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Passeurs: la loi du marché

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migrants passeurs Turquie

Le nombre sans précédent de personnes traversant la Méditerranée pour se rendre en Europe est au centre de l’attention de l’opinion publique. Les médias ont tous ou presque envoyé leurs reporters faire du « terrain » et accompagner les migrants dans leur périple à travers les frontières. Derrière les chiffres, nous découvrons donc des visages et des noms. Au moins ceux de certains. Car les passeurs, acteurs essentiels de cette vague d’immigration, restent en marge des reportages, anonymes aux visages brouillés pour, comme on dit dans ces occasions, « des raisons évidentes ».

On peste contre ces gens sans cœur qui prospèrent sur la misère du monde et, parfois, on s’étonne qu’ils puissent agir aussi facilement, sans se cacher et sans que  les autorités compétentes n’interviennent. Grâce à un journaliste du Washington Post qui s’est rendu à Izmir – ville natale du héros des Lettres persanes de Montesquieu, deuxième port de Turquie et principal point de passage entre ce pays et la Grèce – on peut se faire une idée de la logique de ces réseaux qui déversent les migrants syriens et afghans sur les côtés grecques, porte d’entrée de la terre promise européenne.

En allant à la rencontre d’un passeur – ayant tenu à garder l’anonymat – le journaliste se rend dans un hôtel. Sans même qu’il ne le lui demande, le réceptionniste lui indique : « La chambre du passeur est là-haut. » C’est là que le passeur reçoit ses clients, sur un petit lit recouvert de coussins. Il leur indique ce qu’ils doivent emporter comme ce qu’ils doivent laisser derrière eux puis empoche les 1300 dollars à payer pour un voyage de 45 minutes. L’an dernier le prix était de 900 dollars et cet été de 1200 dollars mais, face à la demande, l’offre s’ajuste par le biais du prix. Rien de personnel, business is business… Au total, cette année, le trafic de migrants a rapporté 300 millions de dollars (pour 258.000 migrants) selon le HCR.

De ce passeur, on apprend quelque chose de plus important et plus intéressant que son identité : son origine. Il vient d’Azaz, une ville du nord-ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, aujourd’hui disputée par les différentes factions qui s’affrontent en Syrie (Daech,  Front al-Nosra, Armée syrienne libre…). Un rapide coup d’œil sur la carte suffit à comprendre pourquoi cette ville est la capitale historique des trafics en tous genres. Là-bas, on est contrebandier de père en fils. Tabac, drogues, armes : les familles mafieuses d’Azaz convoient tout ce qui leur passe sous la main.

Ceux qui, depuis des générations, savent comment composer avec les douanes, polices, gendarmeries et armées de la région, ont tissé des réseaux des deux côtés de la frontière pour gérer le flux des marchandises. Ils se sont, depuis quelques années, convertis en masse au nouveau business migratoire. Autrement dit, notre homme ne s’est pas improvisé « passeur » du jour au lendemain. Grâce aux nombreux réseaux auxquels il est lié en tant qu’Azazi, il s’est tout simplement tourné vers le trafic de migrants.

Après l’avoir payé, ses clients embarquent sur des bateaux gonflables et traversent l’étroite bande marine qui sépare la Turquie de la Grèce. Souvent, une fois arrivés près des côtes européennes, les voyageurs crèvent leurs embarcations pour que les garde-côtes grecs ne puissent pas les forcer à repartir – connaître l’adversaire fait partie du métier. La dernière partie de la traversée se fait donc à la nage. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, les deux tiers des demandeurs d’asile en Europe sont passés par ce chemin.

Dans le journal américain,  le contrebandier anonyme se targue du taux de succès et du degré de sureté des traversées qu’il organise. Il affirme qu’aucun de ses clients n’est mort à ce jour, et que 90% d’entre eux réussissent leur passage à la première tentative. Il dit y parvenir en ne mettant pas plus de 45 personnes dans ses embarcations et en veillant toujours à ce que celles-ci ne soient pas trop chargées. Humanisme ? Pas vraiment. Plutôt un sens aigu du service client.

En effet, on vient souvent vers lui sur la recommandation d’amis ou de connaissances qui ont réussi leur voyage grâce à ses services et, n’étant pas seul sur le marché, le prestataire de service a tout intérêt à soigner son image. « Dans les affaires, c’est la réputation qui fait tout, ajoute-t-il, et moi j’ai une bonne réputation ! » Ainsi, selon ce passeur, même dans ce commerce inhumain, une sorte de logique économique pervertie assure un minimum syndical de sécurité aux migrants.

Pour autant, les anecdotes ne manquent pas concernant les victimes de mauvais traitements ou d’arnaques de la part de passeurs profitant de la détresse humaine. Dans les rues d’Izmir, une famille raconte que sa dernière tentative de traverser la mer a très vite tourné court parce que son Zodiac accueillait 57 personnes. D’autres ont payé les sommes demandées à de prétendus passeurs qui se sont évaporés aussitôt l’argent empoché.

L’« honnête » passeur interrogé par le Washington Post nie pourtant faire de gros profits. Il prétend même avoir laissé certaines personnes dans le besoin passer gratuitement. Selon lui, le coût d’organisation d’un voyage est de 40.000 dollars, en comptant le prix du Zodiac (7000 dollars). Et tout l’argent finit de toute façon dans les mains de deux ou trois Turcs ayant la haute main sur le trafic. Lui-même a l’intention de quitter Izmir où il s’était installé en raison de ses activités professionnelles. Il veut se rendre en Grande-Bretagne : « Si je pars, ce sera pour le bien de mes enfants », dit-il.  Enfin, il affirme que d’autres Azazis l’ont précédé et sont déjà installés en Europe… où ils contribuent à l’implantation et au bon fonctionnement du réseau.

Ainsi s’organise le trafic des migrants. Face à la vague sans précédents de migrants, les « passeurs » voient leur commerce prospérer sur le malheur et l’espoir de ces hommes et femmes. Loin de toute considération morale, ils font le métier qu’ils ont appris et leurs services répondent à une demande bien réelle.

*Photo : SIPAUSA30132521_000020

Aymeric Caron, reviens!

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J’ai rarement rencontré un personnage aussi imbu de lui-même, aussi odieux, aussi manipulateur qu’Aymeric Caron. Procureur dans un régime totalitaire, il n’aurait jamais manqué une occasion pour vous envoyer ad patres : documents truqués, témoignages extorqués sous la torture, arguments retors, questions biaisées, regard de psychopathe, il aurait inspiré un mélange de terreur et d’admiration qui aurait convaincu n’importe quel tribunal. Et c’est cet homme qu’il a fallu subir pendant des mois dans l’émission consensuelle et frivole de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché ».

Et voilà qu’il nous manque. N’importe quel producteur hollywoodien vous expliquerait que plus le méchant est méchant, meilleur est le film. La haine engendre la haine et le taux d’adrénaline monte vertigineusement. Cet homme, de quelque bord politique qu’on soit, captait l’attention car il portait en lui, outre quelques convictions végétariennes aussitôt contredites par son sourire carnassier, des fioles de nitroglycérine prêtes à exploser. Un tel personnage est irremplaçable. Et du coup, Léa Salamé dans le rôle de la mégère qui cherche à s’imposer tout en sachant qu’elle n’y parviendra jamais et son nouveau comparse Yann Moix, qui cultive l’art de poser des questions alambiquées dont il est le seul à connaître la réponse, ne font pas le poids. Laurent Ruquier se contente de pouffer et les invités d’ânonner des banalités sans crainte d’être envoyés au goulag. Bien sûr, les bons sentiments sont encore au rendez-vous, y compris avec Michel Sardou dont on attendait plus d’indépendance d’esprit et  Thomas Dutronc qui a fait la promotion des carottes bio sous le regard attendri de Cécile Duflot qui, elle nous l’a promis, accueillera chez elle une famille de réfugiés. Quant à Guy Bedos confondu avec son fils Nicolas, il a trouvé le moyen de glisser quelques vacheries sur Mélenchon, ce qui n’est pas forcément très classe. Un ancien rédacteur du Monde a brièvement évoqué l’attitude des frères Simenon sous l’Occupation et la personnalité de Léon Degrelle, le fondateur du rexisme, qui a inspiré le personnage de Tintin. Voilà, vous savez tout.

Non pas vraiment tout : le vide abyssal laissé par le départ d’Aymeric Caron m’a entraîné dans une forme de léthargie dont je ne suis pas près de me remettre. Si la télévision française se met à ressembler à François Hollande avec petites blagues et rires étouffés dans une ambiance où personne n’ose dire ce qu’il pense, je regarderai la télévision nord-coréenne. Au moins là, il n’y a pas tromperie sur la marchandise.

Sarkozy en prison? Caramba, encore raté!

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nicolas sarkozy lemonde fillon

Caramba, encore raté ! L’usage de cette locution est empruntée à des personnages de l’album de Tintin « l’oreille cassée ». Passée dans le langage courant, elle conclut chaque épisode de la série « comment se débarrasser de Nicolas Sarkozy à l’aide de la justice ».

Une information discrète nous a appris que les juges d’instruction en charge de l’information relative à la pénalité payée par l’UMP en lieu et place de Nicolas Sarkozy venaient de rendre une « ordonnance de non-lieu général ». Comme l’exige une mise en scène désormais bien rodée, la couverture médiatique a été bien moindre que celle qui avait accompagné l’ouverture de la procédure. C’est normal, pour accrocher le public, le scénario prévoit le lynchage, au début. Lorsque la justice doit faire son travail au travers d’un débat contradictoire en appliquant les principes, cela devient ennuyeux.

