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De quoi la haine de Sarkozy est-elle le nom?

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nicolas sarkozy badiou

« De quoi Sarkozy est-il le nom ? ». Alain Badiou, philosophe maoïste, avait fait un retour remarqué sur le terrain politique avec la publication de ce pamphlet brillant. Sorti quelques mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, l’ouvrage, s’il n’était pas très convaincant dans les réponses qu’il donnait à la question, fut la première manifestation d’une sarkophobie qui, dans la suite du quinquennat, allait atteindre des records. François Hollande nous démontrera par la suite, que les records étaient faits pour être battus. Mais l’objectif de Badiou était l’explication d’une adhésion qui avait offert à Nicolas Sarkozy une élection assez large. Celle-ci n’était pas uniquement due à la nullité de la candidate que le parti socialiste avait cru nécessaire de lui opposer. Pourtant, cette adhésion se transformera par la suite en un rejet massif qui donnait des écarts de 20 points avec François Hollande dans les sondages à deux mois de l’échéance de 2012. L’écart final réel fut étroit, car lorsque l’on est dans l’isoloir, le vote à une élection présidentielle redevient chose sérieuse. Pourtant, le rejet a quand même en partie fonctionné et l’élection de François Hollande est bien une élection par défaut. On aurait pu penser alors que la sarkophobie souvent primaire et parfois compulsive dont  l’ancien Président avait été l’objet allait s’apaiser une fois celui-ci parti. Eh bien pas du tout ! C’est pire. Il continue à exercer une trouble fascination pouvant confiner parfois à la névrose.

Je crois nécessaire à ce stade, de prendre une petite précaution. Je n’ai jamais aimé l’homme politique Sarkozy. Il incarne un courant que j’ai toujours combattu et une manière de faire de la politique qui m’est étrangère. Je n’ai jamais voté pour lui, et même si l’équation de 2002, où je n’avais eu aucun mal à voter Jacques Chirac, se représentait en 2017, il est tout à fait possible que je me dispense du vote antifasciste cette fois-ci. C’est dire…

Je reste pourtant vraiment interloqué par les réactions étranges que l’ancien président continue à provoquer. Le feuilleton des gardes à vue et mises en examen à grand spectacle de la semaine dernière a permis d’illustrer une fois de plus la typologie particulière de ses ennemis. Répondons rapidement à la question de savoir si l’ancien Président fait l’objet d’un traitement judiciaire particulier. C’est l’évidence. La scansion chronologique des procédures qui, de près ou de parfois très loin, le concernent, la nature des incriminations, leur nombre, le caractère parfois carrément artificiel de celles-ci l’établissent suffisamment. Les acrobaties permettant de le rattacher à des affaires qui lui sont étrangères, tout cela montre bien qu’il est une cible prioritaire. Et puis il y a les libertés prises avec les principes du procès pénal équitable. Écoutes téléphoniques à large filet maillant dérivant, violation du secret professionnel des avocats, garde à vue inutiles, mises en examen nocturnes (?). Juges d’instruction dont on dit, sans qu’il y ait de réaction, qu’ils n’instruisent pas mais qu’ils « construisent » (à charge et à décharge ?). Ou en décrivant par le menu l’inimitié personnelle qui les oppose au justiciable Sarkozy. L’origine de ce traitement particulier est un autre débat. Affaire d’État, vous diront les amis de l’ancien Président, fonctionnement normal de la justice, vous diront les hypocrites, procédures justifiées par ses turpitudes, vous diront les autres. De toute façon, en l’état actuel, ce débat ne mènera à rien, trop d’intérêts convergents et de raisons objectives emmènent Nicolas Sarkozy, et maintenant ses amis, dans la seringue.

L’énorme impopularité du pouvoir socialiste dont les catastrophes électorales du printemps ont été le reflet provoque fort normalement chez ses dirigeants des angoisses. Notons au passage que l’instrumentalisation médiatique des affaires n’a eu aucune influence sur le vote. Ce qui n’a pas dû surprendre Patrick Balkany et Jacques Mellick. Alors il y a ceux qui craignent son retour, d’autant plus, qu’ils se savent faibles, et que cet adversaire-là est dangereux. Alors, si la justice pouvait nous en débarrasser… En attendant, on va tout faire pour le disqualifier. Comme Michel Sapin par exemple, qui respectant autant la présomption d’innocence que l’avait fait Sarkozy pour Colonna ou Villepin, et oubliant tout sang-froid, le traite publiquement de « malfaiteur ». Les autres seconds couteaux (voir carrément premiers) n’étant pas en reste, n’expriment à cette occasion que leur peur de le voir revenir.

Et puis, il y a les gens de la famille. Ceux qui entendent bien profiter de l’occasion. Qui ont bénéficié du règne, et pour lesquels leur ambition et l’aversion qu’ils ont pour le personnage qu’il a fallu supporter, l’emportent sur la reconnaissance pour les prébendes reçus. Alain Juppé piteusement défait aux législatives de 2007 dont on avait refait un ministre d’État, n’hésitera pas à accuser Nicolas Sarkozy de ne pas respecter l’État en critiquant la justice. Pour ceux qui se rappellent son attitude à l’audience du tribunal correctionnel de Nanterre, ou ses réactions lorsque le procureur de Paris lui avait demandé de déménager de la rue Jacob, cette intervention prend une certaine saveur. Il sera suivi sur ce terrain par Jean-Louis Debré, oubliant que pour Jacques Chirac il avait dit exactement le contraire. Soyons charitables, et ne parlons pas de François Fillon ou de Xavier Bertrand.

Et puis, il y a les autres, tous les autres, tous ceux qui le détestent, sont terrorisés à l’idée de le revoir en politique et ne comprennent pas qu’il ne soit pas déjà en prison. J’ai, dans cette catégorie-là, plein d’amis, avec lesquels la discussion est impossible. Leur rapport au réel en est modifié. Lorsque l’on argumente sur l’instrumentalisation des médias et de la justice, lorsque l’on avance des faits ou des éléments concrets, des informations irréfutables, il y a toujours une explication. Le corporatisme des avocats, l’insoupçonnabilité évidente des magistrats du mur des cons, le caractère sacré du journalisme d’investigation etc, etc… Et l’on n’est pas loin d’entendre la phrase : « avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, on a le droit ». La lecture des commentaires d’articles ou de Facebook, y compris de la part de gens par ailleurs intelligents et pondérés, renvoie plutôt à l’éructation qu’à la réflexion.

C’est cette troisième catégorie qui est la plus curieuse. Pour les deux autres, on ne voit s’exprimer au fond, que des sentiments très humains. En revanche, je reste interloqué par l’aversion provoquée par quelqu’un, certes peu sympathique, homme politique médiocre comme l’époque en produit, mais que l’on connaissait et pratiquait depuis déjà longtemps. Que son passage à l’Élysée en ait fait ce repoussoir, suscite quand même une grosse interrogation. Serait-ce parce que, abaissant la fonction présidentielle, il a tué le premier corps du Roi ? Son plus grand péché serait-il un régicide ?

Mais c’est là le premier argument que je mettrais en avant, auprès des Sarkophobes compulsifs. François Hollande, qui l’a remplacé dans la fonction, a été plus loin. Le premier corps du Roi est désormais en état de décomposition avancée. Et à la haine a succédé le mépris rageur. Pas sûr que ce soit mieux. Manuel Valls n’a pas tort de parler de Berlusconisation de la politique française. Au rythme d’une ouverture d’information judiciaire par jour, le seul moyen désormais pour Nicolas Sarkozy d’échapper à cet acharnement sera de se représenter en 2017. Pour probablement être réélu. Ce qui n’est pas vraiment une bonne nouvelle.

Discours de Vauvert : Valls n’est ni Renzi ni Roosevelt

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valls renzi vauvert

Hier, le Premier ministre a célébré son centième jour à la tête du gouvernement français. De son discours de Vauvert, restent quelques sentences, dont les accents grandiloquents rappellent ses talents de tribun.  Mais, malgré sa popularité dans les sondages, les résultats du tournant annoncé se font attendre.

Dans son élan, Valls a salué Mitterrand en reprenant à son compte son vieil adage : « Ne pas bouger, c’est commencer à perdre », une manière d’imposer sa posture d’électron libre du parti, histoire aussi de poser en président bis. En orchestrant le bilan de ses cent jours à Matignon, Valls n’a sûrement pas essayé d’évoquer Napoléon, une référence qu’il s’est « défendu de faire sienne ». Reste alors le rapprochement symbolique avec d’ autres « Cent jours », un parallèle plus pertinent, ceux du début de la présidence de Franklin Roosevelt, lorsque fut lancé le New-Deal, un moment important où s’amorça le changement d’état d’esprit de toute une société. Sauf que, malgré lui, les Cent jours de Valls, au moins par leur issue, ressemblent davantage à ceux de Napoléon qu’au départ en fanfare de Roosevelt…

Valls a beau déclaré que les  « Cent jours, ce n’est qu’un début pour remettre notre pays en marche », le nouveau chef n’a pas su galvaniser les députés et militants PS, et encore moins le grand public. Or, précisément les « Cent jours » auxquels il fait référence ne devaient servir qu’à frapper les esprits, personne n’étant suffisamment dupe pour espérer vaincre le chômage et combler les déficits en trois mois.

Valls s’est ensuite livré à un exercice d’autocongratulation, reprenant à son compte les comparaisons que certains éditorialistes établissent entre Mateo Renzi et lui-même. D’emblée, la comparaison est biaisée car Renzi dirige l’Italie,  tandis que Valls n’est, malgré les apparences, que l’exécutant du président Hollande. À cela, il faut ajouter une différence de fond. Si le volontarisme affiché des deux côtés des Alpes est comparable, Renzi a pu marquer les esprits et insuffler un vent nouveau. Il a trouvé le bon mélange de politique du verbe et des réformes de fond. En cela, Renzi se montre un bon disciple de Roosevelt tandis que Valls a perdu sa seule opportunité de faire une bonne première impression…

Si Renzi comme Valls poursuivent le même objectif – moderniser la gauche, façon Tony Blair – leurs méthodes diffèrent. Le courage politique de Renzi se retrouve aussi dans l’abolition des provinces, équivalent des départements français, décrétée il y a quelques semaines. Dans le même temps, Manuel Valls se fixait un horizon assez lointain pour supprimer les conseils départementaux : 2021 ! Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Bénéficiant d’un système politique plus stable, la France ne montre pas le même empressement que l’Italie dans ses réformes, au point de montrer un certain retard à l’allumage. N’est pas Tony Blair qui veut : étant donné les rapports de force internes au PS, dans lequel Valls ne représente que 6% des votes, le parti d’Epinay n’est pas près de muter en New Labour social-libéral. Preuve en est, la réticence d’une grande partie des députés socialistes à voter le fameux « pacte de compétitivité », que la gauche du PS assimile à un cadeau du gouvernement au Medef.

