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Michel Debré sur le chemin sauvage

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michel debré constitution

Vers la fin de l’été 1942, au cours d’un déjeuner à Ceyrat,  à l’ombre des volcans d’Auvergne, Alexandre Parodi – que Jean Moulin vient de charger en secret d’organiser le think tank de la Résistance, le futur « Comité général d’études » –, comprend à demi-mot que le jeune collègue avec lequel il discute, Michel Debré, a lui aussi choisi son camp. Tout juste trentenaire, tiré à quatre épingles, Debré a surtout la réputation d’être un fort en thème : entré major au Conseil d’État, sorti major de l’École de cavalerie de Saumur, il est l’archétype du grand bourgeois parisien, fils du célébrissime fondateur de la pédiatrie française, petit-fils d’un grand rabbin de Neuilly et d’un peintre pompier qui portraitura le général Boulanger à la revue de Longchamp. Toutes les raisons de se tenir tranquille, en somme, et d’attendre que les choses se calment pour éviter de gâcher une carrière qui s’annonce brillante. Deux mois auparavant, du reste, le 17 juin 1942, comme tous ses collègues du Conseil d’État, Debré a prêté serment au Maréchal. Pourtant, depuis plus d’un an, il a noué des contacts discrets avec la Résistance, et commencé à mettre la main à la pâte. Intérieurement, il a rompu avec le régime – même si il attendra encore quelques mois pour entrer dans la clandestinité.

Une rupture dont les mécanismes transparaissent dans les nombreux textes – tous inédits – qu’il rédige à l’époque, généralement sur papier à en-tête du cabinet du ministre des Finances, comme autant d’argumentaires ou de confessions, pour lui-même et pour l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Si Michel Debré, l’éternel premier de la classe, décide de s’engager dans ce qu’il appelle « le chemin sauvage », c’est d’abord sous le coup de la colère que lui inspire l’évolution du régime de Vichy. Au lendemain de la défaite, au cours de sa captivité et dans les mois qui ont suivi son évasion, Debré avait envisagé avec intérêt les premiers pas de l’État français : comme certains, il croyait au double jeu du maréchal Pétain et pensait y discerner « une volonté d’attente préparant l’heure de la revanche » [1. M. Debré, Trois Républiques pour une France, Mémoires, Albin Michel, 1984, t. 1er, p.179.]. Comme beaucoup, il prenait acte sans tristesse excessive de la chute de la IIIe République, ce régime « sans foi, sans idéal »« la liberté devenait la libre jouissance, l’égalité un nivellement par la base […], la fraternité une assistance électorale »[2. M. Debré, Cahier 8, I DE 1, début 1941 ( Archives Debré, FNSP)]. Un sentiment d’ailleurs nourri par son expérience personnelle : entré au cabinet de Paul Reynaud à la veille de la guerre, il en avait tiré un véritable dégoût pour les « délices et les poisons » de ce système, et pour  l’« insolente facilité avec laquelle l’esprit partisan l’emporte sur le patriotisme et le bon sens » [3. M. Debré, Mémoires, op.cit. p.153].

Mais très vite, Debré constate, de l’intérieur, le décalage entre les beaux rêves de la Révolution nationale et les beaux draps d’une dictature bancale. « On veut une nouvelle construction politique, un État traditionnel, indépendant, équitable, fort, mais allégé des mille tâches confiées désormais aux corporations, aux provinces, aux familles, qui seraient à la fois maîtresses et gardiennes des libertés individuelles. Mais que valent ces rêveries ? » [4. Le statut politique de la France depuis 1875, 1941 ( Archives Debré, FNSP).] En réalité, l’utopie maréchaliste n’est « qu’une immense foire aux illusions », aux vanités et aux appétits, où  « les circonstances substituent au régime rêvé un régime de fait ballotté par le flux et le reflux de la guerre. » Un régime où « l’absence de Parlement, la suppression des élections n’ont supprimé ni l’esprit de parti, ni la démagogie », et où « tous les symptômes de décadence aperçus avant la guerre deviennent plus précis ».  Un régime où « les libertés humaines […] ne sont plus un droit, mais un privilège consenti par le pouvoir, qu’il peut à son gré retirer à certaines catégories de citoyens » : même s’il n’est pas touché personnellement par les lois d’exception, Debré est révolté par ces mesures et par l’apathie avec laquelle elles sont accueillies. En outre, en tant que juriste, il constate que celles-ci suscitent un « sentiment d’insécurité » et de malaise généralisé, puisque « nul n’est sûr des libertés que la loi lui maintiendra le lendemain ». En 1943, avant d’entrer dans la clandestinité, il commencera par mettre les siens à l’abri, et par cacher sa grand-mère, fille et veuve de grand rabbin, dans un couvent isolé au fin fond du Tarn-et-Garonne. Si la IIIe République traduisait une « lente décadence », Vichy manifeste une « chute profonde ».

Mais par-delà sa colère face à cette dictature de bouts de ficelle, ce qui provoque la rupture de Michel Debré, c’est la prise de conscience aiguë de la menace totalitaire, de cette « religion de l’État-Dieu » où l’homme n’a plus sa place. Dans ce phénomène, Debré, attaché par tradition à un conservatisme libéral et par ailleurs fraîchement converti au catholicisme, voit l’aboutissement ultime de la massification, et d’une forme mortifère de modernité. Il y a, estime-t-il, un lien généalogique entre la révolution industrielle, l’ère des masses, l’État-providence, et cet « ordre tyrannique »« l’État est tout », où son pouvoir « est véritablement sans limites », et où le droit,  les droits, mais aussi la morale, « ne sont que la volonté de l’État »[5. Essai de synthèse politique, février 1942 ( Archives Debré, FNSP).]. Des États dont Debré souligne le « caractère ultra-démocratique »,  affirmant que si ces  derniers prétendent  « gouverner par le peuple et pour le peuple », «  ce n’est pas seulement une attitude », mais une « partie intégrante de leur programme », en lien avec l’« égalitarisme social » et le « nivellement des conditions » qu’ils professent par ailleurs.

S’il faut rompre, c’est  pour toutes ces raisons. C’est pour sauver l’homme de la barbarie et lui épargner le règne de la terreur. Début 1943, Debré, sous le pseudonyme de Jacquier ( il s’était fait faire de faux papiers à ce nom dès octobre 1940), adhérera à Ceux de la Résistance (CDLR), et intégrera le Comité général d’études (CGE) de Parodi, où il sera chargé de concevoir la future Constitution de la France libre.[/access]

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00565840_000001

Défense et illustration de la Fantasy

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gagner la guerre

On court bien trop souvent et bien trop rapidement derrière un prix Goncourt à la recherche d’une prose originale. C’est oublier, hélas, que la littérature de genre comme la Fantasy est elle aussi, et parfois de manière plus audacieuse, le lieu d’expérimentations passionnantes. Connaissez-vous Jean-Philippe Jaworski? Il est l’auteur, entre autres, d’un recueil de nouvelles, Janua Vera[1.  J-P. JAWORSKI, Janua Vera, Folio S-F, 2008 ]  et de deux romans Gagner la guerre[2. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, Folio S-F, 2009] et Même pas Mort[3. J-P. JAWORSKI, Même pas mort, les moutons électriques, 2013.] , tous récompensés par plusieurs prix. Surprenant par sa noirceur et sa profondeur, Juana Vera lève la herse sur un monde cassé et bigarré. Un véritablvoquant les fantômes de Gustave Doré, du haut Moyen-Âge et des complots vineux de le Renaissance. Gagner la guerre poursuit l’histoire folle d’un protagoniste déjà présent dans une des nouvelles de Janua Vera, un assassin nommé Benvenuto.

Très sensible à la peinture et particulièrement cultivé, ce tueur sévit dans une ville, Ciudalia, où l’art fleurit aussi bien que les coups de dague. Benevenuto prête ses services à un Podestat lettré, sans scrupules et aux ambitions dévorantes. Gagner la guerre n’est pas un récit de batailles rangées, mais un aller simple au coeur du jeu de dupes, dans le temple de la politique, là même où se jouera le véritable destin de la cité artiste et véreuse. Avec cet ouvrage, Jaworski tisse la toile d’une intrigue complexe où la trahison semble être une vertu. Mais ce qui est encore plus remarquable, dans Gagner la guerre, c’est la manière dont l’auteur invente littéralement une langue.

L’étude du lexique de Gagner la guerre se révèle ainsi passionnante. Jaworski se sert de l’étymologie et de l’histoire pour réinventer les mots: « Ciudalia », « Chrysophée », « logocrate », « patrice » « podestat »,« gonfalonier », « marche franche ». De plus, l’auteur cisèle minutieusement ses phrases jusqu’à l’hyperréalisme: « La raison du sobriquet me sauta aux yeux. Les ongles de cette vieille cuillère étaient anormaux : les lunules en étaient presque noirs, de cette teinte malsaine que donnent les hématomes à des doigts cruellement pincés. Le reste de la corne était bombé, couleur d’argent terni, strié de quelques taches repoussantes comme des incrustations de crasse. L’effet était grotesque : on aurait cru la main d’une morte, aux ongles vernissés de poison.». Un autre trait important de l’écriture  de Jaworski  est sa dimension ironique comme lorsque Benvenuto force une jeune fille sans trop de complexes : « Ce fut ainsi, par la petite porte, que je m’introduisis dans la famille du Podestat. »[4. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerreop.cit., p.342]

Car pour Jaworski, il s’agit aussi de provoquer. Et c’est un pari diablement réussi. Benvenuto n’est ni Aragorn, ni Jon Snow, ces figures tutélaires de la Fantasy mais il acquiert une manière de saveur monstrueuse. Cette ironie et cette provocation dupent le lecteur qui se sent coupable d’adorer ce vaurien qui réveille en lui de drôles d’instincts : provocation dans la laideur, plaisir de tuer, sexualité bestiale et jouissance du complot.

 

«Causeur est rock» !

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rock michka assayas

Michka Assayas est le maître d’oeuvre du Nouveau Dictionnaire du Rock.

Causeur. Le premier volume du Nouveau Dictionnaire du Rock affiche Jimi Hendrix en couverture, et le second, Kurt Cobain. Souhaitez-vous faire passer un message subliminal (par exemple : « le rock est mort ») à travers ces deux visuels ?

Michka Assayas. Un journaliste de VSD, François Julien, m’a fait remarquer qu’il s’agissait de deux guitaristes gauchers de Seattle, morts l’un et l’autre à vingt-sept ans. On peut aller plus loin encore dans l’interprétation mystico-subliminale : on les voit tous les deux couchés. Prescience de leur mort à venir et, avec eux, de celle du rock ? À la fin des années soixante-dix, Jake Burns, le chanteur d’un groupe punk irlandais, aujourd’hui bien oublié, Stiff Little Fingers, répondait déjà à cette question de manière astucieuse : « Oui, le rock est mort, mais sa mort va encore durer très longtemps ». Ce qui est indiscutable, c’est que, dès sa naissance, le rock a eu conscience de sa mort prochaine. Ce qui le menace le plus, et aujourd’hui plus que jamais, est sa dilution dans l’industrie du divertissement – que personne ne semble plus avoir l’envie ou le courage de remettre en cause. Le rock mourra peut-être un jour pour de bon, mais ce sera d’indifférence, quand on n’en parlera plus. Il y a encore de la marge. Sans doute peut-on en dire autant de la France en tant que nation et représentation collective.

Quand votre livre de conversations avec Bono est sorti, vous avez déclaré : « Ce livre est un travail journalistique et personnel. Je me vois comme un peintre faisant le portrait d’un roi ». De la même manière, comment résumeriez-vous en deux phrases Le Nouveau Dictionnaire du Rock et ce qu’il représente pour vous  ?

