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SNCF : «C dans l’air» fait la grève du service public

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scnf caroline roux greve

Alors que j’aimais beaucoup Yves Calvi à ses débuts, j’ai tendance à le zapper depuis plusieurs années. Au départ, « C dans l’air », était une émission politique amusante, impulsée par un zébulon goguenard, populiste et jusqu’au-boutiste, qui n’hésitait pas à reposer six fois sa question à ses quatre invités, dans l’espoir qu’un des débatteurs daigne y apporter une réponse claire et argumentée.

Au fil des années, hélas, le show s’est figé :

– Invités tellement récurrents qu’on a souvent des impressions de rediff’.

– Débat en pilotage automatique : avec un peu d’entraînement on peut, dès qu’on a connaissance du plateau, joue les Madame Irma et prévoir ce que vont dire chacun de nos experts et comment ils vont le dire.

– Reportages indigents débités sur un ton si mélodramatique qu’on soupçonne que le speaker qui les commente perd jour après jour un membre de sa famille.

– Et last de la liste, but not least : conception souvent curieuse du pluralisme sur nombre de sujet chauds.

Ce dernier problème vaut qu’on s’y arrête. Je comprends bien que certaines questions fassent consensus sur le fond, et que les différences ne s’expriment qu’à la marge. Ainsi, j’admettrais volontiers que les débatteurs et l’animateur soient tous d’accord entre eux si la question du jour posée par Yves Calvi ou sa consœur du lundi Caroline Roux était du genre :

– Faut-il supprimer toutes les limitations de vitesse en ville ?

– Doit-on légaliser la maltraitance des petits chatons innocents sur YouTube ?

– La France doit-elle s’inspirer de la réforme des rythmes scolaires mise en œuvre au Nigéria par Boko Haram ?

Il se trouve malheureusement, qu’à 17h, sur France 5, l’unanimisme est trop souvent de rigueur. C’est notamment le cas quand on parle d’Europe, de populisme , ou de réchauffement climatique, mais pas que.

À preuve le toc show (© Basile de Koch) d’hier soir, où 100% des invités et 100% de Caroline Roux étaient d’accord pour décréter que la grève des cheminots n’avait aucune raison d’être, et que le chef de l’Etat et son Clémenceau Jr devaient tenir bon face à la CGT et SUD, sans quoi, c’était la République (et le bac philo) en danger.

Certes, il y avait des nuances entre les invités, qui en plus, étaient loin d’être des idiots du village. En vrai cette dernière affirmation vaut pour trois des invités, Christophe Barbier, Catherine Nay, ainsi que pour le subtil Claude Weill, représentant de la tendance old school du Nouvel Obs.  J’ai en revanche beaucoup plus de doutes sur les compétences et le niveau du quatrième invité du jour le spécialiste Bernard Vivier, directeur de l’« Institut supérieur du travail » qui, quels que soient le sujet, la chaîne, ou l’émission, explique sans débander que la CFDT a toujours raison, et le Medef aussi. Avec des experts comme ça, on ne démasquerait pas beaucoup d’assassins à Manhattan ou à Miami.

N’empêche, qu’ils soient malins ou crétin, nos larrons ne variaient que sur les suggestions d’accompagnement. Ainsi, Claude Weill pensait qu’il fallait de la poigne face aux cheminots, mais de la compréhension pour les malheureux intermittents du spectacle. Méchant comme je suis, j’ai failli penser qu’une certaine gauche était plus attachée au Festival d’Avignon qu’aux luttes ouvrières.

Cela dit, je comprends parfaitement qu’on puisse, et que tu puisses, toi lecteur, être contrairement à moi, hostile à cette grève et donc en accord, total ou partiel avec la bande des quatre. Ce que je n’admets pas, c’est qu’on laisse entendre, dans une émission de service public, qu’un seul type d’opinion est légitime, et que les avis contraires sont donc illégitimes.

Imaginez un débat sur la grève de la SNCF où les quatre invités auraient été un représentant de la CGT, un autre de SUD, un dirigeant du Front de gauche et le responsable de la rubrique sociale de L’Huma. Vous auriez trouvez ça grotesque et moi aussi. En matière de pluralisme, c’est pourtant ce qu’on a vu hier soir.

Sexe à l’Université : Doctorats honoris cauda

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Sur l’excellent blog d’Ovidie, « le Ticket de Métro », on apprend que l’Institute for the Advanced Study of Human Sexuality de San Francisco remettra prochainement un doctorat honoris causa à quatre anciennes gloires du cinéma X des seventies. Candida Royalle, Veronica Vera, Veronica Hart et la regrettée Gloria Leonard, diplômée à titre posthume, recevront leur PhD en « études avancées de la sexualité humaine » le 26 juin, tant pour leur brillante carrière d’actrice qu’en raison de leur combat en faveur des droits des femmes, des actrices pornographiques et des transsexuels.

Certains regretteront que la star titulaire de leurs nuits de jeunesse, Sylvia Kristel, manque à l’appel, sa chaise en osier lévitant désormais au paradis des ex-fantasmes de Jérôme Leroy. Oubliée Brigitte Lahaie, sans doute trop franco-française pour figurer sur le tableau d’honneur des ex-hardeuses, malgré son rôle d’infirmière dans l’hilarant Les Prédateurs de la nuit, petite merveille de cinéma Z montée à la truelle par Jess Franco, et ses années de radio passées l’oreille collée à l’alcôve des Français.

Plutôt que de crier à l’injustice trop tôt, jetons un coup d’œil sur le programme de ce mystérieux institut californien. Ses cours pléthoriques proposent une dissection en règle du corps humain, une introduction à la sexologie vue sous l’angle clinique et quelques initiations à l’anatomie relayées par DVD. Visiblement, on est aussi loin de l’érotisme que jadis le marxisme universitaire de la prise du Palais d’hiver. On comprend mieux qu’ils aient boudé notre Emmanuelle. De toute façon, seuls les plus mal embouchés trouveront à redire à cette immixtion du porno dans l’université (à moins que ce ne soit l’inverse).

Jeunes gens, si vous ne voyez pas de raison de vous réjouir de ces gratifications décernées à quelques septuagénaires, mon petit doigt peut vous aider. Vos jours d’infortune sentimentale, quand l’ouverture sur un malentendu tardera à se produire, vous avancerez d’un air narquois : « Laisse aller, c’est pour ton futur doctorat… »

La méchanceté des bonnes intentions

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aymeric caron ruquier

J’aimerais pouvoir ne me confronter qu’à des adversaires qui, en défiant mes certitudes, m’obligent à penser mieux que je ne pense par moi-même. J’aimerais ne soutenir que de grandes querelles et opposer à toutes les autres la sagesse de l’indifférence. J’aimerais, en un mot, être la caravane qui passe pendant que les chiens aboient.

Hélas, ce n’est pas possible, ni forcément souhaitable. La caravane doit parfois s’arrêter. Il serait dommage, par exemple, de ne prêter aucune attention à Incorrect, le très médiocre livre du chroniqueur d’« On n’est pas couché » (le talk-show hebdomadaire de la télévision française), Aymeric Caron. Le titre, d’abord, est révélateur. En le choisissant, Aymeric Caron retourne le compliment à ceux qui déplorent l’emprise du « politiquement correct » sur le discours public actuel. « Politiquement correct toi-même ! », dit-il. En effet, que l’on soit bling-bling ou bobo, on met un point d’honneur, aujourd’hui, à ne pas être bourgeois. La bourgeoisie est une classe en voie de disparition. Tout le monde se veut subversif, transgressif, irrévérent. On ne respecte pas les règles, les normes et les protocoles, on les dérange. La publicité elle-même s’adresse au rebelle qui est en nous. Sous l’égide des médias de masse, le monde se remplit ainsi de saints Georges pour- fendant le dragon des idées mortes.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne voudrais pour rien au monde priver de leur frisson ces chevaliers intrépides. Mais ceux qui, à l’instar d’Aymeric Caron, accolent le label « politiquement correct » à une opinion dès lors qu’elle leur semble majoritaire se méprennent gravement sur le sens de cette expression. Le politiquement correct est né aux États-Unis dans le grand élan de l’affirmative action, c’est-à-dire du traitement préférentiel réservé désormais aux étudiants issus des groupes ethniques minoritaires. Après l’établissement de critères raciaux pour diversifier les promotions, on a voulu agir sur le langage en bannissant les termes dépréciatifs et sur la culture en mettant fin au règne sans partage des DWEMs (Dead White European Males). Le politiquement correct, autrement dit, est une grande entreprise thérapeutique. Tout doit être fait pour rendre leur self-esteem aux membres des communautés dont les ancêtres ont été persécutés et que blessent encore les stéréotypes de l’idéologie dominante. Aux ravages du mépris, il s’agit donc de substituer une politique de la reconnaissance. Et s’il y a des réalités qui risquent d’entraver cette politique en donnant une mauvaise image de ceux qu’on veut réhabiliter, le politiquement correct, emporté par ses bonnes intentions, les écarte ou les minorise. Bref, pour réparer les torts de l’Occident, le politiquement correct nous prescrit ce qu’il convient de dire, ce qu’il convient de penser et ce qu’il convient de voir.

Il s’est constitué aux États-Unis, en prenant appui sur les travaux de Derrida, de Bourdieu ou de Foucault. Et cette « French Theory », très simplifiée, revient aujourd’hui en  France, notamment sous la plume d’Aymeric Caron quand il annonce à ceux qui croient danser sur un volcan qu’en réalité, ils marchent tranquillement dans la plaine et sous un beau soleil de printemps. À le lire, la France ne rencontre pas de difficultés avec l’immigration, la délinquance n’explose pas et l’islam ne pose aucun problème à l’Europe. Ces bonnes nouvelles, Aymeric Caron ne les a pas inventées : il les tient de nos meilleurs sociologues. Sauf exception, en effet, la sociologie n’est plus la science de la société mais le voile jeté sur la réalité sociale par la critique de la domination. Bâtie tout entière sur l’axiome de la bonté originelle de l’homme, cette critique impute le mal humain à l’inégalité, c’est-à-dire aux dominants. Faire une autre lecture des émeutes urbaines, c’est dénigrer les victimes de la discrimination. Il n’y a qu’un mot pour qualifier une telle attitude : racisme. Et comme les racistes nient que tous les hommes soient des hommes, ils n’ont pas leur place dans l’humanité commune. Ils sont littéralement dégoûtants. Du juif Dreyfus, Léon Daudet disait que sa face était « terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto ». Regardant à la télévision le raciste Finkielkraut, Aymeric Caron décrit « l’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos… ». Et Caron, qui a lu Freud, cherche dans l’enfance l’origine de toute cette laideur. Si j’affirme que je ne suis pas français comme l’était le général de Gaulle, c’est, selon lui, parce que la tragédie de l’histoire m’a coupé de mes racines polonaises : « Il n’est pas né, écrit Caron de moi, dans le pays où il aurait dû naître, il ne parle pas la langue qu’il aurait dû parler, il n’a pas eu les amis qu’il aurait dû avoir […]. Il pleure sur son identité perdue, qui est sa vraie identité malheureuse. » Mon père, en effet, est né à Varsovie, et ma mère à Lvov. Ils ont grandi en Pologne et ont voulu, de ce fait, me transmettre la haine de cette nation pétrie d’antisémitisme. J’ai, malgré mes parents, soutenu le mouvement Solidarnosc, je suis allé en Pologne, j’ai aimé les films de Wajda, j’ai lu les livres de Czeslaw Milosz et Kazimierz Brandys, j’ai rencontré Adam Michnik. Je ne reprends donc pas entièrement à mon compte la malédiction dont je suis l’héritier, mais il faut une ignorance historique et politique abyssale pour croire qu’un juif d’origine polonaise puisse nourrir une quelconque nostalgie à l’égard de la Pologne.

Et Aymeric Caron n’est pas seul en cause. Son livre a été accueilli dans une collection que dirige Fabrice d’Almeida, un professeur d’histoire du XXe siècle à la Sorbonne. Et il a été publié chez un grand éditeur de la place : Fayard. Qu’est-ce à dire, sinon que, dans le politiquement correct français, l’idiotie va de pair avec l’ignominie ? Plus l’antiracisme est méchant, et plus il est bête. Plus, pour justifier sa vigilance, il se réfère au terrible passé européen, et plus il déforme celui-ci, plus même il le déglingue. Quand je vois l’état où nous a mis le devoir de mémoire, je me dis mélancoliquement qu’on aurait dû essayer l’oubli.[/access]

Mondial : Rouget de Lisle privé de match à Porto Alegre

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mamadou sakho france equipe

Mamadou Sakho est fâché. Le vice-capitaine de l’équipe de France de football, plutôt charmant et vaillant garçon, considère qu’on lui a manqué de respect. Et quand un sportif taillé comme lui vous dit ce genre de choses, il vaut mieux être prudent. Et là, ça ne va pas. ««Je l’ai en travers de la gorge. C’est un manque de respect». Mais qu’est-ce qui le chagrine à ce point Mamadou ? C’est très simple, pour une soi-disant une sono défaillante, il n’y a pas eu de cérémonie des hymnes nationaux avant la rencontre de coupe du monde France/Honduras. Pas de Marseillaise. Et pourtant « c’est une fierté pour nous de pouvoir chanter l’hymne de notre pays avant chaque rencontre », poursuit-il.

Alors, pourquoi a-t-on privé ce travailleur infatigable de Marseillaise ? Le prétexte avancé de la panne ne tient pas. Il aurait suffi de faire chanter le public a cappella comme dans les autres stades. La première hypothèse qui vient à l’esprit est celle d’une intervention de ceux qui n’aiment pas la Marseillaise, chant « sanguinaire, xénophobe et raciste » comme Lambert Wilson et Marie-Christine Blandin. Peu probable, leur pouvoir d’influence ne dépassant pas les limites étroites de leur Région avant redécoupage. Faut-il alors y voir une conséquence de l’autorité morale du quotidien de référence qui, sous la plume confuse de Charles de Laubier, ne propose rien de moins que «la séparation du football et de l’Etat », en proscrivant hymnes et drapeaux. Peu crédible non plus. Prudemment, on n’évoquera même pas l’ombre de Christiane Taubira intervenant pour éviter un nouveau « karaoké d’estrade ».

Je crois qu’il y a une hypothèse, sérieuse celle-là. Quand on voit l’importance que certains joueurs attachent à La Marseillaise d’avant match, on peut penser que les Honduriens ont souhaité ne pas en rajouter. Nettement plus faibles sur le papier, il n’était pas nécessaire de galvaniser un peu plus les Français à l’écoute de l’hymne national du Honduras Tu bandera es un lampo de cielo. Dont voici le cinquième couplet, rarement chanté, tout comme celui de la Marseillaise, mais gravé pour toujours dans le marbre hondurien:

«C’est la France, libre, héroïque,
plongée depuis des siècles dans le sommeil,
qui a répondu, impatiente de vivre,
à l’appel viril de Danton;
c’est la France qui a envoyé à la mort
la tête de son sacro-saint roi
et a dressé, superbe, à ses côtés,
l’autel de la déesse Raison

Inutile de relayer « l’appel viril de Danton ». Trois buts dans la musette, c’est bien suffisant.

