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Régionales : le PS en a ras le front républicain

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Juin 2012, Carpentras. Madame Arkilovitch, candidate socialiste aux législatives, arrive en troisième position derrière Marion Maréchal Le Pen (FN) et Jean-Michel Ferrand (UMP). Contrairement à tous les candidats du PS placés dans cette situation, elle refuse de se retirer, et présente sa candidature pour le second tour. Qualifiée de « candidate de la honte » par SOS Racisme, désavouée par Martine Aubry encore aux commandes du PS, Catherine Arkilovitch se retirera de la vie politique écœurée, ce qui dispensera le PS de l’exclure. Mais la procédure était certainement dans les tuyaux.

Pourtant, le raisonnement de Catherine Arkilovitch était juste. Pour elle, permettre l’élection du candidat de l’UMP ultra-droitier Jean-Michel Ferrand plutôt que risquer de faire élire la candidate frontiste était une faute politique. Tout d’abord parce que Jean-Michel Ferrand ne lui aurait pas accordé la réciproque. Ensuite, parce qu’il n’était pas forcément moins à droite que Marion Maréchal-Le Pen. Enfin, parce que le taux d’abstention laissait une infime chance de l’emporter et qu’elle pouvait considérer à bon droit que ses électeurs du premier tour ne l’avaient pas mandatée pour qu’elle abandonne avant la fin du match, surtout contre son adversaire habituel. Au soir du second tour, avec la victoire de la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, elle fut d’autant plus montrée du doigt et traînée dans la boue. Lors des dernières élections municipales, quelques candidats socialistes, à Béziers notamment, l’ont imité. Ils ne souhaitaient pas être aussi les cocus du front républicain. Montrés du doigt, accusés d’avoir permis l’élection de Robert Ménard alors que leur retrait ne l’aurait pas nécessairement empêchée, il ont  tenu bon, certains que leur disparition complète du conseil municipal constituait un suicide politique.

Et puis vint ce week-end. Ce moment où Jean-Christophe Cambadélis annonça que, tout compte fait, décider dès maintenant de s’effacer derrière Xavier Bertrand ou Christian Estrosi en cas de troisième place au soir du premier tour des régionales, et disparaître ainsi pour six ans des conseils régionaux, n’était finalement pas une si bonne idée. Selon Alexandre Kara, éditorialiste politique à Europe 1, la décision aurait été prise à l’Elysée. Le front républicain, qui ne bénéficiait jusqu’alors qu’au candidat de droite présent au deuxième tour contre le FN, est donc mort et enterré. Le PS a décidé de ne plus tomber dans le piège qu’il s’était lui-même tendu, croyant alors embêter la droite qui en était électoralement la seule bénéficiaire. Le PS ne veut plus être cocu. C’est officiel. Certes, il y a bien ce ministre « influent et anonyme » qui proposerait de sauver les apparences du front républicain en prônant une fusion des listes avec la droite dans ces deux régions décisives où Mesdames Le Pen peuvent l’emporter.

Le ministre en question, conscient que la disparition totale de la gauche dans des assemblées régionales ressemblerait à un suicide, propose de formaliser « l’UMPS ou le RPS » provoquant le rire à peine étouffé de Florian Philippot. Camba se met en colère. Il twitte ! Le ministre doit se nommer ou se taire ! Affaire classée. D’autant que seul un élu LR, le sénateur Lecerf, accueille favorablement la proposition.

Le plus drôle, c’est que Jean-Christophe Cambadélis, mais aussi Jean-Marie Le Guen et d’autres, utilisent des arguments qui rappellent fort bien ceux de Catherine Arkilovitch : le respect dû aux électeurs du premier tour, la personnalité des candidats LR et leurs dernières propositions qui tendent à ressembler à celles du FN.

Mais il n’y aura pas, soyons-en certains, de réhabilitation solennelle de celle qui avait montré la voie de la raison du coté de Carpentras. Alors que Jean-Christophe Cambadélis vient d’acter la mort officielle du « front républicain », sans que SOS Racisme ne moufte, Catherine Arkilovitch  doit méditer sur la fameuse citation d’Edgar Faure : « avoir raison trop tôt est un grand tort ».

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00639086_000021.

Sorbonne-Qatar: devoir de soumission?

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sorbonne qatar soumission houellebecq

Hier soir, une taupe anciennement sorbonnarde m’a transmis un communiqué de son ancien président d’université. Il y est question de migrants syriens et d’argent qatari, mais je ne laisserai pas planer le suspense plus longtemps, lisez plutôt :

« Communiqué du Président du 15 septembre 2015
Accueil des étudiants réfugiés à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Alors que le Président de la République vient de réaffirmer l’engagement de la France, terre d’asile, la situation de guerre que connait le Moyen-Orient et la crise humanitaire qui affecte dramatiquement les populations civiles, rend urgente la mobilisation de tous.

Fidèle à ses valeurs de solidarité et d’humanisme, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ses étudiants, ses enseignants et ses chercheurs, ses personnels administratifs et de bibliothèques, accueilleront une centaine d’étudiants réfugiés. L’université leur offre des parcours  adaptés à leurs besoins pour accéder à des formations diplômantes.

Informé de cette initiative et désireux de contribuer à cette action humanitaire, l’Emir de l’Etat du Qatar a proposé au Président de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne de la soutenir. Sa participation financière contribuera principalement aux frais de vie et de logement des étudiants réfugiés syriens.

Le Président de l’université et le Procureur général de l’Etat du Qatar ont signé lundi 14 septembre un protocole d’accord précisant les conditions de ce partenariat à hauteur de 600 000 € par an sur trois ans.

En ouvrant ses portes dans ses grands domaines de formation et de recherche, le droit et la science politique, l’économie et la gestion, les sciences humaines et les arts, l’université entend préparer les cadres dont le Moyen-Orient aura besoin pour sa reconstruction et son développement à venir. »

En résumé, au nom de « ses valeurs de solidarité et d’humanisme », la plus prestigieuse fac de France s’apprête à accueillir une centaine de réfugiés syriens et de pourvoir à leurs frais d’étude, de vie et de logement grâce à de l’argent qatari. Pas besoin d’enquêter ou de lever je-ne-sais quel lièvre, tout est écrit noir sur blanc : le Procureur général de l’Etat du Qatar s’est engagé à verser 1 800 000 euros sur trois ans. En bref, si la cité-Etat n’ouvre pas ses portes au moindre immigré d’Alep ou de Raqqa, la dynastie Al-Thani – déjà mécène du PSG, de l’Hôtel du livre et des djihadistes syriens –  dispensera ses bienfaits au quartier latin sans débourser un radis à domicile. En langage islamique, une telle aumône s’appelle la zakat et figure en bonne place parmi les cinq piliers que tout croyant se doit de respecter.

Mais Philippe Boutry, le Président de l’université Paris-I, ne précise pas si ses fort généreux amis qataris ont influencé sa conception de la liberté d’expression. Ainsi, en mars dernier, cet éminent universitaire a-t-il dépêché des policiers afin de censurer l’exposition de six de ses étudiants en arts plastiques qui avaient eu l’étrange idée d’exposer un tapis de prière musulman souillé par de la viande accompagné du portrait d’une femme en niqab au visage recouvert de la même bidoche. Au total, deux œuvres – sur une vingtaine de créations – détournaient les codes islamiques.  Le 10 mars au matin, les cimaises ont donc été décrochées manu militari, avant qu’un étudiant rebelle ne dépose un référé-liberté au tribunal de Paris. Ce dernier a statué derechef dans des termes pas franchement flatteurs pour la direction de la fac : « le président de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a, dans l’exercice des pouvoirs de police qu’il détient en vue de la sécurité des usagers du service public et de la gestion des dépendances du domaine public, porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression des six étudiants dont les œuvres d’art devaient être exposées ».

J’ai peut-être mauvais esprit d’insinuer l’existence du moindre lien entre cet épisode peu glorieux de censure avorté et le chèque en béton que les Qataris viennent de déposer place de La Sorbonne. Mais je me contente de rappeler des faits ; à chacun de tirer sa propre conclusion.

Cette accumulation de coïncidences rappelle une fiction qui a fait grand bruit l’hiver dernier : le roman Soumission de Michel Houellebecq.  Son héros professeur de fac voit son université – Paris III – rachetée par des fonds saoudiens, qui ne regardent pas à la dépense, rétribuent et logent grassement les cadres à leur botte. Moyennant quelques accommodements raisonnables, c’est-à-dire le limogeage des universitaires islamo-critiques, et la diffusion d’une vision du vivre-ensemble wahhabito-compatible. De retour dans l’université dont il a été viré, le narrateur houellebecquien nous livre cette description glaçante :

« Extérieurement il n’y avait rien ·de nouveau à la fac, hormis une étoile et un croissant de métal doré, qui avaient été rajoutés à côté de la grande inscription : « Université Sorbonne Nouvelle- Paris 3″ qui barrait l’entrée ; mais, à l’intérieur des bâtiments administratifs, les transformations étaient plus visibles. Dans l’antichambre, on était accueilli par une photographie de pèlerins effectuant leur circumambulation autour de la Kaaba, et les bureaux étaient décorés d’affiches représentant des versets du Coran calligraphiés ; les secrétaires avaient changé, je n’en reconnaissais pas une seule, et toutes étaient voilées. »

Vous avez dit soumission ?

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Camille Stromboni.

École : Mea Magnissima Culpa

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education ecole najat vallaud

Je me suis procuré, par des voies presque délictueuses, le brouillon d’une lettre que Najat Vallaud-Belkacem projette d’adresser à tous les instituteurs de France, de Navarre et d’Outremer — et qu’elle leur adressera sûrement, dès qu’elle l’aura lue ici…

« Chers maîtres et maîtresses d’école,

« Vous l’avouerai-je ? Quand j’ai été nommée ministre de l’Éducation nationale, je ne connaissais rien de l’École. Rien que ce que j’y avais appris. Je m’en suis donc remise à des conseillers qui pour les uns étaient des gestionnaires et n’en savaient pas davantage, et qui pour les autres étaient des idéologues bornés — mais comment aurais-je su que les gourous du SGEN qui m’étaient recommandés ne représentaient qu’eux-mêmes et leurs lubies ? Un ministre n’est en général choisi que pour son incompétence et son sourire — deux qualités qui ne me font pas défaut. Je suis fière d’appartenir à un gouvernement qui s’appuie sur des vrais principes — par exemple le principe de Peter.
« D’où des expérimentations qui en ont surpris plus d’un, comme cette réforme du collège qui apparemment n’était ni faite ni à faire. J’aurais dû restaurer l’École des années 1980, celle qui a permis à la petite maghrébine déshéritée — au sens bourdieusien, bien sûr, après tout j’ai fait Sciences Po — que j’étais de devenir… ce que je suis devenue : une surdouée de la langue de bois et des contre-vérités souriantes.
« Tout cela pour vous dire, chers professeurs des écoles…
« Un tout récent rapport écrit par deux femmes (j’en suis heureuse !), Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, m’a ouvert les yeux sur les décisions que l’on me fait prendre depuis bientôt deux ans. J’étais chez le coiffeur quand je l’ai parcouru — sinon, on m’en aurait fait une note de synthèse édulcorante. J’en avais lu le compte-rendu dans Le Monde des Livres fin août — et le lendemain, Natacha Polony, la journaliste que l’on aime haïr, en parlait avec cette ironie benoite qu’elle affectionne et qui nous exaspère tous. Un article de Libé, l’autre journal officiel de la démocratie PS, en résume ainsi les conclusions : »Des méthodes dites progressistes, censées lutter contre les inégalités sociales, les renforcent au contraire. » Et cette semaine, Eric Conan, le journaliste que l’on aime détester, en remet une couche dans Marianne.
« Ciel ! On m’aurait trompée à l’insu de mon plein gré ?

« Il s’agit bien sûr de méthodes de lecture.
« Que disent ces deux chercheuses qui ont appuyé leur étude sur une expérimentation sérieuse, trois ans durant ?
« Que les méthodes modernes, celles par lesquelles on a appris à lire à ces 17% d’illettrés de Sixième qui forment l’essentiel des 140 000 gosses balancés à la rue fin Troisième, sont « génératrices d’échecs massifs ». Et qu’elles désavantagent particulièrement les élèves qui comme moi ou Jean-Paul Brighelli, le chroniquer que l’on aime abhorrer, sont d’origine populaire. Ces deux dames ont finalement recouru, avec succès, à des méthodes utilisées dans les années 1930, au déchiffrage patient, au b-a-ba, et au travail — répéter, apprendre, et répéter encore. Stupéfiant, non ?
« Cela, à vrai dire, je l’avais bien entendu dans la bouche des pseudo-zintellectuels qui tirent à boulets rouges sur mes réformes. Et je n’en croyais rien. Mais là, ces deux chercheuses (des femmes, c’est merveilleux !) enfoncent le clou là où ça fait mal (mais peut-être un clou fait-il toujours mal ?). « L’évitement du travail scolaire », écrivent-elles, « renforce les inégalités ». C’est à n’y pas croire : quand on ne fait pas travailler les élèves, ils n’apprennent rien ! Sidérant ! Et la « pédagogie de la réussite », si bien vendue par Meirieu, Dubet, Establet and co., en abaissant les attentes, produit des catastrophes. Si !
« On m’a vendu — comme à mes prédécesseurs — l’idée que « l’activité de déchiffrage des syllabes » avait sur les élèves le même effet que le travail à la chaîne sur les prolétaires. Et qu’il fallait s’obstiner et éventuellement livrer les innombrables victimes des méthodes « progressistes » aux « professionnels de la psychologie de l’échec scolaire ». C’est au moins ça d’acquis : nous avons fourni aux orthophonistes une clientèle captive inépuisable.
« Et elles en rajoutent, ces chipies : « Le progressisme, disent-elles, n’est pas toujours associé à ce qui fait progresser les élèves mais à ce qui a été construit et imposé comme « pédagogiquement de gauche » ».
« Ça me rappelle la critique de Philippe Tournier, qui dirige le SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissements, à propos de ma réforme du collège : « On prend des décisions sur la base de croyances de manière purement idéologique ».
Mais si c’est vrai, c’est grave ! Que m’a-t-on fait signer ? Je n’ai pas envie qu’aux législatives de 2017, à Villeurbanne, je retrouve mes bulletins barrés d’un « Réforme du collège » rageur !

