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Syrie, Irak, Liban : La fin de Sykes-Picot?

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On connaissait déjà les conflits israélo-arabes, l’échec du panarabisme, les printemps arabes. Dans ce nouvel épisode, deux États, l’Irak depuis 2003, la Syrie depuis 2011, sont carrément entré en état de déliquescence accélérée. La géographie politique du Moyen-Orient, façonnée par la colonisation franco-britannique, semble sur le point de s’effondrer. Kurdes et Arabes, sunnites et chiites s’opposent. Le Liban, déjà fragile,on le sait, pourrait être la prochaine victime.

Les récentes fulgurances de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), opérant tant en Irak qu’en Syrie, l’exacerbation des tensions confessionnelles au Liban suite à l’intervention du Hezbollah en Syrie, permettent au moins de savoir que ces différents conflits fusionnent en une seule zone opérationnelle de combats.

Les frontières vont-elles être redessinées ? En d’autres termes, assiste-t-on à la « fin de Sykes-Picot » (selon l’expression consacrée par les commentateurs), ces accords (1916) qui ont ébauché des frontières ne se superposant nullement aux frontières ethniques et confessionnelles ?

Pour F. Gregory Gause III, la réponse est claire : non. Mais on pourrait voir la transformation de la Syrie et de l’Irak en ce que Robert Jackson appelle des « quasi-États », c’est-à-dire des États dont la souveraineté est internationalement reconnue mais qui n’exercent pas ses attributs de base, c’est-à-dire contrôle effectif du territoire et des frontières et monopole de la violence légitime, selon la formule de Max Weber.

Il faut en effet noter que le Liban, en guerre civile ouverte de 1975 à 1990, ne s’est pas divisé en autant d’États qu’il compte de communautés.  Le gouvernement régional Kurde en Irak dispose depuis 1991 de tous les attributs de la souveraineté (ses propres forces armées, le droit de nouer des relations internationales, etc.), soutenu en cela par les Etats-Unis et l’ONU, mais n’a jamais proclamé son indépendance. Les outsiders, qui ont dessiné cette région, n’ont aujourd’hui aucun intérêt à la voir changer, du moins formellement.

On peut néanmoins retourner cette logique comme le fait Ariel I. Ahram, pour qui un « quasi-État » peut tout autant désigner une entité politique contrôlant de facto un territoire et des frontières mais qui n’est pas reconnu de jure par la « communauté internationale ». C’est le cas du Somaliland, par exemple. Il en sera peut-être de même, demain, pour les territoires occupés par l’EIIL et le Kurdistan syrien.

L’EIIL contrôle aujourd’hui une zone qui fait fie des frontières, partant de Racca en Syrie jusqu’à Falloujah en Irak, à 70km de Bagdad, en passant par Deir ez-Zor et Mossoul. Il se décrit lui-même comme un État islamique, et non pas une simple organisation ou une armée, et progresse désormais en fonction de ses propres intérêts indépendamment des puissances étrangères. À cette fin, il n’hésite pas à s’allier aux tribus locales pour s’enraciner dans la région. De manière plus surprenante, il génère ses propres taxes, prélevant l’impôt sur des activités commerciales, sur les télécommunications à Mossoul, ou en imposant la jiziya (tribut payé par les non-musulmans) aux chrétiens de Raqqa. Il utilise même canaux et barrages comme une arme contre les zones qu’il ne contrôle pas. Enfin, EIIL est non seulement riche des rançons et des pillages, mais aussi des revenus du pétrole de Mossoul et des 425 millions de dollars qu’il y a trouvé dans la banque centrale de la ville.

Le Parti de l’union démocratie kurde en Syrie, affilié au PKK, a proclamé l’autonomie de la zone de peuplement kurde et agit lui-aussi comme un État. Il subventionne le carburant, les agriculteurset tend à monopoliser la violence légitime, contre les incursions des milices islamistes. En Irak, les Kurdes ont profité de l’incursion de EIIL pour prendre Kirkouk qu’ils revendiquent depuis longtemps comme capitale régionale. Il y a peu à parier qu’ils s’y installeront définitivement.

Même si les outsiders interviennent plus directement dans cette affaire (et ils interviendront probablement, car on imagine mal comment l’Iran, entre autres, pourrait tolérer la constitution d’un califat sunnite si hostile au chiisme que même Al-Qaida l’a répudié), il semble peu probable qu’ils puissent mettre fin à cette dynamique de redéfinition. Le système, tel qu’il est organisé, implose. La seule solution serait de faire de l’Irak, de la Syrie et du Liban des États qu’ils n’ont jamais été, c’est-à-dire capables de fournir des services publics de qualité, d’assurer la sécurité, une justice équitable, de soutenir une économie créatrice d’emplois, etc. C’est bien sûr une perspective tout à fait illusoire.

Y a-t-il eu une occasion manquée ? Ces États auraient-ils pu répondre à ces critères ? Rien n’est moins sûr. Comme Henry Laurens le rappelle, dès l’après Première Guerre, les élites locales furent dépossédées de leur destin. Les États issus de la conférence de San Remo (1920), entérinant le partage franco-britannique, ne purent jamais se prévaloir d’une légitimité complète. Le nationalisme arabe proposa comme remède, sans succès, la constitution d’un État unitaire arabe. Devant l’échec, seuls des régimes autocratiques appuyés sur une minorité favorisée par les colonisateurs, les alaouites en Syrie, les sunnites en Irak, purent faire durer le découpage territorial. En résultat un ressentiment durable, un antagonisme ethnico-religieux prêt à exploser au premier signe de faiblesse. Ce sera la majorité chiite d’Al-Maliki en Irak,retranchant systématiquement les sunnites en dehors du gouvernement (provoquant, au passage, une guerre civile chiite/sunnite en 2006-2007, épurant Bagdad de ses sunnites). Conséquence directe d’une marginalisation historique des chiites dans le sud pauvre et agricole lors des années de domination sunnite sous la monarchie Hachémite puis sous Saddam. Situation idéale au développement d’un radicalisme sunnite, qui a conquis si facilement le nord de l’Irak avec EIIL.

Le presque siècle de relative stabilité des frontières a probablement marqué la géographie mentale des habitants de la région. Mais l’accélération de l’Histoire pourrait révéler ce qui travaille intérieurement les habitants de la région face à la décrépitude des leurs États. La conséquence la plus durable pourrait être la suppression de l’idée de Liban, de Syrie et d’Irak comme États et identités nationales. Les insiders travaillent aujourd’hui à la définition d’un système cohérent pour remplacer Sykes-Picot. Reste à savoir si ce système saura intégrer la diversité ethnico-religieuse des États actuels, ou s’il faudra passer par la formation d’États-nations culturellement homogènes. La tendance mondiale actuelle paraît privilégier la deuxième voie (Ukraine, Mali, Nigéria, séparatismes catalans et écossais, etc.).  Il faudra alors oublier, dans l’immédiat, tout rêve de réunir l’Oumma ou les Arabes en une seule nation.

*Photo : wikicommons.

My president is rich

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argent president conseiller

On prête chez nous peu d’intérêt aux élections dans les pays d’Europe centrale et orientale, sauf quand elles donnent matière à se faire peur à bon compte, comme dans la Hongrie de Viktor Orban et du parti néo-nazi Jobbik. Depuis que les héros de la dissidence anticommuniste, comme Lech Walesa ou Vaclav Havel, ont quitté le pouvoir, ces pays sont sortis de nos écrans-radars . Ils mènent leur petite popote démocratique dans leur coin, et leurs dirigeants se succèdent sans avoir eu le temps de laisser une empreinte hors de leur terroir d’origine. Les anciens communistes se sont très souvent métamorphosés en sociaux-démocrates affairistes, et les conservateurs tentent, avec plus ou moins de succès, de mobiliser les passions nationalistes de populations avant tout préoccupées de réussite individuelle et de bonheur familial.

Résultat : on s’est lassé de ce jeu démocratique auquel on avait aspiré avec tant de force dans les jours exaltants de novembre 1989. Gauche, droite, centre… quelle importance ? En un quart de siècle, les peuples de la nouvelle Europe ont pu observer l’inanité de ces catégories de la science politique classique auxquelles les  vieilles démocraties occidentales s’accrochent encore désespérément. Pratiquant l’alternance en accéléré, Tchèques, Slovaques, Polonais et autres Slovènes ont pu constater que la corruption, l’incompétence, la médiocrité des dirigeants étaient également distribuées sur tout l’échiquier politique. Et ils en ont tiré les conséquences : une abstention qui augmente de scrutin en scrutin, et l’ascension fulgurante de personnalités issues du monde des affaires, ayant bâti leur fortune et leur notoriété sur le terreau de la décomposition du système communiste.[access capability= »lire_inedits »]

Andrej Babis, fils de haut fonctionnaire économique de l’ancien régime tchécoslovaque, est devenu milliardaire en privatisant, à son profit, la plus grande partie du complexe industriel agro-chimique de son pays. Avec un sens aiguisé du paradoxe, il se lance en 2013 en politique en créant un parti sous le sigle ANO, acronyme tchèque pour « Association des citoyens mécontents », qui devient, dès sa première participation aux élections législatives d’octobre 2013, la deuxième formation du pays avec près de 20% des voix, talonnant le Parti social-démocrate. Il est aujourd’hui l’homme fort du gouvernement, vice-premier ministre en charge de l’économie. Sa volonté de gérer le pays comme une entreprise semble très bien convenir à des Tchèques échaudés par les frasques idéologiques de leur ancien président Vaclav Klaus, émule de Margaret Thatcher et anti-européen rabique. De plus, ils le pensent imperméable à la corruption qui gangrène la classe politique et l’administration tchèques : trop riche pour être tenté par les misérables prébendes empochées par ses prédécesseurs à l’occasion de marchés publics faisandés.

Quand Prague tousse, Bratislava s’enrhume : pour ne pas être en reste avec leurs cousins tchèques envers lesquels ils souffrent toujours d’un complexe d’infériorité, les Slovaques, à la surprise des chancelleries occidentales toujours en retard d’un train, se sont dotés récemment d’un nouveau président de la République, Andrej Kiska, lui aussi issu du monde des bonnes affaires. En dix ans, de 1996 à 2006, grâce aux énormes profits réalisés dans le crédit à la consommation à des ménages avides de biens dont ils avaient été privés au temps du communisme, il a fait son entrée dans la catégorie des multimillionnaires en dollars. Retiré des affaires fortune faite, il endosse le costume de philanthrope à la tête de sa fondation Dobry Anjel (« Le Bon Ange »), qui prend sous son aile les laissés-pour-compte de l’économie de marché. Il se définit comme « centriste sans étiquette », ce qui le dispense de fournir à ses électeurs la moindre aspérité idéologique à laquelle ils pourraient se raccrocher, pour y adhérer ou la contester…

On ne s’en étonnera pas, les espoirs de ceux qui rêvent, à Kiev, de voir l’Ukraine échapper à la mainmise de Poutine se tournent aujourd’hui vers un tycoon local : Petro Porochenko, qui a fait fortune dans le chocolat et la confiserie, est devenu en un éclair le favori de l’élection présidentielle du 25 mai. Pour les Ukrainiens, son argent, au moins, ne sent pas le gaz, corrupteur universel de tous les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.

On aurait tort de se gausser, chez nous, de ces peuples confiant leur destin à des hommes dont l’énergie s’était jusque-là employée  à construire, en une demi-génération, des fortunes personnelles considérables. Nous vivons dans l’illusion que, dans nos démocraties, les hommes de valeur et de talent sont confrontés à un choix qui les engage pour la vie : faire fortune ou briguer les plus hautes fonctions de la République. L’ascétisme (relatif) exigé par la carrière politique trouverait alors sa compensation dans la jouissance procurée par l’exercice du pouvoir, et l’espoir de voir son nom perpétué honoré sur les plaques de rue et au fronton des écoles. Il semble que nombre d’hommes politiques de premier plan ne voient plus les choses de cette façon. Le modèle de Cincinnatus retournant cultiver son modeste champ après avoir sauvé la patrie romaine n’a pas survécu à la déconfiture des humanités classiques dans nos écoles. Accéder au sommet de l’État, ce qui demande des années d’efforts et de sacrifices, mérite bien qu’une fois expiré le CDD accordé par les électeurs, on puisse utiliser les compétences – et plus encore les relations – acquises dans les fonctions occupées pour rester dans la course des riches et puissants. Ce n’est pas avec une retraite cumulée de 10 000 ou 20 000 euros mensuels qu’un politicien de haut rang peut continuer de jouer dans la cour de la jet-set mondiale. Tony Blair et Gerhard Schröder ont donné le signal : ils ne se contentent pas, comme Bill Clinton, de toucher les dividendes de leur carrière passée en donnant des conférences à 200 000 dollars le cachet.

