Accueil Site Page 2359

Petites bouchées froides

21

nietzshe cioran ramadan

« Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne, est-il dit dans le saint Coran. Quant à moi, j’ai cette année décidé d’observer le ramadan pour arrêter de fumer. Vu ce qui se passe chez nous, je me demande si je vais y arriver… », avais-je écrit le vendredi 19 juillet 2013.

J’ai tenu l’année dernière un journal dans le but d’arrêter de fumer. Depuis, je n’ai plus touché à une cigarette. À quoi bon, me dis-je, chaque fois que l’envie ou la tentation se font sentir. En revanche, beaucoup de choses ont évolué — en mal cela va de soi : mes inquiétudes exprimées quant à l’installation d’une nouvelle oligarchie théocratique se sont avérées fondées. Nous sommes plus que jamais dans le « cause toujours » des pseudo-démocraties, quand le « ferme ta gueule » des vraies dictatures ne se fait pas entendre à coup de balles réelles et d’assassinats. Cela dit, je me bats, encore et toujours, donc je suis, donc nous sommes — sûrement.

Cette année, c’est pour atteindre un autre objectif que je tiens un nouveau journal du ramadan. Toujours poussé par l’irréductible M.-D. S., initiales énigmatiques d’un ami aussi réel que tenace, si bien que, là, à l’heure où j’écris ces mots, nous sommes fâchés, mais les jours à venir vous en appondront plus. Il en va de même pour le titre de ce nouveau journal et pour l’épigraphe, puisée dans l’œuvre de Nietzsche. Drôle de référence, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui va observer le ramadan. Mais tout s’explique par ceci : « On me demandera pourquoi en fait j’ai raconté toutes ces choses insignifiantes et que de coutume on juge indifférentes ; par là on pourrait dire que je me fais tort, a fortiori si je suis destiné à défendre de grandes tâches. Réponses : ces choses insignifiantes — alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme — sont incroyablement plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important. C’est là précisément qu’on doit commencer à changer de méthode. » (Ecce Homo)

D’ailleurs, le journal du ramadan 2013, publié en février dernier, porte un titre nietzschéen, Casuistique de l’égoïsme

Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, moi, je trouve cela inconvenant. » — Un mot de philosophe !

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir

 

Vendredi 27 juin 2014-29 cha’abâne 1435

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai clos mon dernier journal du ramadan. L’objectif consistait certes à arrêter de fumer et je peux dire en toute modestie que j’ai assuré. Comme je n’ai pas l’angoisse de la page blanche et comme je ne suis pas un diariste accompli, j’ai depuis le ramadan dernier travaillé à plusieurs textes et projets. Je ne ferai pas tout de suite un état des lieux, les jours d’écriture à venir s’en chargeront sûrement, mais si cette année j’ai encore décidé de tenir un journal, c’est pour une autre cause, dans un autre but : je dois me convaincre de terminer ma thèse abandonnée depuis mon retour en Tunisie en 2008. Et je dois d’autant plus le faire que M.-D. S., qui vient de réussir au concours d’agrégation, m’y exhorte avec force, comme il l’avait fait l’année dernière pour le sevrage tabagique.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, dis-je, mais certaines vieilles mauvaises habitudes subsistent crânement. Comme c’était « la nuit du doute », nous avons eu de nouveau droit au rituel coutumier de l’observation du croissant de lune annonçant le saint mois. Le mufti, quant à lui, a fait son apparition pour nous annoncer que demain samedi 28 juin 2014 sera le 30 cha’abâne 1435, et non le 1er ramadan… On en est encore là, à ce point de voir, entrevoir, apercevoir à l’œil nu, tandis que certains, grâce à la technologie la plus avancée, ont le nez dans les étoiles et, occasionnellement, chez nous, dans nos tripes, s’ils le souhaitent…

Ayant écrit ce qui précède, je me suis souvenu d’un vers du grand poète Al-Mutanabbî, dont le second hémistiche est souvent cité seul à tort ou par ignorance, car on ne peut apprécier la chute sans la première partie, actuelle, on ne peut plus actuelle :

أغايةُ الدينِ أن تحفـوا شواربكم      يا أمةً ضحكت من جهلها الأممُ

Se préoccuper des moustaches est-ce donc le but de la religion

Ô nation qui, par son ignorance, est devenue la risée des autres nations ![1. Sauf indication contraire, toutes les traductions de l’arabe vers le français sont de l’auteur. (N.D.A)]

Comment ne pas avoir, ne pas être saisi par un haut-le-corps lorsqu’on sait que la terre d’Al-Mutanabbî est aujourd’hui souillée, profanée même par les adeptes des barbes longues, des égorgements, du mariage (ou viol ?) imposé à des filles âgées de neuf ans, somme toute profanée par l’islam des assassins ?

C’est que nous sommes loin du compte et, si beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, les choses, certaines d’entre elles du moins, ont empiré. Je pense que, si je ne puis y remédier, je dois les révéler.

Samedi 28 juin 2014-30 cha’abâne 1435 

Le Nietzsche d’Ainsi parlait Zarathoustra est impossible. Il est aussi lumineux qu’obscur, voire obscurantiste. Dangereux comme un prophète, ou un poète convaincu de son génie. Philosophe, non ! Finie, tarie la philosophie ! Place aux errements ! Comme suit : « Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit même sentira mauvais. Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée. Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. » C’est certes beau et profond. Il y a du vrai dans cela, mais c’est excessif et outrecuidant, car s’en prendre ainsi à son lecteur est contre-productif, à moins que l’on cherche à faire peur — tel un terroriste — et à débarrasser le plancher en vue d’une solitude rêvée ou méritée. À mon sens, personne n’y aspire, encore moins Nietzsche qui, comme tout génie digne de ce nom, était avide de reconnaissance.

Par ailleurs, que Nietzsche se permette de dire que « l’esprit était Dieu », cela trace sur mon visage un rictus d’angoisse qui n’est rien d’autre que le reflet de ce que je ressens comme une entaille me déchirant le cœur. N’avait-il pas tué ledit Dieu dans Le Gai savoir et au début de Zarathoustra ? Pourquoi revenir dessus ? Oui, Nietzsche n’est pas systématique et peut se permettre des paradoxes ou des contradictions, et Cioran l’a relevé à son propos : « Rien de plus irritant que ces ouvrages où l’on coordonne les idées touffues d’un esprit qui a visé à tout, sauf au système. À quoi sert de donner un semblant de cohérence à celles de Nietzsche, sous prétexte qu’elles tournent autour d’un motif central ? Nietzsche est une somme d’attitudes, et c’est le rabaisser que de rechercher en lui une volonté d’ordre, un souci d’unité. Captif de ses humeurs, il en a enregistré les variations. Sa philosophie, méditation sur ses caprices, les érudits veulent à tort y démêler des constantes qu’elle refuse.»[2. Cioran, « Le commerce des mystiques », in La Tentation d’exister, Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 367.]

En défendant son idole de toujours, l’auteur de La Tentation d’exister (1956) ne fait que prêcher pour sa propre cathédrale et par là même se prémunir contre les mêmes reproches ou griefs, sans parler de certaines critiques dont le bien-fondé est irréprochable. À l’instar de la jeunesse antisémite, hitlérienne et légionnaire du « Job du XXe siècle ».

Je l’avoue : je compte me lâcher ici, question que « la thèse » en soit une, froide, glaciale même, et afin de ne pas se laisser prendre par la tentation monographique. Cela sera dur pour « le sang chaud » que je suis, mais je vais devoir m’y résigner… À suivre.

Je viens d’apprendre que le joueur uruguayen Luis Suarez a été accueilli à Montevideo par le président de la République en personne. Le « mordeur du Mondial », comme j’aime à l’appeler désormais, a été pénalisé par la FIFA pour avoir enfoncé ses crocs dans l’épaule de l’Italien Giorgio Chiellini. Il semble que cela soit une récidive ! Tant d’honneurs pour un crâne vide, même si ce joueur en a dans les chaussettes ! Cela dit, et c’est un fanatique du football qui parle, il ne faut idéaliser personne, pas mêmes celles qui sont le plus en vue, les plus vues. Une certaine distance critique s’impose. Je dois apprendre le détachement et le cultiver à mon tour. Aucun écrivain, philosophe ou artiste n’y aurait eu droit. Susana Soca, sans doute l’une des dames les plus impressionnantes du siècle passé, pour avoir été l’égérie de Michaux, Caillois, Cioran, Nicolas de Staël et j’en passe, doit — non pas se retourner dans sa tombe, elle, l’Uruguayenne morte dans un crash d’avion sur le tarmac de Rio de Janeiro un certain 11 janvier 1959 — se sentir dans un éternel enfer d’ignorance… Je suis à ce titre ravi de lui avoir consacré une étude qui a été saluée et maintes fois rééditée, sachant que peu de personnes le savaient, y compris les deux éditeurs officiels de Cioran (en Pléiade s’il vous plaît !), lesquels en ignoraient tout d’elle lors de nos deux premières rencontres en 2005 et 2006. C’est que le texte « Elle n’était pas d’ici », repris dans Exercices d’admiration (1986), était un hommage à Susana Soca, dont le grand Jorge Luis Borges disait :

Susana Soca

 

Avec un amour indolent elle observait
Les couleurs éparses du soir. Il lui plaisait
De se perdre dans la complexe mélodie
Mais aussi dans la vie singulière des vers.
Ce sont les gris et non le rouge élémentaire
Qui ont tissé les fils d’un destin délicat
Habitué au discerner et exercé
À toutes les hésitations et aux nuances.
N’osant jamais s’aventurer dans le perplexe
Labyrinthe, du dehors elle contemplait
Les formes, l’agitation et le tumulte,
Toute pareille à cette autre dame au miroir.
Des dieux qui séjournent au-delà des prières
L’abandonnèrent à cet autre tigre, le Feu.[3. Jorge Luis Borges, « Susana Soca », L’Auteur, Œuvres complètes, t. II, éd. de Jean Pierre Bernès, trad. de l’espagnol par Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, Claude Esteban, Nestor Ibarra et Françoise Rosset, avec une préface de l’auteur, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1999, p. 35.]

Je combattrai l’ignorance — qui rime avec arrogance — là où elle se trouve. Je ne vais pas me rétracter quant à ma gêne par rapport à Nietzsche, même si j’ai tant à dire concernant ce que j’ai vu et vécu ces derniers jours dans « une grande école », la mienne, la nôtre, qui est en train de passer l’arme à gauche… C’est que cette « école prétendue normale et dite supérieure » a sa raison d’être, sans quoi les écoles coraniques et les talibans se traceront des autoroutes dans le corps déjà saignant du Pays…

*Photo : SPDP.

La leçon de Nadine

5

nadine gordimer afrique sud

On ne peut pas tout lire, et c’est bien dommage. Ainsi dois-je confesser n’avoir jamais ouvert un livre de Nadine Gordimer, la grande dame des lettres sud-africaines, morte dimanche dernier à 90 ans. J’aurais pu, pourtant : j’avais souvent croisé son nom pour des raisons plus politiques que littéraires, notamment au moment des grandes manifs anti-apartheid organisées par le PCF dans les années 80, quand un coopérant  français, Pierre-André Albertini, Haut-Normand comme moi,  avait été emprisonné en Afrique du Sud pour avoir aidé l’ANC. Mais, dois-je le préciser, je n’ai jamais confondu le talent d’un écrivain et ses engagements et je suis d’un laxisme scandaleux aux frontières de ma bibliothèque, véritable espace Schengen littéraire, puisque je laisse s’y réfugier des romanciers collabos, des surréalistes trotskystes, des cryptofascistes italiens, d’anciens terroristes et même des pédophiles russes qui écrivent en américain. C’est vous dire si, en la matière, je ne me fie qu’aux impulsions de mes goûts. Donc, le fait que Nadine Gordimer ait été une combattante inlassable d’un régime raciste ne suffisait pas à priori à en faire un grand écrivain et je me méfie du politiquement correct qui consiste à trouver bons ceux qui adoptent les bonnes causes. Mais je crois pourtant que je vais tout de même la lire, Nadine Gordimer, après avoir découvert les deux pages nécrologiques que lui a consacrées Libé et notamment la reprise d’un portrait  de 2002 sous la plume de Natalie Levisales.

Bien sûr, j’ai souri d’aise en découvrant Nadine Gordimer, à l’époque âgée de 79 ans,d’une élégance parfaite dans le genre broussarde chic, prendre son whisky vespéral en déclarant : « Je suis une gauchiste, et membre de l’ANC » tout en complétant par un délicieux : «Le marxisme est encore utilisable. » Mais encore une fois, ce n’est pas cela qui m’a donné envie de la lire, mais bien plutôt la définition qu’elle donne du métier d’écrivain, et qui me semble une des plus justes qui soit : « Les vrais écrivains sont androgynes. Je suis une femme dans mon corps et mes préférences sexuelles. Mais en tant qu’écrivain, je peux avoir n’importe quel âge et n’importe quel sexe. Pour moi, l ‘écrivain qui a écrit le plus intimement du point de vue d’une femme, c’est Joyce, dans le soliloque de Molly Bloom. ». Elle a évidemment tout compris : les vrais écrivains sont ceux qui refusent toutes les assignations de sexe, de genre (y compris de genre littéraire), toutes les convocations idéologiques, non pas forcément dans leur vie, mais au moment même où ils écrivent. C’est pour ça, en général qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les embastille, qu’on les estrapade. On invoque pour les martyriser ou les silencier des prétextes politiques, souvent, ou moraux, parfois : Brasillach est fusillé parce que c’est un salaud qui balance des enfants juifs  – ce qui est vrai – et Flaubert  est condamné par le procureur Pinard parce qu’il est obscène – ce qui est faux. Mais à la limite, quelle importance ! La vraie raison est ailleurs.

Les grands écrivains ne s’y trompent pas  : ce que toute une société ne leur pardonne pas, c’est cette possibilité d’identités multiples, vécues plus intensément que personne ne les vivra jamais. Ne pas comprendre autrement, par exemple, le « Madame Bovary, c’est moi ! » de Flaubert ou Céline dans la préface à une réédition du Voyage : « Vous me direz : mais c’est pas le Voyage ! Vos crimes là que vous en crevez, c’est rien à faire ! c’est votre malédiction vous-même ! votre Bagatelles ! vos ignominies pataquès ! votre scélératesse imageuse, bouffonneuse ! La justice vous arquinque ? Zigoto ! Ah mille grâces ! mille grâces ! (…) C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et « Eux » ! au tout profond… pas racontable… On est en pétard de Mystique ! Quelle histoire ! » Ça rend fou, ce dernier espace d’une liberté totale, et ça rendra de plus en plus fou à une époque de quadrillage généralisé accru, de vie unidimensionnelle obligatoire, d’évasion dépressive dans le virtuel. L’écrivain, lui, sans rien demander à personne devient comme disait Apollinaire « l’enchanteur qui sait varier ses métamorphoses ». Et pire que tout, il le devient sans avoir besoin de machines compliquées dans un monde où l’on ne révère plus que la technique et dans la solitude alors qu’il faut désormais appartenir à une tribu et surtout rester joignable, au garde-à-vous de toutes les sollicitations familiales, professionnelles, amoureuses. Lire Nadine Gordimer, donc, ne serait-ce que pour la remercier de ce salutaire rappel et surtout parce qu’un écrivain qui a compris ça ne peut-être qu’un grand écrivain.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30064289_000003. 

On ne peut pas gouverner sans dire la vérité

bayrou merkel ue allemagne

Causeur : La société française est bloquée en haut mais on peut la débloquer en bas : c’est ce que vous avez déclaré en substance au lendemain des élections municipales. Pourquoi y a-t-il blocage au sommet alors même que notre histoire et nos institutions confèrent une puissance considérable au pouvoir central ? 

