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Tarnac, une ténébreuse affaire?

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tarnac tenebreuse affaire

Pour Balzac, la vraie puissance des personnages est inversement proportionnelle à leur présence dans le texte. C’est pour cela qu’il fut l’un des très grands peintres de la police secrète : « Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que l’Inquisition. » Il existe en France une police secrète, même si on lui donne un nom plus technocratique. Jusqu’à une date récente, on l’a appelée DCRI, résultat d’une fusion, en 2008, entre la DST et les RG. Elle vient de changer de nom sous l’impulsion de Manuel Valls et elle est devenue la DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure. Comme très souvent, les changements de sigle ont un but simple : faire oublier les fiascos passés. Celui de l’affaire Merah, par exemple, ce qu’a indiqué à mi-mot Manuel Valls : « Ce décrochage relatif de la DCRI a affaibli la sanctuarisation du territoire national face au terrorisme. »  Il a, en plus,  rattaché cette structure directement à Matignon, ce qui fait ouvertement de cette police une police politique.[access capability= »lire_inedits »]

En créant les personnages de Corentin et de Peyrade, Balzac fait de ses policiers politiques les principaux agents d’exécution, parfois même les inspirateurs de tous les « coups pourris »,  non seulement dans Une ténébreuse affaire, mais aussi dans Les Chouans ou Splendeurs et Misères des courtisanes. Leurs techniques sont très modernes : désinformation, intoxication, enlèvement, retournement. Dans Une ténébreuse affaire, Corentin fait arrêter Simeuse et Michu, qu’il sait innocents d’un complot royaliste, en créant des preuves de toutes pièces. La manipulation qui consiste à gonfler  l’importance d’un ennemi intérieur pour renforcer le pouvoir en place a  suivi le même mécanisme au moment de l’« affaire de Tarnac », quand Julien Coupat et ses amis furent arrêtés et détenus pendant des mois au nom de la législation antiterroriste avant que la procédure ne s’effondre en de moins de deux ans.  Le policier ne s’appelait pas Corentin, mais Squarcini.

Il est question que la nouvelle structure, la DGSI, fasse appel à des contractuels, ou même externalise des missions. Si l’on en croit Corentin, ils n’auront pas de mal à recruter : « Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions ; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. » Même la rigueur budgétaire va y trouver son compte.[/access]

*Photo : BISSON/JDD/SIPA. 00606265_000001.

Les Rêveries de Bertrand Delcour

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Bertrand Delcour est mort au début du mois d’avril, à cinquante-deux ans. Il serait inutile et vain de rendre hommage à l’écrivain, puisque Jean-Luc Bitton s’y est déjà employé avec talent. Sur le conseil d’un ami, je me suis donc plongé dans la seule activité qui vaille : la lecture, en commençant par son œuvre anonyme, Les Rêveries du toxicomane solitaire (Allia, 1997), inspirée de son passé d’héroïnomane.

Derrière le détournement rousseauiste, ces soixante pages empruntent à Quincey, Burroughs, Baudelaire et quelques autres visiteurs des paradis artificiels, que Delcour explore sans pathos ni moraline. Récit d’une descente aux enfers consentie, les Rêveries condensent sept années d’intoxication quotidienne, dans une langue aussi classique qu’épurée. L’Enée de cette catabase décrit « une aberration, une monstruosité dans la monstruosité » étalées sur sept ans : « La réalité devient fantasmagorique. Le monde extérieur ne m’atteignait plus. J’étais engoncé dans une armure, j’avais les défenses du porc-épic et la fuyante souplesse du Serpent. »

Lorsque l’extase mystique point, l’hallucination devient expérience intérieure. Il arrive même au drogué à l’héro, au LSD ou à l’ayahuasca de se figurer un Serpent qui le gobe ou une mère nourricière aux allures de Vierge. Ces chimères tiennent lieu d’entourage au junkie, car « un toxicomane ne saurait conserver longtemps un cercle d’amis ou de connaissances.  Le vide se fait autour de lui sans qu’il en pâtisse (…) Seuls les contacts générés par son vice demeurent entretenus : dealers, médecins, pharmaciens (…) Le junkie ne sait plus parler que drogue, moyens de s’en procurer, réactions du corps, vétilles telles une injections douloureuse ou un réapprovisionnement héroïque (…) N’est-ce pas la manière de caricaturer les conversations des gens sains, qui roulent aussi toutes sur des misères : l’argent, le travail, la fesse, les médias ? »

Normal, trop normal, l’héroïnomane ? De défonce en désintox, le drogué cherche des alliés chimiques pour pallier aux opiacés. « Comme dans une fable policière, je fus puni par où j’avais péché. J’avais chanté l’héroïne. Il me restait à danser la codéine. »  Quatre ans de sevrage à la codéine n’y suffisent pas, la rédemption se nomme Subutex.

Au crépuscule de ce festin nu, Delcour soutient que l’héroïne ne laisse aucune séquelle au repenti. D’aucuns s’étonneront cependant de la mort prématurée de ce jeune quinquagénaire, vaincu par le crabe à l’âge où certains s’improvisent écrivains.

Notez que l’auteur des Rêveries a succombé dans son sommeil, entouré de ses milliers de livres,  quelques mois après une brusque rémission. Mort assurément moins glauque qu’une fin dans l’enfer médicalisé d’une unité de chimio. En guise de testament, cet Alceste brouillé avec l’édition nous lègue une quinzaine de livres, cariatides de sa dernière demeure.

Les Rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Allia, 1997.

Tariq Ramadan, le semeur de corruption

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tariq ramadan islam

Sans doute beaucoup d’événements ont-ils eu lieu entre mars 2012 et mai 2014. Tant d’événements, certes, mais tant de mensonges çà et là, dispersés, disséminés, comme des mauvaises graines dans le but de nous éloigner toutes et tous de l’essentiel. Oui, entre les dates mentionnées, c’est-à-dire entre les assassinats commis par Mohammed Merah et celui commis par Mehdi Nemmouche fin mai, la vérité, à mes yeux, est la même, tristement impressionnante : le fascisme rampe et tout y contribue, y compris les rêves les plus beaux de liberté, de dignité, de progrès.

Comme il ne faut pas trop tourner autour du pot, je voudrais m’en prendre tout de go à ce qui impunément alimente la haine : « Les deux touristes visés à Bruxelles travaillaient pour les services secrets israéliens selon Le Soir et d’autres sources qui se recoupent. Le gouvernement ne commente pas. Par hasard. S’agit-il d’antisémitisme ou de manœuvre de diversion quant aux vrais motifs et aux exécutants ? On condamne les assassinats d’innocents et tous les racismes, sans exception, mais il faut aussi cesser de nous prendre pour des imbéciles. »

Oui, ces quelques phrases sont de Tariq Ramadan, publiées sur le mur de son Facebook officiel, le 27 mai 2014. Cette page, la sienne, compte plus de 700 mille adhérents. Page digne d’une rock star. Ou d’une personnalité politique. Or, M. Ramadan est sûrement les deux. Peut-être plus, à mon avis, dans la mesure où le « statut » qui précède témoigne de l’opprobre en cours, passé et hélas à venir, l’antisémitisme étant fédérateur, rassembleur, bénéfique même. Car, s’il suffit de prononcer les mots Israël, juif, antisémitisme, racisme et complot, pour que tout change : la linéarité de l’événementiel prend la forme, circulaire, de la queue de poisson, et l’on ne s’en sort plus, à juste titre, afin que là où les théories du complot foisonnent amplement.

Tout cela est néanmoins triste, pour ne pas dire autre chose. Le « mais » de la dernière phrase de M. Ramadan en dit long sur tout le reste. M. Ramadan, dont les commentaires sur sa page Facebook sont multilingues, y compris en arabe, doit savoir qu’un grand linguiste musulman du IXe siècle, auquel Noam Chomsky et tant d’autres contemporains doivent énormément, a expliqué dans une sorte de « bon usage de la langue », donc des valeurs humaines portées et véhiculées par la langue, que la concession mais est une sorte de privation allant jusqu’à annuler tout ce qui précède de positif. Jugez-en vous-mêmes : « Oui, je t’aime et tu es ma vie, mais il y a eu cette histoire et j’ai dérapé… »

Nulle excuse qui tienne, me semble-t-il, ni pour la personne fictive à laquelle je viens de donner la parole, ni à Tariq Ramadan, vu que l’assassinat de deux personnes à Bruxelles, si espionnes soient-elles, ne soit, somme toute, qu’un acte sanguinaire, autrement dit un crime, et que le reste relève de la simple haine qui se cache derrière la théorie du complot. À ce propos, je voudrais dire que nous pensons que ceux qui, comme Tariq Ramadan crient au complot, sont assurément celles qui le mieux en vivent, s’en alimentent, s’en servent au quotidien. J’avoue que je n’ai jamais réussi à lire en entier un seul livre de M. Ramadan. J’avoue également que je ne suis jamais parvenu à écouter ou à suivre l’une de ces innombrables conférences. J’avoue aussi que je ne pense pas que M. Ramadan soit représentatif de quelque pensée que cela soit. M. Ramadan est un faiseur, un meneur, un prédicateur, et tout ce qu’il porte a été dit il y a longtemps. Certes, lui, a la subtilité de le relever, d’y mettre de la forme, du goût, de le rendre appétissant même, mais cela ne vaut que pour les affamés en quête d’identité erronée, de religion et de foi dévoyées, de repères désaxés.