Les entreprises de conseil qu’ils ont fondées dès leur départ du pouvoir engrangent des bénéfices annuels impressionnants : 20 millions de livres en 2013 pour l’ancien premier ministre britannique, à peu près autant pour l’ancien chancelier passé sans transition au service de Gazprom après sa défaite, en 2005, face à Angela Merkel. L’icône des Verts allemands, Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, met aujourd’hui tous ses talents rhétoriques et relationnels au service de Siemens, BMW, et du géant allemand de l’énergie RWE, entreprises dont la fibre écolo est bien connue, pour un bénéfice annuel de 2 millions d’euros de sa société de conseil berlinoise JF&C. En France, en toute discrétion (nos journalistes d’investigation patentés semblent peu intéressés par le sujet[1. À la notable exception d’une enquête fouillée sur Dominique de Villepin d’Ariane Chemin et Emeline Cazi parue en janvier 2013 dans Le Monde .], Dominique de Villepin, Hubert Védrine, Bernard Kouchner semblent tirer relativement bien leur épingle du jeu de la bonne paye mondialisée. Nicolas Sarkozy, qui avait naïvement confié son projet de «  se goinfrer » dans ce genre de job, au cas où le sort des urnes lui serait défavorable en 2012, a pour l’instant différé cette noble perspective pour ne pas obérer un éventuel retour dans l’arène politique. Quant à Dominique Strauss-Kahn, les circonstances ont fait qu’il a sauté la case Élysée pour se rendre directement à la case Picsou : le fonds d’investissement qu’il a monté avec sa fille ambitionne de lever au moins 2 milliards de dollars, en s’appuyant sur le réseau relationnel mondial tissé lors de son séjour au FMI.

C’est alors qu’on est assailli par un doute : l’action de nos plus hauts dirigeants ne serait-elle pas surdéterminée par les bénéfices escomptés dans leur vie d’après le pouvoir ? Pour être rentable, l’activité de « conseil » (en fait de lobbyiste de luxe) de nos elder statesmen doit s’appuyer sur des pays dont les dirigeants ne sont pas soumis à l’aléa du suffrage universel. Le Kazakhstan, les monarchies du Golfe, les « démocraties autoritaires » d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine  constituent de ce point de vue un fond de clientèle très intéressant. Les dirigeants des « vraies » démocraties peuvent être tentés de ménager les autocrates pour préserver l’avenir. Il ne s’agit pas là de procès d’intention, mais de la prise en compte réaliste de la nature humaine à la lumière d’exemples avérés et récents…

Faut-il alors introduire dans notre code pénal un délit de corruption par anticipation ? Établir pour les anciens dirigeants politiques, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires français, de strictes limites au « pantouflage » dans des entreprises sur lesquelles ils ont exercé une tutelle au nom de l’État ? Aujourd’hui, les démocraties ne se distinguent des dictatures que par le tabou de l’enrichissement personnel de leurs dirigeants pendant l’exercice du pouvoir. La vertu est plus facile à supporter lorsqu’elle est à durée déterminée.[/access]

*Photo: Soleil

Rions avec Amnesty International. Si, si…

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Tout arrive à qui sait attendre : ami lecteur, pince-toi, aujourd’hui je vais dire du bien d’Amnesty International.

Rassurez-vous, je ne me suis pas converti au droidelomisme bêlant. Les droits de l’homme, j’ai rien contre, mais pour dire les choses simplement, j’y croirais le jour où la France rompra ses relations diplomatiques avec les esclavagistes qataris et saoudiens ou quand nos paras sauteront sur les Philippines ou Madagascar pour abolir, par la force, le travail des petits nenfants. D’ici là, je rigole. Et ça tombe bien, rigoler je n’aime que ça.

Or c’est justement via ce point faible que la section belge d’Amnesty m’a pris par surprise. Sa campagne contre la torture est tout simplement épatante. Une bonne image valant mieux qu’un long discours (même si c’est moi qui l’a écrit), je vous livre en pâture  les deux affiches de nos amis belges qui, comble de bonheur, ont enrôlé deux people que j’adore pour leur juste cause

Primo, Karl Lagerfeld

karl deux

Secundo, Iggy Pop

iggy deux

Bref que du bon, voire du très bon. On regrettera seulement que cette campagne d’Amnesty soit réservée aux Belges. Ils ont du juger que les droidelomistes français n’avaient pas assez d’humour pour l’apprécier. Ils ont sans doute raison.

On notera enfin qu’il devait y avoir une troisième affiche drôle featuring le Dalaï Lama

dala deux

Honnêtement ce recours au Dalaï Lama me paraît bizarre, puisque ce garçon se réclame d’un régime théocratique, féodal et absolutiste qui pratiquait volontiers jusqu’en 1951, l’esclavage, la torture et autres joyeusetés.  Mais bon, mes chicanes sont sans objet puisque l’affiche en question a été retirée de la circulation par Amnesty Belgique « parce qu’elle choquait les croyants » .

Laissons donc les bouddhistes bouder, et rappelons à nos amis belges et croyants de toutes obédiences que le droit au blasphème est aussi un droit de l’homme.

Le bac russe, c’était mieux avant?

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baccalaureat france education
Chaque année, c’est la même rengaine. L’angoisse des bacheliers devient le sujet numéro un des conversations privées et publiques. Parents, familles, amis, politiques et journalistes y vont tous de leurs petits commentaires. Cette fois-ci, la SNCF complique encore un peu plus la vie des étudiants de terminale, et la nôtre en bonus, avec la grève des cheminots. On n’ose imaginer le tintamarre si, en plus, la session de rattrapage au bac n’existait pas.

C’était le cas en Russie jusqu’à un récent décret qui offre aux lycéens russes une seconde chance au bac national, nommé EGUE. Le but annoncé ? « Soulager les étudiants de la charge psychologique » que représente le stress d’un examen de fin de cycle qu’on ne peut passer qu’une fois, explique le ministre de l’éducation et des sciences, Andrei Fursenko. Une mesure d’intérêt général, en fait, que nous ne pouvons qu’approuver.

« Cette disposition n’est qu’un paravent, affirme Tatiana Kastouéva-Jean, responsable du Centre Russie-NEI de l’Institut Français des Relations Internationales,  qui cache un problème plus profond et plus sérieux: le choix d’un modèle éducatif pour la Russie ».

Apparemment, le modèle occidental ne convainc plus.

Avec le nouveau millénaire, le Kremlin avait souhaité moderniser ce secteur. L’esprit était alors à la coopération internationale.  Poutine choisit, à l’époque, de s’aligner sur le modèle éducatif de l’Ouest. L’ EGUE -examen unique et fédéral de fin d’études secondaires- a été créé en s’inspirant de notre baccalauréat, favorisant ainsi les équivalences. Son application uniforme sur tout le territoire et ses critères préétablis de correction devaient permettre de lutter contre la subjectivité des oraux, la corruption des jurys et les inégalités régionales.

Fini l’examen terminal de lycée où chaque école préparait ses épreuves, où la majorité des contrôles étaient continus, où les tests de fin d’année se passaient à l’oral, avec les professeurs de l’établissement, où les examens s’égrainaient sur plusieurs semaines pour favoriser une meilleure concentration.

Pourtant, en une dizaine d’années, depuis sa création, l’EGUE au style européen a eu le temps de décevoir. Tatiana Kastouéva-Jean explique le phénomène : « La société comme la communauté universitaire critiquent cet examen qui n’évalue pas les « vraies » connaissances ». Les QCM de style anglo-saxon  remplacent l’ancienne dissertation. Cela crée la confusion chez l’élève habitué à la réflexion approfondie et à la synthèse. Derrière ces accusations, c’est toute la logique de la formation à l’occidentale qui est visée. « Une seule chose compte aujourd’hui : la préparation aux tests, au détriment de la qualité de l’apprentissage. »

Pour d’autres, l’EGUE est un triste révélateur de la qualité de l’enseignement russe. Ainsi, d’après la Revue Internationale d’Education de Sèvres, les notes au test, très basses dans certaines régions, ont dû être remontées pour éviter des remous sociaux : 30 à 40 % des étudiants « n’avaient pas le niveau » requis par les nouveaux « standards ». Si l’instrument renvoie une mauvaise image, changez l’instrument.

L’EGUE n’a pas non plus permis de résorber la corruption. Avant l’examen, des classes privées s’organisent. Et souvent,  les enseignants de ces écoles intensives sont les futurs membres du jury …

La Russie, qui souhaite incarner un modèle alternatif au modèle occidental, ne peut ignorer ces jugements sévères. Du coup, aux oubliettes « l’esprit concours » venu de l’Ouest et on récupère les méthodes de l’époque, qui ont fait leurs preuves.

La marche arrière du gouvernement a déjà commencé avec le retour de l’examen oral, et la réforme va continuer. Car, c’est bien connu, c’est dans les vieux chaudrons qu’on forme les meilleurs élèves. Mais, faut-il le rappeler ? Sans sucre, la confiture ne prend pas.

Or, depuis la chute de l’URSS, les coupes budgétaires [1. Les dépenses publiques ont chuté de plus de 36 % entre 1991 et 1996  d’après le rapport du Sénat « La Russie contemporaine entre conservatisme et ouverture » publié le 22 mai 2014], les restrictions drastiques au profit du secteur militaire ces dernières années [2. La part des dépenses d’éducation, en atteignant 5,1% en 2011, est réduite significativement en 2014, jusqu’à 3,4% de toutes les dépenses du budget fédéral, tandis qu’en trois ans, les dépenses militaires auront augmenté de 13,9% à 18,8%, et de 11,3% à 14,2% pour la sécurité nationale et le maintien de l’ordre.Ria Novosti], les moyens et les salaires minables des enseignants ont plombé le niveau de l’éducation russe.

Le rétropédalage de Moscou dans le domaine de l’éducation s’inscrit dans un mouvement plus général. Celui du redressement d’un système face à un autre. D’un rideau de fer dans une toile de velours.

*Photo: LCHAM/SIPA.00686050_000013

Roms : Pas, ça, Fassin!

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Pour la gauche bourdieusienne, le « fait-divers fait diversion »… Sauf quand il permet d’illustrer des présupposés idéologiques et de tâter le pouls de la toujours vivante bête immonde. On en a eu un exemple flagrant hier soir au « Grand Journal » de Canal +, où le sociologue Eric Fassin était invité pour commenter le lynchage d’un jeune Rom à Pierrefitte-sur-Seine. L’auteur de Roms et riverains, une politique municipale de la race, a fait preuve d’un déni de réel tellement outrancier qu’il confinait au solipsisme.

Peu importe que le jeune ait été victime, selon la proc‘ en charge du dossier, de « représailles » suite à un cambriolage dans la cité voisine. Pour Eric Fassin, l’essentiel n’est pas de trouver les « coupables » – ce serait trop facile, trop vulgaire, trop beauf de droite – mais de pointer du doigt les « responsables » : traquer la « société », cette méchante dame qui fait que les gens agissent mal telle est la mission du sociologue. Pour Monsieur Fassin, on a lynché un Rom, non pas parce que l’Etat a abandonné ses responsabilités et laissé se créer des zones de non-droit où les gens commencent à se faire justice eux-mêmes, ni parce que l’espace Schengen a fait naître des bidonvilles en France, et pas non plus à cause d’une misère économique qui exacerbe la concurrence victimaire et les conflits communautaires. Non, c’est la faute au « discours », au « vocabulaire », en un mot la faute au « climat »  qui alimente la haine.

Qui est coupable ? Pour Eric Fassin, c’est Samia Ghali qui, à Marseille, a osé faire un lien entre l’installation de camps de Roms et la hausse des cambriolages. C’est Manuel Valls qui a eu l’outrecuidance de dire « Les Roms ont vocation à revenir chez eux ».

Rendons justice à Augustin Trapenard, préposé à la culture en cardigan, qui a eu la lucidité de voir  dans le livre du chercheur un « ouvrage militant », « ce qui n’enlève rien à la qualité de l’analyse » s’est-il empressé d’ajouter. Son grand mérite, selon lui, est de montrer que « le ras-le-bol des riverains en réalité, c’est une fiction instrumentalisée par les politiques et les médias ».

Comme Alain Badiou qui pense que les gens votent FN à cause du « racisme des intellectuels », Eric Fassin pense qu’on tabasse des Roms à cause des unes outrancières de Valeurs Actuelles.  Car c’est bien connu, les jeunes du 9-3 lisent tous Valeurs Actuelles et adorent Manuel Valls, et c’est sans doute le « vocabulaire » du premier et le « discours » du second qui les a poussés à ratonner un jeune de 16 ans.

