Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :
« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y’a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ça me dépasse. »
Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : détourne un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder. Et de t’envoyer chier.
Emmanuel Navon enseigne les relations internationales à l’université de Tel Aviv et au Centre Interdisciplinaire de Herzliya.
Daoud Boughezala. Découverts au large de Haïfa en 2009 et 2010, les gisements gaziers de Tamar et Léviathan devaient permettre à Israël de devenir un acteur énergétique incontournable. Or, des travaux d’exploration ont récemment révélé l’existence du plus grand gisement méditerranéen au large de l’Egypte. Cette situation inédite menace-t-elle la vocation d’exportateur de gaz de l’Etat hébreu ?
Emmanuel Navon. Israël deviendra à terme un exportateur de gaz naturel en dépit de la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » mais il est clair qu’Israël ne sera qu’un exportateur méditerranéen parmi d’autres et pas l’acteur pivot qu’il eût pu être avant l’entrée de l’Égypte dans ce marché stratégique. Par ailleurs, les besoins en gaz naturel de l’Europe et de la Turquie sont tels que les pays méditerranéens qui disposent de ressources gazifières ne manqueront jamais de clients. La question n’est donc pas de savoir si Israël a une vocation d’exportateur (il l’a), mais dans quel cadre. On sait en effet que la Russie essaie de constituer un cartel de gaz naturel similaire au cartel pétrolier de l’OPEP. Dans ce cartel potentiel, la Russie, l’Iran et le Qatar détiennent à eux trois 57% des réserves mondiales de gaz naturel. L’Égypte est déjà membre du Forum des pays exportateurs de gaz naturel (FPEG), une organisation qui comprend également l’Algérie, la Bolivie, la Guinée équatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigéria, le Qatar, la Russie, et le Venezuela. Israël sera exclu de ce club pour des raisons politiques, mais il pourrait en revanche développer une relation stratégique avec Chypre, qui détient également d’importantes ressources de gaz naturel.
Le Premier ministre Benyamin Netanyahou craindrait également la concurrence du gaz naturel iranien, qui pourrait notamment inonder les marchés égyptien et jordanien. Est-ce une raison supplémentaire de sa détermination à entraver la ratification de l’accord de Vienne et la levée des sanctions contre l’Iran ?
Avant la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » le Premier ministre israélien arguait que l’Égypte était à court de gaz naturel et donc que l’Iran risquait de combler le vide en doublant sa production de gaz et en la vendant à la Jordanie, et même à l’Egypte. Maintenant que l’Égypte est sur le point de devenir un important producteur de gaz naturel, cet argument n’a plus de sens. Quant à l’accord de Vienne, il n’y a pas de majorité de deux-tiers au Congrès américain pour empêcher sa ratification. Et même si une telle majorité existait, le retrait des États-Unis de l’accord ne l’annulerait pas puisqu’il ne s’agit pas d’un accord bilatéral entre les États-Unis et l’Iran mais d’un accord multilatéral entre l’Iran, les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne. L’accord est une réalité et les sanctions contre l’Iran seront progressivement levées, avec ou sans les États-Unis.
Sur un autre front diplomatique, le gouvernement israélien aurait mené des négociations secrètes avec le Hamas cet été, avec la Turquie comme possible intermédiaire. Si le Président Erdogan a dernièrement reçu le chef du Hamas Khaled Mechaal comme un chef d’Etat tout en essayant de se réconcilier avec l’Etat juif, est-ce pour négocier la fourniture de gaz israélien à Ankara ?
La Turquie dépend du gaz naturel pour la production de 50% de son électricité, et sa consommation de gaz naturel devrait doubler au cours des vingt prochaines années. La Turquie, cependant, n’a pas de ressources en gaz naturel et dépend de fournisseurs coûteux tels que la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. La société d’énergie turque Turcas serait en train de négocier l’achat de 7 Gm3 (gigamètres cube) de gaz naturel par an provenant du champ israélien Leviathan pour les 20 prochaines années. Un tel accord permettrait à la Turquie de réduire le coût de ses importations gazières car le gaz israélien serait livré via un gazoduc reliant la Turquie à Leviathan (acheter du gaz naturel liquéfié de la Russie est beaucoup plus coûteux). Yasin Aktay, conseiller du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, a récemment révélé que la Turquie est en pourparlers avec le gouvernement de la partie grecque de Chypre pour la création d’un port maritime qui livrerait des marchandises à la bande de Gaza sous contrôle international (éventuellement par des forces de l’OTAN). Mais, sous la direction de Recep Erdogan, la Turquie aurait du mal à signer un contrat de plusieurs milliards de dollars avec Israël sans honorer son engagement d’alléger le blocus naval de la bande de Gaza. L’émergence de l’Égypte comme exportateur de gaz naturel met fin à ce dilemme turc puisque la Turquie peut importer de l’Égypte et s’épargner ce qu’Erdogan considère être le « coût politique » d’un contrat avec Israël.
Qui de l’Iran chiite ou d’Israël, la Turquie d’Erdogan préfère-t-elle privilégier comme pourvoyeur de gaz ?
Historiquement, l’Iran et la Turquie ont rivalisé et rivalisent pour être des puissances régionales. Avant l’ère Erdogan, lorsque la Turquie était encore une république laïque encadrée par l’armée, la Turquie se considérait comme un bouclier contre l’expansionnisme chiite iranien (depuis la révolution de 1979), en particulier dans les républiques musulmanes et turcophones d’Asie centrale. La politique étrangère panislamique d’Erdogan a changé la donne sans pour autant mettre fin à la rivalité régionale entre les deux pays. Mais au-delà de cette rivalité régionale, les deux pays ont également un intérêt commun : empêcher à tout prix l’émergence d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Iraq, de peur que les revendications indépendantistes ne s’étendent aux régions kurdes de l’Iran et de la Turquie.
On a appris que le Kurdistan irakien avait fourni 77% de la consommation israélienne de pétrole ces derniers mois. Quelles sont les conséquences géopolitiques d’un tel choix ?
Les liens étroits entre Israël et les Kurdes ne sont pas nouveaux. Ils faisaient partie intégrante de la « stratégie de la périphérie » développée par David Ben Gourion à la fin des années 1950. Les Kurdes et les Juifs sont deux minorités non-Arabes dans un Proche-Orient qui l’est en majorité. Leur droit à l’autodétermination est contesté par leurs voisins. Dans le Kurdistan irakien, il existe une indépendance de facto et, pour les Kurdes, Israël est un allié naturel pour maintenir cette semi-indépendance contestée. Les ressources pétrolières kurdes en Irak sont les seules du Proche-Orient auxquelles Israël ait accès. D’où la synergie entre Israël et le Kurdistan irakien –une synergie qui n’est pas compatible avec un retour à la normalisation entre Israël et la Turquie.
Avant le début du conflit syrien, l’Iran et le Qatar partageaient l’exploitation du gisement gazier de Northdome. Qu’en est-il aujourd’hui que ces deux Etats du golfe s’opposent sur la plupart des fronts régionaux (Syrie, Yémen, Irak…) ?
Il y a à la fois des intérêts économiques communs et des différends géopolitiques et religieux entre l’Iran chiite et le Qatar sunnite. Ces différends constituent un obstacle indéniable à la tentative de la Russie de constituer un cartel du gaz naturel. L’accord nucléaire avec l’Iran réduit les chances d’un modus vivendi entre le Qatar et l’Iran autour du gaz naturel car les monarchies du Golfe se sentent trop vulnérables et menacées à ce stade.
Devant le pénible spectacle d’une classe politique volant unanimement au secours des marionnettes en danger, j’ai pensé à cette réflexion mélancolique de Michel Rocard : « La profession politique ne bénéficie plus du respect qu’on avait pour elle du temps où elle passait pour efficace, c’est-à-dire du temps du plein-emploi. Aujourd’hui, on nous insulte, on nous veut pauvres et on nous moque. Nos rois avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession. »
Nous y sommes. Le bouffon du roi est devenu le roi. Sa Majesté le Pitre occupe à la fois l’Autel et le Trône et, de Florian Philippot à Claude Bartolone, en passant par Alain Juppé, tous nos représentants lui font obséquieusement allégeance : non seulement ils ne sont plus respectés, mais ils ne se respectent plus eux-mêmes. [access capability= »lire_inedits »]Le chef de l’État ne déroge pas à la règle : lui aussi, il y va de son dithyrambe. Dans l’espace public désormais hilare, la caricature remplace le visage, la dérision vampirise l’information.
Et gare à ceux qui, après Michel Rocard, s’inquiètent au lieu de s’agenouiller comme tout le monde. Ils sont aussitôt suspectés d’être des ennemis de la démocratie. « Une société démocratique, leur explique doctement le grand journaliste Jean-Michel Aphatie, doit toujours avoir une place pour la restitution satirique de la scène publique. Il faut impérativement qu’il y ait des gens qui soient là pour repérer la tartufferie, les artifices de communication, l’hypocrisie. Les Guignols ont cette fonction-là. » Le journaliste se trompe : Les Guignols de l’info ne dénudent pas les puissants, ils incarnent le pouvoir social. Ils rient de ce dont il faut rire pour être dans le coup. Ils sont les coussins péteurs de l’idéologie dominante.
Avec leur scénarisation quotidienne du dictionnaire des nouvelles idées reçues, Les Guignols ont inventé le conformisme impertinent. À ce titre, ils méritent, en effet, d’entrer dans le patrimoine national comme le réclament à cor et à cri leurs victimes-thuriféraires.
Nous vivons à l’ère du gloussement unique et d’immenses territoires du risible sont laissés en déshérence. Risible est l’interdisciplinarité à l’école dont le journal de France 2 vient de donner cet édifiant exemple : un professeur de français et un professeur de gymnastique unissant leurs compétences pour faire réaliser à leurs élèves une vidéo sur le thème « Comment convaincre vos camarades de jouer au handball ». Plus comique et plus terrifiant est le recours judiciaire déposé par trois jeunes interdits de sortie du territoire. Il y avait, parmi eux, une convertie de la région de Mulhouse. Elle disait vouloir se rendre en Arabie saoudite dans une faculté de théologie réservée aux femmes. La décision de ne pas la laisser partir a été prise sur la base de deux éléments : d’abord, un signalement de sa mère pour radicalisation, puis une note des services de renseignements qui faisait état de cette déclaration de la jeune Alsacienne : « Mourir en martyr permet d’engranger des points supplémentaires pour rejoindre le paradis. » Et le plus drôle est encore à venir. Le rapporteur du ministère public, nous apprend Le Monde, a demandé que l’État verse 1 500 euros de dédommagement à la pauvre Émeline car ce type de propos, figurant dans le Coran, pouvait être repris par beaucoup de musulmans, sans que cela tire à conséquence !
Il n’y a aucune chance de voir figurer cet invraisemblable sketch judiciaire au programme des Guignols de l’info, ni du Petit Journal, ni d’aucun amuseur des ondes, car leur rire est sur les rails. Il ne dénonce rien de ce qui mérite d’être dénoncé. Il est l’ami indéfectible du désastre. Il enseigne la soumission. Il accompagne docilement tous les processus en cours.[/access]
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Migrante ou réfugiée ? Le débat sémantique qui agite actuellement les rédactions à propos des déplacements massifs de populations en direction de l’Europe pourrait s’appliquer à la translation, géographiquement minuscule, mais politiquement significative, que Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale, vient d’effectuer ce week-end. Elle s’est rendue, en effet, vendredi 3 septembre, au pot de rentrée de la section de Villeurbanne du Parti socialiste, pour y officialiser sa mutation de la section du quartier de Montchat, dans le 3ème arrondissement de Lyon, vers celle de la deuxième ville de la Métropole. Villeurbanne, 148 000 habitants qui jouxte la capitale régionale, est un bastion socialiste depuis le début du siècle dernier, et cette commune est farouchement attachée à son autonomie malgré son étroite imbrication dans le tissu urbain de la capitale des Gaules.
Villeurbanne l’ouvrière contre Lyon la bourgeoise, c’était l’éternel affrontement social et politique qui animait les controverses locales. Le fait qu’aujourd’hui les deux villes soient dirigées par des municipalités dominées par le PS, avec Gérard Collomb à Lyon et Jean-Paul Bret à Villeurbanne ne change rien à l’affaire : Lyon c’est Lyon, et Villeurbanne c’est Villeurbanne. Au point que lors de la constitution, le 1er janvier 2015, de l’assemblée de la Métropole du Grand Lyon, remplaçant le Conseil général dans l’aire métropolitaine, les élus socialistes villeurbannais ont formé un groupe autonome, membre de la majorité de Gérard Collomb, mais bien décidé à peser sur les décisions de l’exécutif. En passant d’une ville à l’autre, Najat Vallaud-Belkacem rompt les derniers liens l’unissant à son Pygmalion politique, Gérard Collomb, et se pose en prétendante à la succession de son ex-patron à la primature de la gauche dans la deuxième agglomération urbaine de France.
C’est donc bien un asile politique que la ministre de l’Education nationale est venue solliciter, car il était évident pour tous les observateurs de la vie politique locale que le sénateur-maire de Lyon n’était pas prêt à dérouler le tapis rouge à son ex-protégée pour les élections législatives de 2017. Voir une jeune femme que l’on a formée comme collaboratrice à son cabinet, puis fait élire au Conseil départemental, enfin donné un poste d’adjoint à l’Hôtel de Ville, monter au sommet de l’Etat en s’émancipant de son patron n’est jamais agréable pour un vieux crocodile de la politique. Surtout lorsque la jeune femme en question vient se poser en rivale de l’héritière pressentie, qui n’est autre que la jeune épouse du septuagénaire Gérard Collomb, Caroline, de trente ans sa cadette…
C’est ce contexte qui a donné une ampleur nationale à un micro-événement, le pot de rentrée d’une section socialiste d’une ville française moyenne. Il faut dire que le teasing avait habilement été géré par Najat-Vallaud Belkacem : cela fait maintenant plus de trois ans qu’elle profite de ses fonctions ministérielles, comme ministre du Droit des femmes, puis comme ministre de l’Education nationale, pour se faire voir à Villeurbanne. Elle promeut, par exemple, ses si controversés « ABCD de l’égalité » dans une classe d’un quartier difficile de la ville. Elle distribue des Légions d’honneur à des personnalités politiquement signifiantes : Gilbert Chabroux, ancien maire de la ville, très populaire parmi les anciens, et Zohra Bonnet présidente de l’Association France-Algérie locale, dans une commune où les immigrés maghrébins représentent à peu près 25% de la population… Il ne lui reste plus qu’à obtenir de Nicole Bornstein, la présidente du CRIF Rhône-Alpes, d’être l’invitée d’honneur au dîner annuel, en janvier prochain, de cette institution juive pour tenter de rallier les suffrages de la plus importante communauté juive de l’agglomération lyonnaise. Elle mouille le maillot, la Najat, au sens propre de l’expression, en venant, en juillet 2014, participer à un match de basket opposant, pour le fun, les légendaires basketteurs de l’ASVEL emmenés par Tony Parker, le repreneur du club de la ville, aux élus locaux.
Au début de cette année, elle fait savoir qu’elle vient d’acquérir un appartement dans un quartier de Villeurbanne, qui jouxte l’arrondissement de Lyon dont elle fut, naguère, la conseillère générale. Que ne faut-il pas faire pour séduire les militants socialistes d’une des rares circonscriptions françaises considérée comme « sûre », même en cas de débâcle socialiste à l’élection présidentielle de 2017 ! Restait à obtenir de la députée locale, Pascale Crozon, qu’elle lui laisse sa place au Palais Bourbon, ce qu’elle avait rechigné à faire en 2012, alors que l’espoir, pour Najat de remporter la circonscription qui lui avait été attribuée à Lyon, acquise à la droite depuis la nuit des temps, était nul[1. Najat Vallaud-Belkacem avait alors renoncé à se présenter, en raison de la règle édictée par François Hollande, indiquant que tout ministre battu aux législatives devait quitter le gouvernement.]. Âgée de 70 ans, ayant effectué deux mandats et mettant un terme à sa carrière parlementaire, Pascale Crozon sert aujourd’hui de marraine à Najat dans la procédure d’adoption engagée depuis trois ans.