François Bayrou: Cette puissance est impuissante. Pendant deux ans, François Hollande et le Parti socialiste ont été majoritaires à tous les étages, de l’Elysée aux municipalités. Et quelle est leur capacité d’action ? Nulle. Vous connaissez ces rêves ou plutôt ces cauchemars dans lesquels on court de toutes ses forces sans jamais avancer. Le pouvoir, depuis des années, est dans la même situation. Il proclame, il affirme mais il ne peut agir.

Et que signifierait « agir » en l’occurrence ?

Que la décision politique ait des conséquences directes et rapides dans la vie réelle. C’est cela qui n’existe plus. Notre société s’est laissée engluer dans la complexification croissante des administrations, des centres de décision et des normes multiples. Si vous ajoutez l’impatience due à la médiatisation en continu, vous obtenez une situation dans laquelle les commandes reliant l’État central à la société réelle ne répondent plus. Si vous y ajoutez les déclarations purement démagogiques tenues au moment des élections, les citoyens ont non seulement l’impression, mais la certitude que le pouvoir politique est mensonger en ce qu’il n’est ni du vrai, ni du réel.

Vous avez parlé de médiatisation. L’impotence du pouvoir tient-elle à sa soumission au pouvoir médiatique ?[access capability= »lire_inedits »]

Ne soyons pas comme ceux qui, au XVIème siècle, s’inquiétaient parce que la diffusion de l’imprimerie allait priver les clercs de leur privilège d’autorité. La médiatisation, c’est un fait acquis ! L’existence du cadre médiatique est une chose aussi indiscutable que la pression atmosphérique. Mais il n’y a aucune obligation de soumission. Aucune. On peut s’affranchir des bornes et des convenances. Cela m’est arrivé, souvent, et on n’en meurt pas. Non, le nœud du problème est institutionnel. Deux partis concentrent à eux seuls la totalité du pouvoir. Et l’élection présidentielle, c’est tout ou rien. Donc, il faut gagner, quel que soit le prix à payer. L’idée destructrice que la fin justifie les moyens est fille de nos institutions !

Mais peut-être voulons nous qu’on nous embobine. François Hollande n’aurait peut-être pas été élu s’il avait dit: « Écoutez, le chômage ne va pas s’inverser dans les premières années, vous allez en baver. »

Lorsque Jean Peyrelevade m’a rejoint, il a déclaré : « Je ne sais pas si on peut être élu en disant la vérité, mais je sais qu’on ne peut pas gouverner sans l’avoir dite. » C’est exactement ce que je pense. Dans les moments décisifs de l’histoire, il revient aux peuples d’accoucher eux-mêmes de leur destin. C’est l’heure de vérité, qui revient deux ou trois fois par siècle. Nous sommes à l’un de ces rendez-vous.

Oui, et en mai 1958, « prendre son destin en main » a consisté à faire appel à un homme devenu providentiel par la grâce d’un mensonge – « Je vous ai compris ! »

Historiquement, cette phrase n’a été prononcée qu’après le retour de de Gaulle. Il demeure, c’est vrai, qu’a été créée là une blessure profonde pour une partie de la société française. Peut-être, la situation était-elle à ce point inextricable qu’il n’y avait aucun autre moyen de sortir de l’impasse…Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Vous vous voyez en De Gaulle ?

Ne me croyez pas mégalo ! On a moins besoin de génie que de bon sens et d’esprit pratique. De Gaulle, comme Napoléon -le Napoléon de la paix, pas celui de la guerre-, leur mérite historique tient à ce qu’ils ne s’enferment pas dans l’abstraction. J’ai beaucoup d’admiration pour Napoléon. Il est venu à Pau vingt-quatre heures, peut-être même un peu moins, et il a dit : « Là, on va construire une église, ici un théâtre, là-bas on va percer un boulevard. » Et puis il est parti. Et les bâtiments existent toujours ! De même, quand il bâtit le système administratif, ou le code civil, il le fait en pensant le concret. Et c’est cela qui force l’admiration. Nos « élites » d’aujourd’hui sont des esprits certes brillants mais totalement abstraits. Ce qui nous manque, ce sont des architectes qui sachent aussi mettre la main à la pâte.

Mais ces élites sont les héritiers de ce système administratif napoléonien dont la pérennité devrait pallier, au moins partiellement, les défaillances de l’exécutif.

 C’est cela qui s’est perdu. Le premier réflexe de l’administration, aujourd’hui, n’est pas de trouver des solutions pratiques. L’État est devenu autobloquant. Et c’est pourquoi je demande une réflexion sur la formation des cadres de l’État. Je plaide pour un recrutement des hauts fonctionnaires plus tard dans leur vie, avec d’autres expériences que la seule expérience d’un concours réussi à vingt ans. Comme l’armée le fait avec l’école de guerre. Cela évitera de surcroît que l’ENA, école d’administration publique, ne devienne en fait une école de sélection pour les cadres dirigeants du privé !

Le scrutin majoritaire a précisément été choisi pour conjurer l’immobilisme de la IVè en garantissant à l’exécutif, en même temps qu’une majorité, des capacités d’agir. Il semble que cela ne marche pas. Mais cela marcherait-il mieux avec le scrutin proportionnel que vous appelez de vos vœux ?

Il faut changer notre loi électorale pour obtenir une Assemblée légitime ! Aujourd’hui les deux partis gouvernementaux, avec leurs satellites, trustent 95 % de la représentation, alors que leurs deux scores additionnés n’ont pas atteint 35 % au scrutin européen. Si l’on n’introduit pas une part de représentation proportionnelle, comme en Allemagne, en Espagne ou en Italie, au moins une part, pour que tous les courants qui pèsent en France puissent s’exprimer au Parlement, il n’y a plus de légitimité de la représentation. Et c’est le seul moyen de voir naître des majorités trans-partisanes. Il faudra aussi montrer que les sacrifices sont partagés en s’attaquant aux privilèges qui ne sont plus de saison. À quoi sert-il d’avoir 600 députés, 350 sénateurs, un Conseil économique et social, tout cela très coûteux, inaudible et s’épuisant en discussions stériles ?

Même avec la meilleure administration du monde, le pouvoir exécutif ne serait-il pas entravé par les prérogatives de l’Union européenne ?

Je demande que l’on ne confonde pas le projet européen avec sa forme institutionnelle actuelle. Le projet européen est purement et simplement vital. Les institutions peuvent et sans doute doivent être changées. Après tout, nous sommes nombreux à critiquer sévèrement les institutions françaises, pourtant personne ne soutient qu’il faut sortir de la France !

Mais nous parlons bien de l’Europe telle qu’elle existe, pas de l’idée idéale de l’Europe…Quoi qu’il en soit, puisque votre singularité est peut-être d’être à la fois « souverainiste » et européen, comment devraient, selon vous, s’articuler les deux niveaux ?  Quelle place pour les nations dans le « projet européen » ?

Personne ne peut être plus Français que je le suis par vocation, par choix, par histoire, par amour de notre langue et de notre littérature. Mais les nations solitaires ne peuvent plus changer le cours de l’Histoire. L’Europe, c’est une famille de nations au sein d’une même civilisation. Dans le Béarn traditionnel, la coutume du « voisinage », le « vesiatje », un ensemble de droits et de devoirs très codifiés, de solidarités concrètes qu’on se doit entre voisins, est la forme la plus importante de la vie en commun. Ce devrait être aussi le cas de la solidarité entre pays européens. Nous ne sommes plus, Français, Allemands, Italiens, Espagnols, Belges, des étrangers les uns pour les autres. Nous appartenons à la même famille européenne.

Pardon, mais on peut se sentir plus proche d’un Américain que d’un Polonais…

Individuellement oui, bien sûr ! D’une Chinoise ou d’un Brésilien aussi ! Mais comme nation, ce n’est pas la même chose ! Regardez ce qu’ont fait les Polonais dans les années 1980 – de Solidarnosc à Jean-Paul II : ils ont été dans un moment crucial de l’histoire ceux qui défendaient nos valeurs sur notre sol ! Vous n’êtes pas américains, vous êtes européens.

Peut-être, mais admettez, de votre côté, que la politique actuelle de l’Union n’incite guère à aimer l’Europe.

Dans sa forme politique actuelle, l’Europe est totalement insatisfaisante parce qu’elle est illisible. À l’origine de cette insuffisance, il y eut une nécessité historique : au lendemain de la Seconde guerre mondiale, proposer aux Français un projet de communauté avec les Allemands, c’était purement et simplement impossible : les peuples qui venaient de vivre une atroce guerre de trente ans les uns contre les autres, ne l’auraient jamais accepté. Jean Monnet a résolu le problème en travaillant le plus possible à l’abri des opinions.

Autrement dit, il a menti aux peuples pour faire progresser une idée qu’il pensait bonne pour eux. N’avez-vous pas dit que le mensonge détruisait la politique ?

Il ne s’agissait nullement d’un mensonge. Monnet avait l’assentiment des gouvernements nationaux légitime. Des traités de plein exercice étaient signés et ratifiés. Mais l’essentiel du travail ne se faisait pas sous le feu des projecteurs. Les dirigeants nationaux étaient contents de la méthode, car elle leur garantissait que nul ne leur disputerait la vedette politique. La méthode n’est plus valide dès l’instant qu’on doit trancher de débats essentiels dont dépend le destin des peuples. Résultat, l’absence totale de débats transparents prive les décisions européennes de légitimité ! Or ce n’est pas une fatalité. Si, en 2003, juste avant le déclenchement de la guerre en Irak, le débat entre Jacques Chirac, légitimement opposé au conflit, et Blair, Barroso, et Berlusconi, favorables à l’intervention, avait été public et télévisé, vous auriez vu des manifestations à Rome et à Madrid pour soutenir la position de Chirac. L’opinion publique européenne aurait été créée. On gagnerait beaucoup à avoir une Europe enfin politique débattant en public. Dans le cadre actuel, diplomatique et donc opaque, je ne suis même pas capable de savoir quelles sont les positions défendues par François Hollande et Angela Merkel au sein des institutions européennes ![/access]

à suivre…

*Photo: Hannah

La confession d’un enfant de la télé

13

On devrait toujours lire TV-Magazine. Dans sa dernière livraison, le supplément du Figaro abonné aux tables basses donne la parole à Alexandre Devoise, ancien comparse de Philippe Vecchi sur Canal +, devenu doublure cathodique d’Arthur après des années de purgatoire de TNT, et bientôt intronisé co-présentateur de Téléshopping sur TF1. D’animateur branché à homme-sandwich pour ménagère, a priori, ça sent un peu le sapin pour qui veut parader dans les boîtes parisiennes. Pas une seconde, répond Devoise : « En exagérant un peu, faire vendre des livres dans La Grande Famille (Canal+) ou des aspirateurs dans Téléshopping, ce n’est pas si éloigné! C’est la même proximité avec le quotidien du téléspectateur. » Langue de bois ? Détrompez-vous : s’il est une erreur de Debord, c’est bien d’avoir défini notre époque comme l’ère du soupçon généralisé.

En fait, la vérité suinte par tous les pores de notre système navrant de transparence, au point qu’on en entend les acouphènes de la bouche-même de ses animateurs. TF1 et Canal même combat : sans se concerter, les ailes droite et gauche du capital vendent du temps de cerveau disponible (©Le Lay), l’une au bobo pseudo-intello fan de Christine Angot (admirez l’assonance digne des plus beaux passages de Pourquoi le brésil ?), l’autre à la mère de famille et au patron de PME qui votent UMP ou FN pour abattre l’introuvable « dictature socialiste ». Au marché de l’insignifiance, un roman lambda écrit dans la novlangue contemporaine vaut bien un kit minceur par électrodes. Je regrette d’ailleurs qu’il existe si peu de marxistes pour noter qu’au niveau de la valeur d’usage, la première camelote n’égale pas la seconde…

On saura donc gré à Alexandre Devoise d’être si facilement passé aux aveux. Et si sa sincérité vous défrise, dites-vous bien que la télévision fait beaucoup pour la culture. La preuve ? Comme disait Groucho Marx, « dès qu’on l’allume, je pars dans la pièce à côté lire un livre » !

Pétition du CESE : Barjot, le retour

28

barjot cese mariage delevoye

C’est une des meilleures comédies de ce début d’été. On l’intitulera Rencontres, puisqu’elle n’a pas de titre. Ce mardi matin 1er juillet 2014, se tient une conférence de presse improvisée devant le siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE), place d’Iéna, à la suite du verdict du Tribunal administratif. Le CESE vient d’être condamné pour avoir refusé de donner suite à la pétition de la Manif pour tous, qui avait réuni près de 700 000 signatures, en février 2013, pour demander un examen approfondi des conséquences du projet de loi Taubira.

Le film commence par un duo entre Philippe Brillault et Ludovine de la Rochère. Le maire du Chesnay, qui est à l’origine de la pétition et de la plainte contre le CESE et a obtenu gain de cause, tend galamment le micro à la présidente de la Manif pour tous pour commenter la situation. Elle se félicite de cette victoire « fondamentale pour l’avenir de la démocratie ». Soudain, coup de théâtre : arrive Frigide Barjot, qui avait présidé à la remise des pétitions au CESE, en février 2013[1. On peut voir le « prequel » de « Rencontres » sur le site Youtube du maire Philippe Brillault.]

C’est un très bon film d’action où l’on suit l’arrivée des camions apportant de toute la France les cartons remplis de pétitions au Cese, surveillés par la police et accueillis par Frigide Barjot. Entre ce « prequel » et le début de « Rencontres », une ellipse de plus d’un an, résumée par l’apparition de Ludovine de La Rochère à la place de Frigide Barjot.], comme dirigeante de La Manif pour tous, dont elle ne fait plus partie aujourd’hui (elle est désormais à la tête de L’Avenir pour tous). Elle entre dans le champ à l’invitation de Philippe Brillault, et embrasse les deux personnages déjà en scène avec d’énergiques « Bravo ! ». À présent, la caméra cadre le trio. À la gauche de Philippe Brillault, Ludovine, un instant désarçonnée, reprend son discours comme si de rien n’était : « Les citoyens pourront désormais faire appel au CESE, nous pouvons nous réjouir… ». À sa droite, Frigide, d’abord un peu hors circuit, adresse à la caméra des sourires un rien nerveux, avant d’être associée à la réunion par Brillault, élégamment diplomate. L’attitude de Frigide mi-narquoise mi-embarrassée peut s’interpréter comme une volonté d’être associée à cette victoire, en rappelant clairement son rôle en 2013, et en même temps comme une demande de réconciliation[3. Sur la division du mouvement, on consultera les historiens compétents.], moins affirmative, plus timide, puisqu’elle ne peut faire là que la moitié du chemin et dépend de la bonne volonté de l’autre partie. L’attitude de Ludovine, mi-embarrassée, mi-fâchée, est plus univoque. Visiblement, elle n’attendait pas Frigide et n’a aucune envie de lui céder une part de gâteau. Passée la première surprise, elle s’est refermée pour s’en tenir coûte que coûte au discours prévu. Nouveau coup de théâtre : entre dans le champ Valérie Pécresse, qui se rend au CESE pour de tout autres raisons. Elle est aussitôt harponnée par Frigide Barjot, qui saisit l’occasion pour lui demander d’intercéder auprès du président du CESE. Philippe Brillault s’est rapproché avec le micro. La caméra cadre ce nouveau trio. Ludovine de la Rochère se trouve hors champ, mais Frigide Barjot l’inclut dans la scène en se tournant vers elle à deux reprises pour lui faire signe de rentrer dans le cadre. Exit Valérie Pécresse. Le trio précédent se reforme à l’image. Par les mots, Ludovine tente de le casser pour revenir au duo initial : « Tous les deux, Philippe et moi, nous allons demander… », dit-elle dans le micro tendu par Philippe Brillault. Frigide va et vient, sort du champ, y rentre, un peu nerveusement, déclare soudain : « Nous aussi, pour l’Avenir pour tous, nous allons demander, et tu seras notre mandataire, Philippe… Plus on est nombreux, plus on aura la possibilité de donner un poids supplémentaire… » Entre les deux femmes, Brillault intervient : « Cette décision (du tribunal),permet de nous réunir tous sur le même objectif». Tandis qu’il parle, Ludovine fait entrer dans le champ son adjoint Albéric Dumont. Symétrie amusante avec le passage de Valérie Pécresse. L’intérêt se déplace sur ce nouveau trio, réduisant Frigide à une figuration souriante, à l’écart. Renfort de choc, Albéric Dumont fait progresser l’intrigue en annonçant une nouvelle grande manifestation en octobre. Frigide, qui a enlevé son blouson comme pour ne pas se laisser voler la vedette (selon le principe traditionnel des rivales humiliées, « Sois très belle »), revient impromptu pour souhaiter que son mouvement, L’Avenir pour tous, puisse s’y associer, puisqu’il a le même but, sinon les mêmes moyens. La dernière réplique revient à Philippe Brillault : « Tout le monde a sa place, à partir du moment où l’objectif est atteint ».