En plus d’être complètement déconnecté du réel, ce discours de sociologues de gauche, est profondément méprisant à l’égard des classes populaires. Pour Fassin, Badiou et consorts, le peuple est tellement bête qu’il suit aveuglément et bêtement les suggestions nauséabondes d’une élite xénophobe. En somme, si les pauvres sont mal éduqués, c’est la faute aux garde-chiourmes. Dans un bouquet final, mélangeant orgie analogique et ton apocalyptique, Fassin a prévenu : « On a parlé de lynchage, c’est donc bien qu’il s’agit de race. Demain, on parlera de pogroms, parce qu’il y aura des pogroms ». Quant aux représentants des élites médiatico-politiques fascisantes, « ils ont et ils auront du sang sur les mains ». Ouf, elle bouge encore, la bête immonde sans laquelle Fassin et les autres n’auraient plus de raison de vivre …

Mondial : Au feu les drapeaux, place aux sponsors ?

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Dans une tribune publiée par lemonde.fr, on apprend qu’un Charles de Laubier a découvert le ballon rond de Colomb: yaka en finir avec le football national !

A défaut d’être très neuve, l’idée est vendue avec grand style: « Il faut donc bannir drapeaux, hymnes et équipes « nationales » des enceintes sportives pour éviter l’irréparable et, partant, ne plus voir l’Etat se retrouver en porte-à-faux avec les intérêts économiques du « sport business » qui ne sont plus les siens. Quitte à remplacer les signes extérieurs de patrie – laquelle n’a pas vocation à jouer les arbitres ni les faire-valoir – pour s’en tenir aux dénominations des clubs et formations sportifs, ou bien aux noms des sponsors comme cela se pratique dans la voile, les courses automobiles et d’autres disciplines sportives. »

Puisque certains se servent du prétexte national pour perpétrer des violences autour des questions ethniques ou religieuses, Charles de Laubier envisage une solution radicale : libéraliser le tout. Un raisonnement de Gribouille : le business abîme le football, donnons donc tout le pouvoir au business. On peut alors s’amuser à imaginer les affiches d’une Coupe du Monde débarrassée de l’infâme empreinte nationaliste. A quand une finale de mondiale opposant L’AS Nike au FC Rexona?

Perso, j’ai plutôt tendance à penser ce problème de drapeaux et d’hymne n’en est un que pour ceux qui voient le patriotisme comme un gros mot. Ou le sport comme un truc de ploucs.
Quelles qu’aient été les déceptions sportives ou extra-sportives provoquées depuis dix ans par les Bleus, il n’en demeure pas moins que l’attachement des Français à leur équipe est authentique. Parce que nos footballeurs – et nos sportifs en général – représentent la Nation. Ils sont un vrai morceau de son histoire contemporaine.

Mes Bleus, je les aime depuis l’enfance car ils sont montés sur le toit du Monde une glorieuse soirée de 1998, contribuant au rayonnement du pays. Ma génération aura aussi eu son Séville 82 avec l’issue dramatique de 2006, et ces gars-là étaient des perdants magnifiques. Et je dois vous avouer que dimanche dernier encore, je gueulais devant mon téléviseur (en sportif de canapé revendiqué) comme pour leur donner de la force. Notre vice-capitaine, Mamadou Sakho parlait d’ailleurs « de manque de respect » au sujet du problème de sono qui a empêché la Marseillaise de résonner avant le match face au Honduras. Et c’est aussi pour ça que Mamadou Sakho est un grand Français alors que Monsieur de Laubier est un petit marquis.

Quiconque aime le football partagera mon point de vue. A cette tribune du Monde, je réponds donc : vive la Marseillaise, vive Mamadou, vive le football, et vive la France !

Salauds de grévistes !

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sncf train greve

La grève des cheminots entre dans son septième jour. Contrairement à la proclamation un rien arrogante de Nicolas Sarkozy en son temps, cette grève, tout le monde s’en rend compte. Les cheminots en premier, d’ailleurs : ils sont devenus les grands détestés de ces derniers jours. Presqu’autant que les Roms. On n’en est pas encore au lynchage, mais on sent bien qu’il ne suffirait de pas grand chose. Surtout ceux de la CGT et de Sud qui ne lâchent rien.

Vous vous rendez compte, ils ont même fait peser des menaces sur le baccalauréat. Peu importe que l’immense majorité des lycéens passent le bac dans leurs propres lycées devenus centres d’examens, peu importe que ceux qui doivent effectivement prendre des TER en zone rurale n’ont plus de TER depuis longtemps puisque la SNCF et les régions suppriment au hachoir trains et lignes non rentables, peu importe que les rectorats aient aussitôt accordé des retards pour les candidats, il fallait marquer les imaginations : une poignée de syndicalistes rouges surmutualisés, archaïques et corporatistes non seulement pourrissent la vie des Français qui travaillent, eux, mais en plus comme tous les cryptocommunistes qui mangent des enfants au petit déjeuner, ils détestent la jeunesse qui, elle, cherche à passer des examens difficiles. Les mêmes chroniqueurs de la domination, qui vous rabâchaient ces dernières années que le bac, c’était plus ça, lui trouvent à nouveau une importance capitale depuis qu’il serait menacé par des voyous au ballast entre les dents. La palme du mépris de classe, espérons-le inconscient, en la matière revient incontestablement à Ivan Levaï, qui demande dans sa  revue de presse hebdomadaire sur France Inter à propos du dirigeant de la CGT: « M. Lepaon n’a-t-il pas d’enfant qui passe son bac de philo ce lundi ? ».   Oui, on ne voit pas bien comment un enfant de cégétiste borné pourrait arriver en terminale…

Mais Ivan Levaï n’est qu’un exemple parmi d’autres. Je dois prendre le train, très régulièrement depuis au moins trente ans et depuis au moins trente ans, à chaque grève, je vois une pensée unique essentiellement politico-journalistique d’ailleurs, se mettre en pilotage automatique. Je précise cette particularité biographique pour éviter les sempiternels procès en méconnaissance du réel : pour être précis, j’ai utilisé la semaine dernière quatre  fois le TGV entre Paris et Lille et deux fois celui entre Paris et Arras. J’ai dû faire avec, j’ai dû attendre, j’ai dû monter dans des rames bondées. Mais il y a toujours quelque chose qui m’étonne, c’est que je ne passe jamais à la télé lors de ces micro trottoirs qui sont au journalisme ce qu’un roman Harlequin est à la littérature : totalement fabriqués, totalement creux, totalement artificiels. Parce que je ne dois pas être le seul, même gêné par cette grève qui déclarerait au micro : « Non, ça ne m’enchante pas mais en même temps cette réforme va achever de dégrader le service public du chemin de fer qui n’est déjà pas brillant, tout ça pour ouvrir à la privatisation voulue par Bruxelles. Oui, j’ai décalé des rendez-vous mais en même temps, ceux qui m’énervent le plus, là, ce ne sont pas les cheminots, c’est le gouvernement. Après tout, il y avait un préavis déposé depuis longtemps qui ne demandait comme préalable que l’ouverture d’une discussion. »

Mais non, je n’entends jamais ça depuis trente ans, à la télé ou la radio. Au contraire ce sont toujours des énervées et des énervés qui expliquent qu’ils sont « pris en otage », « qu’il y en a marre », etc… À la longue, on finit par avoir cette impression que ce sont des figurants que les médias ressortent à chaque fois. Toujours les mêmes  à chaque grève, aussi loin que remonte ma mémoire d’usager et de téléspectateur. Je les ai déjà vus jouer en en 95 par exemple, contre le plan Juppé. On dirait que des responsables de casting, comme pour un film, leur téléphonent le matin. « Tenez, j’ai un rôle pour vous. Oui, oui, c’est pour la grève à la SNCF. Alors vous, vous ferez la grand-mère épuisée, vous vous ferez la mère de famille sympa mais qui commence à fatiguer, vous, vous ferez le type raisonnable qui comprend les grévistes mais qui trouvent qu’il faudrait d’autres moyens que la grève et vous vous ferez le jeune avec un casque audio sur la tête qui a trop peur de rater ses cours à cause de la CGT. » Des genres d’intermittents du spectacle si vous voulez. En beaucoup moins sympathiques…

Ce que l’on voit aussi revenir en force, c’est le mot « usager ». En temps normal, « usager », c’est d’un kitsch achevé. Ça sent la France des années soixante. Quand on est moderne, on est plus « usager », on est « client ». Mais en temps de grève, l’usager revient en force. On se souvient soudain, du côté du pouvoir, que le train, c’est d’abord un service public et pas seulement une entreprise qui doit faire le maximum de bénéfices pour « mieux s’ouvrir à la concurrence » en pressurant les salaires, en n’exploitant que les lignes rentables, en demandant à de moins en moins d’agents de transporter de plus en plus de monde.

J’espère aussi que la droite, mais par son silence relatif sur la question, j’en déduis qu’elle est implicitement satisfaite, sera reconnaissante à ce président et à ce gouvernement de se comporter exactement comme elle quand il s’agit de discréditer un mouvement social en transformant le gréviste en salaud. On aura ainsi vu Hollande « hausser le ton », ce qui lui arrive rarement, il faut le reconnaître contre le Medef. On l’aura même vu faire du Thorez tronqué avec son « Il faut savoir cesser une grève » en oubliant la seconde partie de la phrase évidemment « lorsque les revendications ont été satisfaites ».

Et, pour finir, puisqu’on parle de grand leader ouvrier, je suis étonnée de n’avoir pas encore entendu Marine Le Pen, à la tête du premier parti ouvrier de France, apporter son soutien inconditionnel à la grève. Il y a pourtant pas mal de ses électeurs dans les syndicalistes, si on en juge par les chiffres des dernières enquêtes (autour de 25% à la CGT et à SUD).

Mais cela doit-être juste un oubli de sa part.

*Photo: Claude Paris/AP/SIPA. AP21581080_000004

« Technikart », Boutin et moi

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christine boutin telephone

Tout a commencé par une vacherie pour Christine Boutin. Et juste en dessous, ma signature. Comme si j’avais pu écrire quoi que ce soit sur cette brave dame, qui récoltait au mieux 0,5% des voix aux élections. En ce tout début avril 2013, je venais d’ouvrir, pour me relire, le nouveau numéro du magazine auquel je collaborais depuis plus de dix ans. Mais ces mots n’étaient pas de moi. J’avais écrit, à propos des « indignés » professionnels du Web, quelques lignes sur Daniel Schneidermann : « Vieux sage de l’indignation sur images, son émission et ses billets pour Rue89 peuvent parfois être pénibles, mais jamais autant qu’une minute du « Petit Journal ». » Or la phrase imprimée que j’avais sous les yeux se terminait par : « jamais autant qu’un tweet de Christine Boutin ». Pourquoi ?

Quelques jours plus tôt, le rédacteur en chef de Technikart, où je traînais encore dans l’espoir d’y récupérer le chèque de pige qu’on me devait depuis des mois, m’avait pris à partie :

« Toi, Pascal, tu es plutôt contre le « mariage pour tous », non ?

– Archi contre, oui !

– Pourquoi ? Qu’est-ce qui te dérange ?

– Parce que je ne vois pas au nom de quoi la loi devrait autoriser qu’on prive volontairement un enfant de la possibilité d’avoir un père ou une mère. »

Le dialogue s’était poursuivi, mon interlocuteur devenant par moments très agressif envers ceux qui, comme moi, jugeaient le projet de loi Taubira stupide et dangereux. J’étais resté courtois, sans rien lâcher de mes positions déjà bien claires sur le sujet. Depuis, j’avais constaté que l’imprimante du bureau servait à imprimer les pancartes des manifs pro « mariage pour tous ». Et je me désolais que Technikart rejoigne ainsi la cohorte des médias soutenant le gouvernement et ce projet incontestablement progressiste. Incontestablement, au sens propre. Dans le genre « contre-pouvoir », on avait connu mieux. D’autant que j’avais toujours défendu ce journal auprès de mes amis en les assurant qu’il s’agissait de « la rédaction la plus libre de Paris ».[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, dans la presse comme ailleurs, les humiliations sont inévitables. Comme tout le monde, j’avais eu sur d’autres sujets quelques mémorables passes d’armes avec mon estimé rédacteur en chef. Mais cette fois, c’était la goutte d’eau. Me faire signer une énième blague méchante sur la femme la plus insultée de France, alors que je n’en avais jamais rien eu à secouer, c’était une manière de jouer avec mes nerfs. Et ce, en me réduisant de force au rang de porte-plume d’une idéologie dominante qui n’était pas la mienne. J’étais furieux. Quand j’ai coincé le chef pour lui demander les yeux dans les yeux quelle mouche l’avait piqué, il m’a répondu : « Je trouvais juste ça plus drôle comme ça. »

À la fin du mois, le 24 mars, je défilais avec des centaines de milliers de mes concitoyens entre l’Arche de La Défense et l’Arc de triomphe, pour signifier mon opposition au projet de loi Taubira. Cette troisième manifestation en à peine plus de trois mois était historique : les organisateurs revendiquaient 1,4 million de manifestants. Mais trois jours plus tard, fait rarissime, la préfecture de police de Paris publiait un communiqué les mettant directement en cause et estimant à seulement 300 000 le nombre de manifestants. On se payait la tête du monde, et les médias relayaient cette intox à peine croyable.