Uniquement à partir des informations aimablement publiées dans la presse, essayons de reconstituer le synopsis. On y retrouvera aux côtés du personnage central habituel, et par ordre d’apparition : un ancien Premier ministre, semble-t-il rancunier, des commissaires aux comptes obéissants, des juristes interloqués, un tandem de journalistes « enquêteurs », un secrétaire général de l’Élysée ingénu, et quelques magistrats accusés par certains de vouloir se faire Nicolas Sarkozy pour les avoir traité de « petits pois ».

Les comptes de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012 ont été rejetés par le Conseil Constitutionnel après avis de la CNCC. Non pas à cause d’un dépassement, mais parce qu’un déplacement du candidat avait été pris en charge financièrement par l’État. Sarkozy considérait que c’était le président sortant qui se déplaçait. Refus du conseil constitutionnel qualifiant cette prise en charge de « don interdit » et invalidant le compte. Conséquence : non-remboursement des dépenses électorales, et amende. Douloureuse facture de onze millions d’euros à payer. L’UMP alors dirigée par Jean-François Copé lance auprès des militants le fameux sarkothon, un appel aux dons pour faire face aux conséquences financières du rejet. Succès de l’initiative qui permet les remboursements des banques et laisse un excédent pour régler l’amende. Consulté, l’avocat de l’UMP, spécialiste de ces questions, indique qu’à son avis il n’y avait pas d’obstacle juridique à ce que l’UMP fasse le chèque directement[1. Pratiquant et connaissant bien cette matière, je crois que j’aurais produit exactement les mêmes conclusions.]. Avant de l’encaisser, le Trésor public préfère cependant consulter la direction des affaires juridiques du ministère qui conclut de la même manière et donne son feu vert. Paiement libératoire et dossier clos.

L’affaire de la pénalité proprement dite ne va commencer que plusieurs mois plus tard.  Le scandale Bygmalion lancé par l’épisode original d’un avocat convoquant la presse à son cabinet pour une conférence au cours de laquelle il proclame ses clients coupables provoque un grand tintamarre. Et Jean-François Copé est alors écarté de la direction du parti au profit d’un triumvirat d’anciens premiers ministres.

Reportons-nous littéralement à ce ce que raconte Libération de la suite : « quelques mois plus tard, l’arrivée du triumvirat Fillon-Juppé-Raffarin à la tête de l’UMP (devenue depuis Les Républicains) avait relancé l’affaire, les commissaires aux comptes du parti faisant part de leurs doutes sur les modalités du remboursement. Au cours d’un déjeuner mémorable avec Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire général de l’Elysée, François Fillon avait alors insisté sur cette affaire de pénalités. «C’est de l’abus de bien social. C’est une faute personnelle. Il n’y avait rien à demander à l’UMP, de payer tout ça», s’était ému l’ancien Premier ministre en intimant à son interlocuteur de «taper vite». Une information judiciaire est alors ouverte en octobre 2014 pour «abus de confiance», «complicité» et «recel» ».

Certaines mauvaises langues iront jusqu’à affirmer que François Fillon aurait dûment chapitré les commissaires aux comptes qui n’avaient, semble-t-il, eu aucun état d’âme lorsque le règlement avait été effectué l’année précédente. Ils auraient alors obtempéré en transmettant un signalement au parquet.

L’absence d’utilisation du conditionnel donne à penser que Libération est particulièrement sûr de ses infos. Peut-être grâce ou à cause d’un épisode assez stupéfiant que l’auteur de l’article se garde bien de rappeler. Deux journalistes du Monde contributeurs prolixes à la chasse au Sarkozy, et généralement bien informés, ont publié un livre[2. Sarko s’est tuer, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Stock, 2014.]. Rendant régulièrement visite à François Hollande[3. Pour justifier leur rendez-vous réguliers avec François Hollande, les deux journalistes ont affirmé préparer un livre sur le quinquennat. L’explication semble aujourd’hui fragile puisque le livre a bien été écrit …mais par leur consœur du même journal, Françoise Fressoz avec Le stage est fini (Albin-Michel).], ils disposent en général de la copie des dossiers pénaux concernant l’ancien Président de la République avant même les avocats présents dans la cause. Ils ont raconté un entretien qu’ils auraient eu avec Jean-Pierre Jouyet. Dont les termes sont repris aujourd’hui par Libération. François Fillon, outré d’être présenté comme une balance, a poussé des hurlements. Jean-Pierre Jouyet a démenti. Les journalistes ont alors brandi l’enregistrement de leur entretien. D’après le secrétaire général de l’Élysée, l’échange fut enregistré à son insu. Ce qui a dû provoquer un peu de désordre dans leurs réseaux de contacts et d’informateurs jusqu’alors performants. Depuis, ils ont d’ailleurs adopté une discrétion inhabituelle.

Comme d’habitude, le parquet financier et les juges d’instruction du pôle du même nom avaient démarré au quart de tour. L’affaire pouvait se révéler intéressante, puisque les faits étaient simples et avérés. Restait à trouver la bonne qualification juridique et à saisir prestement le tribunal correctionnel. Le problème, c’est que le vaudeville Fillon-Jouyet-le Monde a quand même mis du plomb dans l’aile à ce dossier. Et le public commence à se lasser de ces feuilletons. Alors, on s’est remis à faire un peu de droit. En commençant par se rappeler que l’article 4 de la Constitution prévoit que « les partis politiques se forment et exercent leur activité librement ». Ce qui veut dire que, si du fait du financement public leurs recettes sont contrôlées, ils font en revanche ce qu’ils veulent de leur sous. Et même s’ils veulent offrir un séjour estival dans un domaine corse à leur président pour qu’il se repose, cela ne regarde pas les juges, même si cela risque de contrarier les adhérents,

Il y avait d’autres arguments aussi évidents sur lesquels on ne reviendra pas. Signalons seulement que la qualification « d’abus de confiance » (la confiance de qui ?) était quand même risible. L’appel aux dons du sarkothon avait précisément été organisé pour faire face aux conséquences du rejet des comptes de campagne. Parmi lesquels figurait le paiement de l’amende. Les souscripteurs savaient parfaitement à quoi ils participaient.

Autre petit problème amusant. Pour mener cette procédure au bout, il aurait fallu impliquer pour complicité les fonctionnaires des services de Bercy qui avaient accepté le règlement après établissement d’une consultation juridique interne dûment motivée. Qui en affirmait la régularité. On s’en est dispensé et c’est très sage.

Fin de l’épisode. Chacun y trouvera son compte, les sarkophobes pour dire comme Libé que le non-lieu démontre qu’il n’y a aucun acharnement, les sarkophiles qu’il apporte la preuve contraire. Les optimistes que la justice a démontré qu’elle était impartiale, les pessimistes citeront La Fontaine et les « animaux malades de la peste ». Les cyniques ricaneront en attribuant ce changement de climat judiciaire au probable retour de la droite en 2017.

Le juriste quant à lui, se réjouira que le débat contradictoire ait permis d’imposer une évidence juridique quand même présente dès le départ.

En revanche, François Fillon et les journalistes du Monde, garderont peut-être un mauvais souvenir de cet épisode. Il faut dire qu’ils en ressortent un peu cabossés. Qu’ils se consolent, Libération nous l’annonce, la saison est en cours, la série n’est pas terminée.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00644379_000008.

Migrants : le putsch moral des éditorialistes

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migrants lemonde merkel

Qu’un certain journalisme adore sermonner au moins autant qu’informer, ce n’est pas très nouveau. L’appel publié jeudi en « une » de Libération – et de onze autres journaux européens – ne m’a d’abord arraché qu’un haussement d’épaule. « Nous journaux d’Europe, nous unissons pour exhorter nos dirigeants à agir résolument pour gérer cette tragédie humanitaire et empêcher que d’autres vies ne soient perdues… »

D’abord, on ne voit pas qui pourrait être contre ça. Qui voudrait que des vies humaines soient perdues ? Qui pourrait dire qu’il ne faut rien faire ? Rassurez-vous, pas moi. Mais on devrait avoir le droit de se demander quelle part de la misère du monde on veut accueillir et dans quelles conditions.

Et puis, ce journalisme de grandes causes et de grandes consciences est une spécialité française, on s’habitue à son ronronnement satisfait qui nous dicte en toute occasion ce qu’il faut penser – sans grand effet du reste. Un peu de Zola, un peu de Malraux, une pincée de Kessel ou de Frantz Fanon, des accents héroïques ou pathétiques, des appels à la fraternité humaine – assortis de sentences d’exclusion de ladite fraternité à l’encontre de quiconque ne pense pas ce qu’il faut. Si on veut comprendre quelque chose à ce nouveau clergé, Régis Debray a dit l’essentiel depuis longtemps.

C’était prévisible, la tragédie à laquelle nous assistons sans la voir et sans la comprendre a stimulé comme jamais les ardeurs prêcheuses de nos grands médias et de quelques autres. Des entreprises font leur com sans vergogne en organisant des appels aux dons, des mairies se déclarent candidates à l’accueil de migrants. Enfin, se réjouit Le Monde, « les artistes français sortent de leur réserve ». « Finie la colère rentrée », écrit la consœur sans rire. Ouf, je n’avais pas remarqué qu’elle était rentrée mais il fallait qu’elle sorte. Marrant, dans un tel brouhaha, tous ces gens qui prétendent briser le silence.