Mais enfin, il est aisé de comprendre pourquoi Valls se flatte de la comparaison avec l’ancien maire de Florence. L’échec de Valls aux européennes a coïncidé avec l’effondrement de la droite berlusconienne (17%) et le reflux du mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo (25%) tandis que le Parti démocrate de Renzi signait un tonitruant 40%. De quoi faire saliver le PS et Manuel Valls, alors que le FN a réalisé un score historique dans l’hexagone, notamment dans les anciens viviers du PS (jeunes et ouvriers).

Entre le courage politique de l’un et les gesticulations de l’autre,  on peut donc se demander la comparaison ne vaut pas que pour leur volonté et leur ambition communes. En fin de compte, que restera-t-il de l’allocution d’hier après-midi ? Pas grand-chose, hormis un exercice d’autopromotion finement ciselée. L’électeur las des maximes sentencieuses en sera pour ses frais. Quant au populo tenté par le vote FN et l’abstention, il pourra toujours se consoler par un  « au diable, Vauvert ! »

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00682328_000001.

Sapin et la bonne finance : Ne tirez pas sur le ministre

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finance michel sapin marche

Je trouve notre ami David Desgouilles un peu dur avec ce pauvre Sapin. Oui, bien sûr, cette histoire de « bonne finance » qui serait devenue son amie prête à sourire (ou à pleurer, c’est selon) mais c’est qu’il n’est pas dans une situation facile notre ministre ! Résumons :

1 — Il a déjà près de 2 000 milliards d’euros de dettes sur le dos[1. Et encore, on va faire comme si l’État ne s’était jamais engagé à nous payer des retraites. Je ne vous ai rien dit.]. Juste pour bien fixer les idées, ça représente à peu près un an et neuf mois de revenus de l’ensemble de nos administrations publiques.

2 — Pour la quarantième année consécutive, nos gouvernants ont décidé d’exécuter un budget en déficit : 70,6 milliards d’euros qu’il va bien falloir trouver quelque part, sans quoi l’État ne sera tout simplement pas en mesure d’honorer ses engagements[2. Genre, payer les salaires des fonctionnaires.].

3 — Rajoutez à cela les dettes anciennes que nous allons devoir rembourser cette année et ce sont 173 milliards d’euros que notre bon Sapin va devoir emprunter cette année pour boucler son budget. Une paille !

4 — Sachant, naturellement, qu’il est hors de question de réduire les dépenses : à plus de 57% du PIB l’année dernière, le niveau le plus élevé jamais atteint en temps de paix, il semble qu’il y ait consensus : ça n’est pas assez.

Alors bien sûr, vous me direz qu’il suffirait d’augmenter les impôts. Sauf que voilà : avec une des pressions fiscales les plus élevées au monde, un certain nombre de signes assez inquiétants donnent à croire que toute augmentation d’impôts réduirait les recettes fiscales. Eh oui, entre les entreprises qui mettent la clé sous la porte, les contribuables qui se délocalisent, l’économie informelle qui prolifère et ceux qui lèvent le pied, bêtement, ça laisse des trous dans la caisse.

On pourrait aussi procéder, comme autrefois, à un grand emprunt national et demander au moutontribuable de prêter directement son bas de laine à l’État. Ils y ont pensé, figurez-vous, comme Nicolas Sarkozy avant eux : sauf qu’en y réfléchissant sérieusement, ils ont réalisé que ça coûterait beaucoup plus cher qu’en passant par les marchés. La dernière fois que l’État a emprunté de l’argent sur dix ans, les vilains marchés le lui ont prêté à 1,77% : record historique ! C’est ballot hein ?

Enfin, il y a aussi la méthode qui consiste à sortir de l’euro et à faire tourner la planche à billets en assortissant le tout d’un bon vieux contrôle des changes des familles. C’est possible. La preuve c’est que c’est exactement ce que fait le Venezuela depuis quelques temps avec des résultats… comment dire ?… mitigés. Notez bien qu’avec ce genre d’options il faut être sûr de soi parce que les marchés financiers, pour le coup, vous ne les reverrez pas de sitôt.

Bref, le Sapin marche sur des œufs. Il sait bien, tout énarque qu’il est, que le coup de « mon ennemi la finance » c’était un bon filon pour se faire élire[3. Filon qui fut, si vous vous en souvenez bien, exploité par environ 99,99% de notre classe politique lors des derniers suffrages nationaux.] mais que dans la réalité très concrète des finances publiques, poursuivre sur cette voie c’est risquer de devoir se passer des bons services de ladite finance et ça, dans l’état actuel des choses, ce n’est juste pas envisageable. Du coup, en bon ministre-gestionnaire, il compose, il brode, il enchante le réel avec des éléments de langage.

C’est toute la difficulté du métier de l’homme politique professionnel : pour être élu, vous racontez n’importe quoi et brossez l’électeur médian dans le sens du poil mais une fois aux commandes du Titanic, vous êtes bien obligés de composer avec la réalité. Celles et ceux qui, de droite comme de gauche, tapent sur Sapin feraient bien de se montrer un peu plus discrets parce que le jour où Mélenchon-président ne sera plus capable de payer ses fonctionnaires ou celui où Marine-présidente siphonnera l’épargne des retraités, je ne donne pas cher de leur peau.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00567620_000006.

Le train sifflera trois verres

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Deux micropolémiques ferroviaires ont émaillé le petit univers magique du net à la mi-juin, durant la grève des cheminots.

Côté droitosphère, une vidéo dénichée par Le Point a été aussitôt reprise en chœur par tout ce que la toile compte de redresseurs de torts affiliés à l’UMP, à l’UDI, ou au FN. On y voit des gars plutôt pompettes dans un poste d’aiguillage – où trône néanmoins une bouteille d’Evian. Certes, on ne sait pas lesquels de ces présumés cheminots sont en service, ni si leur taux d’alcoolémie excède le niveau légal, mais foin de précautions, on s’indigne à tout va, avec force trémolos et jeux de mots laids. Ainsi le blog libéro-libéral Extrême-Centre se déchaine : « Le bateau ivre de la SNCF : grève, alcool et sévice public. »

Ce n’est pas une vidéo, mais une photo qui a fait grimper la gauchosphère au rideau rouge.  On y voit une vingtaine de gardes mobiles sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Ils étaient intervenus, nous apprend-on, après que 120 jeunes avaient foutu une pagaille monstre dans un TGV Toulouse-Lille. Le piquant de l’histoire est que les jeunes en question n’étaient pas des lascars gavés de chichon, mais des entrepreneurs passablement avinés, membres du Centre des Jeunes Dirigeants, en route vers le congrès de leur organisation. Bon, l’histoire est piquante, mais entre nous, y’a pas eu mort d’homme, ni même troussage, matraquage ou rançonnage, rien qu’un chahut de pochtrons. N’empêche que le site de la CGT Dieppe, par exemple, s’indigne de « la prise en otage d’un TGV par des patrons poivrots. »

Soyons clairs, je ne suis pas partisan de la bourrocratie sur le lieu de travail, ni dans les transports publics. Mais un soupçon d’alcoolémie vaut-il preuve pour flétrir l’adversaire de classe ? On ne parlera pas ici de relents prohibitionnistes ou de prémisses de charia, faut pas charrier ! N’empêche que la religion hygiéniste s’immisce dans nos mœurs tricolores, aidée dans son travail de sape identitaire par une intolérance idéologique dont le degré, lui aussi, est bien trop élevé.

 

 

 

Pascal Bruckner : Mon père, ce salaud

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bruckner bon fils

Il y avait, jusqu’à Un bon fils, deux Pascal Bruckner. Nous aimions beaucoup le premier, le romancier cruel, déployant des histoires vénéneuses que n’auraient pas reniées les écrivains  délétères de la Décadence, façon Villiers de l’Isle-Adam. Il nous avait donné, entre autres, les très inquiétants Lunes de fiel et Voleurs de beauté. Et puis il y avait un Bruckner que nous aimions un peu moins, essayiste proche des néoconservateurs qui dénonçait la nocivité du tiers-mondisme ou estimait que l’écologie politique se résumait à un discours punitif.

Il faudra  désormais compter avec un troisième Pascal Bruckner, que l’on rangera entre le Sartre des Mots et le Michel Leiris de L’Âge d’homme. Un bon fils est une autobiographie qui refuse la chronologie mais s’organise autour d’un fil d’Ariane. Pour Leiris, ce furent les suites d’une psychanalyse, et pour Sartre l’écriture comme libération des déterminismes de classe. Bruckner, lui, nous explique comment l’antisémitisme du père est l’amer de sa traversée de l’existence. Un antisémitisme viscéral, définitif, qui conduira cet ingénieur qui, toute sa vie, se comporta en pervers narcissique avec sa femme, à se réjouir, dans ses dernières années, que l’on vende librement Les Protocoles des sages de Sion dans le monde arabe.[access capability= »lire_inedits »] « Dans la famille, maternelle comme paternelle, nous étions bilingues dès le berceau ; nous apprenions l’antisémitisme en même temps que le français. Aucune animosité là-dedans : juste un fait de la nature comme la loi de la chute des corps ou la rotation de la Terre autour du Soleil. »

Fils unique, né en 1948 et passant sa toute petite enfance dans un sanatorium autrichien avant que les antibiotiques à peine inventés ne le sauvent in extremis, Bruckner ne se rend pas vraiment compte, d’abord, de la monstruosité tranquille de cet homme au physique avantageux, ingénieur des Mines à la carrière plutôt brillante. Mais très vite, il va se prier chaque soir pour qu’il meure. On sait que Polanski avait adapté brillamment Lunes de fiel. Pour ce Bon Fils, on aurait rêvé d’un Chabrol encore vivant. Il aurait montré comment une paisible famille de la bourgeoisie lyonnaise cache, derrière ses décors feutrés, une véritable zone de guerre avec violences conjugales et bibliothèque du parfait collabo.

