasie et, auparavant, à subir à cent coups de fouet pour adultère. La jeune femme est enceinte de huit mois et déjà mère d’un enfant de 2 ans.

Tous ces actes ont été perpétrés au nom d’Allah. Il ne s’agit peut-être que d’une minorité numérique qui bénéficie d’une retombée médiatique quand le plus grand nombre, pacifique, est passé sous silence. Hélas, les condamnations de circonstance des autorités islamiques ne s’accompagnent pas de manifestations de masse de musulmans criant « Pas en mon nom ! ». En l’absence de tels cortèges, on est en droit de s’interroger sur la propension de l’islam à enfanter des monstres. Mohammed Merah et Youssouf Fofana ont-ils mal lu le Coran ? On aimerait que des millions de musulmans nous répondent d’une voix unanime. Au nom de tous ceux qui veulent la paix.

*Photo : Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA. AP21564965_000002. 

UMP : le sourire de Juppé

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Hormis le score historiquement haut du Front national et celui, historiquement bas, du Parti socialiste, deux détails pouvaient appeler l’attention du téléspectateur qui assistait à la soirée des européennes, dimanche soir sur France 2, le premier étant le sourire d’Alain Juppé.

Au vu du verdict énoncé par les urnes lors des huitièmes élections européennes, l’atmosphère sur le plateau de France 2 se devait d’être à la fois solennelle et morne, certains invités plus démonstratifs et versés dans l’art de la déploration, telle Rachida Dati, pouvant s’autoriser une incursion plus spectaculaire dans l’exercice de l’affliction théâtrale, d’autres, de nature plus discrète, ou plus mortellement atteints par le résultat, comme Jean-Christophe Cambadélis, se contentant d’afficher une réserve et un air de contrition de circonstance. Avant même l’annonce du résultat, le visage soucieux, la gorge serrée ou l’air hagard d’untel ou untel avait fait comprendre sans peine au téléspectateur que, plus que jamais, les élections européennes avait joué leur rôle de punching-ball politique, expédiant le ressentiment de la population courroucée au firmament des sondages à travers le triomphe électoral du « populisme », ou de la « haine », suivant l’expression consacrée du moment. Bref, hormis les représentants du Front national, tout le monde faisait la gueule sur le plateau de France 2. Tous sauf Alain Juppé.

Philippe Muray a écrit un très beau texte à propos du sourire de Ségolène, flottant encore dans l’air alors que sa propriétaire s’est évaporée, un peu comme le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles. Eh bien il y avait un peu de ce sourire-là chez Alain Juppé dimanche soir. Alors qu’une théorie de responsables politiques concernés venait délivrer leurs analyses et leurs sombres mises en garde, on eut la surprise d’apercevoir, dans un coin du plateau, le visage détendu et radieux d’Alain Juppé. On pouvait deviner qu’il venait de répondre à une plaisanterie et souriait en retour à son interlocuteur. Bien vite, évidemment, alors qu’il prenait place autour de cette table ronde qui ressemblait déjà à une réunion de crise élyséenne et médiatique, il reprit un air grave et de circonstance. Les traits du visage se durcirent à nouveau. Les coins de la bouche retombaient, faisant disparaître, derrière une mine sombre, le sourire qui l’éclairait il y a une minute.

Mais ce sourire ne voulait pas partir. Il flottait encore dans l’air, invisible, comme une ritournelle entêtante, quand Juppé, interrogé sur sa réaction aux résultats, plissait le front, prenait un air sévère et répondait gravement : « C’est un choc ». Le sourire s’étirait alors tout autour de lui comme les ronds de fumée autour d’un fumeur de pipe satisfait. Oh, bien sûr, Alain Juppé est choqué par le résultat du Front national. Démocrate et atlantiste raisonné, il réprouve l’explosion de populisme. Mais peut-être a-t-il moins de prévenance vis-à-vis du lynchage qui s’annonce pour Jean-François Copé. Alain Juppé a toutes les raisons de sourire : le triomphe du FN, c’est l’échec de l’UMP de Copé. Alain Juppé, confortablement porté par sa réélection triomphale à Bordeaux, n’a plus qu’à regarder aujourd’hui tomber les têtes à l’UMP.

Après le dimanche noir des européennes, vient le lundi funeste de Bygmalion. Jean-François Copé quitte la présidence du parti, Nicolas Sarkozy, que sa timide tribune du Point n’aura pas suffi à faire exister plus que les scandales, est manifestement impliqué et éclaboussé par l’affaire. Fillon se tait. Juppé jubile.

Le maire de Bordeaux appartient encore à une culture politique, qui est aussi celle de Fabius. Les deux personnages ont en commun les mêmes manières et la même façon de s’exprimer. Là où l’école Sarkozy a imposé la surenchère et l’inflation langagière que l’on retrouve chez Copé ou Valls, Juppé et Fabius paraissent en toutes occasions aussi calmes et hiératiques qu’un maître de thé en pleine cérémonie. Chacun des deux a une vie politique de coups tordus et de trahisons derrière lui. Fabius n’a plus grand-chose à espérer, éléphant d’un parti qui semble s’acheminer à grands pas vers le cimetière des idées, quant à Juppé, il peut espérer plus, et déjà, une revanche. Lui qui a vécu son passage au ministère des Affaires étrangères comme une série d’humiliations grâce à Nicolas Sarkozy peut regarder aujourd’hui son ancien président et ses lieutenants barboter dans les affaires et l’échec politique. Lui qui a toujours fait campagne pour un rassemblement au centre, tandis que Nicolas Sarkozy allait clairement chercher des réserves électorales du côté du FN lors de la dernière présidentielle, peut maintenant se targuer d’avoir sauvé Bayrou et de se poser en rassembleur à l’UMP et à l’UDI. Tout ceci n’est que supposition bien sûr, mais les européennes semblent confirmer après les municipales qu’Alain Juppé est un des rares représentants des partis traditionnels à tirer on ne sait comment son épingle d’un jeu politique particulièrement miné. L’UMP est passé en un jour de l’échec au cauchemar. François Hollande a confirmé, de façon présidentielle, l’inexistence politique et idéologique d’un parti ne semblant plus capable de produire que de la litanie sociétale. Il ne resterait donc plus qu’un Juppé au sein de « l’UMPS » pour faire barrage au parti de Marine Le Pen.

Le Front national va sans doute continuer à déposséder le PS des dernières bribes de son électorat ouvrier, tout en marchant largement sur ses plates-bandes chez les jeunes. Reste au parti de Marine Le Pen à ne pas tout simplement exploser en vol si l’on considère le caractère très hétérogène de son électorat. Il est clair maintenant que le Front national représente l’une des principales forces politiques du pays et s’est intégré au paysage. Des années de diabolisation et de schématisme n’auront servi à rien et les tenants du « retour de la bête immonde » peuvent aller méditer leurs responsabilités dans l’irrésistible ascension du parti à la flamme. Reste à savoir comment cet électorat si disparate répondra, lors des prochaines grandes échéances présidentielles, à la question si simple, qui se pose vraiment sérieusement après les européennes : « suis-je prêt à placer la famille Le Pen à la tête du pays ? » La biographie de Philippe Cohen et Pierre Péan aura dévoilé, beaucoup plus efficacement que des années de moraline antifasciste et de ridicule flambée de « mobilisation citoyenne », quelques aspects dérangeants au sein du clan Le Pen et notamment le rapport à l’argent et l’affairisme ancré dans la culture d’un parti qui n’a réussi à se conserver une virginité politique que parce que ses représentants ont exercé peu de mandats électoraux. Et plutôt que de gloser éternellement sur le retour de la peste brune, il est plus raisonnable de se demander de quelle probité pourra se targuer le Front national, une fois que l’ère des discours volontaires et des roulements de tambours aura laissé place à celle de l’exercice du pouvoir. Un homme politique qui se targuerait seulement de ramener un peu de bon sens, sans verser dans les extrêmes, tout en se présentant dans une position d’outsider chevronné pourrait jouer sa carte. Au vu de la ruine quasi complète des partis traditionnels, il n’est guère d’autre effort à faire, pour jouer la carte du renouveau, que de se distancier sérieusement de l’UMP ou du PS et de tous ceux qui ont largement déçu l’opinion publique ces dernières années. Alain Juppé, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait sans doute quelle position est la sienne à l’heure actuelle dans une UMP que le système Sarkozy aura achevé de décomposer, doit sans doute méditer cela. Cela explique peut-être le sourire qui flottait imperceptiblement sur son visage, dimanche soir.

Mais il y avait un autre détail à noter, lors de la soirée des européennes. Que fichait Marc Lévy sur le plateau ? Quelle analyse politique l’auteur de romances new-yorkaises venait-il proposer ? N’était-il pas venu plutôt puiser, parmi les foule des analystes et des commentateurs de l’événement, les éléments d’un nouveau roman d’amour à succès qui s’intitulerait : « Surtout ne changeons rien » ? Ou venait-il souffler à quelques dirigeants quelques slogans de campagne en forme de titres à l’eau de rose : Un sentiment plus fort que la peur, pour un François Hollande qui se réfugie de plus en plus dans l’absence. Où es-tu ? pour un Manuel Valls bataillant comme il le peut dans un rôle désagréable de garde du corps présidentiel. Vous revoir, pour un Sarkozy qui s’acharne à ne pas retrouver le chemin du retour. La Prochaine fois, pour Marine Le Pen. Et pour Alain Juppé, ce sera Toutes les choses qu’on ne s’est pas dites, Et si c’était à refaire ou Une autre idée du bonheur ? 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000036.