D’éminents éditorialistes se réjouissent qu’une photo ait fait bouger les choses. Moi, ça me fiche plutôt la trouille que la politique de mon gouvernement soit dictée par une photo. Et puis, à mon avis, on devrait s’abstenir de faire parler les enfants morts. Parce qu’on finit par leur faire dire n’importe quoi. En l’occurrence, ce petit garçon serait, nous a-t-on serinés sans jamais prendre la peine de le démontrer, l’image de la culpabilité européenne. Des gentils, des méchants, on ne veut rien d’autre.

À une situation complexe, les médias ont donc opposé une grille de lecture simple. Chercher à réfléchir, dire autre chose que les mots magiques « accueil », « ouverture », « générosité », c’est déjà être un salaud. Là où on aurait besoin de comprendre l’ensemble des causes qui ont amené ce petit garçon sur cette plage turque, on répétant que ce sont les nouveaux juifs fuyant le nouveau nazisme. Ce qui revient à interdire de penser. Depuis une dizaine de jours, ce chantage émotionnel (dont Slobodan Despot a fort bien décrit les ressorts) a atteint une intensité inédite. Égoïsme ou générosité, choisissez votre camp ! Chacun exhibe son émotion comme une médaille, alors que ce qui serait méritoire, ce serait d’y résister un peu, à cette émotion.

Cela dit, des « J’accuse », la presse en publie tous les quatre matins et j’aurais oublié celui des douze journaux européens si Alain Finkielkraut n’avait pas attiré mon attention sur son caractère scandaleux. « C’est une prise de pouvoir ! », m’a-dit mon cher professeur.  De fait, cette alliance de douze journaux pour dicter leur politique à des gouvernements élus dont ils n’ont ni la légitimité, ni les responsabilités, traduit une curieuse conception de la répartition des rôles. « On attend d’eux qu’ils nous donnent le savoir nécessaire pour penser, mais ils ne veulent pas décrire, ils veulent prescrire », s’agace Finkielkraut.

Il est vrai que ce texte ne semble pas avoir soulevé les masses ni ému plus que de raison les gouvernements tchèque, hongrois et autres réfractaires à l’accueil de masse. Quant à nos gouvernants à nous, ceux de la vieille Europe, ils tentent de louvoyer entre les attentes de leurs électeurs et les diktats des médias – et comme ils sacrifient souvent les premiers pour complaire aux seconds, ils finissent par perdre. En attendant, les ministres de l’Intérieur vont bien devoir traduire toute cette émotion en action – ce qui commencera ce lundi à Bruxelles par un vaste marchandage sur le mode « j’en prends tant et toi tant » qui nous emmènera assez loin des grands mots et des grands principes. Reste que ce brouhaha humanitaire ne peut qu’encourager ceux qui hésitent, dans les camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie, à tenter l’aventure européenne pendant que les opinions sont dans de relativement bonnes dispositions. De tout cela, mes estimables confrères se lavent les mains : leur rayon c’est la conviction, pas la responsabilité. C’est pourquoi on peut au moins parler d’une tentative de putsch moral.

Il y a tout de même un aspect presque comique, dans cette crise dramatique, c’est que la France s’empaille sur des questions qui ne se posent pas. On peut se demander s’il faut accueillir des réfugiés, et combien ou comment. L’ennui, c’est qu’il va falloir les obliger parce que, décidément, ils ne veulent pas venir chez nous. On invoquera les routes migratoires traditionnelles, les emplois allemands, le chômage français. D’accord, mais ils préfèrent même l’Angleterre et le coût de la vie à Londres. Alors, une pensée affreuse me vient : et si la France était vraiment trop sortie de l’Histoire, même pour des gens qui essaient de lui échapper ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30133408_000009.

La maladie d’amour

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denis tillinac retiens nuit

Sur les bords de la Loire, Denis Tillinac se languit d’une bourgeoisie en voie d’extinction. En ouvrant le dernier roman du corrézien, « Retiens ma nuit » aux Editions Plon, le parfum enivrant d’une province pluvieuse et fantasmée prend à la gorge. Se dessinent alors les paysages et les rêves cabossés d’une existence protégée, loin du tumulte des métropoles. Au cinéma, Jean Rochefort affirmait que l’apparition de son vieil ami Philippe Noiret sur grand écran produisait un effet d’appartenance instantané : « c’est comme enfiler une paire de charentaises » disait-il. Une justesse de ton, un bien-être communicatif, on est immédiatement en famille, chez soi, prêt à partager les désillusions et les bonheurs fugaces de l’acteur pendant quatre-vingt-dix minutes. Les mêmes réflexes s’opèrent avec la prose de Tillinac. Il fait partie des rares écrivains à encore écrire en français ce qui, en cette rentrée littéraire, tient du miracle et d’un formidable sursaut de résistance. La langue n’a jamais été aussi maltraitée dans une indifférence quasi-générale.

Où sont les professionnels de la pétition et du désordre ? L’avant-garde culturelle ne s’aventure plus sur le terrain des mots préférant patauger dans ses fausses idées. Avec cet éternel nostalgique, défenseur des églises et des frères Boniface, aucun risque de tomber dans le politiquement correct. La dissidence lui colle à la peau. On se prélasse dans sa phrase juteuse, un bel équilibre entre l’adjectif calorique et la vigueur du style. Entre le déhanché d’Elvis et l’épopée napoléonienne. Cette fois-ci, Tillinac nous parle d’amour à la manière du clinicien Jean Freustié, sans jamais être dupe de ses propres emballements. Dans les environs de Blois et de Chaumont, François, un médecin de campagne bien marié découvre la passion avec Hélène, une galeriste mal accompagnée. En Loire, les bancs de sable ne sont pas seulement dangereux pour les nageurs, les amoureux peuvent aussi y sombrer. Ces deux sexagénaires sont frappés d’un irrépressible besoin de se rapprocher à l’âge où l’on est plutôt censé s’occuper de ses petits-enfants et soigner ses maux de ventre. Si le corps se dérobe, la tête s’enflamme. Cet amour impossible naît sous les regards croisés des proches qui désapprouvent ce ridicule démon de midi plus que passé. François n’est ni un coureur, ni un sauteur, il n’est pas atteint du syndrome « Papy boum boum » qui a fait des ravages politiques en Italie. Ce retraité des sentiments n’imaginait pas être saisi en plein cœur. Il pensait  juste organiser sa succession en profitant des douceurs ligériennes. Il chanoinisait à plein régime. « Avec Hélène, je n’avais pas peur de vieillir, encore moins de mourir. J’existais si peu » diagnostique-t-il dorénavant. Son épouse, ses enfants, sa clientèle, ses repas arrosés et son dilettantisme de bon aloi volent en éclats.

Dans ce roman tendre et brûlant à deux voix, François et Hélène racontent leur vie toute tracée jusqu’à cette rencontre (trop) tardive. Avant, les années défilaient à la vitesse d’une Micheline, sans à-coups, agissant sur l’organisme comme un puissant analgésique. Puis un jour, ce train-train déraille et ravage tout. Dans ce télescopage amoureux, Tillinac se révèle être un très fin sociologue (profession qu’il doit, par ailleurs, détester comme l’art contemporain et le bling-bling) des classes bourgeoises. La littérature ne s’intéresse plus qu’aux damnés de la terre par calcul et démagogie. La misère humaine semble décupler l’imagination de nos jeunes auteurs. Tillinac dresse le portrait d’une société de notables qui a été aussi rudement chahutée par la mondialisation. Entre les parvenus et ce vieux maillage d’aristocratie locale se jouent des rapports troubles, d’attraction et de répulsion. Les amoureux carte vermeil se débattent dans cette banale foire aux vanités pour simplement exister.

Retiens ma nuit, Denis Tillinac, Editions Plon.

Retiens ma nuit

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Cioran blacklisté

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cioran moldavie roumanie

Le 1er juillet dernier, je me rendais à l’ambassade de Moldavie, 20, rue Berlioz, pour célébrer le 20e anniversaire de la mort de mon ami Émile Cioran. Pourquoi l’ambassade de Moldavie ? Parce que ni l’ambassade de Roumanie ni l’Institut culturel roumain n’avaient jugé bon d’organiser une rencontre autour de leur compatriote le plus célèbre. Les Français, eux aussi, avaient boudé l’auteur de De l’inconvénient d’être né et aucune fleur n’avait été déposée sur sa tombe au cimetière du Montparnasse. Quant à poser une plaque au 21, rue de l’Odéon pour rappeler qu’il y avait vécu, il n’en avait pas été question. En dépit de la canicule, un vent mauvais soufflait et le passé trouble de Cioran dans les années 1930 refaisait surface. Seule la petite ambassade de Moldavie avait accepté de nous accueillir pour cette commémoration. J’avoue, toute honte bue, que quand m’était parvenue l’invitation de l’ambassadeur, j’avais cru à un gag. Pour moi, la Moldavie était un pays imaginaire peuplé de tintinologues. Et non un ex-satellite de l’URSS.