« Que faire ? Imposer aux ESPE l’apprentissage systématique des méthodes explicites, c’est-à-dire alpha-syllabiques ? Acheter en masse les livres écrits par le GRIP — et qui font merveille, paraît-il ? Pendre par les pieds tous les pédagogues de malheur qui m’ont donné leurs vessies comme lanternes ?
« Ah, c’est compliqué, la vie d’un ministre !
« Tiens, je retourne chez le coiffeur — c’est encore là que je pense le mieux. »

PS. Heu… On me dit que « magnissima » culpa, cela ne se dit pas. « Maxima », me dit l’une de mes conseillères, qui a fait une khâgne et Normale Sup par dessus le marché. Mais que voulez-vous, je ne connais pas grand-chose au latin — c’est d’ailleurs pour ça que je l’interdis pratiquement aux autres. »

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00722523_000011.

Femen contre salafistes: que dit la Toile musulmane?

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femen inna salafistes islam

Hou la menteuse… Très vite, il n’y eut plus qu’une personne à blâmer, et ce fut Inna Shevchenko, la figure de proue des Femen. Dimanche, au lendemain de l’apparition seins nus de deux Femen sur la scène d’un « salon musulman » consacré à « la femme », à Pontoise dans le Val-d’Oise, le site Buzzfeed publiait un article contredisant une déclaration de la militante ukrainienne, recueillie par l’AFP et précédemment diffusée dans une dépêche de l’agence. Qu’avait dit Inna Shevchenko de faux ? Elle avait déclaré que « deux imams étaient en train de parler de la question de savoir s’il faut battre ou non sa femme », lorsque deux Femen ont fait irruption sur le podium de ce salon, auquel des prédicateurs de la mouvance salafiste avaient été invités comme conférenciers. Or non, affirmait Buzzfeed, images et son à l’appui : les « deux imams », Nader Abou Anas et Mehdi Kabir, connus pour leurs prêches invitant les musulmans à exercer un « contrôle serré » de leurs filles, femmes ou sœurs, n’ont pas « parlé » ainsi à ce moment-là.

Ce moment-là ? Environ 20 heures, samedi. La poitrine couverte d’inscriptions, les deux Femen montées sur scène, dissimulées jusque-là sous des djellabas, lancent à l’assistance en criant : « Personne ne me soumet, personne ne me possède, je suis mon propre prophète ! » Elles sont évacuées sans ménagement du podium par un groupe d’hommes. Sur une vidéo mise en ligne par Buzzfeed, on aperçoit l’un d’eux donnant ou tentant de donner un coup de pied à l’une des Femen, qui se trouve alors sans doute à terre.

Mais le fond de l’affaire, pour l’heure, est ce qui a été dit ou n’a pas été dit – les réseaux sociaux sont au taquet. Qu’étaient en train de dire les deux prédicateurs salafistes, quand les deux Femen – « elles-mêmes issues de familles musulmanes », selon le mouvement féministe – les ont interrompus ? Citons Buzzfeed. Ce média en ligne, qui passe pour « irréprochable » aux yeux de nombreux habitants des banlieues, était sur place. « Mehdi Kabir était en train de demander aux musulmans d’avoir un comportement exemplaire avec les femmes, « de suivre le modèle du prophète, qui ne tapait jamais sa femme et qui ne se faisait pas servir ». Voici la dernière phrase prononcée : « Nous voulons des musulmans et des musulmanes qui se comportent comme s’est comporté le prophète… » »

En somme, ils disaient l’exact inverse de ce qu’Inna Shevchenko, qui n’était pas présente au « salon musulman » de Cergy, avait rapporté à l’AFP, l’agence étant elle-même absente de cette manifestation. Le fait est qu’après avoir promis l’enfer aux « mauvaises femmes » dans d’autres interventions, ces prêcheurs, se sachant plus observés qu’à l’ordinaire, étaient semble-t-il, tout velours. Les attentats de janvier étant passés par là, leur impact invite à plus de modération dans des discours victimaires parfois teintés de suprématisme.

Mais revenons à nos Femen. Inna Shevchenko n’avait-elle dit à l’AFP que ce que l’AFP avait écrit à son sujet ? D’après les informations que nous avons recueillies, la réponse est non. « S’il apparaît qu’elle a dit autre chose qui complète sa déclaration, nous complèterons sa déclaration », fait-on savoir à la rédaction en chef du service « France » de l’agence. « Oui, j’ai dit plus que ce qui a été rapporté par l’AFP », confie Inna Shevchenko, ajoutant qu’elle ne tient pas rigueur à l’agence de ne pas l’avoir citée « entièrement ». « Ma déclaration telle que rapportée, sur le bienfondé ou non pour un musulman de battre sa femme, donnait le contexte idéologique. Mais j’ai dit aussi à l’AFP qu’au moment où les deux Femen sont montées sur scène, l’un des imams disait qu’il fallait suivre l’enseignement du prophète Mahomet, lequel demandait aux musulmans de bien traiter leurs femmes. » En admettant que la porte-parole des Femen ait effectivement dit tout cela, alors la « menteuse » n’en est plus une.

Détails sans importance ? Bien au contraire. Car les réseaux sociaux, qui ont leurs leaders et leurs suiveurs, sont très à cheval sur la « vérité ». Lorsque le coup d’éclat des Femen a été connu, les premières réactions ont été de deux ordres côté « musulman » (des musulmans pratiquants ou non, et des compagnons de lutte contre « l’islamophobie » et les discriminations). Certains disaient des Femen qu’elles étaient toujours « aussi connes », mais d’autres leur adressaient des « bravo », pour leur « courage », car il faut « en avoir » pour oser affronter les « barbus » sur leur terrain. Ce son de cloche est plus ou moins nouveau. Pour une fois, si l’on peut dire, la « cause des femmes » passait avant la « cause d’un peuple », en l’occurrence la cause des « musulmans ». Une cause d’habitude estampillée « occidentale et bourgeoise » lorsqu’elle « stigmatise les musulmans » l’emporte sur une cause issue du tiers-mondisme, et plus « juste » par nature que n’importe quelle autre.

Mais peu après la dépêche de l’AFP, l’article de Buzzfeed refroidissait les meilleures dispositions et rétablissaient dans leur statut les « leaders d’opinion » des réseaux, dont l’autorité avait un instant été mise à l’épreuve. Inna Shevchenko avait parjuré, les puritains pointaient le pouce vers le bas. Les Femen redevenaient des « salopes » et leur « courage » s’effaçait devant leur tentative de « manipulation » heureusement démasquée.

Les Femen devraient porter plainte pour violence contre certains des individus qui les ont évacuées de la scène. Quant aux organisateurs du salon, ils pourraient poursuivre les Femen pour violation d’un lieu privé. Affaire à suivre.

*Photo : Capucine Henry. Inna Shevchenko.

Les Femen s’invitent chez les salafistes

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« Personne ne me soumet ! Personne ne me possède ! Je suis mon propre prophète ! » Samedi dernier, deux Femen se sont invitées au Salon musulman de Pontoise (Val d’Oise) consacré au thème de « la femme musulmane ». Le cri de guerre des deux militantes féministes a des airs de credo post-Houellebecq, auteur qui imaginait, dans son dernier roman Soumission, une France dirigée par le Parti de la Fraternité musulmane, renvoyant les femmes au foyer et au voile avec l’assentiment intéressé des élites intellectuelles et politiques. Il n’est pas sûr que les choses se passeraient aussi facilement que l’imagine Houellebecq dans son ouvrage, avaient souligné quelques critiques à sa sortie, tout simplement parce que les femmes ne l’entendraient certainement pas de cette oreille. Militantes féministes largement décriées en raison de leurs coups d’éclats provocateurs et très médiatisés, dont des actes de vandalisme à Notre-Dame, les Femen ont tenu visiblement à démontrer à l’occasion du Salon musulman de Pontoise (12-13 septembre 2015) que cela ne se passerait pas comme ça.

Quoi qu’on puisse penser des Femen, reconnaissons qu’elles ont un certain génie pour mettre de manière spectaculaire les pieds dans le plat avec des actions très calibrées et extrêmement ciblées. Et à l’heure où  les gardiens de la laïcité larmoient et ânonnent dans le vide des discours aussi creux qu’hypocrites, l’irruption des Femen, aussi grotesque et vulgaire soit-elle, frappe ici par sa vigueur et sa pugnacité. L’organisation du Salon musulman de Pontoise avait déjà soulevé de larges critiques de la part des associations de défense de la laïcité, d’associations féministes qui avaient déposé une pétition sur le site Change.org et de Karim Ouchikh, élu à Gonesse sous la bannière du Rassemblement Bleu Marine (RBM) qui avaient demandé l’interdiction de la tenue du salon, en raison de la présence d’un espace réservé aux femmes entièrement interdit aux hommes.

L’affaire du Salon musulman ne date en effet pas d’hier : le « premier salon dédié à la femme musulmane » devait initialement se tenir les 21 et 22 mars 2015 et avait déjà été reporté aux 12 et 13 septembre. La société organisatrice de l’événement, Isla Events, créée en 2012 et basée à Osny (95), avait déjà annoncé la tenue d’un salon musulman sur la petite enfance en mars 2013, et un second sur la femme musulmane à l’hiver 2013, tous deux reportés à une date indéterminée. Le blog Al-Kanz, spécialisé dans l’information à destination des consommateurs musulmans, présentait en 2013 Isla Events, société dirigée par Farouk Benzerroug, de la manière suivante : « Première société à se positionner en tant que telle, la société Isla Events investit un terrain vierge et particulièrement porteur. Le marché des consommateurs musulmans devrait exploser dans les années à venir. On imagine bien d’autres salons sur des thématiques très ciblées. »

L’intervention des Femen samedi a mis en lumière l’événement d’une manière peu flatteuse pour les organisateurs, les deux jeunes femmes dissimulées sous des djellabas surgissant dépoitraillées en plein milieu d’un débat sur les relations conjugales qui semblait fort peu progressiste puisqu’il a été rapporté tout d’abord que les deux conférenciers, sous le nez desquels les deux militantes sont venues agiter leurs attributs impurs, étaient en train de disserter calmement de la nécessité pour un bon musulman de battre sa femme. Faux, a répondu le site d’information Buzzfeed, qui conteste la version donnée par les Femen et avance que l’un des deux intervenants, Mehdi Kabir, était au contraire en train de demander aux musulmans de suivre le modèle de Mahomet « qui ne tapait pas sa femme » et « ne se faisait pas servir ». Nous voilà rassurés car le CV des deux conférenciers qui dissertaient sur « la valorisation de la femme dans l’islam » pouvait en effet inquiéter quelque peu : Mehdi Kébir, prédicateur à la mosquée de Villetaneuse, et Nader Abou Anas, imam à Bobigny, ne se sont pas vraiment fait connaître par des prêches très favorables à la libération de la femme musulmane, le premier fustigeant les femmes « non voilées et fornicatrices », et le second invitant l’épouse à se soumettre aux élans de son mari selon ses désirs, sous peine d’être « maudite par les anges toute la nuit ».

Si l’organisateur, Farouk Benzerroug, a affirmé qu’aucune diatribe aussi violente n’avait émaillé les discussions du salon, la participation à l’événement de prédicateurs aux prêches par ailleurs très radicaux repose la question du double discours tenu par un certain nombre de personnalités religieuses. Y-a-t-il un langage plus policé qui sied au « marché des consommateurs musulmans » et un autre qui convient mieux aux fidèles dans des circonstances un peu moins médiatiques ? Il est en tout cas assez intéressant de voir les Femen se trouver soudain propulsées sur le même terrain que le Front national au nom de la défense de la laïcité et de la lutte contre les discriminations et la misogynie. Au-delà des inévitables contradictions soulevées, l’événement rappelle que la question de l’Islam en France nous replonge dans un débat très ancien, que les problématiques migratoires ont fait resurgir depuis une trentaine d’années avec une actualité de plus en plus brûlante : celle de la délimitation entre la sphère privée et la sphère religieuse, question sur laquelle l’islam de France paraît un peu schizophrène.