Matteo Renzi: Miracle à Rome?

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Après avoir épuisé trois gouvernements en l’espace de deux ans, dont celui du sinistre Mario Monti, la démocratie italienne vient de porter au pouvoir Matteo Renzi, sémillant maire de Florence de 39 ans, qui se proclame « révolutionnaire ». La momie de Lénine a dû en frémir dans son mausolée de Moscou.

Mais l’ironie n’est peut-être pas de mise. L’Italie va mal, très mal. Selon la Confindustria, sorte de Medef local, la récession subie entre 2008 et 2013, soit 9% du PIB, serait la plus sévère enregistrée depuis 1862[1.  Après son unification, en 1860, l’Italie s’était imprudemment ouverte aux importations, alors que son économie n’y était pas encore prête.] ! L’industrie a subi un désastre qui surpasse le nôtre, avec une chute de 25% contre 15% en France. Un million d’emplois ont disparu. Les créances douteuses logées dans les comptes bancaires se sont multipliées. Et la dette publique, qui était déjà l’une des plus élevées de l’Union européenne, a grimpé de 105% à plus de 130% du PIB.[access capability= »lire_inedits »]

Nous le savons pourtant, les Italiens ne sont ni paresseux, ni dénués d’initiative ou de créativité. L’Italie dispose toujours d’entreprises d’excellence telles que Luxottica, leader mondial de la lunetterie, ou les chaussures Todd’s et Geox. Le roi mondial du canapé est calabrais. Et grâce à leur art de la mécanique, s’ils n’ont pas d’Airbus, ils travaillent énormément pour Boeing et Lockheed.

Alors pourquoi cette descente aux enfers à laquelle il manque un Dante capable de la décrire avec pittoresque ? Les trois premiers lauréats des Trente Glorieuses ont été, dans l’ordre, le Japon, l’Italie et la France. C’est durant cette période que l’Italie s’est dotée d’une industrie et d’une agriculture productives. Au début des années 1970, son économie a atteint le sixième rang mondial. Et sans le retard des régions du Sud, elle aurait pu se hisser à un échelon encore supérieur. Chose remarquable, l’instabilité gouvernementale[2.  C’est en Italie que sont nés les gouvernements « balnéaires », désignés pour durer le temps des vacances. n’a pas porté préjudice à la prospérité générée par une machine économique de plus en plus diversifiée et puissante.]

L’enlisement date des années 1970, comme partout ailleurs en Occident, avec le ralentissement économique accompagné d’une inflation record qui a culminé à 25% l’an au-delà des Alpes ! Comme partout ailleurs en Occident, la croissance a buté sur l’inflation salariale, entretenue mécaniquement par la scala mobile, échelle mobile des rémunérations qui garantissait des augmentations au moins égales à la hausse des prix, mais le plus souvent supérieures. Mal compensées par les gains de productivité, les hausses de salaires ont miné la rentabilité des entreprises, entravant l’investissement et l’embauche.

L’Italie a offert, de surcroît, une illustration violente de la contestation anticapitaliste avec les Brigades rouges dont l’action soulignait, de manière exacerbée, la révolte contre le marché et le capital, qui était largement partagée dans la société transalpine. Étrange épisode que celui de cette contestation paroxystique d’un système qui n’apportait que prospérité économique, progrès social et espérance de vie accrue !

Aucun pays occidental n’est sorti indemne dela stagflation. Lesdéficits publics apparus durant cette période ne se sont jamais résorbés, sinon en recourant à l’expédient de l’endettement des particuliers. Or, justement, l’Italie a suivi une trajectoire atypique depuis plus de trente ans. À la dette contractée durant les années 1970 s’est ajoutée celle que le laxisme des gouvernements a laissé gonfler exercice après exercice. Au point que l’État italien détenait, vers le milieu des années 1990, le record d’endettement en Occident avec 120% du PIB.

Mais au laxisme a succédé l’austérité. Les gouvernements Amato et D’Alema – de centre-gauche, donc néolibéraux du point de vue doctrinal – ont pratiqué, à la fin des années 1990, des coupes claires dans les dépenses publiques. Ils ont bénéficié, discrètement, de la baisse de la fécondité, qui réduisait tant les dépenses d’éducation que celles de santé ou d’assurance-chômage. Néanmoins, à la veille de la grande récession de 2008, la dette publique n’avait pu être ramenée qu’à 105% du PIB.

Voilà l’impossible héritage avec lequel les Italiens sont entrés dans le tunnel de la crise.

Cet héritage aurait dû faire office de leçon d’économie pratique. Quand la dette atteint un seuil critique, elle s’entretient d’elle-même car le débiteur doit trouver les moyens de rembourser le capital et de payer les intérêts dus. À moins de bénéficier d’une forte croissance, génératrice de plus-values fiscales, il ne peut les obtenir que sur le marché du crédit, en émettant de nouveaux emprunts. Tel a été le cas de l’Italie, qui était déjà l’un des pays les moins dynamiques de l’Europe, durant les années 2000-2008.

Comment Matteo Renzi envisage-t-il de ressusciter le mort-vivant ?

Il entend d’abord provoquer un électrochoc politique par des réformes constitutionnelles portant suppression du Sénat et retour à une centralisation administrative qui permettrait de retirer aux régions leurs pouvoirs en matière d’énergie et de transport. Ces réformes, légitimes, ne pavent cependant pas le chemin du retour à la prospérité.

Il veut aussi pratiquer de nouvelles réductions de dépenses publiques, à hauteur de 7 milliards d’euros sur un an[3.  Le chiffre paraîtra modeste au regard du projet de François Hollande de faire 50 milliards d’économies sur trois ans, qui nous semble relever de la pensée magique.]. Or, quand on sait que l’Italie connaît un régime d’austérité publique depuis près de vingt ans, que son système éducatif vit dans la pauvreté ou dans la misère, que sa R&D publique est l’une des plus basses d’Europe, que les charges d’indemnisation du chômage se sont accrues, on ne voit guère où se situe le gisement d’économies potentielles.

Il doit, parallèlement, réduire le poids des impôts que Mario Monti avait aggravés et venir au secours des entreprises les plus en difficulté. Le révolutionnaire Renzi, qui n’oublie pas les échéances électorales, a décidé de réduire de 1000 euros l’impôt sur le revenu des foyers italiens dont les revenus sont inférieurs à 1500 euros par mois. Et il a décidé que l’État et les régions débitrices de leurs fournisseurs rembourseraient, d’ici au 1er juillet, 60 milliards d’euros de factures en retard.

Le plus significatif concerne cependant les relations de travail. Dans le but d’inciter à l’embauche les entreprises –  dont 94% emploient moins de 10 salariés –, il vient de signer un décret autorisant les employeurs à renouveler les contrats à durée déterminée sur une période totale de trois ans, chose inouïe en Europe. Une orientation significative de l’obsession néolibérale de flexibilisation du marché du travail. Mais depuis 2000, l’Italie a déjà multiplié les contrats « atypiques ». La part des emplois à durée déterminée est ainsi montée de 5% à 13%, celle du temps partiel de 5% à 18%. Se pourrait-il qu’en accroissant les doses, on guérisse la maladie ?

Risquons une réponse négative. La fragilité de l’économie italienne s’est terriblement accentuée depuis 2008, tant sur le plan financier que sur celui de la compétitivité. Du point de vue financier, les créances douteuses des PME se sont envolées ces six dernières années, s’ajoutant au montant record des créances – plus de 200 milliards d’euros – détenues sur l’État par les banques transalpines : en Italie comme en Espagne, les banques en difficulté font les fins de mois d’États à la solvabilité douteuse. Ces éléments conjugués entravent une progression des crédits à l’économie qui ouvrirait la voie à une vraie reprise.

Sur le front de la compétitivité, alors que, faute de pouvoir pratiquer une dévaluation monétaire, les autres pays de l’Europe du Sud ont pratiqué sans états d’âme la déflation salariale – 12% pour l’Espagne et 30% pour la Grèce –, l’Italie, quant à elle, est restée dans l’euro sans réduire ses salaires[4.  Particularité qu’elle partage avec la France.]. Sa perte de compétitivité s’observe à celle de ses parts de marché – 2,8% des exportations mondiales contre 3,8% en 2000.

Matteo Renzi pourrait alors être tenté d’emprunter l’issue de secours représentée par la sortie de l’euro. Ce serait une sorte de révolution ou de coup d’État. Ses compatriotes, devenus eurosceptiques, ne lui en feraient pas reproche. Mais les « investisseurs », qui ont le sort de la dette publique entre les mains, veillent au grain. Ils demandent expressément au président du conseil de maintenir son engagement européen. Le plus probable est donc que Renzi viendra enrichir la galerie des « révolutionnaires sans révolution »[5.  La formule est empruntée à André Thirion, auteur de Révolutionnaires sans révolution, ouvrage consacré aux surréalistes. Éditions Robert Laffont,1972.].[/access]

*Photo: Alessandra Tarantino/AP/SIPA.AP21573185_000002

Budget de la Défense : le général Tapioca et la 7ème compagnie

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Ce qui fonde l’unité d’une nation, c’est aussi le partage des références communes. Nul doute que la 7ème compagnie en fasse partie. Le problème, à lire les réactions d’internautes sur le sujet depuis quelques jours, c’est qu’il n’y en a apparemment pas beaucoup d’autres pour aborder les questions de Défense nationale. Le drame, c’est que les énarques d’aujourd’hui n’en ont guère plus. Ah, si ! Il y a aussi le cruel général Tapioca et son ennemi juré, le moustachu Alcazar, pittoresque ami de Tintin toujours prêt à faire un putsch. Caramba !

