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Selfies

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selfie photographie jeunes

J’ai beaucoup photographié mes enfants, comme tout un chacun. Résultat, je suis l’absent-présent de toutes ces images — absent puisque je suis de l’autre côté de l’objectif, et présent pour la même raison. Présent par déduction, en quelque sorte. Ombre de l’ombre.
Si l’autoportrait est un genre pictural qui, de Rembrandt à Van Gogh ou Lucian Freud a produit une foule de chefs d’œuvre, la photographie, bien qu’elle ait emprunté ses cadrages à la peinture, a beaucoup moins donné dans le genre — jusqu’à aujourd’hui. Pour des raisons techniques, essentiellement : on ne pouvait pas être derrière et devant en même temps. Les fabricants ont inventé toutes sortes d’ingénieux dispositifs de déclenchement à distance ou de retard pour que le photographe soit au côté de son modèle, mais encore fallait-il que l’appareil soit posé sur un pied. Lourd et compliqué.
Le smartphone a résolu le problème : on se flashe soi-même sans difficulté — à ceci près que l’objectif incorporé étant toujours un grand angle, cela vous déforme quelque peu dans le sens d’un élargissement du nez, ce qui m’a toujours dissuadé d’user de mon portable pour immortaliser le mien, qui n’a besoin de rien ni de personne pour prendre ses aises.
Peu importe aux uns et aux autres : les voici qui se photographient avec une volupté narcissique bizarre, et qui envoient immédiatement à d’autres l’image hypertrophiée de leur nombril. Selfie : on ne saurait mieux dire. Facebook : le livre des visages.
Pour les raisons techniques invoquées ci-dessus, ces selfies sont d’une rare laideur. Leur naturalisme est hideux. Baudelaire, l’un des premiers, dans le Salon de 1859, s’était ému et révolté devant la copie photographique, dans la mesure où la reproduction pure lui paraissait l’absence d’art par excellence.
Allez, je ne résiste pas — et il écrit beaucoup mieux que moi :

« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : « Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature » (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.  Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : « Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie. » À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal.»

Les photographes du XIXème siècle ont fait de leur mieux pour abolir cet aspect trivial, soit en utilisant leur appareil comme une palette, soit en le spécialisant dans un genre que la peinture n’avait su aborder, l’instantané. Ils ont fait de leur mieux, depuis deux siècles ou à peu près que la photographie existe, pour rivaliser avec les peintres — voir par exemple la mode du pictorialisme des années 1900, ou les cadrages « paysagers » des frères Séeberger.

C’est si vrai que lorsque le droit dut légiférer sur la photographie, il le fit en notant que le photographe aussi est un artiste [1. Bernard Edelman a écrit sur le sujet un ouvrage déjà ancien mais indispensable, le Droit saisi par la photographie (1973 — réédité en Champs / Flammarion).], et qu’il peut réclamer sur son œuvre les mêmes droits que les artistes. La valeur (chiffrable) d’une photographie permettait de la ranger dans le registre artistique.
L’autre reproche que le poète des Fleurs du mal fait à la photo, c’était évidemment son aspect commun : si tout le monde se veut peintre, plus personne ne l’est. Pour le dandy qu’est Baudelaire, la photographie alimente les fantasmes artistiques de la foule — en l’occurrence, la foule bourgeoise, l’antithèse de l’artiste. Ajoutez à cela le fait que la peinture est un art de patience, de remords [2. voir le prodigieux film de Clouzot, Le Mystère Picasso, où l’on voit le peintre en proie aux remords, aux retouches, aux recombinaisons, aux surcharges — en direct], le contraire même de ce contentement de soi qu’implique le selfie. Heureux les simples d’esprit, car ils se photographient.

Avec le selfie, Monsieur-tout-le-monde fait de l’art, instantanément. Et tient à le faire savoir. Qu’un peintre du dimanche imite Corot ou Pissarro n’implique pas qu’il impose à tout son carnet d’adresses la contemplation de ses croûtes. À chacun ses violons d’Ingres, tant qu’ils demeurent confidentiels. Mais le selfie n’a de sens que s’il s’expose de façon instantanée. Il communique l’innommable. Avec bonne conscience et infatuation.
Ce n’est pas même un autoportrait, au sens pictural du terme. Les autoportraits classiques étaient des études psychologiques, ils utilisaient la surface de la toile pour traquer la profondeur, et les monstres qui s’y prélassaient, voir Van Gogh. Le selfie est tout en surface, il dénie la profondeur. Il réfute un siècle de freudisme appliqué : avec lui, plus d’inconscient. Il est la victoire ultime de la société du spectacle : je ne suis que ce que je montre. Il est la défaite de Montaigne : « Il ne faut pas confondre la peau et la chemise », disait l’auteur des Essais — eh bien non, c’est la même chose, affirme l’imbécile qui s’auto-congratule d’être. Fin du Moi, et victoire de l’Ego.
Au passage, le selfie abolit aussi le langage, qui en dit toujours plus que les mots qu’il emploie. Inutile de faire dix ans de psychanalyse sévère pour commencer à cerner qui je suis : un clic à bout de bras, voici ma vérité. Il abolit du coup la communication, qu’il fait pourtant mine de promouvoir. Parler à l’autre est un art difficile. Se photographier ensemble, souriant à son i-phone, c’est la facilité mise au service de l’incommunicabilité.

Une certaine littérature (surtout celle écrite par de jeunes auteurs) va dans le sens de cette superficialité. Les personnages s’agitent, baisent sans y penser, discutent fringues et musique, sans jamais rien contester : ce monde leur va, comme va une jupe.

Ce qu’affirme aussi cette mode du ready-made absolu, c’est la victoire de la démocratie la plus abrutissante (pléonasme, sans doute). Nous voici tous artistes, tous mis à plat, tous révélés par une technique instantanée, à la portée des plus malhabiles, définitivement dissociée de la notion d’effort. Allez encore faire un cours d’art plastique à des gosses qui croient que le selfie est l’alpha et l’oméga de la représentation !
Cette absence de travail (à commencer par le travail sur soi) est le caractère le plus évident et le plus terrible de ce que nous appelons encore une civilisation, et qui n’est plus qu’un reste d’habitude, dont l’Etat islamique du Levant et d’ailleurs s’occupera bientôt. Les élèves, en classe, s’étonnent que les torchons qu’ils rendent sous l’appellation de « copies », produits de façon quasi instantanée, ne nous satisfassent pas. Toute absence d’effort, pensent-ils, mérite salaire. De même leur capacité d’attention, façonnée par cet équivalent gestuel du selfie qu’est le zapping : leur intérêt est une longue impatience.
Evidemment, le vrai, le gai savoir fait de la résistance — tout comme leurs petites copines ne consentent pas de prime abord à se comporter en porn stars. Parce que ce monde qui fait mine de s’offrir est plus résistant au désir que nous ne le pensions. Mais c’est la ruse du libéralisme avancé que de nous faire croire le contraire. Ça lui permet de vendre des smartphones.

*Photo: Vince Bucci/AP/SIPA.AP21608539_000021

Dernier apéro avant l’hosto?

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Connaissez-vous monsieurdrive.com? C’est une de ces plateformes d’achats en ligne qui permettent de passer commande par Internet et d’aller récupérer ses courses sur place. Ça fait gagner du temps, ça évite les contacts humains et ça explique pourquoi on devient un pays de célibataires puisqu’on ne peut plus draguer dans les supermarchés qui étaient pourtant, avec les terrasses de café et le lieu de travail, un des endroits les plus propices à la chose.

Monsieurdrive.com, sans doute pour dissiper l’isolement de sa clientèle, leur a rappelé qu’une fois rentré chez eux, ses clients pouvaient tout de même organiser un apéro, histoire de ne pas sombrer dans le solipsisme et, pour ce faire, a décidé de faire un comparatif des prix d’un panier apéro pour six personnes constitué de dix produits jugés « incontournables » : saucisson, chips, cacahuètes, fromages, olives, biscuits apéros, rosé et pastis. Sans doute pris de remords devant ce qui ressemble légèrement à un attentat diététique, le site a imaginé une petite porte de sortie pour ceux qui ne voulaient pas mourir tout de suite avec du tatziki et du jus de tomates. On apprend ainsi qu’il faut compter 31, 70  euros pour un apéro entre amis. Il vaut mieux être Breton – puisqu’il en coûtera 30, 80 euros, le prix le plus bas – que Corse avec 33 euros.

Cela dit,  que l’on soit Corse ou Breton, l’apéro vu par monsieurdrive.com reste tout de même un peu brut de décoffrage. Sans sombrer dans l’hygiénisme, on pourrait imaginer des alternatives plus heureuses, pas forcément plus onéreuses et tout aussi joyeuses. Et qui, en plus, permettent de tenir sur la durée parce que tout un été au rosé de grande surface accompagné d’un sifflard industriel, ça attaque à la longue, même les plus résistants. 

Ni Marx ni pape

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pape marx communisme

Que Jérôme Leroy soit rassuré : la droite non plus n’aime pas le réel. Elle l’aime d’autant moins qu’elle a compris que ce n’est pas en lui chantant des comptines pour cocos désabusés ni en lui offrant des bonbons trempés dans l’eau bénite qu’on l’amadoue. C’est une méchante bête, le réel: il n’a pas l’oreille musicale et le sucre lui donne la nausée. N’essayez pas de le tuer, c’est lui qui vous tuera le premier. Dans sa maigre clémence, il consent parfois aux négociations. Mais, même quand il y consent, n’espérez pas avoir le dessus. Il est comme la pluie et l’orage qui vous tombent dessus. Vous pouvez pester contre eux, ni cirés ni paratonnerres ne suffiront à les empêcher de tomber et de faire des dégâts.

Hélas!, il faut composer avec le réel. Aimez-le ou non; lui, n’en a rien à cirer. Cette évidence, le XXème siècle nous l’a douloureusement enseignée. Dommage que Jérôme Leroy ait séché les cours. Que ceux parmi nos lecteurs qui furent des élèves assidus aux tristes leçons du siècle précédent me pardonnent le torrent de truismes qui va suivre (attention! nous allons découvrir le feu!). Jérôme Leroy souhaite qu’on ne lui objecte pas la menace totalitaire que fait peser le marxisme sur les sociétés. Que son vœu soit exaucé: il n’est pas nécessaire de recourir à cet argument pour discréditer les fumeuses théories du grand Karl. Partout où elles ont été mises en application, un cataclysme économique s’est produit. Avec les conséquences que l’on sait: faillite, misère, famine. Le marxisme mis en pratique a systématiquement produit les effets inverses de ceux escomptés. Capitalisme et libéralisme[1. J’emploie ici le mot “libéralisme” dans son acception la plus large. Il ne s’agit pas, ici, de chanter les louanges de Margaret Thatcher ou de Ronald Reagan.], quant à eux, sont, à ce jour, les deux systèmes économiques qui ont permis d’enrichir de façon spectaculaire et sans précédent les populations des pays dans lesquelles ils étaient en vigueur. C’est eux, malgré tous leurs défauts (et ils sont grands!), qui ont permis d’atteindre le moins imparfaitement les objectifs du socialisme. L’indignation d’André Sénik à l’écoute des billevesées que le bon François a débitées aux Coréens était donc pleinement fondée.

À propos de l’émouvant couplet sur la laïcité, je serai bref. Jérôme Leroy fait de la laïcité une des conditions de la paix. Il semble ignorer que des pays aussi respectables que le Canada, l’Italie ou l’Angleterre, entre autres, ne sont pas à proprement parler des pays laïcs. Notons au passage que les deux conflits mondiaux ainsi que l’avènement des régimes totalitaires, rouges ou bruns, ont offert aux hommes tout au long du XXème siècle de nombreuses et belles occasions de s’étriper le plus laïquement du monde.

Quant à l’épisode de l’institutrice obligée d’user de son autorité pour défendre les élèves les plus faibles contre les plus forts, il est admirable. Voilà enfin les défenseurs du modèle capitaliste et libéral éclairés sur la notion d’Etat de droit! Chacun le sait, dans les pays libéraux aucune règle n’existe pour défendre les individus. Ni codes, ni lois! Au cas où le lecteur en douterait encore, je lui soumets cet extrait d’un des textes fondateurs de la pensée libérale dans lequel Adam Smith, en 1776, définit les devoirs de l’Etat: “Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part d’autres sociétés indépendantes. Le second, , c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice.”

Un esprit naïf nous ferait sans doute remarquer que, souvent, un semblant d’Etat de droit, tel qu’il est défini par Smith, a existé dans les pays libéraux, jamais dans les pays socialistes. Mais, chut! Jérôme Leroy nous interdit d’attaquer sur ce terrain-là. Passons. Le même Leroy, à ce moment de la démonstration, nous expliquera que le rôle de l’Etat, si l’on veut que la vraie justice règne, ne doit pas être limité aux domaines régaliens. Justement, voici le troisième devoir qu’Adam Smith lui assigne: “C’est le devoir d’ériger ou d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l’intérêt privé d’un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu’à l’égard d’une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses.”