Mais ce qui reste le plus frappant dans l’affaire est le silence presque complet des grands médias. Alors que les Femen ont d’habitude le don d’attirer les caméras partout où elles passent, leur action semble cette fois provoquer une certaine gêne du côté des professionnels de l’information et des élus de la république, avares de commentaires sur la manière dont l’offensive du sourire de prédicateurs fondamentalistes a été contrecarrée par les Femen à Pontoise. Edgar Quinet écrivait en 1846, dans Le Christianisme et la Révolution : « Seule des nations modernes, la France a fait une révolution politique et sociale avant d’avoir consommé sa révolution religieuse ». Il constaterait peut-être aujourd’hui que la question religieuse s’est quelque peu déplacée. L’intrication contemporaine entre les atermoiements d’une République qui doute de sa propre identité et les déchirements identitaires d’un islam taraudé par le fondamentalisme paraît chaque jour rouvrir le débat de manière un peu plus menaçante.

*Photo: Capucine Henry. Femen France.

Daech : Hollande s’en va-t-en guerre

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Nous avions décollent. Et pourtant ça ne colle pas. Les gros titres des journaux l’affirment, les radios et les télévisions les amplifient : nous sommes en guerre ! Le chef de nos armées (car il paraît que nous avons un chef et que nous avons des armées) en a décidé ainsi. Des avions français ont survolé la Syrie et repéré des positions de Daech pour, dans un deuxième temps, les bombarder. Frissons et cocoricos garantis.

Et c’est ça qu’on appelle la guerre ? Et c’est ça qui mérite qu’on en fasse des tonnes ? À la guerre, quand on la fait vraiment, on meurt et on accepte de mourir pour tuer le plus d’ennemis possible. Rien de tel dans ce qui a été annoncé par François Hollande. Un ou deux avions ont survolé la Syrie. Puis un ou deux avions largueront une bombe sur des campements préalablement désertés par les hommes de Daech. Rien de plus.

Une guéguerre qui ressemble à une comptine pour enfant : « Papillon vole, oiseau vole, avion vole… » Tant de bruit pour ça ? Qu’on en fasse grand cas témoigne de ce que la France est devenue. Un pays moyen (au sens médiocre de ce mot) prêt à d’éventuels conflits à condition que soit garanti le « zéro mort » auquel nous tenons tant.

Il n’est pas question de mourir pour Kobané, pour les Kurdes, pour les chrétiens, pour les yézidis. Seul un affreux va-t-en guerre pourrait le souhaiter. Mais alors que ceux qui nous dirigent et qui nous informent fassent preuve d’un peu de pudeur et de décence. Rouler des mécaniques, en l’absence de toute notion sincère de sacrifice, est au mieux une forfanterie, au pire une imposture.

Ça fait longtemps que la France n’a plus aucune envie de se battre et ne sait pas pour quoi se battre. Depuis trois générations, nous avons perdu toutes les guerres que nous avons menées ou qu’on nous a infligées. Une défaite honteuse, en 1940 : une honte que n’a pas effacée l’héroïsme de quelques uns en France occupée et à Londres. Une autre défaite, plus tard : celle de la guerre d’Indochine en dépit du courage des défenseurs de Dien Bien Phu. Puis le lamentable fiasco de l’expédition de Suez, quand il nous a fallu embarquer sous la pression conjointe des Russes et des Américains. Et enfin, en 1962, notre départ d’Algérie : ce n’était pas non plus une victoire.

Dans l’inconscient collectif, une telle accumulation d’échecs laisse des traces. François Hollande en est conscient et sur ce point on ne lui cherchera pas querelle. Mais pourquoi ces proclamations martiales émanant de l’Elysée ? Pourquoi chuchote-t-on à l’oreille des journalistes : « Vous allez voir ce que vous allez voir » ? Il n’y a rien à voir : un Rafale dans le ciel syrien, trois p’tites bombes et puis s’en va… Les tueurs de Daech aiment autant la mort que nous aimons la vie. Ils se marrent.

Trop tard pour la Grèce

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grece euro tsipras merkel

Le 30 juin dernier, l’expectative restait de mise. La Grèce et ses créanciers entamaient le dernier round des négociations en vue de définir un quatrième plan de sauvetage financier. Il y avait alors trois issues logiques à cet imbroglio : une renonciation de la part des créanciers à une part importante de leurs revendications, conformément au souhait du gouvernement d’Athènes et de l’opinion locale ; un échec des négociations accompagné de la sortie de la Grèce de l’euro ; un accord maintenant l’intégralité de la dette publique grecque assorti de mesures d’ajustement supplémentaires.

Le premier scénario, favorable au débiteur, aurait créé une fracture politique au sein de la zone, entre la Grèce et les pays du Nord, d’une part, et, d’autre part, les autres pays en faillite qui, à force de sacrifices, semblent sortir la tête de l’eau. Il aurait aussi, et surtout, offert une voie royale aux partis contestataires du sud de l’Europe, tels que Podemos, le parti gauchiste espagnol, qui sera un acteur majeur des élections législatives de l’automne prochain.

Le deuxième scénario aurait signifié sans phrases l’échec de la monnaie unique et ouvert le chemin de sortie de la nasse pour d’autres pays, comme l’Espagne, le Portugal, voire l’Italie. Et peut-être celui de la sortie tout court pour les élites dirigeantes – politiques, journalistes, économistes, banquiers –, qui ont fait carrière sur l’euro. Avec cependant le risque, non mesurable, d’une nouvelle crise des dettes de la zone euro, sous l’impulsion des traders spéculant sur le démembrement de la monnaie unique.

Ces deux issues auraient projeté la zone euro, et l’Europe avec elle, dans de nouvelles turbulences politiques, économiques et financières. Et c’est sans doute ce qui explique le lâche soulagement qui a accueilli l’accord, conclu au forceps, entre Merkel et Tsipras, à l’aube du 13 juillet dernier, puis couronné, ce 20 août, par un acquiescement définitif des parties et le versement d’urgence de 20 milliards d’euros au gouvernement d’Athènes.

Reste à savoir si ce troisième scénario, désormais adopté et acté, peut être viable.[access capability= »lire_inedits »] En vérité, et c’est le plus remarquable, ni les partisans ni les détracteurs de la monnaie unique ne croient vraiment à la réussite de ce pari. Pour les premiers, l’échec est assuré en raison de la lourdeur insupportable de la dette. Pour les seconds, les mesures retenues n’ont aucune chance de rétablir la compétitivité durable de l’économie grecque en l’absence d’une dévaluation de la monnaie. Les uns et les autres ont raison. La Grèce est insolvable du fait du poids de la dette accumulée et de l’effondrement de l’économie qui doit assurer le service de cette dette. Sa compétitivité ne se rétablira pas du fait que l’on aura taillé dans un régime de retraite budgétivore ou que l’on aura privatisé les actifs détenus par l’État.

Ajoutons le point qui nous semble décisif. Les banques locales sont hors d’état de soutenir l’économie. De ce fait, le système grec est condamné à un nouvel affaissement.

Le plan de sauvegarde qui a été mis sur les rails se situe dans la ligne des plans précédents. Il tente de redresser les comptes de l’État grec à coups de réductions de dépenses et de majorations d’impôts sans recourir à l’arme suprême de la dévaluation toujours écartée afin, comme le dit sans rire Flamby Ier, de maintenir « l’unité, l’intégrité et la stabilité monétaire ». Épargnons aux lecteurs de longues digressions. On demande à la Grèce de dégager dans l’avenir un excédent budgétaire de 3 % du PIB, soit 60 milliards d’euros à l’échelon de la France (qui supporte de son côté un déficit courant de 80 milliards d’euros). Mais l’effort sera de surcroît réclamé à une économie qui a subi une dépression économique. Le PIB s’est effondré de 26 %. La Grèce devrait donc, pour assurer son redressement, voir sa production passer non pas de 100 à 103, mais de 74 à 103 – et sous réserve que l’austérité renforcée ne vienne pas réduire encore cette base.

Pire encore, entre le 13 juillet et le 20 août, les perspectives de la dette grecque se sont à nouveau détériorées. Selon Bruxelles, la dette publique, qui se montait à 180 % du PIB début 2015, exploserait à 201 % courant 2016 pour revenir, dans le meilleur des cas, à 160 % en 2022. Ce que disent les experts, dans le langage fleuri des statistiques, c’est que la Grèce est définitivement insolvable.

Insistons sur le coût du nouveau plan. 86 milliards d’euros s’ajoutant aux 240 milliards déjà consentis, soit 326 milliards. Cela place la faillite de la Grèce à un sommet historique. Jusqu’à 2010, c’était la faillite argentine de 2001 qui établissait le benchmark à hauteur de 100 milliards de dollars. La faillite grecque représente en proportion environ dix fois la faillite argentine[1. Comme la faillite de Chypre en 2012. La faillite irlandaise représente quatre fois la faillite argentine, et la faillite portugaise deux fois.].

On a vu comment de nombreux Grecs avaient retiré, dès le mois de décembre 2014, leurs avoirs dans les banques du pays. Cet épisode a souligné la fragilité des banques dans les pays où la confiance économique se dérobe. Mais il a occulté un fait plus essentiel encore. La dépression économique a provoqué d’innombrables défauts ou retards de paiement. Les quatre banques du pays affichent aujourd’hui des taux de défaut ou de retard se situant entre 32 % et 38 %. Or, ces taux ne dépassent pas 1 % dans les établissements les plus prospères, 5 % dans ceux considérés comme fragiles ! En clair, les banques grecques sont tout aussi insolvables que leur État.

Qu’à cela ne tienne. Le plan de sauvegarde inclut une recapitalisation des banques locales à hauteur de 25 milliards d’euros, chiffre susceptible d’être relevé en fonction de l’importance des dégâts que l’on découvrira au fil du temps. Comprenons qu’on va organiser, aux frais des contribuables, la survie du système. Et cela ne suffira pas à rétablir le fonctionnement efficace des banques dans leurs activités de prêt. Une contraction des crédits offerts à l’économie est en route, synonyme de rechute rapide dans la récession. C’est là un point qui fait l’unanimité dans la tribu des économistes, depuis les monétaristes jusqu’aux keynésiens.

La question est posée depuis le premier plan de sauvegarde de 2010. Faut-il accuser la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal ou Chypre, ou faut-il enfin ouvrir le procès de l’euro ?

Rien de plus aisé qu’incriminer la Grèce, son économie improductive et son État clientéliste. De même pour l’Irlande, dévoyée par la folie de ses banquiers. Ou l’Espagne et le Portugal, qui voulaient brûler les étapes du développement à force d’emprunts. Ou Chypre, victime collatérale de la faillite du grand frère d’Athènes.

Mais ce qu’on peut reprocher par-dessus tout à ces pays est d’avoir pris à la lettre la formule de propagande des apôtres de l’euro. « La monnaie unique est un bouclier à l’abri duquel vous allez conquérir une prospérité sans risques », ont-ils rabâché au mépris de l’évidence : la monnaie unique n’a fait obstacle ni aux ravages de la crise financière américaine de 2008, ni au discrédit des États en faillite.

Forts d’une protection imaginaire, ces États s’étaient livrés à toutes les imprudences : leurs dettes privées ou publiques ont gonflé, les salaires se sont accrus plus vite que la productivité, les banques se sont lancées dans des politiques de prêts effrénés.

C’est le procès de l’euro qu’il faut avoir le courage d’instruire enfin. L’éternel retour de la dette grecque, en attendant pire, expose le vice constitutif de la monnaie unique. Un journaliste anglais vient de nous le rappeler : « Historiquement, les monnaies qui ne sont pas ultimement soutenues par une nation ont disparu[2. Gideon Rachman, « The three perilous options for Greece facing Europe », Financial Times, 23 juin 2015.]. » Il souligne que l’Europe, faute d’être une nation, est incapable de mettre en œuvre les institutions qui auraient encadré l’euro. Et il conclut : « Quand les leaders européens[3. François Mitterrand et Jacques Delors en tête.] ont mis en place la monnaie unique, ils se sont aussi engagés dans un territoire inexploré. Il n’y a pas de chemin assuré de retour. »].[/access]

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*Image : Soleil.

L’Eglise défend les chrétiens d’Orient

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chretiens orient eglise daech syrie

Cher M. Hongre,

Je comprends votre indignation à la lecture de tant de discours de nonces apostoliques relatés ou retranscrits par L’Osservatore romano. On les imagine sans peine verser des larmes de crocodile sur les malheurs des immigrés ou faire des professions de foi en islamophilie. Seulement, vous ne vous appuyez que sur ces références pour brocarder la faiblesse présente de l’Église catholique face à cette islamisation galopante. Je crains qu’il n’y ait une erreur de perspective, ce qui m’oblige à vous donner mon sentiment en ciblant notamment deux affirmations tirées de votre article.

