(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.
Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».
L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.
Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.
S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.
À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.
Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.
Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »
Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).
Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?
Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.
Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?
On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.
On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.
Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]
Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !
C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.
En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?
Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.
Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…
Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.
Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?
François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.
Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.
Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.
Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.
L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.
Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…
Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…
Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?
Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.
Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…
Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.
Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?
Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…
Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?
Évidemment, mais merde, faut pas déconner !
Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?
Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.
Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…
Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.
Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?
Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.
La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.
Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.
Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.
Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.
C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?
Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.
Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !
Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…
Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?
C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.
Laquelle, par exemple ?
Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.
C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?
J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.
Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?
Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]
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Donald Trump et Jeremy Corbin font de plus en plus peur. Editorialistes et politiciens de tout poil pointent du doigt le désastre, voire le danger pour la démocratie que représentent ces deux hommes au sein de leurs pays respectifs : les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Pourtant, les électeurs ne semblent pas du même avis et continuent, pour le moment, à plébisciter le « connard laqué » (selon l’affectueux jeu de mots de Roland Jaccard) et le socialiste « ringard ».
Tous deux détonnent car ils ne viennent pas de la nomenklatura: Corbyn est un marginal au sein du Labour, dernier représentant d’une frange du parti condamnée à rester dans l’ombre, tandis que Trump, incarnation du « self-made man » avait autrefois soutenu Hillary Clinton. Tous deux tiennent un discours protectionniste même si leurs buts sont bien différents : stopper l’immigration pour l’Américain, mettre le capital au pas pour l’Anglais.
Véritables deus ex machina, les deux hommes ont fait exploser deux partis politiques gangrénés par l’immobilisme. Par leurs prises de positions provocantes et iconoclastes, et les réactions qui les ont suivies, ils ont réintroduit des clivages qui semblaient avoir disparu.
C’est Donald Trump qui donne le premier coup de boutoir lors de sa déclaration de candidature : « Quand le Mexique nous envoie ses habitants, il ne nous donne pas les meilleurs d’entre eux… Ils envoient ceux qui ont des tas de problèmes, qui amènent leurs problèmes avec eux. Ils amènent la drogue, le crime. Ce sont des violeurs. Même si certains, je l’avoue, sont des gens bien ». Par ces propos, celui qui se surnomme « The Donald » s’attire les foudres d’une bonne partie de la presse américaine et des cadres de son parti. Mais il gagne aussi le soutien d’un grand nombre d’électeurs républicains, séduits par la crudité de paroles qui ont fait le tour du monde. Pourtant, quelques semaines plus tard, une vieille intervention télévisée de l’anglais Jeremy Corbyn, déterrée à l’occasion de sa percée dans les sondages, fait pâlir l’aura de maître de la provocation que s’était construite le milliardaire américain : « Oui [les membres de Daech] sont brutaux. Oui, certaines choses qu’ils ont faites sont assez effroyables. Pour autant, certaines actions des Américains à Falloujah ou ailleurs sont tout autant effroyables ».
Autant dire que ces deux personnages ne se distinguent pas par leur sens de la mesure. Mais c’est bel et bien leur excès qui fait leur succès. Cependant, pour les commentateurs, le pic de popularité qu’ont connu les deux hommes politiques ne peut pas être durable.
Il faut dire que Donald Trump et Jeremy Corbyn manquent de crédibilité. Alors, quand ils commencent à faire surface dans les flots médiatiques, on raille d’abord leur inexpérience politique, leur incapacité présumée à s’imposer dans le débat d’idées et à diriger un potentiel gouvernement. Les deux partent en effet de loin.
Jeremy Corbyn, se présente d’abord à l’élection de chef de son parti pour faire plaisir à ses camarades, les derniers « vrais » socialistes du Labour Party. Il obtient, in extremis, les parrainages nécessaires de la part de députés voulant promouvoir le pluralisme au sein de leur organisation mais ne croyant guère à ses idées anti-austérité. Crédité de 7% dans les sondages, il peine d’abord à décoller. Mais, le 10 août, dans un sondage Yougov, il se retrouve avec 53% des intentions de votes travaillistes, devant Andy Burnham, deuxième avec seulement 21%. Dans le même temps, Donald Trump lui stagne à 2% dans les estimations jusqu’au jour où il prononce sa fameuse phrase sur ses voisins mexicains. A partir de là, de saillie en saillie, il avance à toute vitesse dans la course à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Premier des 16 candidats mi-juillet devant Jeb Bush (alors à 13%), on lui prédit l’avenir d’un feu de paille. Beaucoup jurent même alors qu’il ne pourra pas se maintenir à ce score jusqu’au premier débat du 6 août ou que, de toute façon, il s’effondrera après cet évènement devant marquer le début des choses sérieuses. Sauf que le débat est en fait largement dominé par Trump qui monopolise la parole et s’envole encore dans les sondages. Fin août, il se trouve à 29%.
Alors, faute de les voir s’éclipser, comme ils le désiraient, les journalistes agitent le chiffon rouge de la menace populo-démago-totalitaire pour discréditer les deux hommes. Quand on parle de Donald Trump aux Etats-Unis, les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ne sont jamais très loin. Le HuffPostrapporte, par exemple, cette déclaration d’un consultant du Parti Républicain Alex Castellanos : “Ma famille et moi avons quitté Cuba à la fin des années 1950 pour fuir ce genre de leaders ». Pour Thomas Friedman, du New York Times, Trump est un nouveau Joseph McCarthy, ce sénateur républicain qui lança la chasse aux sorcières soviétiques dans les années 50. Pour ce qui est de Corbyn, Tony Blair, ancien leader très « social-libéral » du Labour dans les années 90 et Premier Ministre britannique de 1997 à 2007, déclare que son élection serait un arrêt de mort pour leur parti car bien évidemment sa victoire est impossible (les prochaines élections générales au Royaume-Uni auront lieu en 2020, autant dire que Tony Blair dispose d’une véritable prescience !). Enfin, quelques journalistes se prennent au jeu de la prévision la plus farfelue et nous présentent un avenir où Corbyn dirigerait le Royaume-Uni. Selon les versions, le pays est devenu une sorte de Soviet islamiste où l’Islam est enseigné de force, un régime communiste dans lequel les anciens gouvernants ont été envoyés « au goulag » ou alors devenus les serviteurs du nouveau Premier ministre au 10 Downing Street.
Mais, contrairement à d’autres leaders dits « populistes », Corbyn et Trump ne viennent pas de formations excentrées sur l’échiquier politique et devraient donc pour cette raison être considérés avec plus de sérieux. Le Labour et le Parti républicain sont des institutions centenaires et conquérir l’électorat de ces partis permettrait à ces deux hommes de rassembler, par la force des choses, des personnes ayant des opinions politiques plus conventionnelles (selon les standards de leurs pays respectifs). Et, au-delà de leurs prises de positions polémiques, Trump et Corbyn sont deux hommes de terrain. Corbyn connaît les réalités sociales de très près tandis que Trump, en bon entrepreneur, a l’expérience des subtilités de l’économie pratique. Autant dire qu’une fois arrivés au pouvoir, ces deux hommes sauraient sans doute faire preuve de plus de sagesse que pendant leurs campagnes. Mais plutôt que de tirer des plans sur la comète, il vaudrait mieux se réjouir d’une chose qui fait si peur à nos journalistes : la réintroduction d’une goutte d’incertitude dans notre avenir politique.
Face au danger terroriste, quelles mesures dérogatoires au droit commun une démocratie européenne peut-elle prendre pour se protéger ? Faut-il attendre la catastrophe ou peut-on essayer de s’en prémunir ? Est-il possible de placer en détention administrative des individus considérés comme dangereux par les services de renseignements ?