Tout en m’accueillant de la manière la plus courtoise, l’ambassadeur, qui avait fait ses classes à Moscou, m’assurait que Cioran était totalement inconnu en Russie et qu’il avait lui-même jugé « extrêmement déprimants » les quelques livres qu’il avait parcourus.[access capability= »lire_inedits »] Je m’étais bien gardé de le contredire. Je fus tout aussi surpris de m’apercevoir qu’outre le personnel de l’ambassade, seule une dizaine de personnes s’était déplacée et que les intellectuels et écrivains français annoncés s’étaient désistés les uns après les autres. Bref, ce fut une soirée étrange où l’on me demanda surtout de parler des rapports de Cioran à la Bessarabie, principauté dont j’ignorais tout et qui semblait être au cœur des préoccupations de mes auditeurs. Je glissai vers l’Empire austro-hongrois et le nihilisme thérapeutique, ce qui finit par me donner une contenance.

Un mois plus tard, j’apprenais le fin mot de l’histoire : une loi mémorielle était en passe d’être adoptée par le Parlement de Bucarest, interdisant, outre le négationnisme, le culte de toutes les personnes ayant d’une manière ou d’une autre flirté avec la Garde de fer, mouvement incontestablement fasciste, dont Émile Cioran et Mircea Eliade furent des sympathisants dans leur jeunesse. Exit, donc, Cioran et Eliade : des peines de prison étaient même prévues, selon l’éditorialiste du quotidien Gandul, pour qui évoquerait sur Facebook les personnes incriminées par cette loi, aujourd’hui adoptée.

Cioran avait fui la splendeur de sa patrie parce qu’elle avait un effet dissolvant sur lui. Il ajoutait : l’Occident ne m’a guère mieux réussi. Où que ce soit, il aurait éprouvé le même dégoût. J’imagine combien son destin posthume l’aurait amusé. Lui qui aspirait à être l’homme le plus lucide de son temps, même si la lucidité ne va jamais sans une bonne dose de naïveté, aurait sans doute apprécié qu’une fois de plus, l’Histoire confirme sa certitude que « tout était foutu ».

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*Photo: Thierry Ehrmann.

La maternelle 4G

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Grand chantier de la refondation de l’école, le numérique est la pierre angulaire de la réforme engagée par Najat Vallaud-Belkacem, dans le but de promouvoir une véritable éducation aux médias : « Dès la rentrée 2015, le plan numérique issu de la concertation nationale sur le numérique, sera mis en oeuvre pour que la jeunesse soit de plain-pied dans le monde numérique », puisqu’il est bien évident que « l’acquisition des connaissances passe aujourd’hui par internet et la communication sociétale en grande partie par les réseaux sociaux. »

« Collèges connectés », « pratiques renouvelées », « enseignants innovants », la communication ministérielle égrène les formules magiques qui permettront à n’en pas douter « aux élèves de s’insérer dans la société en tant que citoyens » et de « renforcer le plaisir d’apprendre et d’aller à l’École ». « La révolution numérique est une chance pour l’école », martèle-t-on. Les professeurs de français et Victor Hugo remercient en effet certainement la révolution numérique après le torrent d’insultes qui s’est abattu sur l’auteur des Misérables au cours de la session 2014.
C’est une vieille recette du Parti socialiste : monter en épingle les réformes sociétales après avoir définitivement constaté son échec dans le domaine social. Incapable d’appliquer dans les faits le discours égalitariste dont la gauche se grise en permanence, il lui faut donc transposer le combat pour l’égalité dans des domaines plus à la pointe de la modernité. La lutte contre les discriminations tous azimuts et le mariage pour tous n’ayant cependant pas réussi à ressusciter Jaurès mais à faire taxer de plus en plus nettement le PS de clientélisme communautariste, reste le numérique, dernière croisade, semble-t-il, d’un parti en pleine déconfiture idéologique.

Les matières ringardes et discriminantes telles que les langues anciennes ayant été gentiment remisées au placard des vieilleries rétrogrades, reste à bâtir la « nouvelle société » grâce à la tablette pour tous et au smartphone pédagogique. Et si vous vous effrayez du fait que Twitter charrie aujourd’hui les incitations à la haine et les appels aux meurtres rédigés dans un français à peine déchiffrable par une cohorte de 12-18 ans devenus incapables de survivre plus de dix minutes sans avoir les yeux rivés sur un écran, rassurez-vous : ils pourront désormais, grâce à l’école numérique, ne plus avoir à subir le désagrément de devoir éteindre leur portable à l’école et pourront rester connectés 24 heures sur 24. La fabrique de zombies devrait ne s’en porter que mieux : au moins un produit d’exportation français qui marche.
Et ça commence, dès le plus jeune âge, comme s’en félicitait l’ultra-branché Xavier de la porte cette semaine sur France Culture, dans sa nouvelle chronique du mercredi matin. Xavier de la Porte semble faire partie de ces individus qui vivent dans une sorte d’extase technologique permanente, trouvant invariablement démente toute innovation et estimant, quel que soit le sujet abordé, que si c’est connecté c’est génial. Voilà un type dont les transports d’enthousiasme doivent être à la limite du contrôlable à la seule vue d’un chauffe-tasse USB.

Et bien évidemment, la révolution numérique à l’école pour Xavier de la Porte, c’est particulièrement génial. « L’école française est en train d’entamer un tournant », explique le chroniqueur qui en profite pour tacler au passage les vilains grincheux ringards du Figaro ayant encore le culot de regretter la disparition des langues anciennes et le naufrage final du collège unique. « Il n’y a pas de raison que l’humain de droite soit moins contradictoire et incohérent que le reste de l’humanité. Ca se saurait. » Tout à fait Xavier, heureusement que l’humain de gauche, lui, semble ignorer jusqu’au sens du mot « contradiction ».
D’esprit de contradiction, chez Xavier de la Porte, il ne faut pas en effet chercher l’ombre. Toute critique de l’action gouvernementale est par avance balayée. Les expérimentations numériques ont beau aller « un peu tous azimuts » confie l’animateur, « ce n’est pas critiquable en soi ». Les mauvais esprits sont prévenus : on ne relaie ici que la bonne parole. Par exemple, dans le nouveau programme de maternelle, on encouragera la création d’ateliers de familiarisation aux outils numériques, en particulier autour de la communication à distance. « Personnellement, je suis à fond pour », proclame l’enthousiaste Xavier de la Porte qui souhaite ainsi qu’on apprenne « aux enfants à se servir d’un smartphone à écran tactile afin qu’ils ne mettent pas fin toutes les trois secondes à la communication en effleurant l’écran avec leurs joues rondes peu adaptées à la technologie contemporaine. » C’est vrai que ce n’est pas très pratique ces enfants patauds avec leurs bonnes grosses joues, et on attend donc avec impatience une prochaine mise à jour pour que les enfants en bas âge deviennent enfin un peu plus techno-compatibles. Quand on pense qu’on envoie des robots sur Mars et qu’on n’est même pas capables de remédier à cela, c’est à peine croyable. A quand, enfin, les enfants à tête plate ?

En attendant, cette évolution déterminante de la physionomie infantile, l’enseignement des petites classes va se préoccuper de réadapter un peu les cerveaux à la nouvelle société à venir. En 2001, explique Xavier de la Porte, le grand juriste Lawrence Lessig (une figure très appréciée notamment dans le monde des gens branchés qui vénèrent Steve Jobs) expliquait qu’une part toujours croissante de nos vies, de nos interactions sociales, « étant appelée à se dérouler via des plateformes informatiques, et ces plateformes consistant en des lignes de codes informatiques qui seules édictaient ce qu’il est possible ou non de faire de ces plateformes, eh bien, le code, c’est la loi. » Rassurante perspective. Voilà qui, comme le pronostiquait le philosophe Günther Anders, définit pour les temps modernes une sorte de nouvel impératif catégorique : « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou vas être une pièce »[1. Günther Anders. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Editions de l’Encyclopédie des nuisances. 2002.] Anders, il est vrai, était moins branché que Jobs ou Lessig. Pire, il ne connaissait même pas internet quand il écrivait cela, en 1992, son ouvrage ayant été publié à titre posthume. Qu’aurait-il donc pensé de toute cette euphorie numérique, lui qui affirmait aussi que « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime »[2. Ibid. Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ?Allia. 2001.]

L’inquiétude n’est pas de mise pour Xavier de la Porte qui se réjouit au contraire que les élèves s’aperçoivent « de manière très effective que le code, c’est la loi, parce que pour gruger, ils devront hacker. Un bon moyen de mettre toute la jeunesse de France sur la voie de la programmation informatique. » En la matière, les possibilités paraissent sans limites. En août dernier, lors de la dernière DefCon Hacking Conference aux Etats-Unis (consacrée aux multiples dimensions du piratage), des chercheurs en sécurité informatique ont révélé qu’il était possible de pirater un compte gmail à partir d’un frigo connecté Samsung. De là à imaginer que nos petits génies pourront bientôt pirater le cahier de texte « dématérialisé » ou la boîte mail de papa ou maman en allant piquer un morceau de poulet froid dans le frigo, il n’y a qu’un pas, et Philippe K. Dick trouverait certainement cela très amusant s’il était encore de ce monde. Et Xavier de la Porte, qu’en dit-il ? Est-il à fond pour ?

*Photo : Pixabay.

Jax Miller, Circé du roman noir

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jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

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Angot, le film que je n’ai pas aimé

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christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.