Le hasard est un excellent metteur en scène. Ce morceau de cinéma-vérité est une savoureuse petite comédie humaine et politique, chorégraphiée comme un ballet  bien qu’elle soit prise sur le vif, et l’on défie quiconque de ne pas y prendre plaisir et intérêt. Pour le sens de l’improvisation et de la psychologie, on songe à Rohmer, mais la justesse du tempo, la perfection de l’intrigue et du jeu constant entre le deux et le trois font penser à Lubitsch. Le divertissement est allègre et plein d’humour, mais très révélateur, aussi, pour qui veut prendre la peine d’y réfléchir. On peut le lire à différents niveaux. Le plus apparent tient du vaudeville, avec un homme jonglant élégamment entre deux femmes rivales (l’épouse et la maîtresse ?). Au deuxième niveau, on a une vue sur les jeux d’alliance et les enjeux de pouvoir qui font fluctuer la vie politique. Et on accède par là à un troisième niveau,  plus profond, où le spectateur est invité à se poser la question fameuse : de quoi s’agit-il ?  et son corollaire : que voulons-nous vraiment ?  On sait que le hasard est aussi mathématicien. Dans le balancement entre deux et trois de cet impromptu léger, qui se joue au présent, il introduit le chiffre un par deux lignes de fuite : l’une conduit vers le passé, cette formidable pétition de 2013, ralliant tous les opposants au projet de loi Taubira ; l’autre ouvre sur l’avenir : si l’objectif est de défendre l’humanité contre ceux qui veulent la détruire par la technicisation et la marchandisation de l’être humain, ne doit-il pas prévaloir sur toutes les querelles gauloises de personnes et d’opinions ? La question de l’unionest posée, et bien posée. À chacun d’y répondre, et vive l’anarchie, pourvu qu’elle soit lucide et responsable ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film aussi rigolo et aussi aigu.

*Photo : Pascal Fayolle/SIPA. 00684414_000020.

Coupe du monde: l’édifiante histoire d’Axelle

390

axelle foot belgique

Mon dieu qu’elle était jolie Axelle Despiegelaere , dans les tribunes des supporters de l’équipe belge au Mondial. La Walkyrie radieuse, la jeune déesse rieuse dont l’accoutrement règlementaire de supportrice, ridicule casque pseudo-viking aux couleurs de la Belgique et peintures de guerres afférentes, n’arrivait pas à dissiper le charme mythologique et la grâce efficace. Ce n’est pas compliqué, Axelle irradiait littéralement, au point que les caméras qui ont désormais transformé toute compétition sportive aussi bien sur le terrain que dans les tribunes en cauchemar panoptique ont vite été aimantées par cette blonde, archétype de la beauté nordique que l’on imaginerait bien à l’entrée du Walhalla accueillir les guerriers d’Outre-quiévrain qui n’ont pas démérité dans cette compétition. D’ailleurs, elle fut repérée assez vite, dès le match Belgique-Russie le 22 juin, par L’Oréal,  surement parce qu’elle le valait bien.  On lui signe donc un contrat à une vitesse record. Mais voilà, des jalouses, sans doute, ont exhumé d’un autre cauchemar panoptique, celui des réseaux sociaux, un vilain « statut » où la belle Axelle se fait poisser comme le premier roi d’Espagne venu dans une scène de chasse en Afrique. On la voit ainsi poser auprès d’une antilope qu’elle vient  d’abattre.

Le scandale est immense. Cette seule étincelle a suffi à mettre le feu à toute la plaine de la moralinosphère.  Axelle aurait pu être, je ne sais pas moi, une ancienne actrice du porno, une Femen militante, un membre du PTB, le parti communiste belge qui commence à faire des scores ; elle aurait pu avoir mordu ses camarades à l’école maternelle comme n’importe quel joueur uruguayen, avoir spéculé sur la dette grecque comme n’importe quelle banque d’affaire, être la conseillère secrète de Marine Le Pen, la trésorière occulte de l’UMP,  une fumeuse invétérée de cannabis, être mariée avec une femme et mère de trois enfants par GPA,  une lectrice d’Alexandre Jardin, une mangeuse de côte de boeuf bien saignante ou une amatrice des films des frères Dardenne,  le monde lui aurait pardonné. Mais tuer un animal, et à la chasse en plus, voilà qui est  insoutenable aujourd’hui. Ca se retrouve illico dans le tiercé de tête avec le révisionnisme et la pédophilie. Et voilà notre pauvre Axelle vouée aux gémonies, sa carrière de mannequin pour l’Oréal aussitôt arrêtée.

Cette fable moderne peut quand même nous apporter quelques enseignements. Ce n’est plus comme le disait Descartes ironiquement dans Le discours de la Méthode le bon sens qui est la chose la mieux partagée mais bel et bien, aujourd’hui, l’hypocrisie. On ne rappellera pas, par exemple, d’où vient l’Oréal. Après tout, le passé, c’est le passé. Mais bon, il faut savoir tout de même que l’entreprise qui tient beaucoup à son image citoyenne voire écologique fut fondée à l’origine par un cagoulard, qu’elle servit après la guerre d’officine de recyclage pour des collabos plus au moins mouillés, qu’il y eut par la suite des petites affaires de discriminations à l’embauche et même, dans le cas qui nous concerne ici, des dénonciations réitérées… d’expérimentations sur les animaux ! Bref, Axelle, elle au moins, tue les antilopes à la régulière, pas en leur mettant des litres de shampoing dans les yeux.

L’autre enseignement, sans doute, c’est aussi que l’époque ne supporte plus que la beauté soit associée à la mort, que la mort ait un rapport mystérieux avec la beauté, oxymore métaphysique qui court pourtant toute la culture occidentale de ses origines grecques jusqu’ à l’œuvre de Bataille ou des Surréalistes. Un vieux roi près d’un éléphant mort, c’est logique, c’est le symbole de la domination blanche, colonialiste, hétéropatriarcale, viriliste et tout ce que vous voudrez qui hérisse la moindre collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem, le tout dans un schéma bien connu et rassurant. En revanche, une grande blonde, comme dans un titre de Jean Echenoz, qui sourit près de la maman de Bambi truffée de plombs, ça ne va pas. L’époque ne veut plus de Diane, ni d’Artémis, du mystère lunaire de ces beautés impeccables qui pataugent dans le sang fumant.

Et  puis, pour finir, on devrait au moins être étonné, très agréablement étonné même, par le commentaire laissé par Axelle en dessous de la photo qui la représente avec son trophée : « Chasser n’est pas seulement une question de vie ou de mort. C’est plus que ça…. » Ernest Hemingway ne dit pas autre chose dans Les Neiges du Kilimandjaro ou Les vertes collines d’Afrique. Mais il faudra sans doute aussi, désormais, dans un avenir proche, purger nos bibliothèques d’écrivains aussi monstrueux que la criminelle et scandaleuse Axelle Despiegelaere.

*Photo: Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA.REX40328269_000070

Gaza : quelle est la meilleure mauvaise solution?

76

gaza israel hamas hezbollah

Le quatrième « round » de la longue guerre que se livrent Israël et le Hamas depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par l’organisation islamiste pose une question cruciale : faute de solution de paix définitive, comment établir un modus vivendi appuyé sur la dissuasion, avec des acteurs non étatiques ?

Depuis 1973, après quatre guerres en vingt-cinq ans, Israël a su empêcher les affrontements violents avec ses voisins, soit par des accords de paix officiels (avec l’Egypte et la Jordanie), soit par des arrangements officieux (avec la Syrie).  Mais il s’agissait à l’époque d’un Moyen-Orient des Etats. Depuis, ces entités politiques se sont affaiblies, au point de laisser s’installer à la table des grands des organisations qui, jusqu’aux années 1980, n’étaient que leurs instruments.

Profitant du vide créé par l’affaissement des Etats, le Hamas comme le Hezbollah ont totalement révolutionné l’art de la guerre des faibles.  Cette nouvelle guerre asymétrique, inspirée du terrorisme, de la guérilla et de l’insurrection, s’appuie sur deux éléments indispensables : les roquettes et le contrôle d’un territoire. Sans territoire point de roquettes et sans roquettes, nul moyen de contourner la supériorité militaire israélienne.  Cette stratégie remonte à 1968, lorsqu’une roquette Katioucha fut lancée à partir d’une région jordanienne contrôlée par le Fatah de Yasser Arafat contre la ville de Bet-Shean, à quarante kilomètres au sud du lac de Tibériade. À l’époque, l’Etat jordanien était suffisamment fort pour priver les Palestiniens – en les massacrant au cours de Septembre noir en 1970-1971 – de leur base arrière. Le Fatah dut déménager au Liban, un Etat en carton-pâte que l’OLP a parasité jusqu’en 1982. Depuis, les disciples ont dépassé leur maître étatique.

Au Liban comme à Gaza – puis bientôt en Syrie et au Sinaï – des entités qui sont beaucoup plus que des organisations terroristes, mais pas encore des Etats, ont su sanctuariser un territoire pour s’en servir de base de stockage et de lancement de roquettes à longue portée. Ainsi, depuis quelques années déjà, chaque mètre carré du territoire israélien se trouve à la portée des roquettes tirées du Liban ou de Gaza. Ces armes relativement peu sophistiquées – mais qui exigent tout de même des capacités techniques, logistiques et militaires non négligeables – peuvent aujourd’hui perturber la vie quotidienne en Israël pendant de longues semaines, compliquer ses liens avec le reste du monde – les aéroports et les ports maritimes étant menacés – et ralentir sévèrement l’économie nationale. À cette capacité de nuisance, il faudrait ajouter les morts – pour l’instant potentiels – les blessés ainsi que la pression psychologique subie par des millions d’Israéliens. Etant donné l’évolution technique et tactique du Hamas et du Hezbollah, l’avenir réserve probablement des « surprises », des projectiles plus  précis et à plus longue portée ou des armes nouvelles, comme des drones, risquant de tomber dans l’escarcelle de ces groupes.

Face à cette situation, Israël a le choix entre trois options : contrôler le territoire qui sert de base arrière et de plateforme de lancement aux organisations terroristes, éliminer les roquettes, ou encore dissuader ces acteurs non étatiques d’utiliser leur arsenal de projectiles. Concrètement, la première option passe par une occupation durable de la bande de Gaza. Une telle stratégie diminuera considérablement, voire intégralement, la force de frappe la plus menaçante du Hamas – roquettes à longue portée – sans pour autant empêcher la fabrication et le lancement de roquettes à courte portée, apparues dans l’arène en 2001, quatre ans avant le retrait israélien de Gaza. Pour évaluer le rapport coût/bénéfice de cette stratégie, il faut se rappeler des trente-huit ans de présence israélienne dans la bande de Gaza ainsi que des dix-huit ans d’occupation par Tsahal du Sud-Liban, entre 1982 et 2000. Bref, cette stratégie est loin d’être une panacée et il n’est pas sûr que la société israélienne soit capable de l’assumer dans la durée.

Quid de la deuxième option ? Eliminer les capacités de fabrication ou d’achat de roquettes par le Hamas sans réoccuper Gaza est tout simplement impossible. Aussi longtemps que le Hamas reste maître de la bande de Gaza, reconstituer les stocks n’est qu’une question de temps pour ses membres. Certes, ces derniers jours, il se murmure que le gouvernement israélien exige du Hamas l’engagement de démilitariser la bande de Gaza comme clause d’un nouvel accord de cessez-le-feu, on voit mal pourquoi Mechaal, Haniyeh et leurs camarades renonceraient à une carte maîtresse et efficace.

D’un point de vue pratique, une seule et unique solution reste donc envisageable : retarder le plus possible le prochain « round » de la guerre en diminuant autant que faire se peut les capacités militaires du Hamas, et a fortiori sa volonté de dégainer. Cela exige une action à plusieurs dimensions. Tout d’abord, aussi longtemps que l’opération militaire israélienne continue à Gaza, Tsahal doit diminuer autant que possible les capacités du Hamas en détruisant prioritairement le matériel le plus dangereux et le plus difficile à remplacer. Comme le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah après la guerre de juillet 2006, même ceux qui, sous les raids, ne cessent de crier « même pas mal », contemplent le champ de ruines avec lucidité et savent évaluer le rapport de forces lorsque les armes se sont tues. Pour continuer d’affaiblir le Hamas, Israël devra s’assurer qu’un véritable contrôle s’établit le long de la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte. On sait aujourd’hui que l’ancien président Moubarak a joué un double jeu en fermant les yeux sur la contrebande et l’industrie des tunnels entre Gaza et le Sinaï. Il est également de notoriété publique que les Frères musulmans, pendant leur courte période au pouvoir en Egypte, en ont fait autant, aidant le Hamas à reconstituer ses arsenaux après la dernière opération israélienne fin 2012.

En plus d’endiguer le flux d’armes, contrôler la frontière offre l’avantage de pouvoir ouvrir et fermer le robinet financier qui permet au Hamas de payer des salaires et de se maintenir au pouvoir. On sait que la politique volontariste de l’actuel président égyptien Al-Sissi a récemment failli étrangler le Hamas, tout en continuant d’offrir des subsides aux employés du Fatah restés à Gaza. Il y a quelques semaines, les militants du Hamas ont tiré sur les agences bancaires et distributeurs de billets pour stopper cet afflux de devises qui leur échappe.

Revenons au précédent du Hezbollah libanais. Si, depuis 2006, le « Parti de Dieu » s’est bien gardé d’engager un bras de faire balistique avec Israël, c’est que la dernière guerre l’a isolé au sein de la société libanaise, lasse de la guerre et des bombardements. Pour affaiblir le Hamas à Gaza, il faudrait donc agir sur l’opinion gazaouie mais aussi conclure un accord avec l’Egypte et l’Autorité palestinienne, acteur incontournable dans toute solution viable. En ce sens, le manque d’enthousiasme des Palestiniens de Cisjordanie à engager un nouveau bras de fer avec Israël est un signal encourageant.

Mais quel que soit le scénario de sortie de crise, l’implosion des Etats de la région et la multiplication des acteurs sous-étatiques à grande capacité de nuisance annoncent une ère de frictions permanentes. Il est révolu le temps des grandes déflagrations qu’étaient les guerres israélo-arabes de 1948 à 1973, voici venue l’ère de l’insécurité et de la violence durables.

*Photo :  Nedal Eshtayah \ apaimage/SIPA. 00688420_000016. 

Titre de séjour pour tous

37

Chez nous, il n’est désormais plus nécessaire de pouvoir faire un bébé avec sa moitié pour fonder une « famille ». Il suffit de s’aimer très fort, et éventuellement d’avoir un « projet parental », parfois plus douteusement appelé « désir d’enfant ». Malheureusement, partout ailleurs à l’exception d’une douzaine de pays, on ne voit pas bien ce que l’union de deux personnes de même sexe aurait à voir avec une famille. Sans doute parce que les technologies de fécondation et d’insémination artificielle comme le marché des gamètes et des utérus y sont encore trop peu développés.