C’est bien ces trois devoirs que nos dirigeants tentent de respecter. Certes, le résultat laisse à désirer. Néanmoins, on est bien loin de la caricature que font les marxistes du libéralisme, qu’ils ont une fâcheuse tendance à confondre avec l’anarchisme. Où l’on voit où commence l’anarchie selon eux…

Tout bien pesé, on peut dire que ce sont le capitalisme et le libéralisme qui, en permettant à la majorité de subvenir à ses besoins, ont le plus efficacement œuvré contre ce réel que chacun déteste. Si la gauche, en général, et les marxistes, en particulier, ont échoué, c’est qu’ils ne se contentent pas de détester le réel. Ils le nient. Contrairement à une idée reçue, maintes fois ressassée, ce n’est pas le capitalisme qui fait fi de l’homme, mais le marxisme. Pour un marxiste, l’homme en tant qu’individu de chair et de sang, avec ses vices et ses failles, n’existe pas. Il n’est qu’une notion abstraite, un pion intégré dans un vaste système économique qui prétend à la perfection. C’est ce qui permet aux communistes de continuer à condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas. Attitude inutile, dans le meilleur des cas; redoutable, dans le pire.

Une précision pour conclure : je ne vois aucune beauté dans la compétition, la concurrence et la spéculation.  Le monde de la publicité et du marketing m’exaspère. Quoique j’adore l’argent plus que personne, les bataillons de jeunes décervelés qui se ruent dans les écoles de commerce pour faire du fric me dégoûtent. Je leur préfère les marins, les prostituées, les moines et les dresseurs de lion. Mais voilà: la majorité des hommes ne souhaite pas traverser les océans ni mener une vie d’ascète; la plupart ont peur des lions et, surtout, n’est pas putain qui veut. Que voulez-vous? L’humanité est banale. Le plus sage est de s’y résoudre, loin des incorruptibles et des grands purificateurs.

*Photo : Anonymous/AP/SIPA. AP21198738_000001. 

De Robin Williams à Lauren Bacall : revue mortuaire

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johnny winter bacall

Un hiver précoce s’est abattu sur la France. Les socialistes de pouvoir cherchent désespérément des formules adaptées aux « corrections des variations saisonnières ». Ils font avec leurs bras des gestes désespérés, qu’ils voudraient qu’on prît pour des exercices d’assouplissement. François Hollande, l’homme qui n’aimait pas les riches et voyait dans la finance son principal ennemi, poursuit sa course d’escargot à traces les champs. M. Valls, premier ministre en réserve de la République, puise vainement dans la réserve d’éléments de langage, que lui fournit son armée de communicants : il a beau dire et se pousser du col, l’économie française sent le Sapin…

Bref, puisqu’un dieu maussade paraît gouverner nos intempéries, tournons-nous vers l’Amérique du spectacle, afin d’y trouver un peu de consolation. Las, les mauvaises nouvelles qui nous en parviennent tombent comme les soldats à Gravelotte ! Que d’eau ici, et que de morts là-bas ! Eh bien, puisqu’il pleut, allons au cimetière américain !

L’Albinos et le dépressif

Le 16 juillet, on retrouvait le corps sans vie, dans une chambre d’hôtel, à Zürich, d’une vraie légende du blues-rock, Johnny Winter. Plus blanc que blanc -il était albinos – il jouait admirablement de sa guitare en « slide », il ne déparait nullement au côté de Muddy Waters et de BB King, qu’il admirait. Nous n’oublierons pas son interprétation de Jumpin’Jack Flash.

Un chagrin universel accable nos contemporains après la disparition de Robin Williams (qu’on ne confondra pas avec Robbie Williams, lequel se fit connaître comme membre d’un boy’s band anglais aussi calamiteux que les autres, et poursuit une carrière de « popeux » apparemment rentable, après avoir prétendu s’incarner dans une métamorphose de crooner indigne d’une animation de supermarché). Robin Williams, souffrant d’une sévère dépression, se serait suicidé par pendaison. Le retentissement que connaît sa disparition s’explique peut-être par l’effrayant contraste entre l’affiche officielle, où l’on voit la face hilare d’un comique vibrionnant, et le masque figé, bouffi de chagrin et d’angoisse, d’un homme ordinaire. Il connut la gloire, au cinéma, dans des films d’habiles fabricants tels que Peter Weir (Le Cercle des poètes disparus), Chris Colombus (Madame Doubtfire), Barry Lewinson (Good Morning Vietnam), Steven Spielberg (Hook ou la revanche du capitaine Crochet) et quelques autres. Il eut la chance de croiser la route de Terry Gilliam pour Les Aventures du baron de Münchhausen, copie intéressante mais bien loin d’égaler la version originale, proprement éblouissante, de Josef von Báky, Les Aventures fantastiques du baron de Münchhausen. Georges Roy Hill lui donna le rôle principal dans une adaptation réussie du livre de John irving, Le Monde selon Garp. Hollywood affecte une mine contrite, et l’on voit les gentils membres de la grande famille du cinéma tirer leurs mouchoirs devant les caméras…

Marilyn, vouée à l’effroi

Sally Hardestly est une jolie blonde. Avec ses camarades, filles et garçons, elle s’installe dans une charmante maison ancienne, à l’écart, cernée de lilas et de verdure. Sally ignore tout du sort funeste que leur a réservé Tob Hoopper, metteur en scène de Massacre à la tronçonneuse. Ce dernier n’aime rien tant qu’anéantir des grappes entières de jeunes gens effarés par les moyens les plus sanglants et au terme d’une péripétie de pure terreur. Seule Sally échappera au Tronçonneur des lilas : Hooper a-t-il délibérément choisi d’épargner les blondes ? Le rôle de Sally est joué par Marilyn Burns, qui se spécialisera dans les emplois de victime livrée à la folie meurtrière de psychopathes excités par les cris suraigus de ses proies féminines, très doués dans le maniement criminel de la faux, du hachoir et du croc de boucher. Tout cela dans une campagne hostile, humide et sale, envahie de brume, d’où surgit la représentation de l’effroi, tel ce saurien énorme nourri de chair humaine par son plaisant propriétaire (Le Crocodile de la mort). Marilyn Burns a croisé la route de la plus terrible des tueuses en série, et, à ce jour, demeurée impunie : la Grande faucheuse. Elle est morte à Houston, chez elle, le 5 août.

Le petit Mickey mari volage

Le 6 avril dernier, s’éteignait un comédien considérable, dans une relative indifférence des français, pourtant cinéphiles reconnus. Avant de révéler son identité, cette petite digression : le magasine People, en 2013, voyait en Gwyneth Paltrow “la plus belle femme du monde” ! Est-il raisonnable de placer sur la tête de Mlle Paltrow la couronne du sacre de Brigitte Bardot ou d’Ava Gardner ? Changer une endive molle en braise incandescente relève de la magie ou de la chirurgie « pathétique ».

Dans un monde guidée par la raison, Gwyneth eut été une comédienne pour séries télévisées. Elle y eut incarné les valeurs de l’épouse yankee : une envahissante sentimentalité, une méchanceté de garce névrosée, une belle solidité émotionnelle en public, fort utile dans les pires moments, tel celui qui consiste à lâcher un rot sans se départir d’un sourire ingénu. On imagine Ava Gardner considérant Gwineth Paltrow : « Sers-moi un scotch, tu auras un autographe, Tristounette ! ».

Le 6 avril, donc, mourait un homme, qui avait bien connue Ava Lavinia Gardner, née en Caroline du nord, en 1922. Il fut son premier mari. En Amérique, il jouissait encore, à 93 ans, d’une belle popularité. Il s’appelait Mickey Rooney. Vieillard jovial à face ronde, très expressive, il ressemblait à un diablotin. Or, à l’âge de 14 ans, avec son air de gamin effronté, sa physionomie très fraîche, ses yeux rieurs ou aisément inquiets, il fut remarqué par Max Reinhardt en personne, qui lui donna le rôle de Puck, dans Midsummer night’s dream, d’après William Shakespeare, d’abord au théâtre, puis au cinéma, dans le film éponyme dont Reinhardt signa la mise en scène avec William Dieterle. On peut voir dans sa distribution générale un parfait résumé de la sociologie hollywoodienne, à cette époque.

La famille Warner, russe d’origine, avait fuit les pogroms. Jack Warner et ses frères, à la fin des années vingt, menaient une vie prospère de producteurs de cinéma. Max Reinhardt, juif et autrichien de naissance, avait préféré mettre un océan entre les Nazis et lui. Il bredouillait alors un anglais incompréhensible. Dieterle, allemand, n’était pas juif, mais n’avait aucune sympathie pour Hitler. Olivia de Havilland incarnait la belle allure de l’aristocratie anglaise. James Cagney, dont la famille venait d’Irlande, ne connaissait pas seulement le nom de William Shakespeare : sa prestation dans Midsummer night’s dream (rôle de Nick Bottom) fut unanimement saluée par la critique. Condensé d’énergie, trapu, petit, puissant, excellent chanteur, danseur virevoltant, Cagney s’apparente à Mickey Rooney par le jeu d’acteur. Il l’augmente d’accès d’une rage inquiétante, qui lui mérita sa réputation de dur de l’écran « noir ».

Mais alors, Ava Gardner et son petit Mickey ? Rooney mesurait 1 m 57, mais, lorsqu’il rencontra Gardner, en1941, il était la plus grande vedette  de la MGM. Maman Gardner veillant jalousement sur la virginité de sa fille, il fallait absolument passer par le mariage pour avoir droit à ses faveurs. Ils convolèrent en justes noces en janvier 1942. Le croira-t-on ? Ava Gardner, la plus belle créature du monde, se fit femme au foyer, gentille, attendrie, patiente, tandis que son mari courait la gueuse ! Ils divorcèrent un an plus tard. Mickey épousa au total huit femmes, soit une de mieux que Barbe bleue.

Toute personne soucieuse de sa réputation doit avoir vu au moins dix fois Babes in arms (Place au rythme), avec Judy Garland et Mickey « Jumping » Rooney, mis en scène par Busby Berkeley, metteur en scène supérieurement doué pour le grand divertissement, qui imposa son style brillant, parfaitement accordé au genre de la comédie musicale.

Le petit Marcel témoin de moralité

Enfin, puisque nous tenons le cordon du poêle[1. Le poêle, ici, désignait naguère la pièce de tissu noir, qui couvrait le cercueil pendant la cérémonie funèbre. Les proches tenaient les cordons reliés à ce tissu.], n’oublions pas Lauren Bacall, qui a tiré sa révérence le 12 août. Elle a tourné avec les plus grands metteurs en scène, et même avec Bernard-Henri Lévy, dans Le Jour et la nuit, qui ne laissa un souvenir ému qu’à son réalisateur et à ses producteurs ; quant à ses rares spectateurs, ils pouffent encore ! On a tout dit sur la belle Bacall, alors, il nous plaît de céder la parole à l’incomparable Marcel Dalio, qui fut le témoin de la « love affair » naissante entre elle et Humphrey Bogart. Remarquée par la femme de Howard Hawks sur des photographies de mode, Lauren Bacall tenait le premier rôle féminin dans Le Port de l’angoisse, du grand Hawks. Marcel Dalio, réfugié à Hollywood, fait partie du tournage. Bacall le prie souvent de dîner avec elle, ce qui le flatte bien sûr. Mais leur rendez-vous n’est jamais tête à tête. Bogart est toujours le troisième convive. Dalio comprend très vite la raison de sa présence : il est la caution morale de ce couple « irrégulier » : « Bien entendu, après le dîner, il nous ramenait ; et moi, j’étais toujours celui qu’on déposait le premier ! Bogart, marié à l’époque, ne se serait pas remis d’un scandale. Être vu seul avec Bacall, c’était courir le risque qu’un maître d’hôtel, un barman ou un concierge […], informateurs habituels des journaux […] donnent l’alerte. »[2. Marcel Dalio, Mes Années folles, Ramsay poche cinéma.].

Il y a toujours un français pour être le témoin de la grande ou de la petite histoire…

*Photo : KCC/ZJE/WENN.COM/SIPAIPAUSA. 31302419_000006.

