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Qui est Todd?

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Emmanuel Todd catholicisme Charlie

De quelle étrange religion Emmanuel Todd se fait-il l’apôtre dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? Manifestement inspiré par un dogmatisme plus doctrinal que scientifique, l’essai laisse pantois celui qui avait trouvé dans la lecture de L’illusion économique (1997) une des rares balises pour s’orienter dans la France béatement européiste des années 1990. Il n’y avait à l’époque pas grand-monde pour éclairer quelque peu les enfants de classe moyenne catholique zombie qui ne se sentaient pas vraiment Maastricht et qui ne croyaient pas plus en la monnaie unique, « pastiche monétaire d’une distribution de Prozac » (L’illusion économique).

Il paraît moins aisé de suivre Emmanuel Todd quand il se demande après janvier 2015, dans Qui est Charlie ? : « Comment affronter l’ignorance vertueuse en marche, oser dire que les manifestants, avec leurs crayons à papier symboles de liberté, insultaient l’histoire puisque, dans la séquence antisémite et nazie, les caricatures de juifs à peau sombre et au nez crochu avaient précédé la violence physique ? » Il y a, derrière cette outrance affichée du propos, quelque chose qui subsiste de l’esprit critique acéré de celui qui fut capable à 22 ans de pronostiquer la chute de l’empire soviétique, en 1976. Mais on sent aussi que quelque chose déraille, qui pousse à se demander : qui est Emmanuel Todd et que sont ses illusions devenues ?

Dans le système durkheimien et wébérien d’Emmanuel Todd, le milieu familial joue un rôle prépondérant dans la détermination des choix accomplis par les individus ou les groupes sociaux. Fils du journaliste Olivier Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et cousin de Claude Lévi-Strauss, les origines familiales de Todd l’inscrivent donc dans la longue histoire d’une élite intellectuelle et bourgeoise française ralliée au communisme après avoir usé les bancs des grands lycées parisiens (voire de Cambridge, dans le cas de Todd, qui a d’ailleurs bifurqué vers le centre gauche après un court passage chez les Jeunesses Communistes). Emmanuel Todd appartient aussi à une lignée d’emmerdeurs, empêcheurs de penser en rang, comme son grand-père, Paul Nizan, qui rend en 1939 sa carte du parti communiste pour cause de pacte germano-soviétique, se fait tuer en 1940, puis insulter pendant des années par l’écœurant Maurice Thorez. De même pour son père, Olivier Todd, journaliste communiste qui, réalisant au Vietnam, en 1973, le rôle véritable joué par le Vietcong prit le risque d’en témoigner dans le Nouvel Observateur, où il fut censuré, avant de s’en ouvrir au journal Réalités, dans lequel il dénonce l’« attitude pro-vietnamienne et l’antiaméricanisme dans lequel se complaît l’intelligentsia, ainsi que le sentiment de culpabilité des Blancs sur-développés vis-à-vis des pays du tiers-monde ». Pas exactement le discours le plus audible qui soit dans les années 1970.

Avec de tels antécédents, on comprend pourquoi Emmanuel Todd choisit de s’en prendre lui-même à une intelligentsia française shootée au prozac européiste. Dans la même logique, on comprend la réaction de rejet qu’il a pu éprouver à l’égard du mouvement du 11 janvier. Quand on est allergique au consensus béat, voir 4 millions de personnes dans la rue et les petits « Je suis Charlie » fleurir partout, c’est en effet effrayant.

Cette fois pourtant, en croyant échapper au manichéisme Charlie, Todd sombre avec Qui est Charlie ? dans un autre type de schématisme et de pensée consensuelle qui n’a certes pas nuit aux chiffres de vente de son essai. Rendons lui justice : la notion de « catholicisme zombie », qu’il a élaboré avec le démographe Hervé Le Bras dans Le Mystère Français en 2013, n’est pas un outil d’analyse inadéquat pour comprendre cette France remplaçant inconsciemment une culture religieuse défunte par une religiosité nouvelle et très matérialiste qu’il associe, dans Qui est Charlie ?, au culte de la monnaie unique. La France du « catholicisme zombie » est plongée, écrit Todd, « dans un état de vide métaphysique abyssal ». Un constat qui semble pour autant ne pas dater d’hier si l’on en croit ces quelques lignes écrites par Roger Martin du Gard, dans son premier roman, Devenir !, publié…en 1912 : « Il restait en lui comme un résidu décoloré, désagrégé, une sorte d’instinct hérité et inerte. S’il n’avait plus la foi, il avait encore, épars en lui, des « moi » catholiques, qui ne se coordonnaient plus, mais qui présidaient encore à quelques-unes de ses pensées et à beaucoup de ses actes. »[1. Id. Devenir ! Librairie Ollendorf. Paris. 2e Edition. 1912. Exemplaire dédicacé. Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Centre Jean Schlumberger. p. 164] Belle définition du « catholicisme zombie » proposée il y a plus d’un siècle déjà… Les sociologues ne songent jamais assez à reconnaître la dette qu’ils ont envers la littérature… Mais quand Todd évoque une France « obsédée par les symboliques religieuses », on serait tenté de le renvoyer à ses propres obsessions, qui datent elles aussi d’il y a plus d’un siècle, au temps où la France du petit père Combes tentait de chasser ce qu’elle pensait être les derniers spectres de l’obscur catholicisme. Emmanuel Todd serait-il lui-même finalement un « anticlérical zombie » ? Le fait est qu’il semble également faire peu de cas, dans son portrait sociologique de la France de 2015, de la résistance chez de plus jeunes générations que la sienne d’un catholicisme qui n’a rien de mort-vivant.

Les moi durkheimiens de Todd finiraient-ils aujourd’hui par lui troubler la vue ? Quand il évoque la « France islamophobe » qui défila selon lui le 11 janvier, il oublie que, dès le 7, les premières manifestations avaient pour principal ressort la peur suscitée par des attentats qui parachevaient la montée en gamme de la violence islamiste en France et dans le monde : Etat Islamique au Moyen-Orient, djihadisme en Europe, attentats de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. Et cette violence de l’islamisme suscite des réactions parfois si aberrantes, de la part des intellectuels enclins à faire du musulman français une nouvelle figure christique adoubée par la sociologie, qu’elles alimentent un mécontentement et une inquiétude qui doivent moins au « catholicisme zombie » qu’à une rancune bien vivante envers des élites aussi mesmérisées par leurs propres théories. La crainte de Todd de voir une islamophobie violente se développer de plus en plus en France est justifiée. Mais elle n’aurait pas tout à fait les causes que lui imagine notre sociologue.

Car pour l’auteur de Qui est Charlie ?, le catholicisme semble être la cause de tout mal, par opposition à un islam systématiquement victimisé. L’explication a même quelquefois la simplicité d’un tract soralien : la France des petites gens et des immigrés martyrisée par la France Charlie. L’analyse n’est pas fausse, elle est seulement grossière et Todd a au moins le mérite de souligner la contradiction de cette gauche qui fut naturellement Charlie le 11 janvier après avoir rigolé pendant plusieurs décennies du beauf de Cabu. A voir et lire les réactions dans la presse après la sortie de l’ouvrage, dont celle de Manuel Valls, Todd a touché juste. Mais la démonstration prend trop vite le tour d’une caricature hasardeuse quand Todd fait des immigrés, sa nouvelle classe élue, une sorte d’entité sociale homogène à ce point dépourvue de conscience politique qu’elle est juste bonne à jouer les victimes. On le voit aussi affirmer sans rire que la France du 11 janvier a tenu à l’écart celle des banlieues, qui ne fut pas présente dans les cortèges ce jour-là. On lui répondra qu’elle était bien présente en revanche un certain 26 janvier 2014 au cours d’un hétéroclite « Jour de colère » qui fut aussi une jolie « séquence antisémite ».

Ainsi obsédé par le fait de faire de son « catholicisme zombie » la clé de voûte d’un système d’explication sociologique dans lequel les Musulmans ne peuvent être que les victimes et le catholicisme, jusque dans son effacement, la matrice de toutes les exclusions, Emmanuel Todd s’adonne sans remords à ce que quelques universitaires blagueurs américains ont baptisé la « science des corrélations fumeuses ». Une discipline qui consiste à mettre en rapport des courbes statistiques dont la similitude graphique apparaît troublante alors qu’elles sont liées à des phénomènes qui ont en réalité peu à voir les uns avec les autres. L’une des corrélations fumeuses les plus amusantes établies par cette sociologie pour rire est celle du sparrowisme, du nom de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes, qui établit par exemple une relation évidente entre la diminution du nombre de pirates dans les mers du globe et le réchauffement climatique.

On peut aussi, comme c’est le cas sur le site américain tylervigen.com, dédié à l’étude des « Corrélations infondées », mettre en lumière l’irréfutable relation qui s’établit entre l’évolution du nombre de personnes mortes noyées dans leur piscine entre 1999 et 2009 et le nombre de films dans lesquels Nicolas Cage apparaît au cours de la même période. De même, qu’est observé un lien troublant entre la consommation par tête de Mozarella et le nombre de doctorat en sciences de l’ingénieur accordés entre 2000 et 2009. Coïncidences ? Je ne crois pas non…

Qui est Charlie ? contient certainement quelques justes intuitions. Mais elles semblent être noyées, à force d’analyses statistiques fortement biaisées politiquement, dans l’occultisme pataphysicien des corrélations fumeuses. Si Todd analyse parfaitement le malaise d’une « société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien », le portrait qu’il en tire d’une France dominée par la « passion religieuse islamophobe » qui conduirait mécaniquement à l’antisémitisme des malheureuses minorités opprimées paraît à la fois aussi séduisant et aussi peu crédible que les analogies rigolotes du sparrowisme.

Une autre forme d’analogie cruelle pouvait d’ailleurs s’établir entre la courbe du sourire inversé de Todd invité dans le 7-9 de France Inter et la jubilation de Sophia Aram moquant avec une férocité bienveillante la sollicitude de « ce gentil monsieur blanc qui nous prend sous son aile nous les pauvres musulmans. » A cette mise en boîte plutôt bien vue s’ajoutait en effet un élément plus comique encore : celui du visage fermé d’Emmanuel Todd s’allongeant à mesure que le sketch tournait en ridicule sa sollicitude un peu envahissante de théoricien très paternaliste. De façon plus sérieuse, la corrélation qu’a fait apparaître ce petit moment de raillerie radiophonique est celle qui existe entre l’incapacité du sociologue à entendre la moindre critique et le caractère très personnel du traumatisme ressenti par Todd, comme tout un chacun, à l’occasion des événements du 7 au 11 janvier. Quoiqu’en dise le chercheur, l’événement aura représenté une rupture en bouleversant les convictions de chacun, bien plus profondément que ne l’a laissé croire le cirque vallsien et la ridicule comédie du « Je suis Charlie ». Qui est Charlie ? révèle les conséquences psychologiques de l’événement pour Emmanuel Todd lui-même bien plus qu’il ne démontre la mécanique, supposée implacable, de ses ressorts sociologiques : la réalisation intime d’un naufrage à la fois culturel et social qu’il avait prédit sans être capable d’en admettre l’une des causes essentielles : le naufrage de cette gauche européiste, mondialiste et « multikulti » avec laquelle Emmanuel Todd vit depuis trente ans une cohabitation presque impossible.

*Photo : BALTEL/SIPA/1305030907

Génération désorientée

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orientation école collège lycée

Tu mets quel lycée en premier choix ? Quelle option je prends pour avoir le lycée Montaigne ? Il faut combien de moyenne ? Dès la troisième, l’ado contemporain découvre les affres de l’orientation. À partir de janvier, il se livre à des calculs compliqués et échafaude des stratégies savantes pour éviter la voie de garage ou le lycée-poubelle. Quelques mois fatidiques décident du destin de l’élève – filière générale ou bac professionnel ? – et de son lycée d’affectation. À Paris, ce dernier point n’est pas anecdotique : les forts en thème se répartissent les meilleurs établissements, les cancres atterrissent dans des lycées franchement moyens, pendant que le gros de la troupe se dispute des lycées plus ou moins bien cotés.

Comme dans un mauvais roman d’anticipation, mission est confiée à un logiciel informatique d’évaluer votre niveau scolaire, avec une récompense ou une sanction à la clé : le lycée de vos rêves ou la poubelle décriée à la rubrique faits divers du Parisien. Charge au programme Affelnet de distribuer les bons et les mauvais points avec une objectivité quasi diabolique. Dans l’académie de Paris, tout élève de troisième part avec un capital de 600 points, s’il respecte son secteur d’origine, auxquels s’ajoutent 300 points s’il touche une bourse, 50 points s’il a un frère ou une sœur dans le lycée de son choix et, last but not least, 600 points en fonction de ses résultats scolaires. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, l’usine à gaz administrative tourne fréquemment au burlesque.[access capability= »lire_inedits »]

Anne, dont la fille étudie en classe de troisième au collège Louise-Michel, un établissement plutôt moyen du Xe arrondissement de Paris, se souvient : « La conseillère d’orientation a réuni 180 parents d’élèves en leur montrant un grand plan de métro avec des points rouges et bleus suivant les lycées. En bleu, les établissements de notre zone ; en rouge, ceux où on n’a pas le droit d’envoyer nos enfants. » Peut mieux faire. À Véronique, sa bonne élève de fille unique de nous fournir la bonne explication de texte : sur les huit vœux que l’élève présente, seuls les trois premiers comptent véritablement. Dans ce premier chapeau, on peut théoriquement sélectionner un lycée « hors-secteur », ce qui fait perdre… 600 points. La mobilité géographique n’est donc guère encouragée par le système, à moins d’avoir ses treize frères et sœurs scolarisés dans son lycée d’élection…

Comme diraient Chevallier et Laspalès, « y’en a qui ont essayé, y zont eu des problèmes ! ». Démonstration. Véronique avait jeté son dévolu sur un établissement loin de ses terres, le lycée Pierre-Gilles de Gennes du XIIIe arrondissement, qui, comme son nom l’indique, possède une solide réputation en matière de physique-chimie. Casus belli : entre le secteur-sud et le secteur-est, où vit Véro, la distance se révèle pratiquement aussi infranchissable que la frontière entre Pyongyang et Séoul. Lorsqu’elle a découvert le pot aux roses, Anne s’est invitée dès potron-minet chez le proviseur et la conseillère d’orientation pour biffer ce choix, leur expliquant qu’en bonne idiote, elle n’avait rien compris lors de la réunion d’orientation. À force de se rouler par terre, la mère éplorée a fini par obtenir la clémence de l’administration, ce qui lui a permis de corriger les vœux de Véro. Bon, ça ira pour cette fois. Mais quelle mouche avait piqué cette littéraire dans l’âme pour vouloir investir ce vivier de chimistes ? Véronique fait valoir que Pierre-Gilles de Gennes accepte des élèves à 12 de moyenne générale, très en deçà de ses propres performances. Elle n’avait donc aucune raison de ne pas tenter le coup. Las, Anne y perçoit une forme de rébellion contre l’arbitraire administratif, mais surtout une réaction un peu bornée à la pression que les professeurs font peser sur ces petits choses.

Faute de pouvoir agiter la menace du redoublement – impossible en troisième –, l’équipe pédagogique utilise régulièrement le contrôle continu comme argument choc pour (re)motiver les troupes. « Depuis la rentrée, les profs nous rappellent avant chaque contrôle que cela va compter dans la moyenne et peser sur le choix de notre futur lycée. » En cas de mauvaise note, mieux qu’un long sermon, le prof furibard évoque le spectre de se retrouver dans un lycée « nul » comme Henri-Bergson (XIXe), réputé… pour l’acide  que certains de ses élèves se jettent au visage dans les toilettes… La classe de troisième se prête d’autant plus à ce genre de chantage qu’elle s’achève par le passage du brevet – le BEPC pour les anciens. La seule justification de ce dernier est d’être le premier diplôme du cursus honorum scolaire, dont l’obtention s’avère aussi facile qu’inutile puisqu’elle ne détermine même pas le passage en seconde. Mais puisqu’une grande partie du brevet se joue lors du contrôle continu tout au long de l’année de troisième, les brevets « blancs » prennent finalement le pas sur l’examen final, étant donné leur fort coefficient dans la moyenne des matières concernées. La préparation d’un examen plus décisive que l’examen proprement dit ? Au collège d’Ubu, on n’est plus à une énormité près… Par la double magie du contrôle continu et de la prise en compte des moyennes dans l’affectation à un lycée, chaque évaluation devient une petite marche sur laquelle on peut se ratatiner. Nul n’étant plus cruel ou égoïste qu’un ado, il n’est pas rare qu’un élève ayant raté tel ou tel cours ne soit pas tenu informé par ses petits camarades des devoirs notés ou des récitations à apprendre. La philosophie spontanée des jeunes pubescents, c’est un peu « Aide-toi, le ciel t’aidera !» – ou « Chacun sa merde ! ».