 En deux phrases? 1) Dix années de bagne, cinq pour chacune des deux éditions, soit un tiers environ de ma vie d’adulte. 2) Une plongée inoubliable dans mon obsession pour la musique, une façon de transformer une sorte de vice en une œuvre durable – et utile.

Dès le début des années 80, vous écrivez pour la presse rock, abandonnant votre voie toute tracée dans l’éducation nationale. Pourtant, vous arrêtez cette activité au bout de quelques années, car la production musicale de cette décennie ne vous passionne pas. Au regard de la conjoncture actuelle, avez-vous le sentiment d’avoir exercé le journalisme rock pendant une période encore privilégiée, d’avoir fait partie de la génération des enfants gâtés du rock ?

Sans hésitation, oui. Les médias ne se mêlaient pas encore de tout  – ils ne prétendaient pas tout connaître et tout régenter. Il y avait encore des espaces de liberté où l’on nous laissait écrire comme on voulait. Je râlais, je maudissais, je vitupérais le rock grand public de mon époque parce que je voulais que tout le monde écoute New Order et les Smiths. Un combat qui, trente ans plus tard, paraît bien dérisoire, puisque ces groupes sont devenus des denrées de consommation comme les autres sur le Web. Rétrospectivement, je crois que j’ai eu de la chance de ressentir de la frustration, de la colère, de la passion contrariée. Ces sentiments négatifs m’ont aidé à me structurer. C’était mieux que cette société d’abondance où tout est facile et « sympa » et où résonne pourtant, dans un paradoxe apparent, une impuissante lamentation collective.

Vous avez récemment signé une pétition de soutien au quotidien Libération. Etes-vous un lecteur de Causeur ? Est-ce qu’à vos yeux, Causeur est un média « rock » ? 

Pour être honnête, je ne le lisais pas. Je l’ai découvert récemment (voir notre précédente interview) et j’apprécie cette formule : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Quand j’étais adolescent, j’aimais le quotidien Combat : on y lisait les tribunes d’écrivains avec lesquels on n’était pas d’accord ou qui n’étaient pas d’accord entre eux. Je me rappelle Gabriel Matzneff, notamment, très à contre-courant parce que très réactionnaire. Au fond, c’était encore le cas de Rock & Folk : quoi de commun entre Yves Adrien, Jacques Vassal (la rubrique « Les Fous du folk ») et Philippe Garnier, qui n’auraient jamais pris un verre ensemble ? Pourtant ils y écrivaient tous en même temps. Alors peut-être que Causeur est rock, dans cette mesure. Quant à Libération, j’ai signé cette pétition pour ses journalistes parce que j’en connais quelques-uns et que j’y ai fait mes débuts. C’est sentimental.

Pour chaque nom de la liste suivante, merci de choisir entre Rock et Pas rock, avec quelques mots d’explication si possible :

Pussy Riot… Rock ou Pas rock ?

Rock, évidemment. Elles ont rappelé que le rock, dans certaines sociétés, n’est pas un plaisir égoïste et « sympa », mais parfois un acte politique et social qu’on paie de sa personne.

 La tournée Johnny – Dutronc – Mitchell… Rock ou Pas rock ?

Rock français canal historique (ça plaira à Dutronc).

 Crystal Castles… Rock ou Pas rock ?

Je ne sais pas, je ne les connais pas assez.

La télé-réalité musicale (The Voice, Nouvelle Star, Star Academy, etc.)… Rock ou Pas rock ?

Ce sont des jeux-concours où certain(e)s candidat(e)s reprennent des classiques du rock. « (I Can’t Get No) Satisfaction » fait désormais partie du patrimoine, comme « La Vie en rose ».

Grateful Dad… Rock ou Pas rock ?

Bon, pas besoin de Wikileaks pour connaître ma vie cachée. Oui, j’ai donné quelques concerts comme chanteur et bassiste au sein d’un trio où mon fils Antoine jouait de la batterie. C’est un peu en sommeil. En tout cas, c’est rock de tenter de faire quelque chose qu’on n’a jamais su faire – et qu’on ne sait toujours pas faire. Une aventure pour moi, comme décrocher le permis de conduire à cinquante ans.

Les années 2000 ont vu l’émergence d’un phénomène controversé : les reformations de groupes légendaires. Quelle est la plus réussie selon vous ? Et la plus triste ?

La réunion de Led Zeppelin avec le fils de John Bonham, c’était puissant et émouvant. Il y avait de la maladresse, de la fragilité. Celle de Cream aussi, extraordinaire (j’ai le DVD des concerts à l’Albert Hall de Londres). Les Who : un concert génial. Ce qui est triste, c’est ceux qui font ça pour l’argent, parce que leurs carrières d’après n’ont pas décollé.

Pendant longtemps, vous avez pratiqué la religion de l’import, associé au « rock indépendant ». Aujourd’hui, à l’heure d’internet, quel pratiquant êtes-vous ?

Le Web musical, pour moi, c’est toujours très bref, comme pour les sites d’info. Une chanson vite fait, la moitié d’un truc sur YouTube. Quand je veux vraiment écouter de la musique, je mets un CD ou je ressors un vieux vinyle. C’est irremplaçable. Pour moi, le Web, c’est comme la radio : un bruit de fond, quelque chose avec quoi on entretient un rapport désinvolte. Ce n’est pas la même chose.

Le rock a son musée (le Rock and Roll Hall of Fame) mais ses pièces maîtresses – Dylan, Bowie, Neil Young, Rolling Stones, etc. – continuent de se balader à l’air libre, remplissant les stades dans le marasme actuel du marché. Est-ce que le rock participe aujourd’hui d’une nostalgie réconfortante, dans un monde incertain où les poches de repli se tournent de plus en plus vers le passé ?

La réponse est dans la question, non? Oui, et je suis frappé de voir certains jeunes encore plus passéistes que les vieux. Ils pratiquent le culte des anciens, comme si une humanité un peu magique avait vécu en ces temps reculés. Cela dit, ils n’ont pas tort. Quelque chose s’est effectivement perdu.

Les trois groupes qui ont le plus compté dans votre carrière de journaliste et de passionné de musique sont les Beach Boys, Joy Division et les Smiths. Vous raccrochez-vous toujours à leur musique aujourd’hui, à quelle fréquence et dans quels moments particuliers ?

Les Beach Boys, tout le temps, mais pas n’importe quelle période. Récemment, j’ai ressorti mes vieux vinyles de Wild Honey, 20/20, Friends, des albums pas spécialement estimés par les spécialistes. Mais c’est comme ça que je les avais découverts, adolescent, dans des rééditions de 1976. Il y a une douceur, une légèreté, une suavité qui me guérissent de toutes mes tristesses et désespoirs, plus que Pet Sounds, je dois dire. Et la version vinyle de Smile enfin restauré, sortie il y a trois ans, que j’ai encore écouté récemment, c’est absolument magique. La dernière fois que j’ai écouté Closer de Joy Division, c’est en faisant l’amour. C’était bizarre et oppressant, je n’arrivais pas à me concentrer. Les Smiths, je m’aperçois que je connais toutes les paroles de leurs chansons, toutes les intonations par cœur. C’est comme rouvrir un tiroir et vérifier que ma jeunesse est encore là, avec son parfum, ses exaltations et son détachement. Musicalement, c’est d’une force, d’un classicisme, d’une concision et d’une variété incroyables. Encore meilleur que dans mon souvenir.

Enfin, pour terminer, pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer le dernier concert rock auquel vous avez assisté, votre dernier album rock acheté, le dernier livre rock lu, le dernier film rock vu ?

Dernier concert : Dr. John au Trianon. L’impression de remonter au XIXème siècle, à la naissance du blues, du jazz et du rock’n’roll. Plus le temps passe, plus je suis fasciné par les origines. Le dernier album acheté, c’est Supernova de Ray LaMontagne, produit par Dan Auerbach des Black Keys. Un  très bon groupe, les Black Keys, mais leur point faible, ce sont les compositions, très monotones. Alors que LaMontagne sait écrire et interpréter des chansons délicieuses, mélodieuses et percutantes à la fois, de cette voix si singulière, à la fois âpre et veloutée. C’est un album de folk psychédélique, parfois bubblegum, qui rappelle certains aspects du Pink Floyd pop, avec Syd Barrett. Dernier livre rock : le génial Things the Grandchildren Should Know (traduit sous le titre absurde de Tais-toi ou meurs) de Mark Oliver Everett (alias Eels) : le livre le plus franc, sincère, intelligent et drôle jamais écrit par un musicien. Film rock : sans aucun doute Nymphomaniac de Lars von Trier. La preuve : c’est le gars de Metallica qui a fait la musique.

 Le Nouveau Dictionnaire du Rock (Sous la direction de Michka Assayas), Robert Laffont, 2014.

*Photo: Causeur

 

 

L’Ondine du Général

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de gaulle ondine

Quel âge a-t-elle ? 20 ans, peut-être : elle a encore les joues pleines des adolescentes, la bouche gonflée, joliment peinte et les tressaillements de physionomie des êtres bien élevés, qui gouvernent leurs émotions et y succombent avec retenue. Elle a la chance, le désir d’être là. Comment s’est-elle glissée dans cette foule énorme, assemblée autour d’un homme de haute taille ? Il prononce un discours, mais sans note. Tous l’écoutent, tous sont saisis. Ce qu’ils entendent n’appartient pas au registre de la réunion politique, de l’exhortation de préau, plutôt d’un soliloque à haute voix.

On n’aperçoit pas d’autre présence féminine que la sienne. Elle est ravissante sous son chapeau léger. Son beau regard va de l’un à l’autre, cherchant une furtive complicité de bonheur, puis revient vers le dos, si vaste, de l’orateur. On lit sur son visage les ondes du plaisir que lui procurent les mots de cet homme. Il s’appelle Charles de Gaulle, et cela se passe le 25 août 1944. Quel est le nom de la très jeune femme ?[access capability= »lire_inedits »]

Le soulèvement s’est produit le 19. Aux armes automatiques des soldats réguliers se sont mêlées des pétoires du siècle dernier, des fusils d’anciennes chasses, des pistolets qu’on dirait à bouchon. Des gaillards au teint cuivré par le soleil, les cheveux noirs et plaqués, en chemise blanche, courent sur le macadam, se postent à l’angle d’une rue, s’abritent sous un porche. L’action de la Résistance consiste à semer la peur chez l’ennemi, à le tenir enfermé dans ses points d’appui. Elle y parvient admirablement, jusqu’à la limite de ses forces. Mais elle commence à manquer de munitions. Alors, le général Leclerc s’échappe, en quelque sorte, et fonce vers la capitale. Les chars de la 2e DB y entrent le 25, à 8 heures, par les portes d’Orléans, de Gentilly et de Saint-Cloud, les Américains par la porte d’Italie.

À 15h 30, le général von Choltitz signe sa reddition, que contresignent le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI de l’Île-de-France. Précieux document, que Leclerc remet à de Gaulle, une heure plus tard, à la gare Montparnasse. Il règne une chaleur accablante. À 19 heures, le Général gagne l’Hôtel de Ville. Il se dresse, il veut parler, le brouhaha s’apaise[1. Le film de cette cérémonie : Discours de l’Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944 – charles-de-gaulle.org]

:  « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer, et qui a su le faire de ses mains ! » (la jeune femme au chapeau esquisse un sourire). « Non ! Nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies » (un léger voile de gravité couvre son front). « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé (des larmes lui viennent) ! Mais Paris libéré ! (elle tressaille, toute sa face s’illumine, on dirait qu’elle soupire d’aise, puis elle efface de ses  mains gantées de blanc une larme à sa paupière gauche et une autre à sa paupière droite) libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle (elle ne retient plus sa joie, elle exulte, tandis que le grand magicien paraît se ressaisir, et revient à la raison de guerre). Eh bien ! Puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits[2. Nous remercions vivement Claude Marmot et Michel Anfrol. Ils n’ont pu, malgré leurs efforts, donner un nom à la jeune femme de l’Hôtel de Ville. Mais l’enquête se poursuit…][…]. »

On ne reverra plus la jeune femme aux gants. Créature de l’eau et des songes, nymphe giralducienne[3.  « Giralducien » : de Jean Giraudoux. Ondine, pièce du même, donnée pour la première fois en 1939, par  Louis Jouvet.], nixe de la Seine[4. Créature aquatique des mythologies du nord de l’Europe] , retrouvant enfin son fleuve déserté par les Filles du Rhin qui l’avaient envahi : avait-elle su, pour un bref instant, et grâce au chevalier à la haute stature, se libérer du sortilège de ses origines ?