Ces dernières semaines, Bercy revient à la charge pour tailler, à grands coups de sabre, les budgets de la Défense définis par la toute fraîche loi de programmation budgétaire 2014-2019 (qui s’est quand même fait amputer de 60 milliards d’euros par rapport à la précédente). Il faut faire des économies. « Sans nous » ont répondu les chefs militaires décidés à poser le képi si une telle mesure était mise à exécution. Ils estiment, à raison, que les armées en ont fait assez. Ce n’est ni du corporatisme ni du prosélytisme. Les déflations d’effectifs massives et à répétition, les réformes profondes supportées avec stoïcisme (rappelons le scandale, toujours actuel, du paiement des salaires par le logiciel Louvois) ont fatigué les militaires qui en ont assez d’être « les bons élèves de la fonction publique ».

Au-delà d’un sentiment de profonde lassitude, c’est de stratégie de défense dont il s’agit. Les généraux sont parfaitement dans leur rôle lorsqu’ils alertent le pouvoir politique sur les conséquences de leurs choix budgétaires.

Pour faire simple, il y a trois piliers qui fondent la stratégie de défense : ce qu’on dit qu’on veut faire (stratégie déclaratoire) ce qu’on a vraiment envie de faire (la vision politique) et ce qu’on peut réellement faire (stratégie des moyens). Lorsqu’on taille un des trois piliers, c’est l’ensemble qui s’ébranle. La réalité aujourd’hui est que nous sommes arrivés à un seuil.  En-deçà, ça s’appelle un déclassement stratégique. Nous n’aurons bientôt plus les moyens de nos ambitions. Est-ce dramatique ? Pas forcément, c’est un débat sur une conception de la place de la France dans le monde.  On peut très bien décider de se passer de la dissuasion nucléaire ou bien de ne plus vouloir (pouvoir) intervenir au Mali, en Centrafrique et ailleurs. C’est faisable, mais c’est un choix qui relève, selon la Constitution, du président de la République (et de lui seul) qui doit être assumé devant les français.

Ceci dit, il va falloirune bonne dose de courage, d’inconscience ou de whisky pour accepter le rôle de fossoyeur de l’indépendance stratégique française élaborée par De Gaulle et poursuivie par tous ses successeurs.

En somme, ce que ces généraux disent aujourd’hui n’est pas : « on n’en veut plus », mais « soyez cohérents ! »

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

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En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

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Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.

Dupont-Aignan : petit souverainiste deviendra grand?

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dupont aignan debout la républiqueObnubilés par la victoire du FN  et les déboires des deux grands partis « de gouvernement », les analystes politiques ont un peu mis de côté les résultats des 28 (!) autres formations politiques ayant concouru en France, parmi lesquelles Debout la République,  de Nicolas Dupont-Aignan, qui a pourtant réalisé un score honorable.

Dupont-Aignan est courageux. Énarque, sa carrière au sein de l’UMP était toute tracée et son ancrage local (député-maire de Yerres depuis 1997) lui donnaient une assise pour faire entendre sa voix au sein du parti. Ses candidatures à la présidence de l’UMP en 2002 puis 2007 en sont la preuve.

En 2005, il s’illustre déjà dans la campagne sur le Traité constitutionnel européen, en étant l’un des seuls chantres assumés du « non » à l’UMP, s’attirant des inimités dans sa famille politique. Il a d’ailleurs si mal vécu l’adoption du Traité de Lisbonne, qu’il la dénonça en 2008 dans son livre Le coup d’Etat simplifié[1. Dans lequel il expliquait notamment : « Il (le traité de Lisbonne) est en réalité la reprise à 100% – voire à 110% – d’une Constitution Giscard rejetée massivement par le suffrage universel. Ainsi, adopter cette Constitution-bis par le Parlement reviendrait tout bonnement à faire entrer nuitamment par la fenêtre ce qui a été congédié au grand jour par la porte.]

Las des guerres de clan et ne voulant pas se ranger derrière Sarkozy, il assume ses différends idéologiques et quitte le parti en 2007 pour fonder Debout la République. Depuis, isolé au sein de l’Assemblée nationale, il siège avec le statut ingrat de non-inscrit, symbole de son parcours politique. Fort de ses opinions tranchées, il est peut-être l’héritier le plus fidèle du gaullisme, ce qu’il aime à rappeler sans pour autant en faire un pin’s sur sa veste comme beaucoup d’autres.

Vu la méfiance grandissante vis-à-vis de l’Europe et des grands partis, son positionnement idéologique  aurait dû lui permettre de faire un bon score aux européennes. Malgré cela, à 20h dimanche, Dupont-Aignan ne fanfaronne pas. Il se félicite d’avoir doublé son score de la présidentielle, mais semble comprendre que  ceux qui évoquent un séisme politique ne parlent pas de lui….

Tenant de la ligne traditionnelle eurosceptique de droite, il survit dans l’ombre d’un FN qui phagocyte le camp souverainiste. L’honneur a donc été sauf mais NDA fait toujours cavalier seul, sans que cela soit une stratégie. Il a en effet tenté de fusionner ses listes avec celles du MRC, mais des désaccords importants ont fait échouer le projet. De nouveau, il n’était pas parvenu à rassembler derrière son nom les forces souverainistes.

La place laissée par Chevènement, Séguin ou d’autres est en train d’être prise par Marine Le Pen. Pourtant, à déchiffrer leurs programmes respectifs dans une élection européenne qui transcende les enjeux nationaux, le Front national et Debout la République paraissent proches. Sur la question monétaire d’abord, sur celle de la dette aussi, et même sur la prudence face à l’immigration non-maîtrisée. Sauf que, si les électeurs arrêtaient leur vote à la lecture de programmes des différents partis, ça se saurait. Il a, pour inverser la tendance, tenté plusieurs coups de com’ à l’image de son road-trip avec la kalachnikov avant le scrutin européen, sans que cela ne s’avère payant, même si ses meilleurs scores se trouvent chez les jeunes, démontrant sa compatibilité avec l’ère de la politique spectacle. Il a aussi enchaîné beaucoup de plateaux télé, bénéficiant indirectement de l’ouverture du débat lié à ce qu’on appelle la « dédiabolisation » du Front.

Mais le problème demeure. Dans l’imaginaire, DLR est perçu comme un FN sans les « petites blagues » de Jean-Marie – qui permettent aux frontistes « old school » de se sentir toujours un peu chez eux – et la gouaille de Marine.

Face à cette situation difficile, la stratégie de NDA n’est pas claire. Il faut dire que le dilemme est terrible : s’il lui est difficile de ne pas s’allier avec le FN, il semble non moins difficile de le faire sans y perdre son âme et sa spécificité gaulliste. Surtout au regard du rapport de forces entre les deux formations…

Pourtant, NDA a essayé un rapprochement avec le Front, s’adressant à ses électeurs sur Radio Courtoisie fin 2012. Cela fut un coup d’épée dans l’eau, son intervention se révélant anachronique autant sur la forme que sur le fond, puisque les auditeurs de Radio Courtoisie sont plutôt du vieux noyau du parti alors que le nouvel électorat du FN se compose essentiellement du« peuple de gauche ».

La meilleure stratégie serait peut-être celle du « gaullisme social » pour Dupont-Aignan, expérimenté sans grand succès en 1981 par Michel Debré. Refusant toute compromission sur ses idées mais maladroit dans ses tentatives d’alliance, bien que NDA aime rappeler à ses détracteurs que le FN a mis quinze ans avant de peser politiquement, il serait peut-être temps que Debout la République ressemble plus à une ruche qu’à un one-man show.     

Photo : WITT/SIPA/00682080_000016.

David Masson-Weyl, le bleu de Marine

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david masson weyl fn

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Physiquement, il ressemble à Drieu, ou plutôt à Gilles tel qu’on l’imagine descendant du train, gare de l’Est, au début du célèbre roman. Pour le reste, c’est un étudiant classique, propre sur lui, vaguement intimidé que ce David qui a lancé effrontément le Collectif Marianne, avant-garde du Rassemblement bleu Marine dans les facs. Il précise d’entrée qu’il ne s’agit pas d’un syndicat, pas non plus d’un équivalent du FNJ (le Front national de la Jeunesse), dans le sens où lui et ses camarades n’ont pas l’intention de militer politiquement au sens strict, mais d’agiter des idées.