Sur suggestion de mon frère, qui avait manifesté avec moi, je décide de prendre à la lettre le communiqué du préfet. Celui-ci affirme en effet  tenir « à disposition des journalistes intéressés » « l’intégralité des enregistrements » vidéo du rassemblement. Au terme d’un échange téléphonique que je prends soin d’enregistrer, le verdict tombe : le préfet a menti comme un arracheur de dents. On ne me donnera rien, ni photos ni vidéos : circulez, il n’y a rien à voir !

Fier de mon scoop – du genre de ceux que Mediapart aurait monté en épingle en exigeant immédiatement la démission du préfet, et celle du ministre de l’Intérieur – je me mets en quête d’un média susceptible de le publier. N’obtenant aucune réponse positive de la part du Figaro, de RTL, de BFMTV et de l’AFP, la solution m’apparaît soudain : après tout, Technikart ne me paiera sans doute jamais les quelques centaines d’euros qu’il me doit. Et depuis quelques semaines, je dispose d’un blog sur le site web du journal. Quelques heures plus tard, mon article est rédigé et publié, assorti d’un lien vers l’enregistrement sonore de ma conversation avec le service communication de la préfecture.

Le rédacteur en chef ne tarde pas à réagir. Le soir même, par texto : « Tu nous ramènes tous les vieux fachos avec ton article. Rien à battre de ces fonds de cuve. » Visiblement, les flots de commentaires dithyrambiques qui fleurissent sous mon article ne le réjouissent pas autant que moi. Je lui réponds que « c’est de l’info » et que ce n’est pas lui qui signe l’article. En ajoutant : « En revanche, tu aurais pu signer ta blague sur Boutin. » Il fait l’innocent : « Ma blague sur Boutin ? » Je lui rappelle alors sa « correction » arbitraire et hors-sujet de mon dernier article. Sa réponse a le mérite de la clarté : « Je ne vois plus du tout ce que tu fais chez Technikart. Ça m’attriste. Et je préfère que t’ailles livrer ta bataille ailleurs, pour tout te dire. »

Même si j’ai horreur du conflit, je me marre en lui répondant : « Remettons les choses dans l’ordre : je préfère que tu livres ta bataille autrement qu’avec ma signature. Maintenant, si tu veux me dégager pour délit d’opinion, c’est pathétique mais OK. » Il s’embourbe : « Délit d’opinion ? Non, aie les opinions que tu veux, mais ta nouvelle radicalité de droite ne convient pas à la ligne que je veux dans Technikart » (sic). Et donc, « pas la peine de faire le martyr bâillonné ». Radicalité de droite ? L’expression sonne comme un titre du Nouvel Obs. Et venant d’un homme dont la légende veut qu’il porte un tatouage de fleur de lys à l’épaule, stigmate d’une jeunesse très droitière dans sa province d’origine, elle m’effleure à peine.

Entre-temps, j’ai envoyé le lien vers mon article à Frigide Barjot, via Facebook. Quelques jours plus tard, elle me répond : « Il faut que tu rencontres ma copine Ludo. » C’est dans un café du 15e arrondissement que je fais la connaissance de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif Pour Tous. Elle m’embauche instantanément comme rédacteur en chef du site de l’organisation et responsable de la communication « tous médias ». L’expérience est brève : dès le divorce consommé entre elle et Barjot, je me retrouve sur le carreau, privé du jour au lendemain d’adresse email et d’accès au réseau. Enfin, une fois la loi votée, je revois le rédacteur en chef de Technikart, qui me gratifie simplement de ces mots : « On vous a bien niqués ! » Tout ça pour ça ?[/access]

*Photo: BEBERT BRUNO/SIPA.00642449_000018

La gauche aurait besoin d’une bonne droite

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manuel valls socialiste

Rien n’y fait.

Un jeune Rom se trouve dans le coma après avoir été lynché, roué de coups par une douzaine de personnes qui le soupçonnaient d’avoir cambriolé l’appartement d’une habitante de Pierrefitte-sur-Seine dans le 93.

Le Premier ministre, comme son Président, a évidemment condamné cet acte odieux et il a raison.

Mais il a tort de s’arrêter là et de ne pas faire un examen d’intelligence et de conscience qui lui imposerait d’incriminer, derrière la détresse sociale et le racisme ambiant, le désarmement de l’Etat dans sa mission de sécurité et de protection.

À cause d’une philosophie pénale inversement proportionnelle à l’inquiétude légitime de la société. Avec, pour conséquence gravissime, des comportements qui se laissent aller au pire parce que la confiance en l’autorité et l’efficacité publiques fait de plus en plus défaut.

Le hasard de l’actualité conduit, dans un quotidien que j’apprécie, au rapprochement de cette violence collective à cause d’un soupçon de cambriolage avec le désir du Sénat de « gauchir » la réforme pénale en supprimant par exemple les peines de prison pour les atteintes aux biens (Le Figaro).

Rien ne m’étonnera jamais de la part du sénateur Michel, rapporteur du texte, mais tout de même une telle inadaptation à la réalité quotidienne de l’insécurité, un tel mépris, au fond, pour nos concitoyens – les plus modestes, paradoxalement, étant les plus touchés car leur sûreté est leur bien principal – qui supportent vols, cambriolages, agressions et transgressions de toutes sortes, sont scandaleux.

Les victimes, elles, n’ont pas le loisir de théoriser en se consolant parce qu’elles n’auraient été offensées que dans leur qualité de détentrices ou de propriétaires : elles ont la faiblesse de tenir à leurs biens, moins qu’à leur vie certes, mais pas au point d’éprouver de l’indulgence pour les spoliateurs, les voleurs à l’arraché ou autres spécialistes de l’appropriation frauduleuse, brutale ou parfois sanglante.

Qu’une telle idée ait pu germer dans la tête d’un socialiste montre à quel point le socialisme est désaccordé d’une France qui n’a plus l’ombre d’une illusion sur ce plan. Et qui combat toute seule, et à force dangereusement pour elle, et pour les malfaiteurs quelquefois.

En contrepoint conceptuel mais cependant révélateur, je souhaiterais attirer l’attention sur un entretien accordé par Jean-Marie Delarue pour une sorte de bilan de son activité comme Contrôleur général des lieux de privation de liberté (Le Parisien).

Il va être remplacé probablement par Adeline Hazan et puis-je dire que je crains beaucoup avec cette promotion partisane, compensation d’un échec aux élections municipales. L’idéologie de cette femme, dans un tel poste, va pouvoir se donner libre cours !

Jean-Marie Delarue est une personnalité intelligente, estimable, sensible, indulgente pour tous ses collaborateurs et en définitive assez satisfaite de son action puisqu’elle affirme « avoir réussi à obtenir des changements en prison ».

Ce qui m’a fait sursauter est un bout de phrase. Il compare les criminels comme Tony Meilhon qui ne seraient pas comme nous – il y en aurait à peu près 2000 selon lui en prison – et tous les autres – 66 000 – seraient « des gens comme vous et moi ».

Je ne comprends pas ce type d’assertion. Sur le plan de l’essence humaine, les criminels et les autres appartiennent à notre monde et l’humanité, dans sa fraternité abstraite et de principe, ne les distingue pas.

Mais, pour le concret, les 66 OOO condamnés qu’évoque Jean-Marie Delarue ne sont pas « des gens comme nous ». Ou alors seulement si on ajoute cette précision capitale : des gens qui ont commis des infractions et qui ont été sanctionnés à cause d’elles.

C’est de la démagogie que d’oublier, dans l’appréciation qu’on porte sur les lieux d’enfermement, cette nuance fondamentale. Ils ne sont pas comme nous puisque, jusqu’à nouvel ordre, nous n’avons perpétré ni crimes ni délits. J’entends bien que personne ne peut se dire à l’abri de telles dérives mais on peut raisonnablement supputer que par exemple un Jean-Marie Delarue ne s’y abandonnera jamais.

Ce n’est pas rien que de feindre d’abolir par une générosité mal placée cette frontière radicale qui sépare le mal parfois seulement fortuit du bien. C’est persuader les détenus, les transgresseurs qu’au fond, ils n’ont pas de comptes à rendre et que la prison est une punition injustifiée. Bien sûr, c’est la société qui est coupable !

Avec un tel propos, le ver est dans la justice et le poison dans l’équité. La rigueur s’affaiblit d’elle-même. Et la gauche se cultive et se félicite.

Cette gauche aurait vraiment besoin d’une bonne droite !

*Photo: LCHAM/SIPA.00685945_000003

Le Hezbollah vit bel et bien du narcotrafic

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hezbollah drogue trafic daher

Aurélie Daher, auteur du Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014), rejette d’une pichenette, dans l’entretien qu’elle a accordé à Daoud Boughezala, les informations que j’apporte dans Hezbollah, dernier acte (Plein Jour, 2014) concernant l’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne. « Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste… », dit-elle sans que l’on sache de quel article il s’agit.

À l’évidence, Mlle Daher n’a pas cru utile de lire, ni même feuilleter, mon livre. Si c’était le cas, comment pourrait-elle affirmer que je m’inspire, sur la question du financement du Hezbollah, d’un unique article de presse américain, inexistant au demeurant ? L’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne et la contrefaçon est étayée par de multiples rapports et déclarations officiels – de la Drug Enforcement Administration (l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue), du directeur général d’Interpol, de diverses commissions d’enquête du Sénat américain, de plusieurs think tanks spécialisés, sans oublier les articles de presse qui, entre 2000 et 2012, ont repris les communiqués des services de police équatoriens ou argentins annonçant l’arrestation de trafiquants liés au Hezbollah… Des citoyens allemands sont morts parce que leur voiture était équipée de freins de contrefaçon aimablement distribués par des officines liées au Hezbollah. Des informations éparses, qui toutes aboutissent aux mêmes conclusions, s’étalent sur la place publique depuis une quinzaine d’années. Il suffisait de les rassembler, ce que j’ai fait. J’ai même volontairement comprimé ce chapitre, qui aurait pu constituer un livre à lui seul. Si ces informations sont fausses, que Mlle Daher le démontre.

La naïveté de cette jeune universitaire qui croit qu’il suffit d’interroger les militants d’une organisation totalitaire pour obtenir la vérité a quelque chose de confondant. Il est sidérant qu’elle explique sans rire que le Hezbollah n’est pas un État dans l’État libanais, malgré un système de sécurité sociale (santé, retraite, aide sociale) qui soutient la totalité de la population chiite du Liban, un armement vraisemblablement supérieur à celui de l’armée officielle, un réseau téléphonique propre, un empire médiatique et internet tentaculaire (autant de réalités que j’analyse précisément dans mon livre). Il est comique qu’elle ose dire qu’en 2006 « 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens » simplement parce qu’ils étaient « mieux entraînés », alors que les experts américains et européens savent tous que le Hezbollah n’est pas une milice régionale, mais une armée qui aujourd’hui donne la plénitude de sa mesure en Syrie et qui rivalise, précisément, avec la plus puissante armée du Moyen-Orient, celle d’Israël.

Aurélie Daher n’a, manifestement, pas eu d’autre sources que celles que le service de communication du Hezbollah lui a fournies. Parions même qu’à chacun de ses entretiens, elle était supervisée par un séide du mouvement. Elle reproduit donc une version officielle, et il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’elle se faisait baratiner par le Hezbollah. À la belle époque stalinienne, on appelait les personnes comme elle des « idiots  utiles ». Ceux qui mentent en toute bonne foi parce que leur foi les aveugle.

Quelle est la foi d’Aurélie Daher ? Pourquoi une telle servilité ? Deux questions qui jettent un éclairage inquiétant sur la qualité des recherches universitaires menées en France à propos du Moyen-Orient. Penser que cette « experte » pourrait être un jour mandée au Quai d’Orsay pour éclairer nos diplomates sur les menées d’un mouvement impliqué dans l’assassinat d’un ambassadeur de France et de Rafic Hariri a quelque chose d’angoissant.

*Photo : Hussein Malla/AP/SIPA. AP21572885_000001. 

Syrie, Irak, Liban : La fin de Sykes-Picot?