On lit et on boit frais à St-Tropez 4/4

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lecture ete fraicheur

Elle est sauvage

La Série Noire a trop souvent perdu ses plus beaux stylistes au fil des trente dernières années. On achète aujourd’hui du polar pour les maux qu’il dénonce et non pour les mots qu’il contient. Le lecteur, on le déplore, n’est plus sensible à la langue des mauvais garçons, cet argot littéraire 80’s, canaille par son jet populaire et élitiste par ses références. Les cadors du néo-polar avaient des lettres. Et ils savaient s’en servir. C’était pétaradant comme une vieille mob, ça coulait naturellement comme un Picon-bière très frais et surtout ça laissait en bouche le goût d’une certaine époque où les auteurs ne se couchaient pas au moindre oukase. Le « politiquement correct » n’avait pas encore enflammé nos bibliothèques avec tous ces « écrivains » droitdelhommistes, vils défenseurs des opprimés du monde entier, en réalité, propagandistes de leur porte-monnaie. A.D.G (1947-2004) n’était pas un de ces béni-oui-oui. Il ne cachait pas ses opinions nationalistes, il ne cachait pas non plus ses immenses talents d’écrivain. La nuit myope, roman paru chez Balland en 1981 est une balade nocturne qui prend sa source du côté de Marcel Aymé et Jacques Perret. Son héros, Domi un cadre très moyen, aventurier binoclard se perd dans les rues de Paris à la recherche d’Armelle rencontrée en boîte. « C’est alors qu’Armelle entra, noyée dans un groupe hâbleur d’ex-jeunes giscardiens extrêmement bien peignés…Armelle était vêtue d’un bloudjine en daim (une certaine douceur, mais sans l’écœurement du velours-tapioca) et d’une tunique brodée de motifs archimandrites » écrit-il. Vous l’avez compris, les mots ne trompent pas, le garçon était doué. Cette quête du macadam remplie de bons mots est aussi hilarante que déchirante.

La nuit myope d’A.D.G – Editions Balland

De Châteauroux à Hossegor

Je suis tombé récemment sur la route de Jean Prévost grâce à l’éditeur Emmanuel Bluteau et au journaliste-romancier Jérôme Garcin. Ils sont les infatigables promoteurs de l’œuvre de cet écrivain mort à 43 ans, en héros de la Résistance, dans le Vercors au début du mois d’août 1944. Dans le maquis ou les Lettres parisiennes, Prévost ne manquait ni de courage, ni de foi. Cet honnête homme croyait dans les vertus d’une République irréprochable. Il chérissait la méritocratie comme notre bien le plus sacré. Ce stendhalien de cœur n’avait pas pris, comme d’autres imposteurs, l’ascenseur social au niveau des étages élevés. Son parcours, de Normale Sup à Gallimard, ne devait rien à sa docilité ou à ses relations. Il était né dans un milieu modeste et ne dédaignait pas faire le coup de poing. Dans cet environnement protégé de la rue, son activisme polygraphe et sa puissance de travail déroutaient, agaçaient même. Une telle force de caractère semble toujours suspecte chez les planqués de l’édition. Ces godillots de l’écriture qui grimpent par aspiration en se mettant dans la roue des plus forts. Prévost pouvait aussi bien écrire sur le sport, le cinéma, traduire Lorca, préfacer Hemingway ou achever des romans, miroirs d’une jeunesse partagée entre désirs de succès brillants et déjà marquée d’illusions perdues.  Il a eu le temps d’achever  Le Sel sur la plaie  et sa suite,  La Chasse du matin  que tout jeune homme doit avoir lu avant de se lancer dans une quelconque voie professionnelle. Crouzon, héros désargenté, animé par un absolutisme presque religieux, la rage sociale au ventre, tente de se faire une place sous la IIIème République. L’ascension de cet écorché sera longue, il devra d’abord s’exiler dans le Berry et patiemment prendre les rênes d’une imprimerie pour asseoir son prestige local.  Le Sel sur la plaie  raconte cette première étape qui se situe dans les années 20. Puis, devenu riche, député, self-made-man comblé de 35 ans, il profite de la vie dans  La Chasse du matin. Cette fois-ci, il se trouve à Hossegor en 1932, homme sûr de son charme, mécanique intellectuelle et physique huilée, il va mettre le pied à l’étrier à quelques jeunes en manque de réussite. Sur cet axe Châteauroux/Hossegor, Prévost, avec une prescience remarquable, trace les caractères de l’âme humaine. Palette immuable qui coure des bassesses aux grandeurs.

 Le Sel sur la plaie  et  La Chasse du matin  de Jean Prévost –  Zulma

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Les livres de Patrick Besson ont le charme électrique des tubes des années 80. Confidence pour confidence, on y revient toujours. Un peu par accès de mélancolie et beaucoup par tendresse. Besson aura été le grand mémorialiste de ces années-là, le Cardinal de Retz du Boulevard Aristide-Briand, notre meilleur allié dans un monde faussement ouvert et libre. La fin des utopies empestait le marchandage plein gaz et l’humanisme en peau de lapin. Besson inlassable artilleur, pilonnait, sans retenue, les petits barons de l’époque et les idées « progressistes ». Son sens de la formule acide en faisait un virtuose de la mise à mort. Appréciez le tir : « Toutes les mères tuent leur fille et beaucoup se servent du téléphone ». Dans chaque grand écrivain sommeille un dictateur débonnaire. Besson nous régalait de courtes nouvelles, plus proches du journal intime que de la fresque historique, bien qu’avec ce communiste non repenti, nous avions un aperçu assez fidèle de cette décennie mortifère. Dans  Les Années Isabelle  paru aux Editions du Rocher en 1991, il nous parle des filles habillées en Alaïa et Cacharel, des actrices Isabelle Adjani et Brigitte Nielsen, du Quotidien de Paris et de Claude Cabanes, de Jean-Marc Roberts et de Matthieu Galey. Et puis surtout, on retrouve nos repères d’adolescent qui se mêlent à la vie Bessonienne. Son quotidien fut assurément le nôtre. Neuhoff en dandy du tweed, le service militaire en Allemagne, le steak au poivre à la carte des restaurants, la Collection Penguin dans les librairies, autant d’événements, d’impressions que nous avons vécus par procuration.

Les Années Isabelle de Patrick Besson – Editions du Rocher

*Photo: Gary Burchill / Mood Bo/REX/SIPA.REX40177236_000001

Georges Lang, le guide du couche-tard

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collection georges lang

À tous les amateurs d’artistes prolifiques, tenez-vous le pour dit : Prince est un petit joueur, Johnny ne tient pas la corde, et Jean-Louis Murat… du pipi de chat avec son album annuel. Non, ce qu’il vous faut, c’est du sérieux, du costaud, du constant : Georges Lang ! Le bonhomme sort rien moins qu’un quadruple album tous les ans, et de qualité en plus ! Qui dit mieux ?! Ce nom est désormais une marque de luxe, une garantie de premier choix musical. Georges Lang (Djordge Laeng pour les intimes), le routard de la radio, le DJ conteur, la voix de la nuit jusqu’au plus profond de notre lit, le fou d’Amérique qui ne s’en cache pas, le Major Tom des ondes de RTL depuis décembre 1971 veille sur nous et les insomniaques en proie à la suave mélancolie nocturne. « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit », ruminait Léo Ferré dans sa chanson « Richard ». Pour tous les Richard en puissance que nous sommes, avec des problèmes d’hommes, de mélancolie, l’ami Georges est là, toujours dispo : « Encore un p’tit pour la route ? Ecoutez cette démo d’Elvis surgie de la nuit des temps, captée à Nashville-Tennessee dans le studio B de RCA, sans air conditionné en plein mois d’août… ce pur bonheur musical me donne des frissons, je suis complètement addict ! ».

Le credo de l’animateur : la radio est un outil merveilleux pour rêver. On peut lui faire confiance pour nous fournir notre dose de rêve éveillé toutes les nuits. Alors que les politiques au pouvoir cherchent en toutes circonstances à nous rassurer, comme si nous n’étions que des touristes dans un pays en perpétuelle convalescence, seul Georges Lang parvient à nous rassurer réellement depuis 40 ans, sans en faire un artefact de communication faisandée. Pourtant, il a fait partie de la fameuse charrette RTL de 1999 pour cause de floraison dans les médias d’un jeunisme interchangeable, avant d’être réintégré sur ordre des auditeurs quelques mois après son éviction, comme Philippe Bouvard.

Aujourd’hui, l’animateur à la voix de velours paraît indéboulonnable : ses compilations se vendent par wagons et il est devenu à lui seul un symbole de liberté face à la concurrence prisonnière de la hype et de sa frigidité. « On ne m’a jamais rien imposé, c’est dans mon contrat. J’improvise complètement, sauf pour les Sagas », se félicite-t-il. Ce que j’ai dit ici de Francis Zégut  et ses goûts éclectiques est valable pour l’homme des Nocturnes : pop, rock, folk, country, soul et blues – dans la plus large acceptation des termes – cohabitent sans ambages dans ses programmations.

Georges Lang s’est inspiré des DJ américains historiques (Robert W. Morgan, Jim Ladd, Wolfman Jack, George Oxford, etc.) et des anglais des radios pirates pour l’habillage et le ton de ses émissions : jingles, anachronismes intemporels, ardeur, complicité dévotionnelle avec ses auditeurs et invités, tout transpire l’âge d’or du rock insouciant. Et chaque soir, l’animateur nous démontre qu’il a réussi à imposer en douceur, sur la durée, par la musique, une vérité scientifique qui sonne désormais comme une évidence : la Californie est le berceau de l’humanité ! Mais attention à ne pas se méprendre, notre vétéran californiaphile ne regarde pas uniquement dans le rétroviseur lorsqu’il conduit ses émissions : il diffuse aussi des nouveautés. Ainsi, entre Ray Charles, Janis Joplin, Tom Waits et autres Doors, on trouve Coldplay, la jeune Alex Hepburn ou encore Antony & The Johnsons sur ce Volume 3 de La Collection. De même, à ses débuts, il a été le premier à passer Cat Stevens et Elton John en France, pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas d’émission rock à l’époque.

Parmi les perles de cette compilation à s’infuser dans les oreilles, citons « Illumination » de Jonathan Wilson, « When Winter Comes » de Chris De Burgh, « Moondance » de Van Morrison et « Captured » de Gov’t Mule. Le contenu du coffret est aussi traversé de nombreuses reprises, davantage encore que sur les précédents, car Georges Lang apprécie particulièrement cet exercice : son premier album des Beatles acheté, Beatles For Sale, l’a été pour les reprises qui y figurent.

Au bout de l’écoute des 4 CD, toute notre vie a défilé dans la tête, on sait maintenant que cette impression n’arrive pas seulement à l’article de la mort, merci Georges !

En 2023, pour fêter les 50 ans des Nocturnes, l’homme méritera bien un hommage à la hauteur de l’évènement : une SAGA Georges Lang, racontée par lui-même évidemment !

En attendant, si vous voulez emballer et surtout, si vous voulez conclure cet été, une seule solution : le nouveau coffret de La Collection, jusqu’au bout de la nuit !

*Photo: DANNY MOLOSHOK/NEWSCOM/SIPA.SIPAUSA31245293_000009

La marque à la pomme a-t-elle la pêche?

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apple concurrence innovation

Mac OSX 10.10 autrement appelé Yosemite, tout d’abord. Ce système d’exploitation est une livraison présentée comme majeure par Apple. Le design en est certes soigné : un peu plus de transparences, moins de skeumorphisme, plus d’aplats, couleurs plus gaies. OK. Mais ce n’est pas une révolution. Du côté des fonctionnalités pas grand chose, hormis une meilleure intégration du tiercé Mac-iPad-iPhone. Il est désormais possible de décrocher un appel iPhone depuis son mac, ou de commencer à rédiger un mail sur iPhone et de le terminer sur iPad… original, mais cela ne va pas bouleverser la vie des utilisateurs.

Du côté de IOS 8, le système d’exploitation des iPhones et des iPads, les évolutions sont encore plus imperceptibles : L’interface ne change en rien, les notifications sont tout juste à peine améliorées. Cette livraison « majeure » ne se justifie que par les fonctionnalités interactives avec le mac (voir plus haut). Là encore, la déception risque d’être forte.

Du côté de l’iPhone, enfin. On sait aujourd’hui assez bien à quoi va ressembler le très attendu iPhone 6. Deux ans après ses concurrents (Samsung, LG, HTC…), Apple prend enfin en compte l’attente de ses clients pour des écrans plus grands : l’iphone sortira dans sa version smartphone en 4,7 pouces et dans sa version tablette en 5,5 pouces. Le boîtier sera en aluminium avec les flancs arrondis. Ce nouveau design signe quand même les errements d’Apple, du 3GS au 55 en passant par le 4, Apple aura un peu tout essayé : la coque plastique arrondie, les deux plaques de verre serties dans le métal, la coque métal biseautée. Pour finir dans une coque métal arrondie… comme le premier iPhone ! Ce manque de sûreté, cette difficulté à cultiver un design « unique et insubstituable » , allié au fait qu’Apple ne fait que rattraper son retard vis-à-vis de la concurrence en termes de format et de performance, pose quand même la question de l’avenir d’Apple.

De fait, la plate-forme OSX a près de 15 ans et n’évolue que peu. Le MacBook Air était très innovant mais il est désormais copié par tous les grands constructeurs. L’iPhone, quant à lui,  fête cette année ses 7 ans, mais est désormais dépassé en réactivité sur le marché par Samsung et surtout la part de marché de IOS est en recul extraordinaire face à Androïd. Les évolutions proposées par Apple sont désormais infimes si on les compare aux ruptures que l’iMac, l’iPhone et l’iPad ont produites en leur temps sur le marché. Bien sûr Tim Cook va pouvoir justifier son salaire (+ 200 millions $) en se gargarisant de superlatifs (Gorgeous, fantastic…) pour présenter l’iPhone 6. Mais qui sera dupe ? Apple est bien en panne d’innovations depuis 3 ou 4 ans.

