Certes, le buffet n’avait rien du faste des soirées germanopratines. Tout juste quelques rillettes  à côté de cacahuètes pour le moins farineuses, deux ou trois salades composées servies dans des assiettes en carton et des bouteilles de vin pour lesquelles on ne se serait pas damné. On aurait volontiers suggéré un rencard de copains trentenaire et fauchés ou d’étudiants attardés si le flair acéré d’une vieille renarde de journaliste n’avait pas décelé le rendez-vous d’une « jeune garde ultraconservatrice catholique » venus soutenir la soirée de lancement de Limite, une revue écologiste, antilibérale et bioconservatrice.

Et quelle bande de jeunes chiens fous ! En plus de porter haut et fort une décroissance assumée mettant au cœur de son principe la place de l’être humain, en sus de dénoncer un libéralisme économique et sociétal asservissant, voilà qu’ils s’étaient autorisés à ouvrir leurs portes à tous les curieux qui s’inviteraient, fussent-ils curés en col romain, compagnons de la Manif pour tous, hippies des années 1970, philosophes en tout genre ou simples chalands désireux d’entendre de nouvelles voix se distinguant de la monotonie ambiante.

Il n’en fallait pas plus pour que Libération s’empare du sujet et révèle au monde cette inquiétante généalogie, quitte à abuser d’épithètes renvoyant systématiquement aux heures les plus sombres de notre histoire. Mais tenez-vous bien, voilà que ces jeunes avaient eu l’outrecuidance d’inviter Elisabeth Lévy, comme on s’acoquine avec un noir ou un homosexuel pour parer toute accusation de racisme ou d’homophobie. Y’avait-il d’ailleurs des gays ou des représentants de la diversité ? L’enquête ne le dit pas mais tout laisse à penser le contraire. N’est-ce pas Eugénie Bastié, journaliste au Figaro et à Causeur qui s’est laissé dire, précisément à cette soirée, que «Mgr Rey est quelqu’un d’intéressant» ?  Voilà pourquoi votre fille est muette.

Mais cessons de rire un instant des raccourcis à rallonge de Libé qui a en réalité toutes les raisons de s’inquiéter. Car il est vrai qu’une nouvelle génération est entrée dans la carrière et qu’elle n’en sortira plus. Hier enfants de bourgeois, ces jeunes sont devenus l’armée de réserve d’un combat culturel qui ne dit pas encore son nom. Ils ne veulent plus jouir sans entraves ; ils ne veulent plus de ce marketing agressif, de ce déracinement identitaire, de ce décérébrage médiatique, de ce relativisme moral, de cette misère spirituelle,  de ce fantasme de l’homme autoconstruit. Face à ce système déshumanisant, l’écologie intégrale qu’ils proposent offre une alternative radicale: moins mais mieux! Indissolublement humaine et environnementale, éthique et politique, elle considère la personne non pas comme un consommateur ou une machine, mais comme un être relationnel qui ne saurait trouver son épanouissement hors-sol, c’est-à-dire sans vivre harmonieusement avec son milieu, social et naturel. Dans la conception de leur principe, l’écologie intégrale ne sacralise pas l’humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain, mais pense leur interaction féconde.

Alors oui, encore une fois Libération a toutes les raisons de s’inquiéter. Car ces brillants insurgés sont peut-être jeunes et beaux mais ils ne veulent en tout état de cause pas sentir le bon sable chaud. Et les pavés, ils ne s’en serviront pas pour mettre à jour une utopique plage mais pour jeter dans la mare soixante ans de désillusions et de progrès mythifié. Courez camarades, un nouveau monde s’annonce !

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