Pour l’instant, ils sont bien une trentaine, des Parisiens principalement, plus quelques noyaux de cellules à Lille, à Bordeaux, à Toulouse, à Nice, qui se réunissent une à deux fois par mois pour définir leurs objectifs, qui demeurent assez flous : sur leur site internet, on trouve un petit rapport sur le thème « Jeunesse et environnement », une apologie des filières courtes et un manifeste pour le renouvellement de la pensée économique à l’université. Cornaqués par le Collectif Racine, leur équivalent côté profs, les jeunes gens de Marianne n’ont pour la plupart pas leur carte au parti. Certains, comme pour se démarquer des « fachos », rappellent volontiers qu’ils viennent de DLR, le parti de Nicolas Dupont-Aignan ou du MRC de Chevènement. Leur ambition, avec ce think tank pubescent, est d’apporter leur petite pierre à la conquête du pouvoir.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comment devient-on David Masson-Weyl ? On naît vingt-et-un ans plus tôt dans une famille de gauche banale, où l’on était certain d’être du bon côté de l’histoire et de la morale, puisque la différence, disait-on, entre la gauche et la droite, c’est que l’une était du côté des ouvriers, l’autre des patrons. Une famille certainement anciennement chrétienne, mâtinée d’un grand-père juif, donc une famille où l’on ne parle pas de Dieu. On passe enfance et adolescence à Charenton-le Pont, dans le Val-de-Marne, proche de Paris. On est fils unique, de classe moyenne, certainement brillant élève même si on ne s’en vante pas, on ne connaît que l’école publique, et on finit au lycée Charlemagne quand, suivant son père, on s’installe à Paris, près de Bastille. Là, après la petite ville tranquille, mi-bourgeoise, mi-populaire, on découvre l’assurance des bobos qui sont nés quelque part, leur fermeture d’esprit, leur morgue, leur sentiment d’évidence de gauche.

On se passionne pour l’histoire parce qu’on a eu d’excellents profs et l’on cherche, seul, à comprendre la politique. On se souvient du 21 avril 2002, mais on a 10 ans, tout cela reste très flou. On lit tous les programmes et, soudain, le déclic a lieu : on est en janvier 2011, c’est le congrès de Tours du Front national, Marine Le Pen est élue. On écoute son discours, qui parle de la France et de sa souveraineté. On est séduit, on se sent enfin chez soi.

Très vite, David, jeune homme ultraconnecté, entre en contact avec Florian Philippot sur Twitter. Ils se « suivent », et se rencontrent finalement à la rentrée 2013. Il est lui-même surpris de n’avoir perdu aucun ami depuis son coming-out politique. Même chez ses camarades d’université, il n’a ressenti aucune hostilité. À quoi rêvent les jeunes gens ? Lui, c’est au Japon, à qui il consacre un mémoire d’histoire militaire. L’histoire telle qu’il l’aime, c’est Richelieu, Colbert et leur centralisation. En littérature, il a une dilection pour le théâtre classique, Racine comme perfection de la langue française, ou Pascal, même s’il refuse son jansénisme.

De toute façon, la religion ne vaut pour lui que dans son aspect pratique, la messe comme spectacle, la contre-Réforme, la musique baroque. Sinon, il lit un peu Michéa, et Karl Polanyi, dont le maître-ouvrage, La Grande Transformation, écrit pendant la crise des années 1920, l’a convaincu que le capitalisme n’était pas une fatalité, ni la politique d’austérité pour remédier à ses maux. Lui, c’est l’État seul, et si on lui fait remarquer qu’historiquement, il y a une une collusion entre cet État et le développement du libéralisme, il s’étonne.

De Finkielkraut, notre nouvel académicien, il aime l’attachement à l’éducation, mais il conspue la « technophobie » dépassée. Il est vrai qu’Internet, ce « formidable outil de diversification des sources d’information », a fortement joué dans sa construction intellectuelle, et dans celle de ses congénères. Internet et la télé : « Nous sommes les enfants d’ « On n’est pas couché » époque Zemmour ». Dieudonné, il s’en cogne, n’a jamais regardé ses spectacles, mais comme la patronne du RBM, il estime qu’on eût dû les interdire seulement a posteriori et non d’emblée. Celui qui le fait rire, c’est Gaspard Proust, qu’il a découvert au Point-Virgule, avant même qu’il triomphe dans le petit écran.

Et la Manif pour tous ? David estime qu’il n’était pas nécessaire de faire le mariage homo, ou alors que François Hollande aurait dû y aller au lendemain immédiat de son élection. Le discours est rodé, c’est celui de Florian Philippot : les Français ont d’autres soucis, on n’a fait que créer une fracture supplémentaire dans une France qui n’en avait pas besoin. Bien entendu, la PMA et la GPA sont des marchandisations du corps humain. Du bout des lèvres, il moque la député du Front Marion Maréchal-Le Pen, qui a défilé avec la Manif pour tous, mais à qui on n’a jamais donné la parole.

Au Collectif Marianne, on ne s’intéresse pas vraiment à la jeunesse catholique qui faisait les gros bataillons de la révolte contre les lois Taubira. Le secrétaire général, Yacine Zerkoun, est un musulman pratiquant ; il y aurait aussi quelques juifs, mais de cathos, aucun. Leur totem demeure la laïcité à la française : « On a tellement souffert des guerres de religion qu’on ne peut plus se permettre de fonder la nation sur des valeurs religieuses. » Conformément à la théorie d’Emmanuel Todd sur le « catholicisme zombi », David Masson-Weyl pense que la persistance de traditions catholiques dans certaines régions n’est qu’un héritage appelé à disparaître. Certes, quand il conteste l’influence de la religion dans le domaine public, c’est nettement l’islam qui est visé. Mais la loi doit valoir pour tous. Et quand on lui demande si on n’a pas créé un nouveau communautarisme en humiliant les chrétiens avec une loi qui en heurte beaucoup, il élude.

Pout l’avenir, il a été tenté par l’ENA, ce symbole des classes moyennes qui parviennent à s’élever, mais la perspective d’être soumis au devoir de réserve des fonctionnaires l’a rebuté, lui qui aime tant défendre ses idées. Alors, ce sera consultant et analyste pour l’Asie du Nord-Est ? Un tropisme pour les Orients lointains qui correspond parfaitement à sa vision de la France, pays souverain qui n’a pas particulièrement vocation à s’inscrire dans l’Europe. Pour David Masson-Weyl, il n’y a pas plus de « peuple européen » que de « choc des civilisations » : d’autres mondes existent où nations et peuples se sont réconciliés sans se fondre dans une même entité, témoins la Chine et le Japon. Un discours très « nat-rep », entendre nationaux-républicains, comme s’appellent entre eux David et ses amis. Inutile de préciser que cette ligne ne fait pas l’unanimité. Les « identitaires », frères ennemis en marinisme de Masson-Weyl et ses amis, qui défendent – ou rêvent de restaurer – une civilisation européenne aux racines chrétiennes, forment encore les gros bataillons des jeunes du FN. Mais la génération Philippot trace son chemin. Et elle veut croire que Marianne peut avoir le visage de Marine.

Jacques de Guillebon

 

Les jeunes et le Front national

La jeunesse, c’est la priorité de François Hollande. À en juger par les dernières municipales, c’est mal imité. Le parti du Président avait une seule tête de liste de moins de 30 ans, Bastien Marguerite, 23 ans, envoyé au casse-pipe à Meaux. Et le PS est loin d’être une exception : si tous les partis draguent le vote des jeunes, ils sont beaucoup moins empressés quand il s’agit de les faire accéder aux affaires. Seuls 3,7% des maires et 10,3% des adjoints avaient moins de 40 ans en 2008. Et cette année, l’âge moyen des 930 000 candidats était 50 ans. Paradoxalement, c’est un parti souvent dénoncé comme traditionnaliste qui, en l’occurrence, est le plus « moderne ». Sur 496 listes présentées par le Front national, 15 % étaient dirigées par des candidats âgés de 18 à 30 ans. Et le FN est le seul à avoir porté des jeunes à la tête de villes de plus de 30 000 habitants : David Rachline, 26 ans, élu à Fréjus ; Julien Sanchez, 30 ans, à Beaucaire. Citons encore Gaëtan Dussausaye, 19 ans, qui n’a recueilli que 5 % des voix à Paris 11e, mais pourrait prendre prochainement la direction du FNJ (Front national de la jeunesse), Édouard Cavin, 21 ans, qui a fait 13% à Dijon ou Étienne Bousquet-Cassagne, 24 ans à Villeneuve-sur-Lot…

Le rajeunissement des cadres est l’un des piliers de la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen. En misant sur ses jeunes pousses, la patronne peut espérer accélérer la normalisation engagée en janvier 2011. Cependant, si la promotion des moins de 30 ans tend à marginaliser la vieille garde, nourrie aux coups de gueules antisémites de Le Pen père, même au FNJ, on doit encore concilier l’idéologie des militants les plus radicaux, « identitaires et antisystème » avec celle des néo-frontistes, « souverainistes » de droite (issus des rangs de Villiers et de Dupont-Aignan) comme de gauche (transfuges du chevènementisme).