Pascal s’échappe par la lecture, « grammaire de la liberté grâce aux dieux de ma jeunesse, Sartre, Gide, Malraux, Michaux, Queneau, Breton », par la musique − une très belle page sur la voix d’Aretha Franklin dans un juke-box −, et puis, surtout, par le grand vent de 68, la rencontre avec Finkielkraut, les filles, les voyages lointains et, aurait dit Rimbaud, « la magique étude du bonheur que nul n’élude ».

Mais demeure toujours, comme une ombre portée, cette présence du père qui ne mourra qu’en 2012. Il n’y aura évidemment nulle explication satisfaisante à cet antisémitisme, seulement des hypothèses. Le père disparaîtra avec son opacité terrifiante et, dans un bel exercice de cruauté qui, cependant, ne suffit pas à consoler, Bruckner montre l’agonisant raciste soigné par des infirmières antillaises. Le bon fils n’aura donc pas de réponse ni de morale à tirer de son histoire. Mais il héritera  d’une méthode, ce qui est encore mieux : « Le doigt de la sorcière s’appelle les liens du sang, les lois de l’hérédité, le poids de la mémoire, de la génétique, qu’importe l’explication que l’on donne, ce doigt me retient et fait de moi, quoique je veuille, toujours un fils et un fils de. S’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »[/access]

Un bon fils, de Pascal Bruckner, Grasset.

*Photo : Hannah.

Michel Sapin : Du cocufiage en politique

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Marie-Rose savait que Michel l’avait trompée de nombreuses fois mais au moins avait-il jusque-là sauvé les apparences. Avec les années, Marie-Rose considérait cette discrétion comme une forme de respect à son égard. Si elle n’avait pas cédé à  la tentation d’en finir avec ce mariage, ce qui lui avait quelquefois effleuré l’esprit, c’est bien pour cette raison. Mais ce jour-là, quand Michel était rentré à la maison au bras de cette jeune fille blonde à la chute de reins incendiaire, qu’il s’était installé avec elle sur le tapis du salon devant toute la famille assise sur le divan, et qu’il lui avait fait l’amour fougueusement avec un sourire en coin dans sa direction, Marie-Rose eut une soudaine envie de meurtre.

Avec sa déclaration sur « notre amie la finance », Michel Sapin s’est comporté de la même manière avec les électeurs de François Hollande. Aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, il a en effet lourdement plaisanté. « Notre amie, c’est la finance : la bonne finance ». C’est possible, mais le discours emblématique de François Hollande au Bourget, c’était « mon adversaire, c’est le monde de la finance ». On glosera tant qu’on veut sur la différence qu’il peut y avoir entre la finance et le monde de la finance, le fait que le propre ministre des Comptes publics se permette cette provocation, et fasse ainsi rire des mésaventures de ces imbéciles cocus d’électeurs, c’est sans doute trop pour ces derniers.

Habiller ses reniements, revenir piteusement sur ce qu’on avait annoncé aux électeurs en campagne électorale, c’est un classique. Souvenons-nous de François Mitterrand et de la « parenthèse », de Jacques Chirac qui annonça, un soir d’octobre 1995, qu’il avait mésestimé l’état du pays et qu’il allait finalement appliquer le programme de son adversaire, Edouard Balladur. Au moins, Mitterrand par la ruse, et Chirac avec sa mine contrite donnaient l’impression qu’ils regrettaient leurs reniements, et si leurs électeurs n’étaient pas dupes, comme Marie-Rose, au moins leur savaient-ils gré de donner le change. Ils seraient quand même renvoyés plus tard à leurs chères études lors des échéances électorales mais cela ne serait pas définitif. Sapin, lui, explique à l’électeur : «  Tu nous as cru, espèce de buse, tu croyais vraiment à ce qu’on disait ? Mais tu es incorrigible ! Regarde bien comme nous prenons du plaisir à faire exactement le contraire de ce que nous avions dit. Les promesses du mariage, Marie-Rose, les promesses électorales, con d’électeur, c’est du vent. Regarde-bien et médite ton erreur. »

Marie-Rose a quitté la pièce et a sorti le vieux fusil de chasse de son père qui était rangé dans le garage. Elle l’a chargé consciencieusement, et s’est dirigée vers le salon. Alors que Michel continuait de la cocufier vigoureusement sur le tapis, elle épaula et tira les deux cartouches dans la tête de son époux qui continuait à sourire. L’électeur de François Hollande, lui, n’a pas vraiment de fusil. Mais le Parti socialiste peut tout de même mourir de ce genre de « plaisanterie ».

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00684269_000018.

Mapplethorpe, le malpropre

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robert mapplethorpe rodin

Robert Mapplethorpe disait volontiers de ses photographies qu’elles n’auraient pas pu être faites à une autre époque. On aurait aimé qu’il se trompe. Hélas, il avait raison. Pour se consoler, autant s’enliser dans l’enfer de l’artiste américain dont un choix prudent, ou même pudique, des travaux est à voir au Grand Palais jusqu’au 13 juillet. Si les photos trash, exhibitionnistes, porno dans leurs déclinaisons « gay » ou « sadomaso », voire les deux à la fois, ont bâti la réputation du photographe et fait l’objet de plusieurs expositions dès les années 1970, elles échouent aujourd’hui à satisfaire au critère du « sexuellement correct », désormais en vigueur dans tous les domaines de la vie publique, politique, artistique et bientôt intime.

Le premier scandale date de 1989. Quelques mois à peine après la mort de Mapplethorpe − emporté à 42 ans par le sida, comme il se doit pour un vrai dandy de la fin d’un autre monde −, Dennis Barrie, le directeur du respectable Contemporary Arts Center de Cincinnati, était traîné en justice. Le motif officiel était l’« obscénité » des oeuvres présentées, tellement intolérable qu’il avait été décidé de faire évacuer le public par la police. Dennis Barrie s’était plutôt rendu coupable de discordance totale avec l’esprit de son époque. Il aurait dû s’apercevoir à temps que ce qui semblait parfaitement acceptable dans les années 1960 et 1970, les décennies de toutes les libertés et de tous les excès plus ou moins créatifs, serait reclassé « obscène » peu de temps après. Les commissaires de l’exposition au Grand Palais n’ont pas commis pareille imprudence. Très raisonnablement, ils ont opté pour l’aménagement, au milieu du parcours, d’une salle à l’accès réservé exclusivement aux adultes vicieux et asociaux.

À l’ère du triomphe mondial de Conchita Wurst − grâce aux transmissions satellites dont il faudrait presque, par là-même, regretter l’invention −, la pornographie raffinée des clichés de Mapplethorpe provoque un sentiment quasi euphorique. Aucun message de tolérance ni appel au respect de la diversité, rien que du porno dans sa version 1970, dont un sexe masculin trempé dans une flûte à champagne, un autre fièrement dressé près d’un revolver, puis un peu de cuir, de chaînes, de fouets, comme sur le fameux autoportrait de l’artiste de 1978.[access capability= »lire_inedits »] S’ils étaient admis, les lycéens seraient fortement déçus. Excepté, peut-être, par Sucking Ass, un noir et blanc de 1979, représentant une pratique sexuelle considérée à risque de notre temps et dont il convient par conséquent de taire le nom en français. « La photographie et la sexualité sont comparables. Elles sont toutes deux inconnues. Et c’est cela qui m’excite », déclarait Mapplethorpe, ignorant sans doute sa chance de vivre dans un monde doté d’ombre, de ténèbres et même de sous-sols gluants. Là où, désormais, New York ressemble le plus à un parc d’attractions pour les fans de Conchita, à la hauteur de la 42e rue, il y avait encore dans les années 1960 un quartier chaud avec ses maquereaux, ses escrocs, ses prostitués des deux sexes, ses artistes en devenir et ses  kiosques à journaux. « Je suis devenu obsédé par ces kiosques. Je voulais voir ce qui était à l’intérieur de ces magazines, confessait le photographe. Ils étaient tous scellés, ce qui les rendait encore plus sexy. J’ai eu ce sentiment jusque dans mon estomac, ce n’était pas uniquement sexuel, c’était plus puissant que ça. J’ai pensé que si je pouvais apporter cet élément dans l’art, si je pouvais en quelque sorte conserver ce sentiment, je ferais alors quelque chose d’unique. » Pari gagné.

Et pourtant. De plus en plus souvent, on entend dire, à propos de l’oeuvre de Mapplethorpe, qu’elle est « datée », « ringarde », qu’elle a « mal vieilli ». Certes, le grand succès de l’artiste a consisté à transférer les images X des magazines spécialisés aux galeries d’art. Ses fleurs en couleurs et en grand format, ses nus, ses quelques portraits offerts aux visiteurs du Grand Palais dans la première salle peuvent paraître trop sublimés, académiques, « comme destinés au salon de première classe d’un transatlantique », dixit Arthur Danto, philosophe et critique d’art américain. Mais n’a-t-on pas critiqué en termes assez proches et Henry Miller, et Jean Genet, et Jean Cocteau, et tous les chantres de la Beat Generation ? À ce compte-là, on pourrait aussi se demander s’il n’est pas « ringard » de fumer des joints à l’époque du binge drinking ? Et non, ce n’est pas « ringard », mais « classique ». Tout comme Mapplethorpe est un classique, bourré de références à la peinture flamande, à l’art de la Renaissance, un amoureux de Michel-Ange, à qui il emprunte les poses pour ses académies. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller voir, jusqu’au 21 septembre, l’exposition au musée Rodin où les travaux du sculpteur français dialoguent avec plus d’une centaine des images du photographe américain. Lequel des deux est l’auteur de la phrase : « J’ai une admiration sans limites pour un corps nu. Je le vénère… » ? Peu importe puisque, aussi bien chez Rodin que chez Mapplethorpe, la recherche de la perfection dans la forme oriente tout l’effort créatif. Seulement, celui dont Andy Warhol aurait dit qu’il puait des pieds a choisi la photographie comme médium : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture. »

Dès qu’il adopte le Polaroid, à la fin des années 1960, Mapplethorpe s’en sert pour sculpter les images du milieu dans lequel il vit, les portraits de ses amis artistes ou musiciens, à commencer par Patti Smith, son premier amour et sa muse éternelle, comme s’il pressentait la brièveté de la grande expérience libertaire qu’ils partageaient. De par leur fragilité inhérente, ces instantanés suscitent une émotion particulière.