Mais il en faudrait plus pour impressionner Véro. Jusqu’ici, ce sont surtout ses parents qui se font un sang d’encre pour son avenir, tout en s’inquiétant… de l’inquiétude de leur fille : « Il y a quelques mois, j’ai invité des amies de ma famille à nous rejoindre dans notre maison de campagne. À 15 ans, avec mes copines, je passais mon temps à parler de garçons, de la manière de les embrasser voire plus, alors qu’elles sont obsédées par le choix du lycée, et leurs moyennes au dixième de point près ! »¸ raconte Anne. Jean-Luc Delarue aurait adoré ce choc des générations, avec dans les premiers rôles des adolescents devenant des adultes miniatures soumis aux mêmes impératifs de rendement que le cadre moyen. Avec comme cerise sur le gâteau Anne s’exclamant sur le plateau : « Au secours, ma fille n’est pas une pétasse », l’émission eût été grandiose.

« Pour les parents, le lycée détermine la vie, le boulot dans le futur, mais faut pas exagérer », relativise Véronique. La brunette s’amuse du discours alarmiste de son intellectuel de père qui cultive le double paradoxe en conseillant un futur bac scientifique (« qui t’ouvrira plus de portes… ») à sa fille « nulle en maths », alors qu’il excella jadis en filière littéraire ! L’angoisse palpable de ce ménage plutôt aisé illustre la grande peur des classes moyennes, dont la plupart n’ont que leur capital culturel et éducatif à léguer à leurs enfants. Beaucoup ont la conviction que tout se joue irréversiblement avant le bac, dès le choix du lycée, comme si la fatalité frappait leur jeune avant même qu’il n’ait fréquenté les bancs de l’université. Bref, dans l’esprit des parents, « tout est déjà trop tard » bien tôt…

Volontiers plus cartésienne, Véro avance son 19,5/20 de moyenne en anglais pour justifier son projet d’entrer en section internationale, une option que proposent cinq des huit collèges de sa liste de vœux. Inutile de compter sur la prescience du logiciel Affelnet pour tenir compte de cette heureuse concordance, car ce programme plus bête que méchant enregistre toutes les moyennes de l’année, sans autre forme de subtilité. La machine ne connaît pas les aspirations des utilisateurs, pardon des élèves, inscrits dans ses fichiers. De toute façon, à cet âge-là, il est rarissime d’avoir une idée claire du métier auquel on se destine : comme beaucoup de ses condisciples, Véro est passée par plusieurs phases successives, rêvant tantôt de laboratoire scientifique, tantôt de la magistrature, tantôt de l’ENA. Et ne comptez pas sur la conseillère d’orientation pour l’aider à y voir plus clair. « Quand ma mère l’a rencontrée pour parler des inscriptions hors secteur, vu mes bonnes notes, la conseillère lui a demandé pourquoi elle venait la voir… », explique la fille d’Anne. Eh oui, la conseillère ne s’occupe pratiquement que des cas désespérés.

Les trains qui arrivent à l’heure devront attendre la deuxième étape de l’orientation, en fin de seconde, lorsque le lycéen se dirige vers les bacs littéraire, économique, scientifique ou technologique. C’est là que le bât blesse : alors que les professeurs et conseillers d’orientation naviguent à vue, sans voir au-delà de la seconde, élèves et parents pensent en années. Un tel hiatus produit des drames kafkaïens, tel ce garçon de la classe de Véronique «  que la prof principale ne lâche pas alors qu’il a 12 de moyenne. Elle lui propose de devenir ingénieur du son ou technicien… » contre son gré. Nolens, volens, les équipes pédagogiques ont tendance à vouloir faire le ménage en fin de troisième pour purger les filières générales de leurs canards boiteux, quitte à inventer des vocations qui n’existent pas. « Les élèves sont souvent orientés par défaut : on se dit qu’untel n’est pas assez bon, qu’il dégage en filière pro ! », confirme Sophie Laborde, présidente-fondatrice de Tonavenir.net, une entreprise d’aide à l’orientation. Il y a quelques années, cette mère de famille, ci-devant podologue, s’est reconvertie dans l’orientation privée (voir interview p.53) après avoir cherché en vain des conseils auprès du lycée de sa fille. À la différence des conseillers d’orientation appointés par l’État, le cabinet de conseil brasse large, du collégien en mauvaise posture cherchant une voie de sortie à l’étudiant surdoué qui ne sait plus où donner de la tête. Comptez 375 euros pour un élève de troisième. À ce prix-là, ce n’est pas encore un privilège de nantis, même si l’on est clairement sorti du service public gratuit accessible à tous. « On n’est pas dans la psychologie ou le bla-bla, on écoute l’élève, on regarde ses bulletins, et on cherche les établissements qui lui correspondent, puis on lui remet un dossier avec les lycées qui l’intéressent et les numéros des proviseurs qu’il doit rencontrer », plaide Sophie. Un moyen de contourner le monstre froid Affelnet, qui fait frémir la mère de Véronique, persuadée que le programme décide à la place des hommes. Car l’orientatrice privée nous le certifie, il existe bien un « traitement humain » capable d’enrayer la machine informatique : « Quand le directeur d’un lycée a préalablement rencontré un élève motivé et ses parents, il sera plus disposé à l’accepter dans son lycée quand il verra passer son nom. Mais si vous restez les bras ballants, vous serez soumis aux aléas de l’administration, qui peut vous envoyer à Argenteuil sans que vous l’ayez demandé. »

Il ne faut pas aller chercher plus loin le secret des dieux. Tonavenir.net s’appuie sur une énorme base de données, des milliers de fiches sur toutes les filières possibles et imaginables que Sophie compose, archive et met à jour. L’autre atout majeur de l’entreprise s’appelle le temps. S’entretenir des heures durant avec un élève et ses parents est un luxe que les conseillers d’orientation ne peuvent se payer. On rêve d’un monde où l’école de la République garantirait aux enfants de prolos ou de rupins un choix libre et éclairé avant d’entrer dans la carrière. Hélas, revenu sur terre, une orientation gratuite et obligatoire paraît désormais aussi utopique qu’une société sans école…[/access]

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*Photo : Hannah

Latin-grec, un enseignement « un peu académique »…

Les politiciens sont des mammifères assez proches des humains, bien que totalement dénués de sens moral. Ils sont bipèdes et dotés de mains préhensiles. Ils se nourrissent aux abords du Palais Bourbon, du Palais du Luxembourg et – à l’heure où les grands fauves vont boire – s’abreuvent aux alentours de l’Elysée. Ils ont en général des métiers et on peut les classifier en trois sous-ordres : les avocats, les hauts-fonctionnaires et les médecins. Jean-Marie Le Guen – Secrétaire d’État chargé des Relations avec le Parlement – fait partie de la troisième catégorie. A l’instar de Che Guevara, Bernard Kouchner et Dominique Voynet, il appartient à cette caste des politiques qui savent nommer tous les os de la main (il y en a 27 !), et de quelle manière on fait les bébés. C’est pour cette raison qu’il est intervenu sur la chaîne parlementaire (LCP) en fin de semaine dernière, afin de dire que le latin et le grec comptaient pour des prunes.

La réforme du collège prévoit la suppression des cours de latin, de grec et des classes bilingues. Exit Virgile, Aristophane et Goethe. Le but étant certainement de favoriser le grand flux moderne du rien, allant de Nabilla à TF1 en passant par Booba, Jean d’Ormesson et Conchita Wurst. Les gens de gauche au pouvoir faisant mine de ne pas comprendre que l’enseignement de la culture classique (dont on nous promet le maintien au travers d’un nébuleux module transdisciplinaire de « civilisation » antique, qui ne trompe absolument personne) est un rempart, un mur d’enceinte, un rideau de fer contre la bêtise. Le Ministre Jean-Marie Le Guen, fort de sa ressemblance scandaleuse avec le comique Bénureau, a vendu la mèche sur le plateau de Patrick Chêne l’autre jour. Le but est de procéder à « l’adaptation de notre école aux défis du XXIe siècle ». Il déroule en ces termes le ruban de son mépris : « Est-ce qu’il n’y a pas une polémique un peu académique ? Est-ce que l’on pense que les défis, pour la grande masse de nos jeunes… (un silence) Il ne s’agit pas simplement de s’intéresser à quelques futurs agrégés de lettres classiques, que je respecte beaucoup, et dont je reconnais l’importance dans notre culture, mais il s’agit de former 80% d’une classe d’âge (un silence) et j’allais dire 100% d’une jeunesse qui a besoin de trouver ses repères dans le monde, et des compétences professionnelles. C’est ça l’enjeu. C’est pas de défendre les Lettres classiques. » (Un silence) Pesant.

C’est dommage, les médecins de Molière, dans le déferlement furieux de leur charabia truffaient – eux – la logorrhée de mots latins. C’était plus délicatement fleuri… Outre que l’on ne comprend pas très bien l’ambition finale : adoucir la chair à canon et la rendre tout à fait employable, réduire les effectifs de profs ou ferrailler (avec un cran imbécile) contre ce que certains appellent la « culture » d’une élite – on est fasciné par l’échec prévisible de l’opération. Virgile, Homère, Cicéron, Aristophane, Platon, Guillaume Musso, Lucrèce, et Thucydide seront toujours présents dans la bibliothèque – et la conversation – de certaines familles. Ailleurs, le dernier recours sera toujours ces quelques satanées années d’école obligatoire.

Merci, Docteur Le Guen, pour la franchise de votre diagnostic. On attend maintenant une autre thérapeutique.

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Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ‘’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org

Alain Finkielkraut commente la relaxe de DSK

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Ce dimanche, Alain Finkielkraut est revenu avec Elisabeth Lévy sur le voyage controversé de Manuel Valls à Berlin, pour assister à un match de football avec ses deux fils. Le philosophe explique l’ampleur de la polémique provoquée par le fait que le Premier ministre « a transgressé ses propres règles » : celles qui exigent de nos dirigeants une totale transparence, pour atteindre l’objectif d’une « République exemplaire ». « Ce n’est pas moi qui le condamne, dit-il, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés ». Alain Finkielkraut attribue donc les réactions outrancières à cette escapade par « le préjugé égalitaire déchaîné jusqu’à la haine ».

Elisabeth Lévy a également interrogé le philosophe sur le dénouement de « l’affaire du Carlton », qui s’est soldée par la relaxe de la quasi-totalité des prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn. « Il ne reste rien ou presque » des centaines d’heures consacrées par la Justice à la vie sexuelle de l’ex président du FMI, remarque Alain Finkielkraut qui se félicite du verdict : « C’est une cruelle leçon de droit » faite aux magistrats instructeurs, qui « ont surtout voulu punir une sexualité hors-norme ». Et le philosophe de s’amuser du fait qu’aujourd’hui, les « sodomites » ne sont plus persécutés lorsqu’ils sont gays, mais traînés devant les tribunaux lorsqu’ils sont hétérosexuels…

Justice : l’accusation plutôt que l’inquisition?

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Justice DSK instruction

DSK aurait-il fait un bon Président de la République ? Cette question relève désormais de la conjecture. David Desgouilles nous a brillamment décrit ce qui aurait pu se passer si Nafissatou Diallo n’était pas restée dans la chambre du Carlton de New York. Licence de l’écrivain qui a fait l’impasse sur un autre obstacle, volontaire celui-là, dressé sur la route de l’Élysée. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » à quelques semaines du premier tour des présidentielles aurait donné à la campagne un tour très particulier. L’effondrement du dossier avec le jugement rendu la semaine dernière donne quand même prise à cette suspicion de coup monté.

Pour ma part, doté d’une certaine expérience en matière d’élection du Président, j’ai toujours pensé que cette « candidature » concoctée par de brillants communicants – à coup d’appuis médiatiques et de sondages bidons – aurait fini comme bien d’autres au cimetière des ambitions perdues.

De ses qualités présidentielles, on ne saura rien, mais il est en revanche doté d’une sacrée force de caractère. Voilà un homme promis aux plus hautes destinées, déjà riche et puissant, qui a brutalement dégringolé de la Roche Tarpéienne, victime de plusieurs lynchages planétaires. De ceux qu’on pratique désormais dans le village global. L’affaire de New York, la présentation menotté et défait aux caméras, le pénitencier américain, les audiences, l’assignation à résidence, les manifestations d’hostilité dans les rues et enfin la mise hors de cause. Ah non, mais ce n’est pas fini, le déballage du Carlton, les mises en examen pour des incriminations relevant de la grande truanderie, les auditions et les confrontations chez les juges d’instruction, l’épisode pénible du livre de Marcela Iacub, le divorce dans toutes les gazettes. Ensuite, l’audience du tribunal de Lille où pendant des semaines on va minutieusement et crûment décortiquer sa vie sexuelle. Les médias répercuteront avec gourmandise le détail de ses pratiques, manifestant force compassion hypocrite pour les prostituées victimes des excès du prédateur. Nouveaux lynchages en grand sur les réseaux et un beau sommet de tartuferie française. Entre-temps, le destin a continué à s’occuper de notre homme. Sévère plantage de son projet de banque d’affaires. Suicide de son associé et découverte d’un passif vertigineux, ce qui met à mal l’image du grand économiste qui lui restait. Il semble qu’il ait tout encaissé, en tout cas il est toujours debout. Je n’aurais jamais voté pour lui, mais je trouve que son attitude depuis quatre ans a une incontestable dimension héroïque[1. Sachant que je vais faire hurler… Quiconque n’est pas passé par là ne peut pas apprécier la violence que représente une mise en cause.].

Cela étant, sa mise hors de cause est surtout une bonne nouvelle pour le fonctionnement de la Justice française. Le tribunal de Lille n’a pas cédé à la pression et à la clameur. Il a refusé le réflexe corporatiste du sauvetage d’un dossier vermoulu. Le caractère artificiel des incriminations a été balayé : douze relaxes pour treize prévenus, excusez du peu. Et encore, le condamné l’est pour une infraction commerciale classique d’abus de biens sociaux. Exit les pratiques sexuelles dont le jugement rappelle qu’elles relèvent de la morale de chacun et que ce n’est pas à l’État de s’en occuper.

Nous venons d’assister ces dernières semaines dans des affaires sensibles, à une inflexion dans l’attitude des juges du fond. Faisant leur devoir, ils ont refusé de valider et de suivre des instructions à charge mais également de céder à la clameur et à la dictature de l’émotion. Zyed et Bouna, Outreau II, Woerth, Carlton, autant de signes positifs qui témoignent du retour d’un certain sang-froid. Car il faut dire que ce n’était pas toujours facile. Je sais que je radote, mais je continuerai à dire que lorsque l’on assigne à la Justice pénale des fins qui ne sont pas les siennes, cela ne peut s’accomplir qu’au détriment des libertés. Alors non, définitivement, le juge pénal n’est pas là pour « reconnaître le statut de victime », « permettre de commencer le deuil », empêcher Nicolas Sarkozy (ou Dominique Strauss-Kahn) d’être candidat aux présidentielles, lancer un débat sur la prostitution, ou faire plaisir à Osez le féminisme !. Il est là pour établir si des faits répréhensibles selon la loi ont été commis et, si c’est le cas, les punir. Point.

Les décisions que je viens de citer jettent une lumière crue sur les défauts du système de l’instruction à la française. Et posent à nouveau la question d’une vraie réforme, voire d’une suppression, de la procédure inquisitoire. Nicolas Sarkozy s’y était essayé, et s’est cassé les dents sur la violence des réactions corporatistes et politiques.

Il faut commencer par rappeler que dans notre société de médiatisation et de transparence, la sanction réside beaucoup plus dans la « mise en cause » que dans la peine éventuellement infligée par le juge du siège en fin de procédure. Par conséquent, ces instructions qui font l’objet de fuites manipulées ne sont qu’un long calvaire pulvérisant des réputations, stoppant les carrières et détruisant des familles.

Dans son principe, l’instruction pourrait présenter des avantages. En effet, les investigations et l’enquête se dérouleront sous l’autorité d’un juge du siège disposant de pouvoirs très étendus. Mais qui doit instruire à charge et à décharge. Ce qui est difficile, voire impossible. Sauf à être vraiment schizophrène, ce qui n’est pas souhaitable.

Ce défaut constitutif, a été considérablement aggravé par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la fragilité de la culture de l’impartialité que l’on rencontre dans l’appareil judiciaire français. Comme l’a démontré la revendication de partialité de l’affaire du « mur des cons ». Ensuite, les rapports profondément malsains entretenus entre la presse et ces magistrats présentés comme des « justiciers » ou des « chevaliers blancs ». Statut qui leur donne une forme d’intouchabilité, permettant souvent de prendre de grandes libertés avec les règles du code de procédure pénale. Et leur permet souvent de bénéficier de la mansuétude des organes chargés de les contrôler, comme les chambres d’instruction dont ils dépendent, surnommées dans le milieu judiciaire « les chambres de confirmation ». Les affaires Outreau, Woerth, Carlton en sont de bons exemples. Comme l’affaire des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy ou même Libération finit par s’inquiéter des méthodes employées.

Mais il y a une contrepartie : les journalistes veulent bien les encenser, en échange de grain à moudre. Et c’est ainsi que le secret de l’instruction prévu par la loi, qui n’est pas à géométrie variable, est devenu un secret de polichinelle alors que son rôle est de protéger les droits de la défense. C’est assez grave, car il y a un autre secret de polichinelle dans le monde judiciaire : le lieu d’où proviennent souvent les fuites.