À en croire Julien Rochedy, 26 ans, directeur national du FNJ, le nombre d’adhérents a explosé depuis 2010 pour atteindre 25 000 : « Dans les sections locales, les jeunes forment maintenant le gros de nos militants. Ainsi, quand on fait appel à candidatures pour des postes de responsables fédéraux ou à des secrétariats départementaux, la moitié des volontaires ont entre 18 et 30 ans. » Sourire beau gosse, barbe qui lui donne un genre hipster et cigarette électronique à la bouche, cet admirateur de Napoléon, grand lecteur de Nietzsche, explique que la majorité des militants du FNJ adhère par souci de la « question identitaire » déclinée sur deux terrains : « La laïcité et, surtout, la sécurité, c’est-à-dire, précise-t-il, le discours anti-immigration. » Mais quand on lui parle « racisme », il répond « assimilation par la culture ». Tout en précisant : « Une proportion plus faible de nos adhérents est constituée d’étudiants souverainistes qui viennent chez nous par conviction gaulliste et par attachement à l’idée d’une France forte. » Une allusion discrète aux empoignades numériques  entre « nat-reps » et « identitaires ». Mais ce serait une erreur de surinterpréter ces échanges parfois houleux. Selon Rochedy, tous communient dans le même idéal : « Contre l’Europe et les banques, nous défendons la liberté française et la fierté d’être ce que l’on est : la civilisation française et européenne. »

Ce qui vaut pour les militants vaut en grande partie pour les électeurs. Certes, au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen n’a recueilli que 18 % des voix des 18-24 ans, contre 28 % pour François Hollande, 22 % pour Nicolas Sarkozy et 16 % pour Jean-Luc Mélenchon ; mais d’après un sondage IFOP publié le 8 février par le JDD, 27% des 18-25 ans se disent aujourd’hui prêts à voter RBM/FN.

Bien sûr, tous les jeunes ne sont pas concernés. À Normale sup et  à Sciences po, « nous n’avons aucune possibilité d’action », avoue Rochedy. À Normale sup, pour 400 étudiants on compte une cinquantaine d’encartés à SUD, à la CGT et au NPA, mais pas le moindre frontiste déclaré. À Sciences po, une conférence de l’Association européenne qui devait rassembler des représentants de tous les partis, du Front de gauche au FN, a dû être annulée sous la pression des syndicats UNEF, SUD et Antifas, exercée aux cris de : « On ne débat pas, on combat ! » De la part de futurs gouvernants, ce faible goût pour le pluralisme est pour le moins inquiétant. Et il fait craindre que les élites de demain soient aussi déconnectées d’une grande partie de leurs concitoyens que celles d’aujourd’hui. Bref, le fossé se creuse entre deux jeunesses. Près de cinquante ans après Mai-68, l’extrême gauche fait encore régner sa loi chez celle qui se destine à diriger la France. Pour combien de temps ?[/access]

Nathalie Krikorian-Duronsoy

 

*Photo: Hannah

L’Europe doit cesser de coloniser l’Afrique!

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nigel farage ue

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À l’occasion de la victoire de l’UKIP aux élections européennes au Royaume-Uni, nous republions cet entretien qui date de décembre 2013. Nigel Farage y abordait l’épineuse question des alliances entre eurosceptiques au Parlement de Strasbourg, nous expliquant pourquoi il refuse de s’allier au Front national.

Daoud Boughezala : Il y a vingt ans, opposé au traité de Maastricht, vous quittiez le Parti conservateur britannique pour créer l’UKIP. Or, bien que le Royaume-Uni soit resté à l’écart de la zone euro, il n’a pas fait mieux que les autres membres de l’Union Européenne.

Nigel Farage : Grâce au ciel, le Royaume-Uni n’a pas adopté l’euro ! La monnaie unique est un échec dramatique à tous les niveaux. On nous avait dit que l’euro apporterait prospérité et stabilité sur le vieux continent, alors qu’il a entraîné crise sur crise ! Il était certain que l’euro ne correspondrait pas à l’économie des pays méditerranéens. Mais il y a une autre grande vérité cachée : la France et l’Allemagne ne peuvent pas supporter le même corset économique et monétaire. C’est pourquoi je prévois de très grandes difficultés pour l’économie française dans les années à venir, à moins que vos dirigeants ne se décident à sortir de l’euro pour retrouver la maîtrise de leurs finances…

Revenir au franc ? Maintenant que nous sommes embarqués dans la même galère, ne serait-ce pas périlleux de quitter le navire sans radeau de sauvetage ?

Rester dans l’euro est en tout cas la plus mauvaise des solutions.

Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen ne disent pas autre chose. Pourquoi vous alliez-vous au premier et rejetez-vous les appels du pied de la seconde ?

La charte de l’UKIP est très claire : nous avons une certaine idée de la démocratie libérale et de la tolérance. Bien que nous puissions partager les critique anti-européistes du Front national, nous ne nous accommodons pas de son passif historique. Je pense notamment à l’antisémitisme, avec lequel nous ne transigerons jamais.

Mais vous divergez également avec le président de Debout La République qui fustige les politiques bruxelloises de rigueur et de dérégulation pendant que vous défendez des positions économiques assez libérales. Votre alliance avec Dupont-Aignan n’est-elle pas le mariage de la carpe et du lapin ?

J’ai en effet une vision plus ouverte et plus libre du marché que Nicolas Dupont-Aignan. Mais sur les grands sujets politiques comme l’Europe, nous savons dépasser nos différences politiques. L’essentiel, c’est que nous refusons tous deux d’être pieds et poings liés dans une Union européenne qui décide des lois. Ce n’est pas parce que Nicolas Dupont-Aignan et moi-même avons des points de vue économiques divergents que nous ne voulons pas que le Royaume-Uni et la France prospèrent, qu’elles commercent et coopèrent en bons voisins.

Nos deux pays n’en sont pas moins très différents. Ainsi, contrairement à la France, le Royaume-Uni n’a pas ratifié les accords de Schengen. Vous reprochez aux gouvernements britanniques successifs d’avoir accueilli 4 millions d’immigrés ces dernières années, l’Union Européenne donc n’est pas en cause…

À l’intérieur de l’Union européenne, la libre circulation est aussi-totale. Tous les citoyens de l’UE peuvent se rendre dans un pays non-signataire de Schengen en passant un simple test de résidence. Pour cela, il suffit d’aller chez un médecin et de recevoir un numéro de sécurité sociale. Ceci dit, si Londres intégrait l’espace Schengen, cela casserait définitivement les barrières entre les pays pauvres et riches de l’Union européenne. Plus d’un million d’étrangers venant d’Europe de l’Est vit déjà au Royaume-Uni. Depuis l’an dernier, les portes de l’immigration en provenance de Roumanie et de Bulgarie s’étant ouvertes, nous subissons une seconde vague massive de flux migratoires. C’est un jeu perdant-perdant, pour notre pays mais aussi pour l’Europe de l’Est qui se dépeuple.

On annonce une possible majorité eurosceptique au Parlement européen à l’issue des élections de juin, ou à tout le moins une forte minorité souverainiste, notamment issus de partis populistes est-européens. Quelles sont vos stratégies pour renverser la balance en Europe ou, au minimum, peser au sein de cette assemblée ?

Je ne peux pas prévoir l’importance du nombre de députés eurosceptiques, nous verrons. Tout dépend du nombre de parlementaires de centre-gauche et de centre-droit qui sont dans une perspective eurosceptique et sont prêts à voter contre les directives présentées au Parlement par la Commission Européenne. De toute manière, je mise moins sur le Parlement européen que sur mes actions au Royaume-Uni. L’essentiel de ma stratégie consiste à faire pression sur le gouvernement britannique pour le pousser à organiser un référendum sur notre appartenance à l’Union européenne.

Pourtant, si le gouvernement britannique de l’époque avait plus regardé du côté de l’Europe que vers le grand large, vous auriez peut-être évité d’entrer en guerre en Irak…

Au contraire, l’Union européenne devient de plus en plus interventionniste ! Sa politique de sécurité commune l’engage dans des opérations navales dans l’Océan Indien, où elle peut tester l’armée communautaire, marine et aérienne, qu’elle est en train de constituer. Si l’UE avait mis en place une véritable politique étrangère, elle aurait notamment bombardé la Syrie. Il suffit d’écouter les discours de messieurs Verhofstadt et Cohn-Bendit : l’UE veut une force militaire et a bien l’intention de l’utiliser…

Cela nous avait échappé ! Au Mali, les Etats européens ont surtout laissé la France se débrouiller seule. Vous avez néanmoins dénoncé l’opération Serval comme une tentative de diversion par rapport aux difficultés économiques. Défendez-vous donc le principe du « chacun chez soi » même quand un Etat vous appelle à l’aide ?

Commençons par le commencement, Hollande n’avait pas le droit d’invoquer l’Union Européenne dans cette entreprise militaire. Il a prétendu parler en notre nom à tous, sans en avoir l’autorité et la légitimité pour le faire !

Certes, mais garantir la stabilité de l’Afrique n’est-ce pas le meilleur moyen de ralentir les flux migratoires vers l’Europe ? 

La meilleure chose que l’UE puisse faire pour l’Afrique, c’est de lui permettre de sortir de la pauvreté, pas de partir en guerre sur son sol ! Au lieu de faire le gendarme de l’Afrique, nous  pourrions immédiatement endiguer le trafic de pêche qui pille les stocks de poissons de la côte Ouest Africaine. Ouvrons les yeux : le protectionnisme de la Politique Agricole Commune empêche l’Afrique noire de nous vendre des haricots verts et ses autres produits agroalimentaires sans pratiquer des tarifs exorbitants. Bref, l’UE poursuit la colonisation par d’autres moyens : la guerre et l’économie.

*Photo : Stephen Simpson / Rex F/REX/SIPA. REX40290203_000025.

Podemos : un chavisme à l’espagnole?

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Le mouvement Podemos, dont les statuts ont été déposés au mois de mars, vient de faire élire au Parlement européen une jeune équipe de cinq députés, incarnation des travailleurs précaires, des universitaires ou des petits fonctionnaires ancrés dans la réalité d’une crise économique loin d’être terminée. Podemos est issu du mouvement des Indignés de 2011 ce qui explique la jeunesse de ses militants qui, bien souvent, ne dépassent pas la trentaine.