*Photo :  CLAIREFONTAINE-EN-YVELINES. 00667018_000002.

Il faut réveiller Laurent Fabius

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Quel dommage qu’on ne vive plus comme les patriciens de Rome, à deviser couché sur un divan… La semaine dernière, Laurent Fabius s’est à nouveau endormi devant ses interlocuteurs. Encore quelques années et il rejoindra le club très fermé des responsables politiques incapables d’assumer leurs fonctions: Bouteflika, Castro, Houphouët ou encore Eltsine…

Sur les bancs de l’Assemblée, le député de Seine-maritime nous avait habitué à ses petits sommes. Somme toute bien compréhensibles, car les discours fleuves qui bercent l’hémicycle ne sont pas toujours très relevés. En tête à tête avec un ministre de l’Industrie et des Mines algérien, c’est un petit peu plus gênant. Et quand on connaît l’étroitesse et la susceptibilité de nos relations gazières avec Alger, on rit jaune. Déjà à Washington, lors d’un entretien entre MM. Hollande et Cameron, notre chef de la diplomatie s’était laissé aller à une micro-sieste devant les caméras de TF1. Je veux bien concevoir que la conversation ne fut pas passionnante, mais tout de même, un minimum de tenue n’aurait pas fait de mal aux relations franco-britanniques… Au lieu de s’excuser de sa fatigue, Laurent Fabius avait osé rétorquer à Jeune Afrique que c’était volontaire : il peut dormir d’un œil et suivre un discours de l’autre, comme les crocodiles de Yamoussoukro! Il est drôle et futé Laurent Fabius; surtout lorsqu’il se réconcilie sur le dos du père de « l’odieuse Françafrique ». Pourtant, à regarder la vidéo de nos confrères algériens, le crocodile du Grand-Quevilly ne clignote pas seulement d’un oeil, il pique carrément du nez.
Visiblement plus à l’aise pour s’écouter déclamer des indignations morales que pour négocier d’âpres accords nocturnes, serait-il si difficile à Laurent Fabius de se donner la peine d’écouter ses interlocuteurs?
Notre ministre aime voyager, mais travailler…seulement après une bonne nuit! Le 21 février, après une longue négociation à Kiev, Laurent Fabius avait préféré s’envoler pour Pékin plutôt que de vérifier si son accord était accepté par la foule de Maïdan et le parlement ukrainien. Frank-Walter Steinmeier et Radosław Sikorski, abandonnés par leur confrère, avaient dû amèrement constater que non. Mais à quoi bon faire des heures de vol si, à peine posé sur le tarmac, notre ministre des affaires financières (pardon étrangères) s’assoupit dans son fauteuil? Ses homologues allemands et polonais ont compris la leçon: désormais la médiation entre la Russie et l’Ukraine se fait sans nous. Quant aux avions Rafales, avec un tel VRP, Serge Dassault peut se faire du souci! Vous me direz que je suis sévère. À 67 ans, une telle fatigue peut se comprendre. Dans ce cas, que François Hollande ait pitié d’une nuque aussi chétive, qui ne peut supporter plus longtemps un tel fardeau. Que le président de la République donne à son glorieux vétéran la retraite dont il a cruellement besoin. S’il lui faut un bras pour le sortir de son fauteuil du conseil des ministres où ses collègues se gaussent de ses absences, Hubert Védrine sera sans doute heureux d’aider Laurent Fabius à se coucher dans un bon lit…

Pour faire le portrait du FN

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fn ecole marine pen

Que trouve-t-on dans le chaudron de la Sorcière ? (Oubliez la bave de crapaud et les testicules de chauve-souris — nous sommes au XXIème siècle, queue diable, pas au début de Macbeth.

Dans le chaudron de la Sorcière, il y a une bonne pincée de Front de Gauche — tout le discours anticapitaliste et anti-européen. Une poignée de Mouvement Républicain et Citoyen, les héritiers de Chevènement, qui d’ailleurs touillent parfois eux-mêmes la tambouille, assaisonnée de républicanisme exaspéré et de souverainisme jacobin. Quelques miettes encore de l’ancienne xénophobie, l’ombre de Léon Daudet pour l’anti-judaïsme, et le Café du Commerce pour les couplets sur l’immigration. Presque rien de la Droite traditionnelle, qui sert davantage de repoussoir que de modèle (alors que l’UMP, elle, voulait s’inspirer du FN — encore des gens qui n’ont rien compris, et qui se sont laissé manipuler par un Buisson dont l’objectif évident était de couler la Droite pour renflouer le Front, ses anciennes amours de toujours). À la Gogoche traditionnelle (mais tout le monde sait bien que cette opposition Droite/Gauche est un pur fantasme, un souvenir de grand-papa, rien qui corresponde encore à un état de fait), la Sorcière a pris… la lutte des classes, négligée par ces bobos de centre-ville qui ignorent qu’il se passe quelque chose en dehors du Faubourg Saint-Germain et du Marais : je racontais cela dans un billet précédent. Elle s’est dit que le libéralisme n’était pas la solution, mais le problème : pile le contraire de ce que racontait le Menhir — mais bon, les filles parfois gagnent à tuer papa.

Pour ce qui est de l’école, on trouve dans le chaudron l’état des lieux dressé par tant de polémistes de génie et d’idéologues de premier plan, de Polony à Michéa en passant par Milner. Je ne me compte pas dans le lot, parce que je n’ai pas le talent de tant d’illustres devanciers, même si la Sorcière et ses affidés m’ont emprunté pas mal de formulations ; mais après tout, Rama Yade, il y a trois ou quatre ans, avait sorti un livre émaillé de citations non signalées d’une certaine Autopsie du Mammouth chroniquée ici-même, et si on s’en était moqué,  personne ne lui en avait fait le reproche, sinon celui de plagiat : quand Marine Le Pen en use de même, les faits cesseraient d’être vrais ? Allons donc ! Voici donc la Sorcière se réclamant de l’antipédagogisme, parce qu’elle a remarqué (elle, elle sort dans l’infra-monde où se débattent les électeurs et les mort-de-faim) que les papys, mamies et autres géniteurs au premier et au second degré se désolaient de voir leur progéniture rentrer de l’école plus ignorante qu’elle n’y était entrée, et que les fadaises et turpitudes des Cahiers pédagogiques étaient un admirable terreau pour son mouvement bleu-Marine. Si Meirieu n’avait pas existé, le FN aurait plusieurs millions d’électeurs de moins : les vrais « malgré-nous » de l’extrême-droite, ils sont là, et pas ailleurs. Et c’est moi qu’ils accusent, les gueux !

J’exagère : ils sont aussi dans les médias, qui alimentent merveilleusement le fantasme. À la façade d’un kiosque à journaux de la Canebière, il y a dix minutes, grand panneau célébrant le Nouveau Détective : « T’es blanche, tu manges du porc, on va te violer ». Cent électeurs de plus pour le Front à chaque minute — surtout dans un centre-ville sérieusement basané. À chaque règlement de compte dans les Quartiers Nord marseillais, 100 000 électeurs de plus. Ah oui, mais Marseille, c’est spécial : tu me fais frissonner la peau des roubignolles, pauvre cloche, Marseille est le laboratoire, l’avant-garde, la ville sacrifiée — Marseille, c’est demain. 40% pour la Sorcière dans certains quartiers, 60% demain. Grande bascule. On va se marrer.

Vous en voulez encore ? À chaque connivence médiatico-politique, cent mille électeurs de plus. À chaque discours de Hollande (avez-vous entendu sa performance pour le 6 juin ? Ils n’ont pas un historien capable de singer Malraux, au PS ? Et tous les connards d’Aggiornamento, qui me vomissent sur les pompes — crac ! 100 000 électeurs de plus, à chaque dégueulis de la Pensée Unique ! —, pourquoi ne volent-ils pas au secours du grand homme, eux qui se prétendent historiens ?), un million de voix de plus. Pris dans le métro du FN. Un métro de sensations, pas un raisonnement construit, juste du passionnel. C’est ça qui marche, surtout en temps de crise. Et la Crise, ça fait bientôt quarante ans.

Et ça ne s’arrêtera pas là. Ce qui est beau dans les mouvements populaires, c’est qu’ils vont de l’avant — ils ne se retournent jamais, ou alors après coup. Soit Marine est élue en 2017, et ça va faire mal, soit elle ne l’est pas, et ça va faire mal — parce que la Gauche méprise le peuple, et que le peuple a commencé à se venger. Ça sent mauvais, le peuple. Ça pue des pieds, à force de faire la queue à Pôle Emploi. Ça vocifère sur les bougnouls, tout en n’étant pas vraiment raciste, parce qu’ils l’ont sous les yeux, eux, l’Arabe du quartier. Ce n’est certainement pas à lui qu’ils feront mal, quand ça tournera au vinaigre : c’est aux intellos qui les ont trahis, aux profs qui ne les éduquent plus, aux flics qui ne les protègent plus — z’ont trop à faire à se protéger eux-mêmes. Ségolène Royal, qui a tous les défauts du monde mais qui ne manque pas d’intuition, proposait jadis d’envoyer l’armée dans les quartiers : trop tard, il fallait le faire il y a dix ans. À vous tous qui regardez vos petites menottes bien blanches, vos mains qui jamais ne se saliraient à aller voir de quoi la boue est faite, ils arracheront les yeux. Et ce sera justice.

Pour rire, pour voir les réactions des sycophantes, je me fends donc d’un article sur les propositions (pleines de bon sens, nous disons tous cela dans les salles de profs — tous, y compris ceux qui me cherchent des poux dans le slip) du FN en matière d’éducation. Et j’entends aussitôt le chœur des indignés, des profs à colliers de barbe, inscrits au SGEN, conscience pure, intellect en jachère — mais l’envie de me pendre par les pieds, pour voir ce que j’ai sous mes jupes. Le Point Godwin à portée de menotte, et le trouillomètre à zéro. Eux aussi, ils la voient arriver au pouvoir gros comme une maison, la Sorcière. Un délicieux soupçon leur hante le scrotum.
Et alors on établira les responsabilités, les complicités actives et passives — et la première chose à faire, ce sera de se débarrasser de ces foies jaunes, les petites mains de la protestation molle, les agités de la pensarde. Vous vous croyez intelligents ? Mais les sorcières ont oublié d’être stupides ! À part des anathèmes (crac ! 100 000 voix de plus chaque fois qu’un média la taquine !), que savez-vous faire ? Est-ce que vous irez vous battre dans la rue, quand on en sera là — dans trois ans, peut-être avant ? Combien d’entre vous se sont déjà affrontés à des nervis bien entraînés ? Combien le feraient ?
Crapules, va ! Petites crapules ! Pédagos !
Vous voulez changer l’Ecole ? Eh bien, demandez-vous sérieusement quel est le chat capable d’attraper des souris, comme disait le vieux Deng !

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21578649_000002.

Libération sauvé par Patrick Drahi: Merci qui ? Merci Montebourg !

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On vient d’apprendre qu’au bord du dépôt de bilan, le quotidien Libération venait d’être sauvé par l’entrée à son capital et un apport en numéraire conséquent d’un nouvel actionnaire de référence, Patrick Drahi, bien connu pour avoir emporté le jackpot du rachat de SFR au grand dam de Bouygues, devenant ainsi  un des acteurs majeurs de la téléphonie mobile en France, aux côtés d’Orange  et de Free. Dans la grande négociation qui a écarté Bouygues et Free (id est Xavier Niel, copropriétaire du Monde et du Nouvel Obs) du deal, l’Etat français, en la personne du ministre du redressement productif, avait fait valoir qu’il serait mieux que Drahi, juif marocain richissime résidant en Suisse et passant une partie de sa vie en Israël, fasse quelques efforts  pour manifester quelque intérêt pour la défense d’entreprises françaises en difficulté.

Qu’à cela ne tienne ! Drahi dont la fortune se compte en milliards, va mettre quelques dizaines de millions d’euros pour sauver, provisoirement, un quotidien de gauche de la déconfiture, prix à payer pour que Bercy ne mette pas de bâtons dans les roues de son opération capitalistique. Drahi, à notre connaissance, n’a pas avec la gauche française les relations affectives d’un Pierre Bergé ou d’un Matthieu Pigasse. Son seul investissement (sans espoir de rentabilité)  idéologique a été d’offrir à Israël une chaîne d’information continue multilingue (I24news), défendant avec talent le point de vue de l’Etat hébreu sur les affaires du monde.

Si j’étais journaliste à Libé – ce qui me rajeunirait considérablement – je lécherais chaque jour les bottes d’Arnaud Montebourg pour avoir assuré mon salaire pour quelques mois supplémentaires, et tâcherais de ne pas trop chier dans les bottes d’un Drahi peu réceptif au discours palestinolâtre du journal qu’il vient d’acquérir. Joffrin, nouveau patron de la rédaction, saura montrer la voie.

Est-ce pénal d’être de droite?

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Causeur. Nul ne se plaint que certains termes injurieux ou racistes soient proscrits dans le débat public. De ce point de vue, le « politiquement correct » a du bon. Mais de ce souci légitime de corriger le langage, on est passé à la volonté de camoufler la réalité sous les euphémismes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?    

Rachida Dati. Absolument ! Prenez l’exemple du mot « diversité ». Ce terme n’est pas utilisé pour parler des Allemands ou des Américains, mais pour désigner de manière politiquement correcte les Noirs et les Arabes. Ne pas assumer ces termes revient à dire que  « Arabe » ou « Noir » est une injure ! C’est absurde ! Cette police des mots nous a été imposée depuis des années par une certaine gauche. Cela a commencé avec SOS Racisme, que j’ai combattu car on instaurait un « droit à la différence » pour des Français qui étaient pour l’essentiel d’origine maghrébine ou africaine. Sans parler de l’invention du mot « Beur », toujours pour éviter d’employer le mot « Arabe ». Je considère que SOS Racisme a fait beaucoup de dégâts et a renforcé un discours victimaire : « Vous êtes d’origine étrangère, donc vous souffrez de discriminations, nous allons vous aider… » Être d’origine arabe n’est pas une pathologie !

Sauf erreur de notre part, c’est bien la droite qui a créé la Halde, non ?

C’est Jacques Chirac…

Mais Nicolas Sarkozy ne l’a pas fermée. Et il a contribué à instaurer l’idée que les discriminations étaient le lot quotidien des enfants d’immigrés.

Je n’étais pas favorable à la création de la Halde. Je considérais qu’on créait une juridiction d’exception qui n’avait pas lieu d’être. Si discrimination il y a, c’est une infraction pénale qui doit être jugée par des tribunaux correctionnels de droit commun. Je ne veux pas d’une justice à la carte![access capability= »lire_inedits »]

Quoi qu’il en soit, on n’a pas vraiment l’impression que, sur ce terrain, la droite soit « décomplexée ». Au contraire, ses responsables ont souvent l’air de s’excuser de ne pas être de gauche…

Je vous le confirme ! Certains responsables se sentent éternellement coupables, comme si être de droite et assumer ses valeurs était ringard, sectaire, parfois même   j’ose le mot    « raciste » ! Lors de débats récents au Parlement européen, sous prétexte de défendre l’égalité hommes/femmes ou de lutter contre l’homophobie, par exemple, on a essayé de faire passer des dispositions incitant les États à autoriser la PMA, qui était totalement étrangère à  l’objet du débat. S’y opposer revenait donc à être soit « homophobe » soit « sexiste ». Je m’y suis opposée et je l’ai assumé mais certains, dans ma famille politique, n’ont pas osé alors même qu’ils étaient d’accord avec moi. Alors, rassurez-moi : ce n’est pas pénal d’être de droite ? Sinon, notifiez-moi mes droits avant que je m’exprime ! Et si ce n’est pas interdit, ai-je le droit de dire ce que je pense ?