Le 25 août 1944, une sirène aux cheveux noirs est peut-être le visage de la République.[/access]

*Photo: Discours de l’Hôtel de Ville.1944

Laurent Fabius en Señor Météo

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Laurent Fabius pose déguisé ce jour en une du Parisien Magazine. Probablement envieux de ses collègues arborant la marinière ou le maillot de l’équipe de France (avec des fortunes diverses), il singe un présentateur météo, plus Alain Gillot-Petré que Tania Young, dans une tenue peu seyante. Régulièrement brocardé pour son attitude taciturne, le Ministre des Affaires Etrangères débute une campagne téléguidée façon Jacques Séguéla pour se rapprocher du petit peuple.

Un exercice dont notre homme est familier, obsédé qu’il est de casser son image de fils de (trop) bonne famille. Les plus anciens d’entre vous se rappelleront d’antiques tentatives fabiusiennes de gauchissement sémantique. Ainsi, lors du premier septennat Mitterrand, le plus jeune Premier Ministre de France s’était pointé à l’Elysée en 2 CV. Toujours dans le registre, « Lolo, l’ami du populo », on peut aussi évoquer ses interventions lors du débat sur le référendum de 2005 où le député de Seine-Maritime avait accompagné son repositionnement (autoproclamé à la gauche du parti) d’une apologie de la StarAc et des carottes râpées. Peuple, on vous dit. Peuple. Ouf, à quelques années près, on a échappé de peu à une déclaration d’amour à la 8,6 et à Nabilla.

Mais revenons en 2014, si son interprétation de l’agent d’accueil à Roissy était admirable et le coup du somme improvisé en réunion plutôt rock’n’roll, son apparition du jour mérite aussi les louanges. Le Parisien nous dévoile le making-of d’une séance photo qui fera date : « Jeudi 12 juin, 9h50 : (…) A son arrivée, nous lui proposons de poser avec un ours polaire (loué à une galerie d’animaux naturalisés) juché sur un bout de banquise en polystyrène. Refus ferme, mais argumenté : l’image ne serait pas assez proche des gens. » Autre indiscrétion croustillante, l’ex-premier ministre « acceptera aussi de lancer une planète en forme de ballon devant l’objectif de notre photographe Audouin Desforges. Et de porter un énorme ballon comme un sac à dos afin d’illustrer son travail de globe-trotter du climat. »

Même si les images sont franchement réussies et son autodérision m’ont bien fait marrer, on peut être circonspect en pensant à la crédibilité diplomatique du pays dont notre nouveau M.Météo est le premier représentant sur la scène internationale.

Une incertitude demeure, faut-il voir dans son doigt pointé sur le fond vert l’annonce d’une nouvelle dépression ici ou là ? De toute façon, comme chacun le sait, la météo ne dit que des conneries…

La Russie va-t-elle policer la langue?

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« Pour la pureté de la langue », voilà comment le député nationaliste Vladimir Jirinovsky défend sa proposition de loi. Le texte en question propose de punir toutes personnes, physiques ou morales, qui auraient recours, pour s’exprimer en russe, à des mots étrangers alors qu’il existe des équivalents dans la langue littéraire nationale.

Le journal Moskovski monitor raconte le débat qui a lieu autour de la question. Le projet avait été soumis une première fois à l’Assemblée en février 2013, par le groupe parlementaire libéral démocrate, à la tête duquel se trouve le dénommé Jirinovsk, réputé pour ses initiatives nationalistes et sulfureuses. Modifiée, la proposition se trouve de nouveau sur la table des députés.

Ambiance assurée au sein de la Douma. Le député de l’opposition Dmitry Gudkov a qualifié de «  champions de l’idiotisme » les auteurs du texte litigieux.

« Nous ne pouvons plus supporter ces Américanismes et Anglicismes, a répliqué le chef du parti, Vladimir Jirinovsky. Nous ferons une liste des mots interdits […] Elle devrait se trouver sur les tables de tous les journalistes, présentateurs de télévision ou de radio, professeurs ou écrivains. »

Les Russes n’ont plus qu’à tenir leur langue. Le coût des amendes contre les bavards fautifs peut monter, de 200 roubles (c’est-à-dire 4,23 euros) pour les particuliers, à 50000 roubles, (soit 1058.63 euros) pour les entités légales s’appropriant les mots interdits en public.

Le directeur du comité parlementaire de la culture s’est, de son côté, appuyé sur les faits d’armes français. D’après lui, le pays de Napoléon a été le premier à réagir face à l’invasion verbale anglo-américaine, sous forme de recommandation.

Le Kremlin, sans prendre part aux agitations, s’est autorisé une sortie mesurée : « La loi fédérale est suffisamment complète et n’a aucun besoin de définition supplémentaire concernant l’utilisation de la langue officielle. »

Que cette histoire ne vous empêche pas d’apprendre le russe. Elle reste la plus belle langue au monde, après le français bien sûr.

Piketty, l’erreur économique

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piketty capital erreur

Thomas Piketty ne s’en cache pas : il aspire à être le Marx de notre temps – d’où le titre de son dernier ouvrage, Le Capital au XXIe siècle. Mais à la différence de son modèle, Piketty réussit à passer pour un prophète de son vivant, comme en témoigne le succès de son livre, best-seller en France et aux États-Unis.

Reste à savoir si cette aura est méritée, donc à examiner sa thèse qui repose principalement sur deux idées. Primo, la part des revenus du capital (entendez essentiellement les profits) est appelée à croître inexorablement aux dépens des revenus du travail (soit, pour faire simple, les salaires). Deuxio, le rendement du capital est d’autant plus élevé que le capital initial est important ; c’est-à-dire, pour dire les choses vulgairement, que plus on est riche, plus on s’enrichit rapidement.
Dès lors, conclut Piketty, le capitalisme porte en lui une force de divergence qui fait que les grandes fortunes tendent inexorablement à s’auto-reproduire et les entrepreneurs à se transformer en rentiers ; à terme, prédit-il, et à moins que l’on agisse pour contrer cette tendance – par la fiscalité, évidemment –, nous vivrons dans une société dominée par une poignée d’immenses fortunes dynastiques tandis que la majorité ne possèdera, pour ainsi dire, rien.[access capability= »lire_inedits »]

Le deuxième postulat de Piketty, celui que je voudrais examiner précisément, est qu’il existe une relation positive entre la taille du capital initial et son taux de rendement – plus c’est gros, plus ça rapporte.
Pour étayer cette affirmation, l’auteur s’appuie sur le classement des milliardaires publié par le magazine Forbes depuis 1987[1. Voir Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil), p. 692 et suivantes.]. Voici ce qu’il y a déniché : en 1987, les 0,000005% les plus riches du monde (1 personne sur 20 millions, soit environ 143 personnes en 1987 et 234 en 2013), disposaient en moyenne d’un patrimoine évalué à 2,8 milliards de dollars actuels[2.  J’utilise ici les chiffres de Piketty sans ses effets de manche qui consistent à prendre quelques libertés avec les arrondis et à comparer des dollars de 1987 à des dollars de 2013.] ; or, en 2013, la fortune moyenne de ce groupe était passée à 14 milliards. Ainsi, nous dit Piketty, en vingt-six ans, ces ultrariches se sont enrichis de 6,4% net d’inflation alors que le patrimoine moyen du commun des mortels ne progressait que de 2,1%. Pis encore, si on procède au même calcul pour le 0,000001% (1 personne sur 100 millions), leur capital a progressé de 6,8% ; soit 4,7% de plus que la moyenne.

Ite missa est. Même si Piketty admet volontiers que la taille de son échantillon est trop restreinte pour en tirer des conclusions définitives, nous sommes priés de déduire de ces chiffres que les ultrariches s’enrichissent structurellement plus vite que les autres. En extrapolant cette tendance, conjecture-t-il, les héritiers des 1 400 milliardaires actuels pourraient détenir jusqu’à 59,6% du patrimoine mondial en 2100.
Ne tergiversons pas plus longtemps : cette conclusion est un non sequitur (une impossibilité logique) absolu. Elle repose, au mieux, sur une erreur de raisonnement et, au pire, sur une fraude intellectuelle. Voici pourquoi.
Imaginez, par hypothèse, que les 143 personnes qui formaient le 0,000005% de 1987 aient, depuis, perdu l’intégralité de leur fortune et que le 0,000005% de 2013 soit entièrement composé d’entrepreneurs partis de rien ayant gagné chaque dollar dont ils disposent aujourd’hui. Est-ce incompatible avec les données que nous présente Piketty ? Absolument pas. Est-ce incompatible avec ses conclusions ? Radicalement : ça signifierait que nous vivons dans un monde où les héritages partent en fumée et où la fortune récompense le talent, le travail et la prise de risque.
Laissez-moi insister sur ce point : je n’ai aucun moyen d’affirmer que les x% les plus riches d’aujourd’hui sont tous des entrepreneurs ; pas plus que Piketty, sur la base de ses données, n’a le droit de conclure que ce sont des héritiers. Ce que j’affirme, en revanche, c’est qu’il est fallacieux de déduire de ces chiffres que les riches s’enrichissent structurellement plus vite que le commun des mortels. Cela peut être vrai si et seulement si les x% d’aujourd’hui sont – au moins en grande partie – les mêmes personnes que les x% de 1987 ou leurs héritiers.

En l’occurrence, les seules données dont nous disposons nous sont données par Forbes et concernent les 1 645 milliardaires identifiés en 2014 : d’après le magazine[3. Kerry Dolan et Luisa Kroll, <em>Inside The 2014 Forbes Billionaires List : Facts And Figures</em> (<em>Forbes</em>, 3 mars 2014).], deux tiers d’entre eux ont construit leur fortune de leurs propres mains, tandis que le profil de l’héritier qui continue à s’enrichir ne correspond qu’à un cinquième de l’échantillon[4. Sachant que, contrairement à ce que semble croire Piketty (p. 686), ces derniers ne sont pas nécessairement que de riches oisifs qui se contentent de faire appel aux services de gestionnaires de fortunes.]. Cerise sur le gâteau, toujours d’après Forbes, c’est une tendance lourde depuis que ce classement existe : il y a de plus en plus de self-made men et de moins en moins d’héritiers. De même, d’après les calculs du Crédit suisse[5. Credit Suisse Research Institute, Global Wealth Report 2013 (p. 28).], seuls 52 des 613 milliardaires identifiés en 2000-2001 l’étaient toujours dix ans plus tard.

Voilà le tour de passe-passe de Piketty. Ceux qui se sont déjà livrés à l’exercice qui consiste à étudier l’évolution d’une population (humaine ou autre) dans le temps le connaissent sous le nom de biais du survivant : en mesurant l’évolution du patrimoine des x% les plus riches chaque année, on élimine de facto ceux qui n’ont pas « survécu » dans l’échantillon – c’est-à-dire ceux qui se sont appauvris – et on en conclut, à tort, que les riches s’enrichissent toujours plus vite que les autres. Quant aux ultrariches d’aujourd’hui, il va de soi qu’ils se sont beaucoup enrichis ces dernières années sans quoi, justement, ils ne seraient pas ultrariches ; c’est même heureux, à vrai dire : si ce n’était pas le cas, cela signifierait que nous vivons vraiment dans un monde de fortunes dynastiques.