Selon l’article 15 de la Convention européenne des droits de l’homme, « En cas de guerre ou en cas d’autre danger public menaçant la vie de la nation, toute Haute Partie contractante peut prendre des mesures dérogeant aux obligations prévues par la présente Convention, dans la stricte mesure où la situation l’exige.» Selon l’article 4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, « dans le cas où un danger public exceptionnel menace l’existence de la Nation et est proclamé par un acte officiel, les États parties au présent Pacte peuvent prendre, dans la stricte mesure où la situation l’exige, des mesures dérogeant aux obligations prévues dans le présent Pacte (…). »
Le terrorisme peut-il constituer un danger public exceptionnel justifiant que l’État déroge temporairement à l’application de certains droits de l’homme garantis?
Dans le premier arrêt qu’elle a rendu, dans une affaire de terrorisme, le 1er juillet 1961 la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que de telles mesures dérogatoires pouvaient être prises dans “une situation de crise ou de danger exceptionnel et imminent qui affecte l’ensemble de la population et constitue une menace pour la vie organisée de la communauté composant l’État”(CEDH, 1er juill. 1961, Lawless c/ Irlande)
M. Lawless, dont le « comportement était de nature à le faire très sérieusement soupçonner d’être impliqué dans les activités de l’IRA », alléguait une violation de la Convention à son égard, par les autorités de la République d’Irlande du fait de sa détention sans jugement du 13 juillet au 11 décembre 1957 dans un camp de détention militaire.
La Cour a répondu que « l’arrestation et la détention administrative d’individus soupçonnés de participer à des activités terroristes constituaient une mesure strictement limitée aux exigences de la situation dès lors que le fonctionnement des juridictions ordinaires ne suffisait pas à rétablir la paix et l’ordre public ». Et les critères posés étaient les suivants: il fallait un danger « réel et imminent », « exceptionnel », « menaçant la continuité de la vie organisée de la communauté » et « affectant la population de l’Etat concerné ».
Face au terrorisme islamiste, sommes-nous dans une telle situation? Si on estime que nous ne le sommes pas, alors il est inutile d’envisager de placer en détention administrative les islamistes radicaux suspectés de pouvoir passer à l’acte par nos services de renseignement.
Mais si l’on estime, comme l’affirment le Président de la République et le Premier ministre, que « nous sommes en guerre contre l’islamisme radical », que « nous devons nous attendre à d’autres assauts terroristes », que « nous devons nous habituer à vivre dans un contexte terroriste » alors la détention administrative de ces islamistes dangereux doit au moins être débattue. Ou nous sommes en guerre ou nous ne le sommes pas.
En tant que Juif, je connais les dangers de la détention administrative; elle a été infligée par la IIIème République à tous les Juifs ex-ressortissants du IIIème Reich en 1939 et le lendemain du statut des Juifs, le 4 octobre 1940, Pétain l’a déclaré pour tous les étrangers de « race juive », y compris les enfants: ce sont alors des dizaines de milliers de Juifs qui furent internés dans les camps de la zone libre avant d’être livrés à leurs bourreaux.
Mais nous ne sommes pas dans un tel contexte. Il s’agit de placer en détention seulement quelques centaines de personnes dont tous les services de renseignement soutiennent qu’il est impossible d’assurer la surveillance. Une commission composée de magistrats et de parlementaires pourrait avoir accès aux documents des services demandant une telle détention et disposer d’un droit de veto.
Tous les terroristes qui ont agi étaient fichés. Tous. Daesh ne parvient donc pas, pour l’instant, à recruter, au-delà des quelques centaines d’individus radicalisés et signalés. C’est un élément positif: il existe une cinquième colonne mais elle est encore réduite et peut être contenue à condition de prendre des mesures fortes et efficaces.
Le 23 novembre 2011, quelques mois avant les attentats de Merah contre les soldats français et les enfants juifs de l’école Ozar Hathorah, j’écrivais dans les colonnes du Monde : « Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman, cette vague touche aussi la France ». J’avais été alors critiqué à gauche et peu soutenu à droite.
En réitérant ma proposition faite le 11 janvier au soir de placer en détention administrative les islamistes radicaux fichés comme dangereux, comme De Gaulle l’avait fait pour certains membres de l’OAS et du FLN, je n’échapperai pas non plus aux critiques. Pourtant, cette solution est raisonnable, une base légale existe et elle serait une option efficace pour endiguer l’islamisme radical qui cherche à submerger notre mode de vie et à détruire nos droits et libertés.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00716914_000008.
Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.
La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.
Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.
Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, il en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à Jean Raspail (avez-vous lu Le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21789104_000014 .
(Avec AFP) – La bataille a beau être perdue d’avance pour les Républicains, les adversaires de Barack Obama ont engagé au Congrès américain leur ultime assaut contre l’accord sur le nucléaire iranien, qui restera comme la grande réalisation du président démocrate. « L’Iran émergera plus fort de cet accord sur chaque aspect de sa puissance nationale, et mieux positionné pour étendre sa sphère d’influence », craint Mitch McConnell, le chef des républicains du Sénat.
Tout en mesure, Dick Cheney, ancien vice-président de George W. Bush et l’un des artisans de l’invasion américaine en Irak en 2003, a prétendu que l’accord faciliterait la fabrication d’une bombe nucléaire iranienne, permettant aux Iraniens de tuer autant de juifs en « un jour » que les nazis l’avaient fait en sept ans. Avec un aussi bon bilan diplomatique à son actif, Cheney peut faire valoir ses talents prophétiques : l’Irak et l’Afghanistan pacifiés sous l’ère Bush, son successeur se devait de régler la question iranienne. C’est chose faite depuis l’accord de Vienne, sans qu’un seul F-16 ou B-52 n’ait été mobilisé.
Après un été de lobbying intensif par l’exécutif, Barack Obama peut se prévaloir d’avoir fait quasiment le plein au sein de son camp démocrate: seules quatre défections sur 46 membres du groupe sont à déplorer au Sénat. À la Chambre des Représentants, 17 des 188 démocrates sont contre à ce jour, selon le journal The Hill. Paradoxalement, alors que Donald Trump approuve le compromis historique avec Téhéran, Hillary Clinton et son entourage de faucons libéraux critiquent en sous-main la mansuétude d’Obama, laissant présager une campagne présidentielle à front renversé.
L’accord sera probablement ratifié par les Etats-Unis sans que le président ne doive opposer son veto à un vote hostile du Congrès. Comme pour conforter ses meilleurs ennemis, le Guide iranien Ali Khamenei a aujourd’hui réaffirmé que Washington restait le « Grand satan » et qu’aucune autre négociation ne serait engagée avec l’Oncle Sam sur des dossiers aussi épineux que le Yémen ou la Syrie. Ouf, Cheney va (presque) dormir tranquille !
Boualem Sansal, écrivain algérien de langue française, a fait un cauchemar : la mondialisation qui va gagner dans le futur n’est pas celle du capitalisme mais celle de l’islamisme le plus radical. Quand un écrivain fait un cauchemar, il l’exorcise par un roman. À défaut d’empêcher la catastrophe, nommer ce qui peut ou va nous tuer a le mérite de nous en consoler.
Chez Boualem Sansal, cela donne 2084, qui paraît cette rentrée littéraire et tranche par son ambition épique et picaresque, alors que triomphe cette année encore un peu plus le nombrilisme effréné de l’autofiction féminine.[access capability= »lire_inedits »] 2084 est évidemment une référence directe à Orwell, qui lui aussi avait fait un cauchemar : celui de la puissance irréversible des idéologies totalitaires si celles-ci disposent d’une technologie suffisante pour falsifier le réel et réécrire l’Histoire en permanence. Mais on pourra penser aussi, en lisant Sansal, aux grands romans symboliques et politiques que sont Sur les falaises de marbre de Jünger ou Le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. Il faudra ainsi que le lecteur fasse un certain effort sur les soixante premières pages pour s’immerger dans cet univers total, entièrement recréé jusque dans les moindres détails, y compris les mesures de superficie ou la monnaie.