Fidèle à sa mission sur Terre depuis les Lumières, la France entend donc encore une fois faire bénéficier le monde entier de son sens du Progrès. En l’occurrence, c’est le Conseil d’Etat qui s’en est chargé en prenant, selon les mots de nos confrères du Monde, « une décision sans précédent » : le 9 juillet, les juges suprêmes de l’intérêt général ont enjoint l’Etat français de délivrer dans les 24 heures un visa à un Sénégalais vivant au Maroc. Les autorités le lui avaient initialement refusé sur la base de ses « antécédents migratoires », celui-ci ayant séjourné clandestinement en France en 2010.

Motif officiel de sa demande de séjour ? Son mariage… avec un homme de 35 ans de plus que lui. Or selon la loi fort bien surnommée « mariage pour tous », l’union de deux personnes de même sexe dont un ressortissant d’un pays où elle est illégale ne peut être célébrée qu’en France. Dans tous les autres cas où un couple réside à l’étranger, les autorités consulaires locales peuvent s’en charger. La loi sénégalaise définissant encore le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, celui de notre ex sans-papiers doit nécessairement avoir lieu sur le territoire français.

Si cette histoire démontre l’absurdité de la loi Taubira, qui crée en l’espèce une nouvelle inégalité entre hétérosexuels et homosexuels, elle laisse présager bien pire. Vu la différence d’âge entre le requérant et son futur époux, le ministère de l’Intérieur a exprimé des doutes quant à « la sincérité de l’union ». Extension du domaine du mariage blanc ? Le Conseil d’Etat a jugé que non et a sommé le ministère de verser 5 000 euros de réparation au requérant, puisqu’il travaille à Casablanca où il vit avec son compagnon, et ne compterait pas s’installer en France. N’empêche que techniquement, le regroupement homofamilial, c’est maintenant.

 

Paris contre le désir français

25

paris decentralisation regions

Gamine, je croyais que, dans tous les villages de France, il y avait une pancarte indiquant la direction de Paris. Ce repère partagé par tous, ce lien qui m’unissait à des gens que je n’appelais pas encore mes concitoyens, me paraissait être des plus ingénieux. Alors, c’est pas pour me vanter, comme dirait l’ami Basile, mais j’avais peut-être inventé une astucieuse métaphore de ce qu’est un pays : un territoire mental dont les habitants ne peuvent pas se perdre parce qu’ils savent tous où se trouve son centre névralgique. Bien sûr, le mot « métaphore » m’était aussi inconnu que la notion d’État jacobin. J’ignorais que, derrière la façade, encore impressionnante, les fondations de notre édifice régalien se lézardaient. Je n’avais pas entendu parler des contestataires chevelus qui réclamaient de « vivre et travailler au pays », ni lu le livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, publié en 1947, resté un classique pendant trente ans malgré la jeunesse maurassienne de son auteur : « Dans tous les domaines, écrivait-il, l’agglomération parisienne s’est comportée depuis 1850, non pas comme une métropole vivifiant son arrière-pays, mais comme un groupe “monopoleur” dévorant la substance nationale. » En ce temps-là, on pouvait trouver tous les défauts de la Terre aux Parisiens, crever les pneus de leurs autos, brocarder leur arrogance et se moquer de leur accent – ou de leur absence supposée d’accent. N’empêche, Paris, c’était l’affaire de tous. La terre promise de tous les Rastignac du pays, la scène où se jouait la comédie du pouvoir. « L’État, c’est moi », disait-on. Et Paris, c’était la France.

Par la grâce du TGV, la capitale est désormais à quelques heures des principales villes de France. Mais que l’on vive à Lyon ou à Aurillac, jamais elle n’a paru aussi lointaine. La périphérie ne cherche plus à disputer son pouvoir au centre, ni même à l’encercler, conformément aux enseignements du président Mao. Elle se contente de lui tourner le dos, comme si elle avait déjà décidé qu’il n’y a plus de centre. La France n’est pas en guerre contre Paris : elle a décidé de vivre sa vie sans Paris. Ainsi peut-on gager que, dans leur écrasante majorité, les élus qui seront sommés de choisir entre un siège de député et un mandat local opteront en masse pour le second. Beaucoup, à commencer par les barons du PS qui se tiennent prudemment à l’écart des péripéties parisiennes de leur parti, savent depuis longtemps que, pour faire carrière, mieux vaut éviter soigneusement la capitale. On l’aura compris : il n’est pas question ici de la ville dans laquelle des millions de Français ont des copains et des cousins, des souvenirs et des fantasmes, mais du siège de l’État et du pouvoir, du lieu où se fabriquent les modes et les élites – symboliquement, il n’est pas innocent que le commun des Français n’ait pas les moyens de s’y loger.  Le problème est que le sentiment que ce pouvoir ne décide plus grand-chose est de plus en plus partagé. Peu importe que cet État décrié répare les routes, assiste les indigents et fasse encore marcher les trains, les hôpitaux et les écoles certes, pas très bien, mais pas plus mal que ne le ferait une multinationale. Pour beaucoup de gens, il est tout juste bon à persécuter d’honnêtes travailleurs à coups de retrait de points de permis, de règles illisibles ou absurdes, de fiscalité mouvante, le tout ayant un rapport fort lointain avec la réalité qu’on prétend changer.

Or, en plus de cette vieille propension à l’abstraction, qui le pousse à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, voilà que cet État intrusif se mêle de plus en plus de leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. Et ça, ça ne passe décidément pas. Sur le plan économique, la France, ou plutôt ses régions les plus prospères, avaient déjà largement affirmé leur indépendance par rapport à Paris. Le divorce est désormais culturel. On ne parle plus le même langage. La Manif pour tous a d’abord été cela : une révolte contre la prétention d’une élite perçue comme parisienne, branchée et totalement déconnectée du réel, d’imposer ses façons de voir et de vivre à tout le pays. Il y avait évidemment des adversaires du mariage gay à Paris et des partisans en province puisque, répétons-le, il est ici question d’un Paris métaphorique, lequel cependant recoupe en partie le Paris géographique. L’insularité culturelle de la capitale se manifeste notamment par sa résistance au vote frontiste. Le parti de Marine Le Pen a beau y envoyer des candidats présentables susceptibles d’amadouer le bobo, il plafonne à moins de 5 % des voix, alors qu’il progresse même dans les centres-villes bourgeois de nos régions. Ces exceptions parisiennes nourrissent l’aimable conte d’une France homophobe, raciste et passéiste, à laquelle le Paris des élites progressistes et minoritaires résiste héroïquement. Ce Paris-là n’est plus tout à fait la France.

Le psychodrame de la réforme territoriale – qui ne fait que commencer – a révélé que, dans nos belles provinces, on n’était guère soucieux de se battre pour la survie du royaume. L’ambiance est plutôt à la foire d’empoigne qu’à l’harmonieuse solidarité, chacun espérant tirer le meilleur jeu de la redistribution des cartes qui s’annonce. Dans cette perspective, des alliances inédites se nouent entre les élites locales et les activistes de l’identité, comme en Bretagne avec les Bonnets rouges. Ailleurs, on brandit le drapeau européen, tout en communiant dans l’exaltation du passé, réel ou mythologique, de son douar d’origine.

Est-ce ainsi que les pays meurent ? Ce qui meurt, c’est au minimum l’État à l’ancienne, la puissance tutélaire qui assurait la diffusion du progrès dans les coins les plus reculés du royaume et attirait à son service les meilleurs de ses enfants. Pleurer sur la splendeur passée de l’État-bâtisseur, de Versailles à Airbus, ne nous avancera guère. Il paraît que l’avenir radieux sera pavé de réseaux, d’interactions, de synergies et de crèches bio qu’on nous promet pour le remplacer. Dans ce monde merveilleux de l’horizontalité citoyenne, on sera breton et citoyen du monde, on ne parlera plus de « pays » mais de « territoires », ou peut-être de « zones de mobilité permanente » – c’est bon, ça, non ? Bon, ce chatoyant scénario a un léger inconvénient : c’est qu’il risque de laisser sur le carreau tous ceux qui n’ont pas le bon goût de vivre sur une route de la mondialisation. D’autre part, le retour aux villes-État de l’Antiquité ou à la Ligue hanséatique – car dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit – pourrait déboucher, non pas sur le monde paisible régi par le doux commerce, mais sur la guerre de tous contre tous. Non pas qu’il faille impérativement atteindre la fameuse « taille critique », comme le répètent les propagandistes de l’Europe des régions, tout en célébrant le dynamisme de la Catalogne ou de la Bavière. La France n’est ni l’Espagne ni l’Allemagne, mais un vieux pays dans lequel l’État a précédé et construit la nation. Comme le montrent Todd et Lebras dans L’Invention de la France, sa diversité anthropologique s’est révélée soluble dans une unité administrative pensée de façon quasi scientifique. Le modèle jacobin a d’ailleurs remporté une victoire paradoxale car, à bien des égards, les pouvoirs issus de la décentralisation se contentent de le reproduire à l’échelle locale, comme si la solution à la crise française passait par l’émergence de multiples petites France. Sauf que dans ce schéma, Strasbourg refusera bientôt de payer pour Marseille. Ce qui était vrai hier a de fortes chances de l’être encore : sans un État aussi unique que le Dieu de la Bible, point de France.

Alors, il paraît que le mythe jacobin a vécu et qu’il nous faudrait faire notre deuil de la République une et indivisible. Peut-être. Mais ne nous y trompons pas : en dépit de l’affichage exubérant des patriotismes locaux, le message que les gouvernés adressent avec constance à leurs gouvernants, c’est qu’ils veulent rester un peuple. Et ils ne font nullement confiance, pour y arriver, à un pouvoir de plus en plus stratosphérique. Non sans raisons. Il n’y a qu’un Parisien pour croire que la France devrait disparaître.

Ce texte en accès libre est extrait du dernier numéro de Causeur (juillet-août 2014). Pour acheter le magazine, cliquez ici.

«Tous des Palestiniens !» : Guerre d’Algérie for ever

474

gaza manif algerie paris

Lors des manifs de 2004 contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école, des jeunes filles musulmanes avaient défilé voilées dans Paris, ceintes à la taille d’un drapeau français. On pouvait à l’époque interpréter cet affichage tricolore comme la volonté de montrer un attachement à la République, en réponse à ceux qui doutaient de la compatibilité des fichus islamiques avec les principes laïques. Dimanche, entre Barbès et Bastille, nul manifestant, dans son soutien à la population de la bande de Gaza, ne songea à se parer du bleu de France – ce n’aurait pourtant pas été idiot en termes de communication politico-médiatique. Il faut croire que l’envie n’y était pas.

« Un drapeau français ? Mais pour quoi faire ? Je ne me sens pas français », confiait un jeune homme se présentant comme marocain. Aux yeux des milliers d’opposants à Israël, franco-maghrébins dans leur immense majorité, qui ont défilé la veille du 14 Juillet dans Paris, la France est hors jeu à défaut d’être hors sujet – rapport à la première déclaration de François Hollande sur le conflit en cours, mercredi dernier, où il pouvait donner l’impression d’approuver sans nuance la réponse militaire israélienne aux tirs de roquettes du Hamas. Et qui lui a valu ce slogan entonné à l’envi par les pro-Palestiniens de dimanche : « Israël assassin, Hollande complice ! »

Délaissant la bannière française, ils se sont tournés vers les fondamentaux : d’une part les drapeaux des origines, algérien, marocain et tunisien, de l’autre, les drapeaux des luttes actuelles, égyptien, irakien et le plus symbolique d’entre tous, le drapeau palestinien, qui synthétise à lui seul toute une histoire et toute une conquête à venir. Si les couleurs de la France étaient absentes de la manifestation de dimanche, c’est probablement parce que pour les partisans des Palestiniens, la France, en raison de son « passé » et de son « présent », représente la figure de l’occupant israélien, plus exactement du « colon ».

D’une certaine manière, le conflit israélo-palestinien est la poursuite de la guerre d’Algérie, ailleurs et avec d’autres acteurs – les altercations entre Pieds-Noirs et Arabes dans le Sud de la France, appréhendées à cette aune, le sont aussi. On fait parfois sur les réseaux sociaux ce rapprochement, qui sonne comme une profession de foi révolutionnaire : « Les Algériens d’hier sont les Palestiniens d’aujourd’hui ». « Du temps de la guerre d’Algérie, note Samia, une manifestante, Boumediene était du côté des Palestiniens. Ma mère a grandi avec le conflit israélo-palestinien. »

L’identification des causes et des effets, de l’oppresseur et des victimes, est quasi-parfaite. S’il y a « importation » du conflit israélo-palestinien en France, il y a également transfert ou projection du « ressenti » franco-maghrébin sur les Palestiniens. Comme si la lutte, en l’occurrence à mort, que livrait une partie des Palestiniens à Israël, et vice-versa, était la transposition puissance 100 ou 1000 de la « guerre » mettant aux prises, ici, d’un côté, la génération « issue de l’immigration » qui ne croit plus aux « promesses » de la France et qui peut-être n’a jamais souhaité y croire pour ne pas avoir à refermer le livre des pères, et, de l’autre, l’Etat, puissance « coloniale » jouant de la discrimination comme d’une « torture » lente et faussement indolore avec ses « indigènes ».

Mais il ne suffit pas qu’Israël soit la France coloniale d’antan, argument des anticolonialistes, il faut aussi qu’il soit juif, les juifs étant ce peuple qui, dans l’islam, « encourt la colère de Dieu », une conception des choses divines dont on sait qu’elle nourrit chez certains un antisémitisme de type musulman. Entre donc ici en lice une notion religieuse, qui redouble le caractère explosif de la situation. Un manifestant le disait dimanche : « Dieu (Allah) nous a donné cette terre (la Palestine). » Cette terre palestinienne (aujourd’hui principalement juive et dont l’argument fondateur est pour partie religieux aussi, en l’occurrence hébraïque) ne saurait être israélienne, tonnent les religieux musulmans, repris en chœur par la foule de jeunes, le 13 juillet place de la Bastille : « Est-ce que vous reconnaîtrez Israël ?», crie et crie encore, dans son micro, à l’adresse de ces jeunes, un membre du collectif Cheikh Yassine, du nom du fondateur du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2004. « Non ! », répondent à plusieurs reprises ceux-ci avec force. Ce collectif opérait dans la manif aux côtés de frères musulmans et faisait entonner des « Allahou akbar » à une partie de la foule. Dimanche, comme en Algérie pendant la guerre d’indépendance, Frantz Fanon et le divin n’étaient plus qu’un.

Ainsi, contrairement à ce qu’affirmait un membre du mouvement BDS (« Boycott Israël ») relayant la « ligne officielle », celle du Fatah, la majorité des manifestants ne paraissait pas d’humeur partageuse, pas du tout prête à accorder une once de terre à un Etat juif, ce « peuple lâche qui tue des femmes, des enfants et des vieillards à Gaza », insistait l’un d’eux. Un jeune homme se disait prêt à aller combattre avec les Palestiniens. La Syrie, en revanche, lui « parlait » beaucoup moins et ce qu’il en disait n’indiquait pas chez lui un penchant religieux : « En Syrie, remarquait-il, ce sont des sectaires qui s’affrontent, sunnites d’un côté, chiites de l’autre. »

Les territoires palestiniens sont donc à Israël ce que le « 9-3 » et autres Mirail toulousain sont à la France. Vue de l’esprit, bien entendu, mais l’esprit voit ce qu’il veut. Si des Franco-maghrébins investissent tant d’eux-mêmes dans le « combat palestinien », c’est parce qu’ils en retirent une satisfaction symbolique, bien davantage que la promesse de quoi que ce soit. Le conflit israélo-palestinien leur donne en quelque sorte la force de vivre.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000002. 