Bref, toutes les études, sauf celle de Piketty, montrent une mobilité importante et croissante de la richesse, et il est plus que vraisemblable que l’idée selon laquelle il existe une relation statistiquement significative entre le niveau initial et le taux de croissance du capital relève de l’auto-conviction. Très clairement, à long terme, le taux de croissance de votre patrimoine ne dépend pas du niveau de votre fortune actuelle mais de la structure de votre portefeuille : sur la période 1987-2013, le moindre portefeuille d’actions américaines raisonnablement diversifié rapportait environ 7,5% en moyenne (net d’inflation, mais avant impôts) et ce, que vous ayez disposé au départ de 10 dollars ou de 10 milliards.
Ah ! Bien sûr, investir ses économies en actions comporte quelques risques alors que ce bon vieux livret A nous offre le confort douillet des intérêts qui tombent avec la régularité d’un coucou suisse. J’en sais quelque chose, et ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire. Mais c’est la règle du jeu ; là où Piketty invente deux lois fondamentales du capitalisme (sic !), je vous en propose une seule : ce qui distingue fondamentalement le capitalisme de tous les autres modes d’organisation économique imaginés jusqu’ici, c’est que la prise de risque y est rémunérée. Faites-en ce que vous voulez.[/access]

*Photo: MAGALI DELPORTE/THE TIMES/SIPA.00683026_000009

Parlement européen : pas facile de rester groupir !

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Alors que la semaine dernière Giovanna Pancheri, une correspondante d’un média italien à Bruxelles annonçait sur twitter la formation d’un groupe au Parlement européen par Marine Le Pen, il s’avère aujourd’hui qu’elle a été devancée par son désormais adversaire eurosceptique, le britannique Nigel Farage. C’est en effet le leader de l’UKIP qui a annoncé hier la formation de son groupe à Strasbourg.

Notre consœur avait un peu précipitamment attribué à Marine Le Pen le renfort de deux députés lituaniens du Partija Tvarka ir Teisingumas lesquels, en fait, n’avaient que très peu de chances de manquer à Farage. Avec ces derniers, son propre parti, mais aussi le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, une Lettone du ZZS-LZS, deux Suédois du SD, et un Tchèque du SSO, il en manquait à son groupe, l’ALD, une seule nationalité pour être officiellement constitué. Et c’est là que la patronne du FN doit l’avoir mauvaise puisque c’est parmi les élus du FN que le taquin Farage est allé trouver son bonheur.

Joëlle Bergeron qui était sur la liste mariniste de la circonscription Ouest s’était fait connaître pendant la campagne pour avoir expliqué qu’elle était favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales. Elle avait été immédiatement désavouée en haut lieu et invitée, aussitôt élue, à démissionner pour laisser la place à un suivant de liste plus conforme à la ligne du parti.

Non seulement Joëlle Bergeron n’a pas obéi à l’injonction mais elle a rejoint Farage, véritable camouflet pour Marine Le Pen qui, elle, n’a toujours pas pu constituer de groupe. Rien ne dit qu’elle y parviendra finalement puisque les négociations s’éternisent. Il semble que le renfort éventuel du KNP polonais ne soit pas du goût de l’allié Wilders. Pour l’instant, Farage mène 1 à 0. Et même si Marine Le Pen parvient à égaliser sur le fil, les Anglais auront emporté une bataille. Suffira-ce à les consoler du Mondial ?

Siemens : roi du monde inique?

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siemens alstom corruption

Au moment où le géant allemand Siemens peaufine, avec Mitsubishi, son offre d’achat de certaines activités d’Alstom, on découvre, en lisant la presse israélienne une facette peu connue du conglomérat allemand. Plus précisément, on y découvre certaines méthodes peu orthodoxes ayant contribué aux si bonnes performances affichées par Siemens.

Pour resituer le contexte de ces révélations, rappelons qu’un ancien juge israélien purge actuellement une peine de six ans de prison : il a été condamné pour avoir favorisé les intérêts de l’industriel allemand dans des appels d’offres à l’époque où il était membre du directoire de l’IEC (l’EDF israélien),

Par ailleurs, quatre autres suspects, tous israéliens, ont été placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête plus approfondie. Ceux-là, parmi lesquels l’ancien DG de Siemens Israël et un haut dirigeant de l’IEC,  sont soupçonnés d’avoir donné et reçu 16 millions de dollars (11.7 millions d’euros) de pots de vin.  Si on ajoute le million de dollars versé à l’ancien juge, on pourrait estimer à 17 millions de dollars les sommes versées par Siemens en Israël pour détourner des appels d’offres.

C’est dans ce climat -un rien délétère- que les enquêteurs israéliens viennent de mettre la main sur des éléments semblant indiquer que l’affaire israélienne n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les estimations de l’autorité israélienne des marchés financiers, Siemens aurait dépensé environ un milliard d’euros dans d’autres pays pour s’assurer de nombreux contrats – on ignore si la France en fait partie. Ces dessous-de-table sont à la mesure de la valeur colossale des ces marchés et des marges XXL qu’ils génèrent. Cela donne aussi une petite idée de la face cachée du modèle allemand. Le manque de compétitivité de l’industrie française serait-il dû à un excès d’honnêteté ? 

*Photo: LCHAM/SIPA.00686209_000003

GPA : Les femmes et les enfants d’abord!

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gpa pma manifestation

Certains font actuellement un lobbying intensif pour obtenir la légalisation de la gestation pour autrui, soit directement, soit indirectement à travers la reconnaissance de la filiation d’enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger. Pourtant, cette pratique est incompatible avec les valeurs fondamentales de notre civilisation, donc contraire au droit tant français qu’international.
Quelles que soient l’affection ou les capacités éducatives des « parents intentionnels », l’enfant né de GPA est remis à autrui par sa mère ou par des intermédiaires contre rémunération ou tout autre avantage, ce qui est la définition de la vente d’enfant, interdite « à quelque fin que ce soit et sous quelque forme que ce soit » par la Convention relative aux droits de l’enfant. Certains prétendent promouvoir une GPA éthique. Même dans ce cas, l’enfant est l’objet d’une convention et on dispose de lui. La faculté de disposer d’un bien est un attribut du droit de propriété, or en droit international, la « condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux » s’appelle l’esclavage.  

Les enfants issus d’une gestation pour autrui peuvent avoir jusqu’à six « parents » : les parents génétiques (donneurs d’ovocyte et de sperme), la mère porteuse, son mari en vertu de la présomption de paternité et enfin les « parents intentionnels ». Leur filiation est manipulée au point qu’il leur est difficile de savoir qui ils sont. Ils sont conçus dans le but d’être abandonnés, ce qui constitue une grande violence, cause de souffrance et d’insécurité. Pourtant, selon la Convention relative aux droits de l’enfant, « Les Etats parties s’engagent à respecter le droit de l’enfant de préserver son identité » et « prennent toutes les mesures appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence (…) ou d’abandon ».

Si quelques unes peuvent être réellement volontaires et bénévoles, la plupart des mères porteuses acceptent ce rôle pour l’argent : 1500 à 6000 $ en Inde, ce qui peut représenter dix fois le salaire annuel du mari, autour de 20.000 $ aux Etats-Unis[1. Ces sommes représentent moins du quart de ce que les « parents intentionnels » déboursent pour acquérir l’enfant.]. Dès lors que des sommes élevées sont en jeu, les femmes ne sont plus réellement libres. Certaines sont même poussées, voire contraintes, par leur mari, dans une nouvelle forme de proxénétisme. Dans certains cas extrêmes, il s’agit véritablement de traite des femmes. Pourtant, les Etats se sont engagés à « réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes »[2. Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes].

Porter un enfant n’est pas anodin ni sans risque pour la santé de la femme. Dans un contrat de gestation pour autrui, l’important est l’enfant, les soins apportés à la mère après la naissance étant secondaires. Le plus souvent, la mère accouche par césarienne pour faire coïncider la naissance avec les billets d’avion des « parents intentionnels ». La mortalité maternelle restant élevée dans certains pays, les décès de mères porteuses ne sont guère rapportés par les médias. Deux affaires ont cependant été rendues publiques en Inde en 2012. En mai, une femme est décédée après avoir mis au monde un enfant pour un couple américain. Elle avait deux enfants, restés orphelins. A l’automne, une autre est morte à cause d’une hépatite contractée pendant la grossesse. Les atteintes à la vie et la santé de la mère ne sont pas réservés aux pays en développement. Au Royaume-Uni en 2005, une mère porteuse est morte en couches. Une autre a été sauvée de justesse aux Etats-Unis en 2011.

La mère porteuse n’est pas la seule femme impliquée dans la procédure. Actuellement, la plupart des candidats à la GPA ont recours à un don d’ovocytes. Si en France il s’agit bien d’un don, parfois plus ou moins contraint[3. Cf. le rapport de l’IGAS (mars 2011).] ailleurs c’est presque toujours une vente. Aux Etats-Unis, de nombreuses jeunes filles vendent leurs ovocytes afin de payer leurs études. D’interminables questionnaires permettent de sélectionner les meilleures pourvoyeuses pour assurer un bébé de qualité : apparence physique, appartenance ethnique, niveau d’études, profession, capacités artistiques ou sportives, religion, vie sexuelle, antécédents médicaux etc, le tout concernant la candidate et sa famille élargie pour avoir un bébé sur mesure, y compris le choix du sexe. En Inde, des cliniques affichent sans vergogne des tarifs trois fois supérieurs si la donneuse est blanche plutôt qu’indienne. Le prélèvement d’ovocytes est une procédure invasive et risquée, nécessitant une stimulation ovarienne (à l’origine de nombreux cancers) qui permet de prélever au moins une dizaine d’ovocytes à la fois, parfois le double. Le nombre d’ovocytes des femmes étant limité, c’est leur fertilité future qui est affectée. Il s’agit bien là aussi d’une forme d’exploitation des femmes[4. Voir les films Eggsploitation et Breeders du Center for Bioethics and Culture.].

L’expérience des rares pays qui ont décidé d’admettre la GPA en l’encadrant montre d’une part que le caractère non commercial est illusoire – en Angleterre par exemple, la « compensation raisonnable » autorisée constitue en pratique une véritable rémunération – d’autre part que la GPA encadrée ne suffira jamais à répondre à la demande : il n’y aura jamais assez de femmes volontaires et, dans la majorité des cas, les candidats à la GPA n’entreront pas dans les conditions légales. De nombreux Anglais vont ainsi se procurer des enfants en Inde. La demande étant supérieure à l’offre, il est inévitable, si la GPA n’est pas totalement prohibée y compris dans ses conséquences, que des personnes y aient recours à l’étranger, contribuant à l’exploitation des femmes et à la marchandisation des enfants. Le tourisme reproductif est un marché en plein essor – on parle de 2 milliards de dollars rien que pour l’Inde – si bien que les réseaux mafieux de toutes sortes y prolifèrent.

Reconnaître la filiation d’enfants nés par GPA à l’étranger reviendrait à en admettre le principe, ce qui est inacceptable. Le désir d’enfant ne peut justifier un prétendu droit à l’enfant, qui ne serait alors plus qu’un produit répondant à des normes de qualité. Ce désir ne peut pas davantage permettre d’utiliser une personne, la mère porteuse, comme un moyen pour le satisfaire. Aucune autre solution que l’interdiction ne peut être appropriée parce que la gestation pour autrui est en elle-même une violation de la dignité humaine, tant de la mère que de l’enfant.