Si Nicolas Sarkozy a voulu décomplexer la droite, c’est qu’elle est complexée. Pourquoi ? Avez-vous tant de crimes à expier ?

La gauche, même totalement impopulaire, reste très sûre d’elle : elle considère que, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, ses intentions sont toujours pures, c’est assez fascinant. Tandis que la droite, elle, a forcément de mauvaises intentions. Récemment, Philippe Goujon, le maire du 15e arrondissement de Paris, me signalait, lors d’une conversation, que des élus d’origine maghrébine avaient été éjectés par le PS aux dernières municipales et que ça ne faisait pas une ligne dans la presse. Philippe Goujon me dit alors : « Si nous avions fait la même chose, nous aurions été accusés de racisme. » Je lui ai répondu : « Nous n’osons pas le faire parce que nous culpabilisons, même si nos motivations ont à voir avec la compétence et l’équilibre politique et pas du tout avec l’origine. » Bref, nous ne sommes pas meilleurs que les gens de gauche : la différence, c’est que nous, nous culpabilisons !

En effet, si la gauche se sent moralement supérieure, c’est bien parce que la droite a, en quelque sorte, intégré son infériorité morale !

Pour certains dirigeants, vous avez raison. Et d’ailleurs, je le constate souvent lorsque certains sujets sont évoqués : on sent une sorte d’embarras.

Vous n’avez pas l’air facile à embarrasser…

Peut-être. À tout le moins, j’essaie d’être en accord avec mes convictions et en cohérence avec mes combats, sans jamais renier ni ce que je suis, ni d’où je viens. Ce qui est amusant, c’est l’embarras que j’observe chez certaines personnalités, pour ne pas dire hautes personnalités, de gauche comme de droite, lorsque certains sujets sont évoqués. Par exemple, si on évoque l’immigration, on se tourne vers moi, très gêné, allant jusqu’à me dire : « Excuse-nous, Rachida, mais on ne parle pas de toi ! » Et à leur plus grand étonnement, je leur réponds : « Évidemment que vous ne parlez pas de moi ! Je ne suis pas une immigrée puisque née en France, et je ne suis pas étrangère puisque je suis de nationalité française ! » Je vous livre une autre anecdote. En 2005, au moment des violences urbaines, lors d’un dîner avec des personnalités ayant occupé des fonctions gouvernementales, l’un d’entre eux, ancien collaborateur d’un premier ministre de gauche,  me lâche cette phrase à propos de ces émeutes : « En fait, vous n’êtes pas tout à fait comme nous. Vous voyez ce que je veux dire… » Et je lui réponds : « Non, je ne vois pas. Pensez-vous que je suis comme ceux qui commettent ces violences urbaines ? Parce que là, ça m’inquiète. » Je ne vous décris pas le malaise… Pendant toute la soirée, on n’a parlé que du menu. Et pour finir, quand j’ai voulu me présenter à une élection, tout le monde voulait que j’aille à Poissy ou dans le 18e, comme si c’était une évidence. Comme si mon origine était une compétence ou un projet politique ! À ce compte-là, si j’avais une verrue sur le nez, devrais-je devenir dermatologue ?

Reste que, quand Nicolas Sarkozy vous a nommée garde des Sceaux, en 2007, n’était-ce pas pour compléter son casting médiatique ?

Soyons lucides. La politique, c’est un mélange de beaucoup de choses, dont la compétence mais aussi le symbole. Nicolas Sarkozy a toujours déploré que la classe dirigeante française soit très homogène socialement et sociologiquement. Même en politique, on a souvent affaire à des héritiers… Pour que les Français puissent s’identifier à ceux qui les gouvernent, il a voulu ouvrir plus largement l’accès aux plus hautes responsabilités. Me concernant, Nicolas Sarkozy avait fait le choix de la compétence : j’étais magistrate de métier, j’avais contribué à l’élaboration du programme présidentiel sur la justice et j’avais une expérience professionnelle très riche. Donc, malgré tous les procès en incompétence, en illégitimité qu’on a pu me faire, on ne peut pas dire que ma nomination était un gadget ou correspondait à un casting. Je vous renvoie aux nombreuses réformes que j’ai mises en œuvre. Je n’ai commis aucune erreur, ni sur le fond ni sur la forme. Ceci étant, il est vrai que ma nomination a aussi été un symbole. Lorsque j’ai réformé en profondeur notre Constitution française, en apposant ma signature à côté de celles de Michel Debré et de Nicolas Sarkozy, président de la République, j’ai pensé à tous ces Français de condition sociale modeste. Ce symbole-là avait un sens politique fort !

En prime, vous êtes coquette, ce qui a fait jaser !

Le fond est important. Le respect des usages et des formes l’est tout autant quand on exerce des fonctions gouvernementales, qui sont aussi des fonctions de représentation. J’ai toujours été choquée par ceux qui se disaient victimes de discriminations ou de racisme, alors même que leur comportement n’était pas à la hauteur de la France qu’ils représentaient. Parler en verlan, ne pas savoir se tenir lors d’un déjeuner officiel, se montrer familier avec le personnel d’un ministère ou d’une ambassade, ce n’est pas digne. Il m’est arrivé d’observer ce type de comportements qui dégradaient la fonction et contribuaient finalement à aggraver la caricature, voire à stigmatiser certains Français d’origine étrangère.

Cependant, aujourd’hui, sur tous ces sujets, on entend beaucoup plus de voix discordantes : certains s’en plaignent abondamment. Diriez-vous qu’on peut s’exprimer plus librement aujourd’hui ?

J’aurais du mal à vous répondre car je n’ai jamais censuré mes idées ou mes convictions. Par exemple, j’ai défendu le débat sur l’identité nationale, parce que je refusais que l’identité de notre pays s’affaiblisse. De même, en 2005, j’ai milité pour que l’on inscrive les « racines chrétiennes de l’Europe » dans la Constitution européenne.  Nous avons été attaqués de toute part, et évidemment nous avons reculé par culpabilité, gênés par cette vérité historique qui n’a rien à voir avec l’idéologie. Le plus amusant, c’est que beaucoup ont été surpris par ma position, en me renvoyant à une origine qui n’avait rien à voir avec mon combat. D’ailleurs, je déroute de nombreuses personnes par ma personnalité, mais aussi par mes convictions et mon appartenance politique. Certains, à gauche, me disent ne pas désespérer que je les rejoigne. Comme si être de droite, avec mon ascendance, était une anomalie !

En tout cas une faute de goût… Cela dit, vous seriez une belle prise de guerre…

Oui, mais cela serait de courte durée, et pour la photo seulement. Pour le reste, ils voudraient penser à ma place !  

 Mais revenons au « politiquement correct ». Pensez-vous que la parole raciste se libère, comme l’affirme la gauche ?

Je pense que, pour la gauche, aborder les causes du racisme ou des discriminations, c’est être raciste. Donc, on ne les aborde pas, on ne les évoque pas, et pendant ce temps la société se fracture, se communautarise! Alors, ne nous étonnons pas que le Front national prospère ou que les citoyens veuillent se faire justice eux-mêmes. Pour traiter les problèmes, il faut être capable de les nommer !

Sans doute, mais à trop les nommer, on risque de les exagérer. On a parfois eu l’impression que la droite sarkozyste ne regardait la société française qu’à travers le prisme des origines. Rappelez-vous le « préfet musulman »….

Je préfère une société dans laquelle nous débattons de tous les sujets plutôt qu’une société où certains sujets deviennent des secrets de famille. Le jour où ils sont révélés, tout explose. La question n’est pas que les Français soient racistes, mais qu’une certaine élite pense que les dirigeants doivent tous être issus du même moule, de la même caste, avec les mêmes réflexes. En réalité, ce n’est pas un problème ethnique, mais social. Cette élite est tout aussi condescendante avec une fille de paysans ou de femme de ménage français qu’avec un fils de métallo marocain. Je n’ai pas la même histoire qu’une fille issue d’une famille installée dans le 7e arrondissement depuis des générations. Mais une chose est sûre, nous partageons les mêmes convictions et nous avons les mêmes valeurs : le travail, le respect de l’autorité, de l’ordre, de la famille, le refus de l’assistanat et l’amour de la France.

Justement, ces valeurs-là ne semblent pas partagées par tout le monde… et cette identité s’est aussi enrichie de gens qui détestent la France !

C’est pour cette raison que je suis intransigeante sur le respect de nos valeurs et de nos principes. Pour moi, ils sont non négociables. Chercher à comprendre ceux qui détestent la France, c’est renoncer à notre République et notre État de droit.

Dans votre position, on est souvent sollicité. Est-ce que les Français noirs ou arabes font plus volontiers appel à vous ?

Ce n’est pas une question d’Arabes ou de Noirs… Parfois, des jeunes qui sont « paumés » me demandent de les aider à trouver un emploi, alors même qu’ils ne sont pas en état d’en exercer un. Certains d’entre eux se considèrent victimes de racisme ou de discriminations dans la recherche d’emploi alors qu’ils n’ont jamais postulé ou qu’ils ne se sont jamais inscrits à Pôle emploi. Croyez-moi, je leur tiens un discours très ferme, en leur disant que ce n’est pas avec ce type de comportement et avec leur discours victimaire qu’ils trouveront un emploi. Il est aussi arrivé, lors de meetings, que des jeunes m’interpellent en « me » reprochant la guerre en Irak ou en Afghanistan, alors qu’ils n’avaient jamais quitté leur ville. C’est tellement plus confortable d’en vouloir à ceux qui ont réussi plutôt que de se mettre au travail !

Au-delà du racisme réel et supposé, le politiquement correct n’a-t-il pas dévalué la notion même d’autorité ?

À force de tout vouloir expliquer et de tout vouloir comprendre, on finit par trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, même dans les pires situations. Lorsque j’étais magistrate, j’étais souvent considérée comme répressive, voire « réactionnaire », alors que mon souci était d’en appeler au respect de la loi. Ainsi, comme juge pour enfants, j’ai toujours exigé que les mineurs qui entraient dans mon bureau se tiennent bien. Il m’est arrivé aussi d’avoir des discussions assez vives avec des éducateurs pour qu’ils imposent leur autorité à des mineurs délinquants. Les excuser ou les comprendre peut les déresponsabiliser, donc les conduire à récidiver. J’en ai voulu à la gauche lorsqu’elle a créé les emplois-jeunes pour y intégrer des « grands frères » qui n’avaient pas d’autre expérience scolaire ou professionnelle que celle de la rue. Ces « grands frères » devenaient des éducateurs alors qu’eux-mêmes n’avaient pas été éduqués. Alors, imaginez les dégâts sur des mineurs déstructurés ou délinquants…

Est-ce « bien nommer les choses » que de parler de petits garçons privés de pain au chocolat à cause du ramadan ?

Ce qui a été dénoncé a sans doute existé, mais de manière marginale. Le problème n’est pas de le dénoncer, mais d’en faire une généralité, qui peut contribuer à la fracturation de notre société. Je vous rappelle que, lors des débats houleux et vifs concernant la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’École et la loi de 2010 interdisant la burqa, il n’y a pas eu de manifestations et de contestations de musulmans dans la rue, alors qu’ils étaient visés directement et quotidiennement. Il faut éviter tant l’angélisme que la diabolisation.

Malheureusement, on n’a pas non plus vu cette majorité silencieuse de musulmans pacifiques défiler après l’affaire Merah pour crier : « Pas en notre nom ! »

Ce n’est pas vrai. Il y a eu une mobilisation ! Mais la majorité des musulmans, en France, se considèrent d’abord comme Français et pensent que leur confession relève du privé et de l’intime.  Il faut aussi cesser les fantasmes sur certains sujets, comme les cantines halal. Il n’a jamais été démontré  qu’il y avait des revendications de repas halal dans nos écoles publiques.

Ah bon, il s’agirait de pures inventions ? Vous ne pouvez pas ignorer qu’il y a aussi des musulmans fondamentalistes, voire intégristes …

Être musulman n’est pas un délit ! C’est une confession. S’agissant des fondamentalismes ou des intégrismes qui existent dans toutes les religions, il faut les combattre par tous les moyens.

Et quand Manuel Valls affirme qu’un certain nombre de Roms ne « veulent pas s’intégrer »,  êtes-vous choquée ?

Non ! Certains Roms, par leur mode de vie (nomade), ne souhaitent pas s’établir de manière durable dans un pays et donc, à l’évidence, ne souhaitent pas s’intégrer. Cela pose problème quand ce mode de vie trouble gravement l’ordre public. Et là encore, il est important d’agir et de sanctionner, soit par une condamnation, soit par une expulsion.

Que le Premier ministre s’autorise ce genre de propos n’est-il pas la preuve que le « camp du réel » a desserré l’étau du politiquement correct ?

Le « réel », les Français le vivent tous les jours, au grand dam des bien-pensants. Souvent  une certaine presse s’en offusque parce qu’elle est hors-sol. Il ne faut pas s’étonner qu’une partie de la presse française soit en difficulté aujourd’hui. Les Français n’y lisent pas ce qu’ils vivent !

Cependant, avez-vous l’impression que, dans ce pays, on peut désormais débattre de tout, y compris de l’immigration ? 

On a beaucoup progressé. Rappelez-vous, dans les années 1980, le mot « immigration » appartenait au vocabulaire du Front national. En parler ou en débattre, c’était être raciste. Alors que la France était en crise et que la maîtrise des flux migratoires était un véritable enjeu  politique, on a préféré fermer les yeux par lâcheté. Or, à l’époque, déjà, c’était surtout l’immigration familiale qui augmentait : des femmes et des enfants qui arrivaient sans préparation et sans emploi. Cette immigration était parquée et abandonnée dans certains quartiers. Nous payons aujourd’hui ce silence et notre refus d’agir à l’époque. Malheureusement, l’attitude de certains responsables politiques n’a pas changé. Ils refusent toujours de débattre  de certains sujets, ou même de les évoquer.

Lesquels ?

Aujourd’hui, les questions relatives au communautarisme, mais aussi à la famille, à la PMA, la GPA, à la fin de vie… sont encore largement taboues. Je regrette qu’il demeure, sur ces sujets, certaines ambiguïtés dans ma famille politique. Quand on n’est pas d’accord avec la gauche bien-pensante, le risque n’est plus tant d’être accusé de racisme que d’être dénoncé comme sectaire, ringard, voire « réac ». Du coup, de peur d’être associés à cet opprobre, certains préfèrent se faire porter pâles lorsque nous avons des débats internes. En tant que garde des Sceaux, j’ai mis en place un programme concret de lutte contre l’intégrisme dans les prisons que l’on pourrait qualifier de « politiquement incorrect », tout en augmentant le nombre d’aumôniers musulmans. J’ai choqué beaucoup de monde, en  demandant que l’on puisse travailler sur les profils des détenus afin de prévenir certaines dérives. Certains me disaient : « On pense comme toi, mais on ne peut pas le dire. »  Quel courage !