Passeurs: la loi du marché

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migrants passeurs Turquie

migrants passeurs Turquie

Le nombre sans précédent de personnes traversant la Méditerranée pour se rendre en Europe est au centre de l’attention de l’opinion publique. Les médias ont tous ou presque envoyé leurs reporters faire du « terrain » et accompagner les migrants dans leur périple à travers les frontières. Derrière les chiffres, nous découvrons donc des visages et des noms. Au moins ceux de certains. Car les passeurs, acteurs essentiels de cette vague d’immigration, restent en marge des reportages, anonymes aux visages brouillés pour, comme on dit dans ces occasions, « des raisons évidentes ».

On peste contre ces gens sans cœur qui prospèrent sur la misère du monde et, parfois, on s’étonne qu’ils puissent agir aussi facilement, sans se cacher et sans que  les autorités compétentes n’interviennent. Grâce à un journaliste du Washington Post qui s’est rendu à Izmir – ville natale du héros des Lettres persanes de Montesquieu, deuxième port de Turquie et principal point de passage entre ce pays et la Grèce – on peut se faire une idée de la logique de ces réseaux qui déversent les migrants syriens et afghans sur les côtés grecques, porte d’entrée de la terre promise européenne.

En allant à la rencontre d’un passeur – ayant tenu à garder l’anonymat – le journaliste se rend dans un hôtel. Sans même qu’il ne le lui demande, le réceptionniste lui indique : « La chambre du passeur est là-haut. » C’est là que le passeur reçoit ses clients, sur un petit lit recouvert de coussins. Il leur indique ce qu’ils doivent emporter comme ce qu’ils doivent laisser derrière eux puis empoche les 1300 dollars à payer pour un voyage de 45 minutes. L’an dernier le prix était de 900 dollars et cet été de 1200 dollars mais, face à la demande, l’offre s’ajuste par le biais du prix. Rien de personnel, business is business… Au total, cette année, le trafic de migrants a rapporté 300 millions de dollars (pour 258.000 migrants) selon le HCR.

De ce passeur, on apprend quelque chose de plus important et plus intéressant que son identité : son origine. Il vient d’Azaz, une ville du nord-ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, aujourd’hui disputée par les différentes factions qui s’affrontent en Syrie (Daech,  Front al-Nosra, Armée syrienne libre…). Un rapide coup d’œil sur la carte suffit à comprendre pourquoi cette ville est la capitale historique des trafics en tous genres. Là-bas, on est contrebandier de père en fils. Tabac, drogues, armes : les familles mafieuses d’Azaz convoient tout ce qui leur passe sous la main.

Ceux qui, depuis des générations, savent comment composer avec les douanes, polices, gendarmeries et armées de la région, ont tissé des réseaux des deux côtés de la frontière pour gérer le flux des marchandises. Ils se sont, depuis quelques années, convertis en masse au nouveau business migratoire. Autrement dit, notre homme ne s’est pas improvisé « passeur » du jour au lendemain. Grâce aux nombreux réseaux auxquels il est lié en tant qu’Azazi, il s’est tout simplement tourné vers le trafic de migrants.

Après l’avoir payé, ses clients embarquent sur des bateaux gonflables et traversent l’étroite bande marine qui sépare la Turquie de la Grèce. Souvent, une fois arrivés près des côtes européennes, les voyageurs crèvent leurs embarcations pour que les garde-côtes grecs ne puissent pas les forcer à repartir – connaître l’adversaire fait partie du métier. La dernière partie de la traversée se fait donc à la nage. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, les deux tiers des demandeurs d’asile en Europe sont passés par ce chemin.

Dans le journal américain,  le contrebandier anonyme se targue du taux de succès et du degré de sureté des traversées qu’il organise. Il affirme qu’aucun de ses clients n’est mort à ce jour, et que 90% d’entre eux réussissent leur passage à la première tentative. Il dit y parvenir en ne mettant pas plus de 45 personnes dans ses embarcations et en veillant toujours à ce que celles-ci ne soient pas trop chargées. Humanisme ? Pas vraiment. Plutôt un sens aigu du service client.

En effet, on vient souvent vers lui sur la recommandation d’amis ou de connaissances qui ont réussi leur voyage grâce à ses services et, n’étant pas seul sur le marché, le prestataire de service a tout intérêt à soigner son image. « Dans les affaires, c’est la réputation qui fait tout, ajoute-t-il, et moi j’ai une bonne réputation ! » Ainsi, selon ce passeur, même dans ce commerce inhumain, une sorte de logique économique pervertie assure un minimum syndical de sécurité aux migrants.

Pour autant, les anecdotes ne manquent pas concernant les victimes de mauvais traitements ou d’arnaques de la part de passeurs profitant de la détresse humaine. Dans les rues d’Izmir, une famille raconte que sa dernière tentative de traverser la mer a très vite tourné court parce que son Zodiac accueillait 57 personnes. D’autres ont payé les sommes demandées à de prétendus passeurs qui se sont évaporés aussitôt l’argent empoché.

L’« honnête » passeur interrogé par le Washington Post nie pourtant faire de gros profits. Il prétend même avoir laissé certaines personnes dans le besoin passer gratuitement. Selon lui, le coût d’organisation d’un voyage est de 40.000 dollars, en comptant le prix du Zodiac (7000 dollars). Et tout l’argent finit de toute façon dans les mains de deux ou trois Turcs ayant la haute main sur le trafic. Lui-même a l’intention de quitter Izmir où il s’était installé en raison de ses activités professionnelles. Il veut se rendre en Grande-Bretagne : « Si je pars, ce sera pour le bien de mes enfants », dit-il.  Enfin, il affirme que d’autres Azazis l’ont précédé et sont déjà installés en Europe… où ils contribuent à l’implantation et au bon fonctionnement du réseau.

Ainsi s’organise le trafic des migrants. Face à la vague sans précédents de migrants, les « passeurs » voient leur commerce prospérer sur le malheur et l’espoir de ces hommes et femmes. Loin de toute considération morale, ils font le métier qu’ils ont appris et leurs services répondent à une demande bien réelle.

*Photo : SIPAUSA30132521_000020

Aymeric Caron, reviens!

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J’ai rarement rencontré un personnage aussi imbu de lui-même, aussi odieux, aussi manipulateur qu’Aymeric Caron. Procureur dans un régime totalitaire, il n’aurait jamais manqué une occasion pour vous envoyer ad patres : documents truqués, témoignages extorqués sous la torture, arguments retors, questions biaisées, regard de psychopathe, il aurait inspiré un mélange de terreur et d’admiration qui aurait convaincu n’importe quel tribunal. Et c’est cet homme qu’il a fallu subir pendant des mois dans l’émission consensuelle et frivole de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché ».

Et voilà qu’il nous manque. N’importe quel producteur hollywoodien vous expliquerait que plus le méchant est méchant, meilleur est le film. La haine engendre la haine et le taux d’adrénaline monte vertigineusement. Cet homme, de quelque bord politique qu’on soit, captait l’attention car il portait en lui, outre quelques convictions végétariennes aussitôt contredites par son sourire carnassier, des fioles de nitroglycérine prêtes à exploser. Un tel personnage est irremplaçable. Et du coup, Léa Salamé dans le rôle de la mégère qui cherche à s’imposer tout en sachant qu’elle n’y parviendra jamais et son nouveau comparse Yann Moix, qui cultive l’art de poser des questions alambiquées dont il est le seul à connaître la réponse, ne font pas le poids. Laurent Ruquier se contente de pouffer et les invités d’ânonner des banalités sans crainte d’être envoyés au goulag. Bien sûr, les bons sentiments sont encore au rendez-vous, y compris avec Michel Sardou dont on attendait plus d’indépendance d’esprit et  Thomas Dutronc qui a fait la promotion des carottes bio sous le regard attendri de Cécile Duflot qui, elle nous l’a promis, accueillera chez elle une famille de réfugiés. Quant à Guy Bedos confondu avec son fils Nicolas, il a trouvé le moyen de glisser quelques vacheries sur Mélenchon, ce qui n’est pas forcément très classe. Un ancien rédacteur du Monde a brièvement évoqué l’attitude des frères Simenon sous l’Occupation et la personnalité de Léon Degrelle, le fondateur du rexisme, qui a inspiré le personnage de Tintin. Voilà, vous savez tout.

Non pas vraiment tout : le vide abyssal laissé par le départ d’Aymeric Caron m’a entraîné dans une forme de léthargie dont je ne suis pas près de me remettre. Si la télévision française se met à ressembler à François Hollande avec petites blagues et rires étouffés dans une ambiance où personne n’ose dire ce qu’il pense, je regarderai la télévision nord-coréenne. Au moins là, il n’y a pas tromperie sur la marchandise.

Sarkozy en prison? Caramba, encore raté!

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nicolas sarkozy lemonde fillon

nicolas sarkozy lemonde fillon

Caramba, encore raté ! L’usage de cette locution est empruntée à des personnages de l’album de Tintin « l’oreille cassée ». Passée dans le langage courant, elle conclut chaque épisode de la série « comment se débarrasser de Nicolas Sarkozy à l’aide de la justice ».

Une information discrète nous a appris que les juges d’instruction en charge de l’information relative à la pénalité payée par l’UMP en lieu et place de Nicolas Sarkozy venaient de rendre une « ordonnance de non-lieu général ». Comme l’exige une mise en scène désormais bien rodée, la couverture médiatique a été bien moindre que celle qui avait accompagné l’ouverture de la procédure. C’est normal, pour accrocher le public, le scénario prévoit le lynchage, au début. Lorsque la justice doit faire son travail au travers d’un débat contradictoire en appliquant les principes, cela devient ennuyeux.