Rassemblés sur un seul mur, à la fin du parcours, ils laissent une empreinte lumineuse, légère, presque abstraite d’une époque et d’une génération « en feu » pour citer Will Hermes, l’auteur du fascinant New York 73/77, sorti récemment chez Rivages. Il fait bien de s’attarder devant ces petits clichés. Car aussi lascifs, nonchalants, triviaux qu’ils puissent paraître, ils ne sont en rien obscènes, contrairement à la nouvelle norme esthétique qui a fini par s’imposer en la personne d’une diva à la barbe et à la voix pointues.[/access]

Robert Mapplethorpe, Grand Palais, Paris, jusqu’au 13 juillet. 

Exposition Mapplethorpe /Rodin, musée Rodin, Paris, jusqu’au 21 septembre.

*Photo : Robert Mapplethorpe (1946-1989), Javier, 1985, MAP 1581 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved — Auguste Rodin (1840-1917), Buste de Hélène de Nostitz, 1902, plâtre, 23,5 x 22,1 x 12 cm, Paris, musée Rodin, S. 689 © Paris, musée Rodin, ph. C. Baraja.

Dans l’œil de Sieff

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birkin sieff vichy

De la sous-préfecture de l’Allier, vous connaissiez tout au plus les pastilles, le Casino et Valery Larbaud. Vichy a désormais son « Rendez-vous photographique » en plein cœur de l’été. La deuxième édition qui a pour thème l’art du portrait se tiendra du 13 juin au 31 août 2014 et réunira de nombreux artistes. Après avoir attiré près de 25 000 visiteurs en 2013, cette manifestation capte de nouveau le regard des touristes de passage en Auvergne. Les municipalités et syndicats d’initiative se creusent la tête durant l’hiver, bien aidés par de coûteuses agences en communication, pour inventer une autre forme de tourisme. Et quand on ne possède pas de parcs d’attractions à grand spectacle ou de calanques classées à proximité de sa bourgade, on patauge, on galère même. Les loisirs culturels sont les nouveaux moteurs de l’expansion économique comme on disait dans les années 70. Un peu partout dans nos provinces, l’amateurisme et la ringardise frisent l’arnaque estivale.

À défaut d’être originaux, ces rendez-vous photographiques évitent les grosses ficelles des festivités au forceps. À Vichy, on prend la photo au sérieux sans prendre des poses d’intellos en goguette. En choisissant de rendre hommage cette année à Jean-Loup Sieff (1933-2000), les organisateurs ont été très inspirés. Ils ont visé juste. Près de 60 photos en noir et blanc de l’artiste seront ainsi exposées à l’Esplanade du lac d’Allier. Sieff avait la pudeur des très grands, ceux qui ne truquent pas, qui n’enrobent pas leur travail d’un sabir artistico-désespéré. Ce n’était ni un gourou de la photo, ni un justicier de la pellicule.Quand on lui demandait ce qui avait motivé sa vocation, il répondait : « c’est le plaisir…seul le plaisir a guidé mes envies ». Le garçon qui démarra la photo après avoir reçu en cadeau un Photax de plastique noir à l’âge de 14-15 ans avouait même : « J’ai la photographie paresseuse. Mes photographies ne sont ni militantes, ni objectives, je ne témoigne de rien, n’ai aucun message à délivrer ni point de vue à faire valoir ». Un saint ! Dans un monde où chaque pseudo-artiste vomit son génie, de préférence devant les micros et les caméras aux heures de grandes écoutes, Sieff pratiquait une photographie sensuelle, sublimant la beauté des corps tout en ouvrant des trappes vers le passé. Une jeunesse solitaire prédispose à cette délicatesse-là, à ce grain intimiste, à cette nostalgie à fleur de peau.

Les visages chez Sieff expriment toujours la candeur et la force propres à l’enfance. Dans les grands news magazines (Elle, Jardin des Modes, Harper’s Bazaar, Paris Match, Vogue, etc…) où il a officié pendant presque cinquante ans, il a eu toutes les stars devant son objectif : Gérard Blain singeant James Dean, Truffaut esseulé sur un banc public, Sagan à la plage, Brialy en gavroche, Montand cabot, Nico sur la défensive, Hitchcock taquin,Noureev à l’œil carnassier, Gary impassible dans son masque de cire, Nourissier perdu dans sa fumée, Deneuve éblouissante de féminité mais aussi les mannequins les plus désirables de la planète, Twiggy bien sûr et la fantastique Jean Shrimpton. Sieff nous touche par ses décors, ses landes désertes, sa Normandie affective, son goût pour les belles automobiles anglaises et aussi pour ses nus.

L’exercice du nu est dévastateur pour plus d’un photographe. Plus intimidant que le grand oral de l’ENA, il fait perdre à beaucoup leurs moyens. Sieff avait le don de dévêtir ses modèles. Une puissance érotique s’en dégageait comme dans son Nu pompier (1956) ou Héloïse allongée (1972). Il transformait la charge sexuelle de toutes ces filles en une infinie douceur. La marque des esthètes, des alchimistes.

 *Photo : COSMAO XYZ/SIPA. 00370791_000010.

Guy Hocquenghem, mousquetaire écarlate

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mai 68 guy hocquenghem

Chaque époque secrète son cavalier vengeur, revenu d’on ne sait quelle solitude pour plonger,de ses anciens compagnons de route, la tête dans le vomi. Tout en haut,voici Péguy,voici Bernanos. D’une carrure plus modeste sans doute, voici Guy Hocquenghem (1946-1988), militant gauchiste en 68, membre actif, dans les années 70, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), journaliste à Libération de 1976 à 1981 et auteur de plusieurs romans. Oui, Hocquenghem fut de ces Don Quichotte dont les adversaires assagis excellent à pointer la « triste » figure, les outrances verbales et le manque de discernement : pauvre Guy, qui n’avait point mûri ! À Raphaël Sorinqui, au patron de Libération,demandait en avril 1986 s’il n’y avait pas par hasard un peu de vrai dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary où il se trouvait quelque peu malmené,ce dernier répondait : « Je ne me pose pas du tout la question. »

Ce pamphlet au titre devenu proverbial paru en 1986 et réédité récemment par les éditions Agone, c’est le portrait au vitriol d’une époque qui – et bien que nous sortions alors à peine des langes –ne laisse pas de nous coller à la peau, comme le mazout au plumes d’un goéland par temps d’Amoco Cadiz ; mazout dont quelques francs-tireurs, parmi lesquels Hocquenghem, nous aident à nous désempêtrer chaque jour davantage.

Faut-il nommer les personnages de cette Lettre qui, si elle avait été un roman, eût pu s’appeler Le Retournement ? On sait par cœur cette épopée des chevau-lourds du mitterrandisme de chic et de toc.Ellepivote, écrit Hocquenghem, autour de « deux reniements : celui des « ex » de mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. » Bien que rebattue,cette histoire reste étrangement ignorée d’une partie de la jeunesse,laquelle a longtemps cru, malgré les démentis les plus cinglants, que Rome était encore dans Rome, et Mauroy dans Fabius.

Les trente dernières années sont là, en germe : une politique frappée au dur coin du « bon sens » et du pragmatisme pour le fond, et pour la forme,cette manière alors inédite d’enrober le gris dans le rose, et le grumeau dans la crème.L’histoire narrée par Hocquenghem avec la violence des enthousiasmes trahis,c’est, pêle-mêle,la ouatée soumission des rebelles anti-CRS à Tonton la Francisque ; la mue d’une poignée de papillons gauchistes en larves poudrées du roi; l’âpre conquête, par les anciens compagnons de route du prolétariat, des gamelles de l’Entreprise, de l’Administration et de la Culture.On y voit des anti-impérialistes par réflexe devenir atlantistes par réaction ;La Cause des peuples, faire place à la cause des people.Yves Montand, après avoir chanté Bella ciao, chevrote Vive la crise !, et le patron du quotidien fondé par Sartre déclarera quant à lui : « Tout m’a profité ». Les anticonformistes (thèse) passés notaires (antithèse) se font notaires« anticonformistes » (synthèse),et les Grandet de la finance etdu pantouflage se montrent amoureux de leur collection d’albums des Clash et de contacts dans le show-biz autant que de leur tas d’or. Mou désir de durer ! Ce furent, à l’intérieur, les noces du cynisme et de la vertu, de la servilité et de la morgue ; à l’extérieur, l’union de la larmichette et du tapis de bombes.

Stupéfaction : ce fourre-tout a tenu. Rien de plus solide que ce qui est vague ; rien de plus fort que l’informe. « Consensus : sous la gauche, écrit Hocquenghem, il s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies. Non en les critiquant toutes, mais en les assemblant bout à bout » (nous soulignons) Face à une droite bête et lisse, pragmatique sans être sexy, la gauche (la politique comme l’intellectuelle) sut être cette marâtre à qui un fort parfum de vertu autorise de vouloir tout et de faire son contraire. « Que voulons-nous ? Tout», disait déjà un slogan de mai. Tout, c’est le néant. Néant qu’il ne s’agira dès lors que de promouvoir médiatiquement,au moyen d’une« frivolité qui n’est jamais folle, mais juste fofolle et inoffensive pour les puissants ».

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary sont en train de sombrer : qui les regrettera ? Jusqu’à présent, cette « génération » si peu chahutée avait pris soin d’endormir les suivantes par de savantes caresses à l’encolure : jeunisme lugubre, antifascisme en plastique et néocolonialisme humanitaire en papier mâché. Jetons vite la dernière pelletée de terre, en nous gardant d’aller valser comme des automates dans les bras d’une« réaction » trop souvent mimétique, et carburant au ressentiment. De mai, avec Guy Hocquenghem, gardons-en mémoire la générosité, l’énergie, et le beau sérieux de la jeunesse.

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, Éditions Agone.

De quoi la haine de Sarkozy est-elle le nom?