1)« Personne ne semble s’étonner de cette incroyable passivité [des nonces apostoliques s’exprimant à l’ONU] ». Pas si sûr. Rappelez-vous l’initiative prise par celle-ci lorsque les États-Unis d’Amérique appuyés (!) par la France et la Grande-Bretagne ont envisagé d’organiser des frappes « sélectives » sur le territoire syrien à l’été 2013 sous prétexte que le régime du président Assad aurait en sa possession un stock d’armes illicites. N’oubliez tout de même pas que le pape François sur la foi de ce qui lui ont relaté ces nonces apostoliques visés plus haut s’est pris en main pour écrire aux dirigeants des pays les plus riches de la planète. Ainsi leur a-t-il demandé de faire pression sur ces trois pays agresseurs pour les conduire à de « meilleurs sentiments ». Cette initiative du Saint-Siège n’a-t-elle pas immédiatement touché son but, c’est-à-dire éviter à la Syrie de tomber dans un chaos profond, au moins pour un temps ?

2)« La grande leçon de ces derniers mois, c’est que l’Église ne se révoltera pas ». Il me semble pourtant que des initiatives ont été prises en Europe et en Amérique du Nord par des associations caritatives se réclamant du catholicisme. Celles-ci n’ont-elles pas organisé des manifestations, fait signer des pétitions, alerté des parlementaires et des gouvernants, sans parler des initiatives individuelles prises par des évêques (en France, celui de Lyon et celui de Fréjus) pour obliger les dirigeants de nos pays démocratiques à venir en aide aux chrétiens menacés du Proche-Orient ? Ces initiatives sont revendiquées à juste titre par l’Église catholique pour des raisons que j’expliquerai plus loin. Certes, les médias audiovisuels n’ont pas relayé ces initiatives. On se doute pourquoi.

Pourtant, j’en conviens volontiers, si l’on met bout à bout les déclarations de ces responsables de la diplomatie du Saint-Siège, on reste stupéfait de ce tropisme onusien qui voudrait nous faire croire que le monde contemporain est en voie d’unification et va accueillir dans la joie, la paix et la bonne entente, la formation d’un gouvernement mondial. Pire encore : ces déclarations vaticano-onusiennes veulent nous persuader « urbi et orbi » que l’islam est une religion de paix, comme sont supposées l’être toutes les autres religions, le catholicisme, en passant et nous ne sommes pas loin d’une supercherie intellectuelle, soutenue par des « gens d’Église » (Jeanne d’Arc) qui voudraient nous persuader ainsi qu’ils n’ont pas ouvert un seul livre de théologie pour la justifier.

Certes, ces diplomates mondains et superficiels déguisés en nonces ne sont pas les seuls à mettre en cause. Que penser par exemple de ces faibles effectifs actuels de catholiques « modérés » entreprenant, en France, des démarches citoyennes pour venir en aide de leurs frères d’Orient ? On est bien loin des bataillons de manifestants et la logistique apportée par l’UMP déguisée en « Manif pour tous », qui demandèrent il y a peu que soit respectée par la loi une institution multiséculaire qui est celle du mariage : un échec retentissant couru d’avance, ce qui n’est pas étonnant : ces catholiques en bataillons « impressionnants » (dixit M. Hollande) n’ont choisi de défiler qu’à condition de ne pas se montrer trop indépendants en prenant bien soin, dans leurs slogans inoffensifs de ménager M. Sarkozy pour les prochaines présidentielles. Ah ! la belle conscience politique que voilà, histoire de s’assurer, en votant Sarkozy (ou Juppé, Wauquiez ou Lemaire) que leurs enfants pourront continuer à s’inscrire dans des écoles de commerce puis entrer dans des entreprises sans éthique des affaires et dans des écoles d’ingénieurs où règne une science sans conscience[1. Vous remarquerez à cet égard que les associations de parents d’élèves des écoles catholiques, lesquels ont constitué le noyau majoritaire de la Manif pour tous  ne sont aucune émues de la suppression de l’enseignement des humanités, décidée il y a peu par le ministre de l’Éducation nationale. C’est vous dire jusqu’à quel point ces catholiques « modérés » bien propres sur eux aiment les sciences et le commerce !].

Cependant, on ne saurait se satisfaire d’une indignation affichée à l’égard de  comportements aussi lâches et complaisants dont les « gens d’Église » n’ont pas le pas le privilège. Si j’ouvre le catéchisme de ma communion solennelle (1966), je lis cette définition : .« L’Église catholique est la société des vrais chrétiens, c’est-à-dire des baptisés qui professent la foi et la doctrine de Jésus-Christ, reçoivent Ses sacrements et obéissent aux pasteurs établis par Lui ». Vous remarquerez déjà que cette définition mentionne en premier les chrétiens, sans autre titre que celui de baptisés… alors que les « pasteurs », eux (autrement dit, les évêques unis au pape), sont évoqués en dernier, venant en quelque sorte en appui aux baptisés ; de plus, cette définition ne parle pas de n’importe quels pasteurs, mais de ceux qui sont ainsi unis au Christ pour le bien de cette société. Il ressort de cette définition que l’Église catholique, réalité multiforme, voire un « mystère »[2. Comme l’explique très bien Pie XII dans son encyclique « Mystici Corporis » (1943)].

Il est important à cet égard d’insister sur cet aspect de « société liant les vrais chrétiens dans le lien de la charité » pour savoir quel est notre rôle, vous et moi, dans l’exercice quotidien de cette charité qui ne fut pas seulement celle du pape Grégoire VII, au XIème siècle pour maintenir cette société indépendante du pouvoir temporel malgré tant d’évêques réticents, mais aussi celle de Catherine de Sienne demandant instamment à un pape bien hésitant, après « l’épisode » d’Avignon, de prendre la tête d’une croisade en Terre Sainte ; plus près de nous, celle du colonel Stauffenberg qui, humilié d’avoir reconnu l’existence de massacres en masse, ceux des juifs pour commencer, choisit sans attendre  une éventuelle recommandation de l’épiscopat allemand, de conspirer avec des chrétiens convaincus, pas seulement catholiques en vue de renverser le régime politique qui fut responsable de tels crimes ; celle des « cristeros » qui, à peine soutenus par l’armée mexicaine et abandonnés par l’épiscopat, choisirent de se battre contre un régime laïc « pur et dur » déterminé à les éliminer socialement, voire plus sans affinités.

Oui, c’est tout cela l’Église catholique dans l’exercice de la charité, en société, à différents niveaux, quelles que soient les responsabilités de chacun. Vivons donc pleinement la réalité de ce mystère. Aussi, l’Église doit commencer par vous, par moi, et, avec intelligence et force de caractère (la « virtus » des anciens Romains), nous obliger à prendre à la lettre cette recommandation de saint Jean sur les exigences de la charité[3. Première lettre de saint Jean 4, 17 : et il s’agit bien d’un oriental pour être capable de l’écrire comme cela.].

Agissons alors à la manière de Robert Ménard, de Maître Jérôme Triomphe, de l’abbé Pagès, de Viktor Orban, de la marquise Virginia Coda Nunziante et de tant d’autres, ignorés délibérément du « journal de 20 heures ». Ils suivent ainsi les pas de ces prédécesseurs que je cite. Il y a donc un « après » à la Manif pour tous et un « off » aux communiqués de nonciature près l’ONU, Dieu merci, pour défendre dans la charité les chrétiens d’Orient et exprimer pleinement ce qu’est l’Église catholique. Cessons de penser à l’avenir conformiste de nos enfants et donnons-leur un bon exemple : celui de changer le cours des événements, loin de ces discours diplomatiques prononcés par des gens d’Église. Oui, « cherchez et vous trouverez ».

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710505_000012.

Le nouvel ordre comique

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ribes guignols guillon

« Attention, Guignol ! Le gendarme, derrière toi ! » Souvenez-vous quand, gamins, on piaillait à tout rompre devant un spectacle de marionnettes, à la kermesse de l’école. À l’époque, Guignol, le célèbre gone farceur, était harcelé par un agent qui le corrigeait à coups de bâton. Puis Guignol est devenu pluriel, avec la création des Guignols de l’info, en 1988 sur Canal+. Et le rapport de force s’est inversé entre « le gendarme » – les patrons, les flics, les curés – et les rigolos. Dès les années 1990, ce sont les Guignols qui cognent à coups de batte de base-ball dans la poire des marionnettes de Jean-Paul II, Jean-Marie Messier ou Jean-Marie Le Pen, selon les soirs. Mieux, ou pire : ils auraient fortement contribué à la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle de 1995, grâce à sa caricature beaucoup plus sympathique que celle de son rival, Édouard Balladur. Désormais, tous les grands médias s’arrachent les bouffons à la mode, et les Guignols n’en finissent plus de faire des petits. Et pour cause : depuis que Michel Rocard a capitulé, il y a quinze ans, en répondant à la question de Thierry Ardisson : « Sucer, c’est tromper ? », non seulement le fou du roi n’est plus puni pour ses crimes de lèse-majesté mais il est plus respecté que le roi.[access capability= »lire_inedits »]

Le roi, quant à lui, doit désormais faire le fou pour espérer garder un semblant de crédibilité.François Hollande est incapable d’inverser la courbe du chômage, comme il l’avait promis ? Qu’à cela ne tienne, il excelle en matière de blagounettes. Quant à Nicolas Sarkozy, il s’est récemment vu décerner par l’illustre Jamel Debbouze son brevet d’humoriste : « Au Jamel Comedy Club, je le signe demain matin. Monsieur Sarkozy, si vous m’écoutez, un stand-upper comme vous, y en a pas beaucoup, et je sais de quoi je parle. » Cette perspective réjouira d’ailleurs Nicole Ferroni, chroniqueuse à la matinale de France Inter, qui avait elle aussi confié dans une émission de Laurent Ruquier, à propos de l’ancien président de la République : « Je suis absolument fan de cet humoriste ! » Bref, désormais, les tout-puissants comiques distribuent bons points et bonnets d’âne à nos dirigeants, évalués sur la base de leurs clowneries. Et gare à celui qui ne rirait pas aux saillies assassines dont on l’accable du matin au soir, parfois en face à face, mais plus généralement par média ou tweet interposés. Quand Bolloré veut en finir avec Les Guignols, nos élus rivalisent donc d’indignation pour sauver « leurs » marionnettes, au nom de la démocratie et de la liberté d’expression.

Résultat : « Les humoristes surgissent de partout », constate le philosophe François L’Yvonnet, auteur de Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade. Et il y en a, explique-t-il, pour tous les « segments », suivant les goûts de chacun : « Il y a l’humour glamour, chic, parisien et cocaïné de Canal+, et celui, potache, des classes moyennes avachies, sur les autres chaînes. » Dans la lignée des Guignols, Groland, Le Petit Journal et tous leurs sous-produits sont toujours les émissions stars de la chaîne à péage. Le service public s’est donc aligné, avec les émissions de Laurent Ruquier sur France 2, pour le populo fan de Mika, ou encore la fameuse matinale de France Inter, rendez-vous radiophonique préféré des profs et des lecteurs de Télérama. Car, qu’il ait pour nom Yann Barthès ou Didier Porte, Stéphane Guillon ou Sophia Aram, François Morel ou Laurent Baffie, Benoît Delépine ou Nicole Ferroni, le Guignol d’aujourd’hui est une star. Ce qui explique l’émergence, chaque année, d’innombrables « jeunes talents » attirés par les sunlights. « À Évry, on met en scène des humoristes beurs apparus la veille, observe L’Yvonnet. Ils débarquent en disant : nous sommes drôles. Ce doit être un effet pervers et tardif de la revendication d’égalité démocratique. » Le nouvel ascenseur social dont rêvent ces jeunes qui ne savent ni rapper ni dribbler mène tout droit des planches de la MJC aux plateaux télé.

Seul problème : depuis qu’ils se prennent au sérieux, la plupart de ces « humoristes » sont beaucoup moins marrants. Didier Porte l’assume, lorsqu’il confie à Arrêt sur images : « Je ne veux pas être systématiquement enfermé dans mon rôle du mec qui fait marrer (…). Il y a des moments où je préfère ne pas être drôle. » À la lecture de certains de ses tweets, on se dit que c’est parfaitement réussi. Exemple : « Nouveauté Canal de rentrée : toutes les interviews de Sarkozy seront en clair. Les autres en crypté. »

Tout le monde ne partage pas cette lucidité. À Natacha Polony qui le qualifiait d’« incarnation du politiquement correct », Stéphane Guillon avait fini par répondre, l’air grave, que son spectacle se jouait « à guichets fermés » en France et en Belgique, et qu’il n’avait pas eu une seule mauvaise critique dans la presse écrite. À vrai dire, la démonstration vaut bien une blague : mon spectacle ne peut pas être si politiquement correct, banane, puisqu’il plaît à tout le monde.

Quoi qu’il en soit, le licenciement des deux compères par France Inter en 2010 avait provoqué un tollé, avec pétition et manif devant le siège de Radio France. C’est que, d’après Jean-Michel Ribes, le patron pas franchement hilarant du Théâtre du Rond-Point, à Paris, il y aurait un « rire de résistance », qui s’oppose courageusement au « rire de collaboration ». Aux armes, citoyens !