Uniquement à partir des informations aimablement publiées dans la presse, essayons de reconstituer le synopsis. On y retrouvera aux côtés du personnage central habituel, et par ordre d’apparition : un ancien Premier ministre, semble-t-il rancunier, des commissaires aux comptes obéissants, des juristes interloqués, un tandem de journalistes « enquêteurs », un secrétaire général de l’Élysée ingénu, et quelques magistrats accusés par certains de vouloir se faire Nicolas Sarkozy pour les avoir traité de « petits pois ».

Les comptes de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012 ont été rejetés par le Conseil Constitutionnel après avis de la CNCC. Non pas à cause d’un dépassement, mais parce qu’un déplacement du candidat avait été pris en charge financièrement par l’État. Sarkozy considérait que c’était le président sortant qui se déplaçait. Refus du conseil constitutionnel qualifiant cette prise en charge de « don interdit » et invalidant le compte. Conséquence : non-remboursement des dépenses électorales, et amende. Douloureuse facture de onze millions d’euros à payer. L’UMP alors dirigée par Jean-François Copé lance auprès des militants le fameux sarkothon, un appel aux dons pour faire face aux conséquences financières du rejet. Succès de l’initiative qui permet les remboursements des banques et laisse un excédent pour régler l’amende. Consulté, l’avocat de l’UMP, spécialiste de ces questions, indique qu’à son avis il n’y avait pas d’obstacle juridique à ce que l’UMP fasse le chèque directement[1. Pratiquant et connaissant bien cette matière, je crois que j’aurais produit exactement les mêmes conclusions.]. Avant de l’encaisser, le Trésor public préfère cependant consulter la direction des affaires juridiques du ministère qui conclut de la même manière et donne son feu vert. Paiement libératoire et dossier clos.

L’affaire de la pénalité proprement dite ne va commencer que plusieurs mois plus tard.  Le scandale Bygmalion lancé par l’épisode original d’un avocat convoquant la presse à son cabinet pour une conférence au cours de laquelle il proclame ses clients coupables provoque un grand tintamarre. Et Jean-François Copé est alors écarté de la direction du parti au profit d’un triumvirat d’anciens premiers ministres.

Reportons-nous littéralement à ce ce que raconte Libération de la suite : « quelques mois plus tard, l’arrivée du triumvirat Fillon-Juppé-Raffarin à la tête de l’UMP (devenue depuis Les Républicains) avait relancé l’affaire, les commissaires aux comptes du parti faisant part de leurs doutes sur les modalités du remboursement. Au cours d’un déjeuner mémorable avec Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire général de l’Elysée, François Fillon avait alors insisté sur cette affaire de pénalités. «C’est de l’abus de bien social. C’est une faute personnelle. Il n’y avait rien à demander à l’UMP, de payer tout ça», s’était ému l’ancien Premier ministre en intimant à son interlocuteur de «taper vite». Une information judiciaire est alors ouverte en octobre 2014 pour «abus de confiance», «complicité» et «recel» ».

Certaines mauvaises langues iront jusqu’à affirmer que François Fillon aurait dûment chapitré les commissaires aux comptes qui n’avaient, semble-t-il, eu aucun état d’âme lorsque le règlement avait été effectué l’année précédente. Ils auraient alors obtempéré en transmettant un signalement au parquet.

L’absence d’utilisation du conditionnel donne à penser que Libération est particulièrement sûr de ses infos. Peut-être grâce ou à cause d’un épisode assez stupéfiant que l’auteur de l’article se garde bien de rappeler. Deux journalistes du Monde contributeurs prolixes à la chasse au Sarkozy, et généralement bien informés, ont publié un livre[2. Sarko s’est tuer, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Stock, 2014.]. Rendant régulièrement visite à François Hollande[3. Pour justifier leur rendez-vous réguliers avec François Hollande, les deux journalistes ont affirmé préparer un livre sur le quinquennat. L’explication semble aujourd’hui fragile puisque le livre a bien été écrit …mais par leur consœur du même journal, Françoise Fressoz avec Le stage est fini (Albin-Michel).], ils disposent en général de la copie des dossiers pénaux concernant l’ancien Président de la République avant même les avocats présents dans la cause. Ils ont raconté un entretien qu’ils auraient eu avec Jean-Pierre Jouyet. Dont les termes sont repris aujourd’hui par Libération. François Fillon, outré d’être présenté comme une balance, a poussé des hurlements. Jean-Pierre Jouyet a démenti. Les journalistes ont alors brandi l’enregistrement de leur entretien. D’après le secrétaire général de l’Élysée, l’échange fut enregistré à son insu. Ce qui a dû provoquer un peu de désordre dans leurs réseaux de contacts et d’informateurs jusqu’alors performants. Depuis, ils ont d’ailleurs adopté une discrétion inhabituelle.

Comme d’habitude, le parquet financier et les juges d’instruction du pôle du même nom avaient démarré au quart de tour. L’affaire pouvait se révéler intéressante, puisque les faits étaient simples et avérés. Restait à trouver la bonne qualification juridique et à saisir prestement le tribunal correctionnel. Le problème, c’est que le vaudeville Fillon-Jouyet-le Monde a quand même mis du plomb dans l’aile à ce dossier. Et le public commence à se lasser de ces feuilletons. Alors, on s’est remis à faire un peu de droit. En commençant par se rappeler que l’article 4 de la Constitution prévoit que « les partis politiques se forment et exercent leur activité librement ». Ce qui veut dire que, si du fait du financement public leurs recettes sont contrôlées, ils font en revanche ce qu’ils veulent de leur sous. Et même s’ils veulent offrir un séjour estival dans un domaine corse à leur président pour qu’il se repose, cela ne regarde pas les juges, même si cela risque de contrarier les adhérents,

Il y avait d’autres arguments aussi évidents sur lesquels on ne reviendra pas. Signalons seulement que la qualification « d’abus de confiance » (la confiance de qui ?) était quand même risible. L’appel aux dons du sarkothon avait précisément été organisé pour faire face aux conséquences du rejet des comptes de campagne. Parmi lesquels figurait le paiement de l’amende. Les souscripteurs savaient parfaitement à quoi ils participaient.

Autre petit problème amusant. Pour mener cette procédure au bout, il aurait fallu impliquer pour complicité les fonctionnaires des services de Bercy qui avaient accepté le règlement après établissement d’une consultation juridique interne dûment motivée. Qui en affirmait la régularité. On s’en est dispensé et c’est très sage.

Fin de l’épisode. Chacun y trouvera son compte, les sarkophobes pour dire comme Libé que le non-lieu démontre qu’il n’y a aucun acharnement, les sarkophiles qu’il apporte la preuve contraire. Les optimistes que la justice a démontré qu’elle était impartiale, les pessimistes citeront La Fontaine et les « animaux malades de la peste ». Les cyniques ricaneront en attribuant ce changement de climat judiciaire au probable retour de la droite en 2017.

Le juriste quant à lui, se réjouira que le débat contradictoire ait permis d’imposer une évidence juridique quand même présente dès le départ.

En revanche, François Fillon et les journalistes du Monde, garderont peut-être un mauvais souvenir de cet épisode. Il faut dire qu’ils en ressortent un peu cabossés. Qu’ils se consolent, Libération nous l’annonce, la saison est en cours, la série n’est pas terminée.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00644379_000008.

Migrants : le putsch moral des éditorialistes

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migrants lemonde merkel

migrants lemonde merkel

Qu’un certain journalisme adore sermonner au moins autant qu’informer, ce n’est pas très nouveau. L’appel publié jeudi en « une » de Libération – et de onze autres journaux européens – ne m’a d’abord arraché qu’un haussement d’épaule. « Nous journaux d’Europe, nous unissons pour exhorter nos dirigeants à agir résolument pour gérer cette tragédie humanitaire et empêcher que d’autres vies ne soient perdues… »

D’abord, on ne voit pas qui pourrait être contre ça. Qui voudrait que des vies humaines soient perdues ? Qui pourrait dire qu’il ne faut rien faire ? Rassurez-vous, pas moi. Mais on devrait avoir le droit de se demander quelle part de la misère du monde on veut accueillir et dans quelles conditions.

Et puis, ce journalisme de grandes causes et de grandes consciences est une spécialité française, on s’habitue à son ronronnement satisfait qui nous dicte en toute occasion ce qu’il faut penser – sans grand effet du reste. Un peu de Zola, un peu de Malraux, une pincée de Kessel ou de Frantz Fanon, des accents héroïques ou pathétiques, des appels à la fraternité humaine – assortis de sentences d’exclusion de ladite fraternité à l’encontre de quiconque ne pense pas ce qu’il faut. Si on veut comprendre quelque chose à ce nouveau clergé, Régis Debray a dit l’essentiel depuis longtemps.

C’était prévisible, la tragédie à laquelle nous assistons sans la voir et sans la comprendre a stimulé comme jamais les ardeurs prêcheuses de nos grands médias et de quelques autres. Des entreprises font leur com sans vergogne en organisant des appels aux dons, des mairies se déclarent candidates à l’accueil de migrants. Enfin, se réjouit Le Monde, « les artistes français sortent de leur réserve ». « Finie la colère rentrée », écrit la consœur sans rire. Ouf, je n’avais pas remarqué qu’elle était rentrée mais il fallait qu’elle sorte. Marrant, dans un tel brouhaha, tous ces gens qui prétendent briser le silence.