La petite sauterie au local du PS de la rue Michel-Servet, dans le quartier historique des Gratte-Ciel, perle architecturale des années trente du siècle dernier, s’est déroulée parfaitement dans le cadre du plan com’ bien troussé d’un parachutage en douceur : Najat la joue modeste, arrive à pied en compagnie du minimum d’équipage : un agent de sécurité, et deux collaborateurs de son cabinet. On a déplacé de quelques dizaines de mètres les deux militaires affectés à la surveillance permanente de la synagogue voisine, pour le cas où… On a même laissé approcher une poignée de jeunes contestataires de l’organisation étudiante de droite UNI qui braillent, pendant trente secondes « Najat, démission ! », avant d’aller, à la bonne franquette, partager la pizza distribuée à l’assistance sur le trottoir devant le local, trop petit pour accueillir militants et journalistes venus en nombre…
D’une petite voix fluette, Najat minaude que sa candidature au législatives n’est pas à l’ordre du jour, que la procédure de désignation n’est pas encore lancée, et que d’autre tâches plus urgentes sollicitent son énergie, notamment soutenir son ami Jean-Jack Queyranne, président sortant de la région Rhône-Alpes, bien mal parti dans ce combat avec une gauche éclatée façon puzzle, face à une droite et un centre rassemblé sous la houlette de Laurent Wauquiez. « La section de Villeurbanne, cœur battant du PS régional, fera toute sa part et même plus que sa part dans cette campagne », affirme-t-elle. Encore une pierre dans le jardin de Gérard Collomb et de ses ex-camarades lyonnais, dont la mobilisation pour ce combat électoral, jugé perdu d’avance, est à la mesure des sentiments que le maire de Lyon éprouve pour le président de la région : tièdes, et c’est un euphémisme.
Le pari de Najat-Vallaud Belkacem, celui d’assurer sa survie politique quelles que soient les conséquences du scrutin présidentiel, est-il gagné d’avance ? Un peu de mémoire historique devrait la rendre circonspecte. A deux reprises, au siècle dernier, la droite avait remporté, contre des sortants bien implantés, cette circonscription ancrée à gauche : en 1958, avec la vague gaulliste, et en 1993, dans la débâcle aux législatives du mitterrandisme finissant.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00722243_000002.
Certes, le buffet n’avait rien du faste des soirées germanopratines. Tout juste quelques rillettes à côté de cacahuètes pour le moins farineuses, deux ou trois salades composées servies dans des assiettes en carton et des bouteilles de vin pour lesquelles on ne se serait pas damné. On aurait volontiers suggéré un rencard de copains trentenaire et fauchés ou d’étudiants attardés si le flair acéré d’une vieille renarde de journaliste n’avait pas décelé le rendez-vous d’une « jeune garde ultraconservatrice catholique » venus soutenir la soirée de lancement de Limite, une revue écologiste, antilibérale et bioconservatrice.
Et quelle bande de jeunes chiens fous ! En plus de porter haut et fort une décroissance assumée mettant au cœur de son principe la place de l’être humain, en sus de dénoncer un libéralisme économique et sociétal asservissant, voilà qu’ils s’étaient autorisés à ouvrir leurs portes à tous les curieux qui s’inviteraient, fussent-ils curés en col romain, compagnons de la Manif pour tous, hippies des années 1970, philosophes en tout genre ou simples chalands désireux d’entendre de nouvelles voix se distinguant de la monotonie ambiante.
Il n’en fallait pas plus pour que Libération s’empare du sujet et révèle au monde cette inquiétante généalogie, quitte à abuser d’épithètes renvoyant systématiquement aux heures les plus sombres de notre histoire. Mais tenez-vous bien, voilà que ces jeunes avaient eu l’outrecuidance d’inviter Elisabeth Lévy, comme on s’acoquine avec un noir ou un homosexuel pour parer toute accusation de racisme ou d’homophobie. Y’avait-il d’ailleurs des gays ou des représentants de la diversité ? L’enquête ne le dit pas mais tout laisse à penser le contraire. N’est-ce pas Eugénie Bastié, journaliste au Figaro et à Causeur qui s’est laissé dire, précisément à cette soirée, que «Mgr Rey est quelqu’un d’intéressant»? Voilà pourquoi votre fille est muette.
Mais cessons de rire un instant des raccourcis à rallonge de Libé qui a en réalité toutes les raisons de s’inquiéter. Car il est vrai qu’une nouvelle génération est entrée dans la carrière et qu’elle n’en sortira plus. Hier enfants de bourgeois, ces jeunes sont devenus l’armée de réserve d’un combat culturel qui ne dit pas encore son nom. Ils ne veulent plus jouir sans entraves ; ils ne veulent plus de ce marketing agressif, de ce déracinement identitaire, de ce décérébrage médiatique, de ce relativisme moral, de cette misère spirituelle, de ce fantasme de l’homme autoconstruit. Face à ce système déshumanisant, l’écologie intégrale qu’ils proposent offre une alternative radicale: moins mais mieux! Indissolublement humaine et environnementale, éthique et politique, elle considère la personne non pas comme un consommateur ou une machine, mais comme un être relationnel qui ne saurait trouver son épanouissement hors-sol, c’est-à-dire sans vivre harmonieusement avec son milieu, social et naturel. Dans la conception de leur principe, l’écologie intégrale ne sacralise pas l’humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain, mais pense leur interaction féconde.
Alors oui, encore une fois Libération a toutes les raisons de s’inquiéter. Car ces brillants insurgés sont peut-être jeunes et beaux mais ils ne veulent en tout état de cause pas sentir le bon sable chaud. Et les pavés, ils ne s’en serviront pas pour mettre à jour une utopique plage mais pour jeter dans la mare soixante ans de désillusions et de progrès mythifié. Courez camarades, un nouveau monde s’annonce !
(Avec AFP) – Lors de sa sixième conférence de presse à l’Elysée, François Hollande a semblé plus conciliant qu’à l’accoutumée avec la Russie, acteur clé du conflit syrien, se disant prêt à plaider pour la levée des sanctions frappant Moscou en cas de progrès significatifs dans le dossier ukrainien. Il s’est félicité du respect du cessez-le-feu en Ukraine et de l’adoption par la Rada locale d’une loi reconnaissant l’autonomie des régions de l’Est, glissant au passage une petite pique contre « l’extrême droite ukrainienne », qui joua pourtant un rôle prépondérant dans la révolution de Maïdan. Grande nouvelle : une réunion entre la France, la Russie et l’Allemagne pourrait avoir lieu avant l’Assemblée générale des Nations Unies, fin septembre, et l’on parle même de fin des sanctions antirusses.
Lors de son propos liminaire de 18 minutes avant de répondre aux questions des quelque 200 journalistes réunis dans la salle des fêtes de l’Elysée, le Président a consacré de longues minutes à l’accueil des réfugiés. Parlant d’une crise « dramatique », il a indiqué que la France était prête à accueillir 24.000 réfugiés, sur les 120.000 que la Commission européenne a proposé d’accueillir dans les Etats membres. Une paille aux yeux du Front de gauche et des écologistes, que le flux hebdomadaire de migrants en Europe ne devrait pas décevoir…
Affichant à plusieurs reprises sa solidarité avec Angela Merkel, Hollande a rappelé que c’est avec la chancelière allemande qu’il avait proposé « un mécanisme permanent et obligatoire d’accueil des réfugiés ». Une manière habile de faire passer la pilule de l’Europe allemande à la gauche de la gauche, subitement charmée par la solidarité de Merkel… et du patronat allemand.
Le Président a enfin critiqué mezzo voce la Hongrie pour la construction d’une clôture à sa frontière avec la Serbie, dressant un parallèle avec l’attitude ouverte de l’Europe occidentale vis-à-vis des pays de l’est lors de la chute du mur de Berlin. C’est bien le scoop de la journée : après le 9 novembre 1989, des millions d’immigrants est-européens auraient fui les régimes post-communistes naissants pour s’installer à l’Ouest. Et ce, sans que nul Français, Britannique ou Allemand ne s’en aperçoive. Honecker en rêvait, Hollande l’a déclaré !
Ce fut un passage éclair. Nicolas Sarkozy devait impérativement reprendre un avion direction La Baule pour figurer sur la photo de famille avec ses bons amis Alain Juppé et François Fillon. Alors, à Gilley, à quelques hectomètres de la Suisse, l’ancien Président n’a pas donné de conférence de presse. Le chef des Républicains est arrivé à la mairie pour une réunion avec le bureau départemental de son parti puis il a rejoint la grande fête champêtre traditionnelle de la fédération départementale doubienne de son parti. Mille trois cents personnes l’attendaient avec grand enthousiasme pour lancer la campagne des régionales. À la tribune, l’ancien ministre Alain Joyandet, qui a fait les frais de l’accord LR-UDI aux régionales, voisine avec le centriste bourguignon François Sauvadet, qui mènera donc les listes de la droite et du centre. Pauvre Sauvadet ! Au moment où il croit prendre la parole, juste avant Nicolas Sarkozy, ce dernier s’avance et bouscule le protocole. La photo de La Baule ne peut attendre. L’infortunée tête de liste prendra longuement la parole après le départ de l’ex-président, dans un brouhaha insupportable. En vingt-sept ans de participation à ce genre de réunion, je n’ai jamais ressenti autant de compassion pour un élu centriste.
Mais revenons au discours qui a précédé. Passons sur les fleurs que Nicolas Sarkozy se jette à lui-même, sur la remise en route du parti, son changement de nom, l’organisation résolue de la primaire (tous ne le pensent pas, puisque Juppé, le lendemain, laisse filtrer encore quelques doutes), l’hommage à Eric Woerth, son nouveau chouchou qui l’a accompagné et le suivra à La Baule, une sorte d’hommage à lui-même et à son honneur bafoué, par identification subliminale. On ne s’étendra pas sur l’avertissement à ses futurs adversaires de la primaire : « Les élections régionales ne doivent pas être polluées par l’élection présidentielle […] Si on a envie d’en découdre, le moment viendra. » En prononçant cette dernière phrase, Nicolas Sarkozy n’est pas loin de se lécher les babines. L’assistance, dont une certaine Claude que j’ai interrogée une demi-heure plus tôt, doit apprécier (« Juppé trop à gauche, Fillon déloyal » etc.).
Bien entendu, le président des Républicains aborde le sujet de ces derniers jours. Il rappelle en préambule la proposition qu’il avait faite lors de la présidentielle de 2012 : la négociation d’un Schengen 2, que lui aurait soufflée un certain Patrick Buisson. Petit pas de côté – pour échapper aux accusations de droitisation ? – il dénonce la « brutalité » et « l’inhumanité » de Marine Le Pen sur la question des migrants : « Nous appartenons tous à l’espèce humaine […] Nos racines sont chrétiennes […] Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’exprimer un sentiment soit une faiblesse […] quand je vois cette inhumanité, je ne suis pas étonné de ce qui se passe entre la fille et le père ». Il évoque ensuite ce « capitaine balloté sur une mer déchaînée, sans repère et sans conviction ». Ce sera l’une de ses rares allusions à François Hollande. Puis il se lance dans un cours de démographie africaine, et dégaine ses propositions pour « non pas réformer mais refonder la politique migratoire ».
Pour Nicolas Sarkozy, il n’est pas question de remettre en cause la tradition d’asile politique. Mais, à l’instar de Valls, il appelle à faire le tri entre les persécutés et les migrants économiques. Schengen 2 permettrait d’avoir les mêmes règles d’octroi de l’asile politique et de faire le tri dans des centres de rétention, financés et gérés par l’UE, situés dans des « pays périphériques », tels que la Serbie (hors UE), la Bulgarie (hors Schengen) ou les Etats du Maghreb. Nicolas Sarkozy étant pressé, il n’a pas le temps de nous expliquer comment il va contraindre lesdits pays à héberger ces centres. Dommage, ç’aurait été bigrement intéressant !
Mais Sarkozy a des yeux et des oreilles. Il se sait pilonné depuis des semaines par Marine Le Pen notamment sur le thème : « Si on en est là, c’est à cause de l’intervention de Sarkozy en Libye qui a déstabilisé la région et ouvert la voie à Daech et les migrations que nous connaissons aujourd’hui ». Un argument dévastateur pour son image et son discours sur l’immigration. Que peut faire Nicolas Sarkozy ? Un mea culpa ? Ce n’est pas le genre de la maison. Alors il choisit d’assumer. Non seulement l’intervention libyenne, mais sa proposition formulée en août 2012, d’ingérence en Syrie « pour soutenir l’opposition modérée ». C’est dit. Non seulement, Nicolas Sarkozy assume publiquement d’avoir fait tomber Kadhafi, mais il regrette qu’on n’ait pas fait tomber Assad. Autrement dit, ce ne serait pas d’un excès d’ingérences que viennent les problèmes du jour, mais d’une carence d’interventions extérieures. On croit entendre BHL. Et on est sûr de l’entendre lorsque l’orateur rappelle que François Mitterrand a laissé tuer huit mille bosniaques. Evidemment, la logique de tout cela, c’est qu’il faut intervenir très vite, et au sol, pour combattre Daech : « Si on fait la guerre, on la fait. »
Evidemment, Sarkozy passe sous silence les raisons du veto russe et chinois à toute action militaire en Syrie : c’est parce que le mandat donné par l’ONU pour sauver Benghazi a été outrepassé que Moscou et Pékin sont sur leurs gardes. Poutine et les Chinois avaient été scandalisés que la coalition franco-anglaise fasse tomber Kadhafi ; ils n’allaient pas donner quitus à une intervention dont le but à peine voilé était de faire tomber Assad, l’allié traditionnel des Russes dans la région.
Sarkozy a beau camper sur une position « béhachèlienne », il n’est pas certain que tout son parti soit derrière lui. Demandez à Jacques Myard ou Thierry Mariani qui ont récemment rencontré Bachar Al-Assad. Demandez à François Fillon et même à Alain Juppé (qui ne veut pas d’intervention au sol et qui avait failli démissionner du quai d’Orsay en 2011, considérant que BHL dévastait ses plates-bandes libyennes).
L’autre fait intéressant de ce discours, c’est un silence. Alors qu’il venait lancer la campagne des élections régionales dans la nouvelle région fusionnée Bourgogne-Franche Comté, Sarkozy n’a, à aucun moment, évoqué la réforme territoriale.
Pourtant, il y a quelques mois, le même avait clairement exprimé son intention de remettre ce projet sur la table, fusions de régions comprises. Cette ligne, il la tient toujours mais a décidé de ne pas le faire publiquement. Deux élus LR m’ont indiqué que leur chef avait déclaré au cours d’une précédente réunion à huis-clos que l’idée d’une région allant, par exemple, d’Aurillac à l’Alpe d’Huez, était parfaitement ridicule. Sarkozy aurait confié aux cadres locaux du parti que la constitution de régions trop grandes et ingérables avait maintenu mécaniquement les départements. En petit comité, l’ex-chef de l’Etat avoue ne pas avoir renoncé à la réforme qu’il avait fait voter avant que François Hollande ne l’abroge sitôt élu, une première mouture qui fusionnait anciennes régions et départements à travers un seul échelon d’élus : le conseiller territorial.