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nicolas sarkozy badiou

nicolas sarkozy badiou

« De quoi Sarkozy est-il le nom ? ». Alain Badiou, philosophe maoïste, avait fait un retour remarqué sur le terrain politique avec la publication de ce pamphlet brillant. Sorti quelques mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, l’ouvrage, s’il n’était pas très convaincant dans les réponses qu’il donnait à la question, fut la première manifestation d’une sarkophobie qui, dans la suite du quinquennat, allait atteindre des records. François Hollande nous démontrera par la suite, que les records étaient faits pour être battus. Mais l’objectif de Badiou était l’explication d’une adhésion qui avait offert à Nicolas Sarkozy une élection assez large. Celle-ci n’était pas uniquement due à la nullité de la candidate que le parti socialiste avait cru nécessaire de lui opposer. Pourtant, cette adhésion se transformera par la suite en un rejet massif qui donnait des écarts de 20 points avec François Hollande dans les sondages à deux mois de l’échéance de 2012. L’écart final réel fut étroit, car lorsque l’on est dans l’isoloir, le vote à une élection présidentielle redevient chose sérieuse. Pourtant, le rejet a quand même en partie fonctionné et l’élection de François Hollande est bien une élection par défaut. On aurait pu penser alors que la sarkophobie souvent primaire et parfois compulsive dont  l’ancien Président avait été l’objet allait s’apaiser une fois celui-ci parti. Eh bien pas du tout ! C’est pire. Il continue à exercer une trouble fascination pouvant confiner parfois à la névrose.

Je crois nécessaire à ce stade, de prendre une petite précaution. Je n’ai jamais aimé l’homme politique Sarkozy. Il incarne un courant que j’ai toujours combattu et une manière de faire de la politique qui m’est étrangère. Je n’ai jamais voté pour lui, et même si l’équation de 2002, où je n’avais eu aucun mal à voter Jacques Chirac, se représentait en 2017, il est tout à fait possible que je me dispense du vote antifasciste cette fois-ci. C’est dire…

Je reste pourtant vraiment interloqué par les réactions étranges que l’ancien président continue à provoquer. Le feuilleton des gardes à vue et mises en examen à grand spectacle de la semaine dernière a permis d’illustrer une fois de plus la typologie particulière de ses ennemis. Répondons rapidement à la question de savoir si l’ancien Président fait l’objet d’un traitement judiciaire particulier. C’est l’évidence. La scansion chronologique des procédures qui, de près ou de parfois très loin, le concernent, la nature des incriminations, leur nombre, le caractère parfois carrément artificiel de celles-ci l’établissent suffisamment. Les acrobaties permettant de le rattacher à des affaires qui lui sont étrangères, tout cela montre bien qu’il est une cible prioritaire. Et puis il y a les libertés prises avec les principes du procès pénal équitable. Écoutes téléphoniques à large filet maillant dérivant, violation du secret professionnel des avocats, garde à vue inutiles, mises en examen nocturnes (?). Juges d’instruction dont on dit, sans qu’il y ait de réaction, qu’ils n’instruisent pas mais qu’ils « construisent » (à charge et à décharge ?). Ou en décrivant par le menu l’inimitié personnelle qui les oppose au justiciable Sarkozy. L’origine de ce traitement particulier est un autre débat. Affaire d’État, vous diront les amis de l’ancien Président, fonctionnement normal de la justice, vous diront les hypocrites, procédures justifiées par ses turpitudes, vous diront les autres. De toute façon, en l’état actuel, ce débat ne mènera à rien, trop d’intérêts convergents et de raisons objectives emmènent Nicolas Sarkozy, et maintenant ses amis, dans la seringue.

L’énorme impopularité du pouvoir socialiste dont les catastrophes électorales du printemps ont été le reflet provoque fort normalement chez ses dirigeants des angoisses. Notons au passage que l’instrumentalisation médiatique des affaires n’a eu aucune influence sur le vote. Ce qui n’a pas dû surprendre Patrick Balkany et Jacques Mellick. Alors il y a ceux qui craignent son retour, d’autant plus, qu’ils se savent faibles, et que cet adversaire-là est dangereux. Alors, si la justice pouvait nous en débarrasser… En attendant, on va tout faire pour le disqualifier. Comme Michel Sapin par exemple, qui respectant autant la présomption d’innocence que l’avait fait Sarkozy pour Colonna ou Villepin, et oubliant tout sang-froid, le traite publiquement de « malfaiteur ». Les autres seconds couteaux (voir carrément premiers) n’étant pas en reste, n’expriment à cette occasion que leur peur de le voir revenir.

Et puis, il y a les gens de la famille. Ceux qui entendent bien profiter de l’occasion. Qui ont bénéficié du règne, et pour lesquels leur ambition et l’aversion qu’ils ont pour le personnage qu’il a fallu supporter, l’emportent sur la reconnaissance pour les prébendes reçus. Alain Juppé piteusement défait aux législatives de 2007 dont on avait refait un ministre d’État, n’hésitera pas à accuser Nicolas Sarkozy de ne pas respecter l’État en critiquant la justice. Pour ceux qui se rappellent son attitude à l’audience du tribunal correctionnel de Nanterre, ou ses réactions lorsque le procureur de Paris lui avait demandé de déménager de la rue Jacob, cette intervention prend une certaine saveur. Il sera suivi sur ce terrain par Jean-Louis Debré, oubliant que pour Jacques Chirac il avait dit exactement le contraire. Soyons charitables, et ne parlons pas de François Fillon ou de Xavier Bertrand.

Et puis, il y a les autres, tous les autres, tous ceux qui le détestent, sont terrorisés à l’idée de le revoir en politique et ne comprennent pas qu’il ne soit pas déjà en prison. J’ai, dans cette catégorie-là, plein d’amis, avec lesquels la discussion est impossible. Leur rapport au réel en est modifié. Lorsque l’on argumente sur l’instrumentalisation des médias et de la justice, lorsque l’on avance des faits ou des éléments concrets, des informations irréfutables, il y a toujours une explication. Le corporatisme des avocats, l’insoupçonnabilité évidente des magistrats du mur des cons, le caractère sacré du journalisme d’investigation etc, etc… Et l’on n’est pas loin d’entendre la phrase : « avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, on a le droit ». La lecture des commentaires d’articles ou de Facebook, y compris de la part de gens par ailleurs intelligents et pondérés, renvoie plutôt à l’éructation qu’à la réflexion.

C’est cette troisième catégorie qui est la plus curieuse. Pour les deux autres, on ne voit s’exprimer au fond, que des sentiments très humains. En revanche, je reste interloqué par l’aversion provoquée par quelqu’un, certes peu sympathique, homme politique médiocre comme l’époque en produit, mais que l’on connaissait et pratiquait depuis déjà longtemps. Que son passage à l’Élysée en ait fait ce repoussoir, suscite quand même une grosse interrogation. Serait-ce parce que, abaissant la fonction présidentielle, il a tué le premier corps du Roi ? Son plus grand péché serait-il un régicide ?

Mais c’est là le premier argument que je mettrais en avant, auprès des Sarkophobes compulsifs. François Hollande, qui l’a remplacé dans la fonction, a été plus loin. Le premier corps du Roi est désormais en état de décomposition avancée. Et à la haine a succédé le mépris rageur. Pas sûr que ce soit mieux. Manuel Valls n’a pas tort de parler de Berlusconisation de la politique française. Au rythme d’une ouverture d’information judiciaire par jour, le seul moyen désormais pour Nicolas Sarkozy d’échapper à cet acharnement sera de se représenter en 2017. Pour probablement être réélu. Ce qui n’est pas vraiment une bonne nouvelle.

Discours de Vauvert : Valls n’est ni Renzi ni Roosevelt

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valls renzi vauvert

valls renzi vauvert

Hier, le Premier ministre a célébré son centième jour à la tête du gouvernement français. De son discours de Vauvert, restent quelques sentences, dont les accents grandiloquents rappellent ses talents de tribun.  Mais, malgré sa popularité dans les sondages, les résultats du tournant annoncé se font attendre.

Dans son élan, Valls a salué Mitterrand en reprenant à son compte son vieil adage : « Ne pas bouger, c’est commencer à perdre », une manière d’imposer sa posture d’électron libre du parti, histoire aussi de poser en président bis. En orchestrant le bilan de ses cent jours à Matignon, Valls n’a sûrement pas essayé d’évoquer Napoléon, une référence qu’il s’est « défendu de faire sienne ». Reste alors le rapprochement symbolique avec d’ autres « Cent jours », un parallèle plus pertinent, ceux du début de la présidence de Franklin Roosevelt, lorsque fut lancé le New-Deal, un moment important où s’amorça le changement d’état d’esprit de toute une société. Sauf que, malgré lui, les Cent jours de Valls, au moins par leur issue, ressemblent davantage à ceux de Napoléon qu’au départ en fanfare de Roosevelt…

Valls a beau déclaré que les  « Cent jours, ce n’est qu’un début pour remettre notre pays en marche », le nouveau chef n’a pas su galvaniser les députés et militants PS, et encore moins le grand public. Or, précisément les « Cent jours » auxquels il fait référence ne devaient servir qu’à frapper les esprits, personne n’étant suffisamment dupe pour espérer vaincre le chômage et combler les déficits en trois mois.

Valls s’est ensuite livré à un exercice d’autocongratulation, reprenant à son compte les comparaisons que certains éditorialistes établissent entre Mateo Renzi et lui-même. D’emblée, la comparaison est biaisée car Renzi dirige l’Italie,  tandis que Valls n’est, malgré les apparences, que l’exécutant du président Hollande. À cela, il faut ajouter une différence de fond. Si le volontarisme affiché des deux côtés des Alpes est comparable, Renzi a pu marquer les esprits et insuffler un vent nouveau. Il a trouvé le bon mélange de politique du verbe et des réformes de fond. En cela, Renzi se montre un bon disciple de Roosevelt tandis que Valls a perdu sa seule opportunité de faire une bonne première impression…

Si Renzi comme Valls poursuivent le même objectif – moderniser la gauche, façon Tony Blair – leurs méthodes diffèrent. Le courage politique de Renzi se retrouve aussi dans l’abolition des provinces, équivalent des départements français, décrétée il y a quelques semaines. Dans le même temps, Manuel Valls se fixait un horizon assez lointain pour supprimer les conseils départementaux : 2021 ! Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Bénéficiant d’un système politique plus stable, la France ne montre pas le même empressement que l’Italie dans ses réformes, au point de montrer un certain retard à l’allumage. N’est pas Tony Blair qui veut : étant donné les rapports de force internes au PS, dans lequel Valls ne représente que 6% des votes, le parti d’Epinay n’est pas près de muter en New Labour social-libéral. Preuve en est, la réticence d’une grande partie des députés socialistes à voter le fameux « pacte de compétitivité », que la gauche du PS assimile à un cadeau du gouvernement au Medef.