D’éminents éditorialistes se réjouissent qu’une photo ait fait bouger les choses. Moi, ça me fiche plutôt la trouille que la politique de mon gouvernement soit dictée par une photo. Et puis, à mon avis, on devrait s’abstenir de faire parler les enfants morts. Parce qu’on finit par leur faire dire n’importe quoi. En l’occurrence, ce petit garçon serait, nous a-t-on serinés sans jamais prendre la peine de le démontrer, l’image de la culpabilité européenne. Des gentils, des méchants, on ne veut rien d’autre.

À une situation complexe, les médias ont donc opposé une grille de lecture simple. Chercher à réfléchir, dire autre chose que les mots magiques « accueil », « ouverture », « générosité », c’est déjà être un salaud. Là où on aurait besoin de comprendre l’ensemble des causes qui ont amené ce petit garçon sur cette plage turque, on répétant que ce sont les nouveaux juifs fuyant le nouveau nazisme. Ce qui revient à interdire de penser. Depuis une dizaine de jours, ce chantage émotionnel (dont Slobodan Despot a fort bien décrit les ressorts) a atteint une intensité inédite. Égoïsme ou générosité, choisissez votre camp ! Chacun exhibe son émotion comme une médaille, alors que ce qui serait méritoire, ce serait d’y résister un peu, à cette émotion.

Cela dit, des « J’accuse », la presse en publie tous les quatre matins et j’aurais oublié celui des douze journaux européens si Alain Finkielkraut n’avait pas attiré mon attention sur son caractère scandaleux. « C’est une prise de pouvoir ! », m’a-dit mon cher professeur.  De fait, cette alliance de douze journaux pour dicter leur politique à des gouvernements élus dont ils n’ont ni la légitimité, ni les responsabilités, traduit une curieuse conception de la répartition des rôles. « On attend d’eux qu’ils nous donnent le savoir nécessaire pour penser, mais ils ne veulent pas décrire, ils veulent prescrire », s’agace Finkielkraut.

Il est vrai que ce texte ne semble pas avoir soulevé les masses ni ému plus que de raison les gouvernements tchèque, hongrois et autres réfractaires à l’accueil de masse. Quant à nos gouvernants à nous, ceux de la vieille Europe, ils tentent de louvoyer entre les attentes de leurs électeurs et les diktats des médias – et comme ils sacrifient souvent les premiers pour complaire aux seconds, ils finissent par perdre. En attendant, les ministres de l’Intérieur vont bien devoir traduire toute cette émotion en action – ce qui commencera ce lundi à Bruxelles par un vaste marchandage sur le mode « j’en prends tant et toi tant » qui nous emmènera assez loin des grands mots et des grands principes. Reste que ce brouhaha humanitaire ne peut qu’encourager ceux qui hésitent, dans les camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie, à tenter l’aventure européenne pendant que les opinions sont dans de relativement bonnes dispositions. De tout cela, mes estimables confrères se lavent les mains : leur rayon c’est la conviction, pas la responsabilité. C’est pourquoi on peut au moins parler d’une tentative de putsch moral.

Il y a tout de même un aspect presque comique, dans cette crise dramatique, c’est que la France s’empaille sur des questions qui ne se posent pas. On peut se demander s’il faut accueillir des réfugiés, et combien ou comment. L’ennui, c’est qu’il va falloir les obliger parce que, décidément, ils ne veulent pas venir chez nous. On invoquera les routes migratoires traditionnelles, les emplois allemands, le chômage français. D’accord, mais ils préfèrent même l’Angleterre et le coût de la vie à Londres. Alors, une pensée affreuse me vient : et si la France était vraiment trop sortie de l’Histoire, même pour des gens qui essaient de lui échapper ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30133408_000009.

La maladie d’amour

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denis tillinac retiens nuit

denis tillinac retiens nuit

Sur les bords de la Loire, Denis Tillinac se languit d’une bourgeoisie en voie d’extinction. En ouvrant le dernier roman du corrézien, « Retiens ma nuit » aux Editions Plon, le parfum enivrant d’une province pluvieuse et fantasmée prend à la gorge. Se dessinent alors les paysages et les rêves cabossés d’une existence protégée, loin du tumulte des métropoles. Au cinéma, Jean Rochefort affirmait que l’apparition de son vieil ami Philippe Noiret sur grand écran produisait un effet d’appartenance instantané : « c’est comme enfiler une paire de charentaises » disait-il. Une justesse de ton, un bien-être communicatif, on est immédiatement en famille, chez soi, prêt à partager les désillusions et les bonheurs fugaces de l’acteur pendant quatre-vingt-dix minutes. Les mêmes réflexes s’opèrent avec la prose de Tillinac. Il fait partie des rares écrivains à encore écrire en français ce qui, en cette rentrée littéraire, tient du miracle et d’un formidable sursaut de résistance. La langue n’a jamais été aussi maltraitée dans une indifférence quasi-générale.

Où sont les professionnels de la pétition et du désordre ? L’avant-garde culturelle ne s’aventure plus sur le terrain des mots préférant patauger dans ses fausses idées. Avec cet éternel nostalgique, défenseur des églises et des frères Boniface, aucun risque de tomber dans le politiquement correct. La dissidence lui colle à la peau. On se prélasse dans sa phrase juteuse, un bel équilibre entre l’adjectif calorique et la vigueur du style. Entre le déhanché d’Elvis et l’épopée napoléonienne. Cette fois-ci, Tillinac nous parle d’amour à la manière du clinicien Jean Freustié, sans jamais être dupe de ses propres emballements. Dans les environs de Blois et de Chaumont, François, un médecin de campagne bien marié découvre la passion avec Hélène, une galeriste mal accompagnée. En Loire, les bancs de sable ne sont pas seulement dangereux pour les nageurs, les amoureux peuvent aussi y sombrer. Ces deux sexagénaires sont frappés d’un irrépressible besoin de se rapprocher à l’âge où l’on est plutôt censé s’occuper de ses petits-enfants et soigner ses maux de ventre. Si le corps se dérobe, la tête s’enflamme. Cet amour impossible naît sous les regards croisés des proches qui désapprouvent ce ridicule démon de midi plus que passé. François n’est ni un coureur, ni un sauteur, il n’est pas atteint du syndrome « Papy boum boum » qui a fait des ravages politiques en Italie. Ce retraité des sentiments n’imaginait pas être saisi en plein cœur. Il pensait  juste organiser sa succession en profitant des douceurs ligériennes. Il chanoinisait à plein régime. « Avec Hélène, je n’avais pas peur de vieillir, encore moins de mourir. J’existais si peu » diagnostique-t-il dorénavant. Son épouse, ses enfants, sa clientèle, ses repas arrosés et son dilettantisme de bon aloi volent en éclats.

Dans ce roman tendre et brûlant à deux voix, François et Hélène racontent leur vie toute tracée jusqu’à cette rencontre (trop) tardive. Avant, les années défilaient à la vitesse d’une Micheline, sans à-coups, agissant sur l’organisme comme un puissant analgésique. Puis un jour, ce train-train déraille et ravage tout. Dans ce télescopage amoureux, Tillinac se révèle être un très fin sociologue (profession qu’il doit, par ailleurs, détester comme l’art contemporain et le bling-bling) des classes bourgeoises. La littérature ne s’intéresse plus qu’aux damnés de la terre par calcul et démagogie. La misère humaine semble décupler l’imagination de nos jeunes auteurs. Tillinac dresse le portrait d’une société de notables qui a été aussi rudement chahutée par la mondialisation. Entre les parvenus et ce vieux maillage d’aristocratie locale se jouent des rapports troubles, d’attraction et de répulsion. Les amoureux carte vermeil se débattent dans cette banale foire aux vanités pour simplement exister.

Retiens ma nuit, Denis Tillinac, Editions Plon.

Retiens ma nuit

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Cioran blacklisté

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cioran moldavie roumanie

cioran moldavie roumanie

Le 1er juillet dernier, je me rendais à l’ambassade de Moldavie, 20, rue Berlioz, pour célébrer le 20e anniversaire de la mort de mon ami Émile Cioran. Pourquoi l’ambassade de Moldavie ? Parce que ni l’ambassade de Roumanie ni l’Institut culturel roumain n’avaient jugé bon d’organiser une rencontre autour de leur compatriote le plus célèbre. Les Français, eux aussi, avaient boudé l’auteur de De l’inconvénient d’être né et aucune fleur n’avait été déposée sur sa tombe au cimetière du Montparnasse. Quant à poser une plaque au 21, rue de l’Odéon pour rappeler qu’il y avait vécu, il n’en avait pas été question. En dépit de la canicule, un vent mauvais soufflait et le passé trouble de Cioran dans les années 1930 refaisait surface. Seule la petite ambassade de Moldavie avait accepté de nous accueillir pour cette commémoration. J’avoue, toute honte bue, que quand m’était parvenue l’invitation de l’ambassadeur, j’avais cru à un gag. Pour moi, la Moldavie était un pays imaginaire peuplé de tintinologues. Et non un ex-satellite de l’URSS.