S’il semble hélas évident que nous vivons déjà dans le monde de 1984 qui est ainsi passé, pour qui sait lire, du statut d’œuvre d’anticipation à celui de documentaire, Boualem Sansal, lui, nous laisse encore un peu de marge. 2084 serait la date probable de la victoire de l’Abistan, un empire planétaire dont le Dieu unique est Yölah et Abi le « fidèle Délégué ». L’histoire qu’il nous raconte, celle d’un Winston Smith tuberculeux appelé Ati, se déroule, elle, dans un futur encore plus lointain. Il n’empêche, c’est cet éloignement dans le temps, ce dépaysement constant dans les noms, la géographie, les mœurs, les structures politiques, qui rend ce califat universel assisté par ordinateur infiniment plus crédible que le Soumission de Houellebecq, paradoxalement trop proche de nous pour faire vraiment peur.
2084 n’en est pas moins parsemé d’allusions qui font écho à notre actualité hantée par l’État islamique. Même barbarie féodale, même désir d’effacer les civilisations antérieures, même besoin d’un fanatisme soigneusement entretenu, même contrôle total de tous les aspects de l’existence à l’aide d’une bureaucratie kafkaïenne et même mélange d’archaïsme et de technologie. Sansal, à travers le personnage d’Ati, déjà un vieillard à 34 ans, et ses tribulations, démarque aussi assez habilement le roman d’Orwell. Il y a une « abilang » en Abistancomme il y avait une novlangue dans 1984 afin d’empêcher de penser autre chose que ce qu’il convient de penser.
La remise en question du monde par Ati fait écho à celle de Winston Smith, et comme Winston Smith, qui espérait trouver la solution chez les prolétaires qui vivaient loin des yeux de Big Brother, Ati va aller rôder et enquêter dans les marges des ghettos de « Quodsabad la sainte » pour savoir si certains vivent encore sans les lumières de la Religion, loin des commandements des dirigeants de la « Juste Fraternité ». Mais aussi pour savoir s’il existe d’autres pays que l’Abistan et s’il est vrai que des archéologues auraient exhumé des ruines préabistanaises.
L’erreur serait malgré tout, en lisant 2084, de le réduire à une critique de l’islamisme comme de réduire 1984 à celle du stalinisme, c’est-à-dire à un roman à thèse alors qu’il est d’abord la très fine compréhension du totalitarisme comme assassinat prémédité de la réalité et comme prophétie autoréalisatrice : « Il s’agissait plutôt de faire oublier tout ça et de traquer les nostalgiques, ils sont dangereux, ils pourraient avoir envie de ressusciter les morts. »[/access]
2084, la fin du monde de Boualem Sansal (Gallimard, 2015)
Il voulut être Mitterrand, il ne fut que Jospin. La formule pourrait résumer la conférence de presse de François Hollande. Ce dernier a en effet peiné à se hisser au rang d’un chef d’Etat. Les sujets ne manquaient pourtant pas en cette rentrée 2015. François Hollande les a esquivés en s’accrochant lourdement aux questions internationales.
Surfant sur la vague des migrants (sans mauvais jeu de mots), Hollande a annoncé l’accueil par la France de « 24 000 réfugiés » en deux ans. Le chiffre prête à sourire. On imagine en effet les conseillers du président se creusant les méninges afin de trouver le nombre pouvant contenter les partisans de l’accueil sans fâcher ceux qui craignent un appel d’air. Après l’affaire Leonarda qui avait mécontenté tout le monde, il n’était pas question de récidiver. À lire les réactions au lendemain de la conférence, les conseillers du président ont visé juste. La plupart des commentateurs ont salué cette décision qui ne règle pourtant rien à l’affaire. Si le flux ne se tarit pas, que fera le président ? Qu’importe ! Dans deux ans, soit il ne sera plus président, soit il ne sera plus tenu par les promesses de son premier mandat.
Hollande a également annoncé des vols de reconnaissance au-dessus de la Syrie dans le but d’étendre à ce pays les frappes aériennes contre les positions de Daech. Hormis son volte-face sur ce sujet relevé par quelques-uns, les commentateurs ont pour la plupart salué cette décision. Pourtant, ces frappes, si elles ont lieu, n’auront probablement pas d’effet sur le cours du conflit. Il n’est en effet pas question d’engager des forces supplémentaires dans la bataille. Les frappes seront donc réalisées par le contingent français engagé en Irak, contre le même ennemi, ce qui revient à déshabiller Pierre pour habiller Paul. En outre, en Syrie, le travail est déjà largement effectué par les Etats-Unis. Il y a fort à parier que le rôle de la France sera réduit à la portion congrue : quelques frappes en échange d’un certificat de lutte contre le djihadisme. Avant Hollande, la Turquie avait déjà exploité le filon : quatre frappes visant des entrepôts désaffectés contre un certificat de lutte contre le terrorisme. Décidément, le niveau baisse.
Et concrètement, sur le plan intérieur ? Rien. Les terroristes peuvent dormir tranquille. Manuel Valls ne rate d’ailleurs pas une occasion de le rappeler : il faudra s’habituer au terrorisme. On se rappelle qu’en réponse à la tentative d’attentat dans le Thalys, Bernard Cazeneuve proposait de généraliser les billets nominatifs pour l’accès aux trains. Une simple mesure de lutte contre la fraude face à la menace terroriste.
Finalement, ce qu’on retiendra de cette conférence, c’est la jospinisation de François Hollande. Plus encore qu’en 2002, les Français sont sensibles aux problématiques de la sécurité et de l’immigration. Mais Hollande ne voit et n’entend rien. À ce sujet, on avait parlé de la « naïveté » de Jospin, on pourrait parler de l’irresponsabilité de Hollande.
François Hollande marche désormais sur les pas de Lionel Jospin. En 1999, celui-ci avait profité d’une conjoncture exceptionnellement favorable grâce à l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Au lieu de réduire la dette publique gonflée par des années de traitement social du chômage, le Premier ministre avait diminué les impôts contre toute logique économique[1. Pour la théorie économique, la dépense publique joue un rôle contra-cyclique. Elle augmente en période de récession et baisse en période de croissance.] : baisse de la TVA et des deux premières tranches de l’impôt sur le revenu en 2000, création de la prime pour l’emploi en 2001. En 2002, la claque sera terrible : en dépit des cadeaux fiscaux, Lionel Jospin est éliminé dès le premier tour des élections présidentielles. On lui reprochera d’avoir négligé les dossiers sécuritaires.
En 2015, pour la première fois depuis longtemps, de nombreux indicateurs économiques sont au vert : cours exceptionnellement bas du pétrole, taux de change de l’euro favorable, spirale déflationniste maîtrisée. Tous les prévisionnistes s’accordent sur ce point : on entre dans un cycle de croissance en raison d’une conjoncture internationale favorable, à moins que la crise chinoise ne vienne doucher les espoirs. Lors de la conférence, Hollande s’est voulu rassurant en affirmant que « la croissance chinoise, même si elle continue de ralentir, reste à un niveau particulièrement enviable ». Si la conjoncture s’inverse et que le chômage baisse, il pourra mettre les bons résultats économiques au crédit de sa politique. Du coup, le président se met à rêver d’une réélection en 2017. Et pour préparer les échéances, rien de mieux qu’un petit cadeau fiscal en cette rentrée 2015: une baisse d’impôt pour « plus de 8 millions de foyers ». Une baisse des impôts contre le suffrage des électeurs, Jospin avait tenté le coup en 2002 avec le succès qu’on connaît. On peut acheter les électeurs, mais il est plus difficile de se payer leur tête.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21674718_000002.
Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :
« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y’a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ça me dépasse. »
Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : détourne un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder. Et de t’envoyer chier.
Emmanuel Navon enseigne les relations internationales à l’université de Tel Aviv et au Centre Interdisciplinaire de Herzliya.
Daoud Boughezala. Découverts au large de Haïfa en 2009 et 2010, les gisements gaziers de Tamar et Léviathan devaient permettre à Israël de devenir un acteur énergétique incontournable. Or, des travaux d’exploration ont récemment révélé l’existence du plus grand gisement méditerranéen au large de l’Egypte. Cette situation inédite menace-t-elle la vocation d’exportateur de gaz de l’Etat hébreu ?
Emmanuel Navon. Israël deviendra à terme un exportateur de gaz naturel en dépit de la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » mais il est clair qu’Israël ne sera qu’un exportateur méditerranéen parmi d’autres et pas l’acteur pivot qu’il eût pu être avant l’entrée de l’Égypte dans ce marché stratégique. Par ailleurs, les besoins en gaz naturel de l’Europe et de la Turquie sont tels que les pays méditerranéens qui disposent de ressources gazifières ne manqueront jamais de clients. La question n’est donc pas de savoir si Israël a une vocation d’exportateur (il l’a), mais dans quel cadre. On sait en effet que la Russie essaie de constituer un cartel de gaz naturel similaire au cartel pétrolier de l’OPEP. Dans ce cartel potentiel, la Russie, l’Iran et le Qatar détiennent à eux trois 57% des réserves mondiales de gaz naturel. L’Égypte est déjà membre du Forum des pays exportateurs de gaz naturel (FPEG), une organisation qui comprend également l’Algérie, la Bolivie, la Guinée équatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigéria, le Qatar, la Russie, et le Venezuela. Israël sera exclu de ce club pour des raisons politiques, mais il pourrait en revanche développer une relation stratégique avec Chypre, qui détient également d’importantes ressources de gaz naturel.
Le Premier ministre Benyamin Netanyahou craindrait également la concurrence du gaz naturel iranien, qui pourrait notamment inonder les marchés égyptien et jordanien. Est-ce une raison supplémentaire de sa détermination à entraver la ratification de l’accord de Vienne et la levée des sanctions contre l’Iran ?
Avant la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » le Premier ministre israélien arguait que l’Égypte était à court de gaz naturel et donc que l’Iran risquait de combler le vide en doublant sa production de gaz et en la vendant à la Jordanie, et même à l’Egypte. Maintenant que l’Égypte est sur le point de devenir un important producteur de gaz naturel, cet argument n’a plus de sens. Quant à l’accord de Vienne, il n’y a pas de majorité de deux-tiers au Congrès américain pour empêcher sa ratification. Et même si une telle majorité existait, le retrait des États-Unis de l’accord ne l’annulerait pas puisqu’il ne s’agit pas d’un accord bilatéral entre les États-Unis et l’Iran mais d’un accord multilatéral entre l’Iran, les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne. L’accord est une réalité et les sanctions contre l’Iran seront progressivement levées, avec ou sans les États-Unis.
Sur un autre front diplomatique, le gouvernement israélien aurait mené des négociations secrètes avec le Hamas cet été, avec la Turquie comme possible intermédiaire. Si le Président Erdogan a dernièrement reçu le chef du Hamas Khaled Mechaal comme un chef d’Etat tout en essayant de se réconcilier avec l’Etat juif, est-ce pour négocier la fourniture de gaz israélien à Ankara ?
La Turquie dépend du gaz naturel pour la production de 50% de son électricité, et sa consommation de gaz naturel devrait doubler au cours des vingt prochaines années. La Turquie, cependant, n’a pas de ressources en gaz naturel et dépend de fournisseurs coûteux tels que la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. La société d’énergie turque Turcas serait en train de négocier l’achat de 7 Gm3 (gigamètres cube) de gaz naturel par an provenant du champ israélien Leviathan pour les 20 prochaines années. Un tel accord permettrait à la Turquie de réduire le coût de ses importations gazières car le gaz israélien serait livré via un gazoduc reliant la Turquie à Leviathan (acheter du gaz naturel liquéfié de la Russie est beaucoup plus coûteux). Yasin Aktay, conseiller du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, a récemment révélé que la Turquie est en pourparlers avec le gouvernement de la partie grecque de Chypre pour la création d’un port maritime qui livrerait des marchandises à la bande de Gaza sous contrôle international (éventuellement par des forces de l’OTAN). Mais, sous la direction de Recep Erdogan, la Turquie aurait du mal à signer un contrat de plusieurs milliards de dollars avec Israël sans honorer son engagement d’alléger le blocus naval de la bande de Gaza. L’émergence de l’Égypte comme exportateur de gaz naturel met fin à ce dilemme turc puisque la Turquie peut importer de l’Égypte et s’épargner ce qu’Erdogan considère être le « coût politique » d’un contrat avec Israël.
Qui de l’Iran chiite ou d’Israël, la Turquie d’Erdogan préfère-t-elle privilégier comme pourvoyeur de gaz ?
Historiquement, l’Iran et la Turquie ont rivalisé et rivalisent pour être des puissances régionales. Avant l’ère Erdogan, lorsque la Turquie était encore une république laïque encadrée par l’armée, la Turquie se considérait comme un bouclier contre l’expansionnisme chiite iranien (depuis la révolution de 1979), en particulier dans les républiques musulmanes et turcophones d’Asie centrale. La politique étrangère panislamique d’Erdogan a changé la donne sans pour autant mettre fin à la rivalité régionale entre les deux pays. Mais au-delà de cette rivalité régionale, les deux pays ont également un intérêt commun : empêcher à tout prix l’émergence d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Iraq, de peur que les revendications indépendantistes ne s’étendent aux régions kurdes de l’Iran et de la Turquie.
On a appris que le Kurdistan irakien avait fourni 77% de la consommation israélienne de pétrole ces derniers mois. Quelles sont les conséquences géopolitiques d’un tel choix ?
Les liens étroits entre Israël et les Kurdes ne sont pas nouveaux. Ils faisaient partie intégrante de la « stratégie de la périphérie » développée par David Ben Gourion à la fin des années 1950. Les Kurdes et les Juifs sont deux minorités non-Arabes dans un Proche-Orient qui l’est en majorité. Leur droit à l’autodétermination est contesté par leurs voisins. Dans le Kurdistan irakien, il existe une indépendance de facto et, pour les Kurdes, Israël est un allié naturel pour maintenir cette semi-indépendance contestée. Les ressources pétrolières kurdes en Irak sont les seules du Proche-Orient auxquelles Israël ait accès. D’où la synergie entre Israël et le Kurdistan irakien –une synergie qui n’est pas compatible avec un retour à la normalisation entre Israël et la Turquie.
Avant le début du conflit syrien, l’Iran et le Qatar partageaient l’exploitation du gisement gazier de Northdome. Qu’en est-il aujourd’hui que ces deux Etats du golfe s’opposent sur la plupart des fronts régionaux (Syrie, Yémen, Irak…) ?
Il y a à la fois des intérêts économiques communs et des différends géopolitiques et religieux entre l’Iran chiite et le Qatar sunnite. Ces différends constituent un obstacle indéniable à la tentative de la Russie de constituer un cartel du gaz naturel. L’accord nucléaire avec l’Iran réduit les chances d’un modus vivendi entre le Qatar et l’Iran autour du gaz naturel car les monarchies du Golfe se sentent trop vulnérables et menacées à ce stade.
(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.
Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».