Bien entendu, les intermittents Porte et Guillon ont été en leur temps vénérés comme les nouveaux Jean Moulin, à la différence de François Rollin, « viré comme un malpropre » de France Inter ni vu ni connu cet été, ou de Gaspard Proust, remplacé à la rentrée par son prédécesseur dans Salut les Terriens ! : un certain Stéphane Guillon. C’est que, selon Le Monde, Gaspard Proust serait « le Zemmour de l’humour ». Comprendre : réac, machiste, c’est-à-dire « de droite ». De même, Rollin a tenté d’expliquer pourquoi il avait été évincé sans recevoir « le moindre mot » de Patrick Cohen : « Je crains de n’être pas assez bien-pensant pour lui. Je ne suis pas l’homme de l’indignation sur commande, je ne vomis pas dès qu’on prononce le nom de Marine Le Pen, je ne dénonce pas à chaque seconde le harcèlement policier dans les banlieues, je n’agite pas à chaque instant le spectre de l’amalgame et de la stigmatisation… » Collabo ! Heureusement, le professeur Rollin n’en a pas perdu tout humour : « Les raisons qui ont été avancées étaient risibles : que je copiais François Morel, en moins bien et en moins drôle, et que ça n’avait pas la portée d’une Nicole Ferroni. » Amusant, en effet… En tout cas, Rollin attire depuis longtemps des foules de fans, tout comme Laurent Gerra ou Nicolas Canteloup ont les leurs, encore plus nombreux. Sans parler de Patrick Sébastien, champion de l’audience et des campings, ou de Jean Roucas, inventeur du légendaire Bébête Show, le prédécesseur des Guignols, qui a définitivement gagné sa médaille de beauf en ralliant le FN, on vous l’avait bien dit…

On l’aura compris : il y a des choses avec lesquelles la corporation des rieurs ne rigole pas. Dans le métier, ne pas être de gauche est, sinon suicidaire (le succès des trublions précités en témoigne), du moins fort mal vu. L’animateur-producteur Arthur en a fait les frais, lui qui croyait pouvoir se lancer dans le one-man-show après avoir été vu un peu trop près de Sarkozy. Et en plus, il est riche – on notera que nul ne fait jamais cette observation s’agissant des « bons » comiques…

Pourtant, les comiques de TF1 ou d’Europe 1, pas plus que François Rollin ou Gaspard Proust, n’ont jamais appelé à voter Sarkozy sur scène, comme Didier Porte l’a fait pour Mélenchon. Quand l’un s’inspire de feu Raymond Devos et joue volontiers la carte de l’absurde, l’autre allume tous azimuts les personnalités qui font l’actu, sans discrimination de couleur politique, avec un cynisme sans bornes. Chez Canal+ comme chez France Inter ou dans On n’est pas couché, en revanche, l’idéologie prime sur tout le reste. Bruno Gaccio, payé une fortune pour écrire les sketchs des Guignols jusqu’en 2007, a osé conseiller à une patronne de PME, invitée comme lui au Grand Journal, de « vivre avec un salaire d’ouvrier livreur par exemple » pendant six mois. Et d’ajouter doctement, comme s’il en avait la moindre idée : « Vous allez voir, ça change considérablement la vie. » Laurent Ruquier a maintes fois rappelé en plateau qu’il était de gauche, et « regretté » après coup d’avoir « participé à la banalisation des idées » d’Éric Zemmour en l’employant pendant cinq ans. Quant à Stéphane Guillon, sa bouleversante déclaration, en 2010, après son limogeage de France Inter, demeure indépassable : « France Inter, avait-il dit, est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite. » Cet aveu confondant, s’agissant d’une radio financée par le contribuable, n’avait guère suscité de protestation – sinon celle de notre patronne…

On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que l’humoriste-de-gauche se contente rarement de cette raison sociale. Pour Didier Porte, ils sont aussi « des journalistes de complément ». Depuis les revues de presse de Guy Bedos, alors mitterrandiste militant, les ricaneurs professionnels sont spécialisés dans le commentaire de l’actualité. Les parodies de JT se sont d’abord imposées avec Les Guignols « de l’info », puis Groland. Et, de fil en aiguille, Le Petit Journal de Canal+ a fini par enregistrer de meilleures audiences que Le Grand Journal. L’avantage de la version humoristique, c’est qu’on s’affranchit des règles de déontologie les plus élémentaires du journalisme. Ainsi Didier Porte peut-il tranquillement nous « informer », au lendemain d’une Manif pour tous, qu’un « défilé folklorique » de « demeurés en loden » et de « bigots à deux balles » a réuni 800 000 personnes à Paris, « en contradiction totale avec les tendances lourdes de la société ». Ça, c’est de l’info, coco ! À moins que ça ne soit de l’humour ? Autre privilège du « journaliste de complément », il peut injurier tranquille. Laurent Baffie a le droit, par exemple, de traiter Frigide Barjot de « connasse », et même de préciser sa pensée un an plus tard en l’appelant « la pute ».

Le même Laurent Baffie peut aussi répondre à Thierry Ardisson qui demande « Qui a un petit sexe ? » : « Les Chinois. » Et à la question « Qui sont tous des pédés ? » : « Les Grecs. » Rien de comparable avec une gamine qui traiterait la ministre de la Justice de guenon, puisque chacun sait que l’humoriste est un authentique antiraciste, lui. Sauf bien sûr quand il est question de « racisme antiblanc ». Là, l’impayable Sophia Aram doit intervenir pour clarifier les choses : « Reste à savoir si Jean-François Copé parle de racisme antiblanc pour nous rappeler qu’il existe une proportion de racistes parmi nos concitoyens, quelle que soit leur origine (…), ou s’il s’agirait pour lui d’un phénomène nouveau lié à l’invasion arabo-musulmane raciste et sanguinaire. » Selon la chroniqueuse, laisser entendre que d’autres que les Blancs pourraient être racistes revient « à craquer des allumettes au-dessus d’un jerrican d’essence ». Si Michel Leeb fut voué aux gémonies pour son imitation d’un Noir africain, dont on confondait les narines avec des lunettes de soleil, François Morel ne risque rien lorsqu’il évoque « les dents longues et les oreilles pointues » du Nicolus Sarkozus sanginus. Rappelons que l’antisarkozysme est un humanisme…

C’est aussi qu’à l’exception du Gaulois de base ou de peuplades lointaines, dont tout le monde a le droit de rire, chaque communauté est la seule habilitée à moquer ses propres travers : les Juifs peuvent se moquer des Juifs, les Arabes des Arabes, les homos des homos, etc. Exemple : Claudia Tagbo, black survoltée et bien en chair, décrit sur scène la cambrure « à angle droit » d’une amie à elle, qui, si elle travaillait dans un bar, « ne serait pas serveuse, mais table ». Florence Foresti se charge pour sa part d’entretenir la réputation des mères juives en incarnant Myriam, la belle-maman de Laurent Ruquier. Chacun rit des siens, et grâce au rire identitaire, les vaches sont bien gardées. Et le rire-ensemble, c’est pour quand ?[/access]

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*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00639948_000016.

Passeurs: la loi du marché

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migrants passeurs Turquie

Le nombre sans précédent de personnes traversant la Méditerranée pour se rendre en Europe est au centre de l’attention de l’opinion publique. Les médias ont tous ou presque envoyé leurs reporters faire du « terrain » et accompagner les migrants dans leur périple à travers les frontières. Derrière les chiffres, nous découvrons donc des visages et des noms. Au moins ceux de certains. Car les passeurs, acteurs essentiels de cette vague d’immigration, restent en marge des reportages, anonymes aux visages brouillés pour, comme on dit dans ces occasions, « des raisons évidentes ».

On peste contre ces gens sans cœur qui prospèrent sur la misère du monde et, parfois, on s’étonne qu’ils puissent agir aussi facilement, sans se cacher et sans que  les autorités compétentes n’interviennent. Grâce à un journaliste du Washington Post qui s’est rendu à Izmir – ville natale du héros des Lettres persanes de Montesquieu, deuxième port de Turquie et principal point de passage entre ce pays et la Grèce – on peut se faire une idée de la logique de ces réseaux qui déversent les migrants syriens et afghans sur les côtés grecques, porte d’entrée de la terre promise européenne.

En allant à la rencontre d’un passeur – ayant tenu à garder l’anonymat – le journaliste se rend dans un hôtel. Sans même qu’il ne le lui demande, le réceptionniste lui indique : « La chambre du passeur est là-haut. » C’est là que le passeur reçoit ses clients, sur un petit lit recouvert de coussins. Il leur indique ce qu’ils doivent emporter comme ce qu’ils doivent laisser derrière eux puis empoche les 1300 dollars à payer pour un voyage de 45 minutes. L’an dernier le prix était de 900 dollars et cet été de 1200 dollars mais, face à la demande, l’offre s’ajuste par le biais du prix. Rien de personnel, business is business… Au total, cette année, le trafic de migrants a rapporté 300 millions de dollars (pour 258.000 migrants) selon le HCR.

De ce passeur, on apprend quelque chose de plus important et plus intéressant que son identité : son origine. Il vient d’Azaz, une ville du nord-ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, aujourd’hui disputée par les différentes factions qui s’affrontent en Syrie (Daech,  Front al-Nosra, Armée syrienne libre…). Un rapide coup d’œil sur la carte suffit à comprendre pourquoi cette ville est la capitale historique des trafics en tous genres. Là-bas, on est contrebandier de père en fils. Tabac, drogues, armes : les familles mafieuses d’Azaz convoient tout ce qui leur passe sous la main.

Ceux qui, depuis des générations, savent comment composer avec les douanes, polices, gendarmeries et armées de la région, ont tissé des réseaux des deux côtés de la frontière pour gérer le flux des marchandises. Ils se sont, depuis quelques années, convertis en masse au nouveau business migratoire. Autrement dit, notre homme ne s’est pas improvisé « passeur » du jour au lendemain. Grâce aux nombreux réseaux auxquels il est lié en tant qu’Azazi, il s’est tout simplement tourné vers le trafic de migrants.

Après l’avoir payé, ses clients embarquent sur des bateaux gonflables et traversent l’étroite bande marine qui sépare la Turquie de la Grèce. Souvent, une fois arrivés près des côtes européennes, les voyageurs crèvent leurs embarcations pour que les garde-côtes grecs ne puissent pas les forcer à repartir – connaître l’adversaire fait partie du métier. La dernière partie de la traversée se fait donc à la nage. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, les deux tiers des demandeurs d’asile en Europe sont passés par ce chemin.

Dans le journal américain,  le contrebandier anonyme se targue du taux de succès et du degré de sureté des traversées qu’il organise. Il affirme qu’aucun de ses clients n’est mort à ce jour, et que 90% d’entre eux réussissent leur passage à la première tentative. Il dit y parvenir en ne mettant pas plus de 45 personnes dans ses embarcations et en veillant toujours à ce que celles-ci ne soient pas trop chargées. Humanisme ? Pas vraiment. Plutôt un sens aigu du service client.

En effet, on vient souvent vers lui sur la recommandation d’amis ou de connaissances qui ont réussi leur voyage grâce à ses services et, n’étant pas seul sur le marché, le prestataire de service a tout intérêt à soigner son image. « Dans les affaires, c’est la réputation qui fait tout, ajoute-t-il, et moi j’ai une bonne réputation ! » Ainsi, selon ce passeur, même dans ce commerce inhumain, une sorte de logique économique pervertie assure un minimum syndical de sécurité aux migrants.

Pour autant, les anecdotes ne manquent pas concernant les victimes de mauvais traitements ou d’arnaques de la part de passeurs profitant de la détresse humaine. Dans les rues d’Izmir, une famille raconte que sa dernière tentative de traverser la mer a très vite tourné court parce que son Zodiac accueillait 57 personnes. D’autres ont payé les sommes demandées à de prétendus passeurs qui se sont évaporés aussitôt l’argent empoché.

L’« honnête » passeur interrogé par le Washington Post nie pourtant faire de gros profits. Il prétend même avoir laissé certaines personnes dans le besoin passer gratuitement. Selon lui, le coût d’organisation d’un voyage est de 40.000 dollars, en comptant le prix du Zodiac (7000 dollars). Et tout l’argent finit de toute façon dans les mains de deux ou trois Turcs ayant la haute main sur le trafic. Lui-même a l’intention de quitter Izmir où il s’était installé en raison de ses activités professionnelles. Il veut se rendre en Grande-Bretagne : « Si je pars, ce sera pour le bien de mes enfants », dit-il.  Enfin, il affirme que d’autres Azazis l’ont précédé et sont déjà installés en Europe… où ils contribuent à l’implantation et au bon fonctionnement du réseau.

Ainsi s’organise le trafic des migrants. Face à la vague sans précédents de migrants, les « passeurs » voient leur commerce prospérer sur le malheur et l’espoir de ces hommes et femmes. Loin de toute considération morale, ils font le métier qu’ils ont appris et leurs services répondent à une demande bien réelle.