Un autre exemple datant de la semaine dernière, finalement riche en événements intéressants, vient jeter un éclairage particulier sur cette question. Madame Prevost-Déprez, magistrate qui fut en charge à Nanterre de l’affaire Bettencourt, est entrée en conflit avec le procureur Philippe Courroye présenté, à tort ou à raison, comme un proche de Nicolas Sarkozy. Elle comparaît devant un tribunal correctionnel, prévenue d’avoir violé le secret professionnel en organisant des fuites. Beaucoup de médias ont pris sa défense, non parce qu’elle n’aurait pas commis les faits, mais parce qu’elle luttait contre le sarkozysme judiciaire. Ce qui justifiait cette très grave violation de la loi par quelqu’un chargé d’en être le gardien ! Et malheureusement, ça peut marcher. Car au défaut du système ainsi décrit s’ajoute la faible culture juridique et judiciaire de l’opinion publique française, et d’une grande partie de ces journalistes qui savent tout mais n’y connaissent rien. Quelques numéros de portable bien choisis et vous voilà journaliste d’investigation sans avoir à quitter votre bureau. Heureusement, une tradition de grands chroniqueurs judiciaires perdure tout de même en France. Mais il faut attendre l’audience pour les voir critiquer ce qui doit l’être.

La suppression de la procédure inquisitoire et son remplacement par la procédure accusatoire permettrait-elle de rentrer dans la voie de l’apaisement et de mettre fin au cirque judiciaire ? Car il ne faut pas se tromper, cette situation est dangereuse. La confiance dans la justice n’est pas tellement différente de celle dont bénéficient les politiques et les journalistes. C’est-à-dire très faible.

Cela vaudrait la peine d’essayer.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA/SPIN109/960728527875/1506121402

Histoire de la justice: France, XVIᵉ-XXIᵉ siècles

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Royaume-Uni: Le Mossad accusé d’un vol de chaussure

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chaussure volée Mossad

Imaginez. Vous vous levez un matin, quand vous constatez soudain qu’il vous manque une chaussure. Vous les aviez pourtant posées, là, toutes les deux côte-à-côte, avant de dormir du sommeil du juste. Et vous n’avez pas fait de folies de votre corps cette nuit. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Mystère et boule de gomme. Avouez qu’il y a de quoi devenir dingue ! A moins que…

L’activiste Asghar Bukhari, cofondateur du Conseil musulman des affaires publiques au Royaume-Uni, a connu une telle mésaventure vendredi matin, au saut du lit. Mais face à ce phénomène pas net, voire franchement louche, il a su raison garder. Dans un statut Facebook intitulé « Les Sionistes essaient-ils de m’intimider ? », il a simplement expliqué que quelqu’un était entré chez lui pendant son sommeil, bizarrement sans effraction, pour subtiliser une seule de ses deux chaussures…

Asghar Bukhari chaussure volée Mossad

« Ils en ont laissé une pour me faire savoir que quelqu’un était passé par là », a-t-il précisé, pas dupe. Mais à quelque chose malheur est bon : grâce à son histoire, Asghar Bukhari a jugé que « d’autres peuvent apprendre comment ils opèrent ». Il a donc invité tous ses amis Facebook à la diffuser le plus largement possible. Et très vite, une avalanche de messages a déferlé sur Twitter, accompagnés des hashtags #ShoeishConspiracy et #MossadStoleMyShoe. Pour la plupart hilares, les réactions rivalisent de créativité. Mais la palme revient sans doute au tweet de l’ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud, qui n’a pas pu s’empêcher de répondre : « Nous avons votre chaussure. Appellez-moi. »

chaussure volée Mossad

Face à ces réactions sarcastiques, le militant de la cause musulmane persécuté par le Mossad a sorti l’artillerie lourde. C’est par une vidéo postée sur Youtube, cette fois, qu’il a tenté de faire comprendre sa logique aux foules incrédules : « Toute personne rationnelle se dirait que c’est bizarre, pourquoi quelqu’un entrerait dans ma maison sans me voler véritablement ? Un voleur ne rentre pas pour voler une chaussure et une paire de pantoufles. C’est trop étrange. C’est pourquoi je pense que ce sont les sionistes », a-t-il patiemment développé. Un livre lui a en effet appris l’existence de cette technique d’Israël pour « intimider les activités pro-musulmans. Les Sionistes font irruption dans des maisons et désorganisent quelque chose, déplacent un objet… »

Asghar Bukhari, notamment connu outre-Manche pour avoir financé un auteur négationniste local, a donc mis la pression à la police de son pays pour que l’on retrouve le « ravisseur ». Sans quoi, a-t-il prévenu, il dénoncerait l’islamophobie du gouvernement britannique. Cette fois c’est sûr, on a affaire à une pointure…

TAFTA, naufrage transatlantique

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TAFTA souveraineté

Comme disait l’autre, le futur est proche. Novembre 2015. Le Tafta (partenariat transatlantique entre les États-Unis et l’Union européenne) et son petit frère le CETA (traité de libre-échange Canada-UE) sont ratifiés à une large majorité par l’Assemblée nationale, malgré l’opposition acharnée des communistes, des frondeurs du PS, des deux élus FN et d’une trentaine de députés UMP à sensibilité gaulliste débauchés par Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier, particulièrement remonté au cours des débats, s’est vu finalement privé d’un quart de son indemnité parlementaire mensuelle en vertu de l’article 71 du règlement intérieur de l’Assemblée, lequel sanctionne tout député « qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». En clair, c’est chaud.

Pour ses promoteurs, ce gigantesque chantier économique, commercial et juridique est la conséquence logique de la mondialisation des affaires. Au nom de quoi en fusionnant l’Alena (accord commercial USA-Canada-Mexique) et l’Union européenne, on bâtira une immense zone de libre-échange de part et d’autre de l’océan Atlantique, rassemblant plus de 800 millions de consommateurs et représentant plus de 45 % du PIB mondial. Pour ses détracteurs, ces 800 millions d’humains seront livrés pieds et poings liés aux multinationales.

Cassandre a souvent raison. Une semaine après la publication des décrets d’application au JO, un géant américain des hydrocarbures « non conventionnels » (en particulier du point de vue de leurs conditions d’exploitation), Anadarko Petroleum, envoie du papier bleu à l’État français. Motif de la requête : le moratoire sur les gaz de schiste adopté par Paris en 2013 est une entrave manifeste à la libre entreprise et au droit légitime de cette société à se développer sur le marché mondial. Six mois auparavant, une telle demande aurait été archivée direct poubelle. Mais, désormais, le Tafta a force de loi. Dans les ministères concernés, la plainte américaine sème la panique. Ségolène tempête, Valls s’indigne et Taubira crie sa haine anti-impérialiste sur Twitter. Sur les plateaux, Mélenchon et Philippot s’étranglent en stéréo. En pure perte, car le traité que nous venons de signer autorise les entreprises privées à attaquer n’importe quelle collectivité publique si elles estiment qu’une mesure nuit directement ou indirectement à leur rentabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Certains se rassurent en répétant qu’il n’y a aucune chance pour qu’un juge français valide les délires procéduriers des Américains. L’affaire, ils en sont convaincus, sera classée par le tribunal. Sauf qu’il n’y a pas plus de juge ou de tribunal dans le Tafta que de nuits-saint-georges au menu d’un McDo. Pour les choses sérieuses (entendez les affaires), la justice à l’ancienne, c’est dépassé. L’arbitrage, ça c’est moderne, surtout quand l’arbitre ne comprend rien d’autre que la nécessité du profit. Les contentieux entre les États et les multinationales seront donc traités par l’ISDS, l’Investor-state dispute settlement – Mécanisme de règlement des contentieux entre investisseurs et États. L’ISDS est la clé de voûte du traité. Il est fondé sur l’idée que les juridictions nationales ne sont pas neutres, en vertu de quoi tous les litiges concernant les sociétés étrangères bénéficieront de l’arbitrage façon Tapie, vertueusement décrié par les dirigeants qui ont signé le Tafta.

Janvier 2016 : la commission d’arbitrage tripartite est composée d’avocats mandatés par la compagnie, par l’Union européenne et par la Banque mondiale. Cerise sur le cupcake : la France sera absente des débats ! Selon les nouveaux traités et les règles de fonctionnement de l’Union européenne, seule la Commission est légitime pour régler les différends commerciaux. En somme, la plainte d’Anadarko ne relève ni du droit ni des tribunaux français. Et, en prime, le gouvernement n’est même pas habilité à désigner les avocats censés le défendre. L’affaire se présente mal…

Mars 2016 : la France est condamnée par la commission d’arbitrage à verser 1 milliard d’euros à Anadarko pour le préjudice commercial subi. C’est le moment que choisit un trust canadien de l’amiante pour porter plainte contre l’interdiction totale décrétée par la France. Les dommages et intérêts réclamés sont faramineux : on parle de près de 3 milliards d’euros. Certes le Tafta prévoit que les mesures « conçues et appliquées pour protéger des objectifs légitimes d’intérêt public, tels que la santé, la sécurité ou l’environnement » sont exclues de l’accord, mais, quelques lignes plus loin, ces restrictions sont vidées de leur sens par la mention « sauf dans les rares circonstances où l’impact de la mesure apparaît manifestement excessif ». Un régal pour les cabinets d’avocats.

Mai 2016 : c’est le printemps, et les procès bourgeonnent. General Electrics annonce son intention de faire revenir de gré ou de force le gouvernement français sur les mesures prises par Arnaud Montebourg pour exclure les activités sensibles et nucléaires de sa fusion avec Thomson. L’amende s’annonce salée, et la France est toujours vertement tancée par Bruxelles et Berlin pour son entêtement à ne pas rentrer dans les cadres du Pacte de stabilité… À un an de la présidentielle, Marine Le Pen, qui a fait de l’abrogation du Tafta son nouveau cheval de bataille, vient de passer la barre des 40 % d’intentions de vote…

Politique-fiction ? Oui pour les détails, les noms de personnes ou de sociétés, ou les dates exactes. Tout le reste deviendra cruellement réel, si les discussions sur la ratification du Tafta finissent par aboutir. Et pour cause : nous n’avons pas inventé les procédures décrites plus haut, nous avons seulement transposé ici des épisodes bien réels survenus dans le cadre de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain ratifié en 1992, dont le Tafta est, en quelque sorte, une extension.

Ainsi, en ce moment même, la société américaine Eli Lilly réclame  500 millions de dollars aux autorités canadiennes pour avoir autorisé la mise sur le marché d’un générique de l’Olanzapine, un traitement destiné aux schizophrènes, commercialisé en 1996 par Eli Lilly. Le gouvernement canadien a vainement mis en avant une urgence de santé publique : ce cas a d’ores et déjà été jugé comme relevant de la stricte compétence des commissions d’arbitrage créées par le chapitre 11 de l’Alena[1. Exemple relevé par Scott Sinclair : NAFTA, Chapter 11, Investor-State Disputes, Canadian Centers for Policy Alternatives.]. L’affaire est toujours en cours. En attendant, ce précédent a de quoi inquiéter. Selon l’universitaire québécois Marc Chevrier, ce fameux chapitre 11, qui est transcrit dans le Tafta, « contient un ensemble de mesures de protection des investissements et des investisseurs privés très attentatoires à la souveraineté des États ». Le directeur de L’Humanité, Patrick Le Hyaric, est encore moins nuancé : « Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques[2. Patrick Le Hyaric, sur son blog, le 24 février 2014.]. »

Au départ, le chapitre 11 de l’Alena visait le Mexique, les entreprises américaines et canadiennes craignant de devoir se soumettre aux juridictions d’un État du tiers-monde. À l’arrivée, c’est le Canada qui a subi le plus grand nombre d’actions en justice. Ce qui signifie que les multinationales y font littéralement la loi. Et cela ne date pas d’hier. En juillet 1998, la firme SD Myers, basée aux États-Unis, faisait plier Ottawa, l’obligeant  à revenir sur le moratoire sur les déchets chimiques dangereux qu’il avait adopté peu avant. Le Canada échappait à une amende astronomique, mais devait régler 6 millions de dollars de frais de procédure. Le 19 janvier 2000, le transporteur américain UPS a dénoncé le monopole partiel de la poste canadienne et exigé 160 millions de dollars de compensation[3. Exemples compilés par Scott Sinclair : NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes.].

Ces quelques exemples suffisent largement à justifier l’inquiétude suscitée par la transcription du chapitre 11. L’Allemagne se montre particulièrement méfiante, sans doute parce que, depuis 2011, elle est engluée dans un contentieux avec l’électricien suédois Vattenfall, qui lui réclame 3,7 milliards d’euros en dédommagement de l’abandon partiel du nucléaire civil. Vattenfall refuse de se soumettre au droit commun allemand et exige que le litige soit confié à un arbitrage privé. L’essayiste Alain de Benoist, qui a publié récemment Le Traité transatlantique et autres menaces (voir encadré), met en garde : « Le montant des dommages et intérêts serait potentiellement illimité et le jugement rendu ne serait susceptible d’aucun appel. » Une vision partagée par Marc Chevrier : « Cela revient à créer une justice d’exception. Si le traité transatlantique ou le traité de libre-échange UE-Canada sont définitivement adoptés, l’Allemagne ou le Québec devront se soumettre à une véritable constitution économique invisible qui se juxtaposera aux constitutions nationales ou provinciales et sera appliquée de manière universelle par des juridictions strictement privées. »

Reste à comprendre pourquoi les Européens acceptent de fabriquer le piège qui se refermera sur eux. L’empressement des États-Unis à emballer ce panier garni s’explique aisément : face au réveil russe, à l’expansion chinoise et aux prétentions des émergents, il leur faut à tout prix étendre leur marché tous azimuts. Mais nous autres, Européens, qu’avons-nous à y gagner ?

Dans les milieux souverainistes, altermondialistes ou écologistes, on prédit en chœur un scénario catastrophe dans lequel les États devront renoncer à leurs politiques économique, sociale, sanitaire, agricole et environnementale. Dans ce climat, franchir la barrière des représentations nationales ne sera peut-être pas une promenade de santé. On apprend sur le site du PS que les sénateurs socialistes ont voté en faveur d’une proposition de résolution européenne violemment hostile à l’ISDS et promis d’en faire un casus belli dans les négociations en cours. Sans doute, sans doute, mais le double langage n’est pas fait pour les chiens. Comme le rappelle le collectif stoptafta.org, lors d’une réunion au sommet à Madrid, tous les sociaux-démocrates européens se sont accordés pour sanctuariser l’ISDS. Une décision qui fait écho aux déclarations de François Hollande en 2014 lors d’une conférence de presse commune avec Barack Obama : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. » Et, on le sait, les crispations et les peurs, ce n’est pas bien du tout.

Il faut en être conscient : non seulement le traité que François Hollande se montre si empressé de signer risque de faire de la souveraineté nationale un souvenir lointain, mais il enterre aussi la préférence communautaire européenne. Nos gouvernants ont peut-être trouvé la solution au casse-tête de l’Europe politique : faire disparaître pour de bon le politique.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA/1410111724

Salles de shoot : La Suisse tout schuss

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salle de shoot Bienne

Bienne, ville ouvrière de 55 000 habitants, abrite un centre de consommation de drogues dures, l’un des quinze que compte la Confédération helvétique, pionnière en ce domaine. Son nom : Cactus. Des règles strictes et un esprit de tolérance président au fonctionnement de cet endroit peu banal. Reportage au pays du pragmatisme tout puissant, alors que trois lieux semblables vont ouvrir prochainement en France à titre expérimental.

Lors de sa visite d’Etat en Suisse mi-avril, François Hollande, en quête de bonnes idées, s’est notamment rendu à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, fière vitrine de l’innovation scientifique et de la formation professionnelle made in Switzerland. Il ne s’est en revanche pas arrêté à Bienne. Il aurait pu faire un saut à la rue de Morat – Murtenstrasse, comme il est également indiqué dans cette ville bilingue de tradition horlogère, deuxième localité du canton de Berne avec 55 000 habitants, où l’on parle suisse-allemand et français avec l’accent des montagnes jurassiennes. Au numéro 68 de ladite rue, à l’aplomb du croisement de deux routes, du tram et du train, dans un cadre paradoxalement bucolique, se dresse une costaude maison bourgeoise, vieille de cent ans. Elle abrite un centre d’accueil pour toxicomanes.

salle de shoot Cactus Bienne

Crûment dit, une salle de shoot. Un président de la République française en déplacement à l’étranger ne saurait se compromettre dans un tel endroit, pense-t-on. Pourtant, un savoir-faire et une humanité sont à l’œuvre entre ces murs. Des compétences et qualités qui intéressent particulièrement la France au moment où trois salles plus ou moins semblables s’apprêtent à ouvrir, dans la douleur du dilemme et dans la nécessité d’agir, à Paris, Bordeaux et Strasbourg.

Permettre à des toxicodépendants de s’administrer des drogues dures dans un environnement garantissant une hygiène irréprochable, est-ce encourager la consommation de substances par ailleurs illicites ? La Suisse, qui compte une quinzaine de salles de shoot, la première d’entre elles ayant été inaugurée en 1986 à Berne, a d’une certaine manière répondu à cette interrogation. Les images de désolation en provenance du Letten, à Zurich, « la plus grande scène ouverte de la drogue dans le monde », évacuée en 1995, ont plaidé mieux que quiconque pour un dispositif prenant acte d’une rude réalité tout en se donnant les moyens d’y apporter des solutions. Les Romands sont en ce domaine plus réticents toutefois que leurs compatriotes alémaniques, Genève étant la seule ville pleinement francophone à héberger une telle structure, le Quai 9, appelée ainsi en raison de sa proximité avec la gare des trains, lieu de tous les brassages, de tous les échanges.