Je n’ai nullement envie, ici, c’est-à-dire dans ce texte, de débattre de foi ou de questions religieuses. C’est que je vis au quotidien avec des personnes croyantes et pieuses. Moi qui ne le suis pas par rapport aux dogmes les plus islamiques, et non simplement musulmans, je puis dire que mon quotidien, aussi bien chez moi que dans mon pays, se passe harmonieusement. Mais il suffit que les propos des Ramadan et autres prédicateurs du Nord, de l’Est et d’ailleurs s’en mêlent pour que  la désharmonie ait lieu et le sang finisse par couler. La question religieuse, oui, ne doit pas être abordée et pour cause. Il faut, à mon sens, parler de ce qui rassemble et non le contraire. En parler signifie douter de la valeur qui importe le plus, celle de la laïcité. C’est que l’homme, le mari, le père, l’enseignant et le poète que je suis, entre autres, considère qu’être juif, chrétien et musulman est un droit privé, alors que tout le reste est un droit universel.

Ce droit, cela va de soi, est à démontrer à tout instant, au sens où il est l’instance suprême capable de construire les règles séantes au vivre-ensemble dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas être en guerre. Mais les Merah, les Nemmouche, ainsi que les commanditaires de blanc vêtus, qui se planquent derrière les exécutants, cherchent la guerre, la cultivent, la vivent même à tout instant. Elles existent, car il n’est nulle théorie du complot ou que sais-je encore ici. Cette existence, la leur, pour moi, qui suis d’ici, donc de l’autre bord, a un cours, et non un sens. C’est peut-être le sens auquel croient des fous riches voulant faire parler d’eux, mais c’est sûrement le cours de l’histoire, la petite, contre l’Histoire, Clio, puisqu’il faut que les barbares fassent la guerre aux civilisés. Ce sont les fascismes, les nazismes, les tribalismes et autres clanismes à l’œuvre contre la civilisation, elle, qui conduit les peuples, à l’abri des genres, des races, des religions et des sectarismes, ensemble et à l’unanimité, au nom du salut et de la paix, lesquels existent et doivent être renforcés.

Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : « Vous êtes un islamiste ! » Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme !

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002. 

L’Occident malade de lui-même

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occident del valle russie

On se souvient d’Alexandre Del Valle et de sa force de conviction déclinée dans plusieurs ouvrages de géopolitique pointus, enlevés et qui, bien au delà des cénacles habituels de cette discipline, n’auront laissé personne indifférent. Le voici qui revient en librairie avec « Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation », aux Editions du Toucan. Reprenant un certain nombre de ses thèmes préférés, Del Valle croise à sa discipline d’origine toute une série d’autres concepts issus des sciences sociales et psychologiques. Comme Jacques Ellul et Roger Mucchielli, l’auteur rend lisible « la guerre des représentations » qui passe trop souvent inaperçue du grand public.

Il renforce ses grilles de lecture avec le concept de subversion : « technique d’affaiblissement du pouvoir et de démoralisation des citoyens » comme définie par Mucchielli. Les dissonances cognitives qui complètent son analyse sont bien connues des publicitaires ou des communicants, mais Del Valle marque son point en les projetant dans la sphère géopolitique.

Grâce à ces outils, il constate que l’Occident est tout à la fois l’auteur inconscient et le destinataire d’une guerre mentale qu’il se livre à lui-même. C’est ce mécanisme qu’il s’agit de démonter pour comprendre les raisons profondes des pannes qu’il provoque et, pire, de la « haine de soi » qu’il induit. Car l’Homme malade de l’Histoire, c’est aujourd’hui cet Occident rongé par des culpabilités multiples. Les Croisades, le Moyen Âge, l’Inquisition, l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme et… il en passe…L’« enseignement du mépris de soi » mène à la « dépression collective » avec d’autant plus de certitude que le procès n’est qu’à charge et que l’Occidental a bien pris garde d’être seul sur le banc des accusés. L’auteur dénonce également une amnésie qui tend à faire oublier les crimes commis par d’autres civilisations, notamment sur le plan des excès religieux ou pour l’esclavage. Après avoir dénoncé les blocages et les échecs qui en découlent sur un plan civilisationnel, le docteur Del Valle se change et enfile la robe d’avocat. Il repousse les mythes simplistes qui paralysent la culture occidentale. Mais Del Valle veut-il recoloniser l’Afrique ? Relancer les Croisades ? Non, bien au contraire, il conclut son livre par la nécessité pour l’Occident de promouvoir un monde multipolaire, fondé sur les valeurs de l’héritage du judaïsme et du christianisme qu’il définit – on sera d’accord ou pas – comme étant l’humanisme, la charité, la dignité humaine, la solidarité et la laïcité.

Un processus d’autant plus salutaire pour la vieille Europe, confrontée à la problématique d’intégration de populations étrangères. Celles-ci sont, en effet, porteuses d’identités de plus en plus affirmées et revendiquées. Une réalité qui n’est pas passée inaperçue, notamment de certains courants islamistes qui en profitent pour grossir leurs rangs. Si Del Valle affirme que l’Europe n’a pas de vocation à l’universalité et encore moins à l’impérialisme, il semble à l’auteur impossible de pouvoir envisager quelque intégration que ce soit tant que l’Occident n’aura pas renoué avec la fierté de son Histoire, l’offrant ainsi et aussi en héritage aux nouvelles populations arrivées sur son sol. Del Valle plaide donc pour un monde multipolaire dans lequel l’Occident ne doit pas être isolé. Il lui faut réaliser un double travail de « géopolitique de déculpabilisation » et de « patriotisme intégrateur » pour se réconcilier avec lui-même. Cette étape franchie permettra de se libérer de sa politique bloquée dans des schémas très guerre froide avec sa doctrine de « containment » de la Russie. Une puissante alliance avec le monde slave sera dès lors possible pour relever les défis du XXIème siècle. Vaste programme certes, mais le débat en est désormais ouvert.

Le complexe occidental. Petit manuel de déculpabilisation, Alexandre Del Valle, Editions du Toucan, 2014.

Postérité : Muray romancier

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posterite philippe muray

Stendhal a donné, dans Le Rouge et le Noir, une définition, devenue classique, du roman réaliste : « Un miroir que l’on promène sur une grande route. » Aujourd’hui, de manière bien plus sérieuse, on a pris l’habitude de considérer que le roman est un moyen très désuet de passer le temps lorsque la télévision est en panne. Philippe Muray, lui, en donnait une tout autre définition, en forme de roman, précisément, un vaste roman paru en 1988 et ayant pour titre Postérité, alors même qu’il n’en aura – ironie du sort – à peu près aucune. Les murayens eux-mêmes – souvent lecteurs d’On ferme mais ne parlant que très rarement de son aîné romanesque – ne s’aventurent pas en de telles terres, situées au-delà des futaies d’Après l’Histoire et de L’Empire du Bien.

Ce roman encore méconnu est une œuvre paradoxale, à la fois aérienne et touffue. Il est l’espace littéraire d’analyse de la littérature elle-même. Celle-ci y est définie comme la « miraculée du vouloir-enfant » : tout commence, en effet, et tout finit dans le vortex sempiternel de l’exigence de procréation qui, tôt ou tard, nous aspire en ses spirales brutales pour nous rappeler sans ménagement que veillent les sévères magistrats de l’Espèce.[access capability= »lire_inedits »] À première vue, puisqu’il en provient nécessairement, un individu doit avoir pour destinée de retourner un jour ou l’autre à l’obscurité indistincte de son Espèce, ou de la Vie en sa gluante globalité, dont nul n’est censé ignorer l’inexorable puissance. Or, nous montre Muray, il est des individus auxquels semble chevillée la déraisonnable volonté de ne point céder au vertige des générations et des corruptions, de s’acharner, pied à pied, afin que d’y soustraire tout ce qu’il sera possible d’y soustraire, autrement dit d’opposer au flux naturel de la postérité de chair la dissonance singulière d’une postérité d’esprit.

Ces individus, ce sont les écrivains, que Muray qualifie même d’« irremplaçables individus » ; à tout le moins est-ce là ceux qui ont une chance de parvenir à leurs fins, c’est-à-dire de réussir à être in-dividus, à n’être pas divisibles en portées de marmots dévalant la cascade des générations à venir. Pour Philippe Muray, ainsi qu’il s’emploie à le mettre en scène dans cette admirable fresque, la classification est simple ; il y a trois cas de figure : l’écrivain, qui fait sa postérité ; le géniteur lambda, qui a une postérité ; et les femmes, enfin, qui elles aussi, font leur postérité. « D’où, conclut génialement l’auteur, l’intérêt du conflit. » Car il n’est question que de cela tout au long des plus de 400 pages de cet exubérant roman : l’éternel conflit de celles et ceux qui font leur postérité, et qui par conséquent se construisent tout entiers dans un certain rapport à leur au-delà, à leur après, comme le dit si bien le terme de post-érité ; celles et ceux-là mêmes dont il est aisé de voir que rien ne les destine à la réconciliation.