Est-ce lié à la mort de Steve Jobs ? Peut-être , sans doute même : force est de constater qu’il a su réinsuffler une énergie prodigieuse à une entreprise déjà vieille. Un tel rebond était unique dans le monde industriel. Mais n’est-ce pas plutôt le lot de toutes les entreprises qui grossissent de s’alourdir et de perdre en réactivité ?

D’où pourrait venir le rebond ? Sans doute pas du matériel. L’iWatch tant attendue sera peut-être un succès mais pas une révolution.  Il est désolant de voir qu’Apple qui engrange encore des profits colossaux et qui dispose d’un trésor de guerre de plus de 100 milliards $ ne soit pas en mesure de proposer un saut qualitatif dans l’expérience de la vie connectée.

D’où pourrait venir ce saut technologique ? Sans doute de l’intelligence artificielle et de la simplification de l’interface homme-machine : faire de chaque smartphone un assistant personnel qui apprend à connaître la vie de son propriétaire, à reconnaître son environnement, à le renseigner tout au long de la journée, le plus simplement et le plus intuitivement du monde. Ce n’est plus de la science-fiction et c’est à la portée des moyens d’Apple. Encore faudra-t-il que la logique actionnariale n’emporte pas Apple : qu’on lui laisse la liberté d’investir les sommes massives qu’un tel projet nécessite. Apple peut le faire. Nous l’attendons.

*Photo: Mark Lennihan/AP/SIPA.AP21579325_000001

On lit et on boit frais à St-Tropez 3/4

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lecture ete vacances

C’est de la dynamite !

« Messieurs, prenez chaque soir avant de vous coucher un Boudard, ne forcez pas sur la dose, un chapitre suffira à retrouver votre vigueur vespérale. En seulement quelques jours, effet maous garanti. Vos épouses vous diront merci ! » aurait pu être une prescription de l’Académie de Médecine à l’attention de tous les anémiés littéraires, les comprimés du gland. Tous ces pisse-froid d’une littérature aussi bandante qu’un après-midi en maison de retraite. Quand la chaleur et la malbouffe tombent sur les corps fatigués, un roman d’Alphonse Boudard (1925-2000) réveille les organismes durement éprouvés par des livres sans sève, sans jus, écrits à la truelle par les arpettes des lettres. À la feignante, sur un transat, ne refusez pas une gâterie du dernier défenseur des bobinards à l’ancienne, le François Villon de l’avenue de Choisy. Le méconnu Saint Frédo sorti en 1993 chez Flammarion n’est pas le plus remarquable des ouvrages de Boudard (La Métamorphose des cloportes, les Combattants du petit bonheur, etc…), il n’en demeure pas moins une agréable mise en bouche, savoureux d’inventions et surtout un saisissant témoignage sur les parcours fracassés des mauvais garçons de l’après-guerre. Avec Boudard, ex-taulard, compagnon de route du Colonel Fabien, décoré par le Général et embastillé pour décapsulage de coffres, on partage le quotidien des Bat’d’Af. C’est plutôt nuit d’été à Fontevrault et galtouse merdique en Centrale que coucher de soleil à Capri et antipasti en terrasse. Son style à la mitraillette, argotique, névrotique est une merveille. Saint Frédo , c’est l’histoire d’une rédemption, celle d’un malfrat, superbe margoulin, tringleur d’élite et baratineur de compétition devenu directeur d’un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Un homme selon la définition voyoute qu’en faisait Boudard : « L’homme, c’est celui qui se défend par le vol, le proxénétisme, à la rigueur l’escroquerie ». « Dans l’univers de la pègre ya des mythes, des figures de légende…les jeunots c’est leur panthéon, leurs icônes…Loutrel, Buisson, Jo Attia, Feufeu, Abel le Mammouth…Spirito et Carbone. Ils rêvent de les imiter, les égaler, comme le jeune bourgeois qui veut devenir Fabius, Giscard d’Estaing ou Philippe Sollers. On se demande si ça vaut mieux » ajoutait-il.

Saint Frédo d’Alphonse Boudard – Flammarion

J’ai attrapé un coup de soleil…

Il y a des plaisirs de lecture qui me sont indispensables, des rituels d’été, des manies de vieux garçon, des errements de bords de Seine. J’aurais passé ma vie à recomposer mon passé à la faveur de romans lus et relus. La littérature n’a pas d’autre vocation que de transformer le présent, lui rendre un aspect à peu près acceptable. Pas une année ne se passe donc sans que je ne relise  Paris au mois d’août  (Prix Interallié 1964) de René Fallet (1927-1983). Ce bourbonnais de Villeneuve-Saint-Georges fait partie des très grands écrivains du XXème siècle, les encyclopédistes patentés l’oublient trop souvent. Avec sa tête de retraité des chemins de fer, sa postérité littéraire a pris un coup dans le nez. Les délits de sale gueule dans les lettres françaises devraient être plus sévèrement sanctionnés. Sa fibre populaire, son goût pour les mots qui glissent sur le zinc et son amour des friches de banlieue ont pu le faire passer (à tort) pour un amuseur de comptoir, un anar’ rigolard avec son épaisse moustache à la Clémenceau. Alors que Fallet est un moraliste joyeux, un romantique cynique, un écorché qui se marre. Paris au mois d’août , c’est l’histoire d’une rencontre improbable, celle d’Henri Plantin, 40 ans, marié, trois enfants, modeste employé à la Samaritaine et de Pat (Patricia), mannequin anglaise égarée dans la moiteur de la Capitale. « Ce fut alors qu’une douceur inattendue tomba en plein sur le vendeur du rayon Pêche, douceur de soir d’été parisien, mallarméenne, encore qu’il ne sût rien de Mallarmé » écrit-il. Comment ce petit brun ressemblant à Aznavour va pouvoir conquérir cette grande blonde « à la beauté déchirante » ? Il n’est pas besoin de quitter Paris pour connaître le grand frisson des amours de vacances.

Paris au mois d’août de René Fallet – Folio

La révolution n’aura pas eu lieu

La Génération 89 a perdu la bataille du style. On croyait pourtant en eux. Ils étaient les francs-tireurs d’une décennie plombante et radoteuse. Ils allaient fusiller le nouveau roman à thèses, le gros pavé débordant de saindoux et la philosophie squatteuse des plateaux télé. 25 ans plus tard, ils ont échoué. Le combat était trop inégal. Les forces de l’esprit bien-pensant et marchand ont balayé ces hussards de troisième main. Aujourd’hui, ils se terrent dans leur modeste retraite, ils n’ont guère fait fortune. Les plus habiles signent encore des papiers pour quelques nostalgiques, amateurs de belles phrases qui claquent, d’autres peignent, certains sont morts, le meilleur moyen pour effacer, oublier ce quart de siècle malfaisant. Car l’autre camp, celui de la littérature sous-titrée, de l’écrivain tête de gondole, du style mnémotechnique, de l’aliénation scripturale, se pavane, se goberge même. Cette Génération 89 avait été réunie dans L’Infini, la revue littéraire de Philippe Sollers, à l’été 1989, pour un numéro spécial placé sous la direction de Frédéric Berthet. A l’intérieur, des fougueux désabusés, des tendres priapiques, des réactionnaires goguenards, des littéraires en somme : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Marc-Edouard Nabe, Denis Tillinac, etc…

L’Infini – Numéro 26 – Génération 89 – Eté 1989 – Gallimard

*Photo: GILE MICHEL/SIPA.00673777_000001

La Suisse, destin de la France

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suisse drapeau destin

La France fait partie avec les USA du club des nations impériales. Qui le sont, ou qui l’ont été mais qui regrettent de l’être moins.  Depuis la Révolution, la France s’estime un devoir d’éclairer le monde. Mais après le choc de 1940 la France a compris qu’elle ne pouvait plus jouer le rôle de « nation indispensable ». Elle s’est alors jetée à corps perdu dans la construction européenne. Espérant trouver dans l’Europe une prolongation à sa puissance perdue. Comme les Anglais ont trouvé dans le soutien à l’Amérique une échappatoire à leur déclin.

Où cette volonté impériale contrariée nous mène-t-elle ? À jouer les gendarmes les gendarmes impuissants d’un monde en déréliction. On ne sait plus si la France intervient pour défendre ses propres intérêts,  pour défendre les droits de l’homme, ou pour défendre l’intérêt des ses alliés. La politique ukrainienne de la France atteint ce paroxysme de schizophrénie : au nom des intérêts de l’Europe, la France soutient les intérêts des USA en Europe centrale (la barrière anti-missiles) et renonce à ménager ses intérêts propres auprès de la Russie.

Il est temps que la France prenne acte du fait qu’elle ne peut plus être une nation impériale. Ni par elle-même, ni par le truchement de l’Europe. Le destin de la France n’est-il pas de devenir une grande Suisse ? C’est-à-dire un pays qu’on envie  pour ce qu’il est plus qu’un pays qu’on admire pour ce qu’il veut être et ne peut plus être. Que serait et que ferait cette France qui renoncerait à être un modèle mais pourrait devenir un exemple ?

• Une France exemplaire renoncerait à intervenir tous azimuts en dehors de son territoire, mais pourrait contribuer à fournir des forces à une véritable armée permanente des Nations Unies.

• Une France exemplaire réduirait son armée de métier à 150000 hommes pour servir une dissuasion nucléaire minimale pour la sanctuarisation de son territoire national et rétablirait le service militaire obligatoire de six mois pour remobiliser la nation sur ses objectifs de défense.

• Une France exemplaire serait indépendante : elle renoncerait à son adhésion à l’OTAN et  à l’Union Européenne  pour négocier des accords bilatéraux avec les pays qui conviennent à ses intérêts.

• Une France exemplaire aurait la maîtrise de son budget et de sa monnaie. A l’instar de la Suisse, cette monnaie pourrait s’appeler le franc.

• Une France exemplaire changerait ses institutions pour revitaliser le parlement et pour consulter fréquemment par référendum les citoyens sur les grandes questions politiques.

• Dans une France exemplaire, les citoyens seraient tolérants et accueillants. C’est-à-dire qu’ils feraient de la laïcité le centre du consensus social.

• Une France exemplaire contrôlerait très précisément son immigration pour n’accueillir que des candidats qui partagent son projet et l’ambition d’être exemplaires.

• Dans une France exemplaire, les citoyens seraient polis. On leur apprendrait dès le plus jeune âge les règles élémentaires du bien vivre ensemble au même titre que l’art de s’exprimer convenablement en Français.

• Une France exemplaire serait une France propre et belle : les pouvoirs publics y engageraient des grands travaux pour réhabiliter les zones abîmées par un urbanisme incohérent et pour reconstituer des espaces où l’on se sent bien.

• Dans une France exemplaire, les paysans seraient rémunérés pour entretenir la nature et pas exploités pour la ravager par une agriculture intensive.

• Une France exemplaire serait à la pointe du projet écologique : de grands projets seraient lancés pour rebâtir l’habitat sur de nouvelles normes et pour promouvoir des solutions durables.

• Dans une France exemplaire, la collectivité financerait via internet et la télévision des programmes culturels de haut niveau pour donner à tous le goût de l’exigence.

• Une France exemplaire ferait de ses citoyens les mieux éduqués du monde et exclurait l’illettrisme.

• Une France exemplaire serait à la pointe de la modernité : les réseaux et les infrastructures y seraient à la fois discrets et sans cesse optimisés pour apporter à chacun des transports fluides et bien répartis et un accès à l’information rapide et universel.

• Une France exemplaire soutiendrait, encouragerait et protégerait une économie industrielle de pointe. Dans les domaines d’avenir : le biotech (comme les Suisses), le Green-tech (comme les Suisses), les transports du futurs, les technologies avancées, l’aéronautique et l’espace, les contenus culturels. Un pays pour lequel « fabriqué en France » serait synonyme incontestable de qualité et de confiance.

• Dans une France exemplaire le SMIC serait à 3000 € comme ont failli le voter les Suisses et non pas à 1200 €. De plus les SDF seraient convenablement pris en charge par la collectivité.

• Dans une France Exemplaire, le système fiscal serait revu de fond en comble pour que l’impôt soit équitable et convenablement collecté.

• Enfin, une France exemplaire perdrait en arrogance ce qu’elle gagnerait en attractivité. Elle serait pour le monde entier le pays où il fait bon vivre, où le niveau de vie est élevé et justement réparti, le pays où les espaces bâtis et naturels sont entretenus pour leur beauté, l’endroit où les citoyens du monde entier rêveraient de venir converser avec les Français.

• On en est loin, mais ce pourrait être un projet pour la France. Un projet dont aucune des composantes n’est inatteignable. Faire de la France une grande Suisse, un pays respecté pour son art de vivre, la bonne éducation de ses citoyens et l’exemplarité de ses institutions démocratiques.