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liban irak syrie sykes picot

liban irak syrie sykes picot

On connaissait déjà les conflits israélo-arabes, l’échec du panarabisme, les printemps arabes. Dans ce nouvel épisode, deux États, l’Irak depuis 2003, la Syrie depuis 2011, sont carrément entré en état de déliquescence accélérée. La géographie politique du Moyen-Orient, façonnée par la colonisation franco-britannique, semble sur le point de s’effondrer. Kurdes et Arabes, sunnites et chiites s’opposent. Le Liban, déjà fragile,on le sait, pourrait être la prochaine victime.

Les récentes fulgurances de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), opérant tant en Irak qu’en Syrie, l’exacerbation des tensions confessionnelles au Liban suite à l’intervention du Hezbollah en Syrie, permettent au moins de savoir que ces différents conflits fusionnent en une seule zone opérationnelle de combats.

Les frontières vont-elles être redessinées ? En d’autres termes, assiste-t-on à la « fin de Sykes-Picot » (selon l’expression consacrée par les commentateurs), ces accords (1916) qui ont ébauché des frontières ne se superposant nullement aux frontières ethniques et confessionnelles ?

Pour F. Gregory Gause III, la réponse est claire : non. Mais on pourrait voir la transformation de la Syrie et de l’Irak en ce que Robert Jackson appelle des « quasi-États », c’est-à-dire des États dont la souveraineté est internationalement reconnue mais qui n’exercent pas ses attributs de base, c’est-à-dire contrôle effectif du territoire et des frontières et monopole de la violence légitime, selon la formule de Max Weber.

Il faut en effet noter que le Liban, en guerre civile ouverte de 1975 à 1990, ne s’est pas divisé en autant d’États qu’il compte de communautés.  Le gouvernement régional Kurde en Irak dispose depuis 1991 de tous les attributs de la souveraineté (ses propres forces armées, le droit de nouer des relations internationales, etc.), soutenu en cela par les Etats-Unis et l’ONU, mais n’a jamais proclamé son indépendance. Les outsiders, qui ont dessiné cette région, n’ont aujourd’hui aucun intérêt à la voir changer, du moins formellement.

On peut néanmoins retourner cette logique comme le fait Ariel I. Ahram, pour qui un « quasi-État » peut tout autant désigner une entité politique contrôlant de facto un territoire et des frontières mais qui n’est pas reconnu de jure par la « communauté internationale ». C’est le cas du Somaliland, par exemple. Il en sera peut-être de même, demain, pour les territoires occupés par l’EIIL et le Kurdistan syrien.

L’EIIL contrôle aujourd’hui une zone qui fait fie des frontières, partant de Racca en Syrie jusqu’à Falloujah en Irak, à 70km de Bagdad, en passant par Deir ez-Zor et Mossoul. Il se décrit lui-même comme un État islamique, et non pas une simple organisation ou une armée, et progresse désormais en fonction de ses propres intérêts indépendamment des puissances étrangères. À cette fin, il n’hésite pas à s’allier aux tribus locales pour s’enraciner dans la région. De manière plus surprenante, il génère ses propres taxes, prélevant l’impôt sur des activités commerciales, sur les télécommunications à Mossoul, ou en imposant la jiziya (tribut payé par les non-musulmans) aux chrétiens de Raqqa. Il utilise même canaux et barrages comme une arme contre les zones qu’il ne contrôle pas. Enfin, EIIL est non seulement riche des rançons et des pillages, mais aussi des revenus du pétrole de Mossoul et des 425 millions de dollars qu’il y a trouvé dans la banque centrale de la ville.

Le Parti de l’union démocratie kurde en Syrie, affilié au PKK, a proclamé l’autonomie de la zone de peuplement kurde et agit lui-aussi comme un État. Il subventionne le carburant, les agriculteurset tend à monopoliser la violence légitime, contre les incursions des milices islamistes. En Irak, les Kurdes ont profité de l’incursion de EIIL pour prendre Kirkouk qu’ils revendiquent depuis longtemps comme capitale régionale. Il y a peu à parier qu’ils s’y installeront définitivement.

Même si les outsiders interviennent plus directement dans cette affaire (et ils interviendront probablement, car on imagine mal comment l’Iran, entre autres, pourrait tolérer la constitution d’un califat sunnite si hostile au chiisme que même Al-Qaida l’a répudié), il semble peu probable qu’ils puissent mettre fin à cette dynamique de redéfinition. Le système, tel qu’il est organisé, implose. La seule solution serait de faire de l’Irak, de la Syrie et du Liban des États qu’ils n’ont jamais été, c’est-à-dire capables de fournir des services publics de qualité, d’assurer la sécurité, une justice équitable, de soutenir une économie créatrice d’emplois, etc. C’est bien sûr une perspective tout à fait illusoire.

Y a-t-il eu une occasion manquée ? Ces États auraient-ils pu répondre à ces critères ? Rien n’est moins sûr. Comme Henry Laurens le rappelle, dès l’après Première Guerre, les élites locales furent dépossédées de leur destin. Les États issus de la conférence de San Remo (1920), entérinant le partage franco-britannique, ne purent jamais se prévaloir d’une légitimité complète. Le nationalisme arabe proposa comme remède, sans succès, la constitution d’un État unitaire arabe. Devant l’échec, seuls des régimes autocratiques appuyés sur une minorité favorisée par les colonisateurs, les alaouites en Syrie, les sunnites en Irak, purent faire durer le découpage territorial. En résultat un ressentiment durable, un antagonisme ethnico-religieux prêt à exploser au premier signe de faiblesse. Ce sera la majorité chiite d’Al-Maliki en Irak,retranchant systématiquement les sunnites en dehors du gouvernement (provoquant, au passage, une guerre civile chiite/sunnite en 2006-2007, épurant Bagdad de ses sunnites). Conséquence directe d’une marginalisation historique des chiites dans le sud pauvre et agricole lors des années de domination sunnite sous la monarchie Hachémite puis sous Saddam. Situation idéale au développement d’un radicalisme sunnite, qui a conquis si facilement le nord de l’Irak avec EIIL.

Le presque siècle de relative stabilité des frontières a probablement marqué la géographie mentale des habitants de la région. Mais l’accélération de l’Histoire pourrait révéler ce qui travaille intérieurement les habitants de la région face à la décrépitude des leurs États. La conséquence la plus durable pourrait être la suppression de l’idée de Liban, de Syrie et d’Irak comme États et identités nationales. Les insiders travaillent aujourd’hui à la définition d’un système cohérent pour remplacer Sykes-Picot. Reste à savoir si ce système saura intégrer la diversité ethnico-religieuse des États actuels, ou s’il faudra passer par la formation d’États-nations culturellement homogènes. La tendance mondiale actuelle paraît privilégier la deuxième voie (Ukraine, Mali, Nigéria, séparatismes catalans et écossais, etc.).  Il faudra alors oublier, dans l’immédiat, tout rêve de réunir l’Oumma ou les Arabes en une seule nation.

*Photo : wikicommons.

My president is rich

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argent president conseiller

argent president conseiller

On prête chez nous peu d’intérêt aux élections dans les pays d’Europe centrale et orientale, sauf quand elles donnent matière à se faire peur à bon compte, comme dans la Hongrie de Viktor Orban et du parti néo-nazi Jobbik. Depuis que les héros de la dissidence anticommuniste, comme Lech Walesa ou Vaclav Havel, ont quitté le pouvoir, ces pays sont sortis de nos écrans-radars . Ils mènent leur petite popote démocratique dans leur coin, et leurs dirigeants se succèdent sans avoir eu le temps de laisser une empreinte hors de leur terroir d’origine. Les anciens communistes se sont très souvent métamorphosés en sociaux-démocrates affairistes, et les conservateurs tentent, avec plus ou moins de succès, de mobiliser les passions nationalistes de populations avant tout préoccupées de réussite individuelle et de bonheur familial.

Résultat : on s’est lassé de ce jeu démocratique auquel on avait aspiré avec tant de force dans les jours exaltants de novembre 1989. Gauche, droite, centre… quelle importance ? En un quart de siècle, les peuples de la nouvelle Europe ont pu observer l’inanité de ces catégories de la science politique classique auxquelles les  vieilles démocraties occidentales s’accrochent encore désespérément. Pratiquant l’alternance en accéléré, Tchèques, Slovaques, Polonais et autres Slovènes ont pu constater que la corruption, l’incompétence, la médiocrité des dirigeants étaient également distribuées sur tout l’échiquier politique. Et ils en ont tiré les conséquences : une abstention qui augmente de scrutin en scrutin, et l’ascension fulgurante de personnalités issues du monde des affaires, ayant bâti leur fortune et leur notoriété sur le terreau de la décomposition du système communiste.[access capability= »lire_inedits »]

Andrej Babis, fils de haut fonctionnaire économique de l’ancien régime tchécoslovaque, est devenu milliardaire en privatisant, à son profit, la plus grande partie du complexe industriel agro-chimique de son pays. Avec un sens aiguisé du paradoxe, il se lance en 2013 en politique en créant un parti sous le sigle ANO, acronyme tchèque pour « Association des citoyens mécontents », qui devient, dès sa première participation aux élections législatives d’octobre 2013, la deuxième formation du pays avec près de 20% des voix, talonnant le Parti social-démocrate. Il est aujourd’hui l’homme fort du gouvernement, vice-premier ministre en charge de l’économie. Sa volonté de gérer le pays comme une entreprise semble très bien convenir à des Tchèques échaudés par les frasques idéologiques de leur ancien président Vaclav Klaus, émule de Margaret Thatcher et anti-européen rabique. De plus, ils le pensent imperméable à la corruption qui gangrène la classe politique et l’administration tchèques : trop riche pour être tenté par les misérables prébendes empochées par ses prédécesseurs à l’occasion de marchés publics faisandés.

Quand Prague tousse, Bratislava s’enrhume : pour ne pas être en reste avec leurs cousins tchèques envers lesquels ils souffrent toujours d’un complexe d’infériorité, les Slovaques, à la surprise des chancelleries occidentales toujours en retard d’un train, se sont dotés récemment d’un nouveau président de la République, Andrej Kiska, lui aussi issu du monde des bonnes affaires. En dix ans, de 1996 à 2006, grâce aux énormes profits réalisés dans le crédit à la consommation à des ménages avides de biens dont ils avaient été privés au temps du communisme, il a fait son entrée dans la catégorie des multimillionnaires en dollars. Retiré des affaires fortune faite, il endosse le costume de philanthrope à la tête de sa fondation Dobry Anjel (« Le Bon Ange »), qui prend sous son aile les laissés-pour-compte de l’économie de marché. Il se définit comme « centriste sans étiquette », ce qui le dispense de fournir à ses électeurs la moindre aspérité idéologique à laquelle ils pourraient se raccrocher, pour y adhérer ou la contester…

On ne s’en étonnera pas, les espoirs de ceux qui rêvent, à Kiev, de voir l’Ukraine échapper à la mainmise de Poutine se tournent aujourd’hui vers un tycoon local : Petro Porochenko, qui a fait fortune dans le chocolat et la confiserie, est devenu en un éclair le favori de l’élection présidentielle du 25 mai. Pour les Ukrainiens, son argent, au moins, ne sent pas le gaz, corrupteur universel de tous les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.

On aurait tort de se gausser, chez nous, de ces peuples confiant leur destin à des hommes dont l’énergie s’était jusque-là employée  à construire, en une demi-génération, des fortunes personnelles considérables. Nous vivons dans l’illusion que, dans nos démocraties, les hommes de valeur et de talent sont confrontés à un choix qui les engage pour la vie : faire fortune ou briguer les plus hautes fonctions de la République. L’ascétisme (relatif) exigé par la carrière politique trouverait alors sa compensation dans la jouissance procurée par l’exercice du pouvoir, et l’espoir de voir son nom perpétué honoré sur les plaques de rue et au fronton des écoles. Il semble que nombre d’hommes politiques de premier plan ne voient plus les choses de cette façon. Le modèle de Cincinnatus retournant cultiver son modeste champ après avoir sauvé la patrie romaine n’a pas survécu à la déconfiture des humanités classiques dans nos écoles. Accéder au sommet de l’État, ce qui demande des années d’efforts et de sacrifices, mérite bien qu’une fois expiré le CDD accordé par les électeurs, on puisse utiliser les compétences – et plus encore les relations – acquises dans les fonctions occupées pour rester dans la course des riches et puissants. Ce n’est pas avec une retraite cumulée de 10 000 ou 20 000 euros mensuels qu’un politicien de haut rang peut continuer de jouer dans la cour de la jet-set mondiale. Tony Blair et Gerhard Schröder ont donné le signal : ils ne se contentent pas, comme Bill Clinton, de toucher les dividendes de leur carrière passée en donnant des conférences à 200 000 dollars le cachet.