Simone Gremminger, 34 ans, est la jeune responsable du centre Cactus, le nom de la « salle de consommation de drogues » de la rue de Morat, à Bienne. De langue maternelle suisse allemande, elle parle français couramment. Avec son anneau à la narine gauche, ses piercings à l’oreille droite et sa frange courte en biseau, cette travailleuse sociale, accueillante et souriante, a un petit air grunge-punk, qui rappelle qu’en Suisse, singulièrement dans sa partie germanophone, la marge, s’il y a lieu de parler de marge pour un look devenu somme toute assez répandu, participe pour ainsi dire harmonieusement de la norme – nonobstant des accès de violence anticapitaliste, aussi soudains que localement dévastateurs.

Au demeurant, la véritable marginalité est ici dans l’existence de cette adresse pour « toxicos », située comme à Genève « derrière la gare », où l’on sniffe, inhale, se pique en toute légalité, dans un souci de santé et de sécurité publiques. Il s’agit de prévenir la transmission de maladies tels que le Sida ou l’hépatite C, dont les effets furent ravageurs dans les années 80 et 90, et d’éviter que les drogués ne se shootent dans la rue. Les politiques mises en œuvre par l’Etat fédéral et les cantons, salles de consommation comprises, ont permis de réduire en Suisse à « 10% le taux d’infection au VIH chez les 25 000 personnes dépendantes de drogues dures, à 30 ou 40% celui de l’hépatite C », indique le docteur Jean-Pierre Gervasoni, chef de clinique à Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHU du canton de Vaud, à Lausanne.

salle de shoot Cactus Suisse

Financé par le canton de Berne avec une participation de la mairie, qui met à disposition les locaux, le budget annuel de fonctionnement de Cactus à Bienne s’élève à 860 000 francs suisses, soit environ 825 000 euros. Créée en 2001, auparavant installée à l’étroit dans la vieille-ville et depuis quelques mois établie rue de Morat dans un environnement plus discret, l’association Cactus emploie dix personnes : pour moitié des travailleurs sociaux, pour l’autre des infirmiers, « l’équivalent de 6,8 temps pleins », précise Simone Gremminger, elle-même employée à 80%.

Quelque 400 toxicomanes (77% d’hommes, 23% de femmes) sont inscrits dans le fichier de l’association, cette inscription leur donnant droit aux prestations afférentes. Ce nombre a une valeur indicative et signifie que les encartés se sont présentés à la salle de shoot au moins une fois au cours des douze derniers mois. Tous sont astreints à un suivi médico-social, qui prend notamment la forme d’entretiens tous les six mois, à des dates plus rapprochées pour les 18-25 ans. La maison Cactus n’est qu’un des rouages de l’assistance aux drogués (au nombre d’un millier à Bienne et environs), qui comporte également des thérapies ambulatoires et de substitution, des séjours en cliniques de désintoxication, ainsi qu’une réinsertion par le travail et des placements en logements.

Ouverts du lundi au vendredi de 12h15 à 19h30, le samedi de 12h00 à 18h00, fermés le dimanche, ses locaux reçoivent quotidiennement une moyenne de 50 visites. Certains toxicomanes s’y rendent deux ou trois fois par jour pour y consommer leurs doses – jusqu’à dix injections de cocaïne en une seule journée pour un seul individu, « mais c’est exceptionnel », tempère Simone Gremminger. En dehors des heures d’ouverture, les drogués peuvent contre trois francs se procurer des seringues stérilisées à un distributeur placé sur un trottoir longeant l’une des façades extérieures du centre.

Seuls des toxicomanes peuvent pénétrer dans le périmètre de Cactus. Et parmi eux, seulement les membres recensés dans le fichier. Ils possèdent tous une carte gravée d’un code-barres qu’ils présentent au vigile à l’entrée, un employé de la mairie appartenant à une sorte de police municipale non armée, les SIP (Sécurité-Intervention-Prévention). La carte ayant pu être transmise à un non-adhérent, la photo de son titulaire apparaît sur l’écran de contrôle, qui renseigne plus complètement sur l’identité du visiteur. Cette formalité remplie, la porte-tourniquet, pareille à celles qu’on trouve dans des stades de football, est débloquée.

L’impétrant se trouve alors dans une cour goudronnée, où un vieil arbre au tronc noueux joue les totems. Cette cour est à la fois un passage obligé pour accéder aux locaux proprement dits et un lieu de rencontre pour les usagers. Elle comprend une partie abritée, arrangée de tables hautes comme au bistrot autour desquelles on se tient debout, de chaises et d’un sofa hors d’âge. Les problèmes d’alcoolisme ne sont pas rares chez les toxicomanes. La bière, apportée par les usagers, est l’unique boisson alcoolisée autorisée dans l’enceinte du centre et uniquement dans la cour. Le beau temps est propice à des moments de convivialité, à l’abri des regards curieux ou réprobateurs.

salle de shoot Cactus Bienne

Le vigile, lui, garde l’œil toujours ouvert. Il est formellement interdit de se droguer dans la cour, mais on peut y rester autant que l’on veut durant les heures d’ouverture et vider là des canettes de bière, dans une modération supposée bien comprise. « Une à deux fois par semaine, la police cantonale (police et justice sont en Suisse du ressort des cantons, ndlr) vient effectuer un contrôle, sans entrer toutefois dans la maison, sauf à notre demande », explique Simone Gremminger.

Le « parcours de shoot » obéit à des règles très strictes. Le rez-de-chaussée de la maison, où règne une forte odeur de désinfectant, ouvre sur plusieurs pièces parquetées de bois clair. Deux d’entre elles sont dévolues à la prise de drogues : l’une est réservée aux injections par seringue, l’autre, à l’inhalation (poudre chauffée) et au sniff (poudre non chauffée). Une troisième fait office d’infirmerie. Cette dernière, dans laquelle un récent exemplaire de Charlie Hebdo, lors de notre passage, fin avril, s’offre à la lecture, posé sur le rebord de la fenêtre, est équipée de tout le matériel d’urgence qu’il faut. Et notamment d’une bouteille d’oxygène destinée à la réanimation d’un individu en situation de « détresse respiratoire » après un shoot d’héroïne accompagné de complications. L’étage supérieur est celui du personnel uniquement, qui s’y réunit « pour faire le point » ou se restaurer dans le coin-cuisine.

salle de shoot Cactus Bienne

Les toxicomanes viennent munis de leur(s) dose(s), achetée(s) à des dealers hors les murs de Cactus. Seul un « deal de fourmi », selon l’expression de la directrice, entre toxicomanes, est permis dans la cour, mais son volume ne doit pas dépasser l’équivalent d’une ou deux prises. Le but étant de rapprocher le plus possible le lieu d’achat du lieu de consommation, afin que les personnes en manque ne fassent pas leur « affaire » à l’extérieur. Si ce trafic « intramuros » est toléré par les pouvoirs publics, celui se déroulant « dans la nature » est réprimé par la loi et peut valoir des peines de prison à ceux qui s’y livrent, toxicomanes inclus.

Au centre Cactus, c’est un peu comme à l’hôpital ou à la Sécu : avant de rejoindre l’une des deux pièces dédiées à la consommation de drogues, chacun prend un ticket et attend son tour. La « box flash » d’héroïne coûte trois francs au « client ». « C’est un peu cher, on devrait bientôt pouvoir baisser le prix à deux francs », annonce Simone Gremminger – les préservatifs à disposition au comptoir proche de l’entrée sont quant à eux gratuits. Le « kit d’héro » est constitué des éléments suivants : une seringue, une aiguille, de l’eau stérilisée, de l’ascorbine pour diluer l’héroïne, un tampon d’alcool pour nettoyer la zone à piquer (veines des bras ou des jambes), un tampon sec pour désinfecter la plaie.

salle de shoot Cactus Bienne

Un membre du personnel se trouve en permanence dans la salle d’injection pour s’assurer que toutes les étapes sont bien suivies, à commencer par le lavage des mains, préalable aux manipulations ultérieures. Celles et ceux qui se piquent aux jambes se placent derrière un paravent pour préserver leur pudeur, les autres s’assoient à une longue table en inox, le centre fournissant les garrots. Préparés à l’avance, dûment alignés sur une plaque, des sparadraps imprégnés d’une pommade antiseptique, attendent leurs destinataires au terme du parcours. Le temps passé dans la salle d’injection ne doit pas excéder trente minutes.

salle de shoot Cactus Bienne

A l’accueil, les toxicomanes peuvent boire un café et même, s’ils le souhaitent, donner un coup de main au personnel, en tenant la cafète ou en faisant la vaisselle. C’est payé dix francs de l’heure et cela permet aux plus désocialisés de se sentir utiles, voir d’entamer un processus de réinsertion, aussi long qu’aléatoire.

Eduardo (prénom modifié) a les yeux rougis. Simone Gremminger lui a demandé s’il était d’accord pour parler à un journaliste. Il a accepté. Le voici à l’étage, dans le coin-cuisine, après un shoot. « J’ai 48 ans, ça fait 20 ans que je me drogue, dit-il en français. Je viens au centre faire ma petite fumette. » Eduardo est un consommateur d’héroïne, il ne se pique pas, il inhale. « Quand Cactus n’existait pas encore, on allait se droguer en cachette dans les toilettes du Cardinal, un café derrière l’église. Ce café, c’était un peu le lieu de rendez-vous des toxicomanes. Depuis qu’il y a Cactus, on est attentionné avec nous. Les gens de l’association ne sont pas là pour nous faire la morale, nous dire « arrête de fumer, arrête de te shooter ». Moi, je me drogue une fois par jour. La poudre est de bonne qualité, c’était moins le cas il y a quelques années. Les dealers, je les connais. La police ne m’a jamais fait d’histoires. »

Marié, père d’une fille, Eduardo travaille en usine où il fait les « trois-huit ». « La boîte ne sait pas que je me drogue, mes collègues ne se rendent compte de rien, ma femme non plus, je crois, raconte-t-il. Ma fille se doute peut-être de quelque chose. Mais j’arrive à gérer. Le week-end, je le passe souvent en famille. » Cet homme originaire d’Espagne économise « par-ci, par-là » les « vingt à trente francs » que lui coûte sa dose quotidienne et s’arrange pour que son épouse ne s’aperçoive pas de son stratagème. L’été, où qu’il passe ses vacances, il n’a pas de mal à trouver de l’héroïne. Quand il est en manque, il a froid, transpire, éternue, son nez coule. Bientôt deux heures de l’après-midi, Eduardo s’apprête à rejoindre son lieu de travail.

A l’exécutif de la Ville de Bienne, l’interlocuteur de Cactus se nomme Beat Feurer. Il est en charge de l’action sociale et de la sécurité. C’est un élu du parti populiste Union démocratique du centre, une formation peu réceptive à l’esprit des salles de shoot. Mais Beat Feurer fait visiblement exception. « Je suis une personne pragmatique, dit-il. Si je suis favorable à une politique restrictive en matière de drogues, je pense toutefois qu’il vaut mieux rassembler les toxicomanes en un lieu connu plutôt que de les laisser dans l’espace public. C’est notamment pour cette raison que nous autorisons un micro-deal dans la cour de Cactus. »

Alors que la police, à la demande de voisins importunés, patrouillait quotidiennement aux abords de la salle de shoot lorsque celle-ci se trouvait dans la vieille-ville, ses apparitions sont plus rares depuis que l’association a déménagé rue de Morat. « Nous n’avons eu jusqu’ici aucune réclamation du voisinage », affirme Beat Feurer. L’adjoint à l’action sociale et Simone Gremminger se seraient-ils donné le mot ? Aucune plainte non plus à signaler de son côté, assure-t-elle. Au contraire, rapporte la jeune femme : « Une dame âgée, habitante du quartier, nous a offert des fleurs pour nous souhaiter la bienvenue. C’était chou. »

Dans cinq ou six ans, l’ancienne maison de maître qui héberge la salle de shoot sera détruite, cet emplacement se trouvant dans l’axe d’une future voie routière souterraine. Nouveau rempotage en vue pour Cactus.

*Photos : Antoine Menusier.

Le gouvernement qui murmurait à l’oreille des musulmans

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(Avec AFP) – Image de l’islam, construction de mosquées, formation des imams, pratiques rituelles : le gouvernement réunit pour la première fois ce lundi une large « instance de dialogue » destinée à renouer le lien avec les musulmans de France.

Signe des espoirs que l’Etat place dans cette initiative, son lancement rassemble à 10h Place Beauvau quatre membres du gouvernement : Manuel Valls, mais aussi Bernard Cazeneuve, Najat Vallaud-Belkacem et Fleur Pellerin.

En déplacement à Mayotte samedi, le Premier ministre a évoqué un « grand défi des années qui viennent : faire la démonstration que l’islam est totalement compatible avec la démocratie, avec la République, avec l’égalité des hommes et des femmes, avec le dialogue ».

La création de cette instance avait été annoncée quelques semaines après les attentats de janvier, perpétrés par des islamistes français contre les « blasphémateurs » de Charlie Hebdo et les clients de l’Hyper Cacher.

Depuis, les préfets ont tenu des réunions de préparation auxquelles ont participé cinq mille personnes, des plus laïques jusqu’à quelques fondamentalistes salafistes.

L’exercice est délicat pour le gouvernement qui, en vertu de la loi de 1905, n’a pas vocation à organiser les affaires internes d’une religion, fût-elle la deuxième de France.

« Il ne s’agit pas de créer une organisation nouvelle des Français de confession musulmane, ni de constituer une enceinte de négociation devant déboucher sur des décisions immédiates », a prévenu le ministre de l’Intérieur dans la lettre adressée aux invités.

L’idée est plutôt de « réunir un forum d’échanges régulier » – une voire deux fois par an – en s’inspirant de l’« instance Matignon », réduite à quelques évêques, née en 2002 pour l’Eglise catholique. L’« instance Beauvau » des musulmans est beaucoup plus large, afin de coller à la réalité d’un islam de France très largement sunnite, dépourvu de clergé et fragmenté.

Plus de 120 personnes – présidents des conseils régionaux du culte musulman (CRCM), responsables de fédérations, recteurs de mosquées, imams, aumôniers, théologiens, personnalités de la société civile –, sans compter les représentants des pouvoirs publics, doivent participer à cette première journée de débats.

Des soufis tenants d’un islam mystique aux prédicateurs rigoristes du tabligh en passant par l’élite des Frères musulmans, des « blédards » (nés à l’étranger) aux convertis, un grand éventail de sensibilités et de profils est annoncé.

réunion dialogue islam

Dalil Boubakeur, président sortant du Conseil français du culte musulman, sera l’un des premiers à s’exprimer. Une tentative de montrer que le CFCM, éreinté pour ses défaillances, ses querelles internes sous le poids des logiques consulaires (Algérie, Maroc et Turquie) et son manque de représentativité, est « au cœur de l’instance », selon Beauvau. Devant l’impossibilité de désavouer une structure élue, l’Intérieur a choisi d’élargir le cadre du dialogue.

Bernard Cazeneuve devrait conclure cette première réunion par quelques annonces ou confirmations, selon son entourage : obligation d’une formation universitaire civique et civile d’un an pour les nouveaux aumôniers, ou encore contrôle de la maîtrise du français pour les imams détachés par des pays étrangers.

Auparavant, quatre rapports auront été présentés, fruits d’autant d’ateliers thématiques. Mais, ô surprise : pas un seul atelier ne sera consacré à la prévention de la radicalisation djihadiste. Placer cette première journée sous un « angle sécuritaire » aurait pu « être vécu comme une forme de stigmatisation », glisse-t-on dans l’entourage du ministre.

Alors de quoi va-t-il s’agir ? Les priorités sont clairement affichées : La sécurité des lieux de culte musulmans, dont un millier sont désormais protégés, et l’image parfois dégradée de l’islam dans les médias feront l’objet d’une première table ronde.

Une autre approfondira la question de la construction et la gestion des mosquées, qui sont au nombre de 2.500 (simples salles de prière comprises), sans compter 300 projets en cours, souvent très difficiles à mener faute de financements.

A ce sujet Dalil Boubakeur avait confirmé ce matin sur Europe 1 une idée déjà suggérée dans son dernier livre : récupérer des églises inoccupées pour le culte musulman, « pourquoi pas ». Riche idée, qui limiterait sans doute le risque de passage à l’acte d’un nouveau Sid Ahmed Ghlam dans une église de banlieue…

D’autres travaux concerneront tout de même la formation et le statut problématiques des aumôniers et imams.

Enfin, les pratiques rituelles relèveront d’un dernier forum : la certification contestée du halal, le nombre insuffisant d’abattoirs, les critiques relatives à l’organisation du pèlerinage à La Mecque ou le manque de carrés musulmans dans les cimetières municipaux sont parmi les préoccupations premières des fidèles.

Nous voilà rassurés : si les Kouachi avaient eu de plus belles salles pour prier, et de la viande halal à tous les repas, sûr qu’ils ne se seraient pas autant énervés pour un dessin de Mahomet.

*Photo : © AFP-Archives Patrick Hertzog

Qui est Todd?