*Sipa: MICHAEL SOHN/AP/SIPA.AP20452406_000006

Selfies

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selfie photographie jeunes

selfie photographie jeunes

J’ai beaucoup photographié mes enfants, comme tout un chacun. Résultat, je suis l’absent-présent de toutes ces images — absent puisque je suis de l’autre côté de l’objectif, et présent pour la même raison. Présent par déduction, en quelque sorte. Ombre de l’ombre.
Si l’autoportrait est un genre pictural qui, de Rembrandt à Van Gogh ou Lucian Freud a produit une foule de chefs d’œuvre, la photographie, bien qu’elle ait emprunté ses cadrages à la peinture, a beaucoup moins donné dans le genre — jusqu’à aujourd’hui. Pour des raisons techniques, essentiellement : on ne pouvait pas être derrière et devant en même temps. Les fabricants ont inventé toutes sortes d’ingénieux dispositifs de déclenchement à distance ou de retard pour que le photographe soit au côté de son modèle, mais encore fallait-il que l’appareil soit posé sur un pied. Lourd et compliqué.
Le smartphone a résolu le problème : on se flashe soi-même sans difficulté — à ceci près que l’objectif incorporé étant toujours un grand angle, cela vous déforme quelque peu dans le sens d’un élargissement du nez, ce qui m’a toujours dissuadé d’user de mon portable pour immortaliser le mien, qui n’a besoin de rien ni de personne pour prendre ses aises.
Peu importe aux uns et aux autres : les voici qui se photographient avec une volupté narcissique bizarre, et qui envoient immédiatement à d’autres l’image hypertrophiée de leur nombril. Selfie : on ne saurait mieux dire. Facebook : le livre des visages.
Pour les raisons techniques invoquées ci-dessus, ces selfies sont d’une rare laideur. Leur naturalisme est hideux. Baudelaire, l’un des premiers, dans le Salon de 1859, s’était ému et révolté devant la copie photographique, dans la mesure où la reproduction pure lui paraissait l’absence d’art par excellence.
Allez, je ne résiste pas — et il écrit beaucoup mieux que moi :

« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : « Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature » (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.  Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : « Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie. » À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal.»

Les photographes du XIXème siècle ont fait de leur mieux pour abolir cet aspect trivial, soit en utilisant leur appareil comme une palette, soit en le spécialisant dans un genre que la peinture n’avait su aborder, l’instantané. Ils ont fait de leur mieux, depuis deux siècles ou à peu près que la photographie existe, pour rivaliser avec les peintres — voir par exemple la mode du pictorialisme des années 1900, ou les cadrages « paysagers » des frères Séeberger.

C’est si vrai que lorsque le droit dut légiférer sur la photographie, il le fit en notant que le photographe aussi est un artiste [1. Bernard Edelman a écrit sur le sujet un ouvrage déjà ancien mais indispensable, le Droit saisi par la photographie (1973 — réédité en Champs / Flammarion).], et qu’il peut réclamer sur son œuvre les mêmes droits que les artistes. La valeur (chiffrable) d’une photographie permettait de la ranger dans le registre artistique.
L’autre reproche que le poète des Fleurs du mal fait à la photo, c’était évidemment son aspect commun : si tout le monde se veut peintre, plus personne ne l’est. Pour le dandy qu’est Baudelaire, la photographie alimente les fantasmes artistiques de la foule — en l’occurrence, la foule bourgeoise, l’antithèse de l’artiste. Ajoutez à cela le fait que la peinture est un art de patience, de remords [2. voir le prodigieux film de Clouzot, Le Mystère Picasso, où l’on voit le peintre en proie aux remords, aux retouches, aux recombinaisons, aux surcharges — en direct], le contraire même de ce contentement de soi qu’implique le selfie. Heureux les simples d’esprit, car ils se photographient.

Avec le selfie, Monsieur-tout-le-monde fait de l’art, instantanément. Et tient à le faire savoir. Qu’un peintre du dimanche imite Corot ou Pissarro n’implique pas qu’il impose à tout son carnet d’adresses la contemplation de ses croûtes. À chacun ses violons d’Ingres, tant qu’ils demeurent confidentiels. Mais le selfie n’a de sens que s’il s’expose de façon instantanée. Il communique l’innommable. Avec bonne conscience et infatuation.
Ce n’est pas même un autoportrait, au sens pictural du terme. Les autoportraits classiques étaient des études psychologiques, ils utilisaient la surface de la toile pour traquer la profondeur, et les monstres qui s’y prélassaient, voir Van Gogh. Le selfie est tout en surface, il dénie la profondeur. Il réfute un siècle de freudisme appliqué : avec lui, plus d’inconscient. Il est la victoire ultime de la société du spectacle : je ne suis que ce que je montre. Il est la défaite de Montaigne : « Il ne faut pas confondre la peau et la chemise », disait l’auteur des Essais — eh bien non, c’est la même chose, affirme l’imbécile qui s’auto-congratule d’être. Fin du Moi, et victoire de l’Ego.
Au passage, le selfie abolit aussi le langage, qui en dit toujours plus que les mots qu’il emploie. Inutile de faire dix ans de psychanalyse sévère pour commencer à cerner qui je suis : un clic à bout de bras, voici ma vérité. Il abolit du coup la communication, qu’il fait pourtant mine de promouvoir. Parler à l’autre est un art difficile. Se photographier ensemble, souriant à son i-phone, c’est la facilité mise au service de l’incommunicabilité.

Une certaine littérature (surtout celle écrite par de jeunes auteurs) va dans le sens de cette superficialité. Les personnages s’agitent, baisent sans y penser, discutent fringues et musique, sans jamais rien contester : ce monde leur va, comme va une jupe.

Ce qu’affirme aussi cette mode du ready-made absolu, c’est la victoire de la démocratie la plus abrutissante (pléonasme, sans doute). Nous voici tous artistes, tous mis à plat, tous révélés par une technique instantanée, à la portée des plus malhabiles, définitivement dissociée de la notion d’effort. Allez encore faire un cours d’art plastique à des gosses qui croient que le selfie est l’alpha et l’oméga de la représentation !
Cette absence de travail (à commencer par le travail sur soi) est le caractère le plus évident et le plus terrible de ce que nous appelons encore une civilisation, et qui n’est plus qu’un reste d’habitude, dont l’Etat islamique du Levant et d’ailleurs s’occupera bientôt. Les élèves, en classe, s’étonnent que les torchons qu’ils rendent sous l’appellation de « copies », produits de façon quasi instantanée, ne nous satisfassent pas. Toute absence d’effort, pensent-ils, mérite salaire. De même leur capacité d’attention, façonnée par cet équivalent gestuel du selfie qu’est le zapping : leur intérêt est une longue impatience.
Evidemment, le vrai, le gai savoir fait de la résistance — tout comme leurs petites copines ne consentent pas de prime abord à se comporter en porn stars. Parce que ce monde qui fait mine de s’offrir est plus résistant au désir que nous ne le pensions. Mais c’est la ruse du libéralisme avancé que de nous faire croire le contraire. Ça lui permet de vendre des smartphones.

*Photo: Vince Bucci/AP/SIPA.AP21608539_000021

Dernier apéro avant l’hosto?

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Connaissez-vous monsieurdrive.com? C’est une de ces plateformes d’achats en ligne qui permettent de passer commande par Internet et d’aller récupérer ses courses sur place. Ça fait gagner du temps, ça évite les contacts humains et ça explique pourquoi on devient un pays de célibataires puisqu’on ne peut plus draguer dans les supermarchés qui étaient pourtant, avec les terrasses de café et le lieu de travail, un des endroits les plus propices à la chose.

Monsieurdrive.com, sans doute pour dissiper l’isolement de sa clientèle, leur a rappelé qu’une fois rentré chez eux, ses clients pouvaient tout de même organiser un apéro, histoire de ne pas sombrer dans le solipsisme et, pour ce faire, a décidé de faire un comparatif des prix d’un panier apéro pour six personnes constitué de dix produits jugés « incontournables » : saucisson, chips, cacahuètes, fromages, olives, biscuits apéros, rosé et pastis. Sans doute pris de remords devant ce qui ressemble légèrement à un attentat diététique, le site a imaginé une petite porte de sortie pour ceux qui ne voulaient pas mourir tout de suite avec du tatziki et du jus de tomates. On apprend ainsi qu’il faut compter 31, 70  euros pour un apéro entre amis. Il vaut mieux être Breton – puisqu’il en coûtera 30, 80 euros, le prix le plus bas – que Corse avec 33 euros.

Cela dit,  que l’on soit Corse ou Breton, l’apéro vu par monsieurdrive.com reste tout de même un peu brut de décoffrage. Sans sombrer dans l’hygiénisme, on pourrait imaginer des alternatives plus heureuses, pas forcément plus onéreuses et tout aussi joyeuses. Et qui, en plus, permettent de tenir sur la durée parce que tout un été au rosé de grande surface accompagné d’un sifflard industriel, ça attaque à la longue, même les plus résistants. 

Ni Marx ni pape

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pape marx communisme

pape marx communisme

Que Jérôme Leroy soit rassuré : la droite non plus n’aime pas le réel. Elle l’aime d’autant moins qu’elle a compris que ce n’est pas en lui chantant des comptines pour cocos désabusés ni en lui offrant des bonbons trempés dans l’eau bénite qu’on l’amadoue. C’est une méchante bête, le réel: il n’a pas l’oreille musicale et le sucre lui donne la nausée. N’essayez pas de le tuer, c’est lui qui vous tuera le premier. Dans sa maigre clémence, il consent parfois aux négociations. Mais, même quand il y consent, n’espérez pas avoir le dessus. Il est comme la pluie et l’orage qui vous tombent dessus. Vous pouvez pester contre eux, ni cirés ni paratonnerres ne suffiront à les empêcher de tomber et de faire des dégâts.

Hélas!, il faut composer avec le réel. Aimez-le ou non; lui, n’en a rien à cirer. Cette évidence, le XXème siècle nous l’a douloureusement enseignée. Dommage que Jérôme Leroy ait séché les cours. Que ceux parmi nos lecteurs qui furent des élèves assidus aux tristes leçons du siècle précédent me pardonnent le torrent de truismes qui va suivre (attention! nous allons découvrir le feu!). Jérôme Leroy souhaite qu’on ne lui objecte pas la menace totalitaire que fait peser le marxisme sur les sociétés. Que son vœu soit exaucé: il n’est pas nécessaire de recourir à cet argument pour discréditer les fumeuses théories du grand Karl. Partout où elles ont été mises en application, un cataclysme économique s’est produit. Avec les conséquences que l’on sait: faillite, misère, famine. Le marxisme mis en pratique a systématiquement produit les effets inverses de ceux escomptés. Capitalisme et libéralisme[1. J’emploie ici le mot “libéralisme” dans son acception la plus large. Il ne s’agit pas, ici, de chanter les louanges de Margaret Thatcher ou de Ronald Reagan.], quant à eux, sont, à ce jour, les deux systèmes économiques qui ont permis d’enrichir de façon spectaculaire et sans précédent les populations des pays dans lesquelles ils étaient en vigueur. C’est eux, malgré tous leurs défauts (et ils sont grands!), qui ont permis d’atteindre le moins imparfaitement les objectifs du socialisme. L’indignation d’André Sénik à l’écoute des billevesées que le bon François a débitées aux Coréens était donc pleinement fondée.

À propos de l’émouvant couplet sur la laïcité, je serai bref. Jérôme Leroy fait de la laïcité une des conditions de la paix. Il semble ignorer que des pays aussi respectables que le Canada, l’Italie ou l’Angleterre, entre autres, ne sont pas à proprement parler des pays laïcs. Notons au passage que les deux conflits mondiaux ainsi que l’avènement des régimes totalitaires, rouges ou bruns, ont offert aux hommes tout au long du XXème siècle de nombreuses et belles occasions de s’étriper le plus laïquement du monde.

Quant à l’épisode de l’institutrice obligée d’user de son autorité pour défendre les élèves les plus faibles contre les plus forts, il est admirable. Voilà enfin les défenseurs du modèle capitaliste et libéral éclairés sur la notion d’Etat de droit! Chacun le sait, dans les pays libéraux aucune règle n’existe pour défendre les individus. Ni codes, ni lois! Au cas où le lecteur en douterait encore, je lui soumets cet extrait d’un des textes fondateurs de la pensée libérale dans lequel Adam Smith, en 1776, définit les devoirs de l’Etat: “Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part d’autres sociétés indépendantes. Le second, , c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice.”

Un esprit naïf nous ferait sans doute remarquer que, souvent, un semblant d’Etat de droit, tel qu’il est défini par Smith, a existé dans les pays libéraux, jamais dans les pays socialistes. Mais, chut! Jérôme Leroy nous interdit d’attaquer sur ce terrain-là. Passons. Le même Leroy, à ce moment de la démonstration, nous expliquera que le rôle de l’Etat, si l’on veut que la vraie justice règne, ne doit pas être limité aux domaines régaliens. Justement, voici le troisième devoir qu’Adam Smith lui assigne: “C’est le devoir d’ériger ou d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l’intérêt privé d’un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu’à l’égard d’une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses.”