Petites bouchées froides

21
nietzshe cioran ramadan

nietzshe cioran ramadan

« Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne, est-il dit dans le saint Coran. Quant à moi, j’ai cette année décidé d’observer le ramadan pour arrêter de fumer. Vu ce qui se passe chez nous, je me demande si je vais y arriver… », avais-je écrit le vendredi 19 juillet 2013.

J’ai tenu l’année dernière un journal dans le but d’arrêter de fumer. Depuis, je n’ai plus touché à une cigarette. À quoi bon, me dis-je, chaque fois que l’envie ou la tentation se font sentir. En revanche, beaucoup de choses ont évolué — en mal cela va de soi : mes inquiétudes exprimées quant à l’installation d’une nouvelle oligarchie théocratique se sont avérées fondées. Nous sommes plus que jamais dans le « cause toujours » des pseudo-démocraties, quand le « ferme ta gueule » des vraies dictatures ne se fait pas entendre à coup de balles réelles et d’assassinats. Cela dit, je me bats, encore et toujours, donc je suis, donc nous sommes — sûrement.

Cette année, c’est pour atteindre un autre objectif que je tiens un nouveau journal du ramadan. Toujours poussé par l’irréductible M.-D. S., initiales énigmatiques d’un ami aussi réel que tenace, si bien que, là, à l’heure où j’écris ces mots, nous sommes fâchés, mais les jours à venir vous en appondront plus. Il en va de même pour le titre de ce nouveau journal et pour l’épigraphe, puisée dans l’œuvre de Nietzsche. Drôle de référence, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui va observer le ramadan. Mais tout s’explique par ceci : « On me demandera pourquoi en fait j’ai raconté toutes ces choses insignifiantes et que de coutume on juge indifférentes ; par là on pourrait dire que je me fais tort, a fortiori si je suis destiné à défendre de grandes tâches. Réponses : ces choses insignifiantes — alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme — sont incroyablement plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important. C’est là précisément qu’on doit commencer à changer de méthode. » (Ecce Homo)

D’ailleurs, le journal du ramadan 2013, publié en février dernier, porte un titre nietzschéen, Casuistique de l’égoïsme

Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, moi, je trouve cela inconvenant. » — Un mot de philosophe !

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir

 

Vendredi 27 juin 2014-29 cha’abâne 1435

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai clos mon dernier journal du ramadan. L’objectif consistait certes à arrêter de fumer et je peux dire en toute modestie que j’ai assuré. Comme je n’ai pas l’angoisse de la page blanche et comme je ne suis pas un diariste accompli, j’ai depuis le ramadan dernier travaillé à plusieurs textes et projets. Je ne ferai pas tout de suite un état des lieux, les jours d’écriture à venir s’en chargeront sûrement, mais si cette année j’ai encore décidé de tenir un journal, c’est pour une autre cause, dans un autre but : je dois me convaincre de terminer ma thèse abandonnée depuis mon retour en Tunisie en 2008. Et je dois d’autant plus le faire que M.-D. S., qui vient de réussir au concours d’agrégation, m’y exhorte avec force, comme il l’avait fait l’année dernière pour le sevrage tabagique.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, dis-je, mais certaines vieilles mauvaises habitudes subsistent crânement. Comme c’était « la nuit du doute », nous avons eu de nouveau droit au rituel coutumier de l’observation du croissant de lune annonçant le saint mois. Le mufti, quant à lui, a fait son apparition pour nous annoncer que demain samedi 28 juin 2014 sera le 30 cha’abâne 1435, et non le 1er ramadan… On en est encore là, à ce point de voir, entrevoir, apercevoir à l’œil nu, tandis que certains, grâce à la technologie la plus avancée, ont le nez dans les étoiles et, occasionnellement, chez nous, dans nos tripes, s’ils le souhaitent…

Ayant écrit ce qui précède, je me suis souvenu d’un vers du grand poète Al-Mutanabbî, dont le second hémistiche est souvent cité seul à tort ou par ignorance, car on ne peut apprécier la chute sans la première partie, actuelle, on ne peut plus actuelle :

أغايةُ الدينِ أن تحفـوا شواربكم      يا أمةً ضحكت من جهلها الأممُ

Se préoccuper des moustaches est-ce donc le but de la religion

Ô nation qui, par son ignorance, est devenue la risée des autres nations ![1. Sauf indication contraire, toutes les traductions de l’arabe vers le français sont de l’auteur. (N.D.A)]

Comment ne pas avoir, ne pas être saisi par un haut-le-corps lorsqu’on sait que la terre d’Al-Mutanabbî est aujourd’hui souillée, profanée même par les adeptes des barbes longues, des égorgements, du mariage (ou viol ?) imposé à des filles âgées de neuf ans, somme toute profanée par l’islam des assassins ?

C’est que nous sommes loin du compte et, si beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, les choses, certaines d’entre elles du moins, ont empiré. Je pense que, si je ne puis y remédier, je dois les révéler.

Samedi 28 juin 2014-30 cha’abâne 1435 

Le Nietzsche d’Ainsi parlait Zarathoustra est impossible. Il est aussi lumineux qu’obscur, voire obscurantiste. Dangereux comme un prophète, ou un poète convaincu de son génie. Philosophe, non ! Finie, tarie la philosophie ! Place aux errements ! Comme suit : « Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit même sentira mauvais. Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée. Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. » C’est certes beau et profond. Il y a du vrai dans cela, mais c’est excessif et outrecuidant, car s’en prendre ainsi à son lecteur est contre-productif, à moins que l’on cherche à faire peur — tel un terroriste — et à débarrasser le plancher en vue d’une solitude rêvée ou méritée. À mon sens, personne n’y aspire, encore moins Nietzsche qui, comme tout génie digne de ce nom, était avide de reconnaissance.

Par ailleurs, que Nietzsche se permette de dire que « l’esprit était Dieu », cela trace sur mon visage un rictus d’angoisse qui n’est rien d’autre que le reflet de ce que je ressens comme une entaille me déchirant le cœur. N’avait-il pas tué ledit Dieu dans Le Gai savoir et au début de Zarathoustra ? Pourquoi revenir dessus ? Oui, Nietzsche n’est pas systématique et peut se permettre des paradoxes ou des contradictions, et Cioran l’a relevé à son propos : « Rien de plus irritant que ces ouvrages où l’on coordonne les idées touffues d’un esprit qui a visé à tout, sauf au système. À quoi sert de donner un semblant de cohérence à celles de Nietzsche, sous prétexte qu’elles tournent autour d’un motif central ? Nietzsche est une somme d’attitudes, et c’est le rabaisser que de rechercher en lui une volonté d’ordre, un souci d’unité. Captif de ses humeurs, il en a enregistré les variations. Sa philosophie, méditation sur ses caprices, les érudits veulent à tort y démêler des constantes qu’elle refuse.»[2. Cioran, « Le commerce des mystiques », in La Tentation d’exister, Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 367.]

En défendant son idole de toujours, l’auteur de La Tentation d’exister (1956) ne fait que prêcher pour sa propre cathédrale et par là même se prémunir contre les mêmes reproches ou griefs, sans parler de certaines critiques dont le bien-fondé est irréprochable. À l’instar de la jeunesse antisémite, hitlérienne et légionnaire du « Job du XXe siècle ».

Je l’avoue : je compte me lâcher ici, question que « la thèse » en soit une, froide, glaciale même, et afin de ne pas se laisser prendre par la tentation monographique. Cela sera dur pour « le sang chaud » que je suis, mais je vais devoir m’y résigner… À suivre.

Je viens d’apprendre que le joueur uruguayen Luis Suarez a été accueilli à Montevideo par le président de la République en personne. Le « mordeur du Mondial », comme j’aime à l’appeler désormais, a été pénalisé par la FIFA pour avoir enfoncé ses crocs dans l’épaule de l’Italien Giorgio Chiellini. Il semble que cela soit une récidive ! Tant d’honneurs pour un crâne vide, même si ce joueur en a dans les chaussettes ! Cela dit, et c’est un fanatique du football qui parle, il ne faut idéaliser personne, pas mêmes celles qui sont le plus en vue, les plus vues. Une certaine distance critique s’impose. Je dois apprendre le détachement et le cultiver à mon tour. Aucun écrivain, philosophe ou artiste n’y aurait eu droit. Susana Soca, sans doute l’une des dames les plus impressionnantes du siècle passé, pour avoir été l’égérie de Michaux, Caillois, Cioran, Nicolas de Staël et j’en passe, doit — non pas se retourner dans sa tombe, elle, l’Uruguayenne morte dans un crash d’avion sur le tarmac de Rio de Janeiro un certain 11 janvier 1959 — se sentir dans un éternel enfer d’ignorance… Je suis à ce titre ravi de lui avoir consacré une étude qui a été saluée et maintes fois rééditée, sachant que peu de personnes le savaient, y compris les deux éditeurs officiels de Cioran (en Pléiade s’il vous plaît !), lesquels en ignoraient tout d’elle lors de nos deux premières rencontres en 2005 et 2006. C’est que le texte « Elle n’était pas d’ici », repris dans Exercices d’admiration (1986), était un hommage à Susana Soca, dont le grand Jorge Luis Borges disait :

Susana Soca

 

Avec un amour indolent elle observait
Les couleurs éparses du soir. Il lui plaisait
De se perdre dans la complexe mélodie
Mais aussi dans la vie singulière des vers.
Ce sont les gris et non le rouge élémentaire
Qui ont tissé les fils d’un destin délicat
Habitué au discerner et exercé
À toutes les hésitations et aux nuances.
N’osant jamais s’aventurer dans le perplexe
Labyrinthe, du dehors elle contemplait
Les formes, l’agitation et le tumulte,
Toute pareille à cette autre dame au miroir.
Des dieux qui séjournent au-delà des prières
L’abandonnèrent à cet autre tigre, le Feu.[3. Jorge Luis Borges, « Susana Soca », L’Auteur, Œuvres complètes, t. II, éd. de Jean Pierre Bernès, trad. de l’espagnol par Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, Claude Esteban, Nestor Ibarra et Françoise Rosset, avec une préface de l’auteur, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1999, p. 35.]

Je combattrai l’ignorance — qui rime avec arrogance — là où elle se trouve. Je ne vais pas me rétracter quant à ma gêne par rapport à Nietzsche, même si j’ai tant à dire concernant ce que j’ai vu et vécu ces derniers jours dans « une grande école », la mienne, la nôtre, qui est en train de passer l’arme à gauche… C’est que cette « école prétendue normale et dite supérieure » a sa raison d’être, sans quoi les écoles coraniques et les talibans se traceront des autoroutes dans le corps déjà saignant du Pays…

*Photo : SPDP.

La leçon de Nadine

5
nadine gordimer afrique sud

nadine gordimer afrique sud

On ne peut pas tout lire, et c’est bien dommage. Ainsi dois-je confesser n’avoir jamais ouvert un livre de Nadine Gordimer, la grande dame des lettres sud-africaines, morte dimanche dernier à 90 ans. J’aurais pu, pourtant : j’avais souvent croisé son nom pour des raisons plus politiques que littéraires, notamment au moment des grandes manifs anti-apartheid organisées par le PCF dans les années 80, quand un coopérant  français, Pierre-André Albertini, Haut-Normand comme moi,  avait été emprisonné en Afrique du Sud pour avoir aidé l’ANC. Mais, dois-je le préciser, je n’ai jamais confondu le talent d’un écrivain et ses engagements et je suis d’un laxisme scandaleux aux frontières de ma bibliothèque, véritable espace Schengen littéraire, puisque je laisse s’y réfugier des romanciers collabos, des surréalistes trotskystes, des cryptofascistes italiens, d’anciens terroristes et même des pédophiles russes qui écrivent en américain. C’est vous dire si, en la matière, je ne me fie qu’aux impulsions de mes goûts. Donc, le fait que Nadine Gordimer ait été une combattante inlassable d’un régime raciste ne suffisait pas à priori à en faire un grand écrivain et je me méfie du politiquement correct qui consiste à trouver bons ceux qui adoptent les bonnes causes. Mais je crois pourtant que je vais tout de même la lire, Nadine Gordimer, après avoir découvert les deux pages nécrologiques que lui a consacrées Libé et notamment la reprise d’un portrait  de 2002 sous la plume de Natalie Levisales.

Bien sûr, j’ai souri d’aise en découvrant Nadine Gordimer, à l’époque âgée de 79 ans,d’une élégance parfaite dans le genre broussarde chic, prendre son whisky vespéral en déclarant : « Je suis une gauchiste, et membre de l’ANC » tout en complétant par un délicieux : «Le marxisme est encore utilisable. » Mais encore une fois, ce n’est pas cela qui m’a donné envie de la lire, mais bien plutôt la définition qu’elle donne du métier d’écrivain, et qui me semble une des plus justes qui soit : « Les vrais écrivains sont androgynes. Je suis une femme dans mon corps et mes préférences sexuelles. Mais en tant qu’écrivain, je peux avoir n’importe quel âge et n’importe quel sexe. Pour moi, l ‘écrivain qui a écrit le plus intimement du point de vue d’une femme, c’est Joyce, dans le soliloque de Molly Bloom. ». Elle a évidemment tout compris : les vrais écrivains sont ceux qui refusent toutes les assignations de sexe, de genre (y compris de genre littéraire), toutes les convocations idéologiques, non pas forcément dans leur vie, mais au moment même où ils écrivent. C’est pour ça, en général qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les embastille, qu’on les estrapade. On invoque pour les martyriser ou les silencier des prétextes politiques, souvent, ou moraux, parfois : Brasillach est fusillé parce que c’est un salaud qui balance des enfants juifs  – ce qui est vrai – et Flaubert  est condamné par le procureur Pinard parce qu’il est obscène – ce qui est faux. Mais à la limite, quelle importance ! La vraie raison est ailleurs.

Les grands écrivains ne s’y trompent pas  : ce que toute une société ne leur pardonne pas, c’est cette possibilité d’identités multiples, vécues plus intensément que personne ne les vivra jamais. Ne pas comprendre autrement, par exemple, le « Madame Bovary, c’est moi ! » de Flaubert ou Céline dans la préface à une réédition du Voyage : « Vous me direz : mais c’est pas le Voyage ! Vos crimes là que vous en crevez, c’est rien à faire ! c’est votre malédiction vous-même ! votre Bagatelles ! vos ignominies pataquès ! votre scélératesse imageuse, bouffonneuse ! La justice vous arquinque ? Zigoto ! Ah mille grâces ! mille grâces ! (…) C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et « Eux » ! au tout profond… pas racontable… On est en pétard de Mystique ! Quelle histoire ! » Ça rend fou, ce dernier espace d’une liberté totale, et ça rendra de plus en plus fou à une époque de quadrillage généralisé accru, de vie unidimensionnelle obligatoire, d’évasion dépressive dans le virtuel. L’écrivain, lui, sans rien demander à personne devient comme disait Apollinaire « l’enchanteur qui sait varier ses métamorphoses ». Et pire que tout, il le devient sans avoir besoin de machines compliquées dans un monde où l’on ne révère plus que la technique et dans la solitude alors qu’il faut désormais appartenir à une tribu et surtout rester joignable, au garde-à-vous de toutes les sollicitations familiales, professionnelles, amoureuses. Lire Nadine Gordimer, donc, ne serait-ce que pour la remercier de ce salutaire rappel et surtout parce qu’un écrivain qui a compris ça ne peut-être qu’un grand écrivain.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30064289_000003. 

On ne peut pas gouverner sans dire la vérité

66
bayrou merkel ue allemagne

bayrou merkel ue allemagne

Causeur : La société française est bloquée en haut mais on peut la débloquer en bas : c’est ce que vous avez déclaré en substance au lendemain des élections municipales. Pourquoi y a-t-il blocage au sommet alors même que notre histoire et nos institutions confèrent une puissance considérable au pouvoir central ? 