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Emmanuel Todd catholicisme Charlie

Emmanuel Todd catholicisme Charlie

De quelle étrange religion Emmanuel Todd se fait-il l’apôtre dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? Manifestement inspiré par un dogmatisme plus doctrinal que scientifique, l’essai laisse pantois celui qui avait trouvé dans la lecture de L’illusion économique (1997) une des rares balises pour s’orienter dans la France béatement européiste des années 1990. Il n’y avait à l’époque pas grand-monde pour éclairer quelque peu les enfants de classe moyenne catholique zombie qui ne se sentaient pas vraiment Maastricht et qui ne croyaient pas plus en la monnaie unique, « pastiche monétaire d’une distribution de Prozac » (L’illusion économique).

Il paraît moins aisé de suivre Emmanuel Todd quand il se demande après janvier 2015, dans Qui est Charlie ? : « Comment affronter l’ignorance vertueuse en marche, oser dire que les manifestants, avec leurs crayons à papier symboles de liberté, insultaient l’histoire puisque, dans la séquence antisémite et nazie, les caricatures de juifs à peau sombre et au nez crochu avaient précédé la violence physique ? » Il y a, derrière cette outrance affichée du propos, quelque chose qui subsiste de l’esprit critique acéré de celui qui fut capable à 22 ans de pronostiquer la chute de l’empire soviétique, en 1976. Mais on sent aussi que quelque chose déraille, qui pousse à se demander : qui est Emmanuel Todd et que sont ses illusions devenues ?

Dans le système durkheimien et wébérien d’Emmanuel Todd, le milieu familial joue un rôle prépondérant dans la détermination des choix accomplis par les individus ou les groupes sociaux. Fils du journaliste Olivier Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et cousin de Claude Lévi-Strauss, les origines familiales de Todd l’inscrivent donc dans la longue histoire d’une élite intellectuelle et bourgeoise française ralliée au communisme après avoir usé les bancs des grands lycées parisiens (voire de Cambridge, dans le cas de Todd, qui a d’ailleurs bifurqué vers le centre gauche après un court passage chez les Jeunesses Communistes). Emmanuel Todd appartient aussi à une lignée d’emmerdeurs, empêcheurs de penser en rang, comme son grand-père, Paul Nizan, qui rend en 1939 sa carte du parti communiste pour cause de pacte germano-soviétique, se fait tuer en 1940, puis insulter pendant des années par l’écœurant Maurice Thorez. De même pour son père, Olivier Todd, journaliste communiste qui, réalisant au Vietnam, en 1973, le rôle véritable joué par le Vietcong prit le risque d’en témoigner dans le Nouvel Observateur, où il fut censuré, avant de s’en ouvrir au journal Réalités, dans lequel il dénonce l’« attitude pro-vietnamienne et l’antiaméricanisme dans lequel se complaît l’intelligentsia, ainsi que le sentiment de culpabilité des Blancs sur-développés vis-à-vis des pays du tiers-monde ». Pas exactement le discours le plus audible qui soit dans les années 1970.

Avec de tels antécédents, on comprend pourquoi Emmanuel Todd choisit de s’en prendre lui-même à une intelligentsia française shootée au prozac européiste. Dans la même logique, on comprend la réaction de rejet qu’il a pu éprouver à l’égard du mouvement du 11 janvier. Quand on est allergique au consensus béat, voir 4 millions de personnes dans la rue et les petits « Je suis Charlie » fleurir partout, c’est en effet effrayant.

Cette fois pourtant, en croyant échapper au manichéisme Charlie, Todd sombre avec Qui est Charlie ? dans un autre type de schématisme et de pensée consensuelle qui n’a certes pas nuit aux chiffres de vente de son essai. Rendons lui justice : la notion de « catholicisme zombie », qu’il a élaboré avec le démographe Hervé Le Bras dans Le Mystère Français en 2013, n’est pas un outil d’analyse inadéquat pour comprendre cette France remplaçant inconsciemment une culture religieuse défunte par une religiosité nouvelle et très matérialiste qu’il associe, dans Qui est Charlie ?, au culte de la monnaie unique. La France du « catholicisme zombie » est plongée, écrit Todd, « dans un état de vide métaphysique abyssal ». Un constat qui semble pour autant ne pas dater d’hier si l’on en croit ces quelques lignes écrites par Roger Martin du Gard, dans son premier roman, Devenir !, publié…en 1912 : « Il restait en lui comme un résidu décoloré, désagrégé, une sorte d’instinct hérité et inerte. S’il n’avait plus la foi, il avait encore, épars en lui, des « moi » catholiques, qui ne se coordonnaient plus, mais qui présidaient encore à quelques-unes de ses pensées et à beaucoup de ses actes. »[1. Id. Devenir ! Librairie Ollendorf. Paris. 2e Edition. 1912. Exemplaire dédicacé. Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Centre Jean Schlumberger. p. 164] Belle définition du « catholicisme zombie » proposée il y a plus d’un siècle déjà… Les sociologues ne songent jamais assez à reconnaître la dette qu’ils ont envers la littérature… Mais quand Todd évoque une France « obsédée par les symboliques religieuses », on serait tenté de le renvoyer à ses propres obsessions, qui datent elles aussi d’il y a plus d’un siècle, au temps où la France du petit père Combes tentait de chasser ce qu’elle pensait être les derniers spectres de l’obscur catholicisme. Emmanuel Todd serait-il lui-même finalement un « anticlérical zombie » ? Le fait est qu’il semble également faire peu de cas, dans son portrait sociologique de la France de 2015, de la résistance chez de plus jeunes générations que la sienne d’un catholicisme qui n’a rien de mort-vivant.

Les moi durkheimiens de Todd finiraient-ils aujourd’hui par lui troubler la vue ? Quand il évoque la « France islamophobe » qui défila selon lui le 11 janvier, il oublie que, dès le 7, les premières manifestations avaient pour principal ressort la peur suscitée par des attentats qui parachevaient la montée en gamme de la violence islamiste en France et dans le monde : Etat Islamique au Moyen-Orient, djihadisme en Europe, attentats de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. Et cette violence de l’islamisme suscite des réactions parfois si aberrantes, de la part des intellectuels enclins à faire du musulman français une nouvelle figure christique adoubée par la sociologie, qu’elles alimentent un mécontentement et une inquiétude qui doivent moins au « catholicisme zombie » qu’à une rancune bien vivante envers des élites aussi mesmérisées par leurs propres théories. La crainte de Todd de voir une islamophobie violente se développer de plus en plus en France est justifiée. Mais elle n’aurait pas tout à fait les causes que lui imagine notre sociologue.

Car pour l’auteur de Qui est Charlie ?, le catholicisme semble être la cause de tout mal, par opposition à un islam systématiquement victimisé. L’explication a même quelquefois la simplicité d’un tract soralien : la France des petites gens et des immigrés martyrisée par la France Charlie. L’analyse n’est pas fausse, elle est seulement grossière et Todd a au moins le mérite de souligner la contradiction de cette gauche qui fut naturellement Charlie le 11 janvier après avoir rigolé pendant plusieurs décennies du beauf de Cabu. A voir et lire les réactions dans la presse après la sortie de l’ouvrage, dont celle de Manuel Valls, Todd a touché juste. Mais la démonstration prend trop vite le tour d’une caricature hasardeuse quand Todd fait des immigrés, sa nouvelle classe élue, une sorte d’entité sociale homogène à ce point dépourvue de conscience politique qu’elle est juste bonne à jouer les victimes. On le voit aussi affirmer sans rire que la France du 11 janvier a tenu à l’écart celle des banlieues, qui ne fut pas présente dans les cortèges ce jour-là. On lui répondra qu’elle était bien présente en revanche un certain 26 janvier 2014 au cours d’un hétéroclite « Jour de colère » qui fut aussi une jolie « séquence antisémite ».

Ainsi obsédé par le fait de faire de son « catholicisme zombie » la clé de voûte d’un système d’explication sociologique dans lequel les Musulmans ne peuvent être que les victimes et le catholicisme, jusque dans son effacement, la matrice de toutes les exclusions, Emmanuel Todd s’adonne sans remords à ce que quelques universitaires blagueurs américains ont baptisé la « science des corrélations fumeuses ». Une discipline qui consiste à mettre en rapport des courbes statistiques dont la similitude graphique apparaît troublante alors qu’elles sont liées à des phénomènes qui ont en réalité peu à voir les uns avec les autres. L’une des corrélations fumeuses les plus amusantes établies par cette sociologie pour rire est celle du sparrowisme, du nom de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes, qui établit par exemple une relation évidente entre la diminution du nombre de pirates dans les mers du globe et le réchauffement climatique.

On peut aussi, comme c’est le cas sur le site américain tylervigen.com, dédié à l’étude des « Corrélations infondées », mettre en lumière l’irréfutable relation qui s’établit entre l’évolution du nombre de personnes mortes noyées dans leur piscine entre 1999 et 2009 et le nombre de films dans lesquels Nicolas Cage apparaît au cours de la même période. De même, qu’est observé un lien troublant entre la consommation par tête de Mozarella et le nombre de doctorat en sciences de l’ingénieur accordés entre 2000 et 2009. Coïncidences ? Je ne crois pas non…

Qui est Charlie ? contient certainement quelques justes intuitions. Mais elles semblent être noyées, à force d’analyses statistiques fortement biaisées politiquement, dans l’occultisme pataphysicien des corrélations fumeuses. Si Todd analyse parfaitement le malaise d’une « société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien », le portrait qu’il en tire d’une France dominée par la « passion religieuse islamophobe » qui conduirait mécaniquement à l’antisémitisme des malheureuses minorités opprimées paraît à la fois aussi séduisant et aussi peu crédible que les analogies rigolotes du sparrowisme.

Une autre forme d’analogie cruelle pouvait d’ailleurs s’établir entre la courbe du sourire inversé de Todd invité dans le 7-9 de France Inter et la jubilation de Sophia Aram moquant avec une férocité bienveillante la sollicitude de « ce gentil monsieur blanc qui nous prend sous son aile nous les pauvres musulmans. » A cette mise en boîte plutôt bien vue s’ajoutait en effet un élément plus comique encore : celui du visage fermé d’Emmanuel Todd s’allongeant à mesure que le sketch tournait en ridicule sa sollicitude un peu envahissante de théoricien très paternaliste. De façon plus sérieuse, la corrélation qu’a fait apparaître ce petit moment de raillerie radiophonique est celle qui existe entre l’incapacité du sociologue à entendre la moindre critique et le caractère très personnel du traumatisme ressenti par Todd, comme tout un chacun, à l’occasion des événements du 7 au 11 janvier. Quoiqu’en dise le chercheur, l’événement aura représenté une rupture en bouleversant les convictions de chacun, bien plus profondément que ne l’a laissé croire le cirque vallsien et la ridicule comédie du « Je suis Charlie ». Qui est Charlie ? révèle les conséquences psychologiques de l’événement pour Emmanuel Todd lui-même bien plus qu’il ne démontre la mécanique, supposée implacable, de ses ressorts sociologiques : la réalisation intime d’un naufrage à la fois culturel et social qu’il avait prédit sans être capable d’en admettre l’une des causes essentielles : le naufrage de cette gauche européiste, mondialiste et « multikulti » avec laquelle Emmanuel Todd vit depuis trente ans une cohabitation presque impossible.

*Photo : BALTEL/SIPA/1305030907

Génération désorientée

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orientation école collège lycée

orientation école collège lycée

Tu mets quel lycée en premier choix ? Quelle option je prends pour avoir le lycée Montaigne ? Il faut combien de moyenne ? Dès la troisième, l’ado contemporain découvre les affres de l’orientation. À partir de janvier, il se livre à des calculs compliqués et échafaude des stratégies savantes pour éviter la voie de garage ou le lycée-poubelle. Quelques mois fatidiques décident du destin de l’élève – filière générale ou bac professionnel ? – et de son lycée d’affectation. À Paris, ce dernier point n’est pas anecdotique : les forts en thème se répartissent les meilleurs établissements, les cancres atterrissent dans des lycées franchement moyens, pendant que le gros de la troupe se dispute des lycées plus ou moins bien cotés.

Comme dans un mauvais roman d’anticipation, mission est confiée à un logiciel informatique d’évaluer votre niveau scolaire, avec une récompense ou une sanction à la clé : le lycée de vos rêves ou la poubelle décriée à la rubrique faits divers du Parisien. Charge au programme Affelnet de distribuer les bons et les mauvais points avec une objectivité quasi diabolique. Dans l’académie de Paris, tout élève de troisième part avec un capital de 600 points, s’il respecte son secteur d’origine, auxquels s’ajoutent 300 points s’il touche une bourse, 50 points s’il a un frère ou une sœur dans le lycée de son choix et, last but not least, 600 points en fonction de ses résultats scolaires. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, l’usine à gaz administrative tourne fréquemment au burlesque.[access capability= »lire_inedits »]

Anne, dont la fille étudie en classe de troisième au collège Louise-Michel, un établissement plutôt moyen du Xe arrondissement de Paris, se souvient : « La conseillère d’orientation a réuni 180 parents d’élèves en leur montrant un grand plan de métro avec des points rouges et bleus suivant les lycées. En bleu, les établissements de notre zone ; en rouge, ceux où on n’a pas le droit d’envoyer nos enfants. » Peut mieux faire. À Véronique, sa bonne élève de fille unique de nous fournir la bonne explication de texte : sur les huit vœux que l’élève présente, seuls les trois premiers comptent véritablement. Dans ce premier chapeau, on peut théoriquement sélectionner un lycée « hors-secteur », ce qui fait perdre… 600 points. La mobilité géographique n’est donc guère encouragée par le système, à moins d’avoir ses treize frères et sœurs scolarisés dans son lycée d’élection…

Comme diraient Chevallier et Laspalès, « y’en a qui ont essayé, y zont eu des problèmes ! ». Démonstration. Véronique avait jeté son dévolu sur un établissement loin de ses terres, le lycée Pierre-Gilles de Gennes du XIIIe arrondissement, qui, comme son nom l’indique, possède une solide réputation en matière de physique-chimie. Casus belli : entre le secteur-sud et le secteur-est, où vit Véro, la distance se révèle pratiquement aussi infranchissable que la frontière entre Pyongyang et Séoul. Lorsqu’elle a découvert le pot aux roses, Anne s’est invitée dès potron-minet chez le proviseur et la conseillère d’orientation pour biffer ce choix, leur expliquant qu’en bonne idiote, elle n’avait rien compris lors de la réunion d’orientation. À force de se rouler par terre, la mère éplorée a fini par obtenir la clémence de l’administration, ce qui lui a permis de corriger les vœux de Véro. Bon, ça ira pour cette fois. Mais quelle mouche avait piqué cette littéraire dans l’âme pour vouloir investir ce vivier de chimistes ? Véronique fait valoir que Pierre-Gilles de Gennes accepte des élèves à 12 de moyenne générale, très en deçà de ses propres performances. Elle n’avait donc aucune raison de ne pas tenter le coup. Las, Anne y perçoit une forme de rébellion contre l’arbitraire administratif, mais surtout une réaction un peu bornée à la pression que les professeurs font peser sur ces petits choses.

Faute de pouvoir agiter la menace du redoublement – impossible en troisième –, l’équipe pédagogique utilise régulièrement le contrôle continu comme argument choc pour (re)motiver les troupes. « Depuis la rentrée, les profs nous rappellent avant chaque contrôle que cela va compter dans la moyenne et peser sur le choix de notre futur lycée. » En cas de mauvaise note, mieux qu’un long sermon, le prof furibard évoque le spectre de se retrouver dans un lycée « nul » comme Henri-Bergson (XIXe), réputé… pour l’acide  que certains de ses élèves se jettent au visage dans les toilettes… La classe de troisième se prête d’autant plus à ce genre de chantage qu’elle s’achève par le passage du brevet – le BEPC pour les anciens. La seule justification de ce dernier est d’être le premier diplôme du cursus honorum scolaire, dont l’obtention s’avère aussi facile qu’inutile puisqu’elle ne détermine même pas le passage en seconde. Mais puisqu’une grande partie du brevet se joue lors du contrôle continu tout au long de l’année de troisième, les brevets « blancs » prennent finalement le pas sur l’examen final, étant donné leur fort coefficient dans la moyenne des matières concernées. La préparation d’un examen plus décisive que l’examen proprement dit ? Au collège d’Ubu, on n’est plus à une énormité près… Par la double magie du contrôle continu et de la prise en compte des moyennes dans l’affectation à un lycée, chaque évaluation devient une petite marche sur laquelle on peut se ratatiner. Nul n’étant plus cruel ou égoïste qu’un ado, il n’est pas rare qu’un élève ayant raté tel ou tel cours ne soit pas tenu informé par ses petits camarades des devoirs notés ou des récitations à apprendre. La philosophie spontanée des jeunes pubescents, c’est un peu « Aide-toi, le ciel t’aidera !» – ou « Chacun sa merde ! ».