C’est bien ces trois devoirs que nos dirigeants tentent de respecter. Certes, le résultat laisse à désirer. Néanmoins, on est bien loin de la caricature que font les marxistes du libéralisme, qu’ils ont une fâcheuse tendance à confondre avec l’anarchisme. Où l’on voit où commence l’anarchie selon eux…

Tout bien pesé, on peut dire que ce sont le capitalisme et le libéralisme qui, en permettant à la majorité de subvenir à ses besoins, ont le plus efficacement œuvré contre ce réel que chacun déteste. Si la gauche, en général, et les marxistes, en particulier, ont échoué, c’est qu’ils ne se contentent pas de détester le réel. Ils le nient. Contrairement à une idée reçue, maintes fois ressassée, ce n’est pas le capitalisme qui fait fi de l’homme, mais le marxisme. Pour un marxiste, l’homme en tant qu’individu de chair et de sang, avec ses vices et ses failles, n’existe pas. Il n’est qu’une notion abstraite, un pion intégré dans un vaste système économique qui prétend à la perfection. C’est ce qui permet aux communistes de continuer à condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas. Attitude inutile, dans le meilleur des cas; redoutable, dans le pire.

Une précision pour conclure : je ne vois aucune beauté dans la compétition, la concurrence et la spéculation.  Le monde de la publicité et du marketing m’exaspère. Quoique j’adore l’argent plus que personne, les bataillons de jeunes décervelés qui se ruent dans les écoles de commerce pour faire du fric me dégoûtent. Je leur préfère les marins, les prostituées, les moines et les dresseurs de lion. Mais voilà: la majorité des hommes ne souhaite pas traverser les océans ni mener une vie d’ascète; la plupart ont peur des lions et, surtout, n’est pas putain qui veut. Que voulez-vous? L’humanité est banale. Le plus sage est de s’y résoudre, loin des incorruptibles et des grands purificateurs.

*Photo : Anonymous/AP/SIPA. AP21198738_000001. 

De Robin Williams à Lauren Bacall : revue mortuaire

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johnny winter bacall

johnny winter bacall

Un hiver précoce s’est abattu sur la France. Les socialistes de pouvoir cherchent désespérément des formules adaptées aux « corrections des variations saisonnières ». Ils font avec leurs bras des gestes désespérés, qu’ils voudraient qu’on prît pour des exercices d’assouplissement. François Hollande, l’homme qui n’aimait pas les riches et voyait dans la finance son principal ennemi, poursuit sa course d’escargot à traces les champs. M. Valls, premier ministre en réserve de la République, puise vainement dans la réserve d’éléments de langage, que lui fournit son armée de communicants : il a beau dire et se pousser du col, l’économie française sent le Sapin…

Bref, puisqu’un dieu maussade paraît gouverner nos intempéries, tournons-nous vers l’Amérique du spectacle, afin d’y trouver un peu de consolation. Las, les mauvaises nouvelles qui nous en parviennent tombent comme les soldats à Gravelotte ! Que d’eau ici, et que de morts là-bas ! Eh bien, puisqu’il pleut, allons au cimetière américain !

L’Albinos et le dépressif

Le 16 juillet, on retrouvait le corps sans vie, dans une chambre d’hôtel, à Zürich, d’une vraie légende du blues-rock, Johnny Winter. Plus blanc que blanc -il était albinos – il jouait admirablement de sa guitare en « slide », il ne déparait nullement au côté de Muddy Waters et de BB King, qu’il admirait. Nous n’oublierons pas son interprétation de Jumpin’Jack Flash.

Un chagrin universel accable nos contemporains après la disparition de Robin Williams (qu’on ne confondra pas avec Robbie Williams, lequel se fit connaître comme membre d’un boy’s band anglais aussi calamiteux que les autres, et poursuit une carrière de « popeux » apparemment rentable, après avoir prétendu s’incarner dans une métamorphose de crooner indigne d’une animation de supermarché). Robin Williams, souffrant d’une sévère dépression, se serait suicidé par pendaison. Le retentissement que connaît sa disparition s’explique peut-être par l’effrayant contraste entre l’affiche officielle, où l’on voit la face hilare d’un comique vibrionnant, et le masque figé, bouffi de chagrin et d’angoisse, d’un homme ordinaire. Il connut la gloire, au cinéma, dans des films d’habiles fabricants tels que Peter Weir (Le Cercle des poètes disparus), Chris Colombus (Madame Doubtfire), Barry Lewinson (Good Morning Vietnam), Steven Spielberg (Hook ou la revanche du capitaine Crochet) et quelques autres. Il eut la chance de croiser la route de Terry Gilliam pour Les Aventures du baron de Münchhausen, copie intéressante mais bien loin d’égaler la version originale, proprement éblouissante, de Josef von Báky, Les Aventures fantastiques du baron de Münchhausen. Georges Roy Hill lui donna le rôle principal dans une adaptation réussie du livre de John irving, Le Monde selon Garp. Hollywood affecte une mine contrite, et l’on voit les gentils membres de la grande famille du cinéma tirer leurs mouchoirs devant les caméras…

Marilyn, vouée à l’effroi

Sally Hardestly est une jolie blonde. Avec ses camarades, filles et garçons, elle s’installe dans une charmante maison ancienne, à l’écart, cernée de lilas et de verdure. Sally ignore tout du sort funeste que leur a réservé Tob Hoopper, metteur en scène de Massacre à la tronçonneuse. Ce dernier n’aime rien tant qu’anéantir des grappes entières de jeunes gens effarés par les moyens les plus sanglants et au terme d’une péripétie de pure terreur. Seule Sally échappera au Tronçonneur des lilas : Hooper a-t-il délibérément choisi d’épargner les blondes ? Le rôle de Sally est joué par Marilyn Burns, qui se spécialisera dans les emplois de victime livrée à la folie meurtrière de psychopathes excités par les cris suraigus de ses proies féminines, très doués dans le maniement criminel de la faux, du hachoir et du croc de boucher. Tout cela dans une campagne hostile, humide et sale, envahie de brume, d’où surgit la représentation de l’effroi, tel ce saurien énorme nourri de chair humaine par son plaisant propriétaire (Le Crocodile de la mort). Marilyn Burns a croisé la route de la plus terrible des tueuses en série, et, à ce jour, demeurée impunie : la Grande faucheuse. Elle est morte à Houston, chez elle, le 5 août.

Le petit Mickey mari volage

Le 6 avril dernier, s’éteignait un comédien considérable, dans une relative indifférence des français, pourtant cinéphiles reconnus. Avant de révéler son identité, cette petite digression : le magasine People, en 2013, voyait en Gwyneth Paltrow “la plus belle femme du monde” ! Est-il raisonnable de placer sur la tête de Mlle Paltrow la couronne du sacre de Brigitte Bardot ou d’Ava Gardner ? Changer une endive molle en braise incandescente relève de la magie ou de la chirurgie « pathétique ».

Dans un monde guidée par la raison, Gwyneth eut été une comédienne pour séries télévisées. Elle y eut incarné les valeurs de l’épouse yankee : une envahissante sentimentalité, une méchanceté de garce névrosée, une belle solidité émotionnelle en public, fort utile dans les pires moments, tel celui qui consiste à lâcher un rot sans se départir d’un sourire ingénu. On imagine Ava Gardner considérant Gwineth Paltrow : « Sers-moi un scotch, tu auras un autographe, Tristounette ! ».

Le 6 avril, donc, mourait un homme, qui avait bien connue Ava Lavinia Gardner, née en Caroline du nord, en 1922. Il fut son premier mari. En Amérique, il jouissait encore, à 93 ans, d’une belle popularité. Il s’appelait Mickey Rooney. Vieillard jovial à face ronde, très expressive, il ressemblait à un diablotin. Or, à l’âge de 14 ans, avec son air de gamin effronté, sa physionomie très fraîche, ses yeux rieurs ou aisément inquiets, il fut remarqué par Max Reinhardt en personne, qui lui donna le rôle de Puck, dans Midsummer night’s dream, d’après William Shakespeare, d’abord au théâtre, puis au cinéma, dans le film éponyme dont Reinhardt signa la mise en scène avec William Dieterle. On peut voir dans sa distribution générale un parfait résumé de la sociologie hollywoodienne, à cette époque.

La famille Warner, russe d’origine, avait fuit les pogroms. Jack Warner et ses frères, à la fin des années vingt, menaient une vie prospère de producteurs de cinéma. Max Reinhardt, juif et autrichien de naissance, avait préféré mettre un océan entre les Nazis et lui. Il bredouillait alors un anglais incompréhensible. Dieterle, allemand, n’était pas juif, mais n’avait aucune sympathie pour Hitler. Olivia de Havilland incarnait la belle allure de l’aristocratie anglaise. James Cagney, dont la famille venait d’Irlande, ne connaissait pas seulement le nom de William Shakespeare : sa prestation dans Midsummer night’s dream (rôle de Nick Bottom) fut unanimement saluée par la critique. Condensé d’énergie, trapu, petit, puissant, excellent chanteur, danseur virevoltant, Cagney s’apparente à Mickey Rooney par le jeu d’acteur. Il l’augmente d’accès d’une rage inquiétante, qui lui mérita sa réputation de dur de l’écran « noir ».

Mais alors, Ava Gardner et son petit Mickey ? Rooney mesurait 1 m 57, mais, lorsqu’il rencontra Gardner, en1941, il était la plus grande vedette  de la MGM. Maman Gardner veillant jalousement sur la virginité de sa fille, il fallait absolument passer par le mariage pour avoir droit à ses faveurs. Ils convolèrent en justes noces en janvier 1942. Le croira-t-on ? Ava Gardner, la plus belle créature du monde, se fit femme au foyer, gentille, attendrie, patiente, tandis que son mari courait la gueuse ! Ils divorcèrent un an plus tard. Mickey épousa au total huit femmes, soit une de mieux que Barbe bleue.

Toute personne soucieuse de sa réputation doit avoir vu au moins dix fois Babes in arms (Place au rythme), avec Judy Garland et Mickey « Jumping » Rooney, mis en scène par Busby Berkeley, metteur en scène supérieurement doué pour le grand divertissement, qui imposa son style brillant, parfaitement accordé au genre de la comédie musicale.

Le petit Marcel témoin de moralité

Enfin, puisque nous tenons le cordon du poêle[1. Le poêle, ici, désignait naguère la pièce de tissu noir, qui couvrait le cercueil pendant la cérémonie funèbre. Les proches tenaient les cordons reliés à ce tissu.], n’oublions pas Lauren Bacall, qui a tiré sa révérence le 12 août. Elle a tourné avec les plus grands metteurs en scène, et même avec Bernard-Henri Lévy, dans Le Jour et la nuit, qui ne laissa un souvenir ému qu’à son réalisateur et à ses producteurs ; quant à ses rares spectateurs, ils pouffent encore ! On a tout dit sur la belle Bacall, alors, il nous plaît de céder la parole à l’incomparable Marcel Dalio, qui fut le témoin de la « love affair » naissante entre elle et Humphrey Bogart. Remarquée par la femme de Howard Hawks sur des photographies de mode, Lauren Bacall tenait le premier rôle féminin dans Le Port de l’angoisse, du grand Hawks. Marcel Dalio, réfugié à Hollywood, fait partie du tournage. Bacall le prie souvent de dîner avec elle, ce qui le flatte bien sûr. Mais leur rendez-vous n’est jamais tête à tête. Bogart est toujours le troisième convive. Dalio comprend très vite la raison de sa présence : il est la caution morale de ce couple « irrégulier » : « Bien entendu, après le dîner, il nous ramenait ; et moi, j’étais toujours celui qu’on déposait le premier ! Bogart, marié à l’époque, ne se serait pas remis d’un scandale. Être vu seul avec Bacall, c’était courir le risque qu’un maître d’hôtel, un barman ou un concierge […], informateurs habituels des journaux […] donnent l’alerte. »[2. Marcel Dalio, Mes Années folles, Ramsay poche cinéma.].

Il y a toujours un français pour être le témoin de la grande ou de la petite histoire…

*Photo : KCC/ZJE/WENN.COM/SIPAIPAUSA. 31302419_000006.