Sans doute Sarkozy n’en dit-il mot publiquement afin de ne pas polluer la campagne de candidats partisans résolus des super-régions, comme François Sauvadet. Le patron des Républicains met donc, le temps de la campagne, un mouchoir sur ses convictions en matière de décentralisation. Il les ressortira sans doute lors de la primaire présidentielle. Là encore, ce n’est pas sans risque. Remettre en cause des régions qui auront alors leurs assemblées et leurs exécutifs élus peut être difficile à faire passer dans l’opinion. Remettre le dentifrice dans le tube, comme chacun sait, n’est pas chose aisée.
Tout compte fait, le bilan de cette journée est plutôt encourageant. Nicolas Sarkozy qui veut lutter contre la « pensée unique » a des idées et compte bien les faire partager. Avec un peu de chance, les débats de la primaire pourraient porter sur autre chose que le style et le bon teint des uns et des autres. De la géopolitique, de l’organisation territoriale… Pourquoi pas du devenir de l’Ecole grâce aux positions diamétralement opposées d’Alain Juppé et de Bruno Le Maire ? Miam, cela donne presque envie !
Certes, personne n’a proposé de leur décerner le prix Nobel de la paix ou demandé leur béatification. Et il n’a pas non plus été question d’inscrire Les Guignols de l’info au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, même si le président de la République himself a cru bon d’affirmer qu’ils appartenaient à celui de la France. N’empêche, jamais anarchistes n’auront été si fastueusement couronnés.
Les Guignols de l’info menacés ! En quelques heures, début juillet, la rumeur se répand dans les rédactions. Des déclarations de Vincent Bolloré, propriétaire de Canal+, laissent penser que les créatures de latex ne passeront pas l’été. Émeute dans le Landerneau. Touche pas à mes Guignols ! clame-t-on de toutes parts. C’est Molière et Voltaire qu’on assassine, et cet attentat contre l’humour éclipse des « unes » celui, bien réel, qui vient de coûter la vie à Hervé Cornara, chef d’entreprise isérois. Des rédactions aux partis politiques, des plateaux télé à l’Assemblée nationale, on fait assaut de condamnation du crime et du criminel, ami notoire de Nicolas Sarkozy, ce qui est mal, et aussi, à en croire Jean-Luc Mélenchon, de François Hollande, ce qui prouve que ce monsieur est bien large d’esprit.
Mais c’est surtout dans l’hommage aux victimes qu’on se surpasse. « Meilleurs éditorialistes de France » par-ci, « indispensables garde-fous de la démocratie » par-là, puis encore « symboles de la liberté d’expression à la française », et aussi « héritiers de Rabelais et de La Fontaine » : dans le registre de la bondieuserie moderne et de la démagogie cool, rien – pas même l’hommage d’Alain Juppé – n’est épargné aux malheureuses marionnettes et, par la même occasion, aux malheureux Français.
C’est l’union sacrée, la mobilisation générale. « Je suis Guignol ! » proclame la France politique d’une seule voix, de Philippot à Mélenchon. Il semble que ces spécialistes de la dérangeance ne dérangent pas grand monde à l’exception du taulier, de votre servante et de quelques autres mauvais coucheurs.[access capability= »lire_inedits »] Croyez-vous que cette unanimité empêche les amis des marionnettes de chanter l’air de la liberté luttant contre la tyrannie ? Certes non – c’est la « subversion en bande organisée » dont parlait Muray. Et le plus sidérant, c’est que cette contradiction, pourtant hautement comique, ne déclenche pas un gigantesque éclat de rire. Pire, on dirait que personne n’en perçoit l’absurdité, ni le ridicule. Comme si l’esprit de sérieux avait anesthésié tout esprit. Au passage, nul ne trouve amusant que des gens qui, habituellement, réclament à cor et à cri le rajeunissement de ceci et le renouvellement de cela grimpent aux rideaux parce qu’on envisage la suppression d’une émission créée il y a vingt-huit ans. En 1996, les auteurs de Spitting Image, l’émission anglaise démarquée par Les Guignols, avaient tiré leur révérence après douze ans de facéties, sans hurler comme des porcelets qu’on égorge.
Les rebelles sont au pouvoir, les bouffons sont devenus rois, et on ne le voit pas. Muray a, de sa plume corrosive et joyeuse, dévoilé la généalogie de ce renversement, Alain Finkielkraut en analyse dans ces colonnes les récentes manifestations d’une pensée ferme et malicieuse. On n’aura pas l’outrecuidance de prétendre rivaliser avec notre cher académicien sur ce terrain. On peut cependant insister sur la stupéfiante docilité, pour ne pas dire servilité, dont les princes qui croient nous gouverner font preuve à l’égard des supposés trublions. Depuis Michel Rocard se laissant appeler « Ma couille » par Laurent Baffie sans lui en coller une, les politiques n’ont plus cessé de se prosterner devant leurs caricatures, prêts à toutes les complaisances pour ne pas être soupçonnés du crime suprême de ringardise. En 2008, lors des célébrations organisées pour les 20 ans des Guignols, on vit ainsi Jean-Louis Debré, l’un des plus hauts personnages de l’État – président du Conseil constitutionnel, tout de même –, dialoguer avec son double de latex sur le plateau du Grand Journal. Et aujourd’hui, c’est Alain Juppé qui remplace sa photo par celle de sa marionnette, tandis que Cécile Duflot fait la maligne en s’exprimant comme la sienne, terribles symboles d’un abaissement consenti.
Il est vrai que si Les Guignols sont puissants, ils ont trouvé plus puissants qu’eux. Le grand parti des amuseurs a crié victoire un peu vite, convaincu que ses braillements avaient fait reculer Bolloré. Mais, quelques semaines après les premiers signaux d’alarme, le grand ménage reprend à Canal où, en plus de la quasi-totalité de la direction de la chaîne, les quatre principaux auteurs de « l’émission-phare » sont remerciés sans ménagement. Les autres, qui juraient qu’ils ne sortiraient que par la force des baïonnettes, restent aux conditions du patron: le passage en crypté et à une heure plus tardive. Quant aux politiques, ils sont soudainement aux abonnés absents et pas seulement parce qu’ils sont en goguette estivale. Peut-être ont-ils compris que leurs protestations dépourvues d’effet ne révélaient que leur impuissance.
Il faut toute la naïveté de Daniel Schneidermann pour s’étonner que l’actionnaire soit maître chez lui. Dans une chronique d’anthologie, notre redresseur de torts médiatiques observe que, « pour n’importe quel journaliste normalement constitué » (sic !), Bolloré est « le représentant français de la World Company par excellence. D’abord, il a un yacht. Ensuite, il le prête à Nicolas Sarkozy à peine sorti du Fouquet’s ». Posséder un yacht, ça va chercher dans les combien, monsieur le juge ? On remerciera le camarade Schneidermann d’épargner à ses confrères la peine de penser par eux-mêmes. En réalité, on peut détester les manières de M. Bolloré tout en étant parfaitement indifférent au sort des Guignols. Mais quand Schneidermann se scandalise que des hommes d’affaires qui rachètent des médias les traitent comme n’importe quel autre business, on a presque envie de le consoler. Admettons que, dans un monde idéal, l’information ne devrait pas relever d’une logique exclusivement économique, mais il n’y a qu’au pays de Oui-Oui qu’on ignore que le divertissement est une industrie comme les autres – plutôt plus juteuse que pas mal d’autres, du reste.
Dans un texte hilarant publié par le site Atlantico, notre ami Benoît Rayski, contributeur régulier de Causeur, répond (sans l’avoir lu sans doute) à ce flot d’excellents sentiments. Il évoque une scène tirée d’un grand roman américain des années 1930 : « Dans un village, on a amené un taureau pour qu’il féconde une vache. Dans l’assistance, la fille du propriétaire du taureau et le fils de l’heureux possesseur de la vache. Lorsque le taureau passe à l’acte, le garçon dit à la fille, qui est pas mal : “J’aimerais bien faire la même chose.” Réponse de la fille : “Tu fais ce que tu veux, la vache est à toi…” » Eh bien voilà, conclut Rayski : Les Guignols, c’est la vache de Bolloré. On peut le déplorer mais Bolloré, il fait ce qu’il veut avec sa vache. On ne saurait mieux dire.
Autant dire qu’ils ont bonne mine, mes bouffons-rois, relégués dans les catacombes du « payant » et, pour faire bonne mesure, réduits au régime sec, c’est-à-dire, semble-t-il, à des salaires à seulement quatre chiffres. En effet, à en croire de perfides échotiers, les émoluments des auteurs limogés étaient légèrement plus rondelets. « Abjection d’extrême droite », éructe un éditorialiste de Libération qui soupçonne l’infâme plaisancier (à cause de son yacht) d’être à l’origine des fuites. Donc, balancer le salaire d’un grand patron, c’est de l’héroïsme, mais révéler celui d’un amuseur, c’est du fascisme, allez comprendre.
Rois ou chômeurs, nos comiques, il faudrait savoir. Les deux, bien entendu. Si Les Guignols ont perdu la bataille du capital, ils ont gagné celles des urnes et des cœurs. Ils peuvent bien disparaître, la guignolisation des esprits est en marche. Car pour un comique qui tombe, cent autres se lèvent. Toute émission digne de ce nom doit avoir ses déconneurs comme elle a ses décodeurs. Reste à comprendre pourquoi, quand le rire est partout, l’humour n’est nulle part.
J’ai bien ma petite idée, mais elle ne va pas plaire. C’est la gauche qui a tué l’humour. La gauche et les humoristes, ce qui en l’occurrence revient au même. Attention, la gauche dont il est question va de Juppé à Mélenchon, c’est-à-dire qu’elle règne même quand c’est la droite qui gouverne. Avec elle, le rire est la norme, et la transgression un devoir citoyen – cela donne l’idée désopilante du « rire de résistance » que Jean-Michel Ribes pratique, sans rire, avec le Tout-Paris des lettres et des paillettes. En clair, il faut rire de tout, sauf de ce qui est vraiment drôle. Dans ce genre convenu, on décernera la palme à Charline Vanhoenacker, péronnelle qui officie sur France Inter et qui se distingue par ce genre de blagues : « Hier, j’ai marché sur une bouse, c’était Valeurs actuelles. »
Sarkozy, les riches, Le Pen, DSK, les racistes et les curés : l’humour officiel s’en prend aux mêmes cibles avec une régularité désarmante. Et mieux vaut ne pas déconner. Depuis le 7 janvier, tout le monde est Charlie, mais quand le Charlie de Charb s’aventurait hors de ces sentiers rebattus, en se payant la tête de Mahomet (et même son cul, qu’on me pardonne cette précision dictée par le souci de vérité), on lui faisait des procès en sorcellerie. Mahomet, c’est fini. On peut comprendre. Mais qu’on ne nous dise pas qu’il y a une once de subversion dans le Charlie d’après.
Ce rire-là ne gêne personne, même quand il est drôle, ce qui arrive. On peut rire du Hollande des Guignols terrorisé par deux mégères, ou même de leur Sarkozy bourré de tics (enfin, il paraît), mais c’est un rire plat, sans grâce ni aspérité particulières, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’humour et encore moins avec l’ironie. Une blague misogyne, c’est tout de même plus marrant qu’une blague féministe et l’humour raciste bien plus drôle que l’humour antiraciste. D’ailleurs, s’il reste encore quelques traces de l’humour vache et trash de Hara-Kiri, c’est sans doute du côté de ce qu’on qualifie délicatement d’humour identitaire – c’est-à-dire de l’humour raciste mais chacun pour sa paroisse. L’aimable Sophia Aram, pontifiante quand elle se paie la tête de Nadine Morano, peut être hilarante en musulmane demeurée face à Todd. Dommage, perso, j’aimais bien quand des goys pouvaient raconter des blagues antisémites. Au fait, j’ai le droit de le dire, ça ?[/access]
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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00561080_000014.
On m’a proposé de participer à l’émission Infrarouge de la Télévision suisse romande le 8 septembre pour débattre d’une brûlante question d’éthique : la diffusion de la photo du petit noyé Aylan Kurdi échoué sur une plage. J’ai dû décliner à cause d’un voyage, mais j’ai rarement autant regretté de ne pas pouvoir m’exprimer sur un sujet. Ne pouvant le faire en télévision, je résume ma position par écrit et en deux mots : outrage et manipulation ! En voyant la photographie de cet enfant, j’ai senti comme tout un chacun mon menton se mettre à trembler. La position du corps, les petits vêtements, les petites chaussures aux semelles arrondies : tout était rondelet, mignon, enfantin, tout appelait la caresse et la protection. Et tout était mort ! Comme l’a dit un écrivain, on a envie d’entrer dans l’image et de retourner ce corps, de le ramener à la vie. Cette photographie est une perfection. Elle remue nos instincts les plus sacrés. Elle donne un visage à la tragédie du Moyen-Orient chassé de ses foyers, tout comme le sourire candide d’Anne Frank incarne la Shoah, comme la grimace de douleur de Kim Phuc, la fillette brûlée au Napalm résume le désastre du Vietnam.
Elle dit tout, cette photographie. Tout, sauf l’essentiel. Elle nous fait oublier la nature du rapport entre la tragédie de cette famille syrienne échouée en Turquie et notre culpabilité, à nous, citoyens européens, cette culpabilité qu’elle sert pourtant à attiser. On nous la flanque à la figure pour nous faire baisser la garde, à nous, non à ceux qui sont directement responsables de la mort d’Aylan Kurdi. Comme si l’on avait imputé la mort d’Anne Frank au manque de solidarité des habitants d’Amsterdam en omettant de mentionner qu’elle était expressément traquée par un État tiers, l’Allemagne, et l’idéologie meurtrière qui s’était emparée de cet État, le nazisme. Le père d’Aylan avait vu onze proches assassinés par l’État islamique. S’il a embarqué sa famille dans cet exode, est-ce à cause de nous, citoyens d’Europe, ou à cause de Daech et de ses sponsors ? Comment se fait-il que les mêmes instances qui nous demandent aujourd’hui d’accueillir tous ces malheureux soient celles-là mêmes qui, par leur politique du chaos, ont provoqué leur exode, qui n’ont pas levé le petit doigt contre la filière des passeurs en Méditerranée et qui aujourd’hui encore s’opposent à toute intervention armée décisive contre l’État islamique ? Le petit corps d’Aylan Kurdi s’est échoué à point devant l’objectif du photographe pour nous faire ravaler les questions qui se pressaient au bout de notre langue.
La diffusion d’images de cadavres est un outrage à la paix des morts, qui est en réalité la paix des vivants. Quelle sérénité nous reste-t-il à l’idée de notre propre mort, si notre corps déserté doit servir demain à on ne sait quelle représentation, au profit d’on ne sait qui ? Quel moyen avons-nous de nous y opposer ? C’est un outrage à la raison elle-même, court-circuitée par des réactions émotives primaires délibérément aiguillonnées. Et c’est lorsqu’on réduit ainsi les cerveaux à des cervelets que l’outrage vire à la manipulation de masse dans sa forme la plus sommaire et la plus cynique. Ce n’est sans doute pas ainsi que les rédactions conçoivent leur « mission d’information ». Conçoivent-elles quoi que ce soit, du reste, dans ces minutes décisives où le seul impératif qui compte est de « faire plus fort » que la concurrence ? Qui a résisté à l’envie de choquer ? Personne. Les palinodies déontologiques sont reléguées en deuxième semaine. Elles contribuent à la vente presque autant que le scandale qui les a suscitées. Pour preuve, l’émission elle-même à laquelle j’aurais dû participer. « Fallait-il ? Fallait-il pas ? Et comment ne pas ?…» Simples répliques de théâtre. Bien sûr qu’il fallait ! Bien sûr qu’on recommencera, en pire si possible ! Pas pour vendre du scandale : pour « sensibiliser » les opinions, bien entendu ! Cela encore est un mensonge. L’excès de sensibilisation accélère la désensibilisation. Le Figaro a interrogé ses lecteurs le 4 septembre pour savoir si cette photo « modifie [leur] vision de la crise des migrants ». Sur 58 200 réponses, 18 % seulement sont positives. Encore ne sait-on pas dans quel sens la vision des gens a été modifiée. Il n’empêche à partir de l’instant précis où cette photo est parue, les opinions des pays d’accueil font officiellement l’objet d’un conditionnement systématique et délibéré. Le but n’est pas de les convaincre — on s’en fout —, mais de les intimider et de les faire taire. À l’exception partielle des Suisses, les citoyens européens n’ont aucun moyen de se prononcer démocratiquement sur cette présence qui leur est imposée au nom de l’émotion et de l’éthique humanitaire. La photo du petit noyé leur interdit même d’exprimer en privé leurs préoccupations. Pour ma part, j’aurais répondu oui à la question du Figaro. Oui, la diffusion massive de cette photographie obscène a modifié ma vision de la crise (non des migrants eux-mêmes). Ce n’est plus une fatalité « naturelle » à quoi nous avons affaire, l’équivalent d’un tsunami ou d’un tremblement de terre. C’est un levier politique installé à demeure en Europe et que nos autorités — le système politico-médiatique — exploitent contre leur propre population. Mais pas au profit des nouveaux arrivés, non. Ceux-ci déchanteront bien vite en voyant à quoi ils auront servi.