François Bayrou: Cette puissance est impuissante. Pendant deux ans, François Hollande et le Parti socialiste ont été majoritaires à tous les étages, de l’Elysée aux municipalités. Et quelle est leur capacité d’action ? Nulle. Vous connaissez ces rêves ou plutôt ces cauchemars dans lesquels on court de toutes ses forces sans jamais avancer. Le pouvoir, depuis des années, est dans la même situation. Il proclame, il affirme mais il ne peut agir.

Et que signifierait « agir » en l’occurrence ?

Que la décision politique ait des conséquences directes et rapides dans la vie réelle. C’est cela qui n’existe plus. Notre société s’est laissée engluer dans la complexification croissante des administrations, des centres de décision et des normes multiples. Si vous ajoutez l’impatience due à la médiatisation en continu, vous obtenez une situation dans laquelle les commandes reliant l’État central à la société réelle ne répondent plus. Si vous y ajoutez les déclarations purement démagogiques tenues au moment des élections, les citoyens ont non seulement l’impression, mais la certitude que le pouvoir politique est mensonger en ce qu’il n’est ni du vrai, ni du réel.

Vous avez parlé de médiatisation. L’impotence du pouvoir tient-elle à sa soumission au pouvoir médiatique ?[access capability= »lire_inedits »]

Ne soyons pas comme ceux qui, au XVIème siècle, s’inquiétaient parce que la diffusion de l’imprimerie allait priver les clercs de leur privilège d’autorité. La médiatisation, c’est un fait acquis ! L’existence du cadre médiatique est une chose aussi indiscutable que la pression atmosphérique. Mais il n’y a aucune obligation de soumission. Aucune. On peut s’affranchir des bornes et des convenances. Cela m’est arrivé, souvent, et on n’en meurt pas. Non, le nœud du problème est institutionnel. Deux partis concentrent à eux seuls la totalité du pouvoir. Et l’élection présidentielle, c’est tout ou rien. Donc, il faut gagner, quel que soit le prix à payer. L’idée destructrice que la fin justifie les moyens est fille de nos institutions !

Mais peut-être voulons nous qu’on nous embobine. François Hollande n’aurait peut-être pas été élu s’il avait dit: « Écoutez, le chômage ne va pas s’inverser dans les premières années, vous allez en baver. »

Lorsque Jean Peyrelevade m’a rejoint, il a déclaré : « Je ne sais pas si on peut être élu en disant la vérité, mais je sais qu’on ne peut pas gouverner sans l’avoir dite. » C’est exactement ce que je pense. Dans les moments décisifs de l’histoire, il revient aux peuples d’accoucher eux-mêmes de leur destin. C’est l’heure de vérité, qui revient deux ou trois fois par siècle. Nous sommes à l’un de ces rendez-vous.

Oui, et en mai 1958, « prendre son destin en main » a consisté à faire appel à un homme devenu providentiel par la grâce d’un mensonge – « Je vous ai compris ! »

Historiquement, cette phrase n’a été prononcée qu’après le retour de de Gaulle. Il demeure, c’est vrai, qu’a été créée là une blessure profonde pour une partie de la société française. Peut-être, la situation était-elle à ce point inextricable qu’il n’y avait aucun autre moyen de sortir de l’impasse…Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Vous vous voyez en De Gaulle ?

Ne me croyez pas mégalo ! On a moins besoin de génie que de bon sens et d’esprit pratique. De Gaulle, comme Napoléon -le Napoléon de la paix, pas celui de la guerre-, leur mérite historique tient à ce qu’ils ne s’enferment pas dans l’abstraction. J’ai beaucoup d’admiration pour Napoléon. Il est venu à Pau vingt-quatre heures, peut-être même un peu moins, et il a dit : « Là, on va construire une église, ici un théâtre, là-bas on va percer un boulevard. » Et puis il est parti. Et les bâtiments existent toujours ! De même, quand il bâtit le système administratif, ou le code civil, il le fait en pensant le concret. Et c’est cela qui force l’admiration. Nos « élites » d’aujourd’hui sont des esprits certes brillants mais totalement abstraits. Ce qui nous manque, ce sont des architectes qui sachent aussi mettre la main à la pâte.

Mais ces élites sont les héritiers de ce système administratif napoléonien dont la pérennité devrait pallier, au moins partiellement, les défaillances de l’exécutif.

 C’est cela qui s’est perdu. Le premier réflexe de l’administration, aujourd’hui, n’est pas de trouver des solutions pratiques. L’État est devenu autobloquant. Et c’est pourquoi je demande une réflexion sur la formation des cadres de l’État. Je plaide pour un recrutement des hauts fonctionnaires plus tard dans leur vie, avec d’autres expériences que la seule expérience d’un concours réussi à vingt ans. Comme l’armée le fait avec l’école de guerre. Cela évitera de surcroît que l’ENA, école d’administration publique, ne devienne en fait une école de sélection pour les cadres dirigeants du privé !

Le scrutin majoritaire a précisément été choisi pour conjurer l’immobilisme de la IVè en garantissant à l’exécutif, en même temps qu’une majorité, des capacités d’agir. Il semble que cela ne marche pas. Mais cela marcherait-il mieux avec le scrutin proportionnel que vous appelez de vos vœux ?

Il faut changer notre loi électorale pour obtenir une Assemblée légitime ! Aujourd’hui les deux partis gouvernementaux, avec leurs satellites, trustent 95 % de la représentation, alors que leurs deux scores additionnés n’ont pas atteint 35 % au scrutin européen. Si l’on n’introduit pas une part de représentation proportionnelle, comme en Allemagne, en Espagne ou en Italie, au moins une part, pour que tous les courants qui pèsent en France puissent s’exprimer au Parlement, il n’y a plus de légitimité de la représentation. Et c’est le seul moyen de voir naître des majorités trans-partisanes. Il faudra aussi montrer que les sacrifices sont partagés en s’attaquant aux privilèges qui ne sont plus de saison. À quoi sert-il d’avoir 600 députés, 350 sénateurs, un Conseil économique et social, tout cela très coûteux, inaudible et s’épuisant en discussions stériles ?

Même avec la meilleure administration du monde, le pouvoir exécutif ne serait-il pas entravé par les prérogatives de l’Union européenne ?

Je demande que l’on ne confonde pas le projet européen avec sa forme institutionnelle actuelle. Le projet européen est purement et simplement vital. Les institutions peuvent et sans doute doivent être changées. Après tout, nous sommes nombreux à critiquer sévèrement les institutions françaises, pourtant personne ne soutient qu’il faut sortir de la France !

Mais nous parlons bien de l’Europe telle qu’elle existe, pas de l’idée idéale de l’Europe…Quoi qu’il en soit, puisque votre singularité est peut-être d’être à la fois « souverainiste » et européen, comment devraient, selon vous, s’articuler les deux niveaux ?  Quelle place pour les nations dans le « projet européen » ?

Personne ne peut être plus Français que je le suis par vocation, par choix, par histoire, par amour de notre langue et de notre littérature. Mais les nations solitaires ne peuvent plus changer le cours de l’Histoire. L’Europe, c’est une famille de nations au sein d’une même civilisation. Dans le Béarn traditionnel, la coutume du « voisinage », le « vesiatje », un ensemble de droits et de devoirs très codifiés, de solidarités concrètes qu’on se doit entre voisins, est la forme la plus importante de la vie en commun. Ce devrait être aussi le cas de la solidarité entre pays européens. Nous ne sommes plus, Français, Allemands, Italiens, Espagnols, Belges, des étrangers les uns pour les autres. Nous appartenons à la même famille européenne.

Pardon, mais on peut se sentir plus proche d’un Américain que d’un Polonais…

Individuellement oui, bien sûr ! D’une Chinoise ou d’un Brésilien aussi ! Mais comme nation, ce n’est pas la même chose ! Regardez ce qu’ont fait les Polonais dans les années 1980 – de Solidarnosc à Jean-Paul II : ils ont été dans un moment crucial de l’histoire ceux qui défendaient nos valeurs sur notre sol ! Vous n’êtes pas américains, vous êtes européens.

Peut-être, mais admettez, de votre côté, que la politique actuelle de l’Union n’incite guère à aimer l’Europe.

Dans sa forme politique actuelle, l’Europe est totalement insatisfaisante parce qu’elle est illisible. À l’origine de cette insuffisance, il y eut une nécessité historique : au lendemain de la Seconde guerre mondiale, proposer aux Français un projet de communauté avec les Allemands, c’était purement et simplement impossible : les peuples qui venaient de vivre une atroce guerre de trente ans les uns contre les autres, ne l’auraient jamais accepté. Jean Monnet a résolu le problème en travaillant le plus possible à l’abri des opinions.

Autrement dit, il a menti aux peuples pour faire progresser une idée qu’il pensait bonne pour eux. N’avez-vous pas dit que le mensonge détruisait la politique ?

Il ne s’agissait nullement d’un mensonge. Monnet avait l’assentiment des gouvernements nationaux légitime. Des traités de plein exercice étaient signés et ratifiés. Mais l’essentiel du travail ne se faisait pas sous le feu des projecteurs. Les dirigeants nationaux étaient contents de la méthode, car elle leur garantissait que nul ne leur disputerait la vedette politique. La méthode n’est plus valide dès l’instant qu’on doit trancher de débats essentiels dont dépend le destin des peuples. Résultat, l’absence totale de débats transparents prive les décisions européennes de légitimité ! Or ce n’est pas une fatalité. Si, en 2003, juste avant le déclenchement de la guerre en Irak, le débat entre Jacques Chirac, légitimement opposé au conflit, et Blair, Barroso, et Berlusconi, favorables à l’intervention, avait été public et télévisé, vous auriez vu des manifestations à Rome et à Madrid pour soutenir la position de Chirac. L’opinion publique européenne aurait été créée. On gagnerait beaucoup à avoir une Europe enfin politique débattant en public. Dans le cadre actuel, diplomatique et donc opaque, je ne suis même pas capable de savoir quelles sont les positions défendues par François Hollande et Angela Merkel au sein des institutions européennes ![/access]

à suivre…

*Photo: Hannah

La confession d’un enfant de la télé

13

On devrait toujours lire TV-Magazine. Dans sa dernière livraison, le supplément du Figaro abonné aux tables basses donne la parole à Alexandre Devoise, ancien comparse de Philippe Vecchi sur Canal +, devenu doublure cathodique d’Arthur après des années de purgatoire de TNT, et bientôt intronisé co-présentateur de Téléshopping sur TF1. D’animateur branché à homme-sandwich pour ménagère, a priori, ça sent un peu le sapin pour qui veut parader dans les boîtes parisiennes. Pas une seconde, répond Devoise : « En exagérant un peu, faire vendre des livres dans La Grande Famille (Canal+) ou des aspirateurs dans Téléshopping, ce n’est pas si éloigné! C’est la même proximité avec le quotidien du téléspectateur. » Langue de bois ? Détrompez-vous : s’il est une erreur de Debord, c’est bien d’avoir défini notre époque comme l’ère du soupçon généralisé.

En fait, la vérité suinte par tous les pores de notre système navrant de transparence, au point qu’on en entend les acouphènes de la bouche-même de ses animateurs. TF1 et Canal même combat : sans se concerter, les ailes droite et gauche du capital vendent du temps de cerveau disponible (©Le Lay), l’une au bobo pseudo-intello fan de Christine Angot (admirez l’assonance digne des plus beaux passages de Pourquoi le brésil ?), l’autre à la mère de famille et au patron de PME qui votent UMP ou FN pour abattre l’introuvable « dictature socialiste ». Au marché de l’insignifiance, un roman lambda écrit dans la novlangue contemporaine vaut bien un kit minceur par électrodes. Je regrette d’ailleurs qu’il existe si peu de marxistes pour noter qu’au niveau de la valeur d’usage, la première camelote n’égale pas la seconde…

On saura donc gré à Alexandre Devoise d’être si facilement passé aux aveux. Et si sa sincérité vous défrise, dites-vous bien que la télévision fait beaucoup pour la culture. La preuve ? Comme disait Groucho Marx, « dès qu’on l’allume, je pars dans la pièce à côté lire un livre » !

Pétition du CESE : Barjot, le retour

28
barjot cese mariage delevoye

barjot cese mariage delevoye

C’est une des meilleures comédies de ce début d’été. On l’intitulera Rencontres, puisqu’elle n’a pas de titre. Ce mardi matin 1er juillet 2014, se tient une conférence de presse improvisée devant le siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE), place d’Iéna, à la suite du verdict du Tribunal administratif. Le CESE vient d’être condamné pour avoir refusé de donner suite à la pétition de la Manif pour tous, qui avait réuni près de 700 000 signatures, en février 2013, pour demander un examen approfondi des conséquences du projet de loi Taubira.

Le film commence par un duo entre Philippe Brillault et Ludovine de la Rochère. Le maire du Chesnay, qui est à l’origine de la pétition et de la plainte contre le CESE et a obtenu gain de cause, tend galamment le micro à la présidente de la Manif pour tous pour commenter la situation. Elle se félicite de cette victoire « fondamentale pour l’avenir de la démocratie ». Soudain, coup de théâtre : arrive Frigide Barjot, qui avait présidé à la remise des pétitions au CESE, en février 2013[1. On peut voir le « prequel » de « Rencontres » sur le site Youtube du maire Philippe Brillault.]

C’est un très bon film d’action où l’on suit l’arrivée des camions apportant de toute la France les cartons remplis de pétitions au Cese, surveillés par la police et accueillis par Frigide Barjot. Entre ce « prequel » et le début de « Rencontres », une ellipse de plus d’un an, résumée par l’apparition de Ludovine de La Rochère à la place de Frigide Barjot.], comme dirigeante de La Manif pour tous, dont elle ne fait plus partie aujourd’hui (elle est désormais à la tête de L’Avenir pour tous). Elle entre dans le champ à l’invitation de Philippe Brillault, et embrasse les deux personnages déjà en scène avec d’énergiques « Bravo ! ». À présent, la caméra cadre le trio. À la gauche de Philippe Brillault, Ludovine, un instant désarçonnée, reprend son discours comme si de rien n’était : « Les citoyens pourront désormais faire appel au CESE, nous pouvons nous réjouir… ». À sa droite, Frigide, d’abord un peu hors circuit, adresse à la caméra des sourires un rien nerveux, avant d’être associée à la réunion par Brillault, élégamment diplomate. L’attitude de Frigide mi-narquoise mi-embarrassée peut s’interpréter comme une volonté d’être associée à cette victoire, en rappelant clairement son rôle en 2013, et en même temps comme une demande de réconciliation[3. Sur la division du mouvement, on consultera les historiens compétents.], moins affirmative, plus timide, puisqu’elle ne peut faire là que la moitié du chemin et dépend de la bonne volonté de l’autre partie. L’attitude de Ludovine, mi-embarrassée, mi-fâchée, est plus univoque. Visiblement, elle n’attendait pas Frigide et n’a aucune envie de lui céder une part de gâteau. Passée la première surprise, elle s’est refermée pour s’en tenir coûte que coûte au discours prévu. Nouveau coup de théâtre : entre dans le champ Valérie Pécresse, qui se rend au CESE pour de tout autres raisons. Elle est aussitôt harponnée par Frigide Barjot, qui saisit l’occasion pour lui demander d’intercéder auprès du président du CESE. Philippe Brillault s’est rapproché avec le micro. La caméra cadre ce nouveau trio. Ludovine de la Rochère se trouve hors champ, mais Frigide Barjot l’inclut dans la scène en se tournant vers elle à deux reprises pour lui faire signe de rentrer dans le cadre. Exit Valérie Pécresse. Le trio précédent se reforme à l’image. Par les mots, Ludovine tente de le casser pour revenir au duo initial : « Tous les deux, Philippe et moi, nous allons demander… », dit-elle dans le micro tendu par Philippe Brillault. Frigide va et vient, sort du champ, y rentre, un peu nerveusement, déclare soudain : « Nous aussi, pour l’Avenir pour tous, nous allons demander, et tu seras notre mandataire, Philippe… Plus on est nombreux, plus on aura la possibilité de donner un poids supplémentaire… » Entre les deux femmes, Brillault intervient : « Cette décision (du tribunal),permet de nous réunir tous sur le même objectif». Tandis qu’il parle, Ludovine fait entrer dans le champ son adjoint Albéric Dumont. Symétrie amusante avec le passage de Valérie Pécresse. L’intérêt se déplace sur ce nouveau trio, réduisant Frigide à une figuration souriante, à l’écart. Renfort de choc, Albéric Dumont fait progresser l’intrigue en annonçant une nouvelle grande manifestation en octobre. Frigide, qui a enlevé son blouson comme pour ne pas se laisser voler la vedette (selon le principe traditionnel des rivales humiliées, « Sois très belle »), revient impromptu pour souhaiter que son mouvement, L’Avenir pour tous, puisse s’y associer, puisqu’il a le même but, sinon les mêmes moyens. La dernière réplique revient à Philippe Brillault : « Tout le monde a sa place, à partir du moment où l’objectif est atteint ».