Mais enfin, il est aisé de comprendre pourquoi Valls se flatte de la comparaison avec l’ancien maire de Florence. L’échec de Valls aux européennes a coïncidé avec l’effondrement de la droite berlusconienne (17%) et le reflux du mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo (25%) tandis que le Parti démocrate de Renzi signait un tonitruant 40%. De quoi faire saliver le PS et Manuel Valls, alors que le FN a réalisé un score historique dans l’hexagone, notamment dans les anciens viviers du PS (jeunes et ouvriers).

Entre le courage politique de l’un et les gesticulations de l’autre,  on peut donc se demander la comparaison ne vaut pas que pour leur volonté et leur ambition communes. En fin de compte, que restera-t-il de l’allocution d’hier après-midi ? Pas grand-chose, hormis un exercice d’autopromotion finement ciselée. L’électeur las des maximes sentencieuses en sera pour ses frais. Quant au populo tenté par le vote FN et l’abstention, il pourra toujours se consoler par un  « au diable, Vauvert ! »

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00682328_000001.

Sapin et la bonne finance : Ne tirez pas sur le ministre

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finance michel sapin marche

finance michel sapin marche

Je trouve notre ami David Desgouilles un peu dur avec ce pauvre Sapin. Oui, bien sûr, cette histoire de « bonne finance » qui serait devenue son amie prête à sourire (ou à pleurer, c’est selon) mais c’est qu’il n’est pas dans une situation facile notre ministre ! Résumons :

1 — Il a déjà près de 2 000 milliards d’euros de dettes sur le dos[1. Et encore, on va faire comme si l’État ne s’était jamais engagé à nous payer des retraites. Je ne vous ai rien dit.]. Juste pour bien fixer les idées, ça représente à peu près un an et neuf mois de revenus de l’ensemble de nos administrations publiques.

2 — Pour la quarantième année consécutive, nos gouvernants ont décidé d’exécuter un budget en déficit : 70,6 milliards d’euros qu’il va bien falloir trouver quelque part, sans quoi l’État ne sera tout simplement pas en mesure d’honorer ses engagements[2. Genre, payer les salaires des fonctionnaires.].

3 — Rajoutez à cela les dettes anciennes que nous allons devoir rembourser cette année et ce sont 173 milliards d’euros que notre bon Sapin va devoir emprunter cette année pour boucler son budget. Une paille !

4 — Sachant, naturellement, qu’il est hors de question de réduire les dépenses : à plus de 57% du PIB l’année dernière, le niveau le plus élevé jamais atteint en temps de paix, il semble qu’il y ait consensus : ça n’est pas assez.

Alors bien sûr, vous me direz qu’il suffirait d’augmenter les impôts. Sauf que voilà : avec une des pressions fiscales les plus élevées au monde, un certain nombre de signes assez inquiétants donnent à croire que toute augmentation d’impôts réduirait les recettes fiscales. Eh oui, entre les entreprises qui mettent la clé sous la porte, les contribuables qui se délocalisent, l’économie informelle qui prolifère et ceux qui lèvent le pied, bêtement, ça laisse des trous dans la caisse.

On pourrait aussi procéder, comme autrefois, à un grand emprunt national et demander au moutontribuable de prêter directement son bas de laine à l’État. Ils y ont pensé, figurez-vous, comme Nicolas Sarkozy avant eux : sauf qu’en y réfléchissant sérieusement, ils ont réalisé que ça coûterait beaucoup plus cher qu’en passant par les marchés. La dernière fois que l’État a emprunté de l’argent sur dix ans, les vilains marchés le lui ont prêté à 1,77% : record historique ! C’est ballot hein ?

Enfin, il y a aussi la méthode qui consiste à sortir de l’euro et à faire tourner la planche à billets en assortissant le tout d’un bon vieux contrôle des changes des familles. C’est possible. La preuve c’est que c’est exactement ce que fait le Venezuela depuis quelques temps avec des résultats… comment dire ?… mitigés. Notez bien qu’avec ce genre d’options il faut être sûr de soi parce que les marchés financiers, pour le coup, vous ne les reverrez pas de sitôt.

Bref, le Sapin marche sur des œufs. Il sait bien, tout énarque qu’il est, que le coup de « mon ennemi la finance » c’était un bon filon pour se faire élire[3. Filon qui fut, si vous vous en souvenez bien, exploité par environ 99,99% de notre classe politique lors des derniers suffrages nationaux.] mais que dans la réalité très concrète des finances publiques, poursuivre sur cette voie c’est risquer de devoir se passer des bons services de ladite finance et ça, dans l’état actuel des choses, ce n’est juste pas envisageable. Du coup, en bon ministre-gestionnaire, il compose, il brode, il enchante le réel avec des éléments de langage.

C’est toute la difficulté du métier de l’homme politique professionnel : pour être élu, vous racontez n’importe quoi et brossez l’électeur médian dans le sens du poil mais une fois aux commandes du Titanic, vous êtes bien obligés de composer avec la réalité. Celles et ceux qui, de droite comme de gauche, tapent sur Sapin feraient bien de se montrer un peu plus discrets parce que le jour où Mélenchon-président ne sera plus capable de payer ses fonctionnaires ou celui où Marine-présidente siphonnera l’épargne des retraités, je ne donne pas cher de leur peau.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00567620_000006.

Le train sifflera trois verres

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Deux micropolémiques ferroviaires ont émaillé le petit univers magique du net à la mi-juin, durant la grève des cheminots.

Côté droitosphère, une vidéo dénichée par Le Point a été aussitôt reprise en chœur par tout ce que la toile compte de redresseurs de torts affiliés à l’UMP, à l’UDI, ou au FN. On y voit des gars plutôt pompettes dans un poste d’aiguillage – où trône néanmoins une bouteille d’Evian. Certes, on ne sait pas lesquels de ces présumés cheminots sont en service, ni si leur taux d’alcoolémie excède le niveau légal, mais foin de précautions, on s’indigne à tout va, avec force trémolos et jeux de mots laids. Ainsi le blog libéro-libéral Extrême-Centre se déchaine : « Le bateau ivre de la SNCF : grève, alcool et sévice public. »

Ce n’est pas une vidéo, mais une photo qui a fait grimper la gauchosphère au rideau rouge.  On y voit une vingtaine de gardes mobiles sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Ils étaient intervenus, nous apprend-on, après que 120 jeunes avaient foutu une pagaille monstre dans un TGV Toulouse-Lille. Le piquant de l’histoire est que les jeunes en question n’étaient pas des lascars gavés de chichon, mais des entrepreneurs passablement avinés, membres du Centre des Jeunes Dirigeants, en route vers le congrès de leur organisation. Bon, l’histoire est piquante, mais entre nous, y’a pas eu mort d’homme, ni même troussage, matraquage ou rançonnage, rien qu’un chahut de pochtrons. N’empêche que le site de la CGT Dieppe, par exemple, s’indigne de « la prise en otage d’un TGV par des patrons poivrots. »

Soyons clairs, je ne suis pas partisan de la bourrocratie sur le lieu de travail, ni dans les transports publics. Mais un soupçon d’alcoolémie vaut-il preuve pour flétrir l’adversaire de classe ? On ne parlera pas ici de relents prohibitionnistes ou de prémisses de charia, faut pas charrier ! N’empêche que la religion hygiéniste s’immisce dans nos mœurs tricolores, aidée dans son travail de sape identitaire par une intolérance idéologique dont le degré, lui aussi, est bien trop élevé.

 

 

 

Pascal Bruckner : Mon père, ce salaud

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bruckner bon fils

bruckner bon fils

Il y avait, jusqu’à Un bon fils, deux Pascal Bruckner. Nous aimions beaucoup le premier, le romancier cruel, déployant des histoires vénéneuses que n’auraient pas reniées les écrivains  délétères de la Décadence, façon Villiers de l’Isle-Adam. Il nous avait donné, entre autres, les très inquiétants Lunes de fiel et Voleurs de beauté. Et puis il y avait un Bruckner que nous aimions un peu moins, essayiste proche des néoconservateurs qui dénonçait la nocivité du tiers-mondisme ou estimait que l’écologie politique se résumait à un discours punitif.

Il faudra  désormais compter avec un troisième Pascal Bruckner, que l’on rangera entre le Sartre des Mots et le Michel Leiris de L’Âge d’homme. Un bon fils est une autobiographie qui refuse la chronologie mais s’organise autour d’un fil d’Ariane. Pour Leiris, ce furent les suites d’une psychanalyse, et pour Sartre l’écriture comme libération des déterminismes de classe. Bruckner, lui, nous explique comment l’antisémitisme du père est l’amer de sa traversée de l’existence. Un antisémitisme viscéral, définitif, qui conduira cet ingénieur qui, toute sa vie, se comporta en pervers narcissique avec sa femme, à se réjouir, dans ses dernières années, que l’on vende librement Les Protocoles des sages de Sion dans le monde arabe.[access capability= »lire_inedits »] « Dans la famille, maternelle comme paternelle, nous étions bilingues dès le berceau ; nous apprenions l’antisémitisme en même temps que le français. Aucune animosité là-dedans : juste un fait de la nature comme la loi de la chute des corps ou la rotation de la Terre autour du Soleil. »

Fils unique, né en 1948 et passant sa toute petite enfance dans un sanatorium autrichien avant que les antibiotiques à peine inventés ne le sauvent in extremis, Bruckner ne se rend pas vraiment compte, d’abord, de la monstruosité tranquille de cet homme au physique avantageux, ingénieur des Mines à la carrière plutôt brillante. Mais très vite, il va se prier chaque soir pour qu’il meure. On sait que Polanski avait adapté brillamment Lunes de fiel. Pour ce Bon Fils, on aurait rêvé d’un Chabrol encore vivant. Il aurait montré comment une paisible famille de la bourgeoisie lyonnaise cache, derrière ses décors feutrés, une véritable zone de guerre avec violences conjugales et bibliothèque du parfait collabo.