En ce cas, êtes-vous favorable à l’autorisation des statistiques ethniques ?

Dans certaines conditions, elles peuvent être très utiles, par exemple pour mettre en place des programmes efficaces de lutte contre la délinquance, de prévention de la récidive, mais aussi pour combattre le communautarisme. Mais dès que nous en avons parlé, le sujet s’est avéré explosif, car certains craignaient un fichage et d’autres une stigmatisation. Encore une fois, nous avons cédé, encore une fois notre lâcheté a abouti à laisser prospérer les problèmes. Ces statistiques ethniques avaient été envisagées pour recenser les gardés à vue et la population carcérale. On y a renoncé, par crainte d’y voir figurer certaines catégories de la population, notamment celles issues de l’immigration. Or, elles auraient aussi permis de « déghettoïser » certains territoires et de lutter contre les inégalités à l’École. J’ai été très  choquée de voir que, dans certaines écoles de certains quartiers, des « cages d’escaliers » entières se retrouvaient dans la même classe. Évidemment, toutes les difficultés s’y retrouvaient aussi. Ce n’est pas comme cela qu’on relance l’ascenseur social et qu’on favorise la méritocratie. J’avais aussi proposé de supprimer progressivement la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale et améliorer les conditions de travail des enseignants. Il faut regarder la réalité en face : dans certaines écoles, les enseignants n’enseignent plus, ils éduquent les enfants dans tous les domaines de leur vie. Ne nous étonnons pas que beaucoup, écrasés par ces responsabilités qui ne devraient pas leur incomber, soient au bord du burn-out. Parfois, j’ai le sentiment que cela arrange la gauche de ne pas régler ces problèmes pour en faire un fonds de commerce politique.

La gauche s’est opposée à la réforme de la carte scolaire au nom d’une conception égalitaire de la République. Cela se défend.

La conception égalitaire de la gauche, c’est le nivellement. On donne la même chose à tout le monde, alors qu’on devrait plus aider ceux qui en ont le plus besoin et qui ont le plus envie de s’en sortir.

Vous avez certainement été horrifiée, comme nous tous, par les propos racistes proférés à l’encontre de Christiane Taubira. Mais fallait-il en conclure que la moitié de la France était raciste, ce qui a eu pour effet d’interdire toute critique de la ministre de la Justice ?

Je l’ai déjà dit : Mme Taubira a certes été victime de propos racistes que j’ai condamnés, mais attention à ne pas se cacher derrière cela pour éviter toutes les critiques ! C’est insupportable d’entendre régulièrement Mme Taubira nous donner des leçons de culture française : qu’elle ne confonde pas l’Assemblée nationale et la Comédie-Française ! C’est tout aussi insupportable lorsqu’elle décide du niveau d’intelligence des uns ou des autres avant de daigner  débattre ou non avec eux.

Quel jugement portez-vous sur le débat qui a précédé les élections européennes ? On a parfois l’impression qu’il est aussi difficile de débattre de l’Union européenne aujourd’hui qu’il l’était hier de parler d’immigration…

Aujourd’hui, ces deux sujets sont liés, notamment à travers la question de la réforme de Schengen. Pour certains journalistes ou pour la gauche, vouloir sécuriser un espace de libre circulation, c’est être europhobe ou souverainiste. Comme toujours, on est dans la caricature  car, en réalité, c’est la seule manière de le préserver. Une Europe-passoire ne peut qu’alimenter les nationalismes et les replis sur soi, voire la haine de l’autre. Après avoir si longtemps accepté que l’immigration soit la « propriété » de Le Pen, ne pas parler des frontières reviendrait à offrir un boulevard aux anti-européens et aux nationalistes.

On a le droit d’être anti-européen, non ? 

Évidemment ! Il faut débattre avec les anti-européens. Il faut confronter nos visions et  expliquer aux Français notre intérêt à défendre l’Europe. Mais nous devons aussi cesser de croire que la souveraineté est un concept dangereux. C’est absurde. Nous devons reconquérir les mots et en finir avec la censure ![/access]

*Photo: Hannah.

Valse des ambassadeurs au Quai d’Orsay

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ambassadeurs quai orsay

Le mouvement d’ambassadeurs qui vient d’être annoncé par le Quai d’Orsay est d’importance : il concerne les postes clés de notre diplomatie, ceux dont les titulaires n’ont pas pour occupation principale de distribuer des Ferrero-Rocher lors de réceptions mondaines : Union européenne, Washington, Nations-Unies, Berlin, Pékin, Londres et, dans une moindre mesure, Alger et Rome. Pour accéder à l’un de ces postes prestigieux, il est nécessaire de ne pas se contenter du minimum syndical des qualités exigées pour faire son chemin dans la carrière, dont l’essentiel se résume dans la maxime interne : «  pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli ».

À l’heure des transmissions instantanées, des téléphones rouges ouverts en permanence entre les grands de ce monde, la plupart des chefs de mission, notamment dans les pays de l’Union européenne voient leur rôle limité à la promotion de l’industrie et de la culture française dans les pays où ils sont nommés, ou au contrôle des flux migratoires de populations désireuses de quitter leur misère pour le supposé Eldorado hexagonal.

Quelques « grosses ambassades », cependant, sont amenées à jouer un rôle politique, soit qu’elles aient à traiter au jour le jour des questions de géopolitique planétaires ou régionales, New York pour l’ONU et Bruxelles pour l’UE, soit que l’importance du pays concerné exige que la présence diplomatique française y soit particulièrement active et pointue : la Chine, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Russie font partie de cette catégorie.

Les titulaires de ces postes sont donc choisis avec le plus grand soin dans le vivier (restreint) des grandes pointures diplomatiques, donc forcément passées par les cabinets ministériels des gouvernements, de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir dans les deux dernières décennies. L’influence de ces hommes et de ces femmes est d’autant plus grande que la politique étrangère, en France, n’est pas soumise à un contrôle parlementaire aussi compétent et sourcilleux que dans d’autres démocraties comparables. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les retransmissions télévisées des séances des commissions des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et du Sénat, et de les comparer avec leurs équivalents au Congrès des Etats-Unis, aux Communes britanniques et au Bundestag allemand.  Disons, pour être charitable, que nos parlementaires ont encore une marge de progression à combler pour devenir compétitifs.

C’est pourquoi le décryptage des nominations qui viennent d’être effectuées donne une assez bonne indication sur les orientations de la politique étrangère du duo Hollande-Fabius pour la suite du quinquennat.

On constate tout d’abord que la sensibilité politique des diplomates concernés n’est pas le critère déterminant de leur nomination. Dans les promus, on trouve des ambassadeurs classés à gauche, comme Pierre Sellal, qui abandonne son bâton de maréchal de secrétaire général du Quai d’Orsay, trois ans avant la retraite, pour retourner au charbon à Bruxelles comme représentant de la France auprès de l’Union européenne. Cet ancien directeur de cabinet d’Hubert Védrine, familier des arcanes de l’UE, est un « intergouvernementaliste » intransigeant, imperméable aux chimères fédéralistes chères à Bernard Guetta : le meilleur, donc, sinon pour « réorienter » l’Europe, du moins pour y défendre nos intérêts nationaux. Autre diplomate «  de gauche », Jacques Audibert, ci devant directeur des affaires politiques du Quai et, à ce titre, en charge de la négociation nucléaire avec l’Iran, vient d’être promu « sherpa » de Hollande à l’Elysée, responsable des G8, G20 et autres grands raouts internationaux. C’est à lui que l’on doit en partie la fermeté de la position française face à Téhéran, qui ne manque pas une occasion de tacler la « mollesse » d’Obama dans le marchandage avec les mollahs, et la faiblesse du susdit contre son allié syrien Bachar Al-Assad. Audibert s’entend comme larron en foire avec Gérard Araud, ambassadeur aux Nations-Unies, passé  jadis par le cabinet de François Léotard au ministère de la Défense, homme de la droite « atlantiste », vomi par les « tiers mondistes » du Quai, qui voient en lui un clone français des néo-cons américains. Araud permute avec François Delattre, jusque-là ambassadeur à Washington, qui devait sa promotion  à Nicolas Sarkozy, ravi de faire enrager les mandarins du Quai en nommant ce brillant quadra au poste le plus convoité du Département. Il ne semble pas avoir démérité aux yeux du pouvoir de gauche, qui lui confie  aujourd’hui la gestion quotidienne de notre siège au  conseil de sécurité.

Bonne pioche, aussi, pour les « bébés Chirac » de la diplomatie, comme Maurice Gourdault-Montagne, dircab d’Alain Juppé entre 1995 et 1997, qui quitte Berlin pour Pékin, cible principale de la diplomatie économique dont Fabius veut faire un point fort de notre réseau d’ambassades, à l’image de ce qui réussit si bien à nos amis allemands. On note aussi le retour de Catherine Colonna, autre vedette chiraco-juppéiste, ancienne secrétaire d’Etat aux affaires européennes dans le gouvernement Villepin, qui établit ses quartiers au palais Farnèse à Rome, demeure agréable, et poste d’observation privilégié de l’expérience Renzi, suivie avec intérêt par Matignon et l’Elysée.

Contrairement à la politique intérieure, la politique étrangère de la France de Hollande sait faire des choix clairs, et s’y tenir : soutien sans faille aux monarchies sunnites dans leur affrontement avec les chiites emmenés par Téhéran, lutte sans merci contre le jihadisme, y compris avec le « hard power », défense des intérêts français au sein de l’UE, dans un dialogue franc (terme diplomatique) avec nos amis allemands.  L’heure est au réalisme, et les rêveries droit-de-l’hommistes reportées sine die. Pour cela, il faut les right men and women at the right place, quel que soit leur pedigree politique. C’est notre grande coalition à nous, malheureusement pas encore extensible à d’autres secteurs de notre vie politique…

On constatera pour conclure, et sans entrer dans les détails, que la section LGBT[1. Dont le cri de ralliement est «  Chaque jour, qu’un vent nouveau siffle dans la rue du Quai ! »] du Quai n’est pas mal lotie dans la distribution des prix, ce qui ne saurait déplaire à l’air du temps.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681216_000026.

André Hardellet pour tous

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andre hardellet paris patachou

Je me suis pris le bec avec un bouquiniste à théories, une race terrifiante de certitudes. Jacques Laurent pestait contre le roman qui endoctrine, moi j’en ai marre des vendeurs qui savent d’avance ce que les clients achèteront ou pas, liront ou pas. Dans ce domaine, je me méfie toujours de ces devins qui, au doigt mouillé comme les sondeurs, font le portrait du lecteur type d’ouvrages anciens par origine sociale, département de naissance et âge du capitaine. Ces compartimenteurs ont raté leur vocation, ils auraient dû travailler à l’INSEE plutôt que dans le livre où règne le mystère le plus total.

C’est justement la beauté du métier, son inconnu, sa part de transgression aussi, ces boutiquiers n’ont pas compris que les livres s’enfilent comme des secondes peaux. Quand on lit, on retire le masque. On est nu. Nos lectures sont le prolongement de nous, on ose dévoiler notre territoire intime, braver notre éducation, fouler d’autres horizons, nous réinventer. Alors bien malin celui qui peut connaître à priori nos envies et encore mieux édicter des règles générales. Les petits gros à moustaches de l’Education Nationale achèteraient majoritairement du Dumas comme on prend des actions Péchiney à la Bourse. Les femmes de quarante ans, divorcées et mères de famille de la région Sud-est seraient tentées par la littérature érotique, Anaïs Nin en tête suivie de Régine Desforges et Catherine Millet. Au grotesque de ces analyses, s’ajoute le mépris pour tous les lecteurs et leurs goûts infinis. Nous ne sommes pas des clients comme les autres. Instables, nous n’entrons dans aucune case. Il n’y a que les professeurs pour penser qu’on lit comme on bachote. On lit pour soi. Quand je suis en chasse, c’est-à-dire en manque de livres, je retourne des étagères, je monte sur de précaires escabeaux, je suis mu par une inébranlable force de persuasion. Je sais que je vais trouver quelque chose, un écrivain de bonne compagnie pour quelques heures comme un vin de soif désaltère. La scène se passe en province durant les ponts de mai. Je finis par dénicher mon auteur du jour après un laborieux travail d’élagage.

C’est un signe du destin car je tombe sur André Hardellet mort l’année de ma naissance. Il y a quarante ans. Haut perché, difficile d’accès, La promenade imaginaire, dans la collection « Roue Libre » du Mercure de France, n’attendait que moi. J’ouvre au hasard et je lis « D’où vient la sourde exaltation qui s’empare de moi, quelquefois, lorsque je marche ? ». Hardellet (1911-1974), insatiable promeneur, poète du temps retrouvé, passe-muraille des terrains vagues, l’homme qui voit la nature, la ville, les femmes par contumace. Son monde réel n’était jamais aussi beau que dans sa tête, il le recréait indéfiniment. J’étais heureux, un bel exemplaire, une édition originale d’août 1974, avec sur la couverture, une gravure de Chansons enfantines, naïve où des souris exécutent une sarabande en narguant trois chats. La perspective de passer un bon moment, livre en main, un dimanche à la campagne. Il a fallu que le commerçant parle, gâche ce moment de plénitude. Leur nature bavarde les dessert, ils ont toujours le mot de trop.

En me rendant la monnaie, le bouquiniste se sent obligé d’ajouter : « Ici, ça ne se vend pas, Hardellet est un écrivain parisien ». « Mais Monsieur, Hardellet se vend partout, à Tourcoing, à Mende ou à Gémenos, si dans votre petite tête, vous pensez qu’en dehors de la Grande Ceinture, il perd de son attrait, vous devriez changer de profession » lui répondis-je. S’en suivirent quelques répliques sur la prétention des acheteurs et la vacuité des vendeurs. Comment peut-on dire qu’Hardellet est d’essence urbaine et ne conviendrait pas à un lecteur de province ? Cet écrivain olfactif et voluptueux a la nostalgie d’un monde parallèle, entre réminiscences de la terre et rêveries vagabondes. Il émeut lorsqu’il décrit la vie des truites, des taupes qu’il entremêle à des souvenirs d’enfance, de soldat, pour un écrivain francilien, on repassera. Ce bouquiniste lourd et lent n’avait vu qu’une facette « visible » de Hardellet, le parolier de Patachou, le compagnonnage avec Brassens, Fallet, le Paris canaille. Mais l’artiste qui s’interroge sur la création : « Écrire est un travail harassant : choisir, combiner les mots pour qu’ils ne s’éventent, ne pourrissent trop vite à la lecture ! Tâche tellement disproportionné à nos forces que l’on se demande comment des hommes lucides ont osé l’entreprendre ». Celui-là lui avait totalement échappé.

André Hardellet, Œuvre 1 et 2, L’Arpenteur.

André Hardellet par Guy Darol, Le Castor Astral.

*Photo : À bout de souffle.