*Photo: FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00674993_000003

Michel Debré sur le chemin sauvage

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michel debré constitution

Vers la fin de l’été 1942, au cours d’un déjeuner à Ceyrat,  à l’ombre des volcans d’Auvergne, Alexandre Parodi – que Jean Moulin vient de charger en secret d’organiser le think tank de la Résistance, le futur « Comité général d’études » –, comprend à demi-mot que le jeune collègue avec lequel il discute, Michel Debré, a lui aussi choisi son camp. Tout juste trentenaire, tiré à quatre épingles, Debré a surtout la réputation d’être un fort en thème : entré major au Conseil d’État, sorti major de l’École de cavalerie de Saumur, il est l’archétype du grand bourgeois parisien, fils du célébrissime fondateur de la pédiatrie française, petit-fils d’un grand rabbin de Neuilly et d’un peintre pompier qui portraitura le général Boulanger à la revue de Longchamp. Toutes les raisons de se tenir tranquille, en somme, et d’attendre que les choses se calment pour éviter de gâcher une carrière qui s’annonce brillante. Deux mois auparavant, du reste, le 17 juin 1942, comme tous ses collègues du Conseil d’État, Debré a prêté serment au Maréchal. Pourtant, depuis plus d’un an, il a noué des contacts discrets avec la Résistance, et commencé à mettre la main à la pâte. Intérieurement, il a rompu avec le régime – même si il attendra encore quelques mois pour entrer dans la clandestinité.

Une rupture dont les mécanismes transparaissent dans les nombreux textes – tous inédits – qu’il rédige à l’époque, généralement sur papier à en-tête du cabinet du ministre des Finances, comme autant d’argumentaires ou de confessions, pour lui-même et pour l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Si Michel Debré, l’éternel premier de la classe, décide de s’engager dans ce qu’il appelle « le chemin sauvage », c’est d’abord sous le coup de la colère que lui inspire l’évolution du régime de Vichy. Au lendemain de la défaite, au cours de sa captivité et dans les mois qui ont suivi son évasion, Debré avait envisagé avec intérêt les premiers pas de l’État français : comme certains, il croyait au double jeu du maréchal Pétain et pensait y discerner « une volonté d’attente préparant l’heure de la revanche » [1. M. Debré, Trois Républiques pour une France, Mémoires, Albin Michel, 1984, t. 1er, p.179.]. Comme beaucoup, il prenait acte sans tristesse excessive de la chute de la IIIe République, ce régime « sans foi, sans idéal »« la liberté devenait la libre jouissance, l’égalité un nivellement par la base […], la fraternité une assistance électorale »[2. M. Debré, Cahier 8, I DE 1, début 1941 ( Archives Debré, FNSP)]. Un sentiment d’ailleurs nourri par son expérience personnelle : entré au cabinet de Paul Reynaud à la veille de la guerre, il en avait tiré un véritable dégoût pour les « délices et les poisons » de ce système, et pour  l’« insolente facilité avec laquelle l’esprit partisan l’emporte sur le patriotisme et le bon sens » [3. M. Debré, Mémoires, op.cit. p.153].

Mais très vite, Debré constate, de l’intérieur, le décalage entre les beaux rêves de la Révolution nationale et les beaux draps d’une dictature bancale. « On veut une nouvelle construction politique, un État traditionnel, indépendant, équitable, fort, mais allégé des mille tâches confiées désormais aux corporations, aux provinces, aux familles, qui seraient à la fois maîtresses et gardiennes des libertés individuelles. Mais que valent ces rêveries ? » [4. Le statut politique de la France depuis 1875, 1941 ( Archives Debré, FNSP).] En réalité, l’utopie maréchaliste n’est « qu’une immense foire aux illusions », aux vanités et aux appétits, où  « les circonstances substituent au régime rêvé un régime de fait ballotté par le flux et le reflux de la guerre. » Un régime où « l’absence de Parlement, la suppression des élections n’ont supprimé ni l’esprit de parti, ni la démagogie », et où « tous les symptômes de décadence aperçus avant la guerre deviennent plus précis ».  Un régime où « les libertés humaines […] ne sont plus un droit, mais un privilège consenti par le pouvoir, qu’il peut à son gré retirer à certaines catégories de citoyens » : même s’il n’est pas touché personnellement par les lois d’exception, Debré est révolté par ces mesures et par l’apathie avec laquelle elles sont accueillies. En outre, en tant que juriste, il constate que celles-ci suscitent un « sentiment d’insécurité » et de malaise généralisé, puisque « nul n’est sûr des libertés que la loi lui maintiendra le lendemain ». En 1943, avant d’entrer dans la clandestinité, il commencera par mettre les siens à l’abri, et par cacher sa grand-mère, fille et veuve de grand rabbin, dans un couvent isolé au fin fond du Tarn-et-Garonne. Si la IIIe République traduisait une « lente décadence », Vichy manifeste une « chute profonde ».

Mais par-delà sa colère face à cette dictature de bouts de ficelle, ce qui provoque la rupture de Michel Debré, c’est la prise de conscience aiguë de la menace totalitaire, de cette « religion de l’État-Dieu » où l’homme n’a plus sa place. Dans ce phénomène, Debré, attaché par tradition à un conservatisme libéral et par ailleurs fraîchement converti au catholicisme, voit l’aboutissement ultime de la massification, et d’une forme mortifère de modernité. Il y a, estime-t-il, un lien généalogique entre la révolution industrielle, l’ère des masses, l’État-providence, et cet « ordre tyrannique »« l’État est tout », où son pouvoir « est véritablement sans limites », et où le droit,  les droits, mais aussi la morale, « ne sont que la volonté de l’État »[5. Essai de synthèse politique, février 1942 ( Archives Debré, FNSP).]. Des États dont Debré souligne le « caractère ultra-démocratique »,  affirmant que si ces  derniers prétendent  « gouverner par le peuple et pour le peuple », «  ce n’est pas seulement une attitude », mais une « partie intégrante de leur programme », en lien avec l’« égalitarisme social » et le « nivellement des conditions » qu’ils professent par ailleurs.

S’il faut rompre, c’est  pour toutes ces raisons. C’est pour sauver l’homme de la barbarie et lui épargner le règne de la terreur. Début 1943, Debré, sous le pseudonyme de Jacquier ( il s’était fait faire de faux papiers à ce nom dès octobre 1940), adhérera à Ceux de la Résistance (CDLR), et intégrera le Comité général d’études (CGE) de Parodi, où il sera chargé de concevoir la future Constitution de la France libre.[/access]

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00565840_000001

Défense et illustration de la Fantasy

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gagner la guerre

gagner la guerre

On court bien trop souvent et bien trop rapidement derrière un prix Goncourt à la recherche d’une prose originale. C’est oublier, hélas, que la littérature de genre comme la Fantasy est elle aussi, et parfois de manière plus audacieuse, le lieu d’expérimentations passionnantes. Connaissez-vous Jean-Philippe Jaworski? Il est l’auteur, entre autres, d’un recueil de nouvelles, Janua Vera[1.  J-P. JAWORSKI, Janua Vera, Folio S-F, 2008 ]  et de deux romans Gagner la guerre[2. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, Folio S-F, 2009] et Même pas Mort[3. J-P. JAWORSKI, Même pas mort, les moutons électriques, 2013.] , tous récompensés par plusieurs prix. Surprenant par sa noirceur et sa profondeur, Juana Vera lève la herse sur un monde cassé et bigarré. Un véritablvoquant les fantômes de Gustave Doré, du haut Moyen-Âge et des complots vineux de le Renaissance. Gagner la guerre poursuit l’histoire folle d’un protagoniste déjà présent dans une des nouvelles de Janua Vera, un assassin nommé Benvenuto.

Très sensible à la peinture et particulièrement cultivé, ce tueur sévit dans une ville, Ciudalia, où l’art fleurit aussi bien que les coups de dague. Benevenuto prête ses services à un Podestat lettré, sans scrupules et aux ambitions dévorantes. Gagner la guerre n’est pas un récit de batailles rangées, mais un aller simple au coeur du jeu de dupes, dans le temple de la politique, là même où se jouera le véritable destin de la cité artiste et véreuse. Avec cet ouvrage, Jaworski tisse la toile d’une intrigue complexe où la trahison semble être une vertu. Mais ce qui est encore plus remarquable, dans Gagner la guerre, c’est la manière dont l’auteur invente littéralement une langue.

L’étude du lexique de Gagner la guerre se révèle ainsi passionnante. Jaworski se sert de l’étymologie et de l’histoire pour réinventer les mots: « Ciudalia », « Chrysophée », « logocrate », « patrice » « podestat »,« gonfalonier », « marche franche ». De plus, l’auteur cisèle minutieusement ses phrases jusqu’à l’hyperréalisme: « La raison du sobriquet me sauta aux yeux. Les ongles de cette vieille cuillère étaient anormaux : les lunules en étaient presque noirs, de cette teinte malsaine que donnent les hématomes à des doigts cruellement pincés. Le reste de la corne était bombé, couleur d’argent terni, strié de quelques taches repoussantes comme des incrustations de crasse. L’effet était grotesque : on aurait cru la main d’une morte, aux ongles vernissés de poison.». Un autre trait important de l’écriture  de Jaworski  est sa dimension ironique comme lorsque Benvenuto force une jeune fille sans trop de complexes : « Ce fut ainsi, par la petite porte, que je m’introduisis dans la famille du Podestat. »[4. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerreop.cit., p.342]

Car pour Jaworski, il s’agit aussi de provoquer. Et c’est un pari diablement réussi. Benvenuto n’est ni Aragorn, ni Jon Snow, ces figures tutélaires de la Fantasy mais il acquiert une manière de saveur monstrueuse. Cette ironie et cette provocation dupent le lecteur qui se sent coupable d’adorer ce vaurien qui réveille en lui de drôles d’instincts : provocation dans la laideur, plaisir de tuer, sexualité bestiale et jouissance du complot.

 

«Causeur est rock» !

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rock michka assayas

rock michka assayas

Michka Assayas est le maître d’oeuvre du Nouveau Dictionnaire du Rock.

Causeur. Le premier volume du Nouveau Dictionnaire du Rock affiche Jimi Hendrix en couverture, et le second, Kurt Cobain. Souhaitez-vous faire passer un message subliminal (par exemple : « le rock est mort ») à travers ces deux visuels ?

Michka Assayas. Un journaliste de VSD, François Julien, m’a fait remarquer qu’il s’agissait de deux guitaristes gauchers de Seattle, morts l’un et l’autre à vingt-sept ans. On peut aller plus loin encore dans l’interprétation mystico-subliminale : on les voit tous les deux couchés. Prescience de leur mort à venir et, avec eux, de celle du rock ? À la fin des années soixante-dix, Jake Burns, le chanteur d’un groupe punk irlandais, aujourd’hui bien oublié, Stiff Little Fingers, répondait déjà à cette question de manière astucieuse : « Oui, le rock est mort, mais sa mort va encore durer très longtemps ». Ce qui est indiscutable, c’est que, dès sa naissance, le rock a eu conscience de sa mort prochaine. Ce qui le menace le plus, et aujourd’hui plus que jamais, est sa dilution dans l’industrie du divertissement – que personne ne semble plus avoir l’envie ou le courage de remettre en cause. Le rock mourra peut-être un jour pour de bon, mais ce sera d’indifférence, quand on n’en parlera plus. Il y a encore de la marge. Sans doute peut-on en dire autant de la France en tant que nation et représentation collective.

Quand votre livre de conversations avec Bono est sorti, vous avez déclaré : « Ce livre est un travail journalistique et personnel. Je me vois comme un peintre faisant le portrait d’un roi ». De la même manière, comment résumeriez-vous en deux phrases Le Nouveau Dictionnaire du Rock et ce qu’il représente pour vous  ?