Pascal s’échappe par la lecture, « grammaire de la liberté grâce aux dieux de ma jeunesse, Sartre, Gide, Malraux, Michaux, Queneau, Breton », par la musique − une très belle page sur la voix d’Aretha Franklin dans un juke-box −, et puis, surtout, par le grand vent de 68, la rencontre avec Finkielkraut, les filles, les voyages lointains et, aurait dit Rimbaud, « la magique étude du bonheur que nul n’élude ».

Mais demeure toujours, comme une ombre portée, cette présence du père qui ne mourra qu’en 2012. Il n’y aura évidemment nulle explication satisfaisante à cet antisémitisme, seulement des hypothèses. Le père disparaîtra avec son opacité terrifiante et, dans un bel exercice de cruauté qui, cependant, ne suffit pas à consoler, Bruckner montre l’agonisant raciste soigné par des infirmières antillaises. Le bon fils n’aura donc pas de réponse ni de morale à tirer de son histoire. Mais il héritera  d’une méthode, ce qui est encore mieux : « Le doigt de la sorcière s’appelle les liens du sang, les lois de l’hérédité, le poids de la mémoire, de la génétique, qu’importe l’explication que l’on donne, ce doigt me retient et fait de moi, quoique je veuille, toujours un fils et un fils de. S’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »[/access]

Un bon fils, de Pascal Bruckner, Grasset.

*Photo : Hannah.

Michel Sapin : Du cocufiage en politique

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michel sapin finance

michel sapin finance

Marie-Rose savait que Michel l’avait trompée de nombreuses fois mais au moins avait-il jusque-là sauvé les apparences. Avec les années, Marie-Rose considérait cette discrétion comme une forme de respect à son égard. Si elle n’avait pas cédé à  la tentation d’en finir avec ce mariage, ce qui lui avait quelquefois effleuré l’esprit, c’est bien pour cette raison. Mais ce jour-là, quand Michel était rentré à la maison au bras de cette jeune fille blonde à la chute de reins incendiaire, qu’il s’était installé avec elle sur le tapis du salon devant toute la famille assise sur le divan, et qu’il lui avait fait l’amour fougueusement avec un sourire en coin dans sa direction, Marie-Rose eut une soudaine envie de meurtre.

Avec sa déclaration sur « notre amie la finance », Michel Sapin s’est comporté de la même manière avec les électeurs de François Hollande. Aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, il a en effet lourdement plaisanté. « Notre amie, c’est la finance : la bonne finance ». C’est possible, mais le discours emblématique de François Hollande au Bourget, c’était « mon adversaire, c’est le monde de la finance ». On glosera tant qu’on veut sur la différence qu’il peut y avoir entre la finance et le monde de la finance, le fait que le propre ministre des Comptes publics se permette cette provocation, et fasse ainsi rire des mésaventures de ces imbéciles cocus d’électeurs, c’est sans doute trop pour ces derniers.

Habiller ses reniements, revenir piteusement sur ce qu’on avait annoncé aux électeurs en campagne électorale, c’est un classique. Souvenons-nous de François Mitterrand et de la « parenthèse », de Jacques Chirac qui annonça, un soir d’octobre 1995, qu’il avait mésestimé l’état du pays et qu’il allait finalement appliquer le programme de son adversaire, Edouard Balladur. Au moins, Mitterrand par la ruse, et Chirac avec sa mine contrite donnaient l’impression qu’ils regrettaient leurs reniements, et si leurs électeurs n’étaient pas dupes, comme Marie-Rose, au moins leur savaient-ils gré de donner le change. Ils seraient quand même renvoyés plus tard à leurs chères études lors des échéances électorales mais cela ne serait pas définitif. Sapin, lui, explique à l’électeur : «  Tu nous as cru, espèce de buse, tu croyais vraiment à ce qu’on disait ? Mais tu es incorrigible ! Regarde bien comme nous prenons du plaisir à faire exactement le contraire de ce que nous avions dit. Les promesses du mariage, Marie-Rose, les promesses électorales, con d’électeur, c’est du vent. Regarde-bien et médite ton erreur. »

Marie-Rose a quitté la pièce et a sorti le vieux fusil de chasse de son père qui était rangé dans le garage. Elle l’a chargé consciencieusement, et s’est dirigée vers le salon. Alors que Michel continuait de la cocufier vigoureusement sur le tapis, elle épaula et tira les deux cartouches dans la tête de son époux qui continuait à sourire. L’électeur de François Hollande, lui, n’a pas vraiment de fusil. Mais le Parti socialiste peut tout de même mourir de ce genre de « plaisanterie ».

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00684269_000018.

Mapplethorpe, le malpropre

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robert mapplethorpe rodin

robert mapplethorpe rodin

Robert Mapplethorpe disait volontiers de ses photographies qu’elles n’auraient pas pu être faites à une autre époque. On aurait aimé qu’il se trompe. Hélas, il avait raison. Pour se consoler, autant s’enliser dans l’enfer de l’artiste américain dont un choix prudent, ou même pudique, des travaux est à voir au Grand Palais jusqu’au 13 juillet. Si les photos trash, exhibitionnistes, porno dans leurs déclinaisons « gay » ou « sadomaso », voire les deux à la fois, ont bâti la réputation du photographe et fait l’objet de plusieurs expositions dès les années 1970, elles échouent aujourd’hui à satisfaire au critère du « sexuellement correct », désormais en vigueur dans tous les domaines de la vie publique, politique, artistique et bientôt intime.

Le premier scandale date de 1989. Quelques mois à peine après la mort de Mapplethorpe − emporté à 42 ans par le sida, comme il se doit pour un vrai dandy de la fin d’un autre monde −, Dennis Barrie, le directeur du respectable Contemporary Arts Center de Cincinnati, était traîné en justice. Le motif officiel était l’« obscénité » des oeuvres présentées, tellement intolérable qu’il avait été décidé de faire évacuer le public par la police. Dennis Barrie s’était plutôt rendu coupable de discordance totale avec l’esprit de son époque. Il aurait dû s’apercevoir à temps que ce qui semblait parfaitement acceptable dans les années 1960 et 1970, les décennies de toutes les libertés et de tous les excès plus ou moins créatifs, serait reclassé « obscène » peu de temps après. Les commissaires de l’exposition au Grand Palais n’ont pas commis pareille imprudence. Très raisonnablement, ils ont opté pour l’aménagement, au milieu du parcours, d’une salle à l’accès réservé exclusivement aux adultes vicieux et asociaux.

À l’ère du triomphe mondial de Conchita Wurst − grâce aux transmissions satellites dont il faudrait presque, par là-même, regretter l’invention −, la pornographie raffinée des clichés de Mapplethorpe provoque un sentiment quasi euphorique. Aucun message de tolérance ni appel au respect de la diversité, rien que du porno dans sa version 1970, dont un sexe masculin trempé dans une flûte à champagne, un autre fièrement dressé près d’un revolver, puis un peu de cuir, de chaînes, de fouets, comme sur le fameux autoportrait de l’artiste de 1978.[access capability= »lire_inedits »] S’ils étaient admis, les lycéens seraient fortement déçus. Excepté, peut-être, par Sucking Ass, un noir et blanc de 1979, représentant une pratique sexuelle considérée à risque de notre temps et dont il convient par conséquent de taire le nom en français. « La photographie et la sexualité sont comparables. Elles sont toutes deux inconnues. Et c’est cela qui m’excite », déclarait Mapplethorpe, ignorant sans doute sa chance de vivre dans un monde doté d’ombre, de ténèbres et même de sous-sols gluants. Là où, désormais, New York ressemble le plus à un parc d’attractions pour les fans de Conchita, à la hauteur de la 42e rue, il y avait encore dans les années 1960 un quartier chaud avec ses maquereaux, ses escrocs, ses prostitués des deux sexes, ses artistes en devenir et ses  kiosques à journaux. « Je suis devenu obsédé par ces kiosques. Je voulais voir ce qui était à l’intérieur de ces magazines, confessait le photographe. Ils étaient tous scellés, ce qui les rendait encore plus sexy. J’ai eu ce sentiment jusque dans mon estomac, ce n’était pas uniquement sexuel, c’était plus puissant que ça. J’ai pensé que si je pouvais apporter cet élément dans l’art, si je pouvais en quelque sorte conserver ce sentiment, je ferais alors quelque chose d’unique. » Pari gagné.

Et pourtant. De plus en plus souvent, on entend dire, à propos de l’oeuvre de Mapplethorpe, qu’elle est « datée », « ringarde », qu’elle a « mal vieilli ». Certes, le grand succès de l’artiste a consisté à transférer les images X des magazines spécialisés aux galeries d’art. Ses fleurs en couleurs et en grand format, ses nus, ses quelques portraits offerts aux visiteurs du Grand Palais dans la première salle peuvent paraître trop sublimés, académiques, « comme destinés au salon de première classe d’un transatlantique », dixit Arthur Danto, philosophe et critique d’art américain. Mais n’a-t-on pas critiqué en termes assez proches et Henry Miller, et Jean Genet, et Jean Cocteau, et tous les chantres de la Beat Generation ? À ce compte-là, on pourrait aussi se demander s’il n’est pas « ringard » de fumer des joints à l’époque du binge drinking ? Et non, ce n’est pas « ringard », mais « classique ». Tout comme Mapplethorpe est un classique, bourré de références à la peinture flamande, à l’art de la Renaissance, un amoureux de Michel-Ange, à qui il emprunte les poses pour ses académies. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller voir, jusqu’au 21 septembre, l’exposition au musée Rodin où les travaux du sculpteur français dialoguent avec plus d’une centaine des images du photographe américain. Lequel des deux est l’auteur de la phrase : « J’ai une admiration sans limites pour un corps nu. Je le vénère… » ? Peu importe puisque, aussi bien chez Rodin que chez Mapplethorpe, la recherche de la perfection dans la forme oriente tout l’effort créatif. Seulement, celui dont Andy Warhol aurait dit qu’il puait des pieds a choisi la photographie comme médium : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture. »

Dès qu’il adopte le Polaroid, à la fin des années 1960, Mapplethorpe s’en sert pour sculpter les images du milieu dans lequel il vit, les portraits de ses amis artistes ou musiciens, à commencer par Patti Smith, son premier amour et sa muse éternelle, comme s’il pressentait la brièveté de la grande expérience libertaire qu’ils partageaient. De par leur fragilité inhérente, ces instantanés suscitent une émotion particulière.