L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.
Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.
S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.
À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.
Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.
Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »
Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).
Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?
Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.
Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?
On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.
On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.
Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]
Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !
C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.
En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?
Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.
Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…
Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.
Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?
François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.
Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.
Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.
Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.
L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.
Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…
Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…
Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?
Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.
Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…
Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.
Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?
Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…
Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?
Évidemment, mais merde, faut pas déconner !
Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?
Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.
Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…
Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.
Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?
Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.
La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.
Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.
Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.
Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.
C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?
Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.
Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !
Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…
Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?
C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.
Laquelle, par exemple ?
Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.
C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?
J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.
Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?
Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]
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Donald Trump et Jeremy Corbin font de plus en plus peur. Editorialistes et politiciens de tout poil pointent du doigt le désastre, voire le danger pour la démocratie que représentent ces deux hommes au sein de leurs pays respectifs : les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Pourtant, les électeurs ne semblent pas du même avis et continuent, pour le moment, à plébisciter le « connard laqué » (selon l’affectueux jeu de mots de Roland Jaccard) et le socialiste « ringard ».
Tous deux détonnent car ils ne viennent pas de la nomenklatura: Corbyn est un marginal au sein du Labour, dernier représentant d’une frange du parti condamnée à rester dans l’ombre, tandis que Trump, incarnation du « self-made man » avait autrefois soutenu Hillary Clinton. Tous deux tiennent un discours protectionniste même si leurs buts sont bien différents : stopper l’immigration pour l’Américain, mettre le capital au pas pour l’Anglais.
Véritables deus ex machina, les deux hommes ont fait exploser deux partis politiques gangrénés par l’immobilisme. Par leurs prises de positions provocantes et iconoclastes, et les réactions qui les ont suivies, ils ont réintroduit des clivages qui semblaient avoir disparu.
C’est Donald Trump qui donne le premier coup de boutoir lors de sa déclaration de candidature : « Quand le Mexique nous envoie ses habitants, il ne nous donne pas les meilleurs d’entre eux… Ils envoient ceux qui ont des tas de problèmes, qui amènent leurs problèmes avec eux. Ils amènent la drogue, le crime. Ce sont des violeurs. Même si certains, je l’avoue, sont des gens bien ». Par ces propos, celui qui se surnomme « The Donald » s’attire les foudres d’une bonne partie de la presse américaine et des cadres de son parti. Mais il gagne aussi le soutien d’un grand nombre d’électeurs républicains, séduits par la crudité de paroles qui ont fait le tour du monde. Pourtant, quelques semaines plus tard, une vieille intervention télévisée de l’anglais Jeremy Corbyn, déterrée à l’occasion de sa percée dans les sondages, fait pâlir l’aura de maître de la provocation que s’était construite le milliardaire américain : « Oui [les membres de Daech] sont brutaux. Oui, certaines choses qu’ils ont faites sont assez effroyables. Pour autant, certaines actions des Américains à Falloujah ou ailleurs sont tout autant effroyables ».
Autant dire que ces deux personnages ne se distinguent pas par leur sens de la mesure. Mais c’est bel et bien leur excès qui fait leur succès. Cependant, pour les commentateurs, le pic de popularité qu’ont connu les deux hommes politiques ne peut pas être durable.
Il faut dire que Donald Trump et Jeremy Corbyn manquent de crédibilité. Alors, quand ils commencent à faire surface dans les flots médiatiques, on raille d’abord leur inexpérience politique, leur incapacité présumée à s’imposer dans le débat d’idées et à diriger un potentiel gouvernement. Les deux partent en effet de loin.
Jeremy Corbyn, se présente d’abord à l’élection de chef de son parti pour faire plaisir à ses camarades, les derniers « vrais » socialistes du Labour Party. Il obtient, in extremis, les parrainages nécessaires de la part de députés voulant promouvoir le pluralisme au sein de leur organisation mais ne croyant guère à ses idées anti-austérité. Crédité de 7% dans les sondages, il peine d’abord à décoller. Mais, le 10 août, dans un sondage Yougov, il se retrouve avec 53% des intentions de votes travaillistes, devant Andy Burnham, deuxième avec seulement 21%. Dans le même temps, Donald Trump lui stagne à 2% dans les estimations jusqu’au jour où il prononce sa fameuse phrase sur ses voisins mexicains. A partir de là, de saillie en saillie, il avance à toute vitesse dans la course à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Premier des 16 candidats mi-juillet devant Jeb Bush (alors à 13%), on lui prédit l’avenir d’un feu de paille. Beaucoup jurent même alors qu’il ne pourra pas se maintenir à ce score jusqu’au premier débat du 6 août ou que, de toute façon, il s’effondrera après cet évènement devant marquer le début des choses sérieuses. Sauf que le débat est en fait largement dominé par Trump qui monopolise la parole et s’envole encore dans les sondages. Fin août, il se trouve à 29%.
Alors, faute de les voir s’éclipser, comme ils le désiraient, les journalistes agitent le chiffon rouge de la menace populo-démago-totalitaire pour discréditer les deux hommes. Quand on parle de Donald Trump aux Etats-Unis, les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ne sont jamais très loin. Le HuffPostrapporte, par exemple, cette déclaration d’un consultant du Parti Républicain Alex Castellanos : “Ma famille et moi avons quitté Cuba à la fin des années 1950 pour fuir ce genre de leaders ». Pour Thomas Friedman, du New York Times, Trump est un nouveau Joseph McCarthy, ce sénateur républicain qui lança la chasse aux sorcières soviétiques dans les années 50. Pour ce qui est de Corbyn, Tony Blair, ancien leader très « social-libéral » du Labour dans les années 90 et Premier Ministre britannique de 1997 à 2007, déclare que son élection serait un arrêt de mort pour leur parti car bien évidemment sa victoire est impossible (les prochaines élections générales au Royaume-Uni auront lieu en 2020, autant dire que Tony Blair dispose d’une véritable prescience !). Enfin, quelques journalistes se prennent au jeu de la prévision la plus farfelue et nous présentent un avenir où Corbyn dirigerait le Royaume-Uni. Selon les versions, le pays est devenu une sorte de Soviet islamiste où l’Islam est enseigné de force, un régime communiste dans lequel les anciens gouvernants ont été envoyés « au goulag » ou alors devenus les serviteurs du nouveau Premier ministre au 10 Downing Street.
Mais, contrairement à d’autres leaders dits « populistes », Corbyn et Trump ne viennent pas de formations excentrées sur l’échiquier politique et devraient donc pour cette raison être considérés avec plus de sérieux. Le Labour et le Parti républicain sont des institutions centenaires et conquérir l’électorat de ces partis permettrait à ces deux hommes de rassembler, par la force des choses, des personnes ayant des opinions politiques plus conventionnelles (selon les standards de leurs pays respectifs). Et, au-delà de leurs prises de positions polémiques, Trump et Corbyn sont deux hommes de terrain. Corbyn connaît les réalités sociales de très près tandis que Trump, en bon entrepreneur, a l’expérience des subtilités de l’économie pratique. Autant dire qu’une fois arrivés au pouvoir, ces deux hommes sauraient sans doute faire preuve de plus de sagesse que pendant leurs campagnes. Mais plutôt que de tirer des plans sur la comète, il vaudrait mieux se réjouir d’une chose qui fait si peur à nos journalistes : la réintroduction d’une goutte d’incertitude dans notre avenir politique.
Face au danger terroriste, quelles mesures dérogatoires au droit commun une démocratie européenne peut-elle prendre pour se protéger ? Faut-il attendre la catastrophe ou peut-on essayer de s’en prémunir ? Est-il possible de placer en détention administrative des individus considérés comme dangereux par les services de renseignements ?