Quant à nous, toute notre vie publique va désormais, et pour longtemps, s’articuler autour de notre attitude, bienveillante ou hostile, face à eux. Nous serons jugés à chaque pas, chaque mot, plus que nous ne l’avons jamais été. Pourquoi ces mêmes médias n’ont-ils jamais diffusé les photographies de djihadistes manifestement non européens exhibant des têtes coupées de Serbes en Bosnie dans les années 1992-1995 ? Pourquoi ne montrent-ils pas à la Une les chrétiens horriblement crucifiés pratiquement chaque jour en Syrie ou en Irak par Daech ? Pourquoi occultent-ils les centaines d’heures de vidéo, les milliers de photographies sanglantes documentant le bombardement délibéré des populations civiles d’Ukraine orientale par l’armée du gouvernement putschiste de Kiev ? En tant qu’éditeur et chroniqueur, j’ai reçu dès 1992 les photographies des têtes coupées en Bosnie et je reçois constamment, via e-mail et Twitter, les photographies de la boucherie dans le Donbass. Je n’ai jamais rien rediffusé de tout cela. Le plus insoutenable était la vidéo de cette jeune et belle mère de famille, Inna Kukurudza, filmée dans ses derniers instants de vie, le corps scindé en deux par une bombe ukrainienne en plein centre de Lugansk le 5 juin 2014. Si les télévisions occidentales avaient passé ces trente secondes sans autre commentaire que la date, le lieu et les circonstances, le régime de Kiev se serait sans doute effondré. Elles s’en sont bien gardées, pensez-vous. Le levier de la bronca émotionnelle est une arme de blitzkrieg à un seul coup. On ne l’actionne jamais gratuitement. Passée la première vague de sentiment, il ne fait aucun doute que les populations européennes retrouveront leurs réflexes de méfiance et de peur. Le malheureux garçonnet sur sa plage sera oublié dans un an, mais pas la promiscuité, l’effort imposé à des économies chevrotantes, le développement du travail au noir, l’accroissement réel ou fantasmé de l’insécurité et l’expansion inévitable du djihadisme.
N’y avait-il pas une manière plus civilisée de le préparer à la cohabitation qui les attend ? Le reportage primé, puis adapté au cinéma, de Maria Pace Ottieri sur les naufragés de Lampedusa, Une fois que tu es né, tu ne peux plus te cacher, dont j’ai eu la chance de publier la traduction française, décrit cette migration avec profondeur et lucidité, en dépit de la sensibilité de gauche affirmée de son auteure. Ottieri n’a pas pris la mer avec les garde-côtes pour filmer des cadavres — et Dieu sait si elle aurait pu —, mais pour intercepter des êtres vivants à l’instant précis de leur arrivée en cette terre promise européenne. Elle les a écoutés, interrogés avec tact et empathie. Elle a suivi leur cheminement ultérieur. On l’oublie à trop regarder la télévision, mais ces gens ne sont pas une masse affamée et stupide. Ce sont des individus humains à part entière, tout comme nous, et parfois un peu davantage. Un chagrin immense se dégage de son livre. Le chagrin pour tant de vies perdues ou détournées par une odyssée tissée d’illusions. Pour une fois, ce n’est pas notre peur qui nous est donnée à sentir face à eux, mais leur déboussolement face à nous, leur rancœur face aux images idylliques qui leur étaient servies sur notre réalité, leur angoisse, souvent, au milieu d’un monde dont les codes leur sont étrangers — et paradoxalement plus froid et plus dur, à plus d’un titre, que celui d’où ils sont venus. Pour la couverture de l’édition Xenia, nous avons choisi un corps échoué, déjà, mais recouvert d’un drap. Et, surtout, un corps dessiné, non photographié. Ce choix avait fait l’objet de plusieurs jours de discussion. La médiation artistique, tout comme le récit, ôte aux scènes horribles cette crudité de la photographie qui titille les pulsions voyeuristes. La chair photographiée est étalée dans sa pseudo-matérialité objective. On oublie que ce ne sont que taches d’encre sur du papier ou pixels sur un écran, et l’on oublie la présence déterminante du photographe dont le « clic » constitue le coup d’envoi de la mise en scène. Et, surtout l’on s’épargne l’épouvantable puanteur, le toucher immonde de la chair raidie ou déjà décomposée. Voire, le cas échéant, les cris de douleur insupportable des proches présents. Le spectateur d’une photo de cadavre est exactement comme le mateur d’un spectacle pornographique protégé par sa vitre.
Les témoignages et les enquêtes de fond sur le phénomène migratoire n’ont pas vraiment la cote. Ottieri fut distinguée dans son pays parce qu’on ne pouvait faire autrement, mais cela n’a rien changé. Les migrants sont demeurés des statistiques désagréables. La traduction française de son livre, parue en 2007, n’a eu droit à aucun compte rendu dans aucun média significatif du monde francophone. Les Européens à qui on veut faire avaler sans broncher un des mouvements de population les plus colossaux de l’histoire ne sont pas des citoyens qu’on veut convaincre, mais des chiens de Pavlov qu’on s’emploie à dresser.
Après l’islamophobie, l’homophobie, la transphobie, la xénophobie, la voilophobie, les frelons asiatiques et Paris-plage, voici une nouvelle entrée du grand dictionnaire de la phobologie et une nouvelle calamité s’abattant sur nous à la faveur de l’été : l’orgasmophobie.
Remarqué au dernier festival de Cannes avec son film Love, Gaspard Noé a vu ce qu’il qualifie lui-même de « mélodrame pornographique » frappé d’une interdiction aux moins de 18 ans. Arrière, messieurs les censeurs ! Aussitôt acté, le passage de l’interdiction de moins de 16 ans à moins de 18 ans, résultant d’un dépôt de référé par une association catholique, a ému les bonnes âmes, révoltées par ce triomphe du fascisme moral. Même la ministre de la culture, Fleur Pellerin, est montée au créneau pour défendre la levrette en 3D pour tous tandis que Bernard Andrieu, autoproclamé philosophe des corps défendus, s’est fendu au cours de ce mois d’août d’une tribune dans Libération dénonçant « l’orgasmophobie » de la magistrature, des élites, de la société, bref de la France rance et moisie dont le conservatisme nous rappelle les heures les plus sombres, etc., etc.,etc.
Résumons (si vous avez manqué le début). Le héros de Love s’appelle Murphy, comme dans la loi du même nom et comme dans Robocop. Cependant, au lieu des emmerdes, lui collectionne les gonzesses et il dégaine par ailleurs plus vite encore que le cyborg du film de Paul Verhoeven. Mais voilà, la vieillesse, ça vous tombe dessus sans crier gare. Un jour vous êtes au sommet, turgescent et triomphant, régnant sur les corps et les sens et le lendemain, paf, ça y est, c’est bobonne et la marmaille, vous êtes foutus, fini la brouette thaïlandaise, l’étreinte du panda, la position de l’artilleur, adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes. Murphy se réveille donc un jour entouré de sa femme et de son enfant de trois ans, la déprime totale quoi. Il reçoit sur son répondeur un message de la mère de son ex-copine Electra qui lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelles de sa fille disparue depuis un moment, sans doute partie rendre visite à sa mère grand avec son petit panier. Le coup de fil plonge Murphy dans une sorte de réminiscence érotique au cours de laquelle il se rappelle ses frasques passées. Raah c’est vrai qu’elle était pas mal la petite Electra…Rooh et puis quelle santé…Elle avait pas froid aux yeux la gamine…Et d’ailleurs ce plan à trois…rahlala…Voilà donc pour le synopsis, et tout ça en 3D parce que si James Cameron l’a fait avec Avatar et Alexandre Aja avec Piranha, il n’y a pas de raison que Gaspard Noé ne participe pas lui aussi à la révolution du cinéma et tant qu’à faire à la prochaine révolution culturelle.
Je confierai ici honnêtement au lecteur que je n’ai pas encore vu Love. Cependant, j’ai déjà pu avoir une idée de la subtilité et du sens de la nuance dont est capable de faire preuve Gaspard Noé en regardant Seul contre tous et Irréversible. Il y a quelques jours, j’ai appris que la fédération de Russie organisait, à côté de Moscou, un biathlon de chars d’assaut. Je ne sais pas exactement en quoi consiste cette nouvelle discipline sportive mais quand je pense au cinéma de Gaspard Noé, c’est l’élément de comparaison qui me vient immédiatement à l’esprit.
Après Seul contre tous, son raciste haineux, pédophile et incestueux, ses appels du pied lourdingues au spectateur et ses placards « Attention, si vous avez peur d’être choqué, vous avez 30 secondes pour quitter la salle », et après Irréversible, sa lourde complaisance et sa scène de viol interminable, je ne sais pas si Gaspard Noé a traité dans son dernier film le sujet du sexe avec un peu plus de finesse mais la communication orchestrée autour de Love laisse penser que le cinéaste argentin a décidé de remonter à nouveau dans le Panzer de la provoc’ pour débarquer dans les chambres à coucher. Ses admirateurs l’ont comparé à Nagisa Oshima ou Lars Von Trier. Je ne suis pas vraiment convaincu que l’Argentin ait abordé le sujet avec les mêmes intentions et il faut souligner que le Japonais et le Danois ont l’avantage indéniable d’avoir à leur actif une véritable filmographie et pas seulement une compilation de scandales.
En attendant de pouvoir juger sur pièces, on peut s’intéresser à l’argumentaire tout à fait surprenant délivré par les défenseurs de Love, dans la litanie habituelle des théoriciens de la transgression qui confondent désormais allégrement libération et marchandisation sexuelle.
Gaspard Noé lui-même y est allé de son petit couplet sur le retour des années sombres, déclarant à Métronews à propos de l’interdiction : « C’est un peu comme si on voulait rappliquer des logiques vichyssoises et que le cinéma était sous le contrôle du « maréchal ». » Cela reste assez classique. La palme du plaidoyer surréaliste et de la rhétorique d’un autre monde revient sans conteste à Bernard Andrieu, sociologue, qui s’insurge dans Libération contre une censure au service de « la peur de l’orgasme », conceptualisée par le néologisme: l’orgasmophobie. Cela mérite une petite explication de texte, texte en lui-même savoureux.
L’orgasmophobie, nous explique Andrieu, c’est la peur du corps qui s’exprime, du corps hors normes qui bouscule notre petit confort intellectuel bourgeois. On cherche donc à faire taire les corps qui dérangent et le terrible couperet de la censure s’abat sur les victimes innocentes dont Bernard Andrieu dresse une liste que l’on devine non exhaustive, je cite en vrac : Gaspard Noé, les corps des chanteuses noires, les personnes qui souhaitent disposer de leur corps et de leur mort, le ventre loué des mères porteuses, la liberté d’expression et d’échange des corps, les migrants, les chômeurs ou les assistés – je respecte à peu près l’ordre donné dans le texte original – et le philosophe gymnaste de déplorer : « La France n’est plus celle des Lumières quand on interdit, contre le travail d’évaluation des commissions, à certains publics d’aller voir dans des salles de cinémas ce que tout un chacun, et bien avant l’âge de 18 ans, voit tous les jours en ligne ! » Peut-être pourrait-on suggérer à Bernard Andrieu que les publics de moins de dix-huit ans qui ont accès à tant de merveilles en ligne ne prendront peut-être pas la peine de se déplacer pour aller voir ce qu’un journaliste du Guardian a fort méchamment qualifié de « porno avec des dialogues moins intéressants » mais cette considération semble déjà hors de propos, à lire la suite de la prose de Bernard Andrieu, qui allume la post-combustion et décolle véritablement en direction de l’Olympe de la contestation. Tout, vraiment tout, y passe : « Mais ce gouvernement des corps représente-t-il les experts du corps aujourd’hui ? Les Femen manifestent seins nus devant la statue de Jeanne d’Arc et le discours de Marine Le Pen. Vincent Lambert ne parvient pas à mourir comme il le voulait en raison d’un conflit au sein de sa famille, dont une partie diffuse des images de son coma sans son consentement et convoque devant l’hôpital des associations intégristes du droit à la vie. Chacun peut s’autodépister du VIH et aller consulter pour confirmer le diagnostic là où d’autres nous condamnaient au «sidatorium» ! La Manif pour tous contre le mariage gay et la GPA fait face aux familles homoparentales et à la reconnaissance par le droit européen des enfants conçus à l’étranger. Les populations déplacées par la radioactivité de Fukushima viennent nous interroger sur la lutte contre l’enfouissement à Bure. »
Si vous n’avez pas tout suivi c’est normal, c’est parce que vous n’êtes sans doute pas un somaticien et que vous êtes même peut-être bien orgasmophobe par-dessus le marché. Qu’est-ce qu’un somaticien ? Laissons Bernard Andrieu nous l’expliquer : « Etre un somaticien, c’est agir dans son corps pour élaborer et incarner des normes nouvelles d’existence et de pensée. Engagé dans son corps à inventer un nouveau corps, le/la somaticien(ne) se légitime à travers une autofondation du sujet corporel mais à travers des réseaux communautaires. Les militant(e)s radicalisent cette posture théorique de l’hybridation en voulant incarner le cyborg, le queer ou le gender. Ils/elles définissent leur propre éthique à travers la mise en esthétique de leur existence. Cette avance épistémique et pragmatique des somaticiens tient à la mise en performativité dans l’œuvre et les actes de nouvelles manières de penser et d’agir avec le corps humain. De l’intérieur de la situation vécue, l’expertise somaticienne fait émerger comment il/elle a été contaminé(e), excisée, radioactivé(e), chômé(e), exploité(e), violé(e)… mais aussi dopé(e), prothésé(e), sportif(ve), greffé(e) ou malade chronique. »
Voilà, vous êtes désormais au courant et si vous avez l’impression qu’il manque un mot quelque part, c’est, une fois encore, parce que vous n’êtes pas somaticien. Gaspard Noé peut se rassurer après ce morceau de bravoure épistémique et pragmatique, Love peut compter sur le parti des somaticiens qui sauront agir dans leur corps et venir au secours, tels des Lancelot barjavéliens des temps modernes, au secours de la liberté de jouir en 3D pour adresser aux orgasmophobes, aux ennemis des cyborgs et autres déchets radioactifs une virulente réponse somatique mettant en fuite les partisans de la réaction anticorporelle qui se seront bien fait botter l’autofondement.
Le jour où ça aura lieu, ça sera, à coup sûr, encore mieux que le biathlon de chars d’assaut. Pourvu qu’il reste des lunettes 3D.
Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :
« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y’a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ça me dépasse. »
Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : détourne un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder. Et de t’envoyer chier.
Emmanuel Navon enseigne les relations internationales à l’université de Tel Aviv et au Centre Interdisciplinaire de Herzliya.
Daoud Boughezala. Découverts au large de Haïfa en 2009 et 2010, les gisements gaziers de Tamar et Léviathan devaient permettre à Israël de devenir un acteur énergétique incontournable. Or, des travaux d’exploration ont récemment révélé l’existence du plus grand gisement méditerranéen au large de l’Egypte. Cette situation inédite menace-t-elle la vocation d’exportateur de gaz de l’Etat hébreu ?
Emmanuel Navon. Israël deviendra à terme un exportateur de gaz naturel en dépit de la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » mais il est clair qu’Israël ne sera qu’un exportateur méditerranéen parmi d’autres et pas l’acteur pivot qu’il eût pu être avant l’entrée de l’Égypte dans ce marché stratégique. Par ailleurs, les besoins en gaz naturel de l’Europe et de la Turquie sont tels que les pays méditerranéens qui disposent de ressources gazifières ne manqueront jamais de clients. La question n’est donc pas de savoir si Israël a une vocation d’exportateur (il l’a), mais dans quel cadre. On sait en effet que la Russie essaie de constituer un cartel de gaz naturel similaire au cartel pétrolier de l’OPEP. Dans ce cartel potentiel, la Russie, l’Iran et le Qatar détiennent à eux trois 57% des réserves mondiales de gaz naturel. L’Égypte est déjà membre du Forum des pays exportateurs de gaz naturel (FPEG), une organisation qui comprend également l’Algérie, la Bolivie, la Guinée équatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigéria, le Qatar, la Russie, et le Venezuela. Israël sera exclu de ce club pour des raisons politiques, mais il pourrait en revanche développer une relation stratégique avec Chypre, qui détient également d’importantes ressources de gaz naturel.
Le Premier ministre Benyamin Netanyahou craindrait également la concurrence du gaz naturel iranien, qui pourrait notamment inonder les marchés égyptien et jordanien. Est-ce une raison supplémentaire de sa détermination à entraver la ratification de l’accord de Vienne et la levée des sanctions contre l’Iran ?
Avant la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » le Premier ministre israélien arguait que l’Égypte était à court de gaz naturel et donc que l’Iran risquait de combler le vide en doublant sa production de gaz et en la vendant à la Jordanie, et même à l’Egypte. Maintenant que l’Égypte est sur le point de devenir un important producteur de gaz naturel, cet argument n’a plus de sens. Quant à l’accord de Vienne, il n’y a pas de majorité de deux-tiers au Congrès américain pour empêcher sa ratification. Et même si une telle majorité existait, le retrait des États-Unis de l’accord ne l’annulerait pas puisqu’il ne s’agit pas d’un accord bilatéral entre les États-Unis et l’Iran mais d’un accord multilatéral entre l’Iran, les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne. L’accord est une réalité et les sanctions contre l’Iran seront progressivement levées, avec ou sans les États-Unis.
Sur un autre front diplomatique, le gouvernement israélien aurait mené des négociations secrètes avec le Hamas cet été, avec la Turquie comme possible intermédiaire. Si le Président Erdogan a dernièrement reçu le chef du Hamas Khaled Mechaal comme un chef d’Etat tout en essayant de se réconcilier avec l’Etat juif, est-ce pour négocier la fourniture de gaz israélien à Ankara ?
La Turquie dépend du gaz naturel pour la production de 50% de son électricité, et sa consommation de gaz naturel devrait doubler au cours des vingt prochaines années. La Turquie, cependant, n’a pas de ressources en gaz naturel et dépend de fournisseurs coûteux tels que la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. La société d’énergie turque Turcas serait en train de négocier l’achat de 7 Gm3 (gigamètres cube) de gaz naturel par an provenant du champ israélien Leviathan pour les 20 prochaines années. Un tel accord permettrait à la Turquie de réduire le coût de ses importations gazières car le gaz israélien serait livré via un gazoduc reliant la Turquie à Leviathan (acheter du gaz naturel liquéfié de la Russie est beaucoup plus coûteux). Yasin Aktay, conseiller du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, a récemment révélé que la Turquie est en pourparlers avec le gouvernement de la partie grecque de Chypre pour la création d’un port maritime qui livrerait des marchandises à la bande de Gaza sous contrôle international (éventuellement par des forces de l’OTAN). Mais, sous la direction de Recep Erdogan, la Turquie aurait du mal à signer un contrat de plusieurs milliards de dollars avec Israël sans honorer son engagement d’alléger le blocus naval de la bande de Gaza. L’émergence de l’Égypte comme exportateur de gaz naturel met fin à ce dilemme turc puisque la Turquie peut importer de l’Égypte et s’épargner ce qu’Erdogan considère être le « coût politique » d’un contrat avec Israël.
Qui de l’Iran chiite ou d’Israël, la Turquie d’Erdogan préfère-t-elle privilégier comme pourvoyeur de gaz ?
Historiquement, l’Iran et la Turquie ont rivalisé et rivalisent pour être des puissances régionales. Avant l’ère Erdogan, lorsque la Turquie était encore une république laïque encadrée par l’armée, la Turquie se considérait comme un bouclier contre l’expansionnisme chiite iranien (depuis la révolution de 1979), en particulier dans les républiques musulmanes et turcophones d’Asie centrale. La politique étrangère panislamique d’Erdogan a changé la donne sans pour autant mettre fin à la rivalité régionale entre les deux pays. Mais au-delà de cette rivalité régionale, les deux pays ont également un intérêt commun : empêcher à tout prix l’émergence d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Iraq, de peur que les revendications indépendantistes ne s’étendent aux régions kurdes de l’Iran et de la Turquie.
On a appris que le Kurdistan irakien avait fourni 77% de la consommation israélienne de pétrole ces derniers mois. Quelles sont les conséquences géopolitiques d’un tel choix ?
Les liens étroits entre Israël et les Kurdes ne sont pas nouveaux. Ils faisaient partie intégrante de la « stratégie de la périphérie » développée par David Ben Gourion à la fin des années 1950. Les Kurdes et les Juifs sont deux minorités non-Arabes dans un Proche-Orient qui l’est en majorité. Leur droit à l’autodétermination est contesté par leurs voisins. Dans le Kurdistan irakien, il existe une indépendance de facto et, pour les Kurdes, Israël est un allié naturel pour maintenir cette semi-indépendance contestée. Les ressources pétrolières kurdes en Irak sont les seules du Proche-Orient auxquelles Israël ait accès. D’où la synergie entre Israël et le Kurdistan irakien –une synergie qui n’est pas compatible avec un retour à la normalisation entre Israël et la Turquie.
Avant le début du conflit syrien, l’Iran et le Qatar partageaient l’exploitation du gisement gazier de Northdome. Qu’en est-il aujourd’hui que ces deux Etats du golfe s’opposent sur la plupart des fronts régionaux (Syrie, Yémen, Irak…) ?
Il y a à la fois des intérêts économiques communs et des différends géopolitiques et religieux entre l’Iran chiite et le Qatar sunnite. Ces différends constituent un obstacle indéniable à la tentative de la Russie de constituer un cartel du gaz naturel. L’accord nucléaire avec l’Iran réduit les chances d’un modus vivendi entre le Qatar et l’Iran autour du gaz naturel car les monarchies du Golfe se sentent trop vulnérables et menacées à ce stade.
Devant le pénible spectacle d’une classe politique volant unanimement au secours des marionnettes en danger, j’ai pensé à cette réflexion mélancolique de Michel Rocard : « La profession politique ne bénéficie plus du respect qu’on avait pour elle du temps où elle passait pour efficace, c’est-à-dire du temps du plein-emploi. Aujourd’hui, on nous insulte, on nous veut pauvres et on nous moque. Nos rois avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession. »
Nous y sommes. Le bouffon du roi est devenu le roi. Sa Majesté le Pitre occupe à la fois l’Autel et le Trône et, de Florian Philippot à Claude Bartolone, en passant par Alain Juppé, tous nos représentants lui font obséquieusement allégeance : non seulement ils ne sont plus respectés, mais ils ne se respectent plus eux-mêmes. [access capability= »lire_inedits »]Le chef de l’État ne déroge pas à la règle : lui aussi, il y va de son dithyrambe. Dans l’espace public désormais hilare, la caricature remplace le visage, la dérision vampirise l’information.
Et gare à ceux qui, après Michel Rocard, s’inquiètent au lieu de s’agenouiller comme tout le monde. Ils sont aussitôt suspectés d’être des ennemis de la démocratie. « Une société démocratique, leur explique doctement le grand journaliste Jean-Michel Aphatie, doit toujours avoir une place pour la restitution satirique de la scène publique. Il faut impérativement qu’il y ait des gens qui soient là pour repérer la tartufferie, les artifices de communication, l’hypocrisie. Les Guignols ont cette fonction-là. » Le journaliste se trompe : Les Guignols de l’info ne dénudent pas les puissants, ils incarnent le pouvoir social. Ils rient de ce dont il faut rire pour être dans le coup. Ils sont les coussins péteurs de l’idéologie dominante.
Avec leur scénarisation quotidienne du dictionnaire des nouvelles idées reçues, Les Guignols ont inventé le conformisme impertinent. À ce titre, ils méritent, en effet, d’entrer dans le patrimoine national comme le réclament à cor et à cri leurs victimes-thuriféraires.
Nous vivons à l’ère du gloussement unique et d’immenses territoires du risible sont laissés en déshérence. Risible est l’interdisciplinarité à l’école dont le journal de France 2 vient de donner cet édifiant exemple : un professeur de français et un professeur de gymnastique unissant leurs compétences pour faire réaliser à leurs élèves une vidéo sur le thème « Comment convaincre vos camarades de jouer au handball ». Plus comique et plus terrifiant est le recours judiciaire déposé par trois jeunes interdits de sortie du territoire. Il y avait, parmi eux, une convertie de la région de Mulhouse. Elle disait vouloir se rendre en Arabie saoudite dans une faculté de théologie réservée aux femmes. La décision de ne pas la laisser partir a été prise sur la base de deux éléments : d’abord, un signalement de sa mère pour radicalisation, puis une note des services de renseignements qui faisait état de cette déclaration de la jeune Alsacienne : « Mourir en martyr permet d’engranger des points supplémentaires pour rejoindre le paradis. » Et le plus drôle est encore à venir. Le rapporteur du ministère public, nous apprend Le Monde, a demandé que l’État verse 1 500 euros de dédommagement à la pauvre Émeline car ce type de propos, figurant dans le Coran, pouvait être repris par beaucoup de musulmans, sans que cela tire à conséquence !
Il n’y a aucune chance de voir figurer cet invraisemblable sketch judiciaire au programme des Guignols de l’info, ni du Petit Journal, ni d’aucun amuseur des ondes, car leur rire est sur les rails. Il ne dénonce rien de ce qui mérite d’être dénoncé. Il est l’ami indéfectible du désastre. Il enseigne la soumission. Il accompagne docilement tous les processus en cours.[/access]
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Migrante ou réfugiée ? Le débat sémantique qui agite actuellement les rédactions à propos des déplacements massifs de populations en direction de l’Europe pourrait s’appliquer à la translation, géographiquement minuscule, mais politiquement significative, que Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale, vient d’effectuer ce week-end. Elle s’est rendue, en effet, vendredi 3 septembre, au pot de rentrée de la section de Villeurbanne du Parti socialiste, pour y officialiser sa mutation de la section du quartier de Montchat, dans le 3ème arrondissement de Lyon, vers celle de la deuxième ville de la Métropole. Villeurbanne, 148 000 habitants qui jouxte la capitale régionale, est un bastion socialiste depuis le début du siècle dernier, et cette commune est farouchement attachée à son autonomie malgré son étroite imbrication dans le tissu urbain de la capitale des Gaules.
Villeurbanne l’ouvrière contre Lyon la bourgeoise, c’était l’éternel affrontement social et politique qui animait les controverses locales. Le fait qu’aujourd’hui les deux villes soient dirigées par des municipalités dominées par le PS, avec Gérard Collomb à Lyon et Jean-Paul Bret à Villeurbanne ne change rien à l’affaire : Lyon c’est Lyon, et Villeurbanne c’est Villeurbanne. Au point que lors de la constitution, le 1er janvier 2015, de l’assemblée de la Métropole du Grand Lyon, remplaçant le Conseil général dans l’aire métropolitaine, les élus socialistes villeurbannais ont formé un groupe autonome, membre de la majorité de Gérard Collomb, mais bien décidé à peser sur les décisions de l’exécutif. En passant d’une ville à l’autre, Najat Vallaud-Belkacem rompt les derniers liens l’unissant à son Pygmalion politique, Gérard Collomb, et se pose en prétendante à la succession de son ex-patron à la primature de la gauche dans la deuxième agglomération urbaine de France.
C’est donc bien un asile politique que la ministre de l’Education nationale est venue solliciter, car il était évident pour tous les observateurs de la vie politique locale que le sénateur-maire de Lyon n’était pas prêt à dérouler le tapis rouge à son ex-protégée pour les élections législatives de 2017. Voir une jeune femme que l’on a formée comme collaboratrice à son cabinet, puis fait élire au Conseil départemental, enfin donné un poste d’adjoint à l’Hôtel de Ville, monter au sommet de l’Etat en s’émancipant de son patron n’est jamais agréable pour un vieux crocodile de la politique. Surtout lorsque la jeune femme en question vient se poser en rivale de l’héritière pressentie, qui n’est autre que la jeune épouse du septuagénaire Gérard Collomb, Caroline, de trente ans sa cadette…
C’est ce contexte qui a donné une ampleur nationale à un micro-événement, le pot de rentrée d’une section socialiste d’une ville française moyenne. Il faut dire que le teasing avait habilement été géré par Najat-Vallaud Belkacem : cela fait maintenant plus de trois ans qu’elle profite de ses fonctions ministérielles, comme ministre du Droit des femmes, puis comme ministre de l’Education nationale, pour se faire voir à Villeurbanne. Elle promeut, par exemple, ses si controversés « ABCD de l’égalité » dans une classe d’un quartier difficile de la ville. Elle distribue des Légions d’honneur à des personnalités politiquement signifiantes : Gilbert Chabroux, ancien maire de la ville, très populaire parmi les anciens, et Zohra Bonnet présidente de l’Association France-Algérie locale, dans une commune où les immigrés maghrébins représentent à peu près 25% de la population… Il ne lui reste plus qu’à obtenir de Nicole Bornstein, la présidente du CRIF Rhône-Alpes, d’être l’invitée d’honneur au dîner annuel, en janvier prochain, de cette institution juive pour tenter de rallier les suffrages de la plus importante communauté juive de l’agglomération lyonnaise. Elle mouille le maillot, la Najat, au sens propre de l’expression, en venant, en juillet 2014, participer à un match de basket opposant, pour le fun, les légendaires basketteurs de l’ASVEL emmenés par Tony Parker, le repreneur du club de la ville, aux élus locaux.
Au début de cette année, elle fait savoir qu’elle vient d’acquérir un appartement dans un quartier de Villeurbanne, qui jouxte l’arrondissement de Lyon dont elle fut, naguère, la conseillère générale. Que ne faut-il pas faire pour séduire les militants socialistes d’une des rares circonscriptions françaises considérée comme « sûre », même en cas de débâcle socialiste à l’élection présidentielle de 2017 ! Restait à obtenir de la députée locale, Pascale Crozon, qu’elle lui laisse sa place au Palais Bourbon, ce qu’elle avait rechigné à faire en 2012, alors que l’espoir, pour Najat de remporter la circonscription qui lui avait été attribuée à Lyon, acquise à la droite depuis la nuit des temps, était nul[1. Najat Vallaud-Belkacem avait alors renoncé à se présenter, en raison de la règle édictée par François Hollande, indiquant que tout ministre battu aux législatives devait quitter le gouvernement.]. Âgée de 70 ans, ayant effectué deux mandats et mettant un terme à sa carrière parlementaire, Pascale Crozon sert aujourd’hui de marraine à Najat dans la procédure d’adoption engagée depuis trois ans.