Les entreprises de conseil qu’ils ont fondées dès leur départ du pouvoir engrangent des bénéfices annuels impressionnants : 20 millions de livres en 2013 pour l’ancien premier ministre britannique, à peu près autant pour l’ancien chancelier passé sans transition au service de Gazprom après sa défaite, en 2005, face à Angela Merkel. L’icône des Verts allemands, Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, met aujourd’hui tous ses talents rhétoriques et relationnels au service de Siemens, BMW, et du géant allemand de l’énergie RWE, entreprises dont la fibre écolo est bien connue, pour un bénéfice annuel de 2 millions d’euros de sa société de conseil berlinoise JF&C. En France, en toute discrétion (nos journalistes d’investigation patentés semblent peu intéressés par le sujet[1. À la notable exception d’une enquête fouillée sur Dominique de Villepin d’Ariane Chemin et Emeline Cazi parue en janvier 2013 dans Le Monde .], Dominique de Villepin, Hubert Védrine, Bernard Kouchner semblent tirer relativement bien leur épingle du jeu de la bonne paye mondialisée. Nicolas Sarkozy, qui avait naïvement confié son projet de «  se goinfrer » dans ce genre de job, au cas où le sort des urnes lui serait défavorable en 2012, a pour l’instant différé cette noble perspective pour ne pas obérer un éventuel retour dans l’arène politique. Quant à Dominique Strauss-Kahn, les circonstances ont fait qu’il a sauté la case Élysée pour se rendre directement à la case Picsou : le fonds d’investissement qu’il a monté avec sa fille ambitionne de lever au moins 2 milliards de dollars, en s’appuyant sur le réseau relationnel mondial tissé lors de son séjour au FMI.

C’est alors qu’on est assailli par un doute : l’action de nos plus hauts dirigeants ne serait-elle pas surdéterminée par les bénéfices escomptés dans leur vie d’après le pouvoir ? Pour être rentable, l’activité de « conseil » (en fait de lobbyiste de luxe) de nos elder statesmen doit s’appuyer sur des pays dont les dirigeants ne sont pas soumis à l’aléa du suffrage universel. Le Kazakhstan, les monarchies du Golfe, les « démocraties autoritaires » d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine  constituent de ce point de vue un fond de clientèle très intéressant. Les dirigeants des « vraies » démocraties peuvent être tentés de ménager les autocrates pour préserver l’avenir. Il ne s’agit pas là de procès d’intention, mais de la prise en compte réaliste de la nature humaine à la lumière d’exemples avérés et récents…

Faut-il alors introduire dans notre code pénal un délit de corruption par anticipation ? Établir pour les anciens dirigeants politiques, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires français, de strictes limites au « pantouflage » dans des entreprises sur lesquelles ils ont exercé une tutelle au nom de l’État ? Aujourd’hui, les démocraties ne se distinguent des dictatures que par le tabou de l’enrichissement personnel de leurs dirigeants pendant l’exercice du pouvoir. La vertu est plus facile à supporter lorsqu’elle est à durée déterminée.[/access]

*Photo: Soleil

Rions avec Amnesty International. Si, si…

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karl deux

Tout arrive à qui sait attendre : ami lecteur, pince-toi, aujourd’hui je vais dire du bien d’Amnesty International.

Rassurez-vous, je ne me suis pas converti au droidelomisme bêlant. Les droits de l’homme, j’ai rien contre, mais pour dire les choses simplement, j’y croirais le jour où la France rompra ses relations diplomatiques avec les esclavagistes qataris et saoudiens ou quand nos paras sauteront sur les Philippines ou Madagascar pour abolir, par la force, le travail des petits nenfants. D’ici là, je rigole. Et ça tombe bien, rigoler je n’aime que ça.

Or c’est justement via ce point faible que la section belge d’Amnesty m’a pris par surprise. Sa campagne contre la torture est tout simplement épatante. Une bonne image valant mieux qu’un long discours (même si c’est moi qui l’a écrit), je vous livre en pâture  les deux affiches de nos amis belges qui, comble de bonheur, ont enrôlé deux people que j’adore pour leur juste cause

Primo, Karl Lagerfeld

karl deux

Secundo, Iggy Pop

iggy deux

Bref que du bon, voire du très bon. On regrettera seulement que cette campagne d’Amnesty soit réservée aux Belges. Ils ont du juger que les droidelomistes français n’avaient pas assez d’humour pour l’apprécier. Ils ont sans doute raison.

On notera enfin qu’il devait y avoir une troisième affiche drôle featuring le Dalaï Lama

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Honnêtement ce recours au Dalaï Lama me paraît bizarre, puisque ce garçon se réclame d’un régime théocratique, féodal et absolutiste qui pratiquait volontiers jusqu’en 1951, l’esclavage, la torture et autres joyeusetés.  Mais bon, mes chicanes sont sans objet puisque l’affiche en question a été retirée de la circulation par Amnesty Belgique « parce qu’elle choquait les croyants » .

Laissons donc les bouddhistes bouder, et rappelons à nos amis belges et croyants de toutes obédiences que le droit au blasphème est aussi un droit de l’homme.

Le bac russe, c’était mieux avant?

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baccalaureat france education

baccalaureat france education
Chaque année, c’est la même rengaine. L’angoisse des bacheliers devient le sujet numéro un des conversations privées et publiques. Parents, familles, amis, politiques et journalistes y vont tous de leurs petits commentaires. Cette fois-ci, la SNCF complique encore un peu plus la vie des étudiants de terminale, et la nôtre en bonus, avec la grève des cheminots. On n’ose imaginer le tintamarre si, en plus, la session de rattrapage au bac n’existait pas.

C’était le cas en Russie jusqu’à un récent décret qui offre aux lycéens russes une seconde chance au bac national, nommé EGUE. Le but annoncé ? « Soulager les étudiants de la charge psychologique » que représente le stress d’un examen de fin de cycle qu’on ne peut passer qu’une fois, explique le ministre de l’éducation et des sciences, Andrei Fursenko. Une mesure d’intérêt général, en fait, que nous ne pouvons qu’approuver.

« Cette disposition n’est qu’un paravent, affirme Tatiana Kastouéva-Jean, responsable du Centre Russie-NEI de l’Institut Français des Relations Internationales,  qui cache un problème plus profond et plus sérieux: le choix d’un modèle éducatif pour la Russie ».

Apparemment, le modèle occidental ne convainc plus.

Avec le nouveau millénaire, le Kremlin avait souhaité moderniser ce secteur. L’esprit était alors à la coopération internationale.  Poutine choisit, à l’époque, de s’aligner sur le modèle éducatif de l’Ouest. L’ EGUE -examen unique et fédéral de fin d’études secondaires- a été créé en s’inspirant de notre baccalauréat, favorisant ainsi les équivalences. Son application uniforme sur tout le territoire et ses critères préétablis de correction devaient permettre de lutter contre la subjectivité des oraux, la corruption des jurys et les inégalités régionales.

Fini l’examen terminal de lycée où chaque école préparait ses épreuves, où la majorité des contrôles étaient continus, où les tests de fin d’année se passaient à l’oral, avec les professeurs de l’établissement, où les examens s’égrainaient sur plusieurs semaines pour favoriser une meilleure concentration.

Pourtant, en une dizaine d’années, depuis sa création, l’EGUE au style européen a eu le temps de décevoir. Tatiana Kastouéva-Jean explique le phénomène : « La société comme la communauté universitaire critiquent cet examen qui n’évalue pas les « vraies » connaissances ». Les QCM de style anglo-saxon  remplacent l’ancienne dissertation. Cela crée la confusion chez l’élève habitué à la réflexion approfondie et à la synthèse. Derrière ces accusations, c’est toute la logique de la formation à l’occidentale qui est visée. « Une seule chose compte aujourd’hui : la préparation aux tests, au détriment de la qualité de l’apprentissage. »

Pour d’autres, l’EGUE est un triste révélateur de la qualité de l’enseignement russe. Ainsi, d’après la Revue Internationale d’Education de Sèvres, les notes au test, très basses dans certaines régions, ont dû être remontées pour éviter des remous sociaux : 30 à 40 % des étudiants « n’avaient pas le niveau » requis par les nouveaux « standards ». Si l’instrument renvoie une mauvaise image, changez l’instrument.

L’EGUE n’a pas non plus permis de résorber la corruption. Avant l’examen, des classes privées s’organisent. Et souvent,  les enseignants de ces écoles intensives sont les futurs membres du jury …

La Russie, qui souhaite incarner un modèle alternatif au modèle occidental, ne peut ignorer ces jugements sévères. Du coup, aux oubliettes « l’esprit concours » venu de l’Ouest et on récupère les méthodes de l’époque, qui ont fait leurs preuves.

La marche arrière du gouvernement a déjà commencé avec le retour de l’examen oral, et la réforme va continuer. Car, c’est bien connu, c’est dans les vieux chaudrons qu’on forme les meilleurs élèves. Mais, faut-il le rappeler ? Sans sucre, la confiture ne prend pas.

Or, depuis la chute de l’URSS, les coupes budgétaires [1. Les dépenses publiques ont chuté de plus de 36 % entre 1991 et 1996  d’après le rapport du Sénat « La Russie contemporaine entre conservatisme et ouverture » publié le 22 mai 2014], les restrictions drastiques au profit du secteur militaire ces dernières années [2. La part des dépenses d’éducation, en atteignant 5,1% en 2011, est réduite significativement en 2014, jusqu’à 3,4% de toutes les dépenses du budget fédéral, tandis qu’en trois ans, les dépenses militaires auront augmenté de 13,9% à 18,8%, et de 11,3% à 14,2% pour la sécurité nationale et le maintien de l’ordre.Ria Novosti], les moyens et les salaires minables des enseignants ont plombé le niveau de l’éducation russe.

Le rétropédalage de Moscou dans le domaine de l’éducation s’inscrit dans un mouvement plus général. Celui du redressement d’un système face à un autre. D’un rideau de fer dans une toile de velours.

*Photo: LCHAM/SIPA.00686050_000013

Roms : Pas, ça, Fassin!

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Pour la gauche bourdieusienne, le « fait-divers fait diversion »… Sauf quand il permet d’illustrer des présupposés idéologiques et de tâter le pouls de la toujours vivante bête immonde. On en a eu un exemple flagrant hier soir au « Grand Journal » de Canal +, où le sociologue Eric Fassin était invité pour commenter le lynchage d’un jeune Rom à Pierrefitte-sur-Seine. L’auteur de Roms et riverains, une politique municipale de la race, a fait preuve d’un déni de réel tellement outrancier qu’il confinait au solipsisme.

Peu importe que le jeune ait été victime, selon la proc‘ en charge du dossier, de « représailles » suite à un cambriolage dans la cité voisine. Pour Eric Fassin, l’essentiel n’est pas de trouver les « coupables » – ce serait trop facile, trop vulgaire, trop beauf de droite – mais de pointer du doigt les « responsables » : traquer la « société », cette méchante dame qui fait que les gens agissent mal telle est la mission du sociologue. Pour Monsieur Fassin, on a lynché un Rom, non pas parce que l’Etat a abandonné ses responsabilités et laissé se créer des zones de non-droit où les gens commencent à se faire justice eux-mêmes, ni parce que l’espace Schengen a fait naître des bidonvilles en France, et pas non plus à cause d’une misère économique qui exacerbe la concurrence victimaire et les conflits communautaires. Non, c’est la faute au « discours », au « vocabulaire », en un mot la faute au « climat »  qui alimente la haine.

Qui est coupable ? Pour Eric Fassin, c’est Samia Ghali qui, à Marseille, a osé faire un lien entre l’installation de camps de Roms et la hausse des cambriolages. C’est Manuel Valls qui a eu l’outrecuidance de dire « Les Roms ont vocation à revenir chez eux ».

Rendons justice à Augustin Trapenard, préposé à la culture en cardigan, qui a eu la lucidité de voir  dans le livre du chercheur un « ouvrage militant », « ce qui n’enlève rien à la qualité de l’analyse » s’est-il empressé d’ajouter. Son grand mérite, selon lui, est de montrer que « le ras-le-bol des riverains en réalité, c’est une fiction instrumentalisée par les politiques et les médias ».

Comme Alain Badiou qui pense que les gens votent FN à cause du « racisme des intellectuels », Eric Fassin pense qu’on tabasse des Roms à cause des unes outrancières de Valeurs Actuelles.  Car c’est bien connu, les jeunes du 9-3 lisent tous Valeurs Actuelles et adorent Manuel Valls, et c’est sans doute le « vocabulaire » du premier et le « discours » du second qui les a poussés à ratonner un jeune de 16 ans.