SNCF : «C dans l’air» fait la grève du service public

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scnf caroline roux greve

scnf caroline roux greve

Alors que j’aimais beaucoup Yves Calvi à ses débuts, j’ai tendance à le zapper depuis plusieurs années. Au départ, « C dans l’air », était une émission politique amusante, impulsée par un zébulon goguenard, populiste et jusqu’au-boutiste, qui n’hésitait pas à reposer six fois sa question à ses quatre invités, dans l’espoir qu’un des débatteurs daigne y apporter une réponse claire et argumentée.

Au fil des années, hélas, le show s’est figé :

– Invités tellement récurrents qu’on a souvent des impressions de rediff’.

– Débat en pilotage automatique : avec un peu d’entraînement on peut, dès qu’on a connaissance du plateau, joue les Madame Irma et prévoir ce que vont dire chacun de nos experts et comment ils vont le dire.

– Reportages indigents débités sur un ton si mélodramatique qu’on soupçonne que le speaker qui les commente perd jour après jour un membre de sa famille.

– Et last de la liste, but not least : conception souvent curieuse du pluralisme sur nombre de sujet chauds.

Ce dernier problème vaut qu’on s’y arrête. Je comprends bien que certaines questions fassent consensus sur le fond, et que les différences ne s’expriment qu’à la marge. Ainsi, j’admettrais volontiers que les débatteurs et l’animateur soient tous d’accord entre eux si la question du jour posée par Yves Calvi ou sa consœur du lundi Caroline Roux était du genre :

– Faut-il supprimer toutes les limitations de vitesse en ville ?

– Doit-on légaliser la maltraitance des petits chatons innocents sur YouTube ?

– La France doit-elle s’inspirer de la réforme des rythmes scolaires mise en œuvre au Nigéria par Boko Haram ?

Il se trouve malheureusement, qu’à 17h, sur France 5, l’unanimisme est trop souvent de rigueur. C’est notamment le cas quand on parle d’Europe, de populisme , ou de réchauffement climatique, mais pas que.

À preuve le toc show (© Basile de Koch) d’hier soir, où 100% des invités et 100% de Caroline Roux étaient d’accord pour décréter que la grève des cheminots n’avait aucune raison d’être, et que le chef de l’Etat et son Clémenceau Jr devaient tenir bon face à la CGT et SUD, sans quoi, c’était la République (et le bac philo) en danger.

Certes, il y avait des nuances entre les invités, qui en plus, étaient loin d’être des idiots du village. En vrai cette dernière affirmation vaut pour trois des invités, Christophe Barbier, Catherine Nay, ainsi que pour le subtil Claude Weill, représentant de la tendance old school du Nouvel Obs.  J’ai en revanche beaucoup plus de doutes sur les compétences et le niveau du quatrième invité du jour le spécialiste Bernard Vivier, directeur de l’« Institut supérieur du travail » qui, quels que soient le sujet, la chaîne, ou l’émission, explique sans débander que la CFDT a toujours raison, et le Medef aussi. Avec des experts comme ça, on ne démasquerait pas beaucoup d’assassins à Manhattan ou à Miami.

N’empêche, qu’ils soient malins ou crétin, nos larrons ne variaient que sur les suggestions d’accompagnement. Ainsi, Claude Weill pensait qu’il fallait de la poigne face aux cheminots, mais de la compréhension pour les malheureux intermittents du spectacle. Méchant comme je suis, j’ai failli penser qu’une certaine gauche était plus attachée au Festival d’Avignon qu’aux luttes ouvrières.

Cela dit, je comprends parfaitement qu’on puisse, et que tu puisses, toi lecteur, être contrairement à moi, hostile à cette grève et donc en accord, total ou partiel avec la bande des quatre. Ce que je n’admets pas, c’est qu’on laisse entendre, dans une émission de service public, qu’un seul type d’opinion est légitime, et que les avis contraires sont donc illégitimes.

Imaginez un débat sur la grève de la SNCF où les quatre invités auraient été un représentant de la CGT, un autre de SUD, un dirigeant du Front de gauche et le responsable de la rubrique sociale de L’Huma. Vous auriez trouvez ça grotesque et moi aussi. En matière de pluralisme, c’est pourtant ce qu’on a vu hier soir.

Sexe à l’Université : Doctorats honoris cauda

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Sur l’excellent blog d’Ovidie, « le Ticket de Métro », on apprend que l’Institute for the Advanced Study of Human Sexuality de San Francisco remettra prochainement un doctorat honoris causa à quatre anciennes gloires du cinéma X des seventies. Candida Royalle, Veronica Vera, Veronica Hart et la regrettée Gloria Leonard, diplômée à titre posthume, recevront leur PhD en « études avancées de la sexualité humaine » le 26 juin, tant pour leur brillante carrière d’actrice qu’en raison de leur combat en faveur des droits des femmes, des actrices pornographiques et des transsexuels.

Certains regretteront que la star titulaire de leurs nuits de jeunesse, Sylvia Kristel, manque à l’appel, sa chaise en osier lévitant désormais au paradis des ex-fantasmes de Jérôme Leroy. Oubliée Brigitte Lahaie, sans doute trop franco-française pour figurer sur le tableau d’honneur des ex-hardeuses, malgré son rôle d’infirmière dans l’hilarant Les Prédateurs de la nuit, petite merveille de cinéma Z montée à la truelle par Jess Franco, et ses années de radio passées l’oreille collée à l’alcôve des Français.

Plutôt que de crier à l’injustice trop tôt, jetons un coup d’œil sur le programme de ce mystérieux institut californien. Ses cours pléthoriques proposent une dissection en règle du corps humain, une introduction à la sexologie vue sous l’angle clinique et quelques initiations à l’anatomie relayées par DVD. Visiblement, on est aussi loin de l’érotisme que jadis le marxisme universitaire de la prise du Palais d’hiver. On comprend mieux qu’ils aient boudé notre Emmanuelle. De toute façon, seuls les plus mal embouchés trouveront à redire à cette immixtion du porno dans l’université (à moins que ce ne soit l’inverse).

Jeunes gens, si vous ne voyez pas de raison de vous réjouir de ces gratifications décernées à quelques septuagénaires, mon petit doigt peut vous aider. Vos jours d’infortune sentimentale, quand l’ouverture sur un malentendu tardera à se produire, vous avancerez d’un air narquois : « Laisse aller, c’est pour ton futur doctorat… »

La méchanceté des bonnes intentions

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aymeric caron ruquier

aymeric caron ruquier

J’aimerais pouvoir ne me confronter qu’à des adversaires qui, en défiant mes certitudes, m’obligent à penser mieux que je ne pense par moi-même. J’aimerais ne soutenir que de grandes querelles et opposer à toutes les autres la sagesse de l’indifférence. J’aimerais, en un mot, être la caravane qui passe pendant que les chiens aboient.

Hélas, ce n’est pas possible, ni forcément souhaitable. La caravane doit parfois s’arrêter. Il serait dommage, par exemple, de ne prêter aucune attention à Incorrect, le très médiocre livre du chroniqueur d’« On n’est pas couché » (le talk-show hebdomadaire de la télévision française), Aymeric Caron. Le titre, d’abord, est révélateur. En le choisissant, Aymeric Caron retourne le compliment à ceux qui déplorent l’emprise du « politiquement correct » sur le discours public actuel. « Politiquement correct toi-même ! », dit-il. En effet, que l’on soit bling-bling ou bobo, on met un point d’honneur, aujourd’hui, à ne pas être bourgeois. La bourgeoisie est une classe en voie de disparition. Tout le monde se veut subversif, transgressif, irrévérent. On ne respecte pas les règles, les normes et les protocoles, on les dérange. La publicité elle-même s’adresse au rebelle qui est en nous. Sous l’égide des médias de masse, le monde se remplit ainsi de saints Georges pour- fendant le dragon des idées mortes.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne voudrais pour rien au monde priver de leur frisson ces chevaliers intrépides. Mais ceux qui, à l’instar d’Aymeric Caron, accolent le label « politiquement correct » à une opinion dès lors qu’elle leur semble majoritaire se méprennent gravement sur le sens de cette expression. Le politiquement correct est né aux États-Unis dans le grand élan de l’affirmative action, c’est-à-dire du traitement préférentiel réservé désormais aux étudiants issus des groupes ethniques minoritaires. Après l’établissement de critères raciaux pour diversifier les promotions, on a voulu agir sur le langage en bannissant les termes dépréciatifs et sur la culture en mettant fin au règne sans partage des DWEMs (Dead White European Males). Le politiquement correct, autrement dit, est une grande entreprise thérapeutique. Tout doit être fait pour rendre leur self-esteem aux membres des communautés dont les ancêtres ont été persécutés et que blessent encore les stéréotypes de l’idéologie dominante. Aux ravages du mépris, il s’agit donc de substituer une politique de la reconnaissance. Et s’il y a des réalités qui risquent d’entraver cette politique en donnant une mauvaise image de ceux qu’on veut réhabiliter, le politiquement correct, emporté par ses bonnes intentions, les écarte ou les minorise. Bref, pour réparer les torts de l’Occident, le politiquement correct nous prescrit ce qu’il convient de dire, ce qu’il convient de penser et ce qu’il convient de voir.

Il s’est constitué aux États-Unis, en prenant appui sur les travaux de Derrida, de Bourdieu ou de Foucault. Et cette « French Theory », très simplifiée, revient aujourd’hui en  France, notamment sous la plume d’Aymeric Caron quand il annonce à ceux qui croient danser sur un volcan qu’en réalité, ils marchent tranquillement dans la plaine et sous un beau soleil de printemps. À le lire, la France ne rencontre pas de difficultés avec l’immigration, la délinquance n’explose pas et l’islam ne pose aucun problème à l’Europe. Ces bonnes nouvelles, Aymeric Caron ne les a pas inventées : il les tient de nos meilleurs sociologues. Sauf exception, en effet, la sociologie n’est plus la science de la société mais le voile jeté sur la réalité sociale par la critique de la domination. Bâtie tout entière sur l’axiome de la bonté originelle de l’homme, cette critique impute le mal humain à l’inégalité, c’est-à-dire aux dominants. Faire une autre lecture des émeutes urbaines, c’est dénigrer les victimes de la discrimination. Il n’y a qu’un mot pour qualifier une telle attitude : racisme. Et comme les racistes nient que tous les hommes soient des hommes, ils n’ont pas leur place dans l’humanité commune. Ils sont littéralement dégoûtants. Du juif Dreyfus, Léon Daudet disait que sa face était « terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto ». Regardant à la télévision le raciste Finkielkraut, Aymeric Caron décrit « l’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos… ». Et Caron, qui a lu Freud, cherche dans l’enfance l’origine de toute cette laideur. Si j’affirme que je ne suis pas français comme l’était le général de Gaulle, c’est, selon lui, parce que la tragédie de l’histoire m’a coupé de mes racines polonaises : « Il n’est pas né, écrit Caron de moi, dans le pays où il aurait dû naître, il ne parle pas la langue qu’il aurait dû parler, il n’a pas eu les amis qu’il aurait dû avoir […]. Il pleure sur son identité perdue, qui est sa vraie identité malheureuse. » Mon père, en effet, est né à Varsovie, et ma mère à Lvov. Ils ont grandi en Pologne et ont voulu, de ce fait, me transmettre la haine de cette nation pétrie d’antisémitisme. J’ai, malgré mes parents, soutenu le mouvement Solidarnosc, je suis allé en Pologne, j’ai aimé les films de Wajda, j’ai lu les livres de Czeslaw Milosz et Kazimierz Brandys, j’ai rencontré Adam Michnik. Je ne reprends donc pas entièrement à mon compte la malédiction dont je suis l’héritier, mais il faut une ignorance historique et politique abyssale pour croire qu’un juif d’origine polonaise puisse nourrir une quelconque nostalgie à l’égard de la Pologne.

Et Aymeric Caron n’est pas seul en cause. Son livre a été accueilli dans une collection que dirige Fabrice d’Almeida, un professeur d’histoire du XXe siècle à la Sorbonne. Et il a été publié chez un grand éditeur de la place : Fayard. Qu’est-ce à dire, sinon que, dans le politiquement correct français, l’idiotie va de pair avec l’ignominie ? Plus l’antiracisme est méchant, et plus il est bête. Plus, pour justifier sa vigilance, il se réfère au terrible passé européen, et plus il déforme celui-ci, plus même il le déglingue. Quand je vois l’état où nous a mis le devoir de mémoire, je me dis mélancoliquement qu’on aurait dû essayer l’oubli.[/access]

Mondial : Rouget de Lisle privé de match à Porto Alegre

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mamadou sakho france equipe

mamadou sakho france equipe

Mamadou Sakho est fâché. Le vice-capitaine de l’équipe de France de football, plutôt charmant et vaillant garçon, considère qu’on lui a manqué de respect. Et quand un sportif taillé comme lui vous dit ce genre de choses, il vaut mieux être prudent. Et là, ça ne va pas. ««Je l’ai en travers de la gorge. C’est un manque de respect». Mais qu’est-ce qui le chagrine à ce point Mamadou ? C’est très simple, pour une soi-disant une sono défaillante, il n’y a pas eu de cérémonie des hymnes nationaux avant la rencontre de coupe du monde France/Honduras. Pas de Marseillaise. Et pourtant « c’est une fierté pour nous de pouvoir chanter l’hymne de notre pays avant chaque rencontre », poursuit-il.

Alors, pourquoi a-t-on privé ce travailleur infatigable de Marseillaise ? Le prétexte avancé de la panne ne tient pas. Il aurait suffi de faire chanter le public a cappella comme dans les autres stades. La première hypothèse qui vient à l’esprit est celle d’une intervention de ceux qui n’aiment pas la Marseillaise, chant « sanguinaire, xénophobe et raciste » comme Lambert Wilson et Marie-Christine Blandin. Peu probable, leur pouvoir d’influence ne dépassant pas les limites étroites de leur Région avant redécoupage. Faut-il alors y voir une conséquence de l’autorité morale du quotidien de référence qui, sous la plume confuse de Charles de Laubier, ne propose rien de moins que «la séparation du football et de l’Etat », en proscrivant hymnes et drapeaux. Peu crédible non plus. Prudemment, on n’évoquera même pas l’ombre de Christiane Taubira intervenant pour éviter un nouveau « karaoké d’estrade ».

Je crois qu’il y a une hypothèse, sérieuse celle-là. Quand on voit l’importance que certains joueurs attachent à La Marseillaise d’avant match, on peut penser que les Honduriens ont souhaité ne pas en rajouter. Nettement plus faibles sur le papier, il n’était pas nécessaire de galvaniser un peu plus les Français à l’écoute de l’hymne national du Honduras Tu bandera es un lampo de cielo. Dont voici le cinquième couplet, rarement chanté, tout comme celui de la Marseillaise, mais gravé pour toujours dans le marbre hondurien:

«C’est la France, libre, héroïque,
plongée depuis des siècles dans le sommeil,
qui a répondu, impatiente de vivre,
à l’appel viril de Danton;
c’est la France qui a envoyé à la mort
la tête de son sacro-saint roi
et a dressé, superbe, à ses côtés,
l’autel de la déesse Raison

Inutile de relayer « l’appel viril de Danton ». Trois buts dans la musette, c’est bien suffisant.