*Photo : SIPAUSA30132521_000020

Régionales : le PS en a ras le front républicain

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fn ps cambadelis front republicain

fn ps cambadelis front republicain

Juin 2012, Carpentras. Madame Arkilovitch, candidate socialiste aux législatives, arrive en troisième position derrière Marion Maréchal Le Pen (FN) et Jean-Michel Ferrand (UMP). Contrairement à tous les candidats du PS placés dans cette situation, elle refuse de se retirer, et présente sa candidature pour le second tour. Qualifiée de « candidate de la honte » par SOS Racisme, désavouée par Martine Aubry encore aux commandes du PS, Catherine Arkilovitch se retirera de la vie politique écœurée, ce qui dispensera le PS de l’exclure. Mais la procédure était certainement dans les tuyaux.

Pourtant, le raisonnement de Catherine Arkilovitch était juste. Pour elle, permettre l’élection du candidat de l’UMP ultra-droitier Jean-Michel Ferrand plutôt que risquer de faire élire la candidate frontiste était une faute politique. Tout d’abord parce que Jean-Michel Ferrand ne lui aurait pas accordé la réciproque. Ensuite, parce qu’il n’était pas forcément moins à droite que Marion Maréchal-Le Pen. Enfin, parce que le taux d’abstention laissait une infime chance de l’emporter et qu’elle pouvait considérer à bon droit que ses électeurs du premier tour ne l’avaient pas mandatée pour qu’elle abandonne avant la fin du match, surtout contre son adversaire habituel. Au soir du second tour, avec la victoire de la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, elle fut d’autant plus montrée du doigt et traînée dans la boue. Lors des dernières élections municipales, quelques candidats socialistes, à Béziers notamment, l’ont imité. Ils ne souhaitaient pas être aussi les cocus du front républicain. Montrés du doigt, accusés d’avoir permis l’élection de Robert Ménard alors que leur retrait ne l’aurait pas nécessairement empêchée, il ont  tenu bon, certains que leur disparition complète du conseil municipal constituait un suicide politique.

Et puis vint ce week-end. Ce moment où Jean-Christophe Cambadélis annonça que, tout compte fait, décider dès maintenant de s’effacer derrière Xavier Bertrand ou Christian Estrosi en cas de troisième place au soir du premier tour des régionales, et disparaître ainsi pour six ans des conseils régionaux, n’était finalement pas une si bonne idée. Selon Alexandre Kara, éditorialiste politique à Europe 1, la décision aurait été prise à l’Elysée. Le front républicain, qui ne bénéficiait jusqu’alors qu’au candidat de droite présent au deuxième tour contre le FN, est donc mort et enterré. Le PS a décidé de ne plus tomber dans le piège qu’il s’était lui-même tendu, croyant alors embêter la droite qui en était électoralement la seule bénéficiaire. Le PS ne veut plus être cocu. C’est officiel. Certes, il y a bien ce ministre « influent et anonyme » qui proposerait de sauver les apparences du front républicain en prônant une fusion des listes avec la droite dans ces deux régions décisives où Mesdames Le Pen peuvent l’emporter.

Le ministre en question, conscient que la disparition totale de la gauche dans des assemblées régionales ressemblerait à un suicide, propose de formaliser « l’UMPS ou le RPS » provoquant le rire à peine étouffé de Florian Philippot. Camba se met en colère. Il twitte ! Le ministre doit se nommer ou se taire ! Affaire classée. D’autant que seul un élu LR, le sénateur Lecerf, accueille favorablement la proposition.

Le plus drôle, c’est que Jean-Christophe Cambadélis, mais aussi Jean-Marie Le Guen et d’autres, utilisent des arguments qui rappellent fort bien ceux de Catherine Arkilovitch : le respect dû aux électeurs du premier tour, la personnalité des candidats LR et leurs dernières propositions qui tendent à ressembler à celles du FN.

Mais il n’y aura pas, soyons-en certains, de réhabilitation solennelle de celle qui avait montré la voie de la raison du coté de Carpentras. Alors que Jean-Christophe Cambadélis vient d’acter la mort officielle du « front républicain », sans que SOS Racisme ne moufte, Catherine Arkilovitch  doit méditer sur la fameuse citation d’Edgar Faure : « avoir raison trop tôt est un grand tort ».

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00639086_000021.

Sorbonne-Qatar: devoir de soumission?

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sorbonne qatar soumission houellebecq

sorbonne qatar soumission houellebecq

Hier soir, une taupe anciennement sorbonnarde m’a transmis un communiqué de son ancien président d’université. Il y est question de migrants syriens et d’argent qatari, mais je ne laisserai pas planer le suspense plus longtemps, lisez plutôt :

« Communiqué du Président du 15 septembre 2015
Accueil des étudiants réfugiés à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Alors que le Président de la République vient de réaffirmer l’engagement de la France, terre d’asile, la situation de guerre que connait le Moyen-Orient et la crise humanitaire qui affecte dramatiquement les populations civiles, rend urgente la mobilisation de tous.

Fidèle à ses valeurs de solidarité et d’humanisme, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ses étudiants, ses enseignants et ses chercheurs, ses personnels administratifs et de bibliothèques, accueilleront une centaine d’étudiants réfugiés. L’université leur offre des parcours  adaptés à leurs besoins pour accéder à des formations diplômantes.

Informé de cette initiative et désireux de contribuer à cette action humanitaire, l’Emir de l’Etat du Qatar a proposé au Président de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne de la soutenir. Sa participation financière contribuera principalement aux frais de vie et de logement des étudiants réfugiés syriens.

Le Président de l’université et le Procureur général de l’Etat du Qatar ont signé lundi 14 septembre un protocole d’accord précisant les conditions de ce partenariat à hauteur de 600 000 € par an sur trois ans.

En ouvrant ses portes dans ses grands domaines de formation et de recherche, le droit et la science politique, l’économie et la gestion, les sciences humaines et les arts, l’université entend préparer les cadres dont le Moyen-Orient aura besoin pour sa reconstruction et son développement à venir. »

En résumé, au nom de « ses valeurs de solidarité et d’humanisme », la plus prestigieuse fac de France s’apprête à accueillir une centaine de réfugiés syriens et de pourvoir à leurs frais d’étude, de vie et de logement grâce à de l’argent qatari. Pas besoin d’enquêter ou de lever je-ne-sais quel lièvre, tout est écrit noir sur blanc : le Procureur général de l’Etat du Qatar s’est engagé à verser 1 800 000 euros sur trois ans. En bref, si la cité-Etat n’ouvre pas ses portes au moindre immigré d’Alep ou de Raqqa, la dynastie Al-Thani – déjà mécène du PSG, de l’Hôtel du livre et des djihadistes syriens –  dispensera ses bienfaits au quartier latin sans débourser un radis à domicile. En langage islamique, une telle aumône s’appelle la zakat et figure en bonne place parmi les cinq piliers que tout croyant se doit de respecter.

Mais Philippe Boutry, le Président de l’université Paris-I, ne précise pas si ses fort généreux amis qataris ont influencé sa conception de la liberté d’expression. Ainsi, en mars dernier, cet éminent universitaire a-t-il dépêché des policiers afin de censurer l’exposition de six de ses étudiants en arts plastiques qui avaient eu l’étrange idée d’exposer un tapis de prière musulman souillé par de la viande accompagné du portrait d’une femme en niqab au visage recouvert de la même bidoche. Au total, deux œuvres – sur une vingtaine de créations – détournaient les codes islamiques.  Le 10 mars au matin, les cimaises ont donc été décrochées manu militari, avant qu’un étudiant rebelle ne dépose un référé-liberté au tribunal de Paris. Ce dernier a statué derechef dans des termes pas franchement flatteurs pour la direction de la fac : « le président de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a, dans l’exercice des pouvoirs de police qu’il détient en vue de la sécurité des usagers du service public et de la gestion des dépendances du domaine public, porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression des six étudiants dont les œuvres d’art devaient être exposées ».

J’ai peut-être mauvais esprit d’insinuer l’existence du moindre lien entre cet épisode peu glorieux de censure avorté et le chèque en béton que les Qataris viennent de déposer place de La Sorbonne. Mais je me contente de rappeler des faits ; à chacun de tirer sa propre conclusion.

Cette accumulation de coïncidences rappelle une fiction qui a fait grand bruit l’hiver dernier : le roman Soumission de Michel Houellebecq.  Son héros professeur de fac voit son université – Paris III – rachetée par des fonds saoudiens, qui ne regardent pas à la dépense, rétribuent et logent grassement les cadres à leur botte. Moyennant quelques accommodements raisonnables, c’est-à-dire le limogeage des universitaires islamo-critiques, et la diffusion d’une vision du vivre-ensemble wahhabito-compatible. De retour dans l’université dont il a été viré, le narrateur houellebecquien nous livre cette description glaçante :

« Extérieurement il n’y avait rien ·de nouveau à la fac, hormis une étoile et un croissant de métal doré, qui avaient été rajoutés à côté de la grande inscription : « Université Sorbonne Nouvelle- Paris 3″ qui barrait l’entrée ; mais, à l’intérieur des bâtiments administratifs, les transformations étaient plus visibles. Dans l’antichambre, on était accueilli par une photographie de pèlerins effectuant leur circumambulation autour de la Kaaba, et les bureaux étaient décorés d’affiches représentant des versets du Coran calligraphiés ; les secrétaires avaient changé, je n’en reconnaissais pas une seule, et toutes étaient voilées. »

Vous avez dit soumission ?

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Camille Stromboni.

École : Mea Magnissima Culpa

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education ecole najat vallaud

education ecole najat vallaud

Je me suis procuré, par des voies presque délictueuses, le brouillon d’une lettre que Najat Vallaud-Belkacem projette d’adresser à tous les instituteurs de France, de Navarre et d’Outremer — et qu’elle leur adressera sûrement, dès qu’elle l’aura lue ici…

« Chers maîtres et maîtresses d’école,

« Vous l’avouerai-je ? Quand j’ai été nommée ministre de l’Éducation nationale, je ne connaissais rien de l’École. Rien que ce que j’y avais appris. Je m’en suis donc remise à des conseillers qui pour les uns étaient des gestionnaires et n’en savaient pas davantage, et qui pour les autres étaient des idéologues bornés — mais comment aurais-je su que les gourous du SGEN qui m’étaient recommandés ne représentaient qu’eux-mêmes et leurs lubies ? Un ministre n’est en général choisi que pour son incompétence et son sourire — deux qualités qui ne me font pas défaut. Je suis fière d’appartenir à un gouvernement qui s’appuie sur des vrais principes — par exemple le principe de Peter.
« D’où des expérimentations qui en ont surpris plus d’un, comme cette réforme du collège qui apparemment n’était ni faite ni à faire. J’aurais dû restaurer l’École des années 1980, celle qui a permis à la petite maghrébine déshéritée — au sens bourdieusien, bien sûr, après tout j’ai fait Sciences Po — que j’étais de devenir… ce que je suis devenue : une surdouée de la langue de bois et des contre-vérités souriantes.
« Tout cela pour vous dire, chers professeurs des écoles…
« Un tout récent rapport écrit par deux femmes (j’en suis heureuse !), Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, m’a ouvert les yeux sur les décisions que l’on me fait prendre depuis bientôt deux ans. J’étais chez le coiffeur quand je l’ai parcouru — sinon, on m’en aurait fait une note de synthèse édulcorante. J’en avais lu le compte-rendu dans Le Monde des Livres fin août — et le lendemain, Natacha Polony, la journaliste que l’on aime haïr, en parlait avec cette ironie benoite qu’elle affectionne et qui nous exaspère tous. Un article de Libé, l’autre journal officiel de la démocratie PS, en résume ainsi les conclusions : »Des méthodes dites progressistes, censées lutter contre les inégalités sociales, les renforcent au contraire. » Et cette semaine, Eric Conan, le journaliste que l’on aime détester, en remet une couche dans Marianne.
« Ciel ! On m’aurait trompée à l’insu de mon plein gré ?

« Il s’agit bien sûr de méthodes de lecture.
« Que disent ces deux chercheuses qui ont appuyé leur étude sur une expérimentation sérieuse, trois ans durant ?
« Que les méthodes modernes, celles par lesquelles on a appris à lire à ces 17% d’illettrés de Sixième qui forment l’essentiel des 140 000 gosses balancés à la rue fin Troisième, sont « génératrices d’échecs massifs ». Et qu’elles désavantagent particulièrement les élèves qui comme moi ou Jean-Paul Brighelli, le chroniquer que l’on aime abhorrer, sont d’origine populaire. Ces deux dames ont finalement recouru, avec succès, à des méthodes utilisées dans les années 1930, au déchiffrage patient, au b-a-ba, et au travail — répéter, apprendre, et répéter encore. Stupéfiant, non ?
« Cela, à vrai dire, je l’avais bien entendu dans la bouche des pseudo-zintellectuels qui tirent à boulets rouges sur mes réformes. Et je n’en croyais rien. Mais là, ces deux chercheuses (des femmes, c’est merveilleux !) enfoncent le clou là où ça fait mal (mais peut-être un clou fait-il toujours mal ?). « L’évitement du travail scolaire », écrivent-elles, « renforce les inégalités ». C’est à n’y pas croire : quand on ne fait pas travailler les élèves, ils n’apprennent rien ! Sidérant ! Et la « pédagogie de la réussite », si bien vendue par Meirieu, Dubet, Establet and co., en abaissant les attentes, produit des catastrophes. Si !
« On m’a vendu — comme à mes prédécesseurs — l’idée que « l’activité de déchiffrage des syllabes » avait sur les élèves le même effet que le travail à la chaîne sur les prolétaires. Et qu’il fallait s’obstiner et éventuellement livrer les innombrables victimes des méthodes « progressistes » aux « professionnels de la psychologie de l’échec scolaire ». C’est au moins ça d’acquis : nous avons fourni aux orthophonistes une clientèle captive inépuisable.
« Et elles en rajoutent, ces chipies : « Le progressisme, disent-elles, n’est pas toujours associé à ce qui fait progresser les élèves mais à ce qui a été construit et imposé comme « pédagogiquement de gauche » ».
« Ça me rappelle la critique de Philippe Tournier, qui dirige le SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissements, à propos de ma réforme du collège : « On prend des décisions sur la base de croyances de manière purement idéologique ».
Mais si c’est vrai, c’est grave ! Que m’a-t-on fait signer ? Je n’ai pas envie qu’aux législatives de 2017, à Villeurbanne, je retrouve mes bulletins barrés d’un « Réforme du collège » rageur !