Tout en m’accueillant de la manière la plus courtoise, l’ambassadeur, qui avait fait ses classes à Moscou, m’assurait que Cioran était totalement inconnu en Russie et qu’il avait lui-même jugé « extrêmement déprimants » les quelques livres qu’il avait parcourus.[access capability= »lire_inedits »] Je m’étais bien gardé de le contredire. Je fus tout aussi surpris de m’apercevoir qu’outre le personnel de l’ambassade, seule une dizaine de personnes s’était déplacée et que les intellectuels et écrivains français annoncés s’étaient désistés les uns après les autres. Bref, ce fut une soirée étrange où l’on me demanda surtout de parler des rapports de Cioran à la Bessarabie, principauté dont j’ignorais tout et qui semblait être au cœur des préoccupations de mes auditeurs. Je glissai vers l’Empire austro-hongrois et le nihilisme thérapeutique, ce qui finit par me donner une contenance.

Un mois plus tard, j’apprenais le fin mot de l’histoire : une loi mémorielle était en passe d’être adoptée par le Parlement de Bucarest, interdisant, outre le négationnisme, le culte de toutes les personnes ayant d’une manière ou d’une autre flirté avec la Garde de fer, mouvement incontestablement fasciste, dont Émile Cioran et Mircea Eliade furent des sympathisants dans leur jeunesse. Exit, donc, Cioran et Eliade : des peines de prison étaient même prévues, selon l’éditorialiste du quotidien Gandul, pour qui évoquerait sur Facebook les personnes incriminées par cette loi, aujourd’hui adoptée.

Cioran avait fui la splendeur de sa patrie parce qu’elle avait un effet dissolvant sur lui. Il ajoutait : l’Occident ne m’a guère mieux réussi. Où que ce soit, il aurait éprouvé le même dégoût. J’imagine combien son destin posthume l’aurait amusé. Lui qui aspirait à être l’homme le plus lucide de son temps, même si la lucidité ne va jamais sans une bonne dose de naïveté, aurait sans doute apprécié qu’une fois de plus, l’Histoire confirme sa certitude que « tout était foutu ».

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guignols couverture causeur

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*Photo: Thierry Ehrmann.

La maternelle 4G

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ecole maternelle najat vallaud belkacem

ecole maternelle najat vallaud belkacem

Grand chantier de la refondation de l’école, le numérique est la pierre angulaire de la réforme engagée par Najat Vallaud-Belkacem, dans le but de promouvoir une véritable éducation aux médias : « Dès la rentrée 2015, le plan numérique issu de la concertation nationale sur le numérique, sera mis en oeuvre pour que la jeunesse soit de plain-pied dans le monde numérique », puisqu’il est bien évident que « l’acquisition des connaissances passe aujourd’hui par internet et la communication sociétale en grande partie par les réseaux sociaux. »

« Collèges connectés », « pratiques renouvelées », « enseignants innovants », la communication ministérielle égrène les formules magiques qui permettront à n’en pas douter « aux élèves de s’insérer dans la société en tant que citoyens » et de « renforcer le plaisir d’apprendre et d’aller à l’École ». « La révolution numérique est une chance pour l’école », martèle-t-on. Les professeurs de français et Victor Hugo remercient en effet certainement la révolution numérique après le torrent d’insultes qui s’est abattu sur l’auteur des Misérables au cours de la session 2014.
C’est une vieille recette du Parti socialiste : monter en épingle les réformes sociétales après avoir définitivement constaté son échec dans le domaine social. Incapable d’appliquer dans les faits le discours égalitariste dont la gauche se grise en permanence, il lui faut donc transposer le combat pour l’égalité dans des domaines plus à la pointe de la modernité. La lutte contre les discriminations tous azimuts et le mariage pour tous n’ayant cependant pas réussi à ressusciter Jaurès mais à faire taxer de plus en plus nettement le PS de clientélisme communautariste, reste le numérique, dernière croisade, semble-t-il, d’un parti en pleine déconfiture idéologique.

Les matières ringardes et discriminantes telles que les langues anciennes ayant été gentiment remisées au placard des vieilleries rétrogrades, reste à bâtir la « nouvelle société » grâce à la tablette pour tous et au smartphone pédagogique. Et si vous vous effrayez du fait que Twitter charrie aujourd’hui les incitations à la haine et les appels aux meurtres rédigés dans un français à peine déchiffrable par une cohorte de 12-18 ans devenus incapables de survivre plus de dix minutes sans avoir les yeux rivés sur un écran, rassurez-vous : ils pourront désormais, grâce à l’école numérique, ne plus avoir à subir le désagrément de devoir éteindre leur portable à l’école et pourront rester connectés 24 heures sur 24. La fabrique de zombies devrait ne s’en porter que mieux : au moins un produit d’exportation français qui marche.
Et ça commence, dès le plus jeune âge, comme s’en félicitait l’ultra-branché Xavier de la porte cette semaine sur France Culture, dans sa nouvelle chronique du mercredi matin. Xavier de la Porte semble faire partie de ces individus qui vivent dans une sorte d’extase technologique permanente, trouvant invariablement démente toute innovation et estimant, quel que soit le sujet abordé, que si c’est connecté c’est génial. Voilà un type dont les transports d’enthousiasme doivent être à la limite du contrôlable à la seule vue d’un chauffe-tasse USB.

Et bien évidemment, la révolution numérique à l’école pour Xavier de la Porte, c’est particulièrement génial. « L’école française est en train d’entamer un tournant », explique le chroniqueur qui en profite pour tacler au passage les vilains grincheux ringards du Figaro ayant encore le culot de regretter la disparition des langues anciennes et le naufrage final du collège unique. « Il n’y a pas de raison que l’humain de droite soit moins contradictoire et incohérent que le reste de l’humanité. Ca se saurait. » Tout à fait Xavier, heureusement que l’humain de gauche, lui, semble ignorer jusqu’au sens du mot « contradiction ».
D’esprit de contradiction, chez Xavier de la Porte, il ne faut pas en effet chercher l’ombre. Toute critique de l’action gouvernementale est par avance balayée. Les expérimentations numériques ont beau aller « un peu tous azimuts » confie l’animateur, « ce n’est pas critiquable en soi ». Les mauvais esprits sont prévenus : on ne relaie ici que la bonne parole. Par exemple, dans le nouveau programme de maternelle, on encouragera la création d’ateliers de familiarisation aux outils numériques, en particulier autour de la communication à distance. « Personnellement, je suis à fond pour », proclame l’enthousiaste Xavier de la Porte qui souhaite ainsi qu’on apprenne « aux enfants à se servir d’un smartphone à écran tactile afin qu’ils ne mettent pas fin toutes les trois secondes à la communication en effleurant l’écran avec leurs joues rondes peu adaptées à la technologie contemporaine. » C’est vrai que ce n’est pas très pratique ces enfants patauds avec leurs bonnes grosses joues, et on attend donc avec impatience une prochaine mise à jour pour que les enfants en bas âge deviennent enfin un peu plus techno-compatibles. Quand on pense qu’on envoie des robots sur Mars et qu’on n’est même pas capables de remédier à cela, c’est à peine croyable. A quand, enfin, les enfants à tête plate ?

En attendant, cette évolution déterminante de la physionomie infantile, l’enseignement des petites classes va se préoccuper de réadapter un peu les cerveaux à la nouvelle société à venir. En 2001, explique Xavier de la Porte, le grand juriste Lawrence Lessig (une figure très appréciée notamment dans le monde des gens branchés qui vénèrent Steve Jobs) expliquait qu’une part toujours croissante de nos vies, de nos interactions sociales, « étant appelée à se dérouler via des plateformes informatiques, et ces plateformes consistant en des lignes de codes informatiques qui seules édictaient ce qu’il est possible ou non de faire de ces plateformes, eh bien, le code, c’est la loi. » Rassurante perspective. Voilà qui, comme le pronostiquait le philosophe Günther Anders, définit pour les temps modernes une sorte de nouvel impératif catégorique : « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou vas être une pièce »[1. Günther Anders. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Editions de l’Encyclopédie des nuisances. 2002.] Anders, il est vrai, était moins branché que Jobs ou Lessig. Pire, il ne connaissait même pas internet quand il écrivait cela, en 1992, son ouvrage ayant été publié à titre posthume. Qu’aurait-il donc pensé de toute cette euphorie numérique, lui qui affirmait aussi que « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime »[2. Ibid. Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ?Allia. 2001.]

L’inquiétude n’est pas de mise pour Xavier de la Porte qui se réjouit au contraire que les élèves s’aperçoivent « de manière très effective que le code, c’est la loi, parce que pour gruger, ils devront hacker. Un bon moyen de mettre toute la jeunesse de France sur la voie de la programmation informatique. » En la matière, les possibilités paraissent sans limites. En août dernier, lors de la dernière DefCon Hacking Conference aux Etats-Unis (consacrée aux multiples dimensions du piratage), des chercheurs en sécurité informatique ont révélé qu’il était possible de pirater un compte gmail à partir d’un frigo connecté Samsung. De là à imaginer que nos petits génies pourront bientôt pirater le cahier de texte « dématérialisé » ou la boîte mail de papa ou maman en allant piquer un morceau de poulet froid dans le frigo, il n’y a qu’un pas, et Philippe K. Dick trouverait certainement cela très amusant s’il était encore de ce monde. Et Xavier de la Porte, qu’en dit-il ? Est-il à fond pour ?

*Photo : Pixabay.

Jax Miller, Circé du roman noir

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jax miller infames

jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

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Angot, le film que je n’ai pas aimé

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christine angot amour impossible

christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.