Ce ne sont ni plus ni moins que les rebondissements de cette guerre universelle, parfois ouverte, parfois froide, dont le roman de notre temps doit s’employer à faire la description et l’analyse. Muray, par ce geste littéraire, s’inscrit dans une tradition qui conçoit le roman comme une réflexion sur les conditions de possibilité du roman et, dans le même mouvement, met en œuvre, dans tous les sens de cette expression, ces possibilités. La réussite est telle qu’il est à présent urgent de donner à Postérité la place que ce livre mérite dans l’œuvre de son auteur, et dans l’esprit des lecteurs. [/access]

Postérité, Philippe Muray, Les Belles Lettres.

*Photo : Hannah.

France-Allemagne : Rio 2014 n’est pas Séville 82

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france allemagne rio 14

Il serait peut-être opportun d’arrêter de polluer le quart de finale France-Allemagne avec le souvenir de Séville 1982. D’abord, parce qu’il n’y a rien de plus exaspérant que de voir le mainstream ignorant se transformer en souteneur de l’équipe de France tous les quatre ans. Mais qu’ils se taisent ! Tous leurs commentaires dégoulinent d’ignorance et d’opportunisme. Depuis trois jours, ils revisitent la soirée du 8 juillet 1982. Et nous refont le coup de la ligne bleue des Vosges. J’ai assisté en direct à la tragédie de Séville. Au-delà de l’horrible concentré d’injustice que fut cette victoire de la force brutale sur l’intelligence, il faut rappeler que pendant les vingt années précédentes, la France était ridicule en football. Et pourtant ce soir-là, elle fut aérienne… Je n’ai jamais pu revoir le match en vidéo, jamais. C’est dire, s’il reste un formidable souvenir. Mais aujourd’hui, ça suffit. Des revanches on en a pris. D’abord, le premier match amical avec les Allemands qui avaient suivi la coupe du monde espagnole fut une étonnante partie de baston. Les Français (qui gagnèrent 2-0) avaient marché sur leurs adversaires sans qu’intelligemment les Allemands ne répondent, et que l’arbitre n’intervienne. Il fallait purger Séville.

Ensuite, tout le monde semble avoir oublié la coupe du monde suivante. L’équipe de France, après un parcours brillant, et notamment un quart de finale de légende contre le Brésil retrouvait l’Allemagne en demi-finale (tiens, tiens). Là aussi, on nous annonçait la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. La France, éreintée par son match précédent, fut logiquement battue, alors que tout le monde pensait qu’elle irait retrouver l’Argentine de Maradona en finale. Alors, pourquoi ressortir aujourd’hui de leurs placards de retraités Schumacher, Battiston et Trésor ? Pour motiver les joueurs ? Ils n’ont sûrement pas besoin de ça, soyons sérieux. Même si c’est populaire, même si c’est identitaire, ce n’est que du football.

Et puis, si l’on veut continuer à filer la métaphore guerrière, autant le faire avec de la mémoire. Au début de 1914, la France n’était pas particulièrement obsédée par la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. C’est au cours du mois de juillet, lorsque l’implacable mécanique se mettait en place que l’on réactiva cet objectif patriotard. Avec les conséquences stratégiques que l’on connaît. Le haut commandement français, obsédé par la ligne bleue des Vosges, engouffra immédiatement ses armées sur ce terrain où les Allemands les attendaient. Ce fut cuisant. Pendant ce temps, alors qu’il disposait de tous les éléments, Joffre négligea la mise en œuvre du plan Schlieffen. Et seul l’incroyable miracle de la Marne permit d’échapper au désastre. Pour ouvrir les portes de l’enfer d’une guerre interminable dont nous ne nous sommes probablement jamais remis.

Alors, on se calme. Séville, c’est de l’Histoire. On oublie. Sinon, tu vas voir qu’à ce petit jeu-là, sur la feuille de match, vont apparaître les noms de Schlieffen, Molkte, sans oublier Guderian.

Prenons un grand plaisir à regarder un match de football. Et à la fin, de toute façon, on boira un coup. Pour fêter, ou pour oublier…

*Photo : Thanassis Stavrakis/AP/SIPA. AP21592436_000005. 

Coupe du monde : l’Allemagne paiera!

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france allemagne seville 1982

Pierre-Louis Basse, journaliste et écrivain, longtemps grande voix d’Europe 1, est aussi un de nos spécialistes reconnus de la planète  football. Il a écrit un livre, il y a quelques années déjà, consacré au mythique France-Allemagne de 1982Séville : France-Allemagne 82 (Table Ronde)

Jérôme Leroy : Comment expliquez-vous, à quelques heures du France-Allemagne 2014, cette référence omniprésente au match de Séville ?

Pierre-Louis Basse : Il entre dans la mémoire, tout d’abord, d’un point de vue sportif.  Une vie entière n’est pas forcément suffisante pour réunir ce qu’un match, un seul, nous a offert !  L’espoir, la victoire, l’injustice, la blessure et puis la défaite. Tout est là, sur cette pelouse de Séville… Et puis ces deux Allemagnes qui se regardent en chien de faïence… J’étais étudiant et je méprisais cette RFA. J’avais bien plus de tendresse pour les filles de l’Est et beaucoup moins pour le Mark fort, l’absence de dénazification même si je soutenais les comptes réclamés par les fils et filles, par cette génération d’intellectuels en révolte… Entre la France et l’Allemagne, tout n’était pas encore réglé à cette époque, encore moins qu’aujourd’hui ! Le match de Séville, avec son résultat obtenu dans de telles conditions, risquait de faire remonter à la surface tout un vieux fond, tout un décor : Mitterrand qui regardait le match en Hongrie avec Helmut Schmidt. Ensemble, ils vont pondre un communiqué pour apaiser les esprits… En fait, ce match est un marqueur du point de vue des relations du sport avec la culture, le cinéma, la politique. C’est devenu une sorte de rendez- vous vintage convoqué aussi par les artistes et les chanteurs…  Séville, c’est, selon la belle expression de la romancière Christa Wolf, «  du passé qui ne passe pas »…

Il y a pourtant eu une autre défaite de la France face à l’Allemagne, quatre ans plus tard…

On ne parle pas de 86, car le France- Brésil, sa beauté, ont écrasé tout le reste. Surtout, le match contre l’Allemagne est atone. Platini est cuit, et avec lui, l’Equipe de France… Encore une fois, 82, c’est un diamant noir. Une défaite, certes, au bout de la nuit, mais aussi un jeu et une générosité extraordinaires développés par le carré magique : Tigana, Giresse, Platini, Genghini… Donc le France- Allemagne de 86 sombre dans les oubliettes de l’histoire….

Quelles différences voyez-vous entre le onze tricolore de 82 et celui de 2014 ?

Impossible de comparer. La mondialisation du foot est telle aujourd’hui que les systèmes de jeu finissent par s’annuler. Même les Allemands sont en train d’imiter la possession de balle des Espagnols.  Tous les joueurs se connaissent et évoluent ensemble dans les mêmes clubs tout en portant un maillot national différent. Ce qu’il y a d’intéressant, en revanche, et contrairement à ce que disait Dany Cohn-Bendit, il y a vingt ans, c’est que nous assistons à un retour du national, de l’identité, contre le saupoudrage et la mondialisation des clubs. C’est fou, cette ferveur !  La Coupe du monde renvoie les supporters vers des comportements identitaires qu’on avait oubliés.

Alors vous auriez préféré assister à un quart de finale France-Algérie ?

Putain, un France- Algérie, en quart, sur écran géant, à La-Trinité-sur-mer, voilà qui aurait eu de la gueule…. Les champions du monde du repli ont été grotesques après la victoire de l’Algérie contre la Corée du sud et surtout la qualification. Pathétiques. Quelques voitures ont brûlé, quelques incidents…. Mais l’ensemble était avant tout joyeux, familial, quoi qu’on en dise.

Votre pronostic pour ce soir ?

Victoire de la France 2 buts à 1.

*Photo : AP/SIPA. AP21591780_000001.

L’UMP et ses mâles alpha

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ump babouins cope fillon

Pendant plus de vingt ans, un groupe de babouins jaunes (papio hamadryas cynocephalus ) a été observé au Kenya dans le parc du Kikorok par une équipe de scientifiques. Ils ont pu noter que les mâles dominants, dits « mâles alpha », y faisaient régner la terreur. Sous l’effet d’une sécrétion surabondante de testostérone, les mâles alphas s’accaparaient  l’essentiel de la nourriture, soumettaient la totalité des femelles à leur désir sexuel et créaient un stress très important dans toute la population de babouins.