Dimanche, le parti a réussi à rallier 1,2 million de voix, talonnant ainsi la gauche de la gauche espagnole menée par Izquierda Unida, qui ne s’y attendait pas plus que l’ensemble des observateurs de la vie politique espagnole.

C’est que les Indignés ont désormais un chef en la personne de Pablo Iglesias, trente-cinq ans, jeune professeur de sciences politiques à l’université Complutense de Madrid. Le jeune homme bénéficiait déjà d’une grande popularité acquise sur les plateaux TV auxquels il était régulièrement invité avant même de se lancer dans l’aventure.

De fait, ce brillant orateur a su arracher nombre d’électeurs aux partis de gouvernement. Dans son discours de  victoire, Iglesias s’est fait le porte-parole des sans-voix victimes de l’austérité : « la femme seule qui travaille vingt-heures par jours », « ceux qui servent des verres », employés dans le secteur de la restauration où le travail au noir est quasi-généralisé, ou encore « les voisins qui franchissent les limites de la légalité » pour empêcher les forces de police à procéder à l’expulsion d’une famille sans le sou. À plusieurs reprises, Pablo Iglesias a insisté sur la nécessité de « reconquérir la souveraineté » du peuple, précisant que l’Espagne ne doit pas être « une colonie de l’Allemagne ».

Deux ou trois détails, cependant, sonnaient faux à l’oreille du démocrate, tranchant avec la belle émotion provoquée par cette marée démocratique. Ainsi, le foulard rouge et l’inévitable « no pasarán » crispent la société dans une éternelle guerre civile. Surtout, tout à la joie de saluer une « jeune  génération » dont la raison d’être serait de redresser le pays, Pablo Iglesias a formulé une curieuse proposition : celle de voir mettre en place un « processus constitutionnel » comme pour dénier toute légitimité démocratique aux institutions issues de la transition démocratique espagnole. Pablo Iglesias, dans son premier discours de vainqueur, venait d’oublier à quel système il devait la liberté qui lui permettait d’être là où il était, dimanche soir, plaza Reina Sofía à Madrid. Un leader à la Chavez est-il né ?

Islam : qui stigmatise qui?

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boko haram islam

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Au Nigeria, le récent enlèvement par le mouvement islamiste Boko Haram de plus de 200 jeunes filles a provoqué un remous sans précédent dans l’opinion publique mondiale. Sur Twitter, Michelle Obama, le pape François et l’ex-Première Dame Valérie Trierweiler ont désormais en commun un même #bringbackourgirls. « Ramenez-nous nos filles ! » exigent en chœur les célébrités du monde entier. Place du Trocadéro, nos sémillantes actrices et autres féministes ont bravé la foule et les médias pour porter haut le message.

On imagine Abubakar Shekau, chef de file de Boko Haram, se délecter de ces images, encore plus saoul qu’à l’ordinaire de l’impact inespéré de son rapt massif. Jusque-là, les exécutions sommaires de chrétiens et gardiens de la paix sur le sol nigérian avaient ému quelques heures, sans plus. L’image du leader Shekau expliquant en riant qu’il va vendre les jeunes filles sur le marché « au nom d’Allah » est particulièrement glaçante. 

L’Académie Islamique Internationale du Fiqh (jurisprudence islamique), basée à Jeddah, en Arabie Saoudite, a condamné cette action en la qualifiant « d’acte odieux ». Les savants de cette institution ont également souligné que ce « crime et les autres crimes commis par ces organisations extrémistes contredisent tous les principes humanitaires, les valeurs morales et violent les dispositions du Coran et de la Sunna ».

Au Caire, Al-Azhar appelle le groupe islamiste armé à relâcher les lycéennes, soulignant que faire du mal à ces jeunes filles est « totalement contraire aux enseignements de l’islam et à ses principes de tolérance ».

Dans l’hexagone, M. Dalil Boubaker, président du Conseil français du culte musulman, condamne l’enlèvement sans équivoque : « Les actes terroristes de la secte Boko Haram commis sous le prétexte de l’islam stupéfient le monde musulman et toutes les personnes qui respectent un minimum d’humanité », affirme-t-il.

De son côté, la jeune pakistanaise Malala, 16 ans, rescapée d’une tentative d’assassinat des talibans, a sobrement déclaré à CNN que Boko Haram « devrait aller étudier l’islam ». Dont acte.

L’actualité n’a pas ménagé le monde arabo-musulman. Toujours au Nigeria, 118 personnes ont été tuées le 20 mai et 56 autres blessées dans un double attentat sur un marché de Jos. Le 1er mai, une voiture piégée a fait plus de 16 morts en périphérie d’Abuja. L’explosion a eu lieu dans la gare de Nyanya, elle même déjà ciblée par une attaque quinze jours auparavant, faisant 75 morts. Boko Haram est sur le coup.

Au Kenya, au moins sept personnes ont été tuées et une centaine blessées début mai, par des bombes artisanales à Mombasa. Le mouvement islamiste des Chebab est vraisemblablement à l’origine de l’attaque. Fuad Mohamed Khalaf, un des plus hauts responsables de ce groupe somalien lié à Al-Qaïda s’est adressé à ses troupes en ces termes : « Quand leurs soldats et leurs avions de combat (du Kenya, ndlr) tuent les vôtres, Allah vous autorise à riposter en conséquence ».

En Syrie, plusieurs centaines de jeunes Européens, à grands coups de prêches allumés, ont d’ailleurs décidé de participer au jihad contre le « pouvoir impie » des Assad.

Plus proche de nous, en Seine-Saint-Denis, un directeur d’IUT a reçu des menaces de mort après avoir tenté de mettre fin à des magouilles au sein de son établissement. « J’appelle tous les musulmans à te punir. Tu dois payer, toi, tes proches, tes enfants » a-t-il pu lire dans des lettres anonymes. Le 21 mai au soir, alors qu’il sortait d’une réunion à Paris, il a été agressé par deux hommes qui l’ont roué de coup.

Au sultanat de Bruneï, la nouvelle législation basée sur la charia, la loi islamique, est désormais appliquée. Elle prévoit l’amputation de membres pour les voleurs, la flagellation pour la consommation d’alcool, la lapidation en cas d’adultère. « Avec l’entrée en vigueur de cette législation, nous remplissons notre devoir envers Allah », a déclaré le sultan.

Le 15 mai, Maryam Yahya Ibrahim, Soudanaise, médecin, 27 ans, a été condamnée par le tribunal islamique de Khartoum à la pendaison pour apostasie et, auparavant, à subir à cent coups de fouet pour adultère. La jeune femme est enceinte de huit mois et déjà mère d’un enfant de 2 ans.

Tous ces actes ont été perpétrés au nom d’Allah. Il ne s’agit peut-être que d’une minorité numérique qui bénéficie d’une retombée médiatique quand le plus grand nombre, pacifique, est passé sous silence. Hélas, les condamnations de circonstance des autorités islamiques ne s’accompagnent pas de manifestations de masse de musulmans criant « Pas en mon nom ! ». En l’absence de tels cortèges, on est en droit de s’interroger sur la propension de l’islam à enfanter des monstres. Mohammed Merah et Youssouf Fofana ont-ils mal lu le Coran ? On aimerait que des millions de musulmans nous répondent d’une voix unanime. Au nom de tous ceux qui veulent la paix.

*Photo : Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA. AP21564965_000002. 

UMP : le sourire de Juppé

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Hormis le score historiquement haut du Front national et celui, historiquement bas, du Parti socialiste, deux détails pouvaient appeler l’attention du téléspectateur qui assistait à la soirée des européennes, dimanche soir sur France 2, le premier étant le sourire d’Alain Juppé.

Au vu du verdict énoncé par les urnes lors des huitièmes élections européennes, l’atmosphère sur le plateau de France 2 se devait d’être à la fois solennelle et morne, certains invités plus démonstratifs et versés dans l’art de la déploration, telle Rachida Dati, pouvant s’autoriser une incursion plus spectaculaire dans l’exercice de l’affliction théâtrale, d’autres, de nature plus discrète, ou plus mortellement atteints par le résultat, comme Jean-Christophe Cambadélis, se contentant d’afficher une réserve et un air de contrition de circonstance. Avant même l’annonce du résultat, le visage soucieux, la gorge serrée ou l’air hagard d’untel ou untel avait fait comprendre sans peine au téléspectateur que, plus que jamais, les élections européennes avait joué leur rôle de punching-ball politique, expédiant le ressentiment de la population courroucée au firmament des sondages à travers le triomphe électoral du « populisme », ou de la « haine », suivant l’expression consacrée du moment. Bref, hormis les représentants du Front national, tout le monde faisait la gueule sur le plateau de France 2. Tous sauf Alain Juppé.

Philippe Muray a écrit un très beau texte à propos du sourire de Ségolène, flottant encore dans l’air alors que sa propriétaire s’est évaporée, un peu comme le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles. Eh bien il y avait un peu de ce sourire-là chez Alain Juppé dimanche soir. Alors qu’une théorie de responsables politiques concernés venait délivrer leurs analyses et leurs sombres mises en garde, on eut la surprise d’apercevoir, dans un coin du plateau, le visage détendu et radieux d’Alain Juppé. On pouvait deviner qu’il venait de répondre à une plaisanterie et souriait en retour à son interlocuteur. Bien vite, évidemment, alors qu’il prenait place autour de cette table ronde qui ressemblait déjà à une réunion de crise élyséenne et médiatique, il reprit un air grave et de circonstance. Les traits du visage se durcirent à nouveau. Les coins de la bouche retombaient, faisant disparaître, derrière une mine sombre, le sourire qui l’éclairait il y a une minute.