En plus d’être complètement déconnecté du réel, ce discours de sociologues de gauche, est profondément méprisant à l’égard des classes populaires. Pour Fassin, Badiou et consorts, le peuple est tellement bête qu’il suit aveuglément et bêtement les suggestions nauséabondes d’une élite xénophobe. En somme, si les pauvres sont mal éduqués, c’est la faute aux garde-chiourmes. Dans un bouquet final, mélangeant orgie analogique et ton apocalyptique, Fassin a prévenu : « On a parlé de lynchage, c’est donc bien qu’il s’agit de race. Demain, on parlera de pogroms, parce qu’il y aura des pogroms ». Quant aux représentants des élites médiatico-politiques fascisantes, « ils ont et ils auront du sang sur les mains ». Ouf, elle bouge encore, la bête immonde sans laquelle Fassin et les autres n’auraient plus de raison de vivre …

Mondial : Au feu les drapeaux, place aux sponsors ?

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Dans une tribune publiée par lemonde.fr, on apprend qu’un Charles de Laubier a découvert le ballon rond de Colomb: yaka en finir avec le football national !

A défaut d’être très neuve, l’idée est vendue avec grand style: « Il faut donc bannir drapeaux, hymnes et équipes « nationales » des enceintes sportives pour éviter l’irréparable et, partant, ne plus voir l’Etat se retrouver en porte-à-faux avec les intérêts économiques du « sport business » qui ne sont plus les siens. Quitte à remplacer les signes extérieurs de patrie – laquelle n’a pas vocation à jouer les arbitres ni les faire-valoir – pour s’en tenir aux dénominations des clubs et formations sportifs, ou bien aux noms des sponsors comme cela se pratique dans la voile, les courses automobiles et d’autres disciplines sportives. »

Puisque certains se servent du prétexte national pour perpétrer des violences autour des questions ethniques ou religieuses, Charles de Laubier envisage une solution radicale : libéraliser le tout. Un raisonnement de Gribouille : le business abîme le football, donnons donc tout le pouvoir au business. On peut alors s’amuser à imaginer les affiches d’une Coupe du Monde débarrassée de l’infâme empreinte nationaliste. A quand une finale de mondiale opposant L’AS Nike au FC Rexona?

Perso, j’ai plutôt tendance à penser ce problème de drapeaux et d’hymne n’en est un que pour ceux qui voient le patriotisme comme un gros mot. Ou le sport comme un truc de ploucs.
Quelles qu’aient été les déceptions sportives ou extra-sportives provoquées depuis dix ans par les Bleus, il n’en demeure pas moins que l’attachement des Français à leur équipe est authentique. Parce que nos footballeurs – et nos sportifs en général – représentent la Nation. Ils sont un vrai morceau de son histoire contemporaine.

Mes Bleus, je les aime depuis l’enfance car ils sont montés sur le toit du Monde une glorieuse soirée de 1998, contribuant au rayonnement du pays. Ma génération aura aussi eu son Séville 82 avec l’issue dramatique de 2006, et ces gars-là étaient des perdants magnifiques. Et je dois vous avouer que dimanche dernier encore, je gueulais devant mon téléviseur (en sportif de canapé revendiqué) comme pour leur donner de la force. Notre vice-capitaine, Mamadou Sakho parlait d’ailleurs « de manque de respect » au sujet du problème de sono qui a empêché la Marseillaise de résonner avant le match face au Honduras. Et c’est aussi pour ça que Mamadou Sakho est un grand Français alors que Monsieur de Laubier est un petit marquis.

Quiconque aime le football partagera mon point de vue. A cette tribune du Monde, je réponds donc : vive la Marseillaise, vive Mamadou, vive le football, et vive la France !

Salauds de grévistes !

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sncf train greve

sncf train greve

La grève des cheminots entre dans son septième jour. Contrairement à la proclamation un rien arrogante de Nicolas Sarkozy en son temps, cette grève, tout le monde s’en rend compte. Les cheminots en premier, d’ailleurs : ils sont devenus les grands détestés de ces derniers jours. Presqu’autant que les Roms. On n’en est pas encore au lynchage, mais on sent bien qu’il ne suffirait de pas grand chose. Surtout ceux de la CGT et de Sud qui ne lâchent rien.

Vous vous rendez compte, ils ont même fait peser des menaces sur le baccalauréat. Peu importe que l’immense majorité des lycéens passent le bac dans leurs propres lycées devenus centres d’examens, peu importe que ceux qui doivent effectivement prendre des TER en zone rurale n’ont plus de TER depuis longtemps puisque la SNCF et les régions suppriment au hachoir trains et lignes non rentables, peu importe que les rectorats aient aussitôt accordé des retards pour les candidats, il fallait marquer les imaginations : une poignée de syndicalistes rouges surmutualisés, archaïques et corporatistes non seulement pourrissent la vie des Français qui travaillent, eux, mais en plus comme tous les cryptocommunistes qui mangent des enfants au petit déjeuner, ils détestent la jeunesse qui, elle, cherche à passer des examens difficiles. Les mêmes chroniqueurs de la domination, qui vous rabâchaient ces dernières années que le bac, c’était plus ça, lui trouvent à nouveau une importance capitale depuis qu’il serait menacé par des voyous au ballast entre les dents. La palme du mépris de classe, espérons-le inconscient, en la matière revient incontestablement à Ivan Levaï, qui demande dans sa  revue de presse hebdomadaire sur France Inter à propos du dirigeant de la CGT: « M. Lepaon n’a-t-il pas d’enfant qui passe son bac de philo ce lundi ? ».   Oui, on ne voit pas bien comment un enfant de cégétiste borné pourrait arriver en terminale…

Mais Ivan Levaï n’est qu’un exemple parmi d’autres. Je dois prendre le train, très régulièrement depuis au moins trente ans et depuis au moins trente ans, à chaque grève, je vois une pensée unique essentiellement politico-journalistique d’ailleurs, se mettre en pilotage automatique. Je précise cette particularité biographique pour éviter les sempiternels procès en méconnaissance du réel : pour être précis, j’ai utilisé la semaine dernière quatre  fois le TGV entre Paris et Lille et deux fois celui entre Paris et Arras. J’ai dû faire avec, j’ai dû attendre, j’ai dû monter dans des rames bondées. Mais il y a toujours quelque chose qui m’étonne, c’est que je ne passe jamais à la télé lors de ces micro trottoirs qui sont au journalisme ce qu’un roman Harlequin est à la littérature : totalement fabriqués, totalement creux, totalement artificiels. Parce que je ne dois pas être le seul, même gêné par cette grève qui déclarerait au micro : « Non, ça ne m’enchante pas mais en même temps cette réforme va achever de dégrader le service public du chemin de fer qui n’est déjà pas brillant, tout ça pour ouvrir à la privatisation voulue par Bruxelles. Oui, j’ai décalé des rendez-vous mais en même temps, ceux qui m’énervent le plus, là, ce ne sont pas les cheminots, c’est le gouvernement. Après tout, il y avait un préavis déposé depuis longtemps qui ne demandait comme préalable que l’ouverture d’une discussion. »

Mais non, je n’entends jamais ça depuis trente ans, à la télé ou la radio. Au contraire ce sont toujours des énervées et des énervés qui expliquent qu’ils sont « pris en otage », « qu’il y en a marre », etc… À la longue, on finit par avoir cette impression que ce sont des figurants que les médias ressortent à chaque fois. Toujours les mêmes  à chaque grève, aussi loin que remonte ma mémoire d’usager et de téléspectateur. Je les ai déjà vus jouer en en 95 par exemple, contre le plan Juppé. On dirait que des responsables de casting, comme pour un film, leur téléphonent le matin. « Tenez, j’ai un rôle pour vous. Oui, oui, c’est pour la grève à la SNCF. Alors vous, vous ferez la grand-mère épuisée, vous vous ferez la mère de famille sympa mais qui commence à fatiguer, vous, vous ferez le type raisonnable qui comprend les grévistes mais qui trouvent qu’il faudrait d’autres moyens que la grève et vous vous ferez le jeune avec un casque audio sur la tête qui a trop peur de rater ses cours à cause de la CGT. » Des genres d’intermittents du spectacle si vous voulez. En beaucoup moins sympathiques…

Ce que l’on voit aussi revenir en force, c’est le mot « usager ». En temps normal, « usager », c’est d’un kitsch achevé. Ça sent la France des années soixante. Quand on est moderne, on est plus « usager », on est « client ». Mais en temps de grève, l’usager revient en force. On se souvient soudain, du côté du pouvoir, que le train, c’est d’abord un service public et pas seulement une entreprise qui doit faire le maximum de bénéfices pour « mieux s’ouvrir à la concurrence » en pressurant les salaires, en n’exploitant que les lignes rentables, en demandant à de moins en moins d’agents de transporter de plus en plus de monde.

J’espère aussi que la droite, mais par son silence relatif sur la question, j’en déduis qu’elle est implicitement satisfaite, sera reconnaissante à ce président et à ce gouvernement de se comporter exactement comme elle quand il s’agit de discréditer un mouvement social en transformant le gréviste en salaud. On aura ainsi vu Hollande « hausser le ton », ce qui lui arrive rarement, il faut le reconnaître contre le Medef. On l’aura même vu faire du Thorez tronqué avec son « Il faut savoir cesser une grève » en oubliant la seconde partie de la phrase évidemment « lorsque les revendications ont été satisfaites ».

Et, pour finir, puisqu’on parle de grand leader ouvrier, je suis étonnée de n’avoir pas encore entendu Marine Le Pen, à la tête du premier parti ouvrier de France, apporter son soutien inconditionnel à la grève. Il y a pourtant pas mal de ses électeurs dans les syndicalistes, si on en juge par les chiffres des dernières enquêtes (autour de 25% à la CGT et à SUD).

Mais cela doit-être juste un oubli de sa part.

*Photo: Claude Paris/AP/SIPA. AP21581080_000004

« Technikart », Boutin et moi

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christine boutin telephone

christine boutin telephone

Tout a commencé par une vacherie pour Christine Boutin. Et juste en dessous, ma signature. Comme si j’avais pu écrire quoi que ce soit sur cette brave dame, qui récoltait au mieux 0,5% des voix aux élections. En ce tout début avril 2013, je venais d’ouvrir, pour me relire, le nouveau numéro du magazine auquel je collaborais depuis plus de dix ans. Mais ces mots n’étaient pas de moi. J’avais écrit, à propos des « indignés » professionnels du Web, quelques lignes sur Daniel Schneidermann : « Vieux sage de l’indignation sur images, son émission et ses billets pour Rue89 peuvent parfois être pénibles, mais jamais autant qu’une minute du « Petit Journal ». » Or la phrase imprimée que j’avais sous les yeux se terminait par : « jamais autant qu’un tweet de Christine Boutin ». Pourquoi ?

Quelques jours plus tôt, le rédacteur en chef de Technikart, où je traînais encore dans l’espoir d’y récupérer le chèque de pige qu’on me devait depuis des mois, m’avait pris à partie :

« Toi, Pascal, tu es plutôt contre le « mariage pour tous », non ?

– Archi contre, oui !

– Pourquoi ? Qu’est-ce qui te dérange ?

– Parce que je ne vois pas au nom de quoi la loi devrait autoriser qu’on prive volontairement un enfant de la possibilité d’avoir un père ou une mère. »

Le dialogue s’était poursuivi, mon interlocuteur devenant par moments très agressif envers ceux qui, comme moi, jugeaient le projet de loi Taubira stupide et dangereux. J’étais resté courtois, sans rien lâcher de mes positions déjà bien claires sur le sujet. Depuis, j’avais constaté que l’imprimante du bureau servait à imprimer les pancartes des manifs pro « mariage pour tous ». Et je me désolais que Technikart rejoigne ainsi la cohorte des médias soutenant le gouvernement et ce projet incontestablement progressiste. Incontestablement, au sens propre. Dans le genre « contre-pouvoir », on avait connu mieux. D’autant que j’avais toujours défendu ce journal auprès de mes amis en les assurant qu’il s’agissait de « la rédaction la plus libre de Paris ».[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, dans la presse comme ailleurs, les humiliations sont inévitables. Comme tout le monde, j’avais eu sur d’autres sujets quelques mémorables passes d’armes avec mon estimé rédacteur en chef. Mais cette fois, c’était la goutte d’eau. Me faire signer une énième blague méchante sur la femme la plus insultée de France, alors que je n’en avais jamais rien eu à secouer, c’était une manière de jouer avec mes nerfs. Et ce, en me réduisant de force au rang de porte-plume d’une idéologie dominante qui n’était pas la mienne. J’étais furieux. Quand j’ai coincé le chef pour lui demander les yeux dans les yeux quelle mouche l’avait piqué, il m’a répondu : « Je trouvais juste ça plus drôle comme ça. »

À la fin du mois, le 24 mars, je défilais avec des centaines de milliers de mes concitoyens entre l’Arche de La Défense et l’Arc de triomphe, pour signifier mon opposition au projet de loi Taubira. Cette troisième manifestation en à peine plus de trois mois était historique : les organisateurs revendiquaient 1,4 million de manifestants. Mais trois jours plus tard, fait rarissime, la préfecture de police de Paris publiait un communiqué les mettant directement en cause et estimant à seulement 300 000 le nombre de manifestants. On se payait la tête du monde, et les médias relayaient cette intox à peine croyable.