Mais il en faudrait plus pour impressionner Véro. Jusqu’ici, ce sont surtout ses parents qui se font un sang d’encre pour son avenir, tout en s’inquiétant… de l’inquiétude de leur fille : « Il y a quelques mois, j’ai invité des amies de ma famille à nous rejoindre dans notre maison de campagne. À 15 ans, avec mes copines, je passais mon temps à parler de garçons, de la manière de les embrasser voire plus, alors qu’elles sont obsédées par le choix du lycée, et leurs moyennes au dixième de point près ! »¸ raconte Anne. Jean-Luc Delarue aurait adoré ce choc des générations, avec dans les premiers rôles des adolescents devenant des adultes miniatures soumis aux mêmes impératifs de rendement que le cadre moyen. Avec comme cerise sur le gâteau Anne s’exclamant sur le plateau : « Au secours, ma fille n’est pas une pétasse », l’émission eût été grandiose.

« Pour les parents, le lycée détermine la vie, le boulot dans le futur, mais faut pas exagérer », relativise Véronique. La brunette s’amuse du discours alarmiste de son intellectuel de père qui cultive le double paradoxe en conseillant un futur bac scientifique (« qui t’ouvrira plus de portes… ») à sa fille « nulle en maths », alors qu’il excella jadis en filière littéraire ! L’angoisse palpable de ce ménage plutôt aisé illustre la grande peur des classes moyennes, dont la plupart n’ont que leur capital culturel et éducatif à léguer à leurs enfants. Beaucoup ont la conviction que tout se joue irréversiblement avant le bac, dès le choix du lycée, comme si la fatalité frappait leur jeune avant même qu’il n’ait fréquenté les bancs de l’université. Bref, dans l’esprit des parents, « tout est déjà trop tard » bien tôt…

Volontiers plus cartésienne, Véro avance son 19,5/20 de moyenne en anglais pour justifier son projet d’entrer en section internationale, une option que proposent cinq des huit collèges de sa liste de vœux. Inutile de compter sur la prescience du logiciel Affelnet pour tenir compte de cette heureuse concordance, car ce programme plus bête que méchant enregistre toutes les moyennes de l’année, sans autre forme de subtilité. La machine ne connaît pas les aspirations des utilisateurs, pardon des élèves, inscrits dans ses fichiers. De toute façon, à cet âge-là, il est rarissime d’avoir une idée claire du métier auquel on se destine : comme beaucoup de ses condisciples, Véro est passée par plusieurs phases successives, rêvant tantôt de laboratoire scientifique, tantôt de la magistrature, tantôt de l’ENA. Et ne comptez pas sur la conseillère d’orientation pour l’aider à y voir plus clair. « Quand ma mère l’a rencontrée pour parler des inscriptions hors secteur, vu mes bonnes notes, la conseillère lui a demandé pourquoi elle venait la voir… », explique la fille d’Anne. Eh oui, la conseillère ne s’occupe pratiquement que des cas désespérés.

Les trains qui arrivent à l’heure devront attendre la deuxième étape de l’orientation, en fin de seconde, lorsque le lycéen se dirige vers les bacs littéraire, économique, scientifique ou technologique. C’est là que le bât blesse : alors que les professeurs et conseillers d’orientation naviguent à vue, sans voir au-delà de la seconde, élèves et parents pensent en années. Un tel hiatus produit des drames kafkaïens, tel ce garçon de la classe de Véronique «  que la prof principale ne lâche pas alors qu’il a 12 de moyenne. Elle lui propose de devenir ingénieur du son ou technicien… » contre son gré. Nolens, volens, les équipes pédagogiques ont tendance à vouloir faire le ménage en fin de troisième pour purger les filières générales de leurs canards boiteux, quitte à inventer des vocations qui n’existent pas. « Les élèves sont souvent orientés par défaut : on se dit qu’untel n’est pas assez bon, qu’il dégage en filière pro ! », confirme Sophie Laborde, présidente-fondatrice de Tonavenir.net, une entreprise d’aide à l’orientation. Il y a quelques années, cette mère de famille, ci-devant podologue, s’est reconvertie dans l’orientation privée (voir interview p.53) après avoir cherché en vain des conseils auprès du lycée de sa fille. À la différence des conseillers d’orientation appointés par l’État, le cabinet de conseil brasse large, du collégien en mauvaise posture cherchant une voie de sortie à l’étudiant surdoué qui ne sait plus où donner de la tête. Comptez 375 euros pour un élève de troisième. À ce prix-là, ce n’est pas encore un privilège de nantis, même si l’on est clairement sorti du service public gratuit accessible à tous. « On n’est pas dans la psychologie ou le bla-bla, on écoute l’élève, on regarde ses bulletins, et on cherche les établissements qui lui correspondent, puis on lui remet un dossier avec les lycées qui l’intéressent et les numéros des proviseurs qu’il doit rencontrer », plaide Sophie. Un moyen de contourner le monstre froid Affelnet, qui fait frémir la mère de Véronique, persuadée que le programme décide à la place des hommes. Car l’orientatrice privée nous le certifie, il existe bien un « traitement humain » capable d’enrayer la machine informatique : « Quand le directeur d’un lycée a préalablement rencontré un élève motivé et ses parents, il sera plus disposé à l’accepter dans son lycée quand il verra passer son nom. Mais si vous restez les bras ballants, vous serez soumis aux aléas de l’administration, qui peut vous envoyer à Argenteuil sans que vous l’ayez demandé. »

Il ne faut pas aller chercher plus loin le secret des dieux. Tonavenir.net s’appuie sur une énorme base de données, des milliers de fiches sur toutes les filières possibles et imaginables que Sophie compose, archive et met à jour. L’autre atout majeur de l’entreprise s’appelle le temps. S’entretenir des heures durant avec un élève et ses parents est un luxe que les conseillers d’orientation ne peuvent se payer. On rêve d’un monde où l’école de la République garantirait aux enfants de prolos ou de rupins un choix libre et éclairé avant d’entrer dans la carrière. Hélas, revenu sur terre, une orientation gratuite et obligatoire paraît désormais aussi utopique qu’une société sans école…[/access]

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*Photo : Hannah

Latin-grec, un enseignement « un peu académique »…

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Les politiciens sont des mammifères assez proches des humains, bien que totalement dénués de sens moral. Ils sont bipèdes et dotés de mains préhensiles. Ils se nourrissent aux abords du Palais Bourbon, du Palais du Luxembourg et – à l’heure où les grands fauves vont boire – s’abreuvent aux alentours de l’Elysée. Ils ont en général des métiers et on peut les classifier en trois sous-ordres : les avocats, les hauts-fonctionnaires et les médecins. Jean-Marie Le Guen – Secrétaire d’État chargé des Relations avec le Parlement – fait partie de la troisième catégorie. A l’instar de Che Guevara, Bernard Kouchner et Dominique Voynet, il appartient à cette caste des politiques qui savent nommer tous les os de la main (il y en a 27 !), et de quelle manière on fait les bébés. C’est pour cette raison qu’il est intervenu sur la chaîne parlementaire (LCP) en fin de semaine dernière, afin de dire que le latin et le grec comptaient pour des prunes.

La réforme du collège prévoit la suppression des cours de latin, de grec et des classes bilingues. Exit Virgile, Aristophane et Goethe. Le but étant certainement de favoriser le grand flux moderne du rien, allant de Nabilla à TF1 en passant par Booba, Jean d’Ormesson et Conchita Wurst. Les gens de gauche au pouvoir faisant mine de ne pas comprendre que l’enseignement de la culture classique (dont on nous promet le maintien au travers d’un nébuleux module transdisciplinaire de « civilisation » antique, qui ne trompe absolument personne) est un rempart, un mur d’enceinte, un rideau de fer contre la bêtise. Le Ministre Jean-Marie Le Guen, fort de sa ressemblance scandaleuse avec le comique Bénureau, a vendu la mèche sur le plateau de Patrick Chêne l’autre jour. Le but est de procéder à « l’adaptation de notre école aux défis du XXIe siècle ». Il déroule en ces termes le ruban de son mépris : « Est-ce qu’il n’y a pas une polémique un peu académique ? Est-ce que l’on pense que les défis, pour la grande masse de nos jeunes… (un silence) Il ne s’agit pas simplement de s’intéresser à quelques futurs agrégés de lettres classiques, que je respecte beaucoup, et dont je reconnais l’importance dans notre culture, mais il s’agit de former 80% d’une classe d’âge (un silence) et j’allais dire 100% d’une jeunesse qui a besoin de trouver ses repères dans le monde, et des compétences professionnelles. C’est ça l’enjeu. C’est pas de défendre les Lettres classiques. » (Un silence) Pesant.

C’est dommage, les médecins de Molière, dans le déferlement furieux de leur charabia truffaient – eux – la logorrhée de mots latins. C’était plus délicatement fleuri… Outre que l’on ne comprend pas très bien l’ambition finale : adoucir la chair à canon et la rendre tout à fait employable, réduire les effectifs de profs ou ferrailler (avec un cran imbécile) contre ce que certains appellent la « culture » d’une élite – on est fasciné par l’échec prévisible de l’opération. Virgile, Homère, Cicéron, Aristophane, Platon, Guillaume Musso, Lucrèce, et Thucydide seront toujours présents dans la bibliothèque – et la conversation – de certaines familles. Ailleurs, le dernier recours sera toujours ces quelques satanées années d’école obligatoire.

Merci, Docteur Le Guen, pour la franchise de votre diagnostic. On attend maintenant une autre thérapeutique.

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Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ‘’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org

Alain Finkielkraut commente la relaxe de DSK

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Ce dimanche, Alain Finkielkraut est revenu avec Elisabeth Lévy sur le voyage controversé de Manuel Valls à Berlin, pour assister à un match de football avec ses deux fils. Le philosophe explique l’ampleur de la polémique provoquée par le fait que le Premier ministre « a transgressé ses propres règles » : celles qui exigent de nos dirigeants une totale transparence, pour atteindre l’objectif d’une « République exemplaire ». « Ce n’est pas moi qui le condamne, dit-il, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés ». Alain Finkielkraut attribue donc les réactions outrancières à cette escapade par « le préjugé égalitaire déchaîné jusqu’à la haine ».

Elisabeth Lévy a également interrogé le philosophe sur le dénouement de « l’affaire du Carlton », qui s’est soldée par la relaxe de la quasi-totalité des prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn. « Il ne reste rien ou presque » des centaines d’heures consacrées par la Justice à la vie sexuelle de l’ex président du FMI, remarque Alain Finkielkraut qui se félicite du verdict : « C’est une cruelle leçon de droit » faite aux magistrats instructeurs, qui « ont surtout voulu punir une sexualité hors-norme ». Et le philosophe de s’amuser du fait qu’aujourd’hui, les « sodomites » ne sont plus persécutés lorsqu’ils sont gays, mais traînés devant les tribunaux lorsqu’ils sont hétérosexuels…

Justice : l’accusation plutôt que l’inquisition?

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Justice DSK instruction

Justice DSK instruction

DSK aurait-il fait un bon Président de la République ? Cette question relève désormais de la conjecture. David Desgouilles nous a brillamment décrit ce qui aurait pu se passer si Nafissatou Diallo n’était pas restée dans la chambre du Carlton de New York. Licence de l’écrivain qui a fait l’impasse sur un autre obstacle, volontaire celui-là, dressé sur la route de l’Élysée. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » à quelques semaines du premier tour des présidentielles aurait donné à la campagne un tour très particulier. L’effondrement du dossier avec le jugement rendu la semaine dernière donne quand même prise à cette suspicion de coup monté.

Pour ma part, doté d’une certaine expérience en matière d’élection du Président, j’ai toujours pensé que cette « candidature » concoctée par de brillants communicants – à coup d’appuis médiatiques et de sondages bidons – aurait fini comme bien d’autres au cimetière des ambitions perdues.

De ses qualités présidentielles, on ne saura rien, mais il est en revanche doté d’une sacrée force de caractère. Voilà un homme promis aux plus hautes destinées, déjà riche et puissant, qui a brutalement dégringolé de la Roche Tarpéienne, victime de plusieurs lynchages planétaires. De ceux qu’on pratique désormais dans le village global. L’affaire de New York, la présentation menotté et défait aux caméras, le pénitencier américain, les audiences, l’assignation à résidence, les manifestations d’hostilité dans les rues et enfin la mise hors de cause. Ah non, mais ce n’est pas fini, le déballage du Carlton, les mises en examen pour des incriminations relevant de la grande truanderie, les auditions et les confrontations chez les juges d’instruction, l’épisode pénible du livre de Marcela Iacub, le divorce dans toutes les gazettes. Ensuite, l’audience du tribunal de Lille où pendant des semaines on va minutieusement et crûment décortiquer sa vie sexuelle. Les médias répercuteront avec gourmandise le détail de ses pratiques, manifestant force compassion hypocrite pour les prostituées victimes des excès du prédateur. Nouveaux lynchages en grand sur les réseaux et un beau sommet de tartuferie française. Entre-temps, le destin a continué à s’occuper de notre homme. Sévère plantage de son projet de banque d’affaires. Suicide de son associé et découverte d’un passif vertigineux, ce qui met à mal l’image du grand économiste qui lui restait. Il semble qu’il ait tout encaissé, en tout cas il est toujours debout. Je n’aurais jamais voté pour lui, mais je trouve que son attitude depuis quatre ans a une incontestable dimension héroïque[1. Sachant que je vais faire hurler… Quiconque n’est pas passé par là ne peut pas apprécier la violence que représente une mise en cause.].

Cela étant, sa mise hors de cause est surtout une bonne nouvelle pour le fonctionnement de la Justice française. Le tribunal de Lille n’a pas cédé à la pression et à la clameur. Il a refusé le réflexe corporatiste du sauvetage d’un dossier vermoulu. Le caractère artificiel des incriminations a été balayé : douze relaxes pour treize prévenus, excusez du peu. Et encore, le condamné l’est pour une infraction commerciale classique d’abus de biens sociaux. Exit les pratiques sexuelles dont le jugement rappelle qu’elles relèvent de la morale de chacun et que ce n’est pas à l’État de s’en occuper.

Nous venons d’assister ces dernières semaines dans des affaires sensibles, à une inflexion dans l’attitude des juges du fond. Faisant leur devoir, ils ont refusé de valider et de suivre des instructions à charge mais également de céder à la clameur et à la dictature de l’émotion. Zyed et Bouna, Outreau II, Woerth, Carlton, autant de signes positifs qui témoignent du retour d’un certain sang-froid. Car il faut dire que ce n’était pas toujours facile. Je sais que je radote, mais je continuerai à dire que lorsque l’on assigne à la Justice pénale des fins qui ne sont pas les siennes, cela ne peut s’accomplir qu’au détriment des libertés. Alors non, définitivement, le juge pénal n’est pas là pour « reconnaître le statut de victime », « permettre de commencer le deuil », empêcher Nicolas Sarkozy (ou Dominique Strauss-Kahn) d’être candidat aux présidentielles, lancer un débat sur la prostitution, ou faire plaisir à Osez le féminisme !. Il est là pour établir si des faits répréhensibles selon la loi ont été commis et, si c’est le cas, les punir. Point.

Les décisions que je viens de citer jettent une lumière crue sur les défauts du système de l’instruction à la française. Et posent à nouveau la question d’une vraie réforme, voire d’une suppression, de la procédure inquisitoire. Nicolas Sarkozy s’y était essayé, et s’est cassé les dents sur la violence des réactions corporatistes et politiques.

Il faut commencer par rappeler que dans notre société de médiatisation et de transparence, la sanction réside beaucoup plus dans la « mise en cause » que dans la peine éventuellement infligée par le juge du siège en fin de procédure. Par conséquent, ces instructions qui font l’objet de fuites manipulées ne sont qu’un long calvaire pulvérisant des réputations, stoppant les carrières et détruisant des familles.

Dans son principe, l’instruction pourrait présenter des avantages. En effet, les investigations et l’enquête se dérouleront sous l’autorité d’un juge du siège disposant de pouvoirs très étendus. Mais qui doit instruire à charge et à décharge. Ce qui est difficile, voire impossible. Sauf à être vraiment schizophrène, ce qui n’est pas souhaitable.

Ce défaut constitutif, a été considérablement aggravé par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la fragilité de la culture de l’impartialité que l’on rencontre dans l’appareil judiciaire français. Comme l’a démontré la revendication de partialité de l’affaire du « mur des cons ». Ensuite, les rapports profondément malsains entretenus entre la presse et ces magistrats présentés comme des « justiciers » ou des « chevaliers blancs ». Statut qui leur donne une forme d’intouchabilité, permettant souvent de prendre de grandes libertés avec les règles du code de procédure pénale. Et leur permet souvent de bénéficier de la mansuétude des organes chargés de les contrôler, comme les chambres d’instruction dont ils dépendent, surnommées dans le milieu judiciaire « les chambres de confirmation ». Les affaires Outreau, Woerth, Carlton en sont de bons exemples. Comme l’affaire des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy ou même Libération finit par s’inquiéter des méthodes employées.

Mais il y a une contrepartie : les journalistes veulent bien les encenser, en échange de grain à moudre. Et c’est ainsi que le secret de l’instruction prévu par la loi, qui n’est pas à géométrie variable, est devenu un secret de polichinelle alors que son rôle est de protéger les droits de la défense. C’est assez grave, car il y a un autre secret de polichinelle dans le monde judiciaire : le lieu d’où proviennent souvent les fuites.