La petite sauterie au local du PS de la rue Michel-Servet, dans le quartier historique des Gratte-Ciel, perle architecturale des années trente du siècle dernier, s’est déroulée parfaitement dans le cadre du plan com’ bien troussé d’un parachutage en douceur : Najat la joue modeste, arrive à pied en compagnie du minimum d’équipage : un agent de sécurité, et deux collaborateurs de son cabinet. On a déplacé de quelques dizaines de mètres les deux militaires affectés à la surveillance permanente de la synagogue voisine, pour le cas où… On a même laissé approcher une poignée de jeunes contestataires de l’organisation étudiante de droite UNI qui braillent, pendant trente secondes « Najat, démission ! », avant d’aller, à la bonne franquette, partager la pizza distribuée à l’assistance sur le trottoir devant le local, trop petit pour accueillir militants et journalistes venus en nombre…
D’une petite voix fluette, Najat minaude que sa candidature au législatives n’est pas à l’ordre du jour, que la procédure de désignation n’est pas encore lancée, et que d’autre tâches plus urgentes sollicitent son énergie, notamment soutenir son ami Jean-Jack Queyranne, président sortant de la région Rhône-Alpes, bien mal parti dans ce combat avec une gauche éclatée façon puzzle, face à une droite et un centre rassemblé sous la houlette de Laurent Wauquiez. « La section de Villeurbanne, cœur battant du PS régional, fera toute sa part et même plus que sa part dans cette campagne », affirme-t-elle. Encore une pierre dans le jardin de Gérard Collomb et de ses ex-camarades lyonnais, dont la mobilisation pour ce combat électoral, jugé perdu d’avance, est à la mesure des sentiments que le maire de Lyon éprouve pour le président de la région : tièdes, et c’est un euphémisme.
Le pari de Najat-Vallaud Belkacem, celui d’assurer sa survie politique quelles que soient les conséquences du scrutin présidentiel, est-il gagné d’avance ? Un peu de mémoire historique devrait la rendre circonspecte. A deux reprises, au siècle dernier, la droite avait remporté, contre des sortants bien implantés, cette circonscription ancrée à gauche : en 1958, avec la vague gaulliste, et en 1993, dans la débâcle aux législatives du mitterrandisme finissant.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00722243_000002.
Certes, le buffet n’avait rien du faste des soirées germanopratines. Tout juste quelques rillettes à côté de cacahuètes pour le moins farineuses, deux ou trois salades composées servies dans des assiettes en carton et des bouteilles de vin pour lesquelles on ne se serait pas damné. On aurait volontiers suggéré un rencard de copains trentenaire et fauchés ou d’étudiants attardés si le flair acéré d’une vieille renarde de journaliste n’avait pas décelé le rendez-vous d’une « jeune garde ultraconservatrice catholique » venus soutenir la soirée de lancement de Limite, une revue écologiste, antilibérale et bioconservatrice.
Et quelle bande de jeunes chiens fous ! En plus de porter haut et fort une décroissance assumée mettant au cœur de son principe la place de l’être humain, en sus de dénoncer un libéralisme économique et sociétal asservissant, voilà qu’ils s’étaient autorisés à ouvrir leurs portes à tous les curieux qui s’inviteraient, fussent-ils curés en col romain, compagnons de la Manif pour tous, hippies des années 1970, philosophes en tout genre ou simples chalands désireux d’entendre de nouvelles voix se distinguant de la monotonie ambiante.
Il n’en fallait pas plus pour que Libération s’empare du sujet et révèle au monde cette inquiétante généalogie, quitte à abuser d’épithètes renvoyant systématiquement aux heures les plus sombres de notre histoire. Mais tenez-vous bien, voilà que ces jeunes avaient eu l’outrecuidance d’inviter Elisabeth Lévy, comme on s’acoquine avec un noir ou un homosexuel pour parer toute accusation de racisme ou d’homophobie. Y’avait-il d’ailleurs des gays ou des représentants de la diversité ? L’enquête ne le dit pas mais tout laisse à penser le contraire. N’est-ce pas Eugénie Bastié, journaliste au Figaro et à Causeur qui s’est laissé dire, précisément à cette soirée, que «Mgr Rey est quelqu’un d’intéressant»? Voilà pourquoi votre fille est muette.
Mais cessons de rire un instant des raccourcis à rallonge de Libé qui a en réalité toutes les raisons de s’inquiéter. Car il est vrai qu’une nouvelle génération est entrée dans la carrière et qu’elle n’en sortira plus. Hier enfants de bourgeois, ces jeunes sont devenus l’armée de réserve d’un combat culturel qui ne dit pas encore son nom. Ils ne veulent plus jouir sans entraves ; ils ne veulent plus de ce marketing agressif, de ce déracinement identitaire, de ce décérébrage médiatique, de ce relativisme moral, de cette misère spirituelle, de ce fantasme de l’homme autoconstruit. Face à ce système déshumanisant, l’écologie intégrale qu’ils proposent offre une alternative radicale: moins mais mieux! Indissolublement humaine et environnementale, éthique et politique, elle considère la personne non pas comme un consommateur ou une machine, mais comme un être relationnel qui ne saurait trouver son épanouissement hors-sol, c’est-à-dire sans vivre harmonieusement avec son milieu, social et naturel. Dans la conception de leur principe, l’écologie intégrale ne sacralise pas l’humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain, mais pense leur interaction féconde.
Alors oui, encore une fois Libération a toutes les raisons de s’inquiéter. Car ces brillants insurgés sont peut-être jeunes et beaux mais ils ne veulent en tout état de cause pas sentir le bon sable chaud. Et les pavés, ils ne s’en serviront pas pour mettre à jour une utopique plage mais pour jeter dans la mare soixante ans de désillusions et de progrès mythifié. Courez camarades, un nouveau monde s’annonce !
(Avec AFP) – Lors de sa sixième conférence de presse à l’Elysée, François Hollande a semblé plus conciliant qu’à l’accoutumée avec la Russie, acteur clé du conflit syrien, se disant prêt à plaider pour la levée des sanctions frappant Moscou en cas de progrès significatifs dans le dossier ukrainien. Il s’est félicité du respect du cessez-le-feu en Ukraine et de l’adoption par la Rada locale d’une loi reconnaissant l’autonomie des régions de l’Est, glissant au passage une petite pique contre « l’extrême droite ukrainienne », qui joua pourtant un rôle prépondérant dans la révolution de Maïdan. Grande nouvelle : une réunion entre la France, la Russie et l’Allemagne pourrait avoir lieu avant l’Assemblée générale des Nations Unies, fin septembre, et l’on parle même de fin des sanctions antirusses.
Lors de son propos liminaire de 18 minutes avant de répondre aux questions des quelque 200 journalistes réunis dans la salle des fêtes de l’Elysée, le Président a consacré de longues minutes à l’accueil des réfugiés. Parlant d’une crise « dramatique », il a indiqué que la France était prête à accueillir 24.000 réfugiés, sur les 120.000 que la Commission européenne a proposé d’accueillir dans les Etats membres. Une paille aux yeux du Front de gauche et des écologistes, que le flux hebdomadaire de migrants en Europe ne devrait pas décevoir…
Affichant à plusieurs reprises sa solidarité avec Angela Merkel, Hollande a rappelé que c’est avec la chancelière allemande qu’il avait proposé « un mécanisme permanent et obligatoire d’accueil des réfugiés ». Une manière habile de faire passer la pilule de l’Europe allemande à la gauche de la gauche, subitement charmée par la solidarité de Merkel… et du patronat allemand.
Le Président a enfin critiqué mezzo voce la Hongrie pour la construction d’une clôture à sa frontière avec la Serbie, dressant un parallèle avec l’attitude ouverte de l’Europe occidentale vis-à-vis des pays de l’est lors de la chute du mur de Berlin. C’est bien le scoop de la journée : après le 9 novembre 1989, des millions d’immigrants est-européens auraient fui les régimes post-communistes naissants pour s’installer à l’Ouest. Et ce, sans que nul Français, Britannique ou Allemand ne s’en aperçoive. Honecker en rêvait, Hollande l’a déclaré !
Ce fut un passage éclair. Nicolas Sarkozy devait impérativement reprendre un avion direction La Baule pour figurer sur la photo de famille avec ses bons amis Alain Juppé et François Fillon. Alors, à Gilley, à quelques hectomètres de la Suisse, l’ancien Président n’a pas donné de conférence de presse. Le chef des Républicains est arrivé à la mairie pour une réunion avec le bureau départemental de son parti puis il a rejoint la grande fête champêtre traditionnelle de la fédération départementale doubienne de son parti. Mille trois cents personnes l’attendaient avec grand enthousiasme pour lancer la campagne des régionales. À la tribune, l’ancien ministre Alain Joyandet, qui a fait les frais de l’accord LR-UDI aux régionales, voisine avec le centriste bourguignon François Sauvadet, qui mènera donc les listes de la droite et du centre. Pauvre Sauvadet ! Au moment où il croit prendre la parole, juste avant Nicolas Sarkozy, ce dernier s’avance et bouscule le protocole. La photo de La Baule ne peut attendre. L’infortunée tête de liste prendra longuement la parole après le départ de l’ex-président, dans un brouhaha insupportable. En vingt-sept ans de participation à ce genre de réunion, je n’ai jamais ressenti autant de compassion pour un élu centriste.
Mais revenons au discours qui a précédé. Passons sur les fleurs que Nicolas Sarkozy se jette à lui-même, sur la remise en route du parti, son changement de nom, l’organisation résolue de la primaire (tous ne le pensent pas, puisque Juppé, le lendemain, laisse filtrer encore quelques doutes), l’hommage à Eric Woerth, son nouveau chouchou qui l’a accompagné et le suivra à La Baule, une sorte d’hommage à lui-même et à son honneur bafoué, par identification subliminale. On ne s’étendra pas sur l’avertissement à ses futurs adversaires de la primaire : « Les élections régionales ne doivent pas être polluées par l’élection présidentielle […] Si on a envie d’en découdre, le moment viendra. » En prononçant cette dernière phrase, Nicolas Sarkozy n’est pas loin de se lécher les babines. L’assistance, dont une certaine Claude que j’ai interrogée une demi-heure plus tôt, doit apprécier (« Juppé trop à gauche, Fillon déloyal » etc.).
Bien entendu, le président des Républicains aborde le sujet de ces derniers jours. Il rappelle en préambule la proposition qu’il avait faite lors de la présidentielle de 2012 : la négociation d’un Schengen 2, que lui aurait soufflée un certain Patrick Buisson. Petit pas de côté – pour échapper aux accusations de droitisation ? – il dénonce la « brutalité » et « l’inhumanité » de Marine Le Pen sur la question des migrants : « Nous appartenons tous à l’espèce humaine […] Nos racines sont chrétiennes […] Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’exprimer un sentiment soit une faiblesse […] quand je vois cette inhumanité, je ne suis pas étonné de ce qui se passe entre la fille et le père ». Il évoque ensuite ce « capitaine balloté sur une mer déchaînée, sans repère et sans conviction ». Ce sera l’une de ses rares allusions à François Hollande. Puis il se lance dans un cours de démographie africaine, et dégaine ses propositions pour « non pas réformer mais refonder la politique migratoire ».
Pour Nicolas Sarkozy, il n’est pas question de remettre en cause la tradition d’asile politique. Mais, à l’instar de Valls, il appelle à faire le tri entre les persécutés et les migrants économiques. Schengen 2 permettrait d’avoir les mêmes règles d’octroi de l’asile politique et de faire le tri dans des centres de rétention, financés et gérés par l’UE, situés dans des « pays périphériques », tels que la Serbie (hors UE), la Bulgarie (hors Schengen) ou les Etats du Maghreb. Nicolas Sarkozy étant pressé, il n’a pas le temps de nous expliquer comment il va contraindre lesdits pays à héberger ces centres. Dommage, ç’aurait été bigrement intéressant !
Mais Sarkozy a des yeux et des oreilles. Il se sait pilonné depuis des semaines par Marine Le Pen notamment sur le thème : « Si on en est là, c’est à cause de l’intervention de Sarkozy en Libye qui a déstabilisé la région et ouvert la voie à Daech et les migrations que nous connaissons aujourd’hui ». Un argument dévastateur pour son image et son discours sur l’immigration. Que peut faire Nicolas Sarkozy ? Un mea culpa ? Ce n’est pas le genre de la maison. Alors il choisit d’assumer. Non seulement l’intervention libyenne, mais sa proposition formulée en août 2012, d’ingérence en Syrie « pour soutenir l’opposition modérée ». C’est dit. Non seulement, Nicolas Sarkozy assume publiquement d’avoir fait tomber Kadhafi, mais il regrette qu’on n’ait pas fait tomber Assad. Autrement dit, ce ne serait pas d’un excès d’ingérences que viennent les problèmes du jour, mais d’une carence d’interventions extérieures. On croit entendre BHL. Et on est sûr de l’entendre lorsque l’orateur rappelle que François Mitterrand a laissé tuer huit mille bosniaques. Evidemment, la logique de tout cela, c’est qu’il faut intervenir très vite, et au sol, pour combattre Daech : « Si on fait la guerre, on la fait. »
Evidemment, Sarkozy passe sous silence les raisons du veto russe et chinois à toute action militaire en Syrie : c’est parce que le mandat donné par l’ONU pour sauver Benghazi a été outrepassé que Moscou et Pékin sont sur leurs gardes. Poutine et les Chinois avaient été scandalisés que la coalition franco-anglaise fasse tomber Kadhafi ; ils n’allaient pas donner quitus à une intervention dont le but à peine voilé était de faire tomber Assad, l’allié traditionnel des Russes dans la région.
Sarkozy a beau camper sur une position « béhachèlienne », il n’est pas certain que tout son parti soit derrière lui. Demandez à Jacques Myard ou Thierry Mariani qui ont récemment rencontré Bachar Al-Assad. Demandez à François Fillon et même à Alain Juppé (qui ne veut pas d’intervention au sol et qui avait failli démissionner du quai d’Orsay en 2011, considérant que BHL dévastait ses plates-bandes libyennes).
L’autre fait intéressant de ce discours, c’est un silence. Alors qu’il venait lancer la campagne des élections régionales dans la nouvelle région fusionnée Bourgogne-Franche Comté, Sarkozy n’a, à aucun moment, évoqué la réforme territoriale.
Pourtant, il y a quelques mois, le même avait clairement exprimé son intention de remettre ce projet sur la table, fusions de régions comprises. Cette ligne, il la tient toujours mais a décidé de ne pas le faire publiquement. Deux élus LR m’ont indiqué que leur chef avait déclaré au cours d’une précédente réunion à huis-clos que l’idée d’une région allant, par exemple, d’Aurillac à l’Alpe d’Huez, était parfaitement ridicule. Sarkozy aurait confié aux cadres locaux du parti que la constitution de régions trop grandes et ingérables avait maintenu mécaniquement les départements. En petit comité, l’ex-chef de l’Etat avoue ne pas avoir renoncé à la réforme qu’il avait fait voter avant que François Hollande ne l’abroge sitôt élu, une première mouture qui fusionnait anciennes régions et départements à travers un seul échelon d’élus : le conseiller territorial.