Or, un jour, attirés par de la nourriture abandonnée en périphérie d’un village, les mâles alpha se sont une fois encore approprié toutes les denrées disponibles. Il se trouve que la nourriture était avariée et tous les mâles alpha sont morts.

Qu’en est-il résulté ? D’autres mâles alpha sont-ils apparus ? D’autres petits dictateurs bourrés de testostérone se sont-ils substitués aux premiers pour asservir tout le groupe de babouins. Non pas du tout. De nouveaux rapports sociaux sont apparus au sein de la communauté de babouins.  La nourriture a été mieux répartie, les échanges sexuels se sont diversifiés, renouvelant le patrimoine génétique du groupe, le stress a disparu. Si d’aventure un mâle alpha issu d’un groupe extérieur manifestait son intention d’entrer dans le groupe pour le soumettre à son tour, il était impitoyablement chassé ou tué par les babouins unis.

Depuis une dizaine d’années, nous assistons au sein de la droite française en général et de l’UMP en particulier à un spectacle comparable. Quelques mâles alpha, bourrés de testostérone, sont engagés dans une lutte à mort et imposent un stress insupportable aux militants, aux électeurs, aux Français. Ces mâles alpha se nomment Villepin, Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé, Bertrand… Ont-ils un projet pour la France ? Ont-ils des idées nouvelles à proposer ? Non, surtout beaucoup de testostérone à revendre.

Saint-Simon, dans sa fameuse parabole, disait : « Admettons que la France ait le malheur de perdre le même jour Monsieur le frère du roi, Monseigneur le duc d’Angoulème […] les grand officiers, tous les ministres, les dix mille propriétaires les plus riches […] Cet incident affligerait certainement les Français, mais cette perte ne leur causerait de chagrin que sous un rapport sentimental, car il n’en résulterait aucun mal politique pour l’Etat. »

Imaginons à notre tour que le dernier étage de l’UMP s’effondre lors d’une réunion du bureau politique et que disparaissent tous ensemble les mâles alpha qui y imposent leur stress. Malgré le chagrin que cela causerait à certains, il ne fait nul doute que l’UMP s’en porterait beaucoup mieux et la France avec. De nouvelles idées naîtraient, de nouvelles interactions apparaîtraient, une nouvelle génération politique se ferait jour. Et surtout nous ne serions pas victimes au cours des 3 ans qui nous séparent des prochaines élections présidentielles du harcèlement (im)moral et quotidien des mâles alpha, des rodomontades hormonales de Sarkozy, Fillon, Copé et consorts.

Un peu plus d’intelligence et un peu moins d’hormones. Ça ne ferait de mal à personne et surtout pas à la France.

 

*Photo : Mark Morgan.

Bienvenue chez les Schnocks!

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film racisme clavier

Raciste ou pas raciste ? Dès sa sortie, le 16 avril, le film de Philippe de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, a été traité avec tous les honneurs qui conviennent à un phénomène de société. Il faut dire que le succès populaire de cette comédie confère une pertinence certaine à cette question : avec un peu moins de 8 millions d’entrées en cinq semaines, elle fait presque aussi bien que Bienvenue chez les Ch’tis ou Intouchables. Mais avant de répondre à la question shakespearienne qui a tant tourmenté la critique, il faut tenter de comprendre l’histoire que raconte vraiment cette comédie.

En première analyse, rien de compliqué : les Verneuil, un couple de quinquas franchouillard composé d’un notaire (Christian Clavier) et d’une femme au foyer (Chantal Lauby), habitent à proximité de Chinon, dans une magnifique demeure plantée au milieu d’un vaste parc. Ils ont élevé leurs quatre filles dans la pure tradition catho- gaulliste. Or, celles-ci ont jeté leur dévolu sur des hommes qui, à eux quatre, composent un chatoyant arc-en-ciel ethno-religieux : il y a déjà un juif (Ary Abittan), un Arabe musulman (Medi Sadoum), et un Asiatique (Frédéric Chau), et voilà que, cerise sur le gâteau, la dernière débarque avec un Noir (Noom Diawara). Le scénario enchaîne, souvent avec bonheur, blagues racistes et insinuations plus ou moins xénophobes, équitablement réparties entre tous les personnages. Le film évite d’abord le piège grossier qui consisterait à opposer des beaufs fermés à toute altérité à d’aimables représentants de la diversité pétris d’amour de leur prochain.[access capability= »lire_inedits »]

On comprend très vite que, dans cette famille Benetton d’un nouveau genre, tout le monde est à la fois raciste et victime du racisme. Et même quand la situation menace de se tendre, un peu d’amour et d’amitié, une côte de bœuf et quelques bouteilles suffisent à tout arranger. Histoire de rappeler que nous sommes tous frères – ou que, comme nous l’a appris Jean Yanne, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Et bien sûr, tout est bien qui finit par un mariage.
Reste à savoir si, derrière la drôlerie bien réelle des blagues volontairement limite, le film dénonce le racisme en le caricaturant, comme on le pense à 20 Minutes, ou si, au contraire, il le banalise, ainsi que le suggère Franck Nouchi dans Le Monde. En réalité, ce faux débat détourne l’attention du véritable message, camouflé par les effets comiques, mais beaucoup plus pernicieux.

Pourquoi, en effet, les auteurs ont-ils décidé que la famille française serait uniquement composée de filles ? On aurait pu imaginer une famille tout aussi vieille France, dont les fils auraient épousé une juive, une musulmane, une Asiatique ou une Noire – ou pourquoi pas un garçon sans papiers. C’est que ce choix, apparemment innocent, raconte une histoire et pas n’importe laquelle : celle d’une France qui ne peut engendrer que des femmes, et dont l’avenir dépend de sa capacité à attirer des mâles vigoureux capables de les féconder – lesquels, par définition, ne sauraient être issus de familles catho-gaullistes de Chinon. Autrement dit, le salut de la « race » viendra de la diversité.

Si la critique est passée à côté de cette thèse hasardeuse, c’est parce que, à la différence des blagues sur les juifs ou les Arabes, qui jouent sur des ressorts connus, cette représentation d’une nation épuisée, improductive et incapable de se reproduire sans apport extérieur, est déguisée en évidence et échappe à notre attention consciente tout en s’incrustant dans notre cerveau telle une publicité subliminale. On ne voit pas mais on enregistre. Pendant que l’attention du spectateur est captée par des plaisanteries sur le petit pénis des Chinois, une conception pour le moins discutable de la « France de souche » s’insinue dans les esprits. Il faut croire que les voies de la bien-pensance sont aussi impénétrables que celle du Bon Dieu. [/access]

L’avventura, c’est la vie que je mène avec l’oie

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Comme pour imiter ses collègues experts-ès indignations, la chanteuse Stone (ex Stone et Charden) s’est fâchée très fort à propos du jeu dit du « cou de l’oie » organisée annuellement (depuis deux siècles tout de même) dans la commune d’Arfeuilles, en Auvergne. L’interprète de « Made in Normandy » voit cette tradition d’un très mauvais oeil et rédige une lettre ouverte à destination du maire, assez cocasse.

Le reste se passe de commentaires, jugez plutôt :

« Je viens d’apprendre par mon association de protection animale avec stupéfaction et écœurement le jeu stupide et inutile que vous organisez sur votre commune le 15 août prochain : Le « Cou de l’oie ». Au Moyen Âge les vies humaines et animales étaient si peu considérées. Dois-je vous rappeler que nous vivons au XXIe siècle (époque contemporaine} et qu’il serait temps de cesser tout ce carnage et de misère autour de nous ! Le 15 août prochain des oies, des lapins et des poules seront morts uniquement pour un jeu. L’année prochaine envisagez-vous de pendre des chiens, des chats et pourquoi pas des êtres humains ? Allons  Monsieur Le Maire un  peu de sensibilité et de  respect  pour  la vie, quelle image donnez-vous des français aux touristes présents sur votre commune le 15 août ? Des barbares… Est-ce ce genre de divertissement que nous voulons laisser à nos enfants en héritage ? Même si les animaux sont tués avant d’être pendus, il est totalement incompréhensible  est inacceptable qu’ils soient sacrifiés pour un jeu ! Il est grand temps de changer votre mentalité et votre regard sur ces animaux. C’est pourquoi j’ai déposé à l’Assemblée Nationale récemment 577 courriers destinés à nos députés afin de les sensibiliser sur le sort des animaux et qu’ils soient reconnu doués de sensibilité dans notre Code civil. Alors je vous demande d’annuler ce jeu moyenâgeux et d’organiser à la place des concerts et d’autres jeux ne tournant pas autour de la mort ou de l’exploitation animale. Ayant une maison secondaire sur la commune de Commentry je me ferais un plaisir, dans ce cas, de venir vous rencontrer.

En espérant que vous serez sensible à ma démarche je vous prie de croire, Monsieur Le Maire, en I’ expression de mes salutations distinguées.

STONE  » (sic)

Tarnac, une ténébreuse affaire?