 En deux phrases? 1) Dix années de bagne, cinq pour chacune des deux éditions, soit un tiers environ de ma vie d’adulte. 2) Une plongée inoubliable dans mon obsession pour la musique, une façon de transformer une sorte de vice en une œuvre durable – et utile.

Dès le début des années 80, vous écrivez pour la presse rock, abandonnant votre voie toute tracée dans l’éducation nationale. Pourtant, vous arrêtez cette activité au bout de quelques années, car la production musicale de cette décennie ne vous passionne pas. Au regard de la conjoncture actuelle, avez-vous le sentiment d’avoir exercé le journalisme rock pendant une période encore privilégiée, d’avoir fait partie de la génération des enfants gâtés du rock ?

Sans hésitation, oui. Les médias ne se mêlaient pas encore de tout  – ils ne prétendaient pas tout connaître et tout régenter. Il y avait encore des espaces de liberté où l’on nous laissait écrire comme on voulait. Je râlais, je maudissais, je vitupérais le rock grand public de mon époque parce que je voulais que tout le monde écoute New Order et les Smiths. Un combat qui, trente ans plus tard, paraît bien dérisoire, puisque ces groupes sont devenus des denrées de consommation comme les autres sur le Web. Rétrospectivement, je crois que j’ai eu de la chance de ressentir de la frustration, de la colère, de la passion contrariée. Ces sentiments négatifs m’ont aidé à me structurer. C’était mieux que cette société d’abondance où tout est facile et « sympa » et où résonne pourtant, dans un paradoxe apparent, une impuissante lamentation collective.

Vous avez récemment signé une pétition de soutien au quotidien Libération. Etes-vous un lecteur de Causeur ? Est-ce qu’à vos yeux, Causeur est un média « rock » ? 

Pour être honnête, je ne le lisais pas. Je l’ai découvert récemment (voir notre précédente interview) et j’apprécie cette formule : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Quand j’étais adolescent, j’aimais le quotidien Combat : on y lisait les tribunes d’écrivains avec lesquels on n’était pas d’accord ou qui n’étaient pas d’accord entre eux. Je me rappelle Gabriel Matzneff, notamment, très à contre-courant parce que très réactionnaire. Au fond, c’était encore le cas de Rock & Folk : quoi de commun entre Yves Adrien, Jacques Vassal (la rubrique « Les Fous du folk ») et Philippe Garnier, qui n’auraient jamais pris un verre ensemble ? Pourtant ils y écrivaient tous en même temps. Alors peut-être que Causeur est rock, dans cette mesure. Quant à Libération, j’ai signé cette pétition pour ses journalistes parce que j’en connais quelques-uns et que j’y ai fait mes débuts. C’est sentimental.

Pour chaque nom de la liste suivante, merci de choisir entre Rock et Pas rock, avec quelques mots d’explication si possible :

Pussy Riot… Rock ou Pas rock ?

Rock, évidemment. Elles ont rappelé que le rock, dans certaines sociétés, n’est pas un plaisir égoïste et « sympa », mais parfois un acte politique et social qu’on paie de sa personne.

 La tournée Johnny – Dutronc – Mitchell… Rock ou Pas rock ?

Rock français canal historique (ça plaira à Dutronc).

 Crystal Castles… Rock ou Pas rock ?

Je ne sais pas, je ne les connais pas assez.

La télé-réalité musicale (The Voice, Nouvelle Star, Star Academy, etc.)… Rock ou Pas rock ?

Ce sont des jeux-concours où certain(e)s candidat(e)s reprennent des classiques du rock. « (I Can’t Get No) Satisfaction » fait désormais partie du patrimoine, comme « La Vie en rose ».

Grateful Dad… Rock ou Pas rock ?

Bon, pas besoin de Wikileaks pour connaître ma vie cachée. Oui, j’ai donné quelques concerts comme chanteur et bassiste au sein d’un trio où mon fils Antoine jouait de la batterie. C’est un peu en sommeil. En tout cas, c’est rock de tenter de faire quelque chose qu’on n’a jamais su faire – et qu’on ne sait toujours pas faire. Une aventure pour moi, comme décrocher le permis de conduire à cinquante ans.

Les années 2000 ont vu l’émergence d’un phénomène controversé : les reformations de groupes légendaires. Quelle est la plus réussie selon vous ? Et la plus triste ?

La réunion de Led Zeppelin avec le fils de John Bonham, c’était puissant et émouvant. Il y avait de la maladresse, de la fragilité. Celle de Cream aussi, extraordinaire (j’ai le DVD des concerts à l’Albert Hall de Londres). Les Who : un concert génial. Ce qui est triste, c’est ceux qui font ça pour l’argent, parce que leurs carrières d’après n’ont pas décollé.

Pendant longtemps, vous avez pratiqué la religion de l’import, associé au « rock indépendant ». Aujourd’hui, à l’heure d’internet, quel pratiquant êtes-vous ?

Le Web musical, pour moi, c’est toujours très bref, comme pour les sites d’info. Une chanson vite fait, la moitié d’un truc sur YouTube. Quand je veux vraiment écouter de la musique, je mets un CD ou je ressors un vieux vinyle. C’est irremplaçable. Pour moi, le Web, c’est comme la radio : un bruit de fond, quelque chose avec quoi on entretient un rapport désinvolte. Ce n’est pas la même chose.

Le rock a son musée (le Rock and Roll Hall of Fame) mais ses pièces maîtresses – Dylan, Bowie, Neil Young, Rolling Stones, etc. – continuent de se balader à l’air libre, remplissant les stades dans le marasme actuel du marché. Est-ce que le rock participe aujourd’hui d’une nostalgie réconfortante, dans un monde incertain où les poches de repli se tournent de plus en plus vers le passé ?

La réponse est dans la question, non? Oui, et je suis frappé de voir certains jeunes encore plus passéistes que les vieux. Ils pratiquent le culte des anciens, comme si une humanité un peu magique avait vécu en ces temps reculés. Cela dit, ils n’ont pas tort. Quelque chose s’est effectivement perdu.

Les trois groupes qui ont le plus compté dans votre carrière de journaliste et de passionné de musique sont les Beach Boys, Joy Division et les Smiths. Vous raccrochez-vous toujours à leur musique aujourd’hui, à quelle fréquence et dans quels moments particuliers ?

Les Beach Boys, tout le temps, mais pas n’importe quelle période. Récemment, j’ai ressorti mes vieux vinyles de Wild Honey, 20/20, Friends, des albums pas spécialement estimés par les spécialistes. Mais c’est comme ça que je les avais découverts, adolescent, dans des rééditions de 1976. Il y a une douceur, une légèreté, une suavité qui me guérissent de toutes mes tristesses et désespoirs, plus que Pet Sounds, je dois dire. Et la version vinyle de Smile enfin restauré, sortie il y a trois ans, que j’ai encore écouté récemment, c’est absolument magique. La dernière fois que j’ai écouté Closer de Joy Division, c’est en faisant l’amour. C’était bizarre et oppressant, je n’arrivais pas à me concentrer. Les Smiths, je m’aperçois que je connais toutes les paroles de leurs chansons, toutes les intonations par cœur. C’est comme rouvrir un tiroir et vérifier que ma jeunesse est encore là, avec son parfum, ses exaltations et son détachement. Musicalement, c’est d’une force, d’un classicisme, d’une concision et d’une variété incroyables. Encore meilleur que dans mon souvenir.

Enfin, pour terminer, pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer le dernier concert rock auquel vous avez assisté, votre dernier album rock acheté, le dernier livre rock lu, le dernier film rock vu ?

Dernier concert : Dr. John au Trianon. L’impression de remonter au XIXème siècle, à la naissance du blues, du jazz et du rock’n’roll. Plus le temps passe, plus je suis fasciné par les origines. Le dernier album acheté, c’est Supernova de Ray LaMontagne, produit par Dan Auerbach des Black Keys. Un  très bon groupe, les Black Keys, mais leur point faible, ce sont les compositions, très monotones. Alors que LaMontagne sait écrire et interpréter des chansons délicieuses, mélodieuses et percutantes à la fois, de cette voix si singulière, à la fois âpre et veloutée. C’est un album de folk psychédélique, parfois bubblegum, qui rappelle certains aspects du Pink Floyd pop, avec Syd Barrett. Dernier livre rock : le génial Things the Grandchildren Should Know (traduit sous le titre absurde de Tais-toi ou meurs) de Mark Oliver Everett (alias Eels) : le livre le plus franc, sincère, intelligent et drôle jamais écrit par un musicien. Film rock : sans aucun doute Nymphomaniac de Lars von Trier. La preuve : c’est le gars de Metallica qui a fait la musique.

 Le Nouveau Dictionnaire du Rock (Sous la direction de Michka Assayas), Robert Laffont, 2014.

*Photo: Causeur

 

 

L’Ondine du Général

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de gaulle ondine

de gaulle ondine

Quel âge a-t-elle ? 20 ans, peut-être : elle a encore les joues pleines des adolescentes, la bouche gonflée, joliment peinte et les tressaillements de physionomie des êtres bien élevés, qui gouvernent leurs émotions et y succombent avec retenue. Elle a la chance, le désir d’être là. Comment s’est-elle glissée dans cette foule énorme, assemblée autour d’un homme de haute taille ? Il prononce un discours, mais sans note. Tous l’écoutent, tous sont saisis. Ce qu’ils entendent n’appartient pas au registre de la réunion politique, de l’exhortation de préau, plutôt d’un soliloque à haute voix.

On n’aperçoit pas d’autre présence féminine que la sienne. Elle est ravissante sous son chapeau léger. Son beau regard va de l’un à l’autre, cherchant une furtive complicité de bonheur, puis revient vers le dos, si vaste, de l’orateur. On lit sur son visage les ondes du plaisir que lui procurent les mots de cet homme. Il s’appelle Charles de Gaulle, et cela se passe le 25 août 1944. Quel est le nom de la très jeune femme ?[access capability= »lire_inedits »]

Le soulèvement s’est produit le 19. Aux armes automatiques des soldats réguliers se sont mêlées des pétoires du siècle dernier, des fusils d’anciennes chasses, des pistolets qu’on dirait à bouchon. Des gaillards au teint cuivré par le soleil, les cheveux noirs et plaqués, en chemise blanche, courent sur le macadam, se postent à l’angle d’une rue, s’abritent sous un porche. L’action de la Résistance consiste à semer la peur chez l’ennemi, à le tenir enfermé dans ses points d’appui. Elle y parvient admirablement, jusqu’à la limite de ses forces. Mais elle commence à manquer de munitions. Alors, le général Leclerc s’échappe, en quelque sorte, et fonce vers la capitale. Les chars de la 2e DB y entrent le 25, à 8 heures, par les portes d’Orléans, de Gentilly et de Saint-Cloud, les Américains par la porte d’Italie.

À 15h 30, le général von Choltitz signe sa reddition, que contresignent le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI de l’Île-de-France. Précieux document, que Leclerc remet à de Gaulle, une heure plus tard, à la gare Montparnasse. Il règne une chaleur accablante. À 19 heures, le Général gagne l’Hôtel de Ville. Il se dresse, il veut parler, le brouhaha s’apaise[1. Le film de cette cérémonie : Discours de l’Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944 – charles-de-gaulle.org]

:  « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer, et qui a su le faire de ses mains ! » (la jeune femme au chapeau esquisse un sourire). « Non ! Nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies » (un léger voile de gravité couvre son front). « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé (des larmes lui viennent) ! Mais Paris libéré ! (elle tressaille, toute sa face s’illumine, on dirait qu’elle soupire d’aise, puis elle efface de ses  mains gantées de blanc une larme à sa paupière gauche et une autre à sa paupière droite) libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle (elle ne retient plus sa joie, elle exulte, tandis que le grand magicien paraît se ressaisir, et revient à la raison de guerre). Eh bien ! Puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits[2. Nous remercions vivement Claude Marmot et Michel Anfrol. Ils n’ont pu, malgré leurs efforts, donner un nom à la jeune femme de l’Hôtel de Ville. Mais l’enquête se poursuit…][…]. »

On ne reverra plus la jeune femme aux gants. Créature de l’eau et des songes, nymphe giralducienne[3.  « Giralducien » : de Jean Giraudoux. Ondine, pièce du même, donnée pour la première fois en 1939, par  Louis Jouvet.], nixe de la Seine[4. Créature aquatique des mythologies du nord de l’Europe] , retrouvant enfin son fleuve déserté par les Filles du Rhin qui l’avaient envahi : avait-elle su, pour un bref instant, et grâce au chevalier à la haute stature, se libérer du sortilège de ses origines ?