Selon l’article 15 de la Convention européenne des droits de l’homme, « En cas de guerre ou en cas d’autre danger public menaçant la vie de la nation, toute Haute Partie contractante peut prendre des mesures dérogeant aux obligations prévues par la présente Convention, dans la stricte mesure où la situation l’exige.» Selon l’article 4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, « dans le cas où un danger public exceptionnel menace l’existence de la Nation et est proclamé par un acte officiel, les États parties au présent Pacte peuvent prendre, dans la stricte mesure où la situation l’exige, des mesures dérogeant aux obligations prévues dans le présent Pacte (…). »
Le terrorisme peut-il constituer un danger public exceptionnel justifiant que l’État déroge temporairement à l’application de certains droits de l’homme garantis?
Dans le premier arrêt qu’elle a rendu, dans une affaire de terrorisme, le 1er juillet 1961 la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que de telles mesures dérogatoires pouvaient être prises dans “une situation de crise ou de danger exceptionnel et imminent qui affecte l’ensemble de la population et constitue une menace pour la vie organisée de la communauté composant l’État”(CEDH, 1er juill. 1961, Lawless c/ Irlande)
M. Lawless, dont le « comportement était de nature à le faire très sérieusement soupçonner d’être impliqué dans les activités de l’IRA », alléguait une violation de la Convention à son égard, par les autorités de la République d’Irlande du fait de sa détention sans jugement du 13 juillet au 11 décembre 1957 dans un camp de détention militaire.
La Cour a répondu que « l’arrestation et la détention administrative d’individus soupçonnés de participer à des activités terroristes constituaient une mesure strictement limitée aux exigences de la situation dès lors que le fonctionnement des juridictions ordinaires ne suffisait pas à rétablir la paix et l’ordre public ». Et les critères posés étaient les suivants: il fallait un danger « réel et imminent », « exceptionnel », « menaçant la continuité de la vie organisée de la communauté » et « affectant la population de l’Etat concerné ».
Face au terrorisme islamiste, sommes-nous dans une telle situation? Si on estime que nous ne le sommes pas, alors il est inutile d’envisager de placer en détention administrative les islamistes radicaux suspectés de pouvoir passer à l’acte par nos services de renseignement.
Mais si l’on estime, comme l’affirment le Président de la République et le Premier ministre, que « nous sommes en guerre contre l’islamisme radical », que « nous devons nous attendre à d’autres assauts terroristes », que « nous devons nous habituer à vivre dans un contexte terroriste » alors la détention administrative de ces islamistes dangereux doit au moins être débattue. Ou nous sommes en guerre ou nous ne le sommes pas.
En tant que Juif, je connais les dangers de la détention administrative; elle a été infligée par la IIIème République à tous les Juifs ex-ressortissants du IIIème Reich en 1939 et le lendemain du statut des Juifs, le 4 octobre 1940, Pétain l’a déclaré pour tous les étrangers de « race juive », y compris les enfants: ce sont alors des dizaines de milliers de Juifs qui furent internés dans les camps de la zone libre avant d’être livrés à leurs bourreaux.
Mais nous ne sommes pas dans un tel contexte. Il s’agit de placer en détention seulement quelques centaines de personnes dont tous les services de renseignement soutiennent qu’il est impossible d’assurer la surveillance. Une commission composée de magistrats et de parlementaires pourrait avoir accès aux documents des services demandant une telle détention et disposer d’un droit de veto.
Tous les terroristes qui ont agi étaient fichés. Tous. Daesh ne parvient donc pas, pour l’instant, à recruter, au-delà des quelques centaines d’individus radicalisés et signalés. C’est un élément positif: il existe une cinquième colonne mais elle est encore réduite et peut être contenue à condition de prendre des mesures fortes et efficaces.
Le 23 novembre 2011, quelques mois avant les attentats de Merah contre les soldats français et les enfants juifs de l’école Ozar Hathorah, j’écrivais dans les colonnes du Monde : « Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman, cette vague touche aussi la France ». J’avais été alors critiqué à gauche et peu soutenu à droite.
En réitérant ma proposition faite le 11 janvier au soir de placer en détention administrative les islamistes radicaux fichés comme dangereux, comme De Gaulle l’avait fait pour certains membres de l’OAS et du FLN, je n’échapperai pas non plus aux critiques. Pourtant, cette solution est raisonnable, une base légale existe et elle serait une option efficace pour endiguer l’islamisme radical qui cherche à submerger notre mode de vie et à détruire nos droits et libertés.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00716914_000008.
Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.
La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.
Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.
Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, il en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à Jean Raspail (avez-vous lu Le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21789104_000014 .
(Avec AFP) – La bataille a beau être perdue d’avance pour les Républicains, les adversaires de Barack Obama ont engagé au Congrès américain leur ultime assaut contre l’accord sur le nucléaire iranien, qui restera comme la grande réalisation du président démocrate. « L’Iran émergera plus fort de cet accord sur chaque aspect de sa puissance nationale, et mieux positionné pour étendre sa sphère d’influence », craint Mitch McConnell, le chef des républicains du Sénat.
Tout en mesure, Dick Cheney, ancien vice-président de George W. Bush et l’un des artisans de l’invasion américaine en Irak en 2003, a prétendu que l’accord faciliterait la fabrication d’une bombe nucléaire iranienne, permettant aux Iraniens de tuer autant de juifs en « un jour » que les nazis l’avaient fait en sept ans. Avec un aussi bon bilan diplomatique à son actif, Cheney peut faire valoir ses talents prophétiques : l’Irak et l’Afghanistan pacifiés sous l’ère Bush, son successeur se devait de régler la question iranienne. C’est chose faite depuis l’accord de Vienne, sans qu’un seul F-16 ou B-52 n’ait été mobilisé.
Après un été de lobbying intensif par l’exécutif, Barack Obama peut se prévaloir d’avoir fait quasiment le plein au sein de son camp démocrate: seules quatre défections sur 46 membres du groupe sont à déplorer au Sénat. À la Chambre des Représentants, 17 des 188 démocrates sont contre à ce jour, selon le journal The Hill. Paradoxalement, alors que Donald Trump approuve le compromis historique avec Téhéran, Hillary Clinton et son entourage de faucons libéraux critiquent en sous-main la mansuétude d’Obama, laissant présager une campagne présidentielle à front renversé.
L’accord sera probablement ratifié par les Etats-Unis sans que le président ne doive opposer son veto à un vote hostile du Congrès. Comme pour conforter ses meilleurs ennemis, le Guide iranien Ali Khamenei a aujourd’hui réaffirmé que Washington restait le « Grand satan » et qu’aucune autre négociation ne serait engagée avec l’Oncle Sam sur des dossiers aussi épineux que le Yémen ou la Syrie. Ouf, Cheney va (presque) dormir tranquille !
Boualem Sansal, écrivain algérien de langue française, a fait un cauchemar : la mondialisation qui va gagner dans le futur n’est pas celle du capitalisme mais celle de l’islamisme le plus radical. Quand un écrivain fait un cauchemar, il l’exorcise par un roman. À défaut d’empêcher la catastrophe, nommer ce qui peut ou va nous tuer a le mérite de nous en consoler.
Chez Boualem Sansal, cela donne 2084, qui paraît cette rentrée littéraire et tranche par son ambition épique et picaresque, alors que triomphe cette année encore un peu plus le nombrilisme effréné de l’autofiction féminine.[access capability= »lire_inedits »] 2084 est évidemment une référence directe à Orwell, qui lui aussi avait fait un cauchemar : celui de la puissance irréversible des idéologies totalitaires si celles-ci disposent d’une technologie suffisante pour falsifier le réel et réécrire l’Histoire en permanence. Mais on pourra penser aussi, en lisant Sansal, aux grands romans symboliques et politiques que sont Sur les falaises de marbre de Jünger ou Le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. Il faudra ainsi que le lecteur fasse un certain effort sur les soixante premières pages pour s’immerger dans cet univers total, entièrement recréé jusque dans les moindres détails, y compris les mesures de superficie ou la monnaie.