Sans doute Sarkozy n’en dit-il mot publiquement afin de ne pas polluer la campagne de candidats partisans résolus des super-régions, comme François Sauvadet. Le patron des Républicains met donc, le temps de la campagne, un mouchoir sur ses convictions en matière de décentralisation. Il les ressortira sans doute lors de la primaire présidentielle. Là encore, ce n’est pas sans risque. Remettre en cause des régions qui auront alors leurs assemblées et leurs exécutifs élus peut être difficile à faire passer dans l’opinion. Remettre le dentifrice dans le tube, comme chacun sait, n’est pas chose aisée.
Tout compte fait, le bilan de cette journée est plutôt encourageant. Nicolas Sarkozy qui veut lutter contre la « pensée unique » a des idées et compte bien les faire partager. Avec un peu de chance, les débats de la primaire pourraient porter sur autre chose que le style et le bon teint des uns et des autres. De la géopolitique, de l’organisation territoriale… Pourquoi pas du devenir de l’Ecole grâce aux positions diamétralement opposées d’Alain Juppé et de Bruno Le Maire ? Miam, cela donne presque envie !
Certes, personne n’a proposé de leur décerner le prix Nobel de la paix ou demandé leur béatification. Et il n’a pas non plus été question d’inscrire Les Guignols de l’info au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, même si le président de la République himself a cru bon d’affirmer qu’ils appartenaient à celui de la France. N’empêche, jamais anarchistes n’auront été si fastueusement couronnés.
Les Guignols de l’info menacés ! En quelques heures, début juillet, la rumeur se répand dans les rédactions. Des déclarations de Vincent Bolloré, propriétaire de Canal+, laissent penser que les créatures de latex ne passeront pas l’été. Émeute dans le Landerneau. Touche pas à mes Guignols ! clame-t-on de toutes parts. C’est Molière et Voltaire qu’on assassine, et cet attentat contre l’humour éclipse des « unes » celui, bien réel, qui vient de coûter la vie à Hervé Cornara, chef d’entreprise isérois. Des rédactions aux partis politiques, des plateaux télé à l’Assemblée nationale, on fait assaut de condamnation du crime et du criminel, ami notoire de Nicolas Sarkozy, ce qui est mal, et aussi, à en croire Jean-Luc Mélenchon, de François Hollande, ce qui prouve que ce monsieur est bien large d’esprit.
Mais c’est surtout dans l’hommage aux victimes qu’on se surpasse. « Meilleurs éditorialistes de France » par-ci, « indispensables garde-fous de la démocratie » par-là, puis encore « symboles de la liberté d’expression à la française », et aussi « héritiers de Rabelais et de La Fontaine » : dans le registre de la bondieuserie moderne et de la démagogie cool, rien – pas même l’hommage d’Alain Juppé – n’est épargné aux malheureuses marionnettes et, par la même occasion, aux malheureux Français.
C’est l’union sacrée, la mobilisation générale. « Je suis Guignol ! » proclame la France politique d’une seule voix, de Philippot à Mélenchon. Il semble que ces spécialistes de la dérangeance ne dérangent pas grand monde à l’exception du taulier, de votre servante et de quelques autres mauvais coucheurs.[access capability= »lire_inedits »] Croyez-vous que cette unanimité empêche les amis des marionnettes de chanter l’air de la liberté luttant contre la tyrannie ? Certes non – c’est la « subversion en bande organisée » dont parlait Muray. Et le plus sidérant, c’est que cette contradiction, pourtant hautement comique, ne déclenche pas un gigantesque éclat de rire. Pire, on dirait que personne n’en perçoit l’absurdité, ni le ridicule. Comme si l’esprit de sérieux avait anesthésié tout esprit. Au passage, nul ne trouve amusant que des gens qui, habituellement, réclament à cor et à cri le rajeunissement de ceci et le renouvellement de cela grimpent aux rideaux parce qu’on envisage la suppression d’une émission créée il y a vingt-huit ans. En 1996, les auteurs de Spitting Image, l’émission anglaise démarquée par Les Guignols, avaient tiré leur révérence après douze ans de facéties, sans hurler comme des porcelets qu’on égorge.
Les rebelles sont au pouvoir, les bouffons sont devenus rois, et on ne le voit pas. Muray a, de sa plume corrosive et joyeuse, dévoilé la généalogie de ce renversement, Alain Finkielkraut en analyse dans ces colonnes les récentes manifestations d’une pensée ferme et malicieuse. On n’aura pas l’outrecuidance de prétendre rivaliser avec notre cher académicien sur ce terrain. On peut cependant insister sur la stupéfiante docilité, pour ne pas dire servilité, dont les princes qui croient nous gouverner font preuve à l’égard des supposés trublions. Depuis Michel Rocard se laissant appeler « Ma couille » par Laurent Baffie sans lui en coller une, les politiques n’ont plus cessé de se prosterner devant leurs caricatures, prêts à toutes les complaisances pour ne pas être soupçonnés du crime suprême de ringardise. En 2008, lors des célébrations organisées pour les 20 ans des Guignols, on vit ainsi Jean-Louis Debré, l’un des plus hauts personnages de l’État – président du Conseil constitutionnel, tout de même –, dialoguer avec son double de latex sur le plateau du Grand Journal. Et aujourd’hui, c’est Alain Juppé qui remplace sa photo par celle de sa marionnette, tandis que Cécile Duflot fait la maligne en s’exprimant comme la sienne, terribles symboles d’un abaissement consenti.
Il est vrai que si Les Guignols sont puissants, ils ont trouvé plus puissants qu’eux. Le grand parti des amuseurs a crié victoire un peu vite, convaincu que ses braillements avaient fait reculer Bolloré. Mais, quelques semaines après les premiers signaux d’alarme, le grand ménage reprend à Canal où, en plus de la quasi-totalité de la direction de la chaîne, les quatre principaux auteurs de « l’émission-phare » sont remerciés sans ménagement. Les autres, qui juraient qu’ils ne sortiraient que par la force des baïonnettes, restent aux conditions du patron: le passage en crypté et à une heure plus tardive. Quant aux politiques, ils sont soudainement aux abonnés absents et pas seulement parce qu’ils sont en goguette estivale. Peut-être ont-ils compris que leurs protestations dépourvues d’effet ne révélaient que leur impuissance.
Il faut toute la naïveté de Daniel Schneidermann pour s’étonner que l’actionnaire soit maître chez lui. Dans une chronique d’anthologie, notre redresseur de torts médiatiques observe que, « pour n’importe quel journaliste normalement constitué » (sic !), Bolloré est « le représentant français de la World Company par excellence. D’abord, il a un yacht. Ensuite, il le prête à Nicolas Sarkozy à peine sorti du Fouquet’s ». Posséder un yacht, ça va chercher dans les combien, monsieur le juge ? On remerciera le camarade Schneidermann d’épargner à ses confrères la peine de penser par eux-mêmes. En réalité, on peut détester les manières de M. Bolloré tout en étant parfaitement indifférent au sort des Guignols. Mais quand Schneidermann se scandalise que des hommes d’affaires qui rachètent des médias les traitent comme n’importe quel autre business, on a presque envie de le consoler. Admettons que, dans un monde idéal, l’information ne devrait pas relever d’une logique exclusivement économique, mais il n’y a qu’au pays de Oui-Oui qu’on ignore que le divertissement est une industrie comme les autres – plutôt plus juteuse que pas mal d’autres, du reste.
Dans un texte hilarant publié par le site Atlantico, notre ami Benoît Rayski, contributeur régulier de Causeur, répond (sans l’avoir lu sans doute) à ce flot d’excellents sentiments. Il évoque une scène tirée d’un grand roman américain des années 1930 : « Dans un village, on a amené un taureau pour qu’il féconde une vache. Dans l’assistance, la fille du propriétaire du taureau et le fils de l’heureux possesseur de la vache. Lorsque le taureau passe à l’acte, le garçon dit à la fille, qui est pas mal : “J’aimerais bien faire la même chose.” Réponse de la fille : “Tu fais ce que tu veux, la vache est à toi…” » Eh bien voilà, conclut Rayski : Les Guignols, c’est la vache de Bolloré. On peut le déplorer mais Bolloré, il fait ce qu’il veut avec sa vache. On ne saurait mieux dire.
Autant dire qu’ils ont bonne mine, mes bouffons-rois, relégués dans les catacombes du « payant » et, pour faire bonne mesure, réduits au régime sec, c’est-à-dire, semble-t-il, à des salaires à seulement quatre chiffres. En effet, à en croire de perfides échotiers, les émoluments des auteurs limogés étaient légèrement plus rondelets. « Abjection d’extrême droite », éructe un éditorialiste de Libération qui soupçonne l’infâme plaisancier (à cause de son yacht) d’être à l’origine des fuites. Donc, balancer le salaire d’un grand patron, c’est de l’héroïsme, mais révéler celui d’un amuseur, c’est du fascisme, allez comprendre.
Rois ou chômeurs, nos comiques, il faudrait savoir. Les deux, bien entendu. Si Les Guignols ont perdu la bataille du capital, ils ont gagné celles des urnes et des cœurs. Ils peuvent bien disparaître, la guignolisation des esprits est en marche. Car pour un comique qui tombe, cent autres se lèvent. Toute émission digne de ce nom doit avoir ses déconneurs comme elle a ses décodeurs. Reste à comprendre pourquoi, quand le rire est partout, l’humour n’est nulle part.
J’ai bien ma petite idée, mais elle ne va pas plaire. C’est la gauche qui a tué l’humour. La gauche et les humoristes, ce qui en l’occurrence revient au même. Attention, la gauche dont il est question va de Juppé à Mélenchon, c’est-à-dire qu’elle règne même quand c’est la droite qui gouverne. Avec elle, le rire est la norme, et la transgression un devoir citoyen – cela donne l’idée désopilante du « rire de résistance » que Jean-Michel Ribes pratique, sans rire, avec le Tout-Paris des lettres et des paillettes. En clair, il faut rire de tout, sauf de ce qui est vraiment drôle. Dans ce genre convenu, on décernera la palme à Charline Vanhoenacker, péronnelle qui officie sur France Inter et qui se distingue par ce genre de blagues : « Hier, j’ai marché sur une bouse, c’était Valeurs actuelles. »
Sarkozy, les riches, Le Pen, DSK, les racistes et les curés : l’humour officiel s’en prend aux mêmes cibles avec une régularité désarmante. Et mieux vaut ne pas déconner. Depuis le 7 janvier, tout le monde est Charlie, mais quand le Charlie de Charb s’aventurait hors de ces sentiers rebattus, en se payant la tête de Mahomet (et même son cul, qu’on me pardonne cette précision dictée par le souci de vérité), on lui faisait des procès en sorcellerie. Mahomet, c’est fini. On peut comprendre. Mais qu’on ne nous dise pas qu’il y a une once de subversion dans le Charlie d’après.
Ce rire-là ne gêne personne, même quand il est drôle, ce qui arrive. On peut rire du Hollande des Guignols terrorisé par deux mégères, ou même de leur Sarkozy bourré de tics (enfin, il paraît), mais c’est un rire plat, sans grâce ni aspérité particulières, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’humour et encore moins avec l’ironie. Une blague misogyne, c’est tout de même plus marrant qu’une blague féministe et l’humour raciste bien plus drôle que l’humour antiraciste. D’ailleurs, s’il reste encore quelques traces de l’humour vache et trash de Hara-Kiri, c’est sans doute du côté de ce qu’on qualifie délicatement d’humour identitaire – c’est-à-dire de l’humour raciste mais chacun pour sa paroisse. L’aimable Sophia Aram, pontifiante quand elle se paie la tête de Nadine Morano, peut être hilarante en musulmane demeurée face à Todd. Dommage, perso, j’aimais bien quand des goys pouvaient raconter des blagues antisémites. Au fait, j’ai le droit de le dire, ça ?[/access]
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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00561080_000014.
On m’a proposé de participer à l’émission Infrarouge de la Télévision suisse romande le 8 septembre pour débattre d’une brûlante question d’éthique : la diffusion de la photo du petit noyé Aylan Kurdi échoué sur une plage. J’ai dû décliner à cause d’un voyage, mais j’ai rarement autant regretté de ne pas pouvoir m’exprimer sur un sujet. Ne pouvant le faire en télévision, je résume ma position par écrit et en deux mots : outrage et manipulation ! En voyant la photographie de cet enfant, j’ai senti comme tout un chacun mon menton se mettre à trembler. La position du corps, les petits vêtements, les petites chaussures aux semelles arrondies : tout était rondelet, mignon, enfantin, tout appelait la caresse et la protection. Et tout était mort ! Comme l’a dit un écrivain, on a envie d’entrer dans l’image et de retourner ce corps, de le ramener à la vie. Cette photographie est une perfection. Elle remue nos instincts les plus sacrés. Elle donne un visage à la tragédie du Moyen-Orient chassé de ses foyers, tout comme le sourire candide d’Anne Frank incarne la Shoah, comme la grimace de douleur de Kim Phuc, la fillette brûlée au Napalm résume le désastre du Vietnam.
Elle dit tout, cette photographie. Tout, sauf l’essentiel. Elle nous fait oublier la nature du rapport entre la tragédie de cette famille syrienne échouée en Turquie et notre culpabilité, à nous, citoyens européens, cette culpabilité qu’elle sert pourtant à attiser. On nous la flanque à la figure pour nous faire baisser la garde, à nous, non à ceux qui sont directement responsables de la mort d’Aylan Kurdi. Comme si l’on avait imputé la mort d’Anne Frank au manque de solidarité des habitants d’Amsterdam en omettant de mentionner qu’elle était expressément traquée par un État tiers, l’Allemagne, et l’idéologie meurtrière qui s’était emparée de cet État, le nazisme. Le père d’Aylan avait vu onze proches assassinés par l’État islamique. S’il a embarqué sa famille dans cet exode, est-ce à cause de nous, citoyens d’Europe, ou à cause de Daech et de ses sponsors ? Comment se fait-il que les mêmes instances qui nous demandent aujourd’hui d’accueillir tous ces malheureux soient celles-là mêmes qui, par leur politique du chaos, ont provoqué leur exode, qui n’ont pas levé le petit doigt contre la filière des passeurs en Méditerranée et qui aujourd’hui encore s’opposent à toute intervention armée décisive contre l’État islamique ? Le petit corps d’Aylan Kurdi s’est échoué à point devant l’objectif du photographe pour nous faire ravaler les questions qui se pressaient au bout de notre langue.
La diffusion d’images de cadavres est un outrage à la paix des morts, qui est en réalité la paix des vivants. Quelle sérénité nous reste-t-il à l’idée de notre propre mort, si notre corps déserté doit servir demain à on ne sait quelle représentation, au profit d’on ne sait qui ? Quel moyen avons-nous de nous y opposer ? C’est un outrage à la raison elle-même, court-circuitée par des réactions émotives primaires délibérément aiguillonnées. Et c’est lorsqu’on réduit ainsi les cerveaux à des cervelets que l’outrage vire à la manipulation de masse dans sa forme la plus sommaire et la plus cynique. Ce n’est sans doute pas ainsi que les rédactions conçoivent leur « mission d’information ». Conçoivent-elles quoi que ce soit, du reste, dans ces minutes décisives où le seul impératif qui compte est de « faire plus fort » que la concurrence ? Qui a résisté à l’envie de choquer ? Personne. Les palinodies déontologiques sont reléguées en deuxième semaine. Elles contribuent à la vente presque autant que le scandale qui les a suscitées. Pour preuve, l’émission elle-même à laquelle j’aurais dû participer. « Fallait-il ? Fallait-il pas ? Et comment ne pas ?…» Simples répliques de théâtre. Bien sûr qu’il fallait ! Bien sûr qu’on recommencera, en pire si possible ! Pas pour vendre du scandale : pour « sensibiliser » les opinions, bien entendu ! Cela encore est un mensonge. L’excès de sensibilisation accélère la désensibilisation. Le Figaro a interrogé ses lecteurs le 4 septembre pour savoir si cette photo « modifie [leur] vision de la crise des migrants ». Sur 58 200 réponses, 18 % seulement sont positives. Encore ne sait-on pas dans quel sens la vision des gens a été modifiée. Il n’empêche à partir de l’instant précis où cette photo est parue, les opinions des pays d’accueil font officiellement l’objet d’un conditionnement systématique et délibéré. Le but n’est pas de les convaincre — on s’en fout —, mais de les intimider et de les faire taire. À l’exception partielle des Suisses, les citoyens européens n’ont aucun moyen de se prononcer démocratiquement sur cette présence qui leur est imposée au nom de l’émotion et de l’éthique humanitaire. La photo du petit noyé leur interdit même d’exprimer en privé leurs préoccupations. Pour ma part, j’aurais répondu oui à la question du Figaro. Oui, la diffusion massive de cette photographie obscène a modifié ma vision de la crise (non des migrants eux-mêmes). Ce n’est plus une fatalité « naturelle » à quoi nous avons affaire, l’équivalent d’un tsunami ou d’un tremblement de terre. C’est un levier politique installé à demeure en Europe et que nos autorités — le système politico-médiatique — exploitent contre leur propre population. Mais pas au profit des nouveaux arrivés, non. Ceux-ci déchanteront bien vite en voyant à quoi ils auront servi.