*Photo :  CLAIREFONTAINE-EN-YVELINES. 00667018_000002.

Il faut réveiller Laurent Fabius

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fabius hubert vedrine algerie

fabius hubert vedrine algerie

Quel dommage qu’on ne vive plus comme les patriciens de Rome, à deviser couché sur un divan… La semaine dernière, Laurent Fabius s’est à nouveau endormi devant ses interlocuteurs. Encore quelques années et il rejoindra le club très fermé des responsables politiques incapables d’assumer leurs fonctions: Bouteflika, Castro, Houphouët ou encore Eltsine…

Sur les bancs de l’Assemblée, le député de Seine-maritime nous avait habitué à ses petits sommes. Somme toute bien compréhensibles, car les discours fleuves qui bercent l’hémicycle ne sont pas toujours très relevés. En tête à tête avec un ministre de l’Industrie et des Mines algérien, c’est un petit peu plus gênant. Et quand on connaît l’étroitesse et la susceptibilité de nos relations gazières avec Alger, on rit jaune. Déjà à Washington, lors d’un entretien entre MM. Hollande et Cameron, notre chef de la diplomatie s’était laissé aller à une micro-sieste devant les caméras de TF1. Je veux bien concevoir que la conversation ne fut pas passionnante, mais tout de même, un minimum de tenue n’aurait pas fait de mal aux relations franco-britanniques… Au lieu de s’excuser de sa fatigue, Laurent Fabius avait osé rétorquer à Jeune Afrique que c’était volontaire : il peut dormir d’un œil et suivre un discours de l’autre, comme les crocodiles de Yamoussoukro! Il est drôle et futé Laurent Fabius; surtout lorsqu’il se réconcilie sur le dos du père de « l’odieuse Françafrique ». Pourtant, à regarder la vidéo de nos confrères algériens, le crocodile du Grand-Quevilly ne clignote pas seulement d’un oeil, il pique carrément du nez.
Visiblement plus à l’aise pour s’écouter déclamer des indignations morales que pour négocier d’âpres accords nocturnes, serait-il si difficile à Laurent Fabius de se donner la peine d’écouter ses interlocuteurs?
Notre ministre aime voyager, mais travailler…seulement après une bonne nuit! Le 21 février, après une longue négociation à Kiev, Laurent Fabius avait préféré s’envoler pour Pékin plutôt que de vérifier si son accord était accepté par la foule de Maïdan et le parlement ukrainien. Frank-Walter Steinmeier et Radosław Sikorski, abandonnés par leur confrère, avaient dû amèrement constater que non. Mais à quoi bon faire des heures de vol si, à peine posé sur le tarmac, notre ministre des affaires financières (pardon étrangères) s’assoupit dans son fauteuil? Ses homologues allemands et polonais ont compris la leçon: désormais la médiation entre la Russie et l’Ukraine se fait sans nous. Quant aux avions Rafales, avec un tel VRP, Serge Dassault peut se faire du souci! Vous me direz que je suis sévère. À 67 ans, une telle fatigue peut se comprendre. Dans ce cas, que François Hollande ait pitié d’une nuque aussi chétive, qui ne peut supporter plus longtemps un tel fardeau. Que le président de la République donne à son glorieux vétéran la retraite dont il a cruellement besoin. S’il lui faut un bras pour le sortir de son fauteuil du conseil des ministres où ses collègues se gaussent de ses absences, Hubert Védrine sera sans doute heureux d’aider Laurent Fabius à se coucher dans un bon lit…

Pour faire le portrait du FN

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fn ecole marine pen

fn ecole marine pen

Que trouve-t-on dans le chaudron de la Sorcière ? (Oubliez la bave de crapaud et les testicules de chauve-souris — nous sommes au XXIème siècle, queue diable, pas au début de Macbeth.

Dans le chaudron de la Sorcière, il y a une bonne pincée de Front de Gauche — tout le discours anticapitaliste et anti-européen. Une poignée de Mouvement Républicain et Citoyen, les héritiers de Chevènement, qui d’ailleurs touillent parfois eux-mêmes la tambouille, assaisonnée de républicanisme exaspéré et de souverainisme jacobin. Quelques miettes encore de l’ancienne xénophobie, l’ombre de Léon Daudet pour l’anti-judaïsme, et le Café du Commerce pour les couplets sur l’immigration. Presque rien de la Droite traditionnelle, qui sert davantage de repoussoir que de modèle (alors que l’UMP, elle, voulait s’inspirer du FN — encore des gens qui n’ont rien compris, et qui se sont laissé manipuler par un Buisson dont l’objectif évident était de couler la Droite pour renflouer le Front, ses anciennes amours de toujours). À la Gogoche traditionnelle (mais tout le monde sait bien que cette opposition Droite/Gauche est un pur fantasme, un souvenir de grand-papa, rien qui corresponde encore à un état de fait), la Sorcière a pris… la lutte des classes, négligée par ces bobos de centre-ville qui ignorent qu’il se passe quelque chose en dehors du Faubourg Saint-Germain et du Marais : je racontais cela dans un billet précédent. Elle s’est dit que le libéralisme n’était pas la solution, mais le problème : pile le contraire de ce que racontait le Menhir — mais bon, les filles parfois gagnent à tuer papa.

Pour ce qui est de l’école, on trouve dans le chaudron l’état des lieux dressé par tant de polémistes de génie et d’idéologues de premier plan, de Polony à Michéa en passant par Milner. Je ne me compte pas dans le lot, parce que je n’ai pas le talent de tant d’illustres devanciers, même si la Sorcière et ses affidés m’ont emprunté pas mal de formulations ; mais après tout, Rama Yade, il y a trois ou quatre ans, avait sorti un livre émaillé de citations non signalées d’une certaine Autopsie du Mammouth chroniquée ici-même, et si on s’en était moqué,  personne ne lui en avait fait le reproche, sinon celui de plagiat : quand Marine Le Pen en use de même, les faits cesseraient d’être vrais ? Allons donc ! Voici donc la Sorcière se réclamant de l’antipédagogisme, parce qu’elle a remarqué (elle, elle sort dans l’infra-monde où se débattent les électeurs et les mort-de-faim) que les papys, mamies et autres géniteurs au premier et au second degré se désolaient de voir leur progéniture rentrer de l’école plus ignorante qu’elle n’y était entrée, et que les fadaises et turpitudes des Cahiers pédagogiques étaient un admirable terreau pour son mouvement bleu-Marine. Si Meirieu n’avait pas existé, le FN aurait plusieurs millions d’électeurs de moins : les vrais « malgré-nous » de l’extrême-droite, ils sont là, et pas ailleurs. Et c’est moi qu’ils accusent, les gueux !

J’exagère : ils sont aussi dans les médias, qui alimentent merveilleusement le fantasme. À la façade d’un kiosque à journaux de la Canebière, il y a dix minutes, grand panneau célébrant le Nouveau Détective : « T’es blanche, tu manges du porc, on va te violer ». Cent électeurs de plus pour le Front à chaque minute — surtout dans un centre-ville sérieusement basané. À chaque règlement de compte dans les Quartiers Nord marseillais, 100 000 électeurs de plus. Ah oui, mais Marseille, c’est spécial : tu me fais frissonner la peau des roubignolles, pauvre cloche, Marseille est le laboratoire, l’avant-garde, la ville sacrifiée — Marseille, c’est demain. 40% pour la Sorcière dans certains quartiers, 60% demain. Grande bascule. On va se marrer.

Vous en voulez encore ? À chaque connivence médiatico-politique, cent mille électeurs de plus. À chaque discours de Hollande (avez-vous entendu sa performance pour le 6 juin ? Ils n’ont pas un historien capable de singer Malraux, au PS ? Et tous les connards d’Aggiornamento, qui me vomissent sur les pompes — crac ! 100 000 électeurs de plus, à chaque dégueulis de la Pensée Unique ! —, pourquoi ne volent-ils pas au secours du grand homme, eux qui se prétendent historiens ?), un million de voix de plus. Pris dans le métro du FN. Un métro de sensations, pas un raisonnement construit, juste du passionnel. C’est ça qui marche, surtout en temps de crise. Et la Crise, ça fait bientôt quarante ans.

Et ça ne s’arrêtera pas là. Ce qui est beau dans les mouvements populaires, c’est qu’ils vont de l’avant — ils ne se retournent jamais, ou alors après coup. Soit Marine est élue en 2017, et ça va faire mal, soit elle ne l’est pas, et ça va faire mal — parce que la Gauche méprise le peuple, et que le peuple a commencé à se venger. Ça sent mauvais, le peuple. Ça pue des pieds, à force de faire la queue à Pôle Emploi. Ça vocifère sur les bougnouls, tout en n’étant pas vraiment raciste, parce qu’ils l’ont sous les yeux, eux, l’Arabe du quartier. Ce n’est certainement pas à lui qu’ils feront mal, quand ça tournera au vinaigre : c’est aux intellos qui les ont trahis, aux profs qui ne les éduquent plus, aux flics qui ne les protègent plus — z’ont trop à faire à se protéger eux-mêmes. Ségolène Royal, qui a tous les défauts du monde mais qui ne manque pas d’intuition, proposait jadis d’envoyer l’armée dans les quartiers : trop tard, il fallait le faire il y a dix ans. À vous tous qui regardez vos petites menottes bien blanches, vos mains qui jamais ne se saliraient à aller voir de quoi la boue est faite, ils arracheront les yeux. Et ce sera justice.

Pour rire, pour voir les réactions des sycophantes, je me fends donc d’un article sur les propositions (pleines de bon sens, nous disons tous cela dans les salles de profs — tous, y compris ceux qui me cherchent des poux dans le slip) du FN en matière d’éducation. Et j’entends aussitôt le chœur des indignés, des profs à colliers de barbe, inscrits au SGEN, conscience pure, intellect en jachère — mais l’envie de me pendre par les pieds, pour voir ce que j’ai sous mes jupes. Le Point Godwin à portée de menotte, et le trouillomètre à zéro. Eux aussi, ils la voient arriver au pouvoir gros comme une maison, la Sorcière. Un délicieux soupçon leur hante le scrotum.
Et alors on établira les responsabilités, les complicités actives et passives — et la première chose à faire, ce sera de se débarrasser de ces foies jaunes, les petites mains de la protestation molle, les agités de la pensarde. Vous vous croyez intelligents ? Mais les sorcières ont oublié d’être stupides ! À part des anathèmes (crac ! 100 000 voix de plus chaque fois qu’un média la taquine !), que savez-vous faire ? Est-ce que vous irez vous battre dans la rue, quand on en sera là — dans trois ans, peut-être avant ? Combien d’entre vous se sont déjà affrontés à des nervis bien entraînés ? Combien le feraient ?
Crapules, va ! Petites crapules ! Pédagos !
Vous voulez changer l’Ecole ? Eh bien, demandez-vous sérieusement quel est le chat capable d’attraper des souris, comme disait le vieux Deng !

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21578649_000002.

Libération sauvé par Patrick Drahi: Merci qui ? Merci Montebourg !

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On vient d’apprendre qu’au bord du dépôt de bilan, le quotidien Libération venait d’être sauvé par l’entrée à son capital et un apport en numéraire conséquent d’un nouvel actionnaire de référence, Patrick Drahi, bien connu pour avoir emporté le jackpot du rachat de SFR au grand dam de Bouygues, devenant ainsi  un des acteurs majeurs de la téléphonie mobile en France, aux côtés d’Orange  et de Free. Dans la grande négociation qui a écarté Bouygues et Free (id est Xavier Niel, copropriétaire du Monde et du Nouvel Obs) du deal, l’Etat français, en la personne du ministre du redressement productif, avait fait valoir qu’il serait mieux que Drahi, juif marocain richissime résidant en Suisse et passant une partie de sa vie en Israël, fasse quelques efforts  pour manifester quelque intérêt pour la défense d’entreprises françaises en difficulté.

Qu’à cela ne tienne ! Drahi dont la fortune se compte en milliards, va mettre quelques dizaines de millions d’euros pour sauver, provisoirement, un quotidien de gauche de la déconfiture, prix à payer pour que Bercy ne mette pas de bâtons dans les roues de son opération capitalistique. Drahi, à notre connaissance, n’a pas avec la gauche française les relations affectives d’un Pierre Bergé ou d’un Matthieu Pigasse. Son seul investissement (sans espoir de rentabilité)  idéologique a été d’offrir à Israël une chaîne d’information continue multilingue (I24news), défendant avec talent le point de vue de l’Etat hébreu sur les affaires du monde.

Si j’étais journaliste à Libé – ce qui me rajeunirait considérablement – je lécherais chaque jour les bottes d’Arnaud Montebourg pour avoir assuré mon salaire pour quelques mois supplémentaires, et tâcherais de ne pas trop chier dans les bottes d’un Drahi peu réceptif au discours palestinolâtre du journal qu’il vient d’acquérir. Joffrin, nouveau patron de la rédaction, saura montrer la voie.

Est-ce pénal d’être de droite?

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Causeur. Nul ne se plaint que certains termes injurieux ou racistes soient proscrits dans le débat public. De ce point de vue, le « politiquement correct » a du bon. Mais de ce souci légitime de corriger le langage, on est passé à la volonté de camoufler la réalité sous les euphémismes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?    

Rachida Dati. Absolument ! Prenez l’exemple du mot « diversité ». Ce terme n’est pas utilisé pour parler des Allemands ou des Américains, mais pour désigner de manière politiquement correcte les Noirs et les Arabes. Ne pas assumer ces termes revient à dire que  « Arabe » ou « Noir » est une injure ! C’est absurde ! Cette police des mots nous a été imposée depuis des années par une certaine gauche. Cela a commencé avec SOS Racisme, que j’ai combattu car on instaurait un « droit à la différence » pour des Français qui étaient pour l’essentiel d’origine maghrébine ou africaine. Sans parler de l’invention du mot « Beur », toujours pour éviter d’employer le mot « Arabe ». Je considère que SOS Racisme a fait beaucoup de dégâts et a renforcé un discours victimaire : « Vous êtes d’origine étrangère, donc vous souffrez de discriminations, nous allons vous aider… » Être d’origine arabe n’est pas une pathologie !

Sauf erreur de notre part, c’est bien la droite qui a créé la Halde, non ?

C’est Jacques Chirac…

Mais Nicolas Sarkozy ne l’a pas fermée. Et il a contribué à instaurer l’idée que les discriminations étaient le lot quotidien des enfants d’immigrés.

Je n’étais pas favorable à la création de la Halde. Je considérais qu’on créait une juridiction d’exception qui n’avait pas lieu d’être. Si discrimination il y a, c’est une infraction pénale qui doit être jugée par des tribunaux correctionnels de droit commun. Je ne veux pas d’une justice à la carte![access capability= »lire_inedits »]

Quoi qu’il en soit, on n’a pas vraiment l’impression que, sur ce terrain, la droite soit « décomplexée ». Au contraire, ses responsables ont souvent l’air de s’excuser de ne pas être de gauche…

Je vous le confirme ! Certains responsables se sentent éternellement coupables, comme si être de droite et assumer ses valeurs était ringard, sectaire, parfois même   j’ose le mot    « raciste » ! Lors de débats récents au Parlement européen, sous prétexte de défendre l’égalité hommes/femmes ou de lutter contre l’homophobie, par exemple, on a essayé de faire passer des dispositions incitant les États à autoriser la PMA, qui était totalement étrangère à  l’objet du débat. S’y opposer revenait donc à être soit « homophobe » soit « sexiste ». Je m’y suis opposée et je l’ai assumé mais certains, dans ma famille politique, n’ont pas osé alors même qu’ils étaient d’accord avec moi. Alors, rassurez-moi : ce n’est pas pénal d’être de droite ? Sinon, notifiez-moi mes droits avant que je m’exprime ! Et si ce n’est pas interdit, ai-je le droit de dire ce que je pense ?