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tarnac tenebreuse affaire

tarnac tenebreuse affaire

Pour Balzac, la vraie puissance des personnages est inversement proportionnelle à leur présence dans le texte. C’est pour cela qu’il fut l’un des très grands peintres de la police secrète : « Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que l’Inquisition. » Il existe en France une police secrète, même si on lui donne un nom plus technocratique. Jusqu’à une date récente, on l’a appelée DCRI, résultat d’une fusion, en 2008, entre la DST et les RG. Elle vient de changer de nom sous l’impulsion de Manuel Valls et elle est devenue la DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure. Comme très souvent, les changements de sigle ont un but simple : faire oublier les fiascos passés. Celui de l’affaire Merah, par exemple, ce qu’a indiqué à mi-mot Manuel Valls : « Ce décrochage relatif de la DCRI a affaibli la sanctuarisation du territoire national face au terrorisme. »  Il a, en plus,  rattaché cette structure directement à Matignon, ce qui fait ouvertement de cette police une police politique.[access capability= »lire_inedits »]

En créant les personnages de Corentin et de Peyrade, Balzac fait de ses policiers politiques les principaux agents d’exécution, parfois même les inspirateurs de tous les « coups pourris »,  non seulement dans Une ténébreuse affaire, mais aussi dans Les Chouans ou Splendeurs et Misères des courtisanes. Leurs techniques sont très modernes : désinformation, intoxication, enlèvement, retournement. Dans Une ténébreuse affaire, Corentin fait arrêter Simeuse et Michu, qu’il sait innocents d’un complot royaliste, en créant des preuves de toutes pièces. La manipulation qui consiste à gonfler  l’importance d’un ennemi intérieur pour renforcer le pouvoir en place a  suivi le même mécanisme au moment de l’« affaire de Tarnac », quand Julien Coupat et ses amis furent arrêtés et détenus pendant des mois au nom de la législation antiterroriste avant que la procédure ne s’effondre en de moins de deux ans.  Le policier ne s’appelait pas Corentin, mais Squarcini.

Il est question que la nouvelle structure, la DGSI, fasse appel à des contractuels, ou même externalise des missions. Si l’on en croit Corentin, ils n’auront pas de mal à recruter : « Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions ; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. » Même la rigueur budgétaire va y trouver son compte.[/access]

*Photo : BISSON/JDD/SIPA. 00606265_000001.

Les Rêveries de Bertrand Delcour

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Bertrand Delcour est mort au début du mois d’avril, à cinquante-deux ans. Il serait inutile et vain de rendre hommage à l’écrivain, puisque Jean-Luc Bitton s’y est déjà employé avec talent. Sur le conseil d’un ami, je me suis donc plongé dans la seule activité qui vaille : la lecture, en commençant par son œuvre anonyme, Les Rêveries du toxicomane solitaire (Allia, 1997), inspirée de son passé d’héroïnomane.

Derrière le détournement rousseauiste, ces soixante pages empruntent à Quincey, Burroughs, Baudelaire et quelques autres visiteurs des paradis artificiels, que Delcour explore sans pathos ni moraline. Récit d’une descente aux enfers consentie, les Rêveries condensent sept années d’intoxication quotidienne, dans une langue aussi classique qu’épurée. L’Enée de cette catabase décrit « une aberration, une monstruosité dans la monstruosité » étalées sur sept ans : « La réalité devient fantasmagorique. Le monde extérieur ne m’atteignait plus. J’étais engoncé dans une armure, j’avais les défenses du porc-épic et la fuyante souplesse du Serpent. »

Lorsque l’extase mystique point, l’hallucination devient expérience intérieure. Il arrive même au drogué à l’héro, au LSD ou à l’ayahuasca de se figurer un Serpent qui le gobe ou une mère nourricière aux allures de Vierge. Ces chimères tiennent lieu d’entourage au junkie, car « un toxicomane ne saurait conserver longtemps un cercle d’amis ou de connaissances.  Le vide se fait autour de lui sans qu’il en pâtisse (…) Seuls les contacts générés par son vice demeurent entretenus : dealers, médecins, pharmaciens (…) Le junkie ne sait plus parler que drogue, moyens de s’en procurer, réactions du corps, vétilles telles une injections douloureuse ou un réapprovisionnement héroïque (…) N’est-ce pas la manière de caricaturer les conversations des gens sains, qui roulent aussi toutes sur des misères : l’argent, le travail, la fesse, les médias ? »

Normal, trop normal, l’héroïnomane ? De défonce en désintox, le drogué cherche des alliés chimiques pour pallier aux opiacés. « Comme dans une fable policière, je fus puni par où j’avais péché. J’avais chanté l’héroïne. Il me restait à danser la codéine. »  Quatre ans de sevrage à la codéine n’y suffisent pas, la rédemption se nomme Subutex.

Au crépuscule de ce festin nu, Delcour soutient que l’héroïne ne laisse aucune séquelle au repenti. D’aucuns s’étonneront cependant de la mort prématurée de ce jeune quinquagénaire, vaincu par le crabe à l’âge où certains s’improvisent écrivains.

Notez que l’auteur des Rêveries a succombé dans son sommeil, entouré de ses milliers de livres,  quelques mois après une brusque rémission. Mort assurément moins glauque qu’une fin dans l’enfer médicalisé d’une unité de chimio. En guise de testament, cet Alceste brouillé avec l’édition nous lègue une quinzaine de livres, cariatides de sa dernière demeure.

Les Rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Allia, 1997.

Tariq Ramadan, le semeur de corruption

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tariq ramadan islam

tariq ramadan islam

Sans doute beaucoup d’événements ont-ils eu lieu entre mars 2012 et mai 2014. Tant d’événements, certes, mais tant de mensonges çà et là, dispersés, disséminés, comme des mauvaises graines dans le but de nous éloigner toutes et tous de l’essentiel. Oui, entre les dates mentionnées, c’est-à-dire entre les assassinats commis par Mohammed Merah et celui commis par Mehdi Nemmouche fin mai, la vérité, à mes yeux, est la même, tristement impressionnante : le fascisme rampe et tout y contribue, y compris les rêves les plus beaux de liberté, de dignité, de progrès.

Comme il ne faut pas trop tourner autour du pot, je voudrais m’en prendre tout de go à ce qui impunément alimente la haine : « Les deux touristes visés à Bruxelles travaillaient pour les services secrets israéliens selon Le Soir et d’autres sources qui se recoupent. Le gouvernement ne commente pas. Par hasard. S’agit-il d’antisémitisme ou de manœuvre de diversion quant aux vrais motifs et aux exécutants ? On condamne les assassinats d’innocents et tous les racismes, sans exception, mais il faut aussi cesser de nous prendre pour des imbéciles. »

Oui, ces quelques phrases sont de Tariq Ramadan, publiées sur le mur de son Facebook officiel, le 27 mai 2014. Cette page, la sienne, compte plus de 700 mille adhérents. Page digne d’une rock star. Ou d’une personnalité politique. Or, M. Ramadan est sûrement les deux. Peut-être plus, à mon avis, dans la mesure où le « statut » qui précède témoigne de l’opprobre en cours, passé et hélas à venir, l’antisémitisme étant fédérateur, rassembleur, bénéfique même. Car, s’il suffit de prononcer les mots Israël, juif, antisémitisme, racisme et complot, pour que tout change : la linéarité de l’événementiel prend la forme, circulaire, de la queue de poisson, et l’on ne s’en sort plus, à juste titre, afin que là où les théories du complot foisonnent amplement.

Tout cela est néanmoins triste, pour ne pas dire autre chose. Le « mais » de la dernière phrase de M. Ramadan en dit long sur tout le reste. M. Ramadan, dont les commentaires sur sa page Facebook sont multilingues, y compris en arabe, doit savoir qu’un grand linguiste musulman du IXe siècle, auquel Noam Chomsky et tant d’autres contemporains doivent énormément, a expliqué dans une sorte de « bon usage de la langue », donc des valeurs humaines portées et véhiculées par la langue, que la concession mais est une sorte de privation allant jusqu’à annuler tout ce qui précède de positif. Jugez-en vous-mêmes : « Oui, je t’aime et tu es ma vie, mais il y a eu cette histoire et j’ai dérapé… »

Nulle excuse qui tienne, me semble-t-il, ni pour la personne fictive à laquelle je viens de donner la parole, ni à Tariq Ramadan, vu que l’assassinat de deux personnes à Bruxelles, si espionnes soient-elles, ne soit, somme toute, qu’un acte sanguinaire, autrement dit un crime, et que le reste relève de la simple haine qui se cache derrière la théorie du complot. À ce propos, je voudrais dire que nous pensons que ceux qui, comme Tariq Ramadan crient au complot, sont assurément celles qui le mieux en vivent, s’en alimentent, s’en servent au quotidien. J’avoue que je n’ai jamais réussi à lire en entier un seul livre de M. Ramadan. J’avoue également que je ne suis jamais parvenu à écouter ou à suivre l’une de ces innombrables conférences. J’avoue aussi que je ne pense pas que M. Ramadan soit représentatif de quelque pensée que cela soit. M. Ramadan est un faiseur, un meneur, un prédicateur, et tout ce qu’il porte a été dit il y a longtemps. Certes, lui, a la subtilité de le relever, d’y mettre de la forme, du goût, de le rendre appétissant même, mais cela ne vaut que pour les affamés en quête d’identité erronée, de religion et de foi dévoyées, de repères désaxés.