Le hasard est un excellent metteur en scène. Ce morceau de cinéma-vérité est une savoureuse petite comédie humaine et politique, chorégraphiée comme un ballet  bien qu’elle soit prise sur le vif, et l’on défie quiconque de ne pas y prendre plaisir et intérêt. Pour le sens de l’improvisation et de la psychologie, on songe à Rohmer, mais la justesse du tempo, la perfection de l’intrigue et du jeu constant entre le deux et le trois font penser à Lubitsch. Le divertissement est allègre et plein d’humour, mais très révélateur, aussi, pour qui veut prendre la peine d’y réfléchir. On peut le lire à différents niveaux. Le plus apparent tient du vaudeville, avec un homme jonglant élégamment entre deux femmes rivales (l’épouse et la maîtresse ?). Au deuxième niveau, on a une vue sur les jeux d’alliance et les enjeux de pouvoir qui font fluctuer la vie politique. Et on accède par là à un troisième niveau,  plus profond, où le spectateur est invité à se poser la question fameuse : de quoi s’agit-il ?  et son corollaire : que voulons-nous vraiment ?  On sait que le hasard est aussi mathématicien. Dans le balancement entre deux et trois de cet impromptu léger, qui se joue au présent, il introduit le chiffre un par deux lignes de fuite : l’une conduit vers le passé, cette formidable pétition de 2013, ralliant tous les opposants au projet de loi Taubira ; l’autre ouvre sur l’avenir : si l’objectif est de défendre l’humanité contre ceux qui veulent la détruire par la technicisation et la marchandisation de l’être humain, ne doit-il pas prévaloir sur toutes les querelles gauloises de personnes et d’opinions ? La question de l’unionest posée, et bien posée. À chacun d’y répondre, et vive l’anarchie, pourvu qu’elle soit lucide et responsable ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film aussi rigolo et aussi aigu.

*Photo : Pascal Fayolle/SIPA. 00684414_000020.

Coupe du monde: l’édifiante histoire d’Axelle

390
axelle foot belgique

axelle foot belgique

Mon dieu qu’elle était jolie Axelle Despiegelaere , dans les tribunes des supporters de l’équipe belge au Mondial. La Walkyrie radieuse, la jeune déesse rieuse dont l’accoutrement règlementaire de supportrice, ridicule casque pseudo-viking aux couleurs de la Belgique et peintures de guerres afférentes, n’arrivait pas à dissiper le charme mythologique et la grâce efficace. Ce n’est pas compliqué, Axelle irradiait littéralement, au point que les caméras qui ont désormais transformé toute compétition sportive aussi bien sur le terrain que dans les tribunes en cauchemar panoptique ont vite été aimantées par cette blonde, archétype de la beauté nordique que l’on imaginerait bien à l’entrée du Walhalla accueillir les guerriers d’Outre-quiévrain qui n’ont pas démérité dans cette compétition. D’ailleurs, elle fut repérée assez vite, dès le match Belgique-Russie le 22 juin, par L’Oréal,  surement parce qu’elle le valait bien.  On lui signe donc un contrat à une vitesse record. Mais voilà, des jalouses, sans doute, ont exhumé d’un autre cauchemar panoptique, celui des réseaux sociaux, un vilain « statut » où la belle Axelle se fait poisser comme le premier roi d’Espagne venu dans une scène de chasse en Afrique. On la voit ainsi poser auprès d’une antilope qu’elle vient  d’abattre.

Le scandale est immense. Cette seule étincelle a suffi à mettre le feu à toute la plaine de la moralinosphère.  Axelle aurait pu être, je ne sais pas moi, une ancienne actrice du porno, une Femen militante, un membre du PTB, le parti communiste belge qui commence à faire des scores ; elle aurait pu avoir mordu ses camarades à l’école maternelle comme n’importe quel joueur uruguayen, avoir spéculé sur la dette grecque comme n’importe quelle banque d’affaire, être la conseillère secrète de Marine Le Pen, la trésorière occulte de l’UMP,  une fumeuse invétérée de cannabis, être mariée avec une femme et mère de trois enfants par GPA,  une lectrice d’Alexandre Jardin, une mangeuse de côte de boeuf bien saignante ou une amatrice des films des frères Dardenne,  le monde lui aurait pardonné. Mais tuer un animal, et à la chasse en plus, voilà qui est  insoutenable aujourd’hui. Ca se retrouve illico dans le tiercé de tête avec le révisionnisme et la pédophilie. Et voilà notre pauvre Axelle vouée aux gémonies, sa carrière de mannequin pour l’Oréal aussitôt arrêtée.

Cette fable moderne peut quand même nous apporter quelques enseignements. Ce n’est plus comme le disait Descartes ironiquement dans Le discours de la Méthode le bon sens qui est la chose la mieux partagée mais bel et bien, aujourd’hui, l’hypocrisie. On ne rappellera pas, par exemple, d’où vient l’Oréal. Après tout, le passé, c’est le passé. Mais bon, il faut savoir tout de même que l’entreprise qui tient beaucoup à son image citoyenne voire écologique fut fondée à l’origine par un cagoulard, qu’elle servit après la guerre d’officine de recyclage pour des collabos plus au moins mouillés, qu’il y eut par la suite des petites affaires de discriminations à l’embauche et même, dans le cas qui nous concerne ici, des dénonciations réitérées… d’expérimentations sur les animaux ! Bref, Axelle, elle au moins, tue les antilopes à la régulière, pas en leur mettant des litres de shampoing dans les yeux.

L’autre enseignement, sans doute, c’est aussi que l’époque ne supporte plus que la beauté soit associée à la mort, que la mort ait un rapport mystérieux avec la beauté, oxymore métaphysique qui court pourtant toute la culture occidentale de ses origines grecques jusqu’ à l’œuvre de Bataille ou des Surréalistes. Un vieux roi près d’un éléphant mort, c’est logique, c’est le symbole de la domination blanche, colonialiste, hétéropatriarcale, viriliste et tout ce que vous voudrez qui hérisse la moindre collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem, le tout dans un schéma bien connu et rassurant. En revanche, une grande blonde, comme dans un titre de Jean Echenoz, qui sourit près de la maman de Bambi truffée de plombs, ça ne va pas. L’époque ne veut plus de Diane, ni d’Artémis, du mystère lunaire de ces beautés impeccables qui pataugent dans le sang fumant.

Et  puis, pour finir, on devrait au moins être étonné, très agréablement étonné même, par le commentaire laissé par Axelle en dessous de la photo qui la représente avec son trophée : « Chasser n’est pas seulement une question de vie ou de mort. C’est plus que ça…. » Ernest Hemingway ne dit pas autre chose dans Les Neiges du Kilimandjaro ou Les vertes collines d’Afrique. Mais il faudra sans doute aussi, désormais, dans un avenir proche, purger nos bibliothèques d’écrivains aussi monstrueux que la criminelle et scandaleuse Axelle Despiegelaere.

*Photo: Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA.REX40328269_000070

Gaza : quelle est la meilleure mauvaise solution?

76
gaza israel hamas hezbollah

gaza israel hamas hezbollah

Le quatrième « round » de la longue guerre que se livrent Israël et le Hamas depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par l’organisation islamiste pose une question cruciale : faute de solution de paix définitive, comment établir un modus vivendi appuyé sur la dissuasion, avec des acteurs non étatiques ?

Depuis 1973, après quatre guerres en vingt-cinq ans, Israël a su empêcher les affrontements violents avec ses voisins, soit par des accords de paix officiels (avec l’Egypte et la Jordanie), soit par des arrangements officieux (avec la Syrie).  Mais il s’agissait à l’époque d’un Moyen-Orient des Etats. Depuis, ces entités politiques se sont affaiblies, au point de laisser s’installer à la table des grands des organisations qui, jusqu’aux années 1980, n’étaient que leurs instruments.

Profitant du vide créé par l’affaissement des Etats, le Hamas comme le Hezbollah ont totalement révolutionné l’art de la guerre des faibles.  Cette nouvelle guerre asymétrique, inspirée du terrorisme, de la guérilla et de l’insurrection, s’appuie sur deux éléments indispensables : les roquettes et le contrôle d’un territoire. Sans territoire point de roquettes et sans roquettes, nul moyen de contourner la supériorité militaire israélienne.  Cette stratégie remonte à 1968, lorsqu’une roquette Katioucha fut lancée à partir d’une région jordanienne contrôlée par le Fatah de Yasser Arafat contre la ville de Bet-Shean, à quarante kilomètres au sud du lac de Tibériade. À l’époque, l’Etat jordanien était suffisamment fort pour priver les Palestiniens – en les massacrant au cours de Septembre noir en 1970-1971 – de leur base arrière. Le Fatah dut déménager au Liban, un Etat en carton-pâte que l’OLP a parasité jusqu’en 1982. Depuis, les disciples ont dépassé leur maître étatique.

Au Liban comme à Gaza – puis bientôt en Syrie et au Sinaï – des entités qui sont beaucoup plus que des organisations terroristes, mais pas encore des Etats, ont su sanctuariser un territoire pour s’en servir de base de stockage et de lancement de roquettes à longue portée. Ainsi, depuis quelques années déjà, chaque mètre carré du territoire israélien se trouve à la portée des roquettes tirées du Liban ou de Gaza. Ces armes relativement peu sophistiquées – mais qui exigent tout de même des capacités techniques, logistiques et militaires non négligeables – peuvent aujourd’hui perturber la vie quotidienne en Israël pendant de longues semaines, compliquer ses liens avec le reste du monde – les aéroports et les ports maritimes étant menacés – et ralentir sévèrement l’économie nationale. À cette capacité de nuisance, il faudrait ajouter les morts – pour l’instant potentiels – les blessés ainsi que la pression psychologique subie par des millions d’Israéliens. Etant donné l’évolution technique et tactique du Hamas et du Hezbollah, l’avenir réserve probablement des « surprises », des projectiles plus  précis et à plus longue portée ou des armes nouvelles, comme des drones, risquant de tomber dans l’escarcelle de ces groupes.

Face à cette situation, Israël a le choix entre trois options : contrôler le territoire qui sert de base arrière et de plateforme de lancement aux organisations terroristes, éliminer les roquettes, ou encore dissuader ces acteurs non étatiques d’utiliser leur arsenal de projectiles. Concrètement, la première option passe par une occupation durable de la bande de Gaza. Une telle stratégie diminuera considérablement, voire intégralement, la force de frappe la plus menaçante du Hamas – roquettes à longue portée – sans pour autant empêcher la fabrication et le lancement de roquettes à courte portée, apparues dans l’arène en 2001, quatre ans avant le retrait israélien de Gaza. Pour évaluer le rapport coût/bénéfice de cette stratégie, il faut se rappeler des trente-huit ans de présence israélienne dans la bande de Gaza ainsi que des dix-huit ans d’occupation par Tsahal du Sud-Liban, entre 1982 et 2000. Bref, cette stratégie est loin d’être une panacée et il n’est pas sûr que la société israélienne soit capable de l’assumer dans la durée.

Quid de la deuxième option ? Eliminer les capacités de fabrication ou d’achat de roquettes par le Hamas sans réoccuper Gaza est tout simplement impossible. Aussi longtemps que le Hamas reste maître de la bande de Gaza, reconstituer les stocks n’est qu’une question de temps pour ses membres. Certes, ces derniers jours, il se murmure que le gouvernement israélien exige du Hamas l’engagement de démilitariser la bande de Gaza comme clause d’un nouvel accord de cessez-le-feu, on voit mal pourquoi Mechaal, Haniyeh et leurs camarades renonceraient à une carte maîtresse et efficace.

D’un point de vue pratique, une seule et unique solution reste donc envisageable : retarder le plus possible le prochain « round » de la guerre en diminuant autant que faire se peut les capacités militaires du Hamas, et a fortiori sa volonté de dégainer. Cela exige une action à plusieurs dimensions. Tout d’abord, aussi longtemps que l’opération militaire israélienne continue à Gaza, Tsahal doit diminuer autant que possible les capacités du Hamas en détruisant prioritairement le matériel le plus dangereux et le plus difficile à remplacer. Comme le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah après la guerre de juillet 2006, même ceux qui, sous les raids, ne cessent de crier « même pas mal », contemplent le champ de ruines avec lucidité et savent évaluer le rapport de forces lorsque les armes se sont tues. Pour continuer d’affaiblir le Hamas, Israël devra s’assurer qu’un véritable contrôle s’établit le long de la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte. On sait aujourd’hui que l’ancien président Moubarak a joué un double jeu en fermant les yeux sur la contrebande et l’industrie des tunnels entre Gaza et le Sinaï. Il est également de notoriété publique que les Frères musulmans, pendant leur courte période au pouvoir en Egypte, en ont fait autant, aidant le Hamas à reconstituer ses arsenaux après la dernière opération israélienne fin 2012.

En plus d’endiguer le flux d’armes, contrôler la frontière offre l’avantage de pouvoir ouvrir et fermer le robinet financier qui permet au Hamas de payer des salaires et de se maintenir au pouvoir. On sait que la politique volontariste de l’actuel président égyptien Al-Sissi a récemment failli étrangler le Hamas, tout en continuant d’offrir des subsides aux employés du Fatah restés à Gaza. Il y a quelques semaines, les militants du Hamas ont tiré sur les agences bancaires et distributeurs de billets pour stopper cet afflux de devises qui leur échappe.

Revenons au précédent du Hezbollah libanais. Si, depuis 2006, le « Parti de Dieu » s’est bien gardé d’engager un bras de faire balistique avec Israël, c’est que la dernière guerre l’a isolé au sein de la société libanaise, lasse de la guerre et des bombardements. Pour affaiblir le Hamas à Gaza, il faudrait donc agir sur l’opinion gazaouie mais aussi conclure un accord avec l’Egypte et l’Autorité palestinienne, acteur incontournable dans toute solution viable. En ce sens, le manque d’enthousiasme des Palestiniens de Cisjordanie à engager un nouveau bras de fer avec Israël est un signal encourageant.

Mais quel que soit le scénario de sortie de crise, l’implosion des Etats de la région et la multiplication des acteurs sous-étatiques à grande capacité de nuisance annoncent une ère de frictions permanentes. Il est révolu le temps des grandes déflagrations qu’étaient les guerres israélo-arabes de 1948 à 1973, voici venue l’ère de l’insécurité et de la violence durables.

*Photo :  Nedal Eshtayah \ apaimage/SIPA. 00688420_000016. 

Titre de séjour pour tous

37

Chez nous, il n’est désormais plus nécessaire de pouvoir faire un bébé avec sa moitié pour fonder une « famille ». Il suffit de s’aimer très fort, et éventuellement d’avoir un « projet parental », parfois plus douteusement appelé « désir d’enfant ». Malheureusement, partout ailleurs à l’exception d’une douzaine de pays, on ne voit pas bien ce que l’union de deux personnes de même sexe aurait à voir avec une famille. Sans doute parce que les technologies de fécondation et d’insémination artificielle comme le marché des gamètes et des utérus y sont encore trop peu développés.