Le 25 août 1944, une sirène aux cheveux noirs est peut-être le visage de la République.[/access]

*Photo: Discours de l’Hôtel de Ville.1944

Laurent Fabius en Señor Météo

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fabius noeud pap

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Laurent Fabius pose déguisé ce jour en une du Parisien Magazine. Probablement envieux de ses collègues arborant la marinière ou le maillot de l’équipe de France (avec des fortunes diverses), il singe un présentateur météo, plus Alain Gillot-Petré que Tania Young, dans une tenue peu seyante. Régulièrement brocardé pour son attitude taciturne, le Ministre des Affaires Etrangères débute une campagne téléguidée façon Jacques Séguéla pour se rapprocher du petit peuple.

Un exercice dont notre homme est familier, obsédé qu’il est de casser son image de fils de (trop) bonne famille. Les plus anciens d’entre vous se rappelleront d’antiques tentatives fabiusiennes de gauchissement sémantique. Ainsi, lors du premier septennat Mitterrand, le plus jeune Premier Ministre de France s’était pointé à l’Elysée en 2 CV. Toujours dans le registre, « Lolo, l’ami du populo », on peut aussi évoquer ses interventions lors du débat sur le référendum de 2005 où le député de Seine-Maritime avait accompagné son repositionnement (autoproclamé à la gauche du parti) d’une apologie de la StarAc et des carottes râpées. Peuple, on vous dit. Peuple. Ouf, à quelques années près, on a échappé de peu à une déclaration d’amour à la 8,6 et à Nabilla.

Mais revenons en 2014, si son interprétation de l’agent d’accueil à Roissy était admirable et le coup du somme improvisé en réunion plutôt rock’n’roll, son apparition du jour mérite aussi les louanges. Le Parisien nous dévoile le making-of d’une séance photo qui fera date : « Jeudi 12 juin, 9h50 : (…) A son arrivée, nous lui proposons de poser avec un ours polaire (loué à une galerie d’animaux naturalisés) juché sur un bout de banquise en polystyrène. Refus ferme, mais argumenté : l’image ne serait pas assez proche des gens. » Autre indiscrétion croustillante, l’ex-premier ministre « acceptera aussi de lancer une planète en forme de ballon devant l’objectif de notre photographe Audouin Desforges. Et de porter un énorme ballon comme un sac à dos afin d’illustrer son travail de globe-trotter du climat. »

Même si les images sont franchement réussies et son autodérision m’ont bien fait marrer, on peut être circonspect en pensant à la crédibilité diplomatique du pays dont notre nouveau M.Météo est le premier représentant sur la scène internationale.

Une incertitude demeure, faut-il voir dans son doigt pointé sur le fond vert l’annonce d’une nouvelle dépression ici ou là ? De toute façon, comme chacun le sait, la météo ne dit que des conneries…

La Russie va-t-elle policer la langue?

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« Pour la pureté de la langue », voilà comment le député nationaliste Vladimir Jirinovsky défend sa proposition de loi. Le texte en question propose de punir toutes personnes, physiques ou morales, qui auraient recours, pour s’exprimer en russe, à des mots étrangers alors qu’il existe des équivalents dans la langue littéraire nationale.

Le journal Moskovski monitor raconte le débat qui a lieu autour de la question. Le projet avait été soumis une première fois à l’Assemblée en février 2013, par le groupe parlementaire libéral démocrate, à la tête duquel se trouve le dénommé Jirinovsk, réputé pour ses initiatives nationalistes et sulfureuses. Modifiée, la proposition se trouve de nouveau sur la table des députés.

Ambiance assurée au sein de la Douma. Le député de l’opposition Dmitry Gudkov a qualifié de «  champions de l’idiotisme » les auteurs du texte litigieux.

« Nous ne pouvons plus supporter ces Américanismes et Anglicismes, a répliqué le chef du parti, Vladimir Jirinovsky. Nous ferons une liste des mots interdits […] Elle devrait se trouver sur les tables de tous les journalistes, présentateurs de télévision ou de radio, professeurs ou écrivains. »

Les Russes n’ont plus qu’à tenir leur langue. Le coût des amendes contre les bavards fautifs peut monter, de 200 roubles (c’est-à-dire 4,23 euros) pour les particuliers, à 50000 roubles, (soit 1058.63 euros) pour les entités légales s’appropriant les mots interdits en public.

Le directeur du comité parlementaire de la culture s’est, de son côté, appuyé sur les faits d’armes français. D’après lui, le pays de Napoléon a été le premier à réagir face à l’invasion verbale anglo-américaine, sous forme de recommandation.

Le Kremlin, sans prendre part aux agitations, s’est autorisé une sortie mesurée : « La loi fédérale est suffisamment complète et n’a aucun besoin de définition supplémentaire concernant l’utilisation de la langue officielle. »

Que cette histoire ne vous empêche pas d’apprendre le russe. Elle reste la plus belle langue au monde, après le français bien sûr.

Piketty, l’erreur économique

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piketty capital erreur

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Thomas Piketty ne s’en cache pas : il aspire à être le Marx de notre temps – d’où le titre de son dernier ouvrage, Le Capital au XXIe siècle. Mais à la différence de son modèle, Piketty réussit à passer pour un prophète de son vivant, comme en témoigne le succès de son livre, best-seller en France et aux États-Unis.

Reste à savoir si cette aura est méritée, donc à examiner sa thèse qui repose principalement sur deux idées. Primo, la part des revenus du capital (entendez essentiellement les profits) est appelée à croître inexorablement aux dépens des revenus du travail (soit, pour faire simple, les salaires). Deuxio, le rendement du capital est d’autant plus élevé que le capital initial est important ; c’est-à-dire, pour dire les choses vulgairement, que plus on est riche, plus on s’enrichit rapidement.
Dès lors, conclut Piketty, le capitalisme porte en lui une force de divergence qui fait que les grandes fortunes tendent inexorablement à s’auto-reproduire et les entrepreneurs à se transformer en rentiers ; à terme, prédit-il, et à moins que l’on agisse pour contrer cette tendance – par la fiscalité, évidemment –, nous vivrons dans une société dominée par une poignée d’immenses fortunes dynastiques tandis que la majorité ne possèdera, pour ainsi dire, rien.[access capability= »lire_inedits »]

Le deuxième postulat de Piketty, celui que je voudrais examiner précisément, est qu’il existe une relation positive entre la taille du capital initial et son taux de rendement – plus c’est gros, plus ça rapporte.
Pour étayer cette affirmation, l’auteur s’appuie sur le classement des milliardaires publié par le magazine Forbes depuis 1987[1. Voir Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil), p. 692 et suivantes.]. Voici ce qu’il y a déniché : en 1987, les 0,000005% les plus riches du monde (1 personne sur 20 millions, soit environ 143 personnes en 1987 et 234 en 2013), disposaient en moyenne d’un patrimoine évalué à 2,8 milliards de dollars actuels[2.  J’utilise ici les chiffres de Piketty sans ses effets de manche qui consistent à prendre quelques libertés avec les arrondis et à comparer des dollars de 1987 à des dollars de 2013.] ; or, en 2013, la fortune moyenne de ce groupe était passée à 14 milliards. Ainsi, nous dit Piketty, en vingt-six ans, ces ultrariches se sont enrichis de 6,4% net d’inflation alors que le patrimoine moyen du commun des mortels ne progressait que de 2,1%. Pis encore, si on procède au même calcul pour le 0,000001% (1 personne sur 100 millions), leur capital a progressé de 6,8% ; soit 4,7% de plus que la moyenne.

Ite missa est. Même si Piketty admet volontiers que la taille de son échantillon est trop restreinte pour en tirer des conclusions définitives, nous sommes priés de déduire de ces chiffres que les ultrariches s’enrichissent structurellement plus vite que les autres. En extrapolant cette tendance, conjecture-t-il, les héritiers des 1 400 milliardaires actuels pourraient détenir jusqu’à 59,6% du patrimoine mondial en 2100.
Ne tergiversons pas plus longtemps : cette conclusion est un non sequitur (une impossibilité logique) absolu. Elle repose, au mieux, sur une erreur de raisonnement et, au pire, sur une fraude intellectuelle. Voici pourquoi.
Imaginez, par hypothèse, que les 143 personnes qui formaient le 0,000005% de 1987 aient, depuis, perdu l’intégralité de leur fortune et que le 0,000005% de 2013 soit entièrement composé d’entrepreneurs partis de rien ayant gagné chaque dollar dont ils disposent aujourd’hui. Est-ce incompatible avec les données que nous présente Piketty ? Absolument pas. Est-ce incompatible avec ses conclusions ? Radicalement : ça signifierait que nous vivons dans un monde où les héritages partent en fumée et où la fortune récompense le talent, le travail et la prise de risque.
Laissez-moi insister sur ce point : je n’ai aucun moyen d’affirmer que les x% les plus riches d’aujourd’hui sont tous des entrepreneurs ; pas plus que Piketty, sur la base de ses données, n’a le droit de conclure que ce sont des héritiers. Ce que j’affirme, en revanche, c’est qu’il est fallacieux de déduire de ces chiffres que les riches s’enrichissent structurellement plus vite que le commun des mortels. Cela peut être vrai si et seulement si les x% d’aujourd’hui sont – au moins en grande partie – les mêmes personnes que les x% de 1987 ou leurs héritiers.

En l’occurrence, les seules données dont nous disposons nous sont données par Forbes et concernent les 1 645 milliardaires identifiés en 2014 : d’après le magazine[3. Kerry Dolan et Luisa Kroll, <em>Inside The 2014 Forbes Billionaires List : Facts And Figures</em> (<em>Forbes</em>, 3 mars 2014).], deux tiers d’entre eux ont construit leur fortune de leurs propres mains, tandis que le profil de l’héritier qui continue à s’enrichir ne correspond qu’à un cinquième de l’échantillon[4. Sachant que, contrairement à ce que semble croire Piketty (p. 686), ces derniers ne sont pas nécessairement que de riches oisifs qui se contentent de faire appel aux services de gestionnaires de fortunes.]. Cerise sur le gâteau, toujours d’après Forbes, c’est une tendance lourde depuis que ce classement existe : il y a de plus en plus de self-made men et de moins en moins d’héritiers. De même, d’après les calculs du Crédit suisse[5. Credit Suisse Research Institute, Global Wealth Report 2013 (p. 28).], seuls 52 des 613 milliardaires identifiés en 2000-2001 l’étaient toujours dix ans plus tard.

Voilà le tour de passe-passe de Piketty. Ceux qui se sont déjà livrés à l’exercice qui consiste à étudier l’évolution d’une population (humaine ou autre) dans le temps le connaissent sous le nom de biais du survivant : en mesurant l’évolution du patrimoine des x% les plus riches chaque année, on élimine de facto ceux qui n’ont pas « survécu » dans l’échantillon – c’est-à-dire ceux qui se sont appauvris – et on en conclut, à tort, que les riches s’enrichissent toujours plus vite que les autres. Quant aux ultrariches d’aujourd’hui, il va de soi qu’ils se sont beaucoup enrichis ces dernières années sans quoi, justement, ils ne seraient pas ultrariches ; c’est même heureux, à vrai dire : si ce n’était pas le cas, cela signifierait que nous vivons vraiment dans un monde de fortunes dynastiques.