On lit et on boit frais à St-Tropez 4/4

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lecture ete fraicheur

lecture ete fraicheur

Elle est sauvage

La Série Noire a trop souvent perdu ses plus beaux stylistes au fil des trente dernières années. On achète aujourd’hui du polar pour les maux qu’il dénonce et non pour les mots qu’il contient. Le lecteur, on le déplore, n’est plus sensible à la langue des mauvais garçons, cet argot littéraire 80’s, canaille par son jet populaire et élitiste par ses références. Les cadors du néo-polar avaient des lettres. Et ils savaient s’en servir. C’était pétaradant comme une vieille mob, ça coulait naturellement comme un Picon-bière très frais et surtout ça laissait en bouche le goût d’une certaine époque où les auteurs ne se couchaient pas au moindre oukase. Le « politiquement correct » n’avait pas encore enflammé nos bibliothèques avec tous ces « écrivains » droitdelhommistes, vils défenseurs des opprimés du monde entier, en réalité, propagandistes de leur porte-monnaie. A.D.G (1947-2004) n’était pas un de ces béni-oui-oui. Il ne cachait pas ses opinions nationalistes, il ne cachait pas non plus ses immenses talents d’écrivain. La nuit myope, roman paru chez Balland en 1981 est une balade nocturne qui prend sa source du côté de Marcel Aymé et Jacques Perret. Son héros, Domi un cadre très moyen, aventurier binoclard se perd dans les rues de Paris à la recherche d’Armelle rencontrée en boîte. « C’est alors qu’Armelle entra, noyée dans un groupe hâbleur d’ex-jeunes giscardiens extrêmement bien peignés…Armelle était vêtue d’un bloudjine en daim (une certaine douceur, mais sans l’écœurement du velours-tapioca) et d’une tunique brodée de motifs archimandrites » écrit-il. Vous l’avez compris, les mots ne trompent pas, le garçon était doué. Cette quête du macadam remplie de bons mots est aussi hilarante que déchirante.

La nuit myope d’A.D.G – Editions Balland

De Châteauroux à Hossegor

Je suis tombé récemment sur la route de Jean Prévost grâce à l’éditeur Emmanuel Bluteau et au journaliste-romancier Jérôme Garcin. Ils sont les infatigables promoteurs de l’œuvre de cet écrivain mort à 43 ans, en héros de la Résistance, dans le Vercors au début du mois d’août 1944. Dans le maquis ou les Lettres parisiennes, Prévost ne manquait ni de courage, ni de foi. Cet honnête homme croyait dans les vertus d’une République irréprochable. Il chérissait la méritocratie comme notre bien le plus sacré. Ce stendhalien de cœur n’avait pas pris, comme d’autres imposteurs, l’ascenseur social au niveau des étages élevés. Son parcours, de Normale Sup à Gallimard, ne devait rien à sa docilité ou à ses relations. Il était né dans un milieu modeste et ne dédaignait pas faire le coup de poing. Dans cet environnement protégé de la rue, son activisme polygraphe et sa puissance de travail déroutaient, agaçaient même. Une telle force de caractère semble toujours suspecte chez les planqués de l’édition. Ces godillots de l’écriture qui grimpent par aspiration en se mettant dans la roue des plus forts. Prévost pouvait aussi bien écrire sur le sport, le cinéma, traduire Lorca, préfacer Hemingway ou achever des romans, miroirs d’une jeunesse partagée entre désirs de succès brillants et déjà marquée d’illusions perdues.  Il a eu le temps d’achever  Le Sel sur la plaie  et sa suite,  La Chasse du matin  que tout jeune homme doit avoir lu avant de se lancer dans une quelconque voie professionnelle. Crouzon, héros désargenté, animé par un absolutisme presque religieux, la rage sociale au ventre, tente de se faire une place sous la IIIème République. L’ascension de cet écorché sera longue, il devra d’abord s’exiler dans le Berry et patiemment prendre les rênes d’une imprimerie pour asseoir son prestige local.  Le Sel sur la plaie  raconte cette première étape qui se situe dans les années 20. Puis, devenu riche, député, self-made-man comblé de 35 ans, il profite de la vie dans  La Chasse du matin. Cette fois-ci, il se trouve à Hossegor en 1932, homme sûr de son charme, mécanique intellectuelle et physique huilée, il va mettre le pied à l’étrier à quelques jeunes en manque de réussite. Sur cet axe Châteauroux/Hossegor, Prévost, avec une prescience remarquable, trace les caractères de l’âme humaine. Palette immuable qui coure des bassesses aux grandeurs.

 Le Sel sur la plaie  et  La Chasse du matin  de Jean Prévost –  Zulma

Star 80

Les livres de Patrick Besson ont le charme électrique des tubes des années 80. Confidence pour confidence, on y revient toujours. Un peu par accès de mélancolie et beaucoup par tendresse. Besson aura été le grand mémorialiste de ces années-là, le Cardinal de Retz du Boulevard Aristide-Briand, notre meilleur allié dans un monde faussement ouvert et libre. La fin des utopies empestait le marchandage plein gaz et l’humanisme en peau de lapin. Besson inlassable artilleur, pilonnait, sans retenue, les petits barons de l’époque et les idées « progressistes ». Son sens de la formule acide en faisait un virtuose de la mise à mort. Appréciez le tir : « Toutes les mères tuent leur fille et beaucoup se servent du téléphone ». Dans chaque grand écrivain sommeille un dictateur débonnaire. Besson nous régalait de courtes nouvelles, plus proches du journal intime que de la fresque historique, bien qu’avec ce communiste non repenti, nous avions un aperçu assez fidèle de cette décennie mortifère. Dans  Les Années Isabelle  paru aux Editions du Rocher en 1991, il nous parle des filles habillées en Alaïa et Cacharel, des actrices Isabelle Adjani et Brigitte Nielsen, du Quotidien de Paris et de Claude Cabanes, de Jean-Marc Roberts et de Matthieu Galey. Et puis surtout, on retrouve nos repères d’adolescent qui se mêlent à la vie Bessonienne. Son quotidien fut assurément le nôtre. Neuhoff en dandy du tweed, le service militaire en Allemagne, le steak au poivre à la carte des restaurants, la Collection Penguin dans les librairies, autant d’événements, d’impressions que nous avons vécus par procuration.

Les Années Isabelle de Patrick Besson – Editions du Rocher

*Photo: Gary Burchill / Mood Bo/REX/SIPA.REX40177236_000001

Georges Lang, le guide du couche-tard

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collection georges lang

collection georges lang

À tous les amateurs d’artistes prolifiques, tenez-vous le pour dit : Prince est un petit joueur, Johnny ne tient pas la corde, et Jean-Louis Murat… du pipi de chat avec son album annuel. Non, ce qu’il vous faut, c’est du sérieux, du costaud, du constant : Georges Lang ! Le bonhomme sort rien moins qu’un quadruple album tous les ans, et de qualité en plus ! Qui dit mieux ?! Ce nom est désormais une marque de luxe, une garantie de premier choix musical. Georges Lang (Djordge Laeng pour les intimes), le routard de la radio, le DJ conteur, la voix de la nuit jusqu’au plus profond de notre lit, le fou d’Amérique qui ne s’en cache pas, le Major Tom des ondes de RTL depuis décembre 1971 veille sur nous et les insomniaques en proie à la suave mélancolie nocturne. « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit », ruminait Léo Ferré dans sa chanson « Richard ». Pour tous les Richard en puissance que nous sommes, avec des problèmes d’hommes, de mélancolie, l’ami Georges est là, toujours dispo : « Encore un p’tit pour la route ? Ecoutez cette démo d’Elvis surgie de la nuit des temps, captée à Nashville-Tennessee dans le studio B de RCA, sans air conditionné en plein mois d’août… ce pur bonheur musical me donne des frissons, je suis complètement addict ! ».

Le credo de l’animateur : la radio est un outil merveilleux pour rêver. On peut lui faire confiance pour nous fournir notre dose de rêve éveillé toutes les nuits. Alors que les politiques au pouvoir cherchent en toutes circonstances à nous rassurer, comme si nous n’étions que des touristes dans un pays en perpétuelle convalescence, seul Georges Lang parvient à nous rassurer réellement depuis 40 ans, sans en faire un artefact de communication faisandée. Pourtant, il a fait partie de la fameuse charrette RTL de 1999 pour cause de floraison dans les médias d’un jeunisme interchangeable, avant d’être réintégré sur ordre des auditeurs quelques mois après son éviction, comme Philippe Bouvard.

Aujourd’hui, l’animateur à la voix de velours paraît indéboulonnable : ses compilations se vendent par wagons et il est devenu à lui seul un symbole de liberté face à la concurrence prisonnière de la hype et de sa frigidité. « On ne m’a jamais rien imposé, c’est dans mon contrat. J’improvise complètement, sauf pour les Sagas », se félicite-t-il. Ce que j’ai dit ici de Francis Zégut  et ses goûts éclectiques est valable pour l’homme des Nocturnes : pop, rock, folk, country, soul et blues – dans la plus large acceptation des termes – cohabitent sans ambages dans ses programmations.

Georges Lang s’est inspiré des DJ américains historiques (Robert W. Morgan, Jim Ladd, Wolfman Jack, George Oxford, etc.) et des anglais des radios pirates pour l’habillage et le ton de ses émissions : jingles, anachronismes intemporels, ardeur, complicité dévotionnelle avec ses auditeurs et invités, tout transpire l’âge d’or du rock insouciant. Et chaque soir, l’animateur nous démontre qu’il a réussi à imposer en douceur, sur la durée, par la musique, une vérité scientifique qui sonne désormais comme une évidence : la Californie est le berceau de l’humanité ! Mais attention à ne pas se méprendre, notre vétéran californiaphile ne regarde pas uniquement dans le rétroviseur lorsqu’il conduit ses émissions : il diffuse aussi des nouveautés. Ainsi, entre Ray Charles, Janis Joplin, Tom Waits et autres Doors, on trouve Coldplay, la jeune Alex Hepburn ou encore Antony & The Johnsons sur ce Volume 3 de La Collection. De même, à ses débuts, il a été le premier à passer Cat Stevens et Elton John en France, pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas d’émission rock à l’époque.

Parmi les perles de cette compilation à s’infuser dans les oreilles, citons « Illumination » de Jonathan Wilson, « When Winter Comes » de Chris De Burgh, « Moondance » de Van Morrison et « Captured » de Gov’t Mule. Le contenu du coffret est aussi traversé de nombreuses reprises, davantage encore que sur les précédents, car Georges Lang apprécie particulièrement cet exercice : son premier album des Beatles acheté, Beatles For Sale, l’a été pour les reprises qui y figurent.

Au bout de l’écoute des 4 CD, toute notre vie a défilé dans la tête, on sait maintenant que cette impression n’arrive pas seulement à l’article de la mort, merci Georges !

En 2023, pour fêter les 50 ans des Nocturnes, l’homme méritera bien un hommage à la hauteur de l’évènement : une SAGA Georges Lang, racontée par lui-même évidemment !

En attendant, si vous voulez emballer et surtout, si vous voulez conclure cet été, une seule solution : le nouveau coffret de La Collection, jusqu’au bout de la nuit !

*Photo: DANNY MOLOSHOK/NEWSCOM/SIPA.SIPAUSA31245293_000009

La marque à la pomme a-t-elle la pêche?

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apple concurrence innovation

apple concurrence innovation

Mac OSX 10.10 autrement appelé Yosemite, tout d’abord. Ce système d’exploitation est une livraison présentée comme majeure par Apple. Le design en est certes soigné : un peu plus de transparences, moins de skeumorphisme, plus d’aplats, couleurs plus gaies. OK. Mais ce n’est pas une révolution. Du côté des fonctionnalités pas grand chose, hormis une meilleure intégration du tiercé Mac-iPad-iPhone. Il est désormais possible de décrocher un appel iPhone depuis son mac, ou de commencer à rédiger un mail sur iPhone et de le terminer sur iPad… original, mais cela ne va pas bouleverser la vie des utilisateurs.

Du côté de IOS 8, le système d’exploitation des iPhones et des iPads, les évolutions sont encore plus imperceptibles : L’interface ne change en rien, les notifications sont tout juste à peine améliorées. Cette livraison « majeure » ne se justifie que par les fonctionnalités interactives avec le mac (voir plus haut). Là encore, la déception risque d’être forte.

Du côté de l’iPhone, enfin. On sait aujourd’hui assez bien à quoi va ressembler le très attendu iPhone 6. Deux ans après ses concurrents (Samsung, LG, HTC…), Apple prend enfin en compte l’attente de ses clients pour des écrans plus grands : l’iphone sortira dans sa version smartphone en 4,7 pouces et dans sa version tablette en 5,5 pouces. Le boîtier sera en aluminium avec les flancs arrondis. Ce nouveau design signe quand même les errements d’Apple, du 3GS au 55 en passant par le 4, Apple aura un peu tout essayé : la coque plastique arrondie, les deux plaques de verre serties dans le métal, la coque métal biseautée. Pour finir dans une coque métal arrondie… comme le premier iPhone ! Ce manque de sûreté, cette difficulté à cultiver un design « unique et insubstituable » , allié au fait qu’Apple ne fait que rattraper son retard vis-à-vis de la concurrence en termes de format et de performance, pose quand même la question de l’avenir d’Apple.

De fait, la plate-forme OSX a près de 15 ans et n’évolue que peu. Le MacBook Air était très innovant mais il est désormais copié par tous les grands constructeurs. L’iPhone, quant à lui,  fête cette année ses 7 ans, mais est désormais dépassé en réactivité sur le marché par Samsung et surtout la part de marché de IOS est en recul extraordinaire face à Androïd. Les évolutions proposées par Apple sont désormais infimes si on les compare aux ruptures que l’iMac, l’iPhone et l’iPad ont produites en leur temps sur le marché. Bien sûr Tim Cook va pouvoir justifier son salaire (+ 200 millions $) en se gargarisant de superlatifs (Gorgeous, fantastic…) pour présenter l’iPhone 6. Mais qui sera dupe ? Apple est bien en panne d’innovations depuis 3 ou 4 ans.