Si Nicolas Sarkozy a voulu décomplexer la droite, c’est qu’elle est complexée. Pourquoi ? Avez-vous tant de crimes à expier ?

La gauche, même totalement impopulaire, reste très sûre d’elle : elle considère que, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, ses intentions sont toujours pures, c’est assez fascinant. Tandis que la droite, elle, a forcément de mauvaises intentions. Récemment, Philippe Goujon, le maire du 15e arrondissement de Paris, me signalait, lors d’une conversation, que des élus d’origine maghrébine avaient été éjectés par le PS aux dernières municipales et que ça ne faisait pas une ligne dans la presse. Philippe Goujon me dit alors : « Si nous avions fait la même chose, nous aurions été accusés de racisme. » Je lui ai répondu : « Nous n’osons pas le faire parce que nous culpabilisons, même si nos motivations ont à voir avec la compétence et l’équilibre politique et pas du tout avec l’origine. » Bref, nous ne sommes pas meilleurs que les gens de gauche : la différence, c’est que nous, nous culpabilisons !

En effet, si la gauche se sent moralement supérieure, c’est bien parce que la droite a, en quelque sorte, intégré son infériorité morale !

Pour certains dirigeants, vous avez raison. Et d’ailleurs, je le constate souvent lorsque certains sujets sont évoqués : on sent une sorte d’embarras.

Vous n’avez pas l’air facile à embarrasser…

Peut-être. À tout le moins, j’essaie d’être en accord avec mes convictions et en cohérence avec mes combats, sans jamais renier ni ce que je suis, ni d’où je viens. Ce qui est amusant, c’est l’embarras que j’observe chez certaines personnalités, pour ne pas dire hautes personnalités, de gauche comme de droite, lorsque certains sujets sont évoqués. Par exemple, si on évoque l’immigration, on se tourne vers moi, très gêné, allant jusqu’à me dire : « Excuse-nous, Rachida, mais on ne parle pas de toi ! » Et à leur plus grand étonnement, je leur réponds : « Évidemment que vous ne parlez pas de moi ! Je ne suis pas une immigrée puisque née en France, et je ne suis pas étrangère puisque je suis de nationalité française ! » Je vous livre une autre anecdote. En 2005, au moment des violences urbaines, lors d’un dîner avec des personnalités ayant occupé des fonctions gouvernementales, l’un d’entre eux, ancien collaborateur d’un premier ministre de gauche,  me lâche cette phrase à propos de ces émeutes : « En fait, vous n’êtes pas tout à fait comme nous. Vous voyez ce que je veux dire… » Et je lui réponds : « Non, je ne vois pas. Pensez-vous que je suis comme ceux qui commettent ces violences urbaines ? Parce que là, ça m’inquiète. » Je ne vous décris pas le malaise… Pendant toute la soirée, on n’a parlé que du menu. Et pour finir, quand j’ai voulu me présenter à une élection, tout le monde voulait que j’aille à Poissy ou dans le 18e, comme si c’était une évidence. Comme si mon origine était une compétence ou un projet politique ! À ce compte-là, si j’avais une verrue sur le nez, devrais-je devenir dermatologue ?

Reste que, quand Nicolas Sarkozy vous a nommée garde des Sceaux, en 2007, n’était-ce pas pour compléter son casting médiatique ?

Soyons lucides. La politique, c’est un mélange de beaucoup de choses, dont la compétence mais aussi le symbole. Nicolas Sarkozy a toujours déploré que la classe dirigeante française soit très homogène socialement et sociologiquement. Même en politique, on a souvent affaire à des héritiers… Pour que les Français puissent s’identifier à ceux qui les gouvernent, il a voulu ouvrir plus largement l’accès aux plus hautes responsabilités. Me concernant, Nicolas Sarkozy avait fait le choix de la compétence : j’étais magistrate de métier, j’avais contribué à l’élaboration du programme présidentiel sur la justice et j’avais une expérience professionnelle très riche. Donc, malgré tous les procès en incompétence, en illégitimité qu’on a pu me faire, on ne peut pas dire que ma nomination était un gadget ou correspondait à un casting. Je vous renvoie aux nombreuses réformes que j’ai mises en œuvre. Je n’ai commis aucune erreur, ni sur le fond ni sur la forme. Ceci étant, il est vrai que ma nomination a aussi été un symbole. Lorsque j’ai réformé en profondeur notre Constitution française, en apposant ma signature à côté de celles de Michel Debré et de Nicolas Sarkozy, président de la République, j’ai pensé à tous ces Français de condition sociale modeste. Ce symbole-là avait un sens politique fort !

En prime, vous êtes coquette, ce qui a fait jaser !

Le fond est important. Le respect des usages et des formes l’est tout autant quand on exerce des fonctions gouvernementales, qui sont aussi des fonctions de représentation. J’ai toujours été choquée par ceux qui se disaient victimes de discriminations ou de racisme, alors même que leur comportement n’était pas à la hauteur de la France qu’ils représentaient. Parler en verlan, ne pas savoir se tenir lors d’un déjeuner officiel, se montrer familier avec le personnel d’un ministère ou d’une ambassade, ce n’est pas digne. Il m’est arrivé d’observer ce type de comportements qui dégradaient la fonction et contribuaient finalement à aggraver la caricature, voire à stigmatiser certains Français d’origine étrangère.

Cependant, aujourd’hui, sur tous ces sujets, on entend beaucoup plus de voix discordantes : certains s’en plaignent abondamment. Diriez-vous qu’on peut s’exprimer plus librement aujourd’hui ?

J’aurais du mal à vous répondre car je n’ai jamais censuré mes idées ou mes convictions. Par exemple, j’ai défendu le débat sur l’identité nationale, parce que je refusais que l’identité de notre pays s’affaiblisse. De même, en 2005, j’ai milité pour que l’on inscrive les « racines chrétiennes de l’Europe » dans la Constitution européenne.  Nous avons été attaqués de toute part, et évidemment nous avons reculé par culpabilité, gênés par cette vérité historique qui n’a rien à voir avec l’idéologie. Le plus amusant, c’est que beaucoup ont été surpris par ma position, en me renvoyant à une origine qui n’avait rien à voir avec mon combat. D’ailleurs, je déroute de nombreuses personnes par ma personnalité, mais aussi par mes convictions et mon appartenance politique. Certains, à gauche, me disent ne pas désespérer que je les rejoigne. Comme si être de droite, avec mon ascendance, était une anomalie !

En tout cas une faute de goût… Cela dit, vous seriez une belle prise de guerre…

Oui, mais cela serait de courte durée, et pour la photo seulement. Pour le reste, ils voudraient penser à ma place !  

 Mais revenons au « politiquement correct ». Pensez-vous que la parole raciste se libère, comme l’affirme la gauche ?

Je pense que, pour la gauche, aborder les causes du racisme ou des discriminations, c’est être raciste. Donc, on ne les aborde pas, on ne les évoque pas, et pendant ce temps la société se fracture, se communautarise! Alors, ne nous étonnons pas que le Front national prospère ou que les citoyens veuillent se faire justice eux-mêmes. Pour traiter les problèmes, il faut être capable de les nommer !

Sans doute, mais à trop les nommer, on risque de les exagérer. On a parfois eu l’impression que la droite sarkozyste ne regardait la société française qu’à travers le prisme des origines. Rappelez-vous le « préfet musulman »….

Je préfère une société dans laquelle nous débattons de tous les sujets plutôt qu’une société où certains sujets deviennent des secrets de famille. Le jour où ils sont révélés, tout explose. La question n’est pas que les Français soient racistes, mais qu’une certaine élite pense que les dirigeants doivent tous être issus du même moule, de la même caste, avec les mêmes réflexes. En réalité, ce n’est pas un problème ethnique, mais social. Cette élite est tout aussi condescendante avec une fille de paysans ou de femme de ménage français qu’avec un fils de métallo marocain. Je n’ai pas la même histoire qu’une fille issue d’une famille installée dans le 7e arrondissement depuis des générations. Mais une chose est sûre, nous partageons les mêmes convictions et nous avons les mêmes valeurs : le travail, le respect de l’autorité, de l’ordre, de la famille, le refus de l’assistanat et l’amour de la France.

Justement, ces valeurs-là ne semblent pas partagées par tout le monde… et cette identité s’est aussi enrichie de gens qui détestent la France !

C’est pour cette raison que je suis intransigeante sur le respect de nos valeurs et de nos principes. Pour moi, ils sont non négociables. Chercher à comprendre ceux qui détestent la France, c’est renoncer à notre République et notre État de droit.

Dans votre position, on est souvent sollicité. Est-ce que les Français noirs ou arabes font plus volontiers appel à vous ?

Ce n’est pas une question d’Arabes ou de Noirs… Parfois, des jeunes qui sont « paumés » me demandent de les aider à trouver un emploi, alors même qu’ils ne sont pas en état d’en exercer un. Certains d’entre eux se considèrent victimes de racisme ou de discriminations dans la recherche d’emploi alors qu’ils n’ont jamais postulé ou qu’ils ne se sont jamais inscrits à Pôle emploi. Croyez-moi, je leur tiens un discours très ferme, en leur disant que ce n’est pas avec ce type de comportement et avec leur discours victimaire qu’ils trouveront un emploi. Il est aussi arrivé, lors de meetings, que des jeunes m’interpellent en « me » reprochant la guerre en Irak ou en Afghanistan, alors qu’ils n’avaient jamais quitté leur ville. C’est tellement plus confortable d’en vouloir à ceux qui ont réussi plutôt que de se mettre au travail !

Au-delà du racisme réel et supposé, le politiquement correct n’a-t-il pas dévalué la notion même d’autorité ?

À force de tout vouloir expliquer et de tout vouloir comprendre, on finit par trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, même dans les pires situations. Lorsque j’étais magistrate, j’étais souvent considérée comme répressive, voire « réactionnaire », alors que mon souci était d’en appeler au respect de la loi. Ainsi, comme juge pour enfants, j’ai toujours exigé que les mineurs qui entraient dans mon bureau se tiennent bien. Il m’est arrivé aussi d’avoir des discussions assez vives avec des éducateurs pour qu’ils imposent leur autorité à des mineurs délinquants. Les excuser ou les comprendre peut les déresponsabiliser, donc les conduire à récidiver. J’en ai voulu à la gauche lorsqu’elle a créé les emplois-jeunes pour y intégrer des « grands frères » qui n’avaient pas d’autre expérience scolaire ou professionnelle que celle de la rue. Ces « grands frères » devenaient des éducateurs alors qu’eux-mêmes n’avaient pas été éduqués. Alors, imaginez les dégâts sur des mineurs déstructurés ou délinquants…

Est-ce « bien nommer les choses » que de parler de petits garçons privés de pain au chocolat à cause du ramadan ?

Ce qui a été dénoncé a sans doute existé, mais de manière marginale. Le problème n’est pas de le dénoncer, mais d’en faire une généralité, qui peut contribuer à la fracturation de notre société. Je vous rappelle que, lors des débats houleux et vifs concernant la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’École et la loi de 2010 interdisant la burqa, il n’y a pas eu de manifestations et de contestations de musulmans dans la rue, alors qu’ils étaient visés directement et quotidiennement. Il faut éviter tant l’angélisme que la diabolisation.

Malheureusement, on n’a pas non plus vu cette majorité silencieuse de musulmans pacifiques défiler après l’affaire Merah pour crier : « Pas en notre nom ! »

Ce n’est pas vrai. Il y a eu une mobilisation ! Mais la majorité des musulmans, en France, se considèrent d’abord comme Français et pensent que leur confession relève du privé et de l’intime.  Il faut aussi cesser les fantasmes sur certains sujets, comme les cantines halal. Il n’a jamais été démontré  qu’il y avait des revendications de repas halal dans nos écoles publiques.

Ah bon, il s’agirait de pures inventions ? Vous ne pouvez pas ignorer qu’il y a aussi des musulmans fondamentalistes, voire intégristes …

Être musulman n’est pas un délit ! C’est une confession. S’agissant des fondamentalismes ou des intégrismes qui existent dans toutes les religions, il faut les combattre par tous les moyens.

Et quand Manuel Valls affirme qu’un certain nombre de Roms ne « veulent pas s’intégrer »,  êtes-vous choquée ?

Non ! Certains Roms, par leur mode de vie (nomade), ne souhaitent pas s’établir de manière durable dans un pays et donc, à l’évidence, ne souhaitent pas s’intégrer. Cela pose problème quand ce mode de vie trouble gravement l’ordre public. Et là encore, il est important d’agir et de sanctionner, soit par une condamnation, soit par une expulsion.

Que le Premier ministre s’autorise ce genre de propos n’est-il pas la preuve que le « camp du réel » a desserré l’étau du politiquement correct ?

Le « réel », les Français le vivent tous les jours, au grand dam des bien-pensants. Souvent  une certaine presse s’en offusque parce qu’elle est hors-sol. Il ne faut pas s’étonner qu’une partie de la presse française soit en difficulté aujourd’hui. Les Français n’y lisent pas ce qu’ils vivent !

Cependant, avez-vous l’impression que, dans ce pays, on peut désormais débattre de tout, y compris de l’immigration ? 

On a beaucoup progressé. Rappelez-vous, dans les années 1980, le mot « immigration » appartenait au vocabulaire du Front national. En parler ou en débattre, c’était être raciste. Alors que la France était en crise et que la maîtrise des flux migratoires était un véritable enjeu  politique, on a préféré fermer les yeux par lâcheté. Or, à l’époque, déjà, c’était surtout l’immigration familiale qui augmentait : des femmes et des enfants qui arrivaient sans préparation et sans emploi. Cette immigration était parquée et abandonnée dans certains quartiers. Nous payons aujourd’hui ce silence et notre refus d’agir à l’époque. Malheureusement, l’attitude de certains responsables politiques n’a pas changé. Ils refusent toujours de débattre  de certains sujets, ou même de les évoquer.

Lesquels ?

Aujourd’hui, les questions relatives au communautarisme, mais aussi à la famille, à la PMA, la GPA, à la fin de vie… sont encore largement taboues. Je regrette qu’il demeure, sur ces sujets, certaines ambiguïtés dans ma famille politique. Quand on n’est pas d’accord avec la gauche bien-pensante, le risque n’est plus tant d’être accusé de racisme que d’être dénoncé comme sectaire, ringard, voire « réac ». Du coup, de peur d’être associés à cet opprobre, certains préfèrent se faire porter pâles lorsque nous avons des débats internes. En tant que garde des Sceaux, j’ai mis en place un programme concret de lutte contre l’intégrisme dans les prisons que l’on pourrait qualifier de « politiquement incorrect », tout en augmentant le nombre d’aumôniers musulmans. J’ai choqué beaucoup de monde, en  demandant que l’on puisse travailler sur les profils des détenus afin de prévenir certaines dérives. Certains me disaient : « On pense comme toi, mais on ne peut pas le dire. »  Quel courage !