Je n’ai nullement envie, ici, c’est-à-dire dans ce texte, de débattre de foi ou de questions religieuses. C’est que je vis au quotidien avec des personnes croyantes et pieuses. Moi qui ne le suis pas par rapport aux dogmes les plus islamiques, et non simplement musulmans, je puis dire que mon quotidien, aussi bien chez moi que dans mon pays, se passe harmonieusement. Mais il suffit que les propos des Ramadan et autres prédicateurs du Nord, de l’Est et d’ailleurs s’en mêlent pour que  la désharmonie ait lieu et le sang finisse par couler. La question religieuse, oui, ne doit pas être abordée et pour cause. Il faut, à mon sens, parler de ce qui rassemble et non le contraire. En parler signifie douter de la valeur qui importe le plus, celle de la laïcité. C’est que l’homme, le mari, le père, l’enseignant et le poète que je suis, entre autres, considère qu’être juif, chrétien et musulman est un droit privé, alors que tout le reste est un droit universel.

Ce droit, cela va de soi, est à démontrer à tout instant, au sens où il est l’instance suprême capable de construire les règles séantes au vivre-ensemble dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas être en guerre. Mais les Merah, les Nemmouche, ainsi que les commanditaires de blanc vêtus, qui se planquent derrière les exécutants, cherchent la guerre, la cultivent, la vivent même à tout instant. Elles existent, car il n’est nulle théorie du complot ou que sais-je encore ici. Cette existence, la leur, pour moi, qui suis d’ici, donc de l’autre bord, a un cours, et non un sens. C’est peut-être le sens auquel croient des fous riches voulant faire parler d’eux, mais c’est sûrement le cours de l’histoire, la petite, contre l’Histoire, Clio, puisqu’il faut que les barbares fassent la guerre aux civilisés. Ce sont les fascismes, les nazismes, les tribalismes et autres clanismes à l’œuvre contre la civilisation, elle, qui conduit les peuples, à l’abri des genres, des races, des religions et des sectarismes, ensemble et à l’unanimité, au nom du salut et de la paix, lesquels existent et doivent être renforcés.

Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : « Vous êtes un islamiste ! » Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme !

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002. 

L’Occident malade de lui-même

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occident del valle russie

occident del valle russie

On se souvient d’Alexandre Del Valle et de sa force de conviction déclinée dans plusieurs ouvrages de géopolitique pointus, enlevés et qui, bien au delà des cénacles habituels de cette discipline, n’auront laissé personne indifférent. Le voici qui revient en librairie avec « Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation », aux Editions du Toucan. Reprenant un certain nombre de ses thèmes préférés, Del Valle croise à sa discipline d’origine toute une série d’autres concepts issus des sciences sociales et psychologiques. Comme Jacques Ellul et Roger Mucchielli, l’auteur rend lisible « la guerre des représentations » qui passe trop souvent inaperçue du grand public.

Il renforce ses grilles de lecture avec le concept de subversion : « technique d’affaiblissement du pouvoir et de démoralisation des citoyens » comme définie par Mucchielli. Les dissonances cognitives qui complètent son analyse sont bien connues des publicitaires ou des communicants, mais Del Valle marque son point en les projetant dans la sphère géopolitique.

Grâce à ces outils, il constate que l’Occident est tout à la fois l’auteur inconscient et le destinataire d’une guerre mentale qu’il se livre à lui-même. C’est ce mécanisme qu’il s’agit de démonter pour comprendre les raisons profondes des pannes qu’il provoque et, pire, de la « haine de soi » qu’il induit. Car l’Homme malade de l’Histoire, c’est aujourd’hui cet Occident rongé par des culpabilités multiples. Les Croisades, le Moyen Âge, l’Inquisition, l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme et… il en passe…L’« enseignement du mépris de soi » mène à la « dépression collective » avec d’autant plus de certitude que le procès n’est qu’à charge et que l’Occidental a bien pris garde d’être seul sur le banc des accusés. L’auteur dénonce également une amnésie qui tend à faire oublier les crimes commis par d’autres civilisations, notamment sur le plan des excès religieux ou pour l’esclavage. Après avoir dénoncé les blocages et les échecs qui en découlent sur un plan civilisationnel, le docteur Del Valle se change et enfile la robe d’avocat. Il repousse les mythes simplistes qui paralysent la culture occidentale. Mais Del Valle veut-il recoloniser l’Afrique ? Relancer les Croisades ? Non, bien au contraire, il conclut son livre par la nécessité pour l’Occident de promouvoir un monde multipolaire, fondé sur les valeurs de l’héritage du judaïsme et du christianisme qu’il définit – on sera d’accord ou pas – comme étant l’humanisme, la charité, la dignité humaine, la solidarité et la laïcité.

Un processus d’autant plus salutaire pour la vieille Europe, confrontée à la problématique d’intégration de populations étrangères. Celles-ci sont, en effet, porteuses d’identités de plus en plus affirmées et revendiquées. Une réalité qui n’est pas passée inaperçue, notamment de certains courants islamistes qui en profitent pour grossir leurs rangs. Si Del Valle affirme que l’Europe n’a pas de vocation à l’universalité et encore moins à l’impérialisme, il semble à l’auteur impossible de pouvoir envisager quelque intégration que ce soit tant que l’Occident n’aura pas renoué avec la fierté de son Histoire, l’offrant ainsi et aussi en héritage aux nouvelles populations arrivées sur son sol. Del Valle plaide donc pour un monde multipolaire dans lequel l’Occident ne doit pas être isolé. Il lui faut réaliser un double travail de « géopolitique de déculpabilisation » et de « patriotisme intégrateur » pour se réconcilier avec lui-même. Cette étape franchie permettra de se libérer de sa politique bloquée dans des schémas très guerre froide avec sa doctrine de « containment » de la Russie. Une puissante alliance avec le monde slave sera dès lors possible pour relever les défis du XXIème siècle. Vaste programme certes, mais le débat en est désormais ouvert.

Le complexe occidental. Petit manuel de déculpabilisation, Alexandre Del Valle, Editions du Toucan, 2014.

Postérité : Muray romancier

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philippe muray posterite

posterite philippe muray

Stendhal a donné, dans Le Rouge et le Noir, une définition, devenue classique, du roman réaliste : « Un miroir que l’on promène sur une grande route. » Aujourd’hui, de manière bien plus sérieuse, on a pris l’habitude de considérer que le roman est un moyen très désuet de passer le temps lorsque la télévision est en panne. Philippe Muray, lui, en donnait une tout autre définition, en forme de roman, précisément, un vaste roman paru en 1988 et ayant pour titre Postérité, alors même qu’il n’en aura – ironie du sort – à peu près aucune. Les murayens eux-mêmes – souvent lecteurs d’On ferme mais ne parlant que très rarement de son aîné romanesque – ne s’aventurent pas en de telles terres, situées au-delà des futaies d’Après l’Histoire et de L’Empire du Bien.

Ce roman encore méconnu est une œuvre paradoxale, à la fois aérienne et touffue. Il est l’espace littéraire d’analyse de la littérature elle-même. Celle-ci y est définie comme la « miraculée du vouloir-enfant » : tout commence, en effet, et tout finit dans le vortex sempiternel de l’exigence de procréation qui, tôt ou tard, nous aspire en ses spirales brutales pour nous rappeler sans ménagement que veillent les sévères magistrats de l’Espèce.[access capability= »lire_inedits »] À première vue, puisqu’il en provient nécessairement, un individu doit avoir pour destinée de retourner un jour ou l’autre à l’obscurité indistincte de son Espèce, ou de la Vie en sa gluante globalité, dont nul n’est censé ignorer l’inexorable puissance. Or, nous montre Muray, il est des individus auxquels semble chevillée la déraisonnable volonté de ne point céder au vertige des générations et des corruptions, de s’acharner, pied à pied, afin que d’y soustraire tout ce qu’il sera possible d’y soustraire, autrement dit d’opposer au flux naturel de la postérité de chair la dissonance singulière d’une postérité d’esprit.

Ces individus, ce sont les écrivains, que Muray qualifie même d’« irremplaçables individus » ; à tout le moins est-ce là ceux qui ont une chance de parvenir à leurs fins, c’est-à-dire de réussir à être in-dividus, à n’être pas divisibles en portées de marmots dévalant la cascade des générations à venir. Pour Philippe Muray, ainsi qu’il s’emploie à le mettre en scène dans cette admirable fresque, la classification est simple ; il y a trois cas de figure : l’écrivain, qui fait sa postérité ; le géniteur lambda, qui a une postérité ; et les femmes, enfin, qui elles aussi, font leur postérité. « D’où, conclut génialement l’auteur, l’intérêt du conflit. » Car il n’est question que de cela tout au long des plus de 400 pages de cet exubérant roman : l’éternel conflit de celles et ceux qui font leur postérité, et qui par conséquent se construisent tout entiers dans un certain rapport à leur au-delà, à leur après, comme le dit si bien le terme de post-érité ; celles et ceux-là mêmes dont il est aisé de voir que rien ne les destine à la réconciliation.

