Accueil Site Page 2169

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

48

nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

271

fabius etat islamique migrants

Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

9

porto rico espagne catalogne

« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.

Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

4

Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

Price: ---

0 used & new available from

Adieu aux espadrilles

Price: ---

0 used & new available from

Iran: la bombe et l’argent de la bombe

176

iran khamenei nucleaire vienne

Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

12

melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

207

elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

18

nabil fekir algerie football

C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.

Monsanto : le monde selon Paul François

7

(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.

Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».

L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.

Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.

S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.

À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.

Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.

Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »

 

«Le défi, c’est de faire de l’humour de gauche»

145

didier porte rtl sarkozy

Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).

Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?

Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.

Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?

On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.

On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.

Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]

Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !

C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.

En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?

Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.

Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…

Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.

Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?

François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.

Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.

Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.

Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.

L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.

Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…

Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…

Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?

Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.

Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…

Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.

Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?

Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…

Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?

Évidemment, mais merde, faut pas déconner !

Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?

Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.

Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…

Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.

Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?

Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.

La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.

Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.

Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.

Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.

C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?

Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.

Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !

Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…

Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?

C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.

Laquelle, par exemple ?

Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.

C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?

J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.

Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?

Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: DR.

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

48
nouveau testament poelvoorde

nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

271
fabius etat islamique migrants

fabius etat islamique migrants

Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

9
porto rico espagne catalogne

porto rico espagne catalogne

« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.

Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

4

Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

Price: ---

0 used & new available from

Adieu aux espadrilles

Price: ---

0 used & new available from

Iran: la bombe et l’argent de la bombe

176
iran khamenei nucleaire vienne

iran khamenei nucleaire vienne

Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

12
melenchon pablo iglesias

melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

207
elisabeth reine angleterre

elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

18
nabil fekir algerie football

nabil fekir algerie football

C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.

Monsanto : le monde selon Paul François

7

(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.

Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».

L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.

Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.

S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.

À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.

Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.

Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »

 

«Le défi, c’est de faire de l’humour de gauche»

145
didier porte rtl sarkozy

didier porte rtl sarkozy

Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).

Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?

Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.

Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?

On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.

On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.

Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]

Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !

C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.

En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?

Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.

Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…

Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.

Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?

François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.

Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.

Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.

Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.

L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.

Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…

Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…

Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?

Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.

Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…

Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.

Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?

Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…

Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?

Évidemment, mais merde, faut pas déconner !

Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?

Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.

Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…

Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.

Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?

Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.

La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.

Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.

Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.

Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.

C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?

Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.

Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !

Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…

Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?

C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.

Laquelle, par exemple ?

Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.

C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?

J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.

Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?

Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: DR.