Un autre exemple datant de la semaine dernière, finalement riche en événements intéressants, vient jeter un éclairage particulier sur cette question. Madame Prevost-Déprez, magistrate qui fut en charge à Nanterre de l’affaire Bettencourt, est entrée en conflit avec le procureur Philippe Courroye présenté, à tort ou à raison, comme un proche de Nicolas Sarkozy. Elle comparaît devant un tribunal correctionnel, prévenue d’avoir violé le secret professionnel en organisant des fuites. Beaucoup de médias ont pris sa défense, non parce qu’elle n’aurait pas commis les faits, mais parce qu’elle luttait contre le sarkozysme judiciaire. Ce qui justifiait cette très grave violation de la loi par quelqu’un chargé d’en être le gardien ! Et malheureusement, ça peut marcher. Car au défaut du système ainsi décrit s’ajoute la faible culture juridique et judiciaire de l’opinion publique française, et d’une grande partie de ces journalistes qui savent tout mais n’y connaissent rien. Quelques numéros de portable bien choisis et vous voilà journaliste d’investigation sans avoir à quitter votre bureau. Heureusement, une tradition de grands chroniqueurs judiciaires perdure tout de même en France. Mais il faut attendre l’audience pour les voir critiquer ce qui doit l’être.

La suppression de la procédure inquisitoire et son remplacement par la procédure accusatoire permettrait-elle de rentrer dans la voie de l’apaisement et de mettre fin au cirque judiciaire ? Car il ne faut pas se tromper, cette situation est dangereuse. La confiance dans la justice n’est pas tellement différente de celle dont bénéficient les politiques et les journalistes. C’est-à-dire très faible.

Cela vaudrait la peine d’essayer.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA/SPIN109/960728527875/1506121402

Histoire de la justice: France, XVIᵉ-XXIᵉ siècles

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Royaume-Uni: Le Mossad accusé d’un vol de chaussure

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chaussure volée Mossad

chaussure volée Mossad

Imaginez. Vous vous levez un matin, quand vous constatez soudain qu’il vous manque une chaussure. Vous les aviez pourtant posées, là, toutes les deux côte-à-côte, avant de dormir du sommeil du juste. Et vous n’avez pas fait de folies de votre corps cette nuit. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Mystère et boule de gomme. Avouez qu’il y a de quoi devenir dingue ! A moins que…

L’activiste Asghar Bukhari, cofondateur du Conseil musulman des affaires publiques au Royaume-Uni, a connu une telle mésaventure vendredi matin, au saut du lit. Mais face à ce phénomène pas net, voire franchement louche, il a su raison garder. Dans un statut Facebook intitulé « Les Sionistes essaient-ils de m’intimider ? », il a simplement expliqué que quelqu’un était entré chez lui pendant son sommeil, bizarrement sans effraction, pour subtiliser une seule de ses deux chaussures…

Asghar Bukhari chaussure volée Mossad

« Ils en ont laissé une pour me faire savoir que quelqu’un était passé par là », a-t-il précisé, pas dupe. Mais à quelque chose malheur est bon : grâce à son histoire, Asghar Bukhari a jugé que « d’autres peuvent apprendre comment ils opèrent ». Il a donc invité tous ses amis Facebook à la diffuser le plus largement possible. Et très vite, une avalanche de messages a déferlé sur Twitter, accompagnés des hashtags #ShoeishConspiracy et #MossadStoleMyShoe. Pour la plupart hilares, les réactions rivalisent de créativité. Mais la palme revient sans doute au tweet de l’ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud, qui n’a pas pu s’empêcher de répondre : « Nous avons votre chaussure. Appellez-moi. »

chaussure volée Mossad

Face à ces réactions sarcastiques, le militant de la cause musulmane persécuté par le Mossad a sorti l’artillerie lourde. C’est par une vidéo postée sur Youtube, cette fois, qu’il a tenté de faire comprendre sa logique aux foules incrédules : « Toute personne rationnelle se dirait que c’est bizarre, pourquoi quelqu’un entrerait dans ma maison sans me voler véritablement ? Un voleur ne rentre pas pour voler une chaussure et une paire de pantoufles. C’est trop étrange. C’est pourquoi je pense que ce sont les sionistes », a-t-il patiemment développé. Un livre lui a en effet appris l’existence de cette technique d’Israël pour « intimider les activités pro-musulmans. Les Sionistes font irruption dans des maisons et désorganisent quelque chose, déplacent un objet… »

Asghar Bukhari, notamment connu outre-Manche pour avoir financé un auteur négationniste local, a donc mis la pression à la police de son pays pour que l’on retrouve le « ravisseur ». Sans quoi, a-t-il prévenu, il dénoncerait l’islamophobie du gouvernement britannique. Cette fois c’est sûr, on a affaire à une pointure…

TAFTA, naufrage transatlantique

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TAFTA souveraineté

TAFTA souveraineté

Comme disait l’autre, le futur est proche. Novembre 2015. Le Tafta (partenariat transatlantique entre les États-Unis et l’Union européenne) et son petit frère le CETA (traité de libre-échange Canada-UE) sont ratifiés à une large majorité par l’Assemblée nationale, malgré l’opposition acharnée des communistes, des frondeurs du PS, des deux élus FN et d’une trentaine de députés UMP à sensibilité gaulliste débauchés par Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier, particulièrement remonté au cours des débats, s’est vu finalement privé d’un quart de son indemnité parlementaire mensuelle en vertu de l’article 71 du règlement intérieur de l’Assemblée, lequel sanctionne tout député « qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». En clair, c’est chaud.

Pour ses promoteurs, ce gigantesque chantier économique, commercial et juridique est la conséquence logique de la mondialisation des affaires. Au nom de quoi en fusionnant l’Alena (accord commercial USA-Canada-Mexique) et l’Union européenne, on bâtira une immense zone de libre-échange de part et d’autre de l’océan Atlantique, rassemblant plus de 800 millions de consommateurs et représentant plus de 45 % du PIB mondial. Pour ses détracteurs, ces 800 millions d’humains seront livrés pieds et poings liés aux multinationales.

Cassandre a souvent raison. Une semaine après la publication des décrets d’application au JO, un géant américain des hydrocarbures « non conventionnels » (en particulier du point de vue de leurs conditions d’exploitation), Anadarko Petroleum, envoie du papier bleu à l’État français. Motif de la requête : le moratoire sur les gaz de schiste adopté par Paris en 2013 est une entrave manifeste à la libre entreprise et au droit légitime de cette société à se développer sur le marché mondial. Six mois auparavant, une telle demande aurait été archivée direct poubelle. Mais, désormais, le Tafta a force de loi. Dans les ministères concernés, la plainte américaine sème la panique. Ségolène tempête, Valls s’indigne et Taubira crie sa haine anti-impérialiste sur Twitter. Sur les plateaux, Mélenchon et Philippot s’étranglent en stéréo. En pure perte, car le traité que nous venons de signer autorise les entreprises privées à attaquer n’importe quelle collectivité publique si elles estiment qu’une mesure nuit directement ou indirectement à leur rentabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Certains se rassurent en répétant qu’il n’y a aucune chance pour qu’un juge français valide les délires procéduriers des Américains. L’affaire, ils en sont convaincus, sera classée par le tribunal. Sauf qu’il n’y a pas plus de juge ou de tribunal dans le Tafta que de nuits-saint-georges au menu d’un McDo. Pour les choses sérieuses (entendez les affaires), la justice à l’ancienne, c’est dépassé. L’arbitrage, ça c’est moderne, surtout quand l’arbitre ne comprend rien d’autre que la nécessité du profit. Les contentieux entre les États et les multinationales seront donc traités par l’ISDS, l’Investor-state dispute settlement – Mécanisme de règlement des contentieux entre investisseurs et États. L’ISDS est la clé de voûte du traité. Il est fondé sur l’idée que les juridictions nationales ne sont pas neutres, en vertu de quoi tous les litiges concernant les sociétés étrangères bénéficieront de l’arbitrage façon Tapie, vertueusement décrié par les dirigeants qui ont signé le Tafta.

Janvier 2016 : la commission d’arbitrage tripartite est composée d’avocats mandatés par la compagnie, par l’Union européenne et par la Banque mondiale. Cerise sur le cupcake : la France sera absente des débats ! Selon les nouveaux traités et les règles de fonctionnement de l’Union européenne, seule la Commission est légitime pour régler les différends commerciaux. En somme, la plainte d’Anadarko ne relève ni du droit ni des tribunaux français. Et, en prime, le gouvernement n’est même pas habilité à désigner les avocats censés le défendre. L’affaire se présente mal…

Mars 2016 : la France est condamnée par la commission d’arbitrage à verser 1 milliard d’euros à Anadarko pour le préjudice commercial subi. C’est le moment que choisit un trust canadien de l’amiante pour porter plainte contre l’interdiction totale décrétée par la France. Les dommages et intérêts réclamés sont faramineux : on parle de près de 3 milliards d’euros. Certes le Tafta prévoit que les mesures « conçues et appliquées pour protéger des objectifs légitimes d’intérêt public, tels que la santé, la sécurité ou l’environnement » sont exclues de l’accord, mais, quelques lignes plus loin, ces restrictions sont vidées de leur sens par la mention « sauf dans les rares circonstances où l’impact de la mesure apparaît manifestement excessif ». Un régal pour les cabinets d’avocats.

Mai 2016 : c’est le printemps, et les procès bourgeonnent. General Electrics annonce son intention de faire revenir de gré ou de force le gouvernement français sur les mesures prises par Arnaud Montebourg pour exclure les activités sensibles et nucléaires de sa fusion avec Thomson. L’amende s’annonce salée, et la France est toujours vertement tancée par Bruxelles et Berlin pour son entêtement à ne pas rentrer dans les cadres du Pacte de stabilité… À un an de la présidentielle, Marine Le Pen, qui a fait de l’abrogation du Tafta son nouveau cheval de bataille, vient de passer la barre des 40 % d’intentions de vote…

Politique-fiction ? Oui pour les détails, les noms de personnes ou de sociétés, ou les dates exactes. Tout le reste deviendra cruellement réel, si les discussions sur la ratification du Tafta finissent par aboutir. Et pour cause : nous n’avons pas inventé les procédures décrites plus haut, nous avons seulement transposé ici des épisodes bien réels survenus dans le cadre de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain ratifié en 1992, dont le Tafta est, en quelque sorte, une extension.

Ainsi, en ce moment même, la société américaine Eli Lilly réclame  500 millions de dollars aux autorités canadiennes pour avoir autorisé la mise sur le marché d’un générique de l’Olanzapine, un traitement destiné aux schizophrènes, commercialisé en 1996 par Eli Lilly. Le gouvernement canadien a vainement mis en avant une urgence de santé publique : ce cas a d’ores et déjà été jugé comme relevant de la stricte compétence des commissions d’arbitrage créées par le chapitre 11 de l’Alena[1. Exemple relevé par Scott Sinclair : NAFTA, Chapter 11, Investor-State Disputes, Canadian Centers for Policy Alternatives.]. L’affaire est toujours en cours. En attendant, ce précédent a de quoi inquiéter. Selon l’universitaire québécois Marc Chevrier, ce fameux chapitre 11, qui est transcrit dans le Tafta, « contient un ensemble de mesures de protection des investissements et des investisseurs privés très attentatoires à la souveraineté des États ». Le directeur de L’Humanité, Patrick Le Hyaric, est encore moins nuancé : « Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques[2. Patrick Le Hyaric, sur son blog, le 24 février 2014.]. »

Au départ, le chapitre 11 de l’Alena visait le Mexique, les entreprises américaines et canadiennes craignant de devoir se soumettre aux juridictions d’un État du tiers-monde. À l’arrivée, c’est le Canada qui a subi le plus grand nombre d’actions en justice. Ce qui signifie que les multinationales y font littéralement la loi. Et cela ne date pas d’hier. En juillet 1998, la firme SD Myers, basée aux États-Unis, faisait plier Ottawa, l’obligeant  à revenir sur le moratoire sur les déchets chimiques dangereux qu’il avait adopté peu avant. Le Canada échappait à une amende astronomique, mais devait régler 6 millions de dollars de frais de procédure. Le 19 janvier 2000, le transporteur américain UPS a dénoncé le monopole partiel de la poste canadienne et exigé 160 millions de dollars de compensation[3. Exemples compilés par Scott Sinclair : NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes.].

Ces quelques exemples suffisent largement à justifier l’inquiétude suscitée par la transcription du chapitre 11. L’Allemagne se montre particulièrement méfiante, sans doute parce que, depuis 2011, elle est engluée dans un contentieux avec l’électricien suédois Vattenfall, qui lui réclame 3,7 milliards d’euros en dédommagement de l’abandon partiel du nucléaire civil. Vattenfall refuse de se soumettre au droit commun allemand et exige que le litige soit confié à un arbitrage privé. L’essayiste Alain de Benoist, qui a publié récemment Le Traité transatlantique et autres menaces (voir encadré), met en garde : « Le montant des dommages et intérêts serait potentiellement illimité et le jugement rendu ne serait susceptible d’aucun appel. » Une vision partagée par Marc Chevrier : « Cela revient à créer une justice d’exception. Si le traité transatlantique ou le traité de libre-échange UE-Canada sont définitivement adoptés, l’Allemagne ou le Québec devront se soumettre à une véritable constitution économique invisible qui se juxtaposera aux constitutions nationales ou provinciales et sera appliquée de manière universelle par des juridictions strictement privées. »

Reste à comprendre pourquoi les Européens acceptent de fabriquer le piège qui se refermera sur eux. L’empressement des États-Unis à emballer ce panier garni s’explique aisément : face au réveil russe, à l’expansion chinoise et aux prétentions des émergents, il leur faut à tout prix étendre leur marché tous azimuts. Mais nous autres, Européens, qu’avons-nous à y gagner ?

Dans les milieux souverainistes, altermondialistes ou écologistes, on prédit en chœur un scénario catastrophe dans lequel les États devront renoncer à leurs politiques économique, sociale, sanitaire, agricole et environnementale. Dans ce climat, franchir la barrière des représentations nationales ne sera peut-être pas une promenade de santé. On apprend sur le site du PS que les sénateurs socialistes ont voté en faveur d’une proposition de résolution européenne violemment hostile à l’ISDS et promis d’en faire un casus belli dans les négociations en cours. Sans doute, sans doute, mais le double langage n’est pas fait pour les chiens. Comme le rappelle le collectif stoptafta.org, lors d’une réunion au sommet à Madrid, tous les sociaux-démocrates européens se sont accordés pour sanctuariser l’ISDS. Une décision qui fait écho aux déclarations de François Hollande en 2014 lors d’une conférence de presse commune avec Barack Obama : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. » Et, on le sait, les crispations et les peurs, ce n’est pas bien du tout.

Il faut en être conscient : non seulement le traité que François Hollande se montre si empressé de signer risque de faire de la souveraineté nationale un souvenir lointain, mais il enterre aussi la préférence communautaire européenne. Nos gouvernants ont peut-être trouvé la solution au casse-tête de l’Europe politique : faire disparaître pour de bon le politique.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA/1410111724

Salles de shoot : La Suisse tout schuss

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salle de shoot Bienne

salle de shoot Bienne

Bienne, ville ouvrière de 55 000 habitants, abrite un centre de consommation de drogues dures, l’un des quinze que compte la Confédération helvétique, pionnière en ce domaine. Son nom : Cactus. Des règles strictes et un esprit de tolérance président au fonctionnement de cet endroit peu banal. Reportage au pays du pragmatisme tout puissant, alors que trois lieux semblables vont ouvrir prochainement en France à titre expérimental.

Lors de sa visite d’Etat en Suisse mi-avril, François Hollande, en quête de bonnes idées, s’est notamment rendu à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, fière vitrine de l’innovation scientifique et de la formation professionnelle made in Switzerland. Il ne s’est en revanche pas arrêté à Bienne. Il aurait pu faire un saut à la rue de Morat – Murtenstrasse, comme il est également indiqué dans cette ville bilingue de tradition horlogère, deuxième localité du canton de Berne avec 55 000 habitants, où l’on parle suisse-allemand et français avec l’accent des montagnes jurassiennes. Au numéro 68 de ladite rue, à l’aplomb du croisement de deux routes, du tram et du train, dans un cadre paradoxalement bucolique, se dresse une costaude maison bourgeoise, vieille de cent ans. Elle abrite un centre d’accueil pour toxicomanes.

salle de shoot Cactus Bienne

Crûment dit, une salle de shoot. Un président de la République française en déplacement à l’étranger ne saurait se compromettre dans un tel endroit, pense-t-on. Pourtant, un savoir-faire et une humanité sont à l’œuvre entre ces murs. Des compétences et qualités qui intéressent particulièrement la France au moment où trois salles plus ou moins semblables s’apprêtent à ouvrir, dans la douleur du dilemme et dans la nécessité d’agir, à Paris, Bordeaux et Strasbourg.

Permettre à des toxicodépendants de s’administrer des drogues dures dans un environnement garantissant une hygiène irréprochable, est-ce encourager la consommation de substances par ailleurs illicites ? La Suisse, qui compte une quinzaine de salles de shoot, la première d’entre elles ayant été inaugurée en 1986 à Berne, a d’une certaine manière répondu à cette interrogation. Les images de désolation en provenance du Letten, à Zurich, « la plus grande scène ouverte de la drogue dans le monde », évacuée en 1995, ont plaidé mieux que quiconque pour un dispositif prenant acte d’une rude réalité tout en se donnant les moyens d’y apporter des solutions. Les Romands sont en ce domaine plus réticents toutefois que leurs compatriotes alémaniques, Genève étant la seule ville pleinement francophone à héberger une telle structure, le Quai 9, appelée ainsi en raison de sa proximité avec la gare des trains, lieu de tous les brassages, de tous les échanges.