« Que faire ? Imposer aux ESPE l’apprentissage systématique des méthodes explicites, c’est-à-dire alpha-syllabiques ? Acheter en masse les livres écrits par le GRIP — et qui font merveille, paraît-il ? Pendre par les pieds tous les pédagogues de malheur qui m’ont donné leurs vessies comme lanternes ?
« Ah, c’est compliqué, la vie d’un ministre !
« Tiens, je retourne chez le coiffeur — c’est encore là que je pense le mieux. »

PS. Heu… On me dit que « magnissima » culpa, cela ne se dit pas. « Maxima », me dit l’une de mes conseillères, qui a fait une khâgne et Normale Sup par dessus le marché. Mais que voulez-vous, je ne connais pas grand-chose au latin — c’est d’ailleurs pour ça que je l’interdis pratiquement aux autres. »

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00722523_000011.

Femen contre salafistes: que dit la Toile musulmane?

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femen inna salafistes islam

femen inna salafistes islam

Hou la menteuse… Très vite, il n’y eut plus qu’une personne à blâmer, et ce fut Inna Shevchenko, la figure de proue des Femen. Dimanche, au lendemain de l’apparition seins nus de deux Femen sur la scène d’un « salon musulman » consacré à « la femme », à Pontoise dans le Val-d’Oise, le site Buzzfeed publiait un article contredisant une déclaration de la militante ukrainienne, recueillie par l’AFP et précédemment diffusée dans une dépêche de l’agence. Qu’avait dit Inna Shevchenko de faux ? Elle avait déclaré que « deux imams étaient en train de parler de la question de savoir s’il faut battre ou non sa femme », lorsque deux Femen ont fait irruption sur le podium de ce salon, auquel des prédicateurs de la mouvance salafiste avaient été invités comme conférenciers. Or non, affirmait Buzzfeed, images et son à l’appui : les « deux imams », Nader Abou Anas et Mehdi Kabir, connus pour leurs prêches invitant les musulmans à exercer un « contrôle serré » de leurs filles, femmes ou sœurs, n’ont pas « parlé » ainsi à ce moment-là.

Ce moment-là ? Environ 20 heures, samedi. La poitrine couverte d’inscriptions, les deux Femen montées sur scène, dissimulées jusque-là sous des djellabas, lancent à l’assistance en criant : « Personne ne me soumet, personne ne me possède, je suis mon propre prophète ! » Elles sont évacuées sans ménagement du podium par un groupe d’hommes. Sur une vidéo mise en ligne par Buzzfeed, on aperçoit l’un d’eux donnant ou tentant de donner un coup de pied à l’une des Femen, qui se trouve alors sans doute à terre.

Mais le fond de l’affaire, pour l’heure, est ce qui a été dit ou n’a pas été dit – les réseaux sociaux sont au taquet. Qu’étaient en train de dire les deux prédicateurs salafistes, quand les deux Femen – « elles-mêmes issues de familles musulmanes », selon le mouvement féministe – les ont interrompus ? Citons Buzzfeed. Ce média en ligne, qui passe pour « irréprochable » aux yeux de nombreux habitants des banlieues, était sur place. « Mehdi Kabir était en train de demander aux musulmans d’avoir un comportement exemplaire avec les femmes, « de suivre le modèle du prophète, qui ne tapait jamais sa femme et qui ne se faisait pas servir ». Voici la dernière phrase prononcée : « Nous voulons des musulmans et des musulmanes qui se comportent comme s’est comporté le prophète… » »

En somme, ils disaient l’exact inverse de ce qu’Inna Shevchenko, qui n’était pas présente au « salon musulman » de Cergy, avait rapporté à l’AFP, l’agence étant elle-même absente de cette manifestation. Le fait est qu’après avoir promis l’enfer aux « mauvaises femmes » dans d’autres interventions, ces prêcheurs, se sachant plus observés qu’à l’ordinaire, étaient semble-t-il, tout velours. Les attentats de janvier étant passés par là, leur impact invite à plus de modération dans des discours victimaires parfois teintés de suprématisme.

Mais revenons à nos Femen. Inna Shevchenko n’avait-elle dit à l’AFP que ce que l’AFP avait écrit à son sujet ? D’après les informations que nous avons recueillies, la réponse est non. « S’il apparaît qu’elle a dit autre chose qui complète sa déclaration, nous complèterons sa déclaration », fait-on savoir à la rédaction en chef du service « France » de l’agence. « Oui, j’ai dit plus que ce qui a été rapporté par l’AFP », confie Inna Shevchenko, ajoutant qu’elle ne tient pas rigueur à l’agence de ne pas l’avoir citée « entièrement ». « Ma déclaration telle que rapportée, sur le bienfondé ou non pour un musulman de battre sa femme, donnait le contexte idéologique. Mais j’ai dit aussi à l’AFP qu’au moment où les deux Femen sont montées sur scène, l’un des imams disait qu’il fallait suivre l’enseignement du prophète Mahomet, lequel demandait aux musulmans de bien traiter leurs femmes. » En admettant que la porte-parole des Femen ait effectivement dit tout cela, alors la « menteuse » n’en est plus une.

Détails sans importance ? Bien au contraire. Car les réseaux sociaux, qui ont leurs leaders et leurs suiveurs, sont très à cheval sur la « vérité ». Lorsque le coup d’éclat des Femen a été connu, les premières réactions ont été de deux ordres côté « musulman » (des musulmans pratiquants ou non, et des compagnons de lutte contre « l’islamophobie » et les discriminations). Certains disaient des Femen qu’elles étaient toujours « aussi connes », mais d’autres leur adressaient des « bravo », pour leur « courage », car il faut « en avoir » pour oser affronter les « barbus » sur leur terrain. Ce son de cloche est plus ou moins nouveau. Pour une fois, si l’on peut dire, la « cause des femmes » passait avant la « cause d’un peuple », en l’occurrence la cause des « musulmans ». Une cause d’habitude estampillée « occidentale et bourgeoise » lorsqu’elle « stigmatise les musulmans » l’emporte sur une cause issue du tiers-mondisme, et plus « juste » par nature que n’importe quelle autre.

Mais peu après la dépêche de l’AFP, l’article de Buzzfeed refroidissait les meilleures dispositions et rétablissaient dans leur statut les « leaders d’opinion » des réseaux, dont l’autorité avait un instant été mise à l’épreuve. Inna Shevchenko avait parjuré, les puritains pointaient le pouce vers le bas. Les Femen redevenaient des « salopes » et leur « courage » s’effaçait devant leur tentative de « manipulation » heureusement démasquée.

Les Femen devraient porter plainte pour violence contre certains des individus qui les ont évacuées de la scène. Quant aux organisateurs du salon, ils pourraient poursuivre les Femen pour violation d’un lieu privé. Affaire à suivre.

*Photo : Capucine Henry. Inna Shevchenko.

Les Femen s’invitent chez les salafistes

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femen salafistes pontoise islam

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« Personne ne me soumet ! Personne ne me possède ! Je suis mon propre prophète ! » Samedi dernier, deux Femen se sont invitées au Salon musulman de Pontoise (Val d’Oise) consacré au thème de « la femme musulmane ». Le cri de guerre des deux militantes féministes a des airs de credo post-Houellebecq, auteur qui imaginait, dans son dernier roman Soumission, une France dirigée par le Parti de la Fraternité musulmane, renvoyant les femmes au foyer et au voile avec l’assentiment intéressé des élites intellectuelles et politiques. Il n’est pas sûr que les choses se passeraient aussi facilement que l’imagine Houellebecq dans son ouvrage, avaient souligné quelques critiques à sa sortie, tout simplement parce que les femmes ne l’entendraient certainement pas de cette oreille. Militantes féministes largement décriées en raison de leurs coups d’éclats provocateurs et très médiatisés, dont des actes de vandalisme à Notre-Dame, les Femen ont tenu visiblement à démontrer à l’occasion du Salon musulman de Pontoise (12-13 septembre 2015) que cela ne se passerait pas comme ça.

Quoi qu’on puisse penser des Femen, reconnaissons qu’elles ont un certain génie pour mettre de manière spectaculaire les pieds dans le plat avec des actions très calibrées et extrêmement ciblées. Et à l’heure où  les gardiens de la laïcité larmoient et ânonnent dans le vide des discours aussi creux qu’hypocrites, l’irruption des Femen, aussi grotesque et vulgaire soit-elle, frappe ici par sa vigueur et sa pugnacité. L’organisation du Salon musulman de Pontoise avait déjà soulevé de larges critiques de la part des associations de défense de la laïcité, d’associations féministes qui avaient déposé une pétition sur le site Change.org et de Karim Ouchikh, élu à Gonesse sous la bannière du Rassemblement Bleu Marine (RBM) qui avaient demandé l’interdiction de la tenue du salon, en raison de la présence d’un espace réservé aux femmes entièrement interdit aux hommes.

L’affaire du Salon musulman ne date en effet pas d’hier : le « premier salon dédié à la femme musulmane » devait initialement se tenir les 21 et 22 mars 2015 et avait déjà été reporté aux 12 et 13 septembre. La société organisatrice de l’événement, Isla Events, créée en 2012 et basée à Osny (95), avait déjà annoncé la tenue d’un salon musulman sur la petite enfance en mars 2013, et un second sur la femme musulmane à l’hiver 2013, tous deux reportés à une date indéterminée. Le blog Al-Kanz, spécialisé dans l’information à destination des consommateurs musulmans, présentait en 2013 Isla Events, société dirigée par Farouk Benzerroug, de la manière suivante : « Première société à se positionner en tant que telle, la société Isla Events investit un terrain vierge et particulièrement porteur. Le marché des consommateurs musulmans devrait exploser dans les années à venir. On imagine bien d’autres salons sur des thématiques très ciblées. »

L’intervention des Femen samedi a mis en lumière l’événement d’une manière peu flatteuse pour les organisateurs, les deux jeunes femmes dissimulées sous des djellabas surgissant dépoitraillées en plein milieu d’un débat sur les relations conjugales qui semblait fort peu progressiste puisqu’il a été rapporté tout d’abord que les deux conférenciers, sous le nez desquels les deux militantes sont venues agiter leurs attributs impurs, étaient en train de disserter calmement de la nécessité pour un bon musulman de battre sa femme. Faux, a répondu le site d’information Buzzfeed, qui conteste la version donnée par les Femen et avance que l’un des deux intervenants, Mehdi Kabir, était au contraire en train de demander aux musulmans de suivre le modèle de Mahomet « qui ne tapait pas sa femme » et « ne se faisait pas servir ». Nous voilà rassurés car le CV des deux conférenciers qui dissertaient sur « la valorisation de la femme dans l’islam » pouvait en effet inquiéter quelque peu : Mehdi Kébir, prédicateur à la mosquée de Villetaneuse, et Nader Abou Anas, imam à Bobigny, ne se sont pas vraiment fait connaître par des prêches très favorables à la libération de la femme musulmane, le premier fustigeant les femmes « non voilées et fornicatrices », et le second invitant l’épouse à se soumettre aux élans de son mari selon ses désirs, sous peine d’être « maudite par les anges toute la nuit ».

Si l’organisateur, Farouk Benzerroug, a affirmé qu’aucune diatribe aussi violente n’avait émaillé les discussions du salon, la participation à l’événement de prédicateurs aux prêches par ailleurs très radicaux repose la question du double discours tenu par un certain nombre de personnalités religieuses. Y-a-t-il un langage plus policé qui sied au « marché des consommateurs musulmans » et un autre qui convient mieux aux fidèles dans des circonstances un peu moins médiatiques ? Il est en tout cas assez intéressant de voir les Femen se trouver soudain propulsées sur le même terrain que le Front national au nom de la défense de la laïcité et de la lutte contre les discriminations et la misogynie. Au-delà des inévitables contradictions soulevées, l’événement rappelle que la question de l’Islam en France nous replonge dans un débat très ancien, que les problématiques migratoires ont fait resurgir depuis une trentaine d’années avec une actualité de plus en plus brûlante : celle de la délimitation entre la sphère privée et la sphère religieuse, question sur laquelle l’islam de France paraît un peu schizophrène.