Ce ne sont ni plus ni moins que les rebondissements de cette guerre universelle, parfois ouverte, parfois froide, dont le roman de notre temps doit s’employer à faire la description et l’analyse. Muray, par ce geste littéraire, s’inscrit dans une tradition qui conçoit le roman comme une réflexion sur les conditions de possibilité du roman et, dans le même mouvement, met en œuvre, dans tous les sens de cette expression, ces possibilités. La réussite est telle qu’il est à présent urgent de donner à Postérité la place que ce livre mérite dans l’œuvre de son auteur, et dans l’esprit des lecteurs. [/access]

Postérité, Philippe Muray, Les Belles Lettres.

*Photo : Hannah.

France-Allemagne : Rio 2014 n’est pas Séville 82

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france allemagne rio 14

france allemagne rio 14

Il serait peut-être opportun d’arrêter de polluer le quart de finale France-Allemagne avec le souvenir de Séville 1982. D’abord, parce qu’il n’y a rien de plus exaspérant que de voir le mainstream ignorant se transformer en souteneur de l’équipe de France tous les quatre ans. Mais qu’ils se taisent ! Tous leurs commentaires dégoulinent d’ignorance et d’opportunisme. Depuis trois jours, ils revisitent la soirée du 8 juillet 1982. Et nous refont le coup de la ligne bleue des Vosges. J’ai assisté en direct à la tragédie de Séville. Au-delà de l’horrible concentré d’injustice que fut cette victoire de la force brutale sur l’intelligence, il faut rappeler que pendant les vingt années précédentes, la France était ridicule en football. Et pourtant ce soir-là, elle fut aérienne… Je n’ai jamais pu revoir le match en vidéo, jamais. C’est dire, s’il reste un formidable souvenir. Mais aujourd’hui, ça suffit. Des revanches on en a pris. D’abord, le premier match amical avec les Allemands qui avaient suivi la coupe du monde espagnole fut une étonnante partie de baston. Les Français (qui gagnèrent 2-0) avaient marché sur leurs adversaires sans qu’intelligemment les Allemands ne répondent, et que l’arbitre n’intervienne. Il fallait purger Séville.

Ensuite, tout le monde semble avoir oublié la coupe du monde suivante. L’équipe de France, après un parcours brillant, et notamment un quart de finale de légende contre le Brésil retrouvait l’Allemagne en demi-finale (tiens, tiens). Là aussi, on nous annonçait la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. La France, éreintée par son match précédent, fut logiquement battue, alors que tout le monde pensait qu’elle irait retrouver l’Argentine de Maradona en finale. Alors, pourquoi ressortir aujourd’hui de leurs placards de retraités Schumacher, Battiston et Trésor ? Pour motiver les joueurs ? Ils n’ont sûrement pas besoin de ça, soyons sérieux. Même si c’est populaire, même si c’est identitaire, ce n’est que du football.

Et puis, si l’on veut continuer à filer la métaphore guerrière, autant le faire avec de la mémoire. Au début de 1914, la France n’était pas particulièrement obsédée par la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. C’est au cours du mois de juillet, lorsque l’implacable mécanique se mettait en place que l’on réactiva cet objectif patriotard. Avec les conséquences stratégiques que l’on connaît. Le haut commandement français, obsédé par la ligne bleue des Vosges, engouffra immédiatement ses armées sur ce terrain où les Allemands les attendaient. Ce fut cuisant. Pendant ce temps, alors qu’il disposait de tous les éléments, Joffre négligea la mise en œuvre du plan Schlieffen. Et seul l’incroyable miracle de la Marne permit d’échapper au désastre. Pour ouvrir les portes de l’enfer d’une guerre interminable dont nous ne nous sommes probablement jamais remis.

Alors, on se calme. Séville, c’est de l’Histoire. On oublie. Sinon, tu vas voir qu’à ce petit jeu-là, sur la feuille de match, vont apparaître les noms de Schlieffen, Molkte, sans oublier Guderian.

Prenons un grand plaisir à regarder un match de football. Et à la fin, de toute façon, on boira un coup. Pour fêter, ou pour oublier…

*Photo : Thanassis Stavrakis/AP/SIPA. AP21592436_000005. 

Coupe du monde : l’Allemagne paiera!

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france allemagne seville 1982

france allemagne seville 1982

Pierre-Louis Basse, journaliste et écrivain, longtemps grande voix d’Europe 1, est aussi un de nos spécialistes reconnus de la planète  football. Il a écrit un livre, il y a quelques années déjà, consacré au mythique France-Allemagne de 1982Séville : France-Allemagne 82 (Table Ronde)

Jérôme Leroy : Comment expliquez-vous, à quelques heures du France-Allemagne 2014, cette référence omniprésente au match de Séville ?

Pierre-Louis Basse : Il entre dans la mémoire, tout d’abord, d’un point de vue sportif.  Une vie entière n’est pas forcément suffisante pour réunir ce qu’un match, un seul, nous a offert !  L’espoir, la victoire, l’injustice, la blessure et puis la défaite. Tout est là, sur cette pelouse de Séville… Et puis ces deux Allemagnes qui se regardent en chien de faïence… J’étais étudiant et je méprisais cette RFA. J’avais bien plus de tendresse pour les filles de l’Est et beaucoup moins pour le Mark fort, l’absence de dénazification même si je soutenais les comptes réclamés par les fils et filles, par cette génération d’intellectuels en révolte… Entre la France et l’Allemagne, tout n’était pas encore réglé à cette époque, encore moins qu’aujourd’hui ! Le match de Séville, avec son résultat obtenu dans de telles conditions, risquait de faire remonter à la surface tout un vieux fond, tout un décor : Mitterrand qui regardait le match en Hongrie avec Helmut Schmidt. Ensemble, ils vont pondre un communiqué pour apaiser les esprits… En fait, ce match est un marqueur du point de vue des relations du sport avec la culture, le cinéma, la politique. C’est devenu une sorte de rendez- vous vintage convoqué aussi par les artistes et les chanteurs…  Séville, c’est, selon la belle expression de la romancière Christa Wolf, «  du passé qui ne passe pas »…

Il y a pourtant eu une autre défaite de la France face à l’Allemagne, quatre ans plus tard…

On ne parle pas de 86, car le France- Brésil, sa beauté, ont écrasé tout le reste. Surtout, le match contre l’Allemagne est atone. Platini est cuit, et avec lui, l’Equipe de France… Encore une fois, 82, c’est un diamant noir. Une défaite, certes, au bout de la nuit, mais aussi un jeu et une générosité extraordinaires développés par le carré magique : Tigana, Giresse, Platini, Genghini… Donc le France- Allemagne de 86 sombre dans les oubliettes de l’histoire….

Quelles différences voyez-vous entre le onze tricolore de 82 et celui de 2014 ?

Impossible de comparer. La mondialisation du foot est telle aujourd’hui que les systèmes de jeu finissent par s’annuler. Même les Allemands sont en train d’imiter la possession de balle des Espagnols.  Tous les joueurs se connaissent et évoluent ensemble dans les mêmes clubs tout en portant un maillot national différent. Ce qu’il y a d’intéressant, en revanche, et contrairement à ce que disait Dany Cohn-Bendit, il y a vingt ans, c’est que nous assistons à un retour du national, de l’identité, contre le saupoudrage et la mondialisation des clubs. C’est fou, cette ferveur !  La Coupe du monde renvoie les supporters vers des comportements identitaires qu’on avait oubliés.

Alors vous auriez préféré assister à un quart de finale France-Algérie ?

Putain, un France- Algérie, en quart, sur écran géant, à La-Trinité-sur-mer, voilà qui aurait eu de la gueule…. Les champions du monde du repli ont été grotesques après la victoire de l’Algérie contre la Corée du sud et surtout la qualification. Pathétiques. Quelques voitures ont brûlé, quelques incidents…. Mais l’ensemble était avant tout joyeux, familial, quoi qu’on en dise.

Votre pronostic pour ce soir ?

Victoire de la France 2 buts à 1.

*Photo : AP/SIPA. AP21591780_000001.

L’UMP et ses mâles alpha

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ump babouins cope fillon

ump babouins cope fillon

Pendant plus de vingt ans, un groupe de babouins jaunes (papio hamadryas cynocephalus ) a été observé au Kenya dans le parc du Kikorok par une équipe de scientifiques. Ils ont pu noter que les mâles dominants, dits « mâles alpha », y faisaient régner la terreur. Sous l’effet d’une sécrétion surabondante de testostérone, les mâles alphas s’accaparaient  l’essentiel de la nourriture, soumettaient la totalité des femelles à leur désir sexuel et créaient un stress très important dans toute la population de babouins.