En ce cas, êtes-vous favorable à l’autorisation des statistiques ethniques ?

Dans certaines conditions, elles peuvent être très utiles, par exemple pour mettre en place des programmes efficaces de lutte contre la délinquance, de prévention de la récidive, mais aussi pour combattre le communautarisme. Mais dès que nous en avons parlé, le sujet s’est avéré explosif, car certains craignaient un fichage et d’autres une stigmatisation. Encore une fois, nous avons cédé, encore une fois notre lâcheté a abouti à laisser prospérer les problèmes. Ces statistiques ethniques avaient été envisagées pour recenser les gardés à vue et la population carcérale. On y a renoncé, par crainte d’y voir figurer certaines catégories de la population, notamment celles issues de l’immigration. Or, elles auraient aussi permis de « déghettoïser » certains territoires et de lutter contre les inégalités à l’École. J’ai été très  choquée de voir que, dans certaines écoles de certains quartiers, des « cages d’escaliers » entières se retrouvaient dans la même classe. Évidemment, toutes les difficultés s’y retrouvaient aussi. Ce n’est pas comme cela qu’on relance l’ascenseur social et qu’on favorise la méritocratie. J’avais aussi proposé de supprimer progressivement la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale et améliorer les conditions de travail des enseignants. Il faut regarder la réalité en face : dans certaines écoles, les enseignants n’enseignent plus, ils éduquent les enfants dans tous les domaines de leur vie. Ne nous étonnons pas que beaucoup, écrasés par ces responsabilités qui ne devraient pas leur incomber, soient au bord du burn-out. Parfois, j’ai le sentiment que cela arrange la gauche de ne pas régler ces problèmes pour en faire un fonds de commerce politique.

La gauche s’est opposée à la réforme de la carte scolaire au nom d’une conception égalitaire de la République. Cela se défend.

La conception égalitaire de la gauche, c’est le nivellement. On donne la même chose à tout le monde, alors qu’on devrait plus aider ceux qui en ont le plus besoin et qui ont le plus envie de s’en sortir.

Vous avez certainement été horrifiée, comme nous tous, par les propos racistes proférés à l’encontre de Christiane Taubira. Mais fallait-il en conclure que la moitié de la France était raciste, ce qui a eu pour effet d’interdire toute critique de la ministre de la Justice ?

Je l’ai déjà dit : Mme Taubira a certes été victime de propos racistes que j’ai condamnés, mais attention à ne pas se cacher derrière cela pour éviter toutes les critiques ! C’est insupportable d’entendre régulièrement Mme Taubira nous donner des leçons de culture française : qu’elle ne confonde pas l’Assemblée nationale et la Comédie-Française ! C’est tout aussi insupportable lorsqu’elle décide du niveau d’intelligence des uns ou des autres avant de daigner  débattre ou non avec eux.

Quel jugement portez-vous sur le débat qui a précédé les élections européennes ? On a parfois l’impression qu’il est aussi difficile de débattre de l’Union européenne aujourd’hui qu’il l’était hier de parler d’immigration…

Aujourd’hui, ces deux sujets sont liés, notamment à travers la question de la réforme de Schengen. Pour certains journalistes ou pour la gauche, vouloir sécuriser un espace de libre circulation, c’est être europhobe ou souverainiste. Comme toujours, on est dans la caricature  car, en réalité, c’est la seule manière de le préserver. Une Europe-passoire ne peut qu’alimenter les nationalismes et les replis sur soi, voire la haine de l’autre. Après avoir si longtemps accepté que l’immigration soit la « propriété » de Le Pen, ne pas parler des frontières reviendrait à offrir un boulevard aux anti-européens et aux nationalistes.

On a le droit d’être anti-européen, non ? 

Évidemment ! Il faut débattre avec les anti-européens. Il faut confronter nos visions et  expliquer aux Français notre intérêt à défendre l’Europe. Mais nous devons aussi cesser de croire que la souveraineté est un concept dangereux. C’est absurde. Nous devons reconquérir les mots et en finir avec la censure ![/access]

*Photo: Hannah.

Valse des ambassadeurs au Quai d’Orsay

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ambassadeurs quai orsay

ambassadeurs quai orsay

Le mouvement d’ambassadeurs qui vient d’être annoncé par le Quai d’Orsay est d’importance : il concerne les postes clés de notre diplomatie, ceux dont les titulaires n’ont pas pour occupation principale de distribuer des Ferrero-Rocher lors de réceptions mondaines : Union européenne, Washington, Nations-Unies, Berlin, Pékin, Londres et, dans une moindre mesure, Alger et Rome. Pour accéder à l’un de ces postes prestigieux, il est nécessaire de ne pas se contenter du minimum syndical des qualités exigées pour faire son chemin dans la carrière, dont l’essentiel se résume dans la maxime interne : «  pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli ».

À l’heure des transmissions instantanées, des téléphones rouges ouverts en permanence entre les grands de ce monde, la plupart des chefs de mission, notamment dans les pays de l’Union européenne voient leur rôle limité à la promotion de l’industrie et de la culture française dans les pays où ils sont nommés, ou au contrôle des flux migratoires de populations désireuses de quitter leur misère pour le supposé Eldorado hexagonal.

Quelques « grosses ambassades », cependant, sont amenées à jouer un rôle politique, soit qu’elles aient à traiter au jour le jour des questions de géopolitique planétaires ou régionales, New York pour l’ONU et Bruxelles pour l’UE, soit que l’importance du pays concerné exige que la présence diplomatique française y soit particulièrement active et pointue : la Chine, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Russie font partie de cette catégorie.

Les titulaires de ces postes sont donc choisis avec le plus grand soin dans le vivier (restreint) des grandes pointures diplomatiques, donc forcément passées par les cabinets ministériels des gouvernements, de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir dans les deux dernières décennies. L’influence de ces hommes et de ces femmes est d’autant plus grande que la politique étrangère, en France, n’est pas soumise à un contrôle parlementaire aussi compétent et sourcilleux que dans d’autres démocraties comparables. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les retransmissions télévisées des séances des commissions des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et du Sénat, et de les comparer avec leurs équivalents au Congrès des Etats-Unis, aux Communes britanniques et au Bundestag allemand.  Disons, pour être charitable, que nos parlementaires ont encore une marge de progression à combler pour devenir compétitifs.

C’est pourquoi le décryptage des nominations qui viennent d’être effectuées donne une assez bonne indication sur les orientations de la politique étrangère du duo Hollande-Fabius pour la suite du quinquennat.

On constate tout d’abord que la sensibilité politique des diplomates concernés n’est pas le critère déterminant de leur nomination. Dans les promus, on trouve des ambassadeurs classés à gauche, comme Pierre Sellal, qui abandonne son bâton de maréchal de secrétaire général du Quai d’Orsay, trois ans avant la retraite, pour retourner au charbon à Bruxelles comme représentant de la France auprès de l’Union européenne. Cet ancien directeur de cabinet d’Hubert Védrine, familier des arcanes de l’UE, est un « intergouvernementaliste » intransigeant, imperméable aux chimères fédéralistes chères à Bernard Guetta : le meilleur, donc, sinon pour « réorienter » l’Europe, du moins pour y défendre nos intérêts nationaux. Autre diplomate «  de gauche », Jacques Audibert, ci devant directeur des affaires politiques du Quai et, à ce titre, en charge de la négociation nucléaire avec l’Iran, vient d’être promu « sherpa » de Hollande à l’Elysée, responsable des G8, G20 et autres grands raouts internationaux. C’est à lui que l’on doit en partie la fermeté de la position française face à Téhéran, qui ne manque pas une occasion de tacler la « mollesse » d’Obama dans le marchandage avec les mollahs, et la faiblesse du susdit contre son allié syrien Bachar Al-Assad. Audibert s’entend comme larron en foire avec Gérard Araud, ambassadeur aux Nations-Unies, passé  jadis par le cabinet de François Léotard au ministère de la Défense, homme de la droite « atlantiste », vomi par les « tiers mondistes » du Quai, qui voient en lui un clone français des néo-cons américains. Araud permute avec François Delattre, jusque-là ambassadeur à Washington, qui devait sa promotion  à Nicolas Sarkozy, ravi de faire enrager les mandarins du Quai en nommant ce brillant quadra au poste le plus convoité du Département. Il ne semble pas avoir démérité aux yeux du pouvoir de gauche, qui lui confie  aujourd’hui la gestion quotidienne de notre siège au  conseil de sécurité.

Bonne pioche, aussi, pour les « bébés Chirac » de la diplomatie, comme Maurice Gourdault-Montagne, dircab d’Alain Juppé entre 1995 et 1997, qui quitte Berlin pour Pékin, cible principale de la diplomatie économique dont Fabius veut faire un point fort de notre réseau d’ambassades, à l’image de ce qui réussit si bien à nos amis allemands. On note aussi le retour de Catherine Colonna, autre vedette chiraco-juppéiste, ancienne secrétaire d’Etat aux affaires européennes dans le gouvernement Villepin, qui établit ses quartiers au palais Farnèse à Rome, demeure agréable, et poste d’observation privilégié de l’expérience Renzi, suivie avec intérêt par Matignon et l’Elysée.

Contrairement à la politique intérieure, la politique étrangère de la France de Hollande sait faire des choix clairs, et s’y tenir : soutien sans faille aux monarchies sunnites dans leur affrontement avec les chiites emmenés par Téhéran, lutte sans merci contre le jihadisme, y compris avec le « hard power », défense des intérêts français au sein de l’UE, dans un dialogue franc (terme diplomatique) avec nos amis allemands.  L’heure est au réalisme, et les rêveries droit-de-l’hommistes reportées sine die. Pour cela, il faut les right men and women at the right place, quel que soit leur pedigree politique. C’est notre grande coalition à nous, malheureusement pas encore extensible à d’autres secteurs de notre vie politique…

On constatera pour conclure, et sans entrer dans les détails, que la section LGBT[1. Dont le cri de ralliement est «  Chaque jour, qu’un vent nouveau siffle dans la rue du Quai ! »] du Quai n’est pas mal lotie dans la distribution des prix, ce qui ne saurait déplaire à l’air du temps.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681216_000026.

André Hardellet pour tous

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andre hardellet paris patachou

Je me suis pris le bec avec un bouquiniste à théories, une race terrifiante de certitudes. Jacques Laurent pestait contre le roman qui endoctrine, moi j’en ai marre des vendeurs qui savent d’avance ce que les clients achèteront ou pas, liront ou pas. Dans ce domaine, je me méfie toujours de ces devins qui, au doigt mouillé comme les sondeurs, font le portrait du lecteur type d’ouvrages anciens par origine sociale, département de naissance et âge du capitaine. Ces compartimenteurs ont raté leur vocation, ils auraient dû travailler à l’INSEE plutôt que dans le livre où règne le mystère le plus total.

C’est justement la beauté du métier, son inconnu, sa part de transgression aussi, ces boutiquiers n’ont pas compris que les livres s’enfilent comme des secondes peaux. Quand on lit, on retire le masque. On est nu. Nos lectures sont le prolongement de nous, on ose dévoiler notre territoire intime, braver notre éducation, fouler d’autres horizons, nous réinventer. Alors bien malin celui qui peut connaître à priori nos envies et encore mieux édicter des règles générales. Les petits gros à moustaches de l’Education Nationale achèteraient majoritairement du Dumas comme on prend des actions Péchiney à la Bourse. Les femmes de quarante ans, divorcées et mères de famille de la région Sud-est seraient tentées par la littérature érotique, Anaïs Nin en tête suivie de Régine Desforges et Catherine Millet. Au grotesque de ces analyses, s’ajoute le mépris pour tous les lecteurs et leurs goûts infinis. Nous ne sommes pas des clients comme les autres. Instables, nous n’entrons dans aucune case. Il n’y a que les professeurs pour penser qu’on lit comme on bachote. On lit pour soi. Quand je suis en chasse, c’est-à-dire en manque de livres, je retourne des étagères, je monte sur de précaires escabeaux, je suis mu par une inébranlable force de persuasion. Je sais que je vais trouver quelque chose, un écrivain de bonne compagnie pour quelques heures comme un vin de soif désaltère. La scène se passe en province durant les ponts de mai. Je finis par dénicher mon auteur du jour après un laborieux travail d’élagage.

C’est un signe du destin car je tombe sur André Hardellet mort l’année de ma naissance. Il y a quarante ans. Haut perché, difficile d’accès, La promenade imaginaire, dans la collection « Roue Libre » du Mercure de France, n’attendait que moi. J’ouvre au hasard et je lis « D’où vient la sourde exaltation qui s’empare de moi, quelquefois, lorsque je marche ? ». Hardellet (1911-1974), insatiable promeneur, poète du temps retrouvé, passe-muraille des terrains vagues, l’homme qui voit la nature, la ville, les femmes par contumace. Son monde réel n’était jamais aussi beau que dans sa tête, il le recréait indéfiniment. J’étais heureux, un bel exemplaire, une édition originale d’août 1974, avec sur la couverture, une gravure de Chansons enfantines, naïve où des souris exécutent une sarabande en narguant trois chats. La perspective de passer un bon moment, livre en main, un dimanche à la campagne. Il a fallu que le commerçant parle, gâche ce moment de plénitude. Leur nature bavarde les dessert, ils ont toujours le mot de trop.

En me rendant la monnaie, le bouquiniste se sent obligé d’ajouter : « Ici, ça ne se vend pas, Hardellet est un écrivain parisien ». « Mais Monsieur, Hardellet se vend partout, à Tourcoing, à Mende ou à Gémenos, si dans votre petite tête, vous pensez qu’en dehors de la Grande Ceinture, il perd de son attrait, vous devriez changer de profession » lui répondis-je. S’en suivirent quelques répliques sur la prétention des acheteurs et la vacuité des vendeurs. Comment peut-on dire qu’Hardellet est d’essence urbaine et ne conviendrait pas à un lecteur de province ? Cet écrivain olfactif et voluptueux a la nostalgie d’un monde parallèle, entre réminiscences de la terre et rêveries vagabondes. Il émeut lorsqu’il décrit la vie des truites, des taupes qu’il entremêle à des souvenirs d’enfance, de soldat, pour un écrivain francilien, on repassera. Ce bouquiniste lourd et lent n’avait vu qu’une facette « visible » de Hardellet, le parolier de Patachou, le compagnonnage avec Brassens, Fallet, le Paris canaille. Mais l’artiste qui s’interroge sur la création : « Écrire est un travail harassant : choisir, combiner les mots pour qu’ils ne s’éventent, ne pourrissent trop vite à la lecture ! Tâche tellement disproportionné à nos forces que l’on se demande comment des hommes lucides ont osé l’entreprendre ». Celui-là lui avait totalement échappé.

André Hardellet, Œuvre 1 et 2, L’Arpenteur.

André Hardellet par Guy Darol, Le Castor Astral.

*Photo : À bout de souffle.