Quant à nous, toute notre vie publique va désormais, et pour longtemps, s’articuler autour de notre attitude, bienveillante ou hostile, face à eux. Nous serons jugés à chaque pas, chaque mot, plus que nous ne l’avons jamais été. Pourquoi ces mêmes médias n’ont-ils jamais diffusé les photographies de djihadistes manifestement non européens exhibant des têtes coupées de Serbes en Bosnie dans les années 1992-1995 ? Pourquoi ne montrent-ils pas à la Une les chrétiens horriblement crucifiés pratiquement chaque jour en Syrie ou en Irak par Daech ? Pourquoi occultent-ils les centaines d’heures de vidéo, les milliers de photographies sanglantes documentant le bombardement délibéré des populations civiles d’Ukraine orientale par l’armée du gouvernement putschiste de Kiev ? En tant qu’éditeur et chroniqueur, j’ai reçu dès 1992 les photographies des têtes coupées en Bosnie et je reçois constamment, via e-mail et Twitter, les photographies de la boucherie dans le Donbass. Je n’ai jamais rien rediffusé de tout cela. Le plus insoutenable était la vidéo de cette jeune et belle mère de famille, Inna Kukurudza, filmée dans ses derniers instants de vie, le corps scindé en deux par une bombe ukrainienne en plein centre de Lugansk le 5 juin 2014. Si les télévisions occidentales avaient passé ces trente secondes sans autre commentaire que la date, le lieu et les circonstances, le régime de Kiev se serait sans doute effondré. Elles s’en sont bien gardées, pensez-vous. Le levier de la bronca émotionnelle est une arme de blitzkrieg à un seul coup. On ne l’actionne jamais gratuitement. Passée la première vague de sentiment, il ne fait aucun doute que les populations européennes retrouveront leurs réflexes de méfiance et de peur. Le malheureux garçonnet sur sa plage sera oublié dans un an, mais pas la promiscuité, l’effort imposé à des économies chevrotantes, le développement du travail au noir, l’accroissement réel ou fantasmé de l’insécurité et l’expansion inévitable du djihadisme.
N’y avait-il pas une manière plus civilisée de le préparer à la cohabitation qui les attend ? Le reportage primé, puis adapté au cinéma, de Maria Pace Ottieri sur les naufragés de Lampedusa, Une fois que tu es né, tu ne peux plus te cacher, dont j’ai eu la chance de publier la traduction française, décrit cette migration avec profondeur et lucidité, en dépit de la sensibilité de gauche affirmée de son auteure. Ottieri n’a pas pris la mer avec les garde-côtes pour filmer des cadavres — et Dieu sait si elle aurait pu —, mais pour intercepter des êtres vivants à l’instant précis de leur arrivée en cette terre promise européenne. Elle les a écoutés, interrogés avec tact et empathie. Elle a suivi leur cheminement ultérieur. On l’oublie à trop regarder la télévision, mais ces gens ne sont pas une masse affamée et stupide. Ce sont des individus humains à part entière, tout comme nous, et parfois un peu davantage. Un chagrin immense se dégage de son livre. Le chagrin pour tant de vies perdues ou détournées par une odyssée tissée d’illusions. Pour une fois, ce n’est pas notre peur qui nous est donnée à sentir face à eux, mais leur déboussolement face à nous, leur rancœur face aux images idylliques qui leur étaient servies sur notre réalité, leur angoisse, souvent, au milieu d’un monde dont les codes leur sont étrangers — et paradoxalement plus froid et plus dur, à plus d’un titre, que celui d’où ils sont venus. Pour la couverture de l’édition Xenia, nous avons choisi un corps échoué, déjà, mais recouvert d’un drap. Et, surtout, un corps dessiné, non photographié. Ce choix avait fait l’objet de plusieurs jours de discussion. La médiation artistique, tout comme le récit, ôte aux scènes horribles cette crudité de la photographie qui titille les pulsions voyeuristes. La chair photographiée est étalée dans sa pseudo-matérialité objective. On oublie que ce ne sont que taches d’encre sur du papier ou pixels sur un écran, et l’on oublie la présence déterminante du photographe dont le « clic » constitue le coup d’envoi de la mise en scène. Et, surtout l’on s’épargne l’épouvantable puanteur, le toucher immonde de la chair raidie ou déjà décomposée. Voire, le cas échéant, les cris de douleur insupportable des proches présents. Le spectateur d’une photo de cadavre est exactement comme le mateur d’un spectacle pornographique protégé par sa vitre.
Les témoignages et les enquêtes de fond sur le phénomène migratoire n’ont pas vraiment la cote. Ottieri fut distinguée dans son pays parce qu’on ne pouvait faire autrement, mais cela n’a rien changé. Les migrants sont demeurés des statistiques désagréables. La traduction française de son livre, parue en 2007, n’a eu droit à aucun compte rendu dans aucun média significatif du monde francophone. Les Européens à qui on veut faire avaler sans broncher un des mouvements de population les plus colossaux de l’histoire ne sont pas des citoyens qu’on veut convaincre, mais des chiens de Pavlov qu’on s’emploie à dresser.
Après l’islamophobie, l’homophobie, la transphobie, la xénophobie, la voilophobie, les frelons asiatiques et Paris-plage, voici une nouvelle entrée du grand dictionnaire de la phobologie et une nouvelle calamité s’abattant sur nous à la faveur de l’été : l’orgasmophobie.
Remarqué au dernier festival de Cannes avec son film Love, Gaspard Noé a vu ce qu’il qualifie lui-même de « mélodrame pornographique » frappé d’une interdiction aux moins de 18 ans. Arrière, messieurs les censeurs ! Aussitôt acté, le passage de l’interdiction de moins de 16 ans à moins de 18 ans, résultant d’un dépôt de référé par une association catholique, a ému les bonnes âmes, révoltées par ce triomphe du fascisme moral. Même la ministre de la culture, Fleur Pellerin, est montée au créneau pour défendre la levrette en 3D pour tous tandis que Bernard Andrieu, autoproclamé philosophe des corps défendus, s’est fendu au cours de ce mois d’août d’une tribune dans Libération dénonçant « l’orgasmophobie » de la magistrature, des élites, de la société, bref de la France rance et moisie dont le conservatisme nous rappelle les heures les plus sombres, etc., etc.,etc.
Résumons (si vous avez manqué le début). Le héros de Love s’appelle Murphy, comme dans la loi du même nom et comme dans Robocop. Cependant, au lieu des emmerdes, lui collectionne les gonzesses et il dégaine par ailleurs plus vite encore que le cyborg du film de Paul Verhoeven. Mais voilà, la vieillesse, ça vous tombe dessus sans crier gare. Un jour vous êtes au sommet, turgescent et triomphant, régnant sur les corps et les sens et le lendemain, paf, ça y est, c’est bobonne et la marmaille, vous êtes foutus, fini la brouette thaïlandaise, l’étreinte du panda, la position de l’artilleur, adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes. Murphy se réveille donc un jour entouré de sa femme et de son enfant de trois ans, la déprime totale quoi. Il reçoit sur son répondeur un message de la mère de son ex-copine Electra qui lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelles de sa fille disparue depuis un moment, sans doute partie rendre visite à sa mère grand avec son petit panier. Le coup de fil plonge Murphy dans une sorte de réminiscence érotique au cours de laquelle il se rappelle ses frasques passées. Raah c’est vrai qu’elle était pas mal la petite Electra…Rooh et puis quelle santé…Elle avait pas froid aux yeux la gamine…Et d’ailleurs ce plan à trois…rahlala…Voilà donc pour le synopsis, et tout ça en 3D parce que si James Cameron l’a fait avec Avatar et Alexandre Aja avec Piranha, il n’y a pas de raison que Gaspard Noé ne participe pas lui aussi à la révolution du cinéma et tant qu’à faire à la prochaine révolution culturelle.
Je confierai ici honnêtement au lecteur que je n’ai pas encore vu Love. Cependant, j’ai déjà pu avoir une idée de la subtilité et du sens de la nuance dont est capable de faire preuve Gaspard Noé en regardant Seul contre tous et Irréversible. Il y a quelques jours, j’ai appris que la fédération de Russie organisait, à côté de Moscou, un biathlon de chars d’assaut. Je ne sais pas exactement en quoi consiste cette nouvelle discipline sportive mais quand je pense au cinéma de Gaspard Noé, c’est l’élément de comparaison qui me vient immédiatement à l’esprit.
Après Seul contre tous, son raciste haineux, pédophile et incestueux, ses appels du pied lourdingues au spectateur et ses placards « Attention, si vous avez peur d’être choqué, vous avez 30 secondes pour quitter la salle », et après Irréversible, sa lourde complaisance et sa scène de viol interminable, je ne sais pas si Gaspard Noé a traité dans son dernier film le sujet du sexe avec un peu plus de finesse mais la communication orchestrée autour de Love laisse penser que le cinéaste argentin a décidé de remonter à nouveau dans le Panzer de la provoc’ pour débarquer dans les chambres à coucher. Ses admirateurs l’ont comparé à Nagisa Oshima ou Lars Von Trier. Je ne suis pas vraiment convaincu que l’Argentin ait abordé le sujet avec les mêmes intentions et il faut souligner que le Japonais et le Danois ont l’avantage indéniable d’avoir à leur actif une véritable filmographie et pas seulement une compilation de scandales.
En attendant de pouvoir juger sur pièces, on peut s’intéresser à l’argumentaire tout à fait surprenant délivré par les défenseurs de Love, dans la litanie habituelle des théoriciens de la transgression qui confondent désormais allégrement libération et marchandisation sexuelle.
Gaspard Noé lui-même y est allé de son petit couplet sur le retour des années sombres, déclarant à Métronews à propos de l’interdiction : « C’est un peu comme si on voulait rappliquer des logiques vichyssoises et que le cinéma était sous le contrôle du « maréchal ». » Cela reste assez classique. La palme du plaidoyer surréaliste et de la rhétorique d’un autre monde revient sans conteste à Bernard Andrieu, sociologue, qui s’insurge dans Libération contre une censure au service de « la peur de l’orgasme », conceptualisée par le néologisme: l’orgasmophobie. Cela mérite une petite explication de texte, texte en lui-même savoureux.
L’orgasmophobie, nous explique Andrieu, c’est la peur du corps qui s’exprime, du corps hors normes qui bouscule notre petit confort intellectuel bourgeois. On cherche donc à faire taire les corps qui dérangent et le terrible couperet de la censure s’abat sur les victimes innocentes dont Bernard Andrieu dresse une liste que l’on devine non exhaustive, je cite en vrac : Gaspard Noé, les corps des chanteuses noires, les personnes qui souhaitent disposer de leur corps et de leur mort, le ventre loué des mères porteuses, la liberté d’expression et d’échange des corps, les migrants, les chômeurs ou les assistés – je respecte à peu près l’ordre donné dans le texte original – et le philosophe gymnaste de déplorer : « La France n’est plus celle des Lumières quand on interdit, contre le travail d’évaluation des commissions, à certains publics d’aller voir dans des salles de cinémas ce que tout un chacun, et bien avant l’âge de 18 ans, voit tous les jours en ligne ! » Peut-être pourrait-on suggérer à Bernard Andrieu que les publics de moins de dix-huit ans qui ont accès à tant de merveilles en ligne ne prendront peut-être pas la peine de se déplacer pour aller voir ce qu’un journaliste du Guardian a fort méchamment qualifié de « porno avec des dialogues moins intéressants » mais cette considération semble déjà hors de propos, à lire la suite de la prose de Bernard Andrieu, qui allume la post-combustion et décolle véritablement en direction de l’Olympe de la contestation. Tout, vraiment tout, y passe : « Mais ce gouvernement des corps représente-t-il les experts du corps aujourd’hui ? Les Femen manifestent seins nus devant la statue de Jeanne d’Arc et le discours de Marine Le Pen. Vincent Lambert ne parvient pas à mourir comme il le voulait en raison d’un conflit au sein de sa famille, dont une partie diffuse des images de son coma sans son consentement et convoque devant l’hôpital des associations intégristes du droit à la vie. Chacun peut s’autodépister du VIH et aller consulter pour confirmer le diagnostic là où d’autres nous condamnaient au «sidatorium» ! La Manif pour tous contre le mariage gay et la GPA fait face aux familles homoparentales et à la reconnaissance par le droit européen des enfants conçus à l’étranger. Les populations déplacées par la radioactivité de Fukushima viennent nous interroger sur la lutte contre l’enfouissement à Bure. »
Si vous n’avez pas tout suivi c’est normal, c’est parce que vous n’êtes sans doute pas un somaticien et que vous êtes même peut-être bien orgasmophobe par-dessus le marché. Qu’est-ce qu’un somaticien ? Laissons Bernard Andrieu nous l’expliquer : « Etre un somaticien, c’est agir dans son corps pour élaborer et incarner des normes nouvelles d’existence et de pensée. Engagé dans son corps à inventer un nouveau corps, le/la somaticien(ne) se légitime à travers une autofondation du sujet corporel mais à travers des réseaux communautaires. Les militant(e)s radicalisent cette posture théorique de l’hybridation en voulant incarner le cyborg, le queer ou le gender. Ils/elles définissent leur propre éthique à travers la mise en esthétique de leur existence. Cette avance épistémique et pragmatique des somaticiens tient à la mise en performativité dans l’œuvre et les actes de nouvelles manières de penser et d’agir avec le corps humain. De l’intérieur de la situation vécue, l’expertise somaticienne fait émerger comment il/elle a été contaminé(e), excisée, radioactivé(e), chômé(e), exploité(e), violé(e)… mais aussi dopé(e), prothésé(e), sportif(ve), greffé(e) ou malade chronique. »
Voilà, vous êtes désormais au courant et si vous avez l’impression qu’il manque un mot quelque part, c’est, une fois encore, parce que vous n’êtes pas somaticien. Gaspard Noé peut se rassurer après ce morceau de bravoure épistémique et pragmatique, Love peut compter sur le parti des somaticiens qui sauront agir dans leur corps et venir au secours, tels des Lancelot barjavéliens des temps modernes, au secours de la liberté de jouir en 3D pour adresser aux orgasmophobes, aux ennemis des cyborgs et autres déchets radioactifs une virulente réponse somatique mettant en fuite les partisans de la réaction anticorporelle qui se seront bien fait botter l’autofondement.
Le jour où ça aura lieu, ça sera, à coup sûr, encore mieux que le biathlon de chars d’assaut. Pourvu qu’il reste des lunettes 3D.