Mais ce sourire ne voulait pas partir. Il flottait encore dans l’air, invisible, comme une ritournelle entêtante, quand Juppé, interrogé sur sa réaction aux résultats, plissait le front, prenait un air sévère et répondait gravement : « C’est un choc ». Le sourire s’étirait alors tout autour de lui comme les ronds de fumée autour d’un fumeur de pipe satisfait. Oh, bien sûr, Alain Juppé est choqué par le résultat du Front national. Démocrate et atlantiste raisonné, il réprouve l’explosion de populisme. Mais peut-être a-t-il moins de prévenance vis-à-vis du lynchage qui s’annonce pour Jean-François Copé. Alain Juppé a toutes les raisons de sourire : le triomphe du FN, c’est l’échec de l’UMP de Copé. Alain Juppé, confortablement porté par sa réélection triomphale à Bordeaux, n’a plus qu’à regarder aujourd’hui tomber les têtes à l’UMP.

Après le dimanche noir des européennes, vient le lundi funeste de Bygmalion. Jean-François Copé quitte la présidence du parti, Nicolas Sarkozy, que sa timide tribune du Point n’aura pas suffi à faire exister plus que les scandales, est manifestement impliqué et éclaboussé par l’affaire. Fillon se tait. Juppé jubile.

Le maire de Bordeaux appartient encore à une culture politique, qui est aussi celle de Fabius. Les deux personnages ont en commun les mêmes manières et la même façon de s’exprimer. Là où l’école Sarkozy a imposé la surenchère et l’inflation langagière que l’on retrouve chez Copé ou Valls, Juppé et Fabius paraissent en toutes occasions aussi calmes et hiératiques qu’un maître de thé en pleine cérémonie. Chacun des deux a une vie politique de coups tordus et de trahisons derrière lui. Fabius n’a plus grand-chose à espérer, éléphant d’un parti qui semble s’acheminer à grands pas vers le cimetière des idées, quant à Juppé, il peut espérer plus, et déjà, une revanche. Lui qui a vécu son passage au ministère des Affaires étrangères comme une série d’humiliations grâce à Nicolas Sarkozy peut regarder aujourd’hui son ancien président et ses lieutenants barboter dans les affaires et l’échec politique. Lui qui a toujours fait campagne pour un rassemblement au centre, tandis que Nicolas Sarkozy allait clairement chercher des réserves électorales du côté du FN lors de la dernière présidentielle, peut maintenant se targuer d’avoir sauvé Bayrou et de se poser en rassembleur à l’UMP et à l’UDI. Tout ceci n’est que supposition bien sûr, mais les européennes semblent confirmer après les municipales qu’Alain Juppé est un des rares représentants des partis traditionnels à tirer on ne sait comment son épingle d’un jeu politique particulièrement miné. L’UMP est passé en un jour de l’échec au cauchemar. François Hollande a confirmé, de façon présidentielle, l’inexistence politique et idéologique d’un parti ne semblant plus capable de produire que de la litanie sociétale. Il ne resterait donc plus qu’un Juppé au sein de « l’UMPS » pour faire barrage au parti de Marine Le Pen.

Le Front national va sans doute continuer à déposséder le PS des dernières bribes de son électorat ouvrier, tout en marchant largement sur ses plates-bandes chez les jeunes. Reste au parti de Marine Le Pen à ne pas tout simplement exploser en vol si l’on considère le caractère très hétérogène de son électorat. Il est clair maintenant que le Front national représente l’une des principales forces politiques du pays et s’est intégré au paysage. Des années de diabolisation et de schématisme n’auront servi à rien et les tenants du « retour de la bête immonde » peuvent aller méditer leurs responsabilités dans l’irrésistible ascension du parti à la flamme. Reste à savoir comment cet électorat si disparate répondra, lors des prochaines grandes échéances présidentielles, à la question si simple, qui se pose vraiment sérieusement après les européennes : « suis-je prêt à placer la famille Le Pen à la tête du pays ? » La biographie de Philippe Cohen et Pierre Péan aura dévoilé, beaucoup plus efficacement que des années de moraline antifasciste et de ridicule flambée de « mobilisation citoyenne », quelques aspects dérangeants au sein du clan Le Pen et notamment le rapport à l’argent et l’affairisme ancré dans la culture d’un parti qui n’a réussi à se conserver une virginité politique que parce que ses représentants ont exercé peu de mandats électoraux. Et plutôt que de gloser éternellement sur le retour de la peste brune, il est plus raisonnable de se demander de quelle probité pourra se targuer le Front national, une fois que l’ère des discours volontaires et des roulements de tambours aura laissé place à celle de l’exercice du pouvoir. Un homme politique qui se targuerait seulement de ramener un peu de bon sens, sans verser dans les extrêmes, tout en se présentant dans une position d’outsider chevronné pourrait jouer sa carte. Au vu de la ruine quasi complète des partis traditionnels, il n’est guère d’autre effort à faire, pour jouer la carte du renouveau, que de se distancier sérieusement de l’UMP ou du PS et de tous ceux qui ont largement déçu l’opinion publique ces dernières années. Alain Juppé, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait sans doute quelle position est la sienne à l’heure actuelle dans une UMP que le système Sarkozy aura achevé de décomposer, doit sans doute méditer cela. Cela explique peut-être le sourire qui flottait imperceptiblement sur son visage, dimanche soir.

Mais il y avait un autre détail à noter, lors de la soirée des européennes. Que fichait Marc Lévy sur le plateau ? Quelle analyse politique l’auteur de romances new-yorkaises venait-il proposer ? N’était-il pas venu plutôt puiser, parmi les foule des analystes et des commentateurs de l’événement, les éléments d’un nouveau roman d’amour à succès qui s’intitulerait : « Surtout ne changeons rien » ? Ou venait-il souffler à quelques dirigeants quelques slogans de campagne en forme de titres à l’eau de rose : Un sentiment plus fort que la peur, pour un François Hollande qui se réfugie de plus en plus dans l’absence. Où es-tu ? pour un Manuel Valls bataillant comme il le peut dans un rôle désagréable de garde du corps présidentiel. Vous revoir, pour un Sarkozy qui s’acharne à ne pas retrouver le chemin du retour. La Prochaine fois, pour Marine Le Pen. Et pour Alain Juppé, ce sera Toutes les choses qu’on ne s’est pas dites, Et si c’était à refaire ou Une autre idée du bonheur ? 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000036.

Matteo Renzi: Miracle à Rome?

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matteo renzi italie

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Après avoir épuisé trois gouvernements en l’espace de deux ans, dont celui du sinistre Mario Monti, la démocratie italienne vient de porter au pouvoir Matteo Renzi, sémillant maire de Florence de 39 ans, qui se proclame « révolutionnaire ». La momie de Lénine a dû en frémir dans son mausolée de Moscou.

Mais l’ironie n’est peut-être pas de mise. L’Italie va mal, très mal. Selon la Confindustria, sorte de Medef local, la récession subie entre 2008 et 2013, soit 9% du PIB, serait la plus sévère enregistrée depuis 1862[1.  Après son unification, en 1860, l’Italie s’était imprudemment ouverte aux importations, alors que son économie n’y était pas encore prête.] ! L’industrie a subi un désastre qui surpasse le nôtre, avec une chute de 25% contre 15% en France. Un million d’emplois ont disparu. Les créances douteuses logées dans les comptes bancaires se sont multipliées. Et la dette publique, qui était déjà l’une des plus élevées de l’Union européenne, a grimpé de 105% à plus de 130% du PIB.[access capability= »lire_inedits »]

Nous le savons pourtant, les Italiens ne sont ni paresseux, ni dénués d’initiative ou de créativité. L’Italie dispose toujours d’entreprises d’excellence telles que Luxottica, leader mondial de la lunetterie, ou les chaussures Todd’s et Geox. Le roi mondial du canapé est calabrais. Et grâce à leur art de la mécanique, s’ils n’ont pas d’Airbus, ils travaillent énormément pour Boeing et Lockheed.

Alors pourquoi cette descente aux enfers à laquelle il manque un Dante capable de la décrire avec pittoresque ? Les trois premiers lauréats des Trente Glorieuses ont été, dans l’ordre, le Japon, l’Italie et la France. C’est durant cette période que l’Italie s’est dotée d’une industrie et d’une agriculture productives. Au début des années 1970, son économie a atteint le sixième rang mondial. Et sans le retard des régions du Sud, elle aurait pu se hisser à un échelon encore supérieur. Chose remarquable, l’instabilité gouvernementale[2.  C’est en Italie que sont nés les gouvernements « balnéaires », désignés pour durer le temps des vacances. n’a pas porté préjudice à la prospérité générée par une machine économique de plus en plus diversifiée et puissante.]

L’enlisement date des années 1970, comme partout ailleurs en Occident, avec le ralentissement économique accompagné d’une inflation record qui a culminé à 25% l’an au-delà des Alpes ! Comme partout ailleurs en Occident, la croissance a buté sur l’inflation salariale, entretenue mécaniquement par la scala mobile, échelle mobile des rémunérations qui garantissait des augmentations au moins égales à la hausse des prix, mais le plus souvent supérieures. Mal compensées par les gains de productivité, les hausses de salaires ont miné la rentabilité des entreprises, entravant l’investissement et l’embauche.