Fidèle à sa mission sur Terre depuis les Lumières, la France entend donc encore une fois faire bénéficier le monde entier de son sens du Progrès. En l’occurrence, c’est le Conseil d’Etat qui s’en est chargé en prenant, selon les mots de nos confrères du Monde, « une décision sans précédent » : le 9 juillet, les juges suprêmes de l’intérêt général ont enjoint l’Etat français de délivrer dans les 24 heures un visa à un Sénégalais vivant au Maroc. Les autorités le lui avaient initialement refusé sur la base de ses « antécédents migratoires », celui-ci ayant séjourné clandestinement en France en 2010.

Motif officiel de sa demande de séjour ? Son mariage… avec un homme de 35 ans de plus que lui. Or selon la loi fort bien surnommée « mariage pour tous », l’union de deux personnes de même sexe dont un ressortissant d’un pays où elle est illégale ne peut être célébrée qu’en France. Dans tous les autres cas où un couple réside à l’étranger, les autorités consulaires locales peuvent s’en charger. La loi sénégalaise définissant encore le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, celui de notre ex sans-papiers doit nécessairement avoir lieu sur le territoire français.

Si cette histoire démontre l’absurdité de la loi Taubira, qui crée en l’espèce une nouvelle inégalité entre hétérosexuels et homosexuels, elle laisse présager bien pire. Vu la différence d’âge entre le requérant et son futur époux, le ministère de l’Intérieur a exprimé des doutes quant à « la sincérité de l’union ». Extension du domaine du mariage blanc ? Le Conseil d’Etat a jugé que non et a sommé le ministère de verser 5 000 euros de réparation au requérant, puisqu’il travaille à Casablanca où il vit avec son compagnon, et ne compterait pas s’installer en France. N’empêche que techniquement, le regroupement homofamilial, c’est maintenant.

 

Paris contre le désir français

25
paris decentralisation regions

paris decentralisation regions

Gamine, je croyais que, dans tous les villages de France, il y avait une pancarte indiquant la direction de Paris. Ce repère partagé par tous, ce lien qui m’unissait à des gens que je n’appelais pas encore mes concitoyens, me paraissait être des plus ingénieux. Alors, c’est pas pour me vanter, comme dirait l’ami Basile, mais j’avais peut-être inventé une astucieuse métaphore de ce qu’est un pays : un territoire mental dont les habitants ne peuvent pas se perdre parce qu’ils savent tous où se trouve son centre névralgique. Bien sûr, le mot « métaphore » m’était aussi inconnu que la notion d’État jacobin. J’ignorais que, derrière la façade, encore impressionnante, les fondations de notre édifice régalien se lézardaient. Je n’avais pas entendu parler des contestataires chevelus qui réclamaient de « vivre et travailler au pays », ni lu le livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, publié en 1947, resté un classique pendant trente ans malgré la jeunesse maurassienne de son auteur : « Dans tous les domaines, écrivait-il, l’agglomération parisienne s’est comportée depuis 1850, non pas comme une métropole vivifiant son arrière-pays, mais comme un groupe “monopoleur” dévorant la substance nationale. » En ce temps-là, on pouvait trouver tous les défauts de la Terre aux Parisiens, crever les pneus de leurs autos, brocarder leur arrogance et se moquer de leur accent – ou de leur absence supposée d’accent. N’empêche, Paris, c’était l’affaire de tous. La terre promise de tous les Rastignac du pays, la scène où se jouait la comédie du pouvoir. « L’État, c’est moi », disait-on. Et Paris, c’était la France.

Par la grâce du TGV, la capitale est désormais à quelques heures des principales villes de France. Mais que l’on vive à Lyon ou à Aurillac, jamais elle n’a paru aussi lointaine. La périphérie ne cherche plus à disputer son pouvoir au centre, ni même à l’encercler, conformément aux enseignements du président Mao. Elle se contente de lui tourner le dos, comme si elle avait déjà décidé qu’il n’y a plus de centre. La France n’est pas en guerre contre Paris : elle a décidé de vivre sa vie sans Paris. Ainsi peut-on gager que, dans leur écrasante majorité, les élus qui seront sommés de choisir entre un siège de député et un mandat local opteront en masse pour le second. Beaucoup, à commencer par les barons du PS qui se tiennent prudemment à l’écart des péripéties parisiennes de leur parti, savent depuis longtemps que, pour faire carrière, mieux vaut éviter soigneusement la capitale. On l’aura compris : il n’est pas question ici de la ville dans laquelle des millions de Français ont des copains et des cousins, des souvenirs et des fantasmes, mais du siège de l’État et du pouvoir, du lieu où se fabriquent les modes et les élites – symboliquement, il n’est pas innocent que le commun des Français n’ait pas les moyens de s’y loger.  Le problème est que le sentiment que ce pouvoir ne décide plus grand-chose est de plus en plus partagé. Peu importe que cet État décrié répare les routes, assiste les indigents et fasse encore marcher les trains, les hôpitaux et les écoles certes, pas très bien, mais pas plus mal que ne le ferait une multinationale. Pour beaucoup de gens, il est tout juste bon à persécuter d’honnêtes travailleurs à coups de retrait de points de permis, de règles illisibles ou absurdes, de fiscalité mouvante, le tout ayant un rapport fort lointain avec la réalité qu’on prétend changer.

Or, en plus de cette vieille propension à l’abstraction, qui le pousse à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, voilà que cet État intrusif se mêle de plus en plus de leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. Et ça, ça ne passe décidément pas. Sur le plan économique, la France, ou plutôt ses régions les plus prospères, avaient déjà largement affirmé leur indépendance par rapport à Paris. Le divorce est désormais culturel. On ne parle plus le même langage. La Manif pour tous a d’abord été cela : une révolte contre la prétention d’une élite perçue comme parisienne, branchée et totalement déconnectée du réel, d’imposer ses façons de voir et de vivre à tout le pays. Il y avait évidemment des adversaires du mariage gay à Paris et des partisans en province puisque, répétons-le, il est ici question d’un Paris métaphorique, lequel cependant recoupe en partie le Paris géographique. L’insularité culturelle de la capitale se manifeste notamment par sa résistance au vote frontiste. Le parti de Marine Le Pen a beau y envoyer des candidats présentables susceptibles d’amadouer le bobo, il plafonne à moins de 5 % des voix, alors qu’il progresse même dans les centres-villes bourgeois de nos régions. Ces exceptions parisiennes nourrissent l’aimable conte d’une France homophobe, raciste et passéiste, à laquelle le Paris des élites progressistes et minoritaires résiste héroïquement. Ce Paris-là n’est plus tout à fait la France.

Le psychodrame de la réforme territoriale – qui ne fait que commencer – a révélé que, dans nos belles provinces, on n’était guère soucieux de se battre pour la survie du royaume. L’ambiance est plutôt à la foire d’empoigne qu’à l’harmonieuse solidarité, chacun espérant tirer le meilleur jeu de la redistribution des cartes qui s’annonce. Dans cette perspective, des alliances inédites se nouent entre les élites locales et les activistes de l’identité, comme en Bretagne avec les Bonnets rouges. Ailleurs, on brandit le drapeau européen, tout en communiant dans l’exaltation du passé, réel ou mythologique, de son douar d’origine.

Est-ce ainsi que les pays meurent ? Ce qui meurt, c’est au minimum l’État à l’ancienne, la puissance tutélaire qui assurait la diffusion du progrès dans les coins les plus reculés du royaume et attirait à son service les meilleurs de ses enfants. Pleurer sur la splendeur passée de l’État-bâtisseur, de Versailles à Airbus, ne nous avancera guère. Il paraît que l’avenir radieux sera pavé de réseaux, d’interactions, de synergies et de crèches bio qu’on nous promet pour le remplacer. Dans ce monde merveilleux de l’horizontalité citoyenne, on sera breton et citoyen du monde, on ne parlera plus de « pays » mais de « territoires », ou peut-être de « zones de mobilité permanente » – c’est bon, ça, non ? Bon, ce chatoyant scénario a un léger inconvénient : c’est qu’il risque de laisser sur le carreau tous ceux qui n’ont pas le bon goût de vivre sur une route de la mondialisation. D’autre part, le retour aux villes-État de l’Antiquité ou à la Ligue hanséatique – car dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit – pourrait déboucher, non pas sur le monde paisible régi par le doux commerce, mais sur la guerre de tous contre tous. Non pas qu’il faille impérativement atteindre la fameuse « taille critique », comme le répètent les propagandistes de l’Europe des régions, tout en célébrant le dynamisme de la Catalogne ou de la Bavière. La France n’est ni l’Espagne ni l’Allemagne, mais un vieux pays dans lequel l’État a précédé et construit la nation. Comme le montrent Todd et Lebras dans L’Invention de la France, sa diversité anthropologique s’est révélée soluble dans une unité administrative pensée de façon quasi scientifique. Le modèle jacobin a d’ailleurs remporté une victoire paradoxale car, à bien des égards, les pouvoirs issus de la décentralisation se contentent de le reproduire à l’échelle locale, comme si la solution à la crise française passait par l’émergence de multiples petites France. Sauf que dans ce schéma, Strasbourg refusera bientôt de payer pour Marseille. Ce qui était vrai hier a de fortes chances de l’être encore : sans un État aussi unique que le Dieu de la Bible, point de France.

Alors, il paraît que le mythe jacobin a vécu et qu’il nous faudrait faire notre deuil de la République une et indivisible. Peut-être. Mais ne nous y trompons pas : en dépit de l’affichage exubérant des patriotismes locaux, le message que les gouvernés adressent avec constance à leurs gouvernants, c’est qu’ils veulent rester un peuple. Et ils ne font nullement confiance, pour y arriver, à un pouvoir de plus en plus stratosphérique. Non sans raisons. Il n’y a qu’un Parisien pour croire que la France devrait disparaître.

Ce texte en accès libre est extrait du dernier numéro de Causeur (juillet-août 2014). Pour acheter le magazine, cliquez ici.

«Tous des Palestiniens !» : Guerre d’Algérie for ever

474
gaza manif algerie paris

gaza manif algerie paris

Lors des manifs de 2004 contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école, des jeunes filles musulmanes avaient défilé voilées dans Paris, ceintes à la taille d’un drapeau français. On pouvait à l’époque interpréter cet affichage tricolore comme la volonté de montrer un attachement à la République, en réponse à ceux qui doutaient de la compatibilité des fichus islamiques avec les principes laïques. Dimanche, entre Barbès et Bastille, nul manifestant, dans son soutien à la population de la bande de Gaza, ne songea à se parer du bleu de France – ce n’aurait pourtant pas été idiot en termes de communication politico-médiatique. Il faut croire que l’envie n’y était pas.

« Un drapeau français ? Mais pour quoi faire ? Je ne me sens pas français », confiait un jeune homme se présentant comme marocain. Aux yeux des milliers d’opposants à Israël, franco-maghrébins dans leur immense majorité, qui ont défilé la veille du 14 Juillet dans Paris, la France est hors jeu à défaut d’être hors sujet – rapport à la première déclaration de François Hollande sur le conflit en cours, mercredi dernier, où il pouvait donner l’impression d’approuver sans nuance la réponse militaire israélienne aux tirs de roquettes du Hamas. Et qui lui a valu ce slogan entonné à l’envi par les pro-Palestiniens de dimanche : « Israël assassin, Hollande complice ! »

Délaissant la bannière française, ils se sont tournés vers les fondamentaux : d’une part les drapeaux des origines, algérien, marocain et tunisien, de l’autre, les drapeaux des luttes actuelles, égyptien, irakien et le plus symbolique d’entre tous, le drapeau palestinien, qui synthétise à lui seul toute une histoire et toute une conquête à venir. Si les couleurs de la France étaient absentes de la manifestation de dimanche, c’est probablement parce que pour les partisans des Palestiniens, la France, en raison de son « passé » et de son « présent », représente la figure de l’occupant israélien, plus exactement du « colon ».

D’une certaine manière, le conflit israélo-palestinien est la poursuite de la guerre d’Algérie, ailleurs et avec d’autres acteurs – les altercations entre Pieds-Noirs et Arabes dans le Sud de la France, appréhendées à cette aune, le sont aussi. On fait parfois sur les réseaux sociaux ce rapprochement, qui sonne comme une profession de foi révolutionnaire : « Les Algériens d’hier sont les Palestiniens d’aujourd’hui ». « Du temps de la guerre d’Algérie, note Samia, une manifestante, Boumediene était du côté des Palestiniens. Ma mère a grandi avec le conflit israélo-palestinien. »

L’identification des causes et des effets, de l’oppresseur et des victimes, est quasi-parfaite. S’il y a « importation » du conflit israélo-palestinien en France, il y a également transfert ou projection du « ressenti » franco-maghrébin sur les Palestiniens. Comme si la lutte, en l’occurrence à mort, que livrait une partie des Palestiniens à Israël, et vice-versa, était la transposition puissance 100 ou 1000 de la « guerre » mettant aux prises, ici, d’un côté, la génération « issue de l’immigration » qui ne croit plus aux « promesses » de la France et qui peut-être n’a jamais souhaité y croire pour ne pas avoir à refermer le livre des pères, et, de l’autre, l’Etat, puissance « coloniale » jouant de la discrimination comme d’une « torture » lente et faussement indolore avec ses « indigènes ».

Mais il ne suffit pas qu’Israël soit la France coloniale d’antan, argument des anticolonialistes, il faut aussi qu’il soit juif, les juifs étant ce peuple qui, dans l’islam, « encourt la colère de Dieu », une conception des choses divines dont on sait qu’elle nourrit chez certains un antisémitisme de type musulman. Entre donc ici en lice une notion religieuse, qui redouble le caractère explosif de la situation. Un manifestant le disait dimanche : « Dieu (Allah) nous a donné cette terre (la Palestine). » Cette terre palestinienne (aujourd’hui principalement juive et dont l’argument fondateur est pour partie religieux aussi, en l’occurrence hébraïque) ne saurait être israélienne, tonnent les religieux musulmans, repris en chœur par la foule de jeunes, le 13 juillet place de la Bastille : « Est-ce que vous reconnaîtrez Israël ?», crie et crie encore, dans son micro, à l’adresse de ces jeunes, un membre du collectif Cheikh Yassine, du nom du fondateur du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2004. « Non ! », répondent à plusieurs reprises ceux-ci avec force. Ce collectif opérait dans la manif aux côtés de frères musulmans et faisait entonner des « Allahou akbar » à une partie de la foule. Dimanche, comme en Algérie pendant la guerre d’indépendance, Frantz Fanon et le divin n’étaient plus qu’un.

Ainsi, contrairement à ce qu’affirmait un membre du mouvement BDS (« Boycott Israël ») relayant la « ligne officielle », celle du Fatah, la majorité des manifestants ne paraissait pas d’humeur partageuse, pas du tout prête à accorder une once de terre à un Etat juif, ce « peuple lâche qui tue des femmes, des enfants et des vieillards à Gaza », insistait l’un d’eux. Un jeune homme se disait prêt à aller combattre avec les Palestiniens. La Syrie, en revanche, lui « parlait » beaucoup moins et ce qu’il en disait n’indiquait pas chez lui un penchant religieux : « En Syrie, remarquait-il, ce sont des sectaires qui s’affrontent, sunnites d’un côté, chiites de l’autre. »

Les territoires palestiniens sont donc à Israël ce que le « 9-3 » et autres Mirail toulousain sont à la France. Vue de l’esprit, bien entendu, mais l’esprit voit ce qu’il veut. Si des Franco-maghrébins investissent tant d’eux-mêmes dans le « combat palestinien », c’est parce qu’ils en retirent une satisfaction symbolique, bien davantage que la promesse de quoi que ce soit. Le conflit israélo-palestinien leur donne en quelque sorte la force de vivre.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000002.