Rassemblés sur un seul mur, à la fin du parcours, ils laissent une empreinte lumineuse, légère, presque abstraite d’une époque et d’une génération « en feu » pour citer Will Hermes, l’auteur du fascinant New York 73/77, sorti récemment chez Rivages. Il fait bien de s’attarder devant ces petits clichés. Car aussi lascifs, nonchalants, triviaux qu’ils puissent paraître, ils ne sont en rien obscènes, contrairement à la nouvelle norme esthétique qui a fini par s’imposer en la personne d’une diva à la barbe et à la voix pointues.[/access]

Robert Mapplethorpe, Grand Palais, Paris, jusqu’au 13 juillet. 

Exposition Mapplethorpe /Rodin, musée Rodin, Paris, jusqu’au 21 septembre.

*Photo : Robert Mapplethorpe (1946-1989), Javier, 1985, MAP 1581 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved — Auguste Rodin (1840-1917), Buste de Hélène de Nostitz, 1902, plâtre, 23,5 x 22,1 x 12 cm, Paris, musée Rodin, S. 689 © Paris, musée Rodin, ph. C. Baraja.

Dans l’œil de Sieff

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birkin sieff vichy

birkin sieff vichy

De la sous-préfecture de l’Allier, vous connaissiez tout au plus les pastilles, le Casino et Valery Larbaud. Vichy a désormais son « Rendez-vous photographique » en plein cœur de l’été. La deuxième édition qui a pour thème l’art du portrait se tiendra du 13 juin au 31 août 2014 et réunira de nombreux artistes. Après avoir attiré près de 25 000 visiteurs en 2013, cette manifestation capte de nouveau le regard des touristes de passage en Auvergne. Les municipalités et syndicats d’initiative se creusent la tête durant l’hiver, bien aidés par de coûteuses agences en communication, pour inventer une autre forme de tourisme. Et quand on ne possède pas de parcs d’attractions à grand spectacle ou de calanques classées à proximité de sa bourgade, on patauge, on galère même. Les loisirs culturels sont les nouveaux moteurs de l’expansion économique comme on disait dans les années 70. Un peu partout dans nos provinces, l’amateurisme et la ringardise frisent l’arnaque estivale.

À défaut d’être originaux, ces rendez-vous photographiques évitent les grosses ficelles des festivités au forceps. À Vichy, on prend la photo au sérieux sans prendre des poses d’intellos en goguette. En choisissant de rendre hommage cette année à Jean-Loup Sieff (1933-2000), les organisateurs ont été très inspirés. Ils ont visé juste. Près de 60 photos en noir et blanc de l’artiste seront ainsi exposées à l’Esplanade du lac d’Allier. Sieff avait la pudeur des très grands, ceux qui ne truquent pas, qui n’enrobent pas leur travail d’un sabir artistico-désespéré. Ce n’était ni un gourou de la photo, ni un justicier de la pellicule.Quand on lui demandait ce qui avait motivé sa vocation, il répondait : « c’est le plaisir…seul le plaisir a guidé mes envies ». Le garçon qui démarra la photo après avoir reçu en cadeau un Photax de plastique noir à l’âge de 14-15 ans avouait même : « J’ai la photographie paresseuse. Mes photographies ne sont ni militantes, ni objectives, je ne témoigne de rien, n’ai aucun message à délivrer ni point de vue à faire valoir ». Un saint ! Dans un monde où chaque pseudo-artiste vomit son génie, de préférence devant les micros et les caméras aux heures de grandes écoutes, Sieff pratiquait une photographie sensuelle, sublimant la beauté des corps tout en ouvrant des trappes vers le passé. Une jeunesse solitaire prédispose à cette délicatesse-là, à ce grain intimiste, à cette nostalgie à fleur de peau.

Les visages chez Sieff expriment toujours la candeur et la force propres à l’enfance. Dans les grands news magazines (Elle, Jardin des Modes, Harper’s Bazaar, Paris Match, Vogue, etc…) où il a officié pendant presque cinquante ans, il a eu toutes les stars devant son objectif : Gérard Blain singeant James Dean, Truffaut esseulé sur un banc public, Sagan à la plage, Brialy en gavroche, Montand cabot, Nico sur la défensive, Hitchcock taquin,Noureev à l’œil carnassier, Gary impassible dans son masque de cire, Nourissier perdu dans sa fumée, Deneuve éblouissante de féminité mais aussi les mannequins les plus désirables de la planète, Twiggy bien sûr et la fantastique Jean Shrimpton. Sieff nous touche par ses décors, ses landes désertes, sa Normandie affective, son goût pour les belles automobiles anglaises et aussi pour ses nus.

L’exercice du nu est dévastateur pour plus d’un photographe. Plus intimidant que le grand oral de l’ENA, il fait perdre à beaucoup leurs moyens. Sieff avait le don de dévêtir ses modèles. Une puissance érotique s’en dégageait comme dans son Nu pompier (1956) ou Héloïse allongée (1972). Il transformait la charge sexuelle de toutes ces filles en une infinie douceur. La marque des esthètes, des alchimistes.

 *Photo : COSMAO XYZ/SIPA. 00370791_000010.

Guy Hocquenghem, mousquetaire écarlate

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mai 68 guy hocquenghem

mai 68 guy hocquenghem

Chaque époque secrète son cavalier vengeur, revenu d’on ne sait quelle solitude pour plonger,de ses anciens compagnons de route, la tête dans le vomi. Tout en haut,voici Péguy,voici Bernanos. D’une carrure plus modeste sans doute, voici Guy Hocquenghem (1946-1988), militant gauchiste en 68, membre actif, dans les années 70, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), journaliste à Libération de 1976 à 1981 et auteur de plusieurs romans. Oui, Hocquenghem fut de ces Don Quichotte dont les adversaires assagis excellent à pointer la « triste » figure, les outrances verbales et le manque de discernement : pauvre Guy, qui n’avait point mûri ! À Raphaël Sorinqui, au patron de Libération,demandait en avril 1986 s’il n’y avait pas par hasard un peu de vrai dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary où il se trouvait quelque peu malmené,ce dernier répondait : « Je ne me pose pas du tout la question. »

Ce pamphlet au titre devenu proverbial paru en 1986 et réédité récemment par les éditions Agone, c’est le portrait au vitriol d’une époque qui – et bien que nous sortions alors à peine des langes –ne laisse pas de nous coller à la peau, comme le mazout au plumes d’un goéland par temps d’Amoco Cadiz ; mazout dont quelques francs-tireurs, parmi lesquels Hocquenghem, nous aident à nous désempêtrer chaque jour davantage.

Faut-il nommer les personnages de cette Lettre qui, si elle avait été un roman, eût pu s’appeler Le Retournement ? On sait par cœur cette épopée des chevau-lourds du mitterrandisme de chic et de toc.Ellepivote, écrit Hocquenghem, autour de « deux reniements : celui des « ex » de mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. » Bien que rebattue,cette histoire reste étrangement ignorée d’une partie de la jeunesse,laquelle a longtemps cru, malgré les démentis les plus cinglants, que Rome était encore dans Rome, et Mauroy dans Fabius.

Les trente dernières années sont là, en germe : une politique frappée au dur coin du « bon sens » et du pragmatisme pour le fond, et pour la forme,cette manière alors inédite d’enrober le gris dans le rose, et le grumeau dans la crème.L’histoire narrée par Hocquenghem avec la violence des enthousiasmes trahis,c’est, pêle-mêle,la ouatée soumission des rebelles anti-CRS à Tonton la Francisque ; la mue d’une poignée de papillons gauchistes en larves poudrées du roi; l’âpre conquête, par les anciens compagnons de route du prolétariat, des gamelles de l’Entreprise, de l’Administration et de la Culture.On y voit des anti-impérialistes par réflexe devenir atlantistes par réaction ;La Cause des peuples, faire place à la cause des people.Yves Montand, après avoir chanté Bella ciao, chevrote Vive la crise !, et le patron du quotidien fondé par Sartre déclarera quant à lui : « Tout m’a profité ». Les anticonformistes (thèse) passés notaires (antithèse) se font notaires« anticonformistes » (synthèse),et les Grandet de la finance etdu pantouflage se montrent amoureux de leur collection d’albums des Clash et de contacts dans le show-biz autant que de leur tas d’or. Mou désir de durer ! Ce furent, à l’intérieur, les noces du cynisme et de la vertu, de la servilité et de la morgue ; à l’extérieur, l’union de la larmichette et du tapis de bombes.

Stupéfaction : ce fourre-tout a tenu. Rien de plus solide que ce qui est vague ; rien de plus fort que l’informe. « Consensus : sous la gauche, écrit Hocquenghem, il s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies. Non en les critiquant toutes, mais en les assemblant bout à bout » (nous soulignons) Face à une droite bête et lisse, pragmatique sans être sexy, la gauche (la politique comme l’intellectuelle) sut être cette marâtre à qui un fort parfum de vertu autorise de vouloir tout et de faire son contraire. « Que voulons-nous ? Tout», disait déjà un slogan de mai. Tout, c’est le néant. Néant qu’il ne s’agira dès lors que de promouvoir médiatiquement,au moyen d’une« frivolité qui n’est jamais folle, mais juste fofolle et inoffensive pour les puissants ».

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary sont en train de sombrer : qui les regrettera ? Jusqu’à présent, cette « génération » si peu chahutée avait pris soin d’endormir les suivantes par de savantes caresses à l’encolure : jeunisme lugubre, antifascisme en plastique et néocolonialisme humanitaire en papier mâché. Jetons vite la dernière pelletée de terre, en nous gardant d’aller valser comme des automates dans les bras d’une« réaction » trop souvent mimétique, et carburant au ressentiment. De mai, avec Guy Hocquenghem, gardons-en mémoire la générosité, l’énergie, et le beau sérieux de la jeunesse.

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, Éditions Agone.