S’il semble hélas évident que nous vivons déjà dans le monde de 1984 qui est ainsi passé, pour qui sait lire, du statut d’œuvre d’anticipation à celui de documentaire, Boualem Sansal, lui, nous laisse encore un peu de marge. 2084 serait la date probable de la victoire de l’Abistan, un empire planétaire dont le Dieu unique est Yölah et Abi le « fidèle Délégué ». L’histoire qu’il nous raconte, celle d’un Winston Smith tuberculeux appelé Ati, se déroule, elle, dans un futur encore plus lointain. Il n’empêche, c’est cet éloignement dans le temps, ce dépaysement constant dans les noms, la géographie, les mœurs, les structures politiques, qui rend ce califat universel assisté par ordinateur infiniment plus crédible que le Soumission de Houellebecq, paradoxalement trop proche de nous pour faire vraiment peur.
2084 n’en est pas moins parsemé d’allusions qui font écho à notre actualité hantée par l’État islamique. Même barbarie féodale, même désir d’effacer les civilisations antérieures, même besoin d’un fanatisme soigneusement entretenu, même contrôle total de tous les aspects de l’existence à l’aide d’une bureaucratie kafkaïenne et même mélange d’archaïsme et de technologie. Sansal, à travers le personnage d’Ati, déjà un vieillard à 34 ans, et ses tribulations, démarque aussi assez habilement le roman d’Orwell. Il y a une « abilang » en Abistancomme il y avait une novlangue dans 1984 afin d’empêcher de penser autre chose que ce qu’il convient de penser.
La remise en question du monde par Ati fait écho à celle de Winston Smith, et comme Winston Smith, qui espérait trouver la solution chez les prolétaires qui vivaient loin des yeux de Big Brother, Ati va aller rôder et enquêter dans les marges des ghettos de « Quodsabad la sainte » pour savoir si certains vivent encore sans les lumières de la Religion, loin des commandements des dirigeants de la « Juste Fraternité ». Mais aussi pour savoir s’il existe d’autres pays que l’Abistan et s’il est vrai que des archéologues auraient exhumé des ruines préabistanaises.
L’erreur serait malgré tout, en lisant 2084, de le réduire à une critique de l’islamisme comme de réduire 1984 à celle du stalinisme, c’est-à-dire à un roman à thèse alors qu’il est d’abord la très fine compréhension du totalitarisme comme assassinat prémédité de la réalité et comme prophétie autoréalisatrice : « Il s’agissait plutôt de faire oublier tout ça et de traquer les nostalgiques, ils sont dangereux, ils pourraient avoir envie de ressusciter les morts. »[/access]
2084, la fin du monde de Boualem Sansal (Gallimard, 2015)
Il voulut être Mitterrand, il ne fut que Jospin. La formule pourrait résumer la conférence de presse de François Hollande. Ce dernier a en effet peiné à se hisser au rang d’un chef d’Etat. Les sujets ne manquaient pourtant pas en cette rentrée 2015. François Hollande les a esquivés en s’accrochant lourdement aux questions internationales.
Surfant sur la vague des migrants (sans mauvais jeu de mots), Hollande a annoncé l’accueil par la France de « 24 000 réfugiés » en deux ans. Le chiffre prête à sourire. On imagine en effet les conseillers du président se creusant les méninges afin de trouver le nombre pouvant contenter les partisans de l’accueil sans fâcher ceux qui craignent un appel d’air. Après l’affaire Leonarda qui avait mécontenté tout le monde, il n’était pas question de récidiver. À lire les réactions au lendemain de la conférence, les conseillers du président ont visé juste. La plupart des commentateurs ont salué cette décision qui ne règle pourtant rien à l’affaire. Si le flux ne se tarit pas, que fera le président ? Qu’importe ! Dans deux ans, soit il ne sera plus président, soit il ne sera plus tenu par les promesses de son premier mandat.
Hollande a également annoncé des vols de reconnaissance au-dessus de la Syrie dans le but d’étendre à ce pays les frappes aériennes contre les positions de Daech. Hormis son volte-face sur ce sujet relevé par quelques-uns, les commentateurs ont pour la plupart salué cette décision. Pourtant, ces frappes, si elles ont lieu, n’auront probablement pas d’effet sur le cours du conflit. Il n’est en effet pas question d’engager des forces supplémentaires dans la bataille. Les frappes seront donc réalisées par le contingent français engagé en Irak, contre le même ennemi, ce qui revient à déshabiller Pierre pour habiller Paul. En outre, en Syrie, le travail est déjà largement effectué par les Etats-Unis. Il y a fort à parier que le rôle de la France sera réduit à la portion congrue : quelques frappes en échange d’un certificat de lutte contre le djihadisme. Avant Hollande, la Turquie avait déjà exploité le filon : quatre frappes visant des entrepôts désaffectés contre un certificat de lutte contre le terrorisme. Décidément, le niveau baisse.
Et concrètement, sur le plan intérieur ? Rien. Les terroristes peuvent dormir tranquille. Manuel Valls ne rate d’ailleurs pas une occasion de le rappeler : il faudra s’habituer au terrorisme. On se rappelle qu’en réponse à la tentative d’attentat dans le Thalys, Bernard Cazeneuve proposait de généraliser les billets nominatifs pour l’accès aux trains. Une simple mesure de lutte contre la fraude face à la menace terroriste.
Finalement, ce qu’on retiendra de cette conférence, c’est la jospinisation de François Hollande. Plus encore qu’en 2002, les Français sont sensibles aux problématiques de la sécurité et de l’immigration. Mais Hollande ne voit et n’entend rien. À ce sujet, on avait parlé de la « naïveté » de Jospin, on pourrait parler de l’irresponsabilité de Hollande.
François Hollande marche désormais sur les pas de Lionel Jospin. En 1999, celui-ci avait profité d’une conjoncture exceptionnellement favorable grâce à l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Au lieu de réduire la dette publique gonflée par des années de traitement social du chômage, le Premier ministre avait diminué les impôts contre toute logique économique[1. Pour la théorie économique, la dépense publique joue un rôle contra-cyclique. Elle augmente en période de récession et baisse en période de croissance.] : baisse de la TVA et des deux premières tranches de l’impôt sur le revenu en 2000, création de la prime pour l’emploi en 2001. En 2002, la claque sera terrible : en dépit des cadeaux fiscaux, Lionel Jospin est éliminé dès le premier tour des élections présidentielles. On lui reprochera d’avoir négligé les dossiers sécuritaires.
En 2015, pour la première fois depuis longtemps, de nombreux indicateurs économiques sont au vert : cours exceptionnellement bas du pétrole, taux de change de l’euro favorable, spirale déflationniste maîtrisée. Tous les prévisionnistes s’accordent sur ce point : on entre dans un cycle de croissance en raison d’une conjoncture internationale favorable, à moins que la crise chinoise ne vienne doucher les espoirs. Lors de la conférence, Hollande s’est voulu rassurant en affirmant que « la croissance chinoise, même si elle continue de ralentir, reste à un niveau particulièrement enviable ». Si la conjoncture s’inverse et que le chômage baisse, il pourra mettre les bons résultats économiques au crédit de sa politique. Du coup, le président se met à rêver d’une réélection en 2017. Et pour préparer les échéances, rien de mieux qu’un petit cadeau fiscal en cette rentrée 2015: une baisse d’impôt pour « plus de 8 millions de foyers ». Une baisse des impôts contre le suffrage des électeurs, Jospin avait tenté le coup en 2002 avec le succès qu’on connaît. On peut acheter les électeurs, mais il est plus difficile de se payer leur tête.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21674718_000002.
Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :
« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y’a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ça me dépasse. »
Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : détourne un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder. Et de t’envoyer chier.
Emmanuel Navon enseigne les relations internationales à l’université de Tel Aviv et au Centre Interdisciplinaire de Herzliya.
Daoud Boughezala. Découverts au large de Haïfa en 2009 et 2010, les gisements gaziers de Tamar et Léviathan devaient permettre à Israël de devenir un acteur énergétique incontournable. Or, des travaux d’exploration ont récemment révélé l’existence du plus grand gisement méditerranéen au large de l’Egypte. Cette situation inédite menace-t-elle la vocation d’exportateur de gaz de l’Etat hébreu ?
Emmanuel Navon. Israël deviendra à terme un exportateur de gaz naturel en dépit de la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » mais il est clair qu’Israël ne sera qu’un exportateur méditerranéen parmi d’autres et pas l’acteur pivot qu’il eût pu être avant l’entrée de l’Égypte dans ce marché stratégique. Par ailleurs, les besoins en gaz naturel de l’Europe et de la Turquie sont tels que les pays méditerranéens qui disposent de ressources gazifières ne manqueront jamais de clients. La question n’est donc pas de savoir si Israël a une vocation d’exportateur (il l’a), mais dans quel cadre. On sait en effet que la Russie essaie de constituer un cartel de gaz naturel similaire au cartel pétrolier de l’OPEP. Dans ce cartel potentiel, la Russie, l’Iran et le Qatar détiennent à eux trois 57% des réserves mondiales de gaz naturel. L’Égypte est déjà membre du Forum des pays exportateurs de gaz naturel (FPEG), une organisation qui comprend également l’Algérie, la Bolivie, la Guinée équatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigéria, le Qatar, la Russie, et le Venezuela. Israël sera exclu de ce club pour des raisons politiques, mais il pourrait en revanche développer une relation stratégique avec Chypre, qui détient également d’importantes ressources de gaz naturel.
Le Premier ministre Benyamin Netanyahou craindrait également la concurrence du gaz naturel iranien, qui pourrait notamment inonder les marchés égyptien et jordanien. Est-ce une raison supplémentaire de sa détermination à entraver la ratification de l’accord de Vienne et la levée des sanctions contre l’Iran ?
Avant la découverte du champ gazifière égyptien « Zohr, » le Premier ministre israélien arguait que l’Égypte était à court de gaz naturel et donc que l’Iran risquait de combler le vide en doublant sa production de gaz et en la vendant à la Jordanie, et même à l’Egypte. Maintenant que l’Égypte est sur le point de devenir un important producteur de gaz naturel, cet argument n’a plus de sens. Quant à l’accord de Vienne, il n’y a pas de majorité de deux-tiers au Congrès américain pour empêcher sa ratification. Et même si une telle majorité existait, le retrait des États-Unis de l’accord ne l’annulerait pas puisqu’il ne s’agit pas d’un accord bilatéral entre les États-Unis et l’Iran mais d’un accord multilatéral entre l’Iran, les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne. L’accord est une réalité et les sanctions contre l’Iran seront progressivement levées, avec ou sans les États-Unis.
Sur un autre front diplomatique, le gouvernement israélien aurait mené des négociations secrètes avec le Hamas cet été, avec la Turquie comme possible intermédiaire. Si le Président Erdogan a dernièrement reçu le chef du Hamas Khaled Mechaal comme un chef d’Etat tout en essayant de se réconcilier avec l’Etat juif, est-ce pour négocier la fourniture de gaz israélien à Ankara ?
La Turquie dépend du gaz naturel pour la production de 50% de son électricité, et sa consommation de gaz naturel devrait doubler au cours des vingt prochaines années. La Turquie, cependant, n’a pas de ressources en gaz naturel et dépend de fournisseurs coûteux tels que la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. La société d’énergie turque Turcas serait en train de négocier l’achat de 7 Gm3 (gigamètres cube) de gaz naturel par an provenant du champ israélien Leviathan pour les 20 prochaines années. Un tel accord permettrait à la Turquie de réduire le coût de ses importations gazières car le gaz israélien serait livré via un gazoduc reliant la Turquie à Leviathan (acheter du gaz naturel liquéfié de la Russie est beaucoup plus coûteux). Yasin Aktay, conseiller du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, a récemment révélé que la Turquie est en pourparlers avec le gouvernement de la partie grecque de Chypre pour la création d’un port maritime qui livrerait des marchandises à la bande de Gaza sous contrôle international (éventuellement par des forces de l’OTAN). Mais, sous la direction de Recep Erdogan, la Turquie aurait du mal à signer un contrat de plusieurs milliards de dollars avec Israël sans honorer son engagement d’alléger le blocus naval de la bande de Gaza. L’émergence de l’Égypte comme exportateur de gaz naturel met fin à ce dilemme turc puisque la Turquie peut importer de l’Égypte et s’épargner ce qu’Erdogan considère être le « coût politique » d’un contrat avec Israël.
Qui de l’Iran chiite ou d’Israël, la Turquie d’Erdogan préfère-t-elle privilégier comme pourvoyeur de gaz ?
Historiquement, l’Iran et la Turquie ont rivalisé et rivalisent pour être des puissances régionales. Avant l’ère Erdogan, lorsque la Turquie était encore une république laïque encadrée par l’armée, la Turquie se considérait comme un bouclier contre l’expansionnisme chiite iranien (depuis la révolution de 1979), en particulier dans les républiques musulmanes et turcophones d’Asie centrale. La politique étrangère panislamique d’Erdogan a changé la donne sans pour autant mettre fin à la rivalité régionale entre les deux pays. Mais au-delà de cette rivalité régionale, les deux pays ont également un intérêt commun : empêcher à tout prix l’émergence d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Iraq, de peur que les revendications indépendantistes ne s’étendent aux régions kurdes de l’Iran et de la Turquie.
On a appris que le Kurdistan irakien avait fourni 77% de la consommation israélienne de pétrole ces derniers mois. Quelles sont les conséquences géopolitiques d’un tel choix ?
Les liens étroits entre Israël et les Kurdes ne sont pas nouveaux. Ils faisaient partie intégrante de la « stratégie de la périphérie » développée par David Ben Gourion à la fin des années 1950. Les Kurdes et les Juifs sont deux minorités non-Arabes dans un Proche-Orient qui l’est en majorité. Leur droit à l’autodétermination est contesté par leurs voisins. Dans le Kurdistan irakien, il existe une indépendance de facto et, pour les Kurdes, Israël est un allié naturel pour maintenir cette semi-indépendance contestée. Les ressources pétrolières kurdes en Irak sont les seules du Proche-Orient auxquelles Israël ait accès. D’où la synergie entre Israël et le Kurdistan irakien –une synergie qui n’est pas compatible avec un retour à la normalisation entre Israël et la Turquie.
Avant le début du conflit syrien, l’Iran et le Qatar partageaient l’exploitation du gisement gazier de Northdome. Qu’en est-il aujourd’hui que ces deux Etats du golfe s’opposent sur la plupart des fronts régionaux (Syrie, Yémen, Irak…) ?
Il y a à la fois des intérêts économiques communs et des différends géopolitiques et religieux entre l’Iran chiite et le Qatar sunnite. Ces différends constituent un obstacle indéniable à la tentative de la Russie de constituer un cartel du gaz naturel. L’accord nucléaire avec l’Iran réduit les chances d’un modus vivendi entre le Qatar et l’Iran autour du gaz naturel car les monarchies du Golfe se sentent trop vulnérables et menacées à ce stade.