Bref, toutes les études, sauf celle de Piketty, montrent une mobilité importante et croissante de la richesse, et il est plus que vraisemblable que l’idée selon laquelle il existe une relation statistiquement significative entre le niveau initial et le taux de croissance du capital relève de l’auto-conviction. Très clairement, à long terme, le taux de croissance de votre patrimoine ne dépend pas du niveau de votre fortune actuelle mais de la structure de votre portefeuille : sur la période 1987-2013, le moindre portefeuille d’actions américaines raisonnablement diversifié rapportait environ 7,5% en moyenne (net d’inflation, mais avant impôts) et ce, que vous ayez disposé au départ de 10 dollars ou de 10 milliards.
Ah ! Bien sûr, investir ses économies en actions comporte quelques risques alors que ce bon vieux livret A nous offre le confort douillet des intérêts qui tombent avec la régularité d’un coucou suisse. J’en sais quelque chose, et ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire. Mais c’est la règle du jeu ; là où Piketty invente deux lois fondamentales du capitalisme (sic !), je vous en propose une seule : ce qui distingue fondamentalement le capitalisme de tous les autres modes d’organisation économique imaginés jusqu’ici, c’est que la prise de risque y est rémunérée. Faites-en ce que vous voulez.[/access]

*Photo: MAGALI DELPORTE/THE TIMES/SIPA.00683026_000009

Parlement européen : pas facile de rester groupir !

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Alors que la semaine dernière Giovanna Pancheri, une correspondante d’un média italien à Bruxelles annonçait sur twitter la formation d’un groupe au Parlement européen par Marine Le Pen, il s’avère aujourd’hui qu’elle a été devancée par son désormais adversaire eurosceptique, le britannique Nigel Farage. C’est en effet le leader de l’UKIP qui a annoncé hier la formation de son groupe à Strasbourg.

Notre consœur avait un peu précipitamment attribué à Marine Le Pen le renfort de deux députés lituaniens du Partija Tvarka ir Teisingumas lesquels, en fait, n’avaient que très peu de chances de manquer à Farage. Avec ces derniers, son propre parti, mais aussi le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, une Lettone du ZZS-LZS, deux Suédois du SD, et un Tchèque du SSO, il en manquait à son groupe, l’ALD, une seule nationalité pour être officiellement constitué. Et c’est là que la patronne du FN doit l’avoir mauvaise puisque c’est parmi les élus du FN que le taquin Farage est allé trouver son bonheur.

Joëlle Bergeron qui était sur la liste mariniste de la circonscription Ouest s’était fait connaître pendant la campagne pour avoir expliqué qu’elle était favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales. Elle avait été immédiatement désavouée en haut lieu et invitée, aussitôt élue, à démissionner pour laisser la place à un suivant de liste plus conforme à la ligne du parti.

Non seulement Joëlle Bergeron n’a pas obéi à l’injonction mais elle a rejoint Farage, véritable camouflet pour Marine Le Pen qui, elle, n’a toujours pas pu constituer de groupe. Rien ne dit qu’elle y parviendra finalement puisque les négociations s’éternisent. Il semble que le renfort éventuel du KNP polonais ne soit pas du goût de l’allié Wilders. Pour l’instant, Farage mène 1 à 0. Et même si Marine Le Pen parvient à égaliser sur le fil, les Anglais auront emporté une bataille. Suffira-ce à les consoler du Mondial ?

Siemens : roi du monde inique?

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siemens alstom corruption

siemens alstom corruption

Au moment où le géant allemand Siemens peaufine, avec Mitsubishi, son offre d’achat de certaines activités d’Alstom, on découvre, en lisant la presse israélienne une facette peu connue du conglomérat allemand. Plus précisément, on y découvre certaines méthodes peu orthodoxes ayant contribué aux si bonnes performances affichées par Siemens.

Pour resituer le contexte de ces révélations, rappelons qu’un ancien juge israélien purge actuellement une peine de six ans de prison : il a été condamné pour avoir favorisé les intérêts de l’industriel allemand dans des appels d’offres à l’époque où il était membre du directoire de l’IEC (l’EDF israélien),

Par ailleurs, quatre autres suspects, tous israéliens, ont été placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête plus approfondie. Ceux-là, parmi lesquels l’ancien DG de Siemens Israël et un haut dirigeant de l’IEC,  sont soupçonnés d’avoir donné et reçu 16 millions de dollars (11.7 millions d’euros) de pots de vin.  Si on ajoute le million de dollars versé à l’ancien juge, on pourrait estimer à 17 millions de dollars les sommes versées par Siemens en Israël pour détourner des appels d’offres.

C’est dans ce climat -un rien délétère- que les enquêteurs israéliens viennent de mettre la main sur des éléments semblant indiquer que l’affaire israélienne n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les estimations de l’autorité israélienne des marchés financiers, Siemens aurait dépensé environ un milliard d’euros dans d’autres pays pour s’assurer de nombreux contrats – on ignore si la France en fait partie. Ces dessous-de-table sont à la mesure de la valeur colossale des ces marchés et des marges XXL qu’ils génèrent. Cela donne aussi une petite idée de la face cachée du modèle allemand. Le manque de compétitivité de l’industrie française serait-il dû à un excès d’honnêteté ? 

*Photo: LCHAM/SIPA.00686209_000003

GPA : Les femmes et les enfants d’abord!

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gpa pma manifestation

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Certains font actuellement un lobbying intensif pour obtenir la légalisation de la gestation pour autrui, soit directement, soit indirectement à travers la reconnaissance de la filiation d’enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger. Pourtant, cette pratique est incompatible avec les valeurs fondamentales de notre civilisation, donc contraire au droit tant français qu’international.
Quelles que soient l’affection ou les capacités éducatives des « parents intentionnels », l’enfant né de GPA est remis à autrui par sa mère ou par des intermédiaires contre rémunération ou tout autre avantage, ce qui est la définition de la vente d’enfant, interdite « à quelque fin que ce soit et sous quelque forme que ce soit » par la Convention relative aux droits de l’enfant. Certains prétendent promouvoir une GPA éthique. Même dans ce cas, l’enfant est l’objet d’une convention et on dispose de lui. La faculté de disposer d’un bien est un attribut du droit de propriété, or en droit international, la « condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux » s’appelle l’esclavage.  

Les enfants issus d’une gestation pour autrui peuvent avoir jusqu’à six « parents » : les parents génétiques (donneurs d’ovocyte et de sperme), la mère porteuse, son mari en vertu de la présomption de paternité et enfin les « parents intentionnels ». Leur filiation est manipulée au point qu’il leur est difficile de savoir qui ils sont. Ils sont conçus dans le but d’être abandonnés, ce qui constitue une grande violence, cause de souffrance et d’insécurité. Pourtant, selon la Convention relative aux droits de l’enfant, « Les Etats parties s’engagent à respecter le droit de l’enfant de préserver son identité » et « prennent toutes les mesures appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence (…) ou d’abandon ».

Si quelques unes peuvent être réellement volontaires et bénévoles, la plupart des mères porteuses acceptent ce rôle pour l’argent : 1500 à 6000 $ en Inde, ce qui peut représenter dix fois le salaire annuel du mari, autour de 20.000 $ aux Etats-Unis[1. Ces sommes représentent moins du quart de ce que les « parents intentionnels » déboursent pour acquérir l’enfant.]. Dès lors que des sommes élevées sont en jeu, les femmes ne sont plus réellement libres. Certaines sont même poussées, voire contraintes, par leur mari, dans une nouvelle forme de proxénétisme. Dans certains cas extrêmes, il s’agit véritablement de traite des femmes. Pourtant, les Etats se sont engagés à « réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes »[2. Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes].

Porter un enfant n’est pas anodin ni sans risque pour la santé de la femme. Dans un contrat de gestation pour autrui, l’important est l’enfant, les soins apportés à la mère après la naissance étant secondaires. Le plus souvent, la mère accouche par césarienne pour faire coïncider la naissance avec les billets d’avion des « parents intentionnels ». La mortalité maternelle restant élevée dans certains pays, les décès de mères porteuses ne sont guère rapportés par les médias. Deux affaires ont cependant été rendues publiques en Inde en 2012. En mai, une femme est décédée après avoir mis au monde un enfant pour un couple américain. Elle avait deux enfants, restés orphelins. A l’automne, une autre est morte à cause d’une hépatite contractée pendant la grossesse. Les atteintes à la vie et la santé de la mère ne sont pas réservés aux pays en développement. Au Royaume-Uni en 2005, une mère porteuse est morte en couches. Une autre a été sauvée de justesse aux Etats-Unis en 2011.

La mère porteuse n’est pas la seule femme impliquée dans la procédure. Actuellement, la plupart des candidats à la GPA ont recours à un don d’ovocytes. Si en France il s’agit bien d’un don, parfois plus ou moins contraint[3. Cf. le rapport de l’IGAS (mars 2011).] ailleurs c’est presque toujours une vente. Aux Etats-Unis, de nombreuses jeunes filles vendent leurs ovocytes afin de payer leurs études. D’interminables questionnaires permettent de sélectionner les meilleures pourvoyeuses pour assurer un bébé de qualité : apparence physique, appartenance ethnique, niveau d’études, profession, capacités artistiques ou sportives, religion, vie sexuelle, antécédents médicaux etc, le tout concernant la candidate et sa famille élargie pour avoir un bébé sur mesure, y compris le choix du sexe. En Inde, des cliniques affichent sans vergogne des tarifs trois fois supérieurs si la donneuse est blanche plutôt qu’indienne. Le prélèvement d’ovocytes est une procédure invasive et risquée, nécessitant une stimulation ovarienne (à l’origine de nombreux cancers) qui permet de prélever au moins une dizaine d’ovocytes à la fois, parfois le double. Le nombre d’ovocytes des femmes étant limité, c’est leur fertilité future qui est affectée. Il s’agit bien là aussi d’une forme d’exploitation des femmes[4. Voir les films Eggsploitation et Breeders du Center for Bioethics and Culture.].

L’expérience des rares pays qui ont décidé d’admettre la GPA en l’encadrant montre d’une part que le caractère non commercial est illusoire – en Angleterre par exemple, la « compensation raisonnable » autorisée constitue en pratique une véritable rémunération – d’autre part que la GPA encadrée ne suffira jamais à répondre à la demande : il n’y aura jamais assez de femmes volontaires et, dans la majorité des cas, les candidats à la GPA n’entreront pas dans les conditions légales. De nombreux Anglais vont ainsi se procurer des enfants en Inde. La demande étant supérieure à l’offre, il est inévitable, si la GPA n’est pas totalement prohibée y compris dans ses conséquences, que des personnes y aient recours à l’étranger, contribuant à l’exploitation des femmes et à la marchandisation des enfants. Le tourisme reproductif est un marché en plein essor – on parle de 2 milliards de dollars rien que pour l’Inde – si bien que les réseaux mafieux de toutes sortes y prolifèrent.

Reconnaître la filiation d’enfants nés par GPA à l’étranger reviendrait à en admettre le principe, ce qui est inacceptable. Le désir d’enfant ne peut justifier un prétendu droit à l’enfant, qui ne serait alors plus qu’un produit répondant à des normes de qualité. Ce désir ne peut pas davantage permettre d’utiliser une personne, la mère porteuse, comme un moyen pour le satisfaire. Aucune autre solution que l’interdiction ne peut être appropriée parce que la gestation pour autrui est en elle-même une violation de la dignité humaine, tant de la mère que de l’enfant.

*Photo: FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00674993_000003