Or, un jour, attirés par de la nourriture abandonnée en périphérie d’un village, les mâles alpha se sont une fois encore approprié toutes les denrées disponibles. Il se trouve que la nourriture était avariée et tous les mâles alpha sont morts.

Qu’en est-il résulté ? D’autres mâles alpha sont-ils apparus ? D’autres petits dictateurs bourrés de testostérone se sont-ils substitués aux premiers pour asservir tout le groupe de babouins. Non pas du tout. De nouveaux rapports sociaux sont apparus au sein de la communauté de babouins.  La nourriture a été mieux répartie, les échanges sexuels se sont diversifiés, renouvelant le patrimoine génétique du groupe, le stress a disparu. Si d’aventure un mâle alpha issu d’un groupe extérieur manifestait son intention d’entrer dans le groupe pour le soumettre à son tour, il était impitoyablement chassé ou tué par les babouins unis.

Depuis une dizaine d’années, nous assistons au sein de la droite française en général et de l’UMP en particulier à un spectacle comparable. Quelques mâles alpha, bourrés de testostérone, sont engagés dans une lutte à mort et imposent un stress insupportable aux militants, aux électeurs, aux Français. Ces mâles alpha se nomment Villepin, Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé, Bertrand… Ont-ils un projet pour la France ? Ont-ils des idées nouvelles à proposer ? Non, surtout beaucoup de testostérone à revendre.

Saint-Simon, dans sa fameuse parabole, disait : « Admettons que la France ait le malheur de perdre le même jour Monsieur le frère du roi, Monseigneur le duc d’Angoulème […] les grand officiers, tous les ministres, les dix mille propriétaires les plus riches […] Cet incident affligerait certainement les Français, mais cette perte ne leur causerait de chagrin que sous un rapport sentimental, car il n’en résulterait aucun mal politique pour l’Etat. »

Imaginons à notre tour que le dernier étage de l’UMP s’effondre lors d’une réunion du bureau politique et que disparaissent tous ensemble les mâles alpha qui y imposent leur stress. Malgré le chagrin que cela causerait à certains, il ne fait nul doute que l’UMP s’en porterait beaucoup mieux et la France avec. De nouvelles idées naîtraient, de nouvelles interactions apparaîtraient, une nouvelle génération politique se ferait jour. Et surtout nous ne serions pas victimes au cours des 3 ans qui nous séparent des prochaines élections présidentielles du harcèlement (im)moral et quotidien des mâles alpha, des rodomontades hormonales de Sarkozy, Fillon, Copé et consorts.

Un peu plus d’intelligence et un peu moins d’hormones. Ça ne ferait de mal à personne et surtout pas à la France.

 

*Photo : Mark Morgan.

Bienvenue chez les Schnocks!

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film racisme clavier

film racisme clavier

Raciste ou pas raciste ? Dès sa sortie, le 16 avril, le film de Philippe de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, a été traité avec tous les honneurs qui conviennent à un phénomène de société. Il faut dire que le succès populaire de cette comédie confère une pertinence certaine à cette question : avec un peu moins de 8 millions d’entrées en cinq semaines, elle fait presque aussi bien que Bienvenue chez les Ch’tis ou Intouchables. Mais avant de répondre à la question shakespearienne qui a tant tourmenté la critique, il faut tenter de comprendre l’histoire que raconte vraiment cette comédie.

En première analyse, rien de compliqué : les Verneuil, un couple de quinquas franchouillard composé d’un notaire (Christian Clavier) et d’une femme au foyer (Chantal Lauby), habitent à proximité de Chinon, dans une magnifique demeure plantée au milieu d’un vaste parc. Ils ont élevé leurs quatre filles dans la pure tradition catho- gaulliste. Or, celles-ci ont jeté leur dévolu sur des hommes qui, à eux quatre, composent un chatoyant arc-en-ciel ethno-religieux : il y a déjà un juif (Ary Abittan), un Arabe musulman (Medi Sadoum), et un Asiatique (Frédéric Chau), et voilà que, cerise sur le gâteau, la dernière débarque avec un Noir (Noom Diawara). Le scénario enchaîne, souvent avec bonheur, blagues racistes et insinuations plus ou moins xénophobes, équitablement réparties entre tous les personnages. Le film évite d’abord le piège grossier qui consisterait à opposer des beaufs fermés à toute altérité à d’aimables représentants de la diversité pétris d’amour de leur prochain.[access capability= »lire_inedits »]

On comprend très vite que, dans cette famille Benetton d’un nouveau genre, tout le monde est à la fois raciste et victime du racisme. Et même quand la situation menace de se tendre, un peu d’amour et d’amitié, une côte de bœuf et quelques bouteilles suffisent à tout arranger. Histoire de rappeler que nous sommes tous frères – ou que, comme nous l’a appris Jean Yanne, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Et bien sûr, tout est bien qui finit par un mariage.
Reste à savoir si, derrière la drôlerie bien réelle des blagues volontairement limite, le film dénonce le racisme en le caricaturant, comme on le pense à 20 Minutes, ou si, au contraire, il le banalise, ainsi que le suggère Franck Nouchi dans Le Monde. En réalité, ce faux débat détourne l’attention du véritable message, camouflé par les effets comiques, mais beaucoup plus pernicieux.

Pourquoi, en effet, les auteurs ont-ils décidé que la famille française serait uniquement composée de filles ? On aurait pu imaginer une famille tout aussi vieille France, dont les fils auraient épousé une juive, une musulmane, une Asiatique ou une Noire – ou pourquoi pas un garçon sans papiers. C’est que ce choix, apparemment innocent, raconte une histoire et pas n’importe laquelle : celle d’une France qui ne peut engendrer que des femmes, et dont l’avenir dépend de sa capacité à attirer des mâles vigoureux capables de les féconder – lesquels, par définition, ne sauraient être issus de familles catho-gaullistes de Chinon. Autrement dit, le salut de la « race » viendra de la diversité.

Si la critique est passée à côté de cette thèse hasardeuse, c’est parce que, à la différence des blagues sur les juifs ou les Arabes, qui jouent sur des ressorts connus, cette représentation d’une nation épuisée, improductive et incapable de se reproduire sans apport extérieur, est déguisée en évidence et échappe à notre attention consciente tout en s’incrustant dans notre cerveau telle une publicité subliminale. On ne voit pas mais on enregistre. Pendant que l’attention du spectateur est captée par des plaisanteries sur le petit pénis des Chinois, une conception pour le moins discutable de la « France de souche » s’insinue dans les esprits. Il faut croire que les voies de la bien-pensance sont aussi impénétrables que celle du Bon Dieu. [/access]

L’avventura, c’est la vie que je mène avec l’oie

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Comme pour imiter ses collègues experts-ès indignations, la chanteuse Stone (ex Stone et Charden) s’est fâchée très fort à propos du jeu dit du « cou de l’oie » organisée annuellement (depuis deux siècles tout de même) dans la commune d’Arfeuilles, en Auvergne. L’interprète de « Made in Normandy » voit cette tradition d’un très mauvais oeil et rédige une lettre ouverte à destination du maire, assez cocasse.

Le reste se passe de commentaires, jugez plutôt :

« Je viens d’apprendre par mon association de protection animale avec stupéfaction et écœurement le jeu stupide et inutile que vous organisez sur votre commune le 15 août prochain : Le « Cou de l’oie ». Au Moyen Âge les vies humaines et animales étaient si peu considérées. Dois-je vous rappeler que nous vivons au XXIe siècle (époque contemporaine} et qu’il serait temps de cesser tout ce carnage et de misère autour de nous ! Le 15 août prochain des oies, des lapins et des poules seront morts uniquement pour un jeu. L’année prochaine envisagez-vous de pendre des chiens, des chats et pourquoi pas des êtres humains ? Allons  Monsieur Le Maire un  peu de sensibilité et de  respect  pour  la vie, quelle image donnez-vous des français aux touristes présents sur votre commune le 15 août ? Des barbares… Est-ce ce genre de divertissement que nous voulons laisser à nos enfants en héritage ? Même si les animaux sont tués avant d’être pendus, il est totalement incompréhensible  est inacceptable qu’ils soient sacrifiés pour un jeu ! Il est grand temps de changer votre mentalité et votre regard sur ces animaux. C’est pourquoi j’ai déposé à l’Assemblée Nationale récemment 577 courriers destinés à nos députés afin de les sensibiliser sur le sort des animaux et qu’ils soient reconnu doués de sensibilité dans notre Code civil. Alors je vous demande d’annuler ce jeu moyenâgeux et d’organiser à la place des concerts et d’autres jeux ne tournant pas autour de la mort ou de l’exploitation animale. Ayant une maison secondaire sur la commune de Commentry je me ferais un plaisir, dans ce cas, de venir vous rencontrer.

En espérant que vous serez sensible à ma démarche je vous prie de croire, Monsieur Le Maire, en I’ expression de mes salutations distinguées.

STONE  » (sic)