Est-ce lié à la mort de Steve Jobs ? Peut-être , sans doute même : force est de constater qu’il a su réinsuffler une énergie prodigieuse à une entreprise déjà vieille. Un tel rebond était unique dans le monde industriel. Mais n’est-ce pas plutôt le lot de toutes les entreprises qui grossissent de s’alourdir et de perdre en réactivité ?

D’où pourrait venir le rebond ? Sans doute pas du matériel. L’iWatch tant attendue sera peut-être un succès mais pas une révolution.  Il est désolant de voir qu’Apple qui engrange encore des profits colossaux et qui dispose d’un trésor de guerre de plus de 100 milliards $ ne soit pas en mesure de proposer un saut qualitatif dans l’expérience de la vie connectée.

D’où pourrait venir ce saut technologique ? Sans doute de l’intelligence artificielle et de la simplification de l’interface homme-machine : faire de chaque smartphone un assistant personnel qui apprend à connaître la vie de son propriétaire, à reconnaître son environnement, à le renseigner tout au long de la journée, le plus simplement et le plus intuitivement du monde. Ce n’est plus de la science-fiction et c’est à la portée des moyens d’Apple. Encore faudra-t-il que la logique actionnariale n’emporte pas Apple : qu’on lui laisse la liberté d’investir les sommes massives qu’un tel projet nécessite. Apple peut le faire. Nous l’attendons.

*Photo: Mark Lennihan/AP/SIPA.AP21579325_000001

On lit et on boit frais à St-Tropez 3/4

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lecture ete vacances

lecture ete vacances

C’est de la dynamite !

« Messieurs, prenez chaque soir avant de vous coucher un Boudard, ne forcez pas sur la dose, un chapitre suffira à retrouver votre vigueur vespérale. En seulement quelques jours, effet maous garanti. Vos épouses vous diront merci ! » aurait pu être une prescription de l’Académie de Médecine à l’attention de tous les anémiés littéraires, les comprimés du gland. Tous ces pisse-froid d’une littérature aussi bandante qu’un après-midi en maison de retraite. Quand la chaleur et la malbouffe tombent sur les corps fatigués, un roman d’Alphonse Boudard (1925-2000) réveille les organismes durement éprouvés par des livres sans sève, sans jus, écrits à la truelle par les arpettes des lettres. À la feignante, sur un transat, ne refusez pas une gâterie du dernier défenseur des bobinards à l’ancienne, le François Villon de l’avenue de Choisy. Le méconnu Saint Frédo sorti en 1993 chez Flammarion n’est pas le plus remarquable des ouvrages de Boudard (La Métamorphose des cloportes, les Combattants du petit bonheur, etc…), il n’en demeure pas moins une agréable mise en bouche, savoureux d’inventions et surtout un saisissant témoignage sur les parcours fracassés des mauvais garçons de l’après-guerre. Avec Boudard, ex-taulard, compagnon de route du Colonel Fabien, décoré par le Général et embastillé pour décapsulage de coffres, on partage le quotidien des Bat’d’Af. C’est plutôt nuit d’été à Fontevrault et galtouse merdique en Centrale que coucher de soleil à Capri et antipasti en terrasse. Son style à la mitraillette, argotique, névrotique est une merveille. Saint Frédo , c’est l’histoire d’une rédemption, celle d’un malfrat, superbe margoulin, tringleur d’élite et baratineur de compétition devenu directeur d’un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Un homme selon la définition voyoute qu’en faisait Boudard : « L’homme, c’est celui qui se défend par le vol, le proxénétisme, à la rigueur l’escroquerie ». « Dans l’univers de la pègre ya des mythes, des figures de légende…les jeunots c’est leur panthéon, leurs icônes…Loutrel, Buisson, Jo Attia, Feufeu, Abel le Mammouth…Spirito et Carbone. Ils rêvent de les imiter, les égaler, comme le jeune bourgeois qui veut devenir Fabius, Giscard d’Estaing ou Philippe Sollers. On se demande si ça vaut mieux » ajoutait-il.

Saint Frédo d’Alphonse Boudard – Flammarion

J’ai attrapé un coup de soleil…

Il y a des plaisirs de lecture qui me sont indispensables, des rituels d’été, des manies de vieux garçon, des errements de bords de Seine. J’aurais passé ma vie à recomposer mon passé à la faveur de romans lus et relus. La littérature n’a pas d’autre vocation que de transformer le présent, lui rendre un aspect à peu près acceptable. Pas une année ne se passe donc sans que je ne relise  Paris au mois d’août  (Prix Interallié 1964) de René Fallet (1927-1983). Ce bourbonnais de Villeneuve-Saint-Georges fait partie des très grands écrivains du XXème siècle, les encyclopédistes patentés l’oublient trop souvent. Avec sa tête de retraité des chemins de fer, sa postérité littéraire a pris un coup dans le nez. Les délits de sale gueule dans les lettres françaises devraient être plus sévèrement sanctionnés. Sa fibre populaire, son goût pour les mots qui glissent sur le zinc et son amour des friches de banlieue ont pu le faire passer (à tort) pour un amuseur de comptoir, un anar’ rigolard avec son épaisse moustache à la Clémenceau. Alors que Fallet est un moraliste joyeux, un romantique cynique, un écorché qui se marre. Paris au mois d’août , c’est l’histoire d’une rencontre improbable, celle d’Henri Plantin, 40 ans, marié, trois enfants, modeste employé à la Samaritaine et de Pat (Patricia), mannequin anglaise égarée dans la moiteur de la Capitale. « Ce fut alors qu’une douceur inattendue tomba en plein sur le vendeur du rayon Pêche, douceur de soir d’été parisien, mallarméenne, encore qu’il ne sût rien de Mallarmé » écrit-il. Comment ce petit brun ressemblant à Aznavour va pouvoir conquérir cette grande blonde « à la beauté déchirante » ? Il n’est pas besoin de quitter Paris pour connaître le grand frisson des amours de vacances.

Paris au mois d’août de René Fallet – Folio

La révolution n’aura pas eu lieu

La Génération 89 a perdu la bataille du style. On croyait pourtant en eux. Ils étaient les francs-tireurs d’une décennie plombante et radoteuse. Ils allaient fusiller le nouveau roman à thèses, le gros pavé débordant de saindoux et la philosophie squatteuse des plateaux télé. 25 ans plus tard, ils ont échoué. Le combat était trop inégal. Les forces de l’esprit bien-pensant et marchand ont balayé ces hussards de troisième main. Aujourd’hui, ils se terrent dans leur modeste retraite, ils n’ont guère fait fortune. Les plus habiles signent encore des papiers pour quelques nostalgiques, amateurs de belles phrases qui claquent, d’autres peignent, certains sont morts, le meilleur moyen pour effacer, oublier ce quart de siècle malfaisant. Car l’autre camp, celui de la littérature sous-titrée, de l’écrivain tête de gondole, du style mnémotechnique, de l’aliénation scripturale, se pavane, se goberge même. Cette Génération 89 avait été réunie dans L’Infini, la revue littéraire de Philippe Sollers, à l’été 1989, pour un numéro spécial placé sous la direction de Frédéric Berthet. A l’intérieur, des fougueux désabusés, des tendres priapiques, des réactionnaires goguenards, des littéraires en somme : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Marc-Edouard Nabe, Denis Tillinac, etc…

L’Infini – Numéro 26 – Génération 89 – Eté 1989 – Gallimard

*Photo: GILE MICHEL/SIPA.00673777_000001

La Suisse, destin de la France

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suisse drapeau destin

suisse drapeau destin

La France fait partie avec les USA du club des nations impériales. Qui le sont, ou qui l’ont été mais qui regrettent de l’être moins.  Depuis la Révolution, la France s’estime un devoir d’éclairer le monde. Mais après le choc de 1940 la France a compris qu’elle ne pouvait plus jouer le rôle de « nation indispensable ». Elle s’est alors jetée à corps perdu dans la construction européenne. Espérant trouver dans l’Europe une prolongation à sa puissance perdue. Comme les Anglais ont trouvé dans le soutien à l’Amérique une échappatoire à leur déclin.

Où cette volonté impériale contrariée nous mène-t-elle ? À jouer les gendarmes les gendarmes impuissants d’un monde en déréliction. On ne sait plus si la France intervient pour défendre ses propres intérêts,  pour défendre les droits de l’homme, ou pour défendre l’intérêt des ses alliés. La politique ukrainienne de la France atteint ce paroxysme de schizophrénie : au nom des intérêts de l’Europe, la France soutient les intérêts des USA en Europe centrale (la barrière anti-missiles) et renonce à ménager ses intérêts propres auprès de la Russie.

Il est temps que la France prenne acte du fait qu’elle ne peut plus être une nation impériale. Ni par elle-même, ni par le truchement de l’Europe. Le destin de la France n’est-il pas de devenir une grande Suisse ? C’est-à-dire un pays qu’on envie  pour ce qu’il est plus qu’un pays qu’on admire pour ce qu’il veut être et ne peut plus être. Que serait et que ferait cette France qui renoncerait à être un modèle mais pourrait devenir un exemple ?

• Une France exemplaire renoncerait à intervenir tous azimuts en dehors de son territoire, mais pourrait contribuer à fournir des forces à une véritable armée permanente des Nations Unies.

• Une France exemplaire réduirait son armée de métier à 150000 hommes pour servir une dissuasion nucléaire minimale pour la sanctuarisation de son territoire national et rétablirait le service militaire obligatoire de six mois pour remobiliser la nation sur ses objectifs de défense.

• Une France exemplaire serait indépendante : elle renoncerait à son adhésion à l’OTAN et  à l’Union Européenne  pour négocier des accords bilatéraux avec les pays qui conviennent à ses intérêts.

• Une France exemplaire aurait la maîtrise de son budget et de sa monnaie. A l’instar de la Suisse, cette monnaie pourrait s’appeler le franc.

• Une France exemplaire changerait ses institutions pour revitaliser le parlement et pour consulter fréquemment par référendum les citoyens sur les grandes questions politiques.

• Dans une France exemplaire, les citoyens seraient tolérants et accueillants. C’est-à-dire qu’ils feraient de la laïcité le centre du consensus social.

• Une France exemplaire contrôlerait très précisément son immigration pour n’accueillir que des candidats qui partagent son projet et l’ambition d’être exemplaires.

• Dans une France exemplaire, les citoyens seraient polis. On leur apprendrait dès le plus jeune âge les règles élémentaires du bien vivre ensemble au même titre que l’art de s’exprimer convenablement en Français.

• Une France exemplaire serait une France propre et belle : les pouvoirs publics y engageraient des grands travaux pour réhabiliter les zones abîmées par un urbanisme incohérent et pour reconstituer des espaces où l’on se sent bien.

• Dans une France exemplaire, les paysans seraient rémunérés pour entretenir la nature et pas exploités pour la ravager par une agriculture intensive.

• Une France exemplaire serait à la pointe du projet écologique : de grands projets seraient lancés pour rebâtir l’habitat sur de nouvelles normes et pour promouvoir des solutions durables.

• Dans une France exemplaire, la collectivité financerait via internet et la télévision des programmes culturels de haut niveau pour donner à tous le goût de l’exigence.

• Une France exemplaire ferait de ses citoyens les mieux éduqués du monde et exclurait l’illettrisme.

• Une France exemplaire serait à la pointe de la modernité : les réseaux et les infrastructures y seraient à la fois discrets et sans cesse optimisés pour apporter à chacun des transports fluides et bien répartis et un accès à l’information rapide et universel.

• Une France exemplaire soutiendrait, encouragerait et protégerait une économie industrielle de pointe. Dans les domaines d’avenir : le biotech (comme les Suisses), le Green-tech (comme les Suisses), les transports du futurs, les technologies avancées, l’aéronautique et l’espace, les contenus culturels. Un pays pour lequel « fabriqué en France » serait synonyme incontestable de qualité et de confiance.

• Dans une France exemplaire le SMIC serait à 3000 € comme ont failli le voter les Suisses et non pas à 1200 €. De plus les SDF seraient convenablement pris en charge par la collectivité.

• Dans une France Exemplaire, le système fiscal serait revu de fond en comble pour que l’impôt soit équitable et convenablement collecté.

• Enfin, une France exemplaire perdrait en arrogance ce qu’elle gagnerait en attractivité. Elle serait pour le monde entier le pays où il fait bon vivre, où le niveau de vie est élevé et justement réparti, le pays où les espaces bâtis et naturels sont entretenus pour leur beauté, l’endroit où les citoyens du monde entier rêveraient de venir converser avec les Français.

• On en est loin, mais ce pourrait être un projet pour la France. Un projet dont aucune des composantes n’est inatteignable. Faire de la France une grande Suisse, un pays respecté pour son art de vivre, la bonne éducation de ses citoyens et l’exemplarité de ses institutions démocratiques.

*Sipa: MICHAEL SOHN/AP/SIPA.AP20452406_000006