Sur suggestion de mon frère, qui avait manifesté avec moi, je décide de prendre à la lettre le communiqué du préfet. Celui-ci affirme en effet  tenir « à disposition des journalistes intéressés » « l’intégralité des enregistrements » vidéo du rassemblement. Au terme d’un échange téléphonique que je prends soin d’enregistrer, le verdict tombe : le préfet a menti comme un arracheur de dents. On ne me donnera rien, ni photos ni vidéos : circulez, il n’y a rien à voir !

Fier de mon scoop – du genre de ceux que Mediapart aurait monté en épingle en exigeant immédiatement la démission du préfet, et celle du ministre de l’Intérieur – je me mets en quête d’un média susceptible de le publier. N’obtenant aucune réponse positive de la part du Figaro, de RTL, de BFMTV et de l’AFP, la solution m’apparaît soudain : après tout, Technikart ne me paiera sans doute jamais les quelques centaines d’euros qu’il me doit. Et depuis quelques semaines, je dispose d’un blog sur le site web du journal. Quelques heures plus tard, mon article est rédigé et publié, assorti d’un lien vers l’enregistrement sonore de ma conversation avec le service communication de la préfecture.

Le rédacteur en chef ne tarde pas à réagir. Le soir même, par texto : « Tu nous ramènes tous les vieux fachos avec ton article. Rien à battre de ces fonds de cuve. » Visiblement, les flots de commentaires dithyrambiques qui fleurissent sous mon article ne le réjouissent pas autant que moi. Je lui réponds que « c’est de l’info » et que ce n’est pas lui qui signe l’article. En ajoutant : « En revanche, tu aurais pu signer ta blague sur Boutin. » Il fait l’innocent : « Ma blague sur Boutin ? » Je lui rappelle alors sa « correction » arbitraire et hors-sujet de mon dernier article. Sa réponse a le mérite de la clarté : « Je ne vois plus du tout ce que tu fais chez Technikart. Ça m’attriste. Et je préfère que t’ailles livrer ta bataille ailleurs, pour tout te dire. »

Même si j’ai horreur du conflit, je me marre en lui répondant : « Remettons les choses dans l’ordre : je préfère que tu livres ta bataille autrement qu’avec ma signature. Maintenant, si tu veux me dégager pour délit d’opinion, c’est pathétique mais OK. » Il s’embourbe : « Délit d’opinion ? Non, aie les opinions que tu veux, mais ta nouvelle radicalité de droite ne convient pas à la ligne que je veux dans Technikart » (sic). Et donc, « pas la peine de faire le martyr bâillonné ». Radicalité de droite ? L’expression sonne comme un titre du Nouvel Obs. Et venant d’un homme dont la légende veut qu’il porte un tatouage de fleur de lys à l’épaule, stigmate d’une jeunesse très droitière dans sa province d’origine, elle m’effleure à peine.

Entre-temps, j’ai envoyé le lien vers mon article à Frigide Barjot, via Facebook. Quelques jours plus tard, elle me répond : « Il faut que tu rencontres ma copine Ludo. » C’est dans un café du 15e arrondissement que je fais la connaissance de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif Pour Tous. Elle m’embauche instantanément comme rédacteur en chef du site de l’organisation et responsable de la communication « tous médias ». L’expérience est brève : dès le divorce consommé entre elle et Barjot, je me retrouve sur le carreau, privé du jour au lendemain d’adresse email et d’accès au réseau. Enfin, une fois la loi votée, je revois le rédacteur en chef de Technikart, qui me gratifie simplement de ces mots : « On vous a bien niqués ! » Tout ça pour ça ?[/access]

*Photo: BEBERT BRUNO/SIPA.00642449_000018

La gauche aurait besoin d’une bonne droite

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manuel valls socialiste

manuel valls socialiste

Rien n’y fait.

Un jeune Rom se trouve dans le coma après avoir été lynché, roué de coups par une douzaine de personnes qui le soupçonnaient d’avoir cambriolé l’appartement d’une habitante de Pierrefitte-sur-Seine dans le 93.

Le Premier ministre, comme son Président, a évidemment condamné cet acte odieux et il a raison.

Mais il a tort de s’arrêter là et de ne pas faire un examen d’intelligence et de conscience qui lui imposerait d’incriminer, derrière la détresse sociale et le racisme ambiant, le désarmement de l’Etat dans sa mission de sécurité et de protection.

À cause d’une philosophie pénale inversement proportionnelle à l’inquiétude légitime de la société. Avec, pour conséquence gravissime, des comportements qui se laissent aller au pire parce que la confiance en l’autorité et l’efficacité publiques fait de plus en plus défaut.

Le hasard de l’actualité conduit, dans un quotidien que j’apprécie, au rapprochement de cette violence collective à cause d’un soupçon de cambriolage avec le désir du Sénat de « gauchir » la réforme pénale en supprimant par exemple les peines de prison pour les atteintes aux biens (Le Figaro).

Rien ne m’étonnera jamais de la part du sénateur Michel, rapporteur du texte, mais tout de même une telle inadaptation à la réalité quotidienne de l’insécurité, un tel mépris, au fond, pour nos concitoyens – les plus modestes, paradoxalement, étant les plus touchés car leur sûreté est leur bien principal – qui supportent vols, cambriolages, agressions et transgressions de toutes sortes, sont scandaleux.

Les victimes, elles, n’ont pas le loisir de théoriser en se consolant parce qu’elles n’auraient été offensées que dans leur qualité de détentrices ou de propriétaires : elles ont la faiblesse de tenir à leurs biens, moins qu’à leur vie certes, mais pas au point d’éprouver de l’indulgence pour les spoliateurs, les voleurs à l’arraché ou autres spécialistes de l’appropriation frauduleuse, brutale ou parfois sanglante.

Qu’une telle idée ait pu germer dans la tête d’un socialiste montre à quel point le socialisme est désaccordé d’une France qui n’a plus l’ombre d’une illusion sur ce plan. Et qui combat toute seule, et à force dangereusement pour elle, et pour les malfaiteurs quelquefois.

En contrepoint conceptuel mais cependant révélateur, je souhaiterais attirer l’attention sur un entretien accordé par Jean-Marie Delarue pour une sorte de bilan de son activité comme Contrôleur général des lieux de privation de liberté (Le Parisien).

Il va être remplacé probablement par Adeline Hazan et puis-je dire que je crains beaucoup avec cette promotion partisane, compensation d’un échec aux élections municipales. L’idéologie de cette femme, dans un tel poste, va pouvoir se donner libre cours !

Jean-Marie Delarue est une personnalité intelligente, estimable, sensible, indulgente pour tous ses collaborateurs et en définitive assez satisfaite de son action puisqu’elle affirme « avoir réussi à obtenir des changements en prison ».

Ce qui m’a fait sursauter est un bout de phrase. Il compare les criminels comme Tony Meilhon qui ne seraient pas comme nous – il y en aurait à peu près 2000 selon lui en prison – et tous les autres – 66 000 – seraient « des gens comme vous et moi ».

Je ne comprends pas ce type d’assertion. Sur le plan de l’essence humaine, les criminels et les autres appartiennent à notre monde et l’humanité, dans sa fraternité abstraite et de principe, ne les distingue pas.

Mais, pour le concret, les 66 OOO condamnés qu’évoque Jean-Marie Delarue ne sont pas « des gens comme nous ». Ou alors seulement si on ajoute cette précision capitale : des gens qui ont commis des infractions et qui ont été sanctionnés à cause d’elles.

C’est de la démagogie que d’oublier, dans l’appréciation qu’on porte sur les lieux d’enfermement, cette nuance fondamentale. Ils ne sont pas comme nous puisque, jusqu’à nouvel ordre, nous n’avons perpétré ni crimes ni délits. J’entends bien que personne ne peut se dire à l’abri de telles dérives mais on peut raisonnablement supputer que par exemple un Jean-Marie Delarue ne s’y abandonnera jamais.

Ce n’est pas rien que de feindre d’abolir par une générosité mal placée cette frontière radicale qui sépare le mal parfois seulement fortuit du bien. C’est persuader les détenus, les transgresseurs qu’au fond, ils n’ont pas de comptes à rendre et que la prison est une punition injustifiée. Bien sûr, c’est la société qui est coupable !

Avec un tel propos, le ver est dans la justice et le poison dans l’équité. La rigueur s’affaiblit d’elle-même. Et la gauche se cultive et se félicite.

Cette gauche aurait vraiment besoin d’une bonne droite !

*Photo: LCHAM/SIPA.00685945_000003

Le Hezbollah vit bel et bien du narcotrafic

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hezbollah drogue trafic daher

hezbollah drogue trafic daher

Aurélie Daher, auteur du Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014), rejette d’une pichenette, dans l’entretien qu’elle a accordé à Daoud Boughezala, les informations que j’apporte dans Hezbollah, dernier acte (Plein Jour, 2014) concernant l’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne. « Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste… », dit-elle sans que l’on sache de quel article il s’agit.

À l’évidence, Mlle Daher n’a pas cru utile de lire, ni même feuilleter, mon livre. Si c’était le cas, comment pourrait-elle affirmer que je m’inspire, sur la question du financement du Hezbollah, d’un unique article de presse américain, inexistant au demeurant ? L’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne et la contrefaçon est étayée par de multiples rapports et déclarations officiels – de la Drug Enforcement Administration (l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue), du directeur général d’Interpol, de diverses commissions d’enquête du Sénat américain, de plusieurs think tanks spécialisés, sans oublier les articles de presse qui, entre 2000 et 2012, ont repris les communiqués des services de police équatoriens ou argentins annonçant l’arrestation de trafiquants liés au Hezbollah… Des citoyens allemands sont morts parce que leur voiture était équipée de freins de contrefaçon aimablement distribués par des officines liées au Hezbollah. Des informations éparses, qui toutes aboutissent aux mêmes conclusions, s’étalent sur la place publique depuis une quinzaine d’années. Il suffisait de les rassembler, ce que j’ai fait. J’ai même volontairement comprimé ce chapitre, qui aurait pu constituer un livre à lui seul. Si ces informations sont fausses, que Mlle Daher le démontre.

La naïveté de cette jeune universitaire qui croit qu’il suffit d’interroger les militants d’une organisation totalitaire pour obtenir la vérité a quelque chose de confondant. Il est sidérant qu’elle explique sans rire que le Hezbollah n’est pas un État dans l’État libanais, malgré un système de sécurité sociale (santé, retraite, aide sociale) qui soutient la totalité de la population chiite du Liban, un armement vraisemblablement supérieur à celui de l’armée officielle, un réseau téléphonique propre, un empire médiatique et internet tentaculaire (autant de réalités que j’analyse précisément dans mon livre). Il est comique qu’elle ose dire qu’en 2006 « 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens » simplement parce qu’ils étaient « mieux entraînés », alors que les experts américains et européens savent tous que le Hezbollah n’est pas une milice régionale, mais une armée qui aujourd’hui donne la plénitude de sa mesure en Syrie et qui rivalise, précisément, avec la plus puissante armée du Moyen-Orient, celle d’Israël.

Aurélie Daher n’a, manifestement, pas eu d’autre sources que celles que le service de communication du Hezbollah lui a fournies. Parions même qu’à chacun de ses entretiens, elle était supervisée par un séide du mouvement. Elle reproduit donc une version officielle, et il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’elle se faisait baratiner par le Hezbollah. À la belle époque stalinienne, on appelait les personnes comme elle des « idiots  utiles ». Ceux qui mentent en toute bonne foi parce que leur foi les aveugle.

Quelle est la foi d’Aurélie Daher ? Pourquoi une telle servilité ? Deux questions qui jettent un éclairage inquiétant sur la qualité des recherches universitaires menées en France à propos du Moyen-Orient. Penser que cette « experte » pourrait être un jour mandée au Quai d’Orsay pour éclairer nos diplomates sur les menées d’un mouvement impliqué dans l’assassinat d’un ambassadeur de France et de Rafic Hariri a quelque chose d’angoissant.

*Photo : Hussein Malla/AP/SIPA. AP21572885_000001.