Simone Gremminger, 34 ans, est la jeune responsable du centre Cactus, le nom de la « salle de consommation de drogues » de la rue de Morat, à Bienne. De langue maternelle suisse allemande, elle parle français couramment. Avec son anneau à la narine gauche, ses piercings à l’oreille droite et sa frange courte en biseau, cette travailleuse sociale, accueillante et souriante, a un petit air grunge-punk, qui rappelle qu’en Suisse, singulièrement dans sa partie germanophone, la marge, s’il y a lieu de parler de marge pour un look devenu somme toute assez répandu, participe pour ainsi dire harmonieusement de la norme – nonobstant des accès de violence anticapitaliste, aussi soudains que localement dévastateurs.

Au demeurant, la véritable marginalité est ici dans l’existence de cette adresse pour « toxicos », située comme à Genève « derrière la gare », où l’on sniffe, inhale, se pique en toute légalité, dans un souci de santé et de sécurité publiques. Il s’agit de prévenir la transmission de maladies tels que le Sida ou l’hépatite C, dont les effets furent ravageurs dans les années 80 et 90, et d’éviter que les drogués ne se shootent dans la rue. Les politiques mises en œuvre par l’Etat fédéral et les cantons, salles de consommation comprises, ont permis de réduire en Suisse à « 10% le taux d’infection au VIH chez les 25 000 personnes dépendantes de drogues dures, à 30 ou 40% celui de l’hépatite C », indique le docteur Jean-Pierre Gervasoni, chef de clinique à Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHU du canton de Vaud, à Lausanne.

salle de shoot Cactus Suisse

Financé par le canton de Berne avec une participation de la mairie, qui met à disposition les locaux, le budget annuel de fonctionnement de Cactus à Bienne s’élève à 860 000 francs suisses, soit environ 825 000 euros. Créée en 2001, auparavant installée à l’étroit dans la vieille-ville et depuis quelques mois établie rue de Morat dans un environnement plus discret, l’association Cactus emploie dix personnes : pour moitié des travailleurs sociaux, pour l’autre des infirmiers, « l’équivalent de 6,8 temps pleins », précise Simone Gremminger, elle-même employée à 80%.

Quelque 400 toxicomanes (77% d’hommes, 23% de femmes) sont inscrits dans le fichier de l’association, cette inscription leur donnant droit aux prestations afférentes. Ce nombre a une valeur indicative et signifie que les encartés se sont présentés à la salle de shoot au moins une fois au cours des douze derniers mois. Tous sont astreints à un suivi médico-social, qui prend notamment la forme d’entretiens tous les six mois, à des dates plus rapprochées pour les 18-25 ans. La maison Cactus n’est qu’un des rouages de l’assistance aux drogués (au nombre d’un millier à Bienne et environs), qui comporte également des thérapies ambulatoires et de substitution, des séjours en cliniques de désintoxication, ainsi qu’une réinsertion par le travail et des placements en logements.

Ouverts du lundi au vendredi de 12h15 à 19h30, le samedi de 12h00 à 18h00, fermés le dimanche, ses locaux reçoivent quotidiennement une moyenne de 50 visites. Certains toxicomanes s’y rendent deux ou trois fois par jour pour y consommer leurs doses – jusqu’à dix injections de cocaïne en une seule journée pour un seul individu, « mais c’est exceptionnel », tempère Simone Gremminger. En dehors des heures d’ouverture, les drogués peuvent contre trois francs se procurer des seringues stérilisées à un distributeur placé sur un trottoir longeant l’une des façades extérieures du centre.

Seuls des toxicomanes peuvent pénétrer dans le périmètre de Cactus. Et parmi eux, seulement les membres recensés dans le fichier. Ils possèdent tous une carte gravée d’un code-barres qu’ils présentent au vigile à l’entrée, un employé de la mairie appartenant à une sorte de police municipale non armée, les SIP (Sécurité-Intervention-Prévention). La carte ayant pu être transmise à un non-adhérent, la photo de son titulaire apparaît sur l’écran de contrôle, qui renseigne plus complètement sur l’identité du visiteur. Cette formalité remplie, la porte-tourniquet, pareille à celles qu’on trouve dans des stades de football, est débloquée.

L’impétrant se trouve alors dans une cour goudronnée, où un vieil arbre au tronc noueux joue les totems. Cette cour est à la fois un passage obligé pour accéder aux locaux proprement dits et un lieu de rencontre pour les usagers. Elle comprend une partie abritée, arrangée de tables hautes comme au bistrot autour desquelles on se tient debout, de chaises et d’un sofa hors d’âge. Les problèmes d’alcoolisme ne sont pas rares chez les toxicomanes. La bière, apportée par les usagers, est l’unique boisson alcoolisée autorisée dans l’enceinte du centre et uniquement dans la cour. Le beau temps est propice à des moments de convivialité, à l’abri des regards curieux ou réprobateurs.

salle de shoot Cactus Bienne

Le vigile, lui, garde l’œil toujours ouvert. Il est formellement interdit de se droguer dans la cour, mais on peut y rester autant que l’on veut durant les heures d’ouverture et vider là des canettes de bière, dans une modération supposée bien comprise. « Une à deux fois par semaine, la police cantonale (police et justice sont en Suisse du ressort des cantons, ndlr) vient effectuer un contrôle, sans entrer toutefois dans la maison, sauf à notre demande », explique Simone Gremminger.

Le « parcours de shoot » obéit à des règles très strictes. Le rez-de-chaussée de la maison, où règne une forte odeur de désinfectant, ouvre sur plusieurs pièces parquetées de bois clair. Deux d’entre elles sont dévolues à la prise de drogues : l’une est réservée aux injections par seringue, l’autre, à l’inhalation (poudre chauffée) et au sniff (poudre non chauffée). Une troisième fait office d’infirmerie. Cette dernière, dans laquelle un récent exemplaire de Charlie Hebdo, lors de notre passage, fin avril, s’offre à la lecture, posé sur le rebord de la fenêtre, est équipée de tout le matériel d’urgence qu’il faut. Et notamment d’une bouteille d’oxygène destinée à la réanimation d’un individu en situation de « détresse respiratoire » après un shoot d’héroïne accompagné de complications. L’étage supérieur est celui du personnel uniquement, qui s’y réunit « pour faire le point » ou se restaurer dans le coin-cuisine.

salle de shoot Cactus Bienne

Les toxicomanes viennent munis de leur(s) dose(s), achetée(s) à des dealers hors les murs de Cactus. Seul un « deal de fourmi », selon l’expression de la directrice, entre toxicomanes, est permis dans la cour, mais son volume ne doit pas dépasser l’équivalent d’une ou deux prises. Le but étant de rapprocher le plus possible le lieu d’achat du lieu de consommation, afin que les personnes en manque ne fassent pas leur « affaire » à l’extérieur. Si ce trafic « intramuros » est toléré par les pouvoirs publics, celui se déroulant « dans la nature » est réprimé par la loi et peut valoir des peines de prison à ceux qui s’y livrent, toxicomanes inclus.

Au centre Cactus, c’est un peu comme à l’hôpital ou à la Sécu : avant de rejoindre l’une des deux pièces dédiées à la consommation de drogues, chacun prend un ticket et attend son tour. La « box flash » d’héroïne coûte trois francs au « client ». « C’est un peu cher, on devrait bientôt pouvoir baisser le prix à deux francs », annonce Simone Gremminger – les préservatifs à disposition au comptoir proche de l’entrée sont quant à eux gratuits. Le « kit d’héro » est constitué des éléments suivants : une seringue, une aiguille, de l’eau stérilisée, de l’ascorbine pour diluer l’héroïne, un tampon d’alcool pour nettoyer la zone à piquer (veines des bras ou des jambes), un tampon sec pour désinfecter la plaie.

salle de shoot Cactus Bienne

Un membre du personnel se trouve en permanence dans la salle d’injection pour s’assurer que toutes les étapes sont bien suivies, à commencer par le lavage des mains, préalable aux manipulations ultérieures. Celles et ceux qui se piquent aux jambes se placent derrière un paravent pour préserver leur pudeur, les autres s’assoient à une longue table en inox, le centre fournissant les garrots. Préparés à l’avance, dûment alignés sur une plaque, des sparadraps imprégnés d’une pommade antiseptique, attendent leurs destinataires au terme du parcours. Le temps passé dans la salle d’injection ne doit pas excéder trente minutes.

salle de shoot Cactus Bienne

A l’accueil, les toxicomanes peuvent boire un café et même, s’ils le souhaitent, donner un coup de main au personnel, en tenant la cafète ou en faisant la vaisselle. C’est payé dix francs de l’heure et cela permet aux plus désocialisés de se sentir utiles, voir d’entamer un processus de réinsertion, aussi long qu’aléatoire.

Eduardo (prénom modifié) a les yeux rougis. Simone Gremminger lui a demandé s’il était d’accord pour parler à un journaliste. Il a accepté. Le voici à l’étage, dans le coin-cuisine, après un shoot. « J’ai 48 ans, ça fait 20 ans que je me drogue, dit-il en français. Je viens au centre faire ma petite fumette. » Eduardo est un consommateur d’héroïne, il ne se pique pas, il inhale. « Quand Cactus n’existait pas encore, on allait se droguer en cachette dans les toilettes du Cardinal, un café derrière l’église. Ce café, c’était un peu le lieu de rendez-vous des toxicomanes. Depuis qu’il y a Cactus, on est attentionné avec nous. Les gens de l’association ne sont pas là pour nous faire la morale, nous dire « arrête de fumer, arrête de te shooter ». Moi, je me drogue une fois par jour. La poudre est de bonne qualité, c’était moins le cas il y a quelques années. Les dealers, je les connais. La police ne m’a jamais fait d’histoires. »

Marié, père d’une fille, Eduardo travaille en usine où il fait les « trois-huit ». « La boîte ne sait pas que je me drogue, mes collègues ne se rendent compte de rien, ma femme non plus, je crois, raconte-t-il. Ma fille se doute peut-être de quelque chose. Mais j’arrive à gérer. Le week-end, je le passe souvent en famille. » Cet homme originaire d’Espagne économise « par-ci, par-là » les « vingt à trente francs » que lui coûte sa dose quotidienne et s’arrange pour que son épouse ne s’aperçoive pas de son stratagème. L’été, où qu’il passe ses vacances, il n’a pas de mal à trouver de l’héroïne. Quand il est en manque, il a froid, transpire, éternue, son nez coule. Bientôt deux heures de l’après-midi, Eduardo s’apprête à rejoindre son lieu de travail.

A l’exécutif de la Ville de Bienne, l’interlocuteur de Cactus se nomme Beat Feurer. Il est en charge de l’action sociale et de la sécurité. C’est un élu du parti populiste Union démocratique du centre, une formation peu réceptive à l’esprit des salles de shoot. Mais Beat Feurer fait visiblement exception. « Je suis une personne pragmatique, dit-il. Si je suis favorable à une politique restrictive en matière de drogues, je pense toutefois qu’il vaut mieux rassembler les toxicomanes en un lieu connu plutôt que de les laisser dans l’espace public. C’est notamment pour cette raison que nous autorisons un micro-deal dans la cour de Cactus. »

Alors que la police, à la demande de voisins importunés, patrouillait quotidiennement aux abords de la salle de shoot lorsque celle-ci se trouvait dans la vieille-ville, ses apparitions sont plus rares depuis que l’association a déménagé rue de Morat. « Nous n’avons eu jusqu’ici aucune réclamation du voisinage », affirme Beat Feurer. L’adjoint à l’action sociale et Simone Gremminger se seraient-ils donné le mot ? Aucune plainte non plus à signaler de son côté, assure-t-elle. Au contraire, rapporte la jeune femme : « Une dame âgée, habitante du quartier, nous a offert des fleurs pour nous souhaiter la bienvenue. C’était chou. »

Dans cinq ou six ans, l’ancienne maison de maître qui héberge la salle de shoot sera détruite, cet emplacement se trouvant dans l’axe d’une future voie routière souterraine. Nouveau rempotage en vue pour Cactus.

*Photos : Antoine Menusier.

Le gouvernement qui murmurait à l’oreille des musulmans

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(Avec AFP) – Image de l’islam, construction de mosquées, formation des imams, pratiques rituelles : le gouvernement réunit pour la première fois ce lundi une large « instance de dialogue » destinée à renouer le lien avec les musulmans de France.

Signe des espoirs que l’Etat place dans cette initiative, son lancement rassemble à 10h Place Beauvau quatre membres du gouvernement : Manuel Valls, mais aussi Bernard Cazeneuve, Najat Vallaud-Belkacem et Fleur Pellerin.

En déplacement à Mayotte samedi, le Premier ministre a évoqué un « grand défi des années qui viennent : faire la démonstration que l’islam est totalement compatible avec la démocratie, avec la République, avec l’égalité des hommes et des femmes, avec le dialogue ».

La création de cette instance avait été annoncée quelques semaines après les attentats de janvier, perpétrés par des islamistes français contre les « blasphémateurs » de Charlie Hebdo et les clients de l’Hyper Cacher.

Depuis, les préfets ont tenu des réunions de préparation auxquelles ont participé cinq mille personnes, des plus laïques jusqu’à quelques fondamentalistes salafistes.

L’exercice est délicat pour le gouvernement qui, en vertu de la loi de 1905, n’a pas vocation à organiser les affaires internes d’une religion, fût-elle la deuxième de France.

« Il ne s’agit pas de créer une organisation nouvelle des Français de confession musulmane, ni de constituer une enceinte de négociation devant déboucher sur des décisions immédiates », a prévenu le ministre de l’Intérieur dans la lettre adressée aux invités.

L’idée est plutôt de « réunir un forum d’échanges régulier » – une voire deux fois par an – en s’inspirant de l’« instance Matignon », réduite à quelques évêques, née en 2002 pour l’Eglise catholique. L’« instance Beauvau » des musulmans est beaucoup plus large, afin de coller à la réalité d’un islam de France très largement sunnite, dépourvu de clergé et fragmenté.

Plus de 120 personnes – présidents des conseils régionaux du culte musulman (CRCM), responsables de fédérations, recteurs de mosquées, imams, aumôniers, théologiens, personnalités de la société civile –, sans compter les représentants des pouvoirs publics, doivent participer à cette première journée de débats.

Des soufis tenants d’un islam mystique aux prédicateurs rigoristes du tabligh en passant par l’élite des Frères musulmans, des « blédards » (nés à l’étranger) aux convertis, un grand éventail de sensibilités et de profils est annoncé.

réunion dialogue islam

Dalil Boubakeur, président sortant du Conseil français du culte musulman, sera l’un des premiers à s’exprimer. Une tentative de montrer que le CFCM, éreinté pour ses défaillances, ses querelles internes sous le poids des logiques consulaires (Algérie, Maroc et Turquie) et son manque de représentativité, est « au cœur de l’instance », selon Beauvau. Devant l’impossibilité de désavouer une structure élue, l’Intérieur a choisi d’élargir le cadre du dialogue.

Bernard Cazeneuve devrait conclure cette première réunion par quelques annonces ou confirmations, selon son entourage : obligation d’une formation universitaire civique et civile d’un an pour les nouveaux aumôniers, ou encore contrôle de la maîtrise du français pour les imams détachés par des pays étrangers.

Auparavant, quatre rapports auront été présentés, fruits d’autant d’ateliers thématiques. Mais, ô surprise : pas un seul atelier ne sera consacré à la prévention de la radicalisation djihadiste. Placer cette première journée sous un « angle sécuritaire » aurait pu « être vécu comme une forme de stigmatisation », glisse-t-on dans l’entourage du ministre.

Alors de quoi va-t-il s’agir ? Les priorités sont clairement affichées : La sécurité des lieux de culte musulmans, dont un millier sont désormais protégés, et l’image parfois dégradée de l’islam dans les médias feront l’objet d’une première table ronde.

Une autre approfondira la question de la construction et la gestion des mosquées, qui sont au nombre de 2.500 (simples salles de prière comprises), sans compter 300 projets en cours, souvent très difficiles à mener faute de financements.

A ce sujet Dalil Boubakeur avait confirmé ce matin sur Europe 1 une idée déjà suggérée dans son dernier livre : récupérer des églises inoccupées pour le culte musulman, « pourquoi pas ». Riche idée, qui limiterait sans doute le risque de passage à l’acte d’un nouveau Sid Ahmed Ghlam dans une église de banlieue…

D’autres travaux concerneront tout de même la formation et le statut problématiques des aumôniers et imams.

Enfin, les pratiques rituelles relèveront d’un dernier forum : la certification contestée du halal, le nombre insuffisant d’abattoirs, les critiques relatives à l’organisation du pèlerinage à La Mecque ou le manque de carrés musulmans dans les cimetières municipaux sont parmi les préoccupations premières des fidèles.

Nous voilà rassurés : si les Kouachi avaient eu de plus belles salles pour prier, et de la viande halal à tous les repas, sûr qu’ils ne se seraient pas autant énervés pour un dessin de Mahomet.

*Photo : © AFP-Archives Patrick Hertzog