L’Italie a offert, de surcroît, une illustration violente de la contestation anticapitaliste avec les Brigades rouges dont l’action soulignait, de manière exacerbée, la révolte contre le marché et le capital, qui était largement partagée dans la société transalpine. Étrange épisode que celui de cette contestation paroxystique d’un système qui n’apportait que prospérité économique, progrès social et espérance de vie accrue !

Aucun pays occidental n’est sorti indemne dela stagflation. Lesdéficits publics apparus durant cette période ne se sont jamais résorbés, sinon en recourant à l’expédient de l’endettement des particuliers. Or, justement, l’Italie a suivi une trajectoire atypique depuis plus de trente ans. À la dette contractée durant les années 1970 s’est ajoutée celle que le laxisme des gouvernements a laissé gonfler exercice après exercice. Au point que l’État italien détenait, vers le milieu des années 1990, le record d’endettement en Occident avec 120% du PIB.

Mais au laxisme a succédé l’austérité. Les gouvernements Amato et D’Alema – de centre-gauche, donc néolibéraux du point de vue doctrinal – ont pratiqué, à la fin des années 1990, des coupes claires dans les dépenses publiques. Ils ont bénéficié, discrètement, de la baisse de la fécondité, qui réduisait tant les dépenses d’éducation que celles de santé ou d’assurance-chômage. Néanmoins, à la veille de la grande récession de 2008, la dette publique n’avait pu être ramenée qu’à 105% du PIB.

Voilà l’impossible héritage avec lequel les Italiens sont entrés dans le tunnel de la crise.

Cet héritage aurait dû faire office de leçon d’économie pratique. Quand la dette atteint un seuil critique, elle s’entretient d’elle-même car le débiteur doit trouver les moyens de rembourser le capital et de payer les intérêts dus. À moins de bénéficier d’une forte croissance, génératrice de plus-values fiscales, il ne peut les obtenir que sur le marché du crédit, en émettant de nouveaux emprunts. Tel a été le cas de l’Italie, qui était déjà l’un des pays les moins dynamiques de l’Europe, durant les années 2000-2008.

Comment Matteo Renzi envisage-t-il de ressusciter le mort-vivant ?

Il entend d’abord provoquer un électrochoc politique par des réformes constitutionnelles portant suppression du Sénat et retour à une centralisation administrative qui permettrait de retirer aux régions leurs pouvoirs en matière d’énergie et de transport. Ces réformes, légitimes, ne pavent cependant pas le chemin du retour à la prospérité.

Il veut aussi pratiquer de nouvelles réductions de dépenses publiques, à hauteur de 7 milliards d’euros sur un an[3.  Le chiffre paraîtra modeste au regard du projet de François Hollande de faire 50 milliards d’économies sur trois ans, qui nous semble relever de la pensée magique.]. Or, quand on sait que l’Italie connaît un régime d’austérité publique depuis près de vingt ans, que son système éducatif vit dans la pauvreté ou dans la misère, que sa R&D publique est l’une des plus basses d’Europe, que les charges d’indemnisation du chômage se sont accrues, on ne voit guère où se situe le gisement d’économies potentielles.

Il doit, parallèlement, réduire le poids des impôts que Mario Monti avait aggravés et venir au secours des entreprises les plus en difficulté. Le révolutionnaire Renzi, qui n’oublie pas les échéances électorales, a décidé de réduire de 1000 euros l’impôt sur le revenu des foyers italiens dont les revenus sont inférieurs à 1500 euros par mois. Et il a décidé que l’État et les régions débitrices de leurs fournisseurs rembourseraient, d’ici au 1er juillet, 60 milliards d’euros de factures en retard.

Le plus significatif concerne cependant les relations de travail. Dans le but d’inciter à l’embauche les entreprises –  dont 94% emploient moins de 10 salariés –, il vient de signer un décret autorisant les employeurs à renouveler les contrats à durée déterminée sur une période totale de trois ans, chose inouïe en Europe. Une orientation significative de l’obsession néolibérale de flexibilisation du marché du travail. Mais depuis 2000, l’Italie a déjà multiplié les contrats « atypiques ». La part des emplois à durée déterminée est ainsi montée de 5% à 13%, celle du temps partiel de 5% à 18%. Se pourrait-il qu’en accroissant les doses, on guérisse la maladie ?

Risquons une réponse négative. La fragilité de l’économie italienne s’est terriblement accentuée depuis 2008, tant sur le plan financier que sur celui de la compétitivité. Du point de vue financier, les créances douteuses des PME se sont envolées ces six dernières années, s’ajoutant au montant record des créances – plus de 200 milliards d’euros – détenues sur l’État par les banques transalpines : en Italie comme en Espagne, les banques en difficulté font les fins de mois d’États à la solvabilité douteuse. Ces éléments conjugués entravent une progression des crédits à l’économie qui ouvrirait la voie à une vraie reprise.

Sur le front de la compétitivité, alors que, faute de pouvoir pratiquer une dévaluation monétaire, les autres pays de l’Europe du Sud ont pratiqué sans états d’âme la déflation salariale – 12% pour l’Espagne et 30% pour la Grèce –, l’Italie, quant à elle, est restée dans l’euro sans réduire ses salaires[4.  Particularité qu’elle partage avec la France.]. Sa perte de compétitivité s’observe à celle de ses parts de marché – 2,8% des exportations mondiales contre 3,8% en 2000.

Matteo Renzi pourrait alors être tenté d’emprunter l’issue de secours représentée par la sortie de l’euro. Ce serait une sorte de révolution ou de coup d’État. Ses compatriotes, devenus eurosceptiques, ne lui en feraient pas reproche. Mais les « investisseurs », qui ont le sort de la dette publique entre les mains, veillent au grain. Ils demandent expressément au président du conseil de maintenir son engagement européen. Le plus probable est donc que Renzi viendra enrichir la galerie des « révolutionnaires sans révolution »[5.  La formule est empruntée à André Thirion, auteur de Révolutionnaires sans révolution, ouvrage consacré aux surréalistes. Éditions Robert Laffont,1972.].[/access]

*Photo: Alessandra Tarantino/AP/SIPA.AP21573185_000002

Budget de la Défense : le général Tapioca et la 7ème compagnie

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defense budget septieme compagnie

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Ce qui fonde l’unité d’une nation, c’est aussi le partage des références communes. Nul doute que la 7ème compagnie en fasse partie. Le problème, à lire les réactions d’internautes sur le sujet depuis quelques jours, c’est qu’il n’y en a apparemment pas beaucoup d’autres pour aborder les questions de Défense nationale. Le drame, c’est que les énarques d’aujourd’hui n’en ont guère plus. Ah, si ! Il y a aussi le cruel général Tapioca et son ennemi juré, le moustachu Alcazar, pittoresque ami de Tintin toujours prêt à faire un putsch. Caramba !

Ces dernières semaines, Bercy revient à la charge pour tailler, à grands coups de sabre, les budgets de la Défense définis par la toute fraîche loi de programmation budgétaire 2014-2019 (qui s’est quand même fait amputer de 60 milliards d’euros par rapport à la précédente). Il faut faire des économies. « Sans nous » ont répondu les chefs militaires décidés à poser le képi si une telle mesure était mise à exécution. Ils estiment, à raison, que les armées en ont fait assez. Ce n’est ni du corporatisme ni du prosélytisme. Les déflations d’effectifs massives et à répétition, les réformes profondes supportées avec stoïcisme (rappelons le scandale, toujours actuel, du paiement des salaires par le logiciel Louvois) ont fatigué les militaires qui en ont assez d’être « les bons élèves de la fonction publique ».

Au-delà d’un sentiment de profonde lassitude, c’est de stratégie de défense dont il s’agit. Les généraux sont parfaitement dans leur rôle lorsqu’ils alertent le pouvoir politique sur les conséquences de leurs choix budgétaires.

Pour faire simple, il y a trois piliers qui fondent la stratégie de défense : ce qu’on dit qu’on veut faire (stratégie déclaratoire) ce qu’on a vraiment envie de faire (la vision politique) et ce qu’on peut réellement faire (stratégie des moyens). Lorsqu’on taille un des trois piliers, c’est l’ensemble qui s’ébranle. La réalité aujourd’hui est que nous sommes arrivés à un seuil.  En-deçà, ça s’appelle un déclassement stratégique. Nous n’aurons bientôt plus les moyens de nos ambitions. Est-ce dramatique ? Pas forcément, c’est un débat sur une conception de la place de la France dans le monde.  On peut très bien décider de se passer de la dissuasion nucléaire ou bien de ne plus vouloir (pouvoir) intervenir au Mali, en Centrafrique et ailleurs. C’est faisable, mais c’est un choix qui relève, selon la Constitution, du président de la République (et de lui seul) qui doit être assumé devant les français.

Ceci dit, il va falloirune bonne dose de courage, d’inconscience ou de whisky pour accepter le rôle de fossoyeur de l’indépendance stratégique française élaborée par De Gaulle et poursuivie par tous ses successeurs.

En somme, ce que ces généraux disent aujourd’hui n’est pas : « on n’en veut plus », mais « soyez cohérents ! »

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

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En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

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ump cope fillon juppe

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Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.