Mais ce qui reste le plus frappant dans l’affaire est le silence presque complet des grands médias. Alors que les Femen ont d’habitude le don d’attirer les caméras partout où elles passent, leur action semble cette fois provoquer une certaine gêne du côté des professionnels de l’information et des élus de la république, avares de commentaires sur la manière dont l’offensive du sourire de prédicateurs fondamentalistes a été contrecarrée par les Femen à Pontoise. Edgar Quinet écrivait en 1846, dans Le Christianisme et la Révolution : « Seule des nations modernes, la France a fait une révolution politique et sociale avant d’avoir consommé sa révolution religieuse ». Il constaterait peut-être aujourd’hui que la question religieuse s’est quelque peu déplacée. L’intrication contemporaine entre les atermoiements d’une République qui doute de sa propre identité et les déchirements identitaires d’un islam taraudé par le fondamentalisme paraît chaque jour rouvrir le débat de manière un peu plus menaçante.

*Photo: Capucine Henry. Femen France.

Daech : Hollande s’en va-t-en guerre

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Nous avions décollent. Et pourtant ça ne colle pas. Les gros titres des journaux l’affirment, les radios et les télévisions les amplifient : nous sommes en guerre ! Le chef de nos armées (car il paraît que nous avons un chef et que nous avons des armées) en a décidé ainsi. Des avions français ont survolé la Syrie et repéré des positions de Daech pour, dans un deuxième temps, les bombarder. Frissons et cocoricos garantis.

Et c’est ça qu’on appelle la guerre ? Et c’est ça qui mérite qu’on en fasse des tonnes ? À la guerre, quand on la fait vraiment, on meurt et on accepte de mourir pour tuer le plus d’ennemis possible. Rien de tel dans ce qui a été annoncé par François Hollande. Un ou deux avions ont survolé la Syrie. Puis un ou deux avions largueront une bombe sur des campements préalablement désertés par les hommes de Daech. Rien de plus.

Une guéguerre qui ressemble à une comptine pour enfant : « Papillon vole, oiseau vole, avion vole… » Tant de bruit pour ça ? Qu’on en fasse grand cas témoigne de ce que la France est devenue. Un pays moyen (au sens médiocre de ce mot) prêt à d’éventuels conflits à condition que soit garanti le « zéro mort » auquel nous tenons tant.

Il n’est pas question de mourir pour Kobané, pour les Kurdes, pour les chrétiens, pour les yézidis. Seul un affreux va-t-en guerre pourrait le souhaiter. Mais alors que ceux qui nous dirigent et qui nous informent fassent preuve d’un peu de pudeur et de décence. Rouler des mécaniques, en l’absence de toute notion sincère de sacrifice, est au mieux une forfanterie, au pire une imposture.

Ça fait longtemps que la France n’a plus aucune envie de se battre et ne sait pas pour quoi se battre. Depuis trois générations, nous avons perdu toutes les guerres que nous avons menées ou qu’on nous a infligées. Une défaite honteuse, en 1940 : une honte que n’a pas effacée l’héroïsme de quelques uns en France occupée et à Londres. Une autre défaite, plus tard : celle de la guerre d’Indochine en dépit du courage des défenseurs de Dien Bien Phu. Puis le lamentable fiasco de l’expédition de Suez, quand il nous a fallu embarquer sous la pression conjointe des Russes et des Américains. Et enfin, en 1962, notre départ d’Algérie : ce n’était pas non plus une victoire.

Dans l’inconscient collectif, une telle accumulation d’échecs laisse des traces. François Hollande en est conscient et sur ce point on ne lui cherchera pas querelle. Mais pourquoi ces proclamations martiales émanant de l’Elysée ? Pourquoi chuchote-t-on à l’oreille des journalistes : « Vous allez voir ce que vous allez voir » ? Il n’y a rien à voir : un Rafale dans le ciel syrien, trois p’tites bombes et puis s’en va… Les tueurs de Daech aiment autant la mort que nous aimons la vie. Ils se marrent.

Trop tard pour la Grèce

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grece euro tsipras merkel

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Le 30 juin dernier, l’expectative restait de mise. La Grèce et ses créanciers entamaient le dernier round des négociations en vue de définir un quatrième plan de sauvetage financier. Il y avait alors trois issues logiques à cet imbroglio : une renonciation de la part des créanciers à une part importante de leurs revendications, conformément au souhait du gouvernement d’Athènes et de l’opinion locale ; un échec des négociations accompagné de la sortie de la Grèce de l’euro ; un accord maintenant l’intégralité de la dette publique grecque assorti de mesures d’ajustement supplémentaires.

Le premier scénario, favorable au débiteur, aurait créé une fracture politique au sein de la zone, entre la Grèce et les pays du Nord, d’une part, et, d’autre part, les autres pays en faillite qui, à force de sacrifices, semblent sortir la tête de l’eau. Il aurait aussi, et surtout, offert une voie royale aux partis contestataires du sud de l’Europe, tels que Podemos, le parti gauchiste espagnol, qui sera un acteur majeur des élections législatives de l’automne prochain.

Le deuxième scénario aurait signifié sans phrases l’échec de la monnaie unique et ouvert le chemin de sortie de la nasse pour d’autres pays, comme l’Espagne, le Portugal, voire l’Italie. Et peut-être celui de la sortie tout court pour les élites dirigeantes – politiques, journalistes, économistes, banquiers –, qui ont fait carrière sur l’euro. Avec cependant le risque, non mesurable, d’une nouvelle crise des dettes de la zone euro, sous l’impulsion des traders spéculant sur le démembrement de la monnaie unique.

Ces deux issues auraient projeté la zone euro, et l’Europe avec elle, dans de nouvelles turbulences politiques, économiques et financières. Et c’est sans doute ce qui explique le lâche soulagement qui a accueilli l’accord, conclu au forceps, entre Merkel et Tsipras, à l’aube du 13 juillet dernier, puis couronné, ce 20 août, par un acquiescement définitif des parties et le versement d’urgence de 20 milliards d’euros au gouvernement d’Athènes.

Reste à savoir si ce troisième scénario, désormais adopté et acté, peut être viable.[access capability= »lire_inedits »] En vérité, et c’est le plus remarquable, ni les partisans ni les détracteurs de la monnaie unique ne croient vraiment à la réussite de ce pari. Pour les premiers, l’échec est assuré en raison de la lourdeur insupportable de la dette. Pour les seconds, les mesures retenues n’ont aucune chance de rétablir la compétitivité durable de l’économie grecque en l’absence d’une dévaluation de la monnaie. Les uns et les autres ont raison. La Grèce est insolvable du fait du poids de la dette accumulée et de l’effondrement de l’économie qui doit assurer le service de cette dette. Sa compétitivité ne se rétablira pas du fait que l’on aura taillé dans un régime de retraite budgétivore ou que l’on aura privatisé les actifs détenus par l’État.

Ajoutons le point qui nous semble décisif. Les banques locales sont hors d’état de soutenir l’économie. De ce fait, le système grec est condamné à un nouvel affaissement.

Le plan de sauvegarde qui a été mis sur les rails se situe dans la ligne des plans précédents. Il tente de redresser les comptes de l’État grec à coups de réductions de dépenses et de majorations d’impôts sans recourir à l’arme suprême de la dévaluation toujours écartée afin, comme le dit sans rire Flamby Ier, de maintenir « l’unité, l’intégrité et la stabilité monétaire ». Épargnons aux lecteurs de longues digressions. On demande à la Grèce de dégager dans l’avenir un excédent budgétaire de 3 % du PIB, soit 60 milliards d’euros à l’échelon de la France (qui supporte de son côté un déficit courant de 80 milliards d’euros). Mais l’effort sera de surcroît réclamé à une économie qui a subi une dépression économique. Le PIB s’est effondré de 26 %. La Grèce devrait donc, pour assurer son redressement, voir sa production passer non pas de 100 à 103, mais de 74 à 103 – et sous réserve que l’austérité renforcée ne vienne pas réduire encore cette base.

Pire encore, entre le 13 juillet et le 20 août, les perspectives de la dette grecque se sont à nouveau détériorées. Selon Bruxelles, la dette publique, qui se montait à 180 % du PIB début 2015, exploserait à 201 % courant 2016 pour revenir, dans le meilleur des cas, à 160 % en 2022. Ce que disent les experts, dans le langage fleuri des statistiques, c’est que la Grèce est définitivement insolvable.

Insistons sur le coût du nouveau plan. 86 milliards d’euros s’ajoutant aux 240 milliards déjà consentis, soit 326 milliards. Cela place la faillite de la Grèce à un sommet historique. Jusqu’à 2010, c’était la faillite argentine de 2001 qui établissait le benchmark à hauteur de 100 milliards de dollars. La faillite grecque représente en proportion environ dix fois la faillite argentine[1. Comme la faillite de Chypre en 2012. La faillite irlandaise représente quatre fois la faillite argentine, et la faillite portugaise deux fois.].

On a vu comment de nombreux Grecs avaient retiré, dès le mois de décembre 2014, leurs avoirs dans les banques du pays. Cet épisode a souligné la fragilité des banques dans les pays où la confiance économique se dérobe. Mais il a occulté un fait plus essentiel encore. La dépression économique a provoqué d’innombrables défauts ou retards de paiement. Les quatre banques du pays affichent aujourd’hui des taux de défaut ou de retard se situant entre 32 % et 38 %. Or, ces taux ne dépassent pas 1 % dans les établissements les plus prospères, 5 % dans ceux considérés comme fragiles ! En clair, les banques grecques sont tout aussi insolvables que leur État.

Qu’à cela ne tienne. Le plan de sauvegarde inclut une recapitalisation des banques locales à hauteur de 25 milliards d’euros, chiffre susceptible d’être relevé en fonction de l’importance des dégâts que l’on découvrira au fil du temps. Comprenons qu’on va organiser, aux frais des contribuables, la survie du système. Et cela ne suffira pas à rétablir le fonctionnement efficace des banques dans leurs activités de prêt. Une contraction des crédits offerts à l’économie est en route, synonyme de rechute rapide dans la récession. C’est là un point qui fait l’unanimité dans la tribu des économistes, depuis les monétaristes jusqu’aux keynésiens.

La question est posée depuis le premier plan de sauvegarde de 2010. Faut-il accuser la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal ou Chypre, ou faut-il enfin ouvrir le procès de l’euro ?

Rien de plus aisé qu’incriminer la Grèce, son économie improductive et son État clientéliste. De même pour l’Irlande, dévoyée par la folie de ses banquiers. Ou l’Espagne et le Portugal, qui voulaient brûler les étapes du développement à force d’emprunts. Ou Chypre, victime collatérale de la faillite du grand frère d’Athènes.

Mais ce qu’on peut reprocher par-dessus tout à ces pays est d’avoir pris à la lettre la formule de propagande des apôtres de l’euro. « La monnaie unique est un bouclier à l’abri duquel vous allez conquérir une prospérité sans risques », ont-ils rabâché au mépris de l’évidence : la monnaie unique n’a fait obstacle ni aux ravages de la crise financière américaine de 2008, ni au discrédit des États en faillite.

Forts d’une protection imaginaire, ces États s’étaient livrés à toutes les imprudences : leurs dettes privées ou publiques ont gonflé, les salaires se sont accrus plus vite que la productivité, les banques se sont lancées dans des politiques de prêts effrénés.

C’est le procès de l’euro qu’il faut avoir le courage d’instruire enfin. L’éternel retour de la dette grecque, en attendant pire, expose le vice constitutif de la monnaie unique. Un journaliste anglais vient de nous le rappeler : « Historiquement, les monnaies qui ne sont pas ultimement soutenues par une nation ont disparu[2. Gideon Rachman, « The three perilous options for Greece facing Europe », Financial Times, 23 juin 2015.]. » Il souligne que l’Europe, faute d’être une nation, est incapable de mettre en œuvre les institutions qui auraient encadré l’euro. Et il conclut : « Quand les leaders européens[3. François Mitterrand et Jacques Delors en tête.] ont mis en place la monnaie unique, ils se sont aussi engagés dans un territoire inexploré. Il n’y a pas de chemin assuré de retour. »].[/access]

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*Image : Soleil.

L’Eglise défend les chrétiens d’Orient

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chretiens orient eglise daech syrie

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Cher M. Hongre,

Je comprends votre indignation à la lecture de tant de discours de nonces apostoliques relatés ou retranscrits par L’Osservatore romano. On les imagine sans peine verser des larmes de crocodile sur les malheurs des immigrés ou faire des professions de foi en islamophilie. Seulement, vous ne vous appuyez que sur ces références pour brocarder la faiblesse présente de l’Église catholique face à cette islamisation galopante. Je crains qu’il n’y ait une erreur de perspective, ce qui m’oblige à vous donner mon sentiment en ciblant notamment deux affirmations tirées de votre article.

1)« Personne ne semble s’étonner de cette incroyable passivité [des nonces apostoliques s’exprimant à l’ONU] ». Pas si sûr. Rappelez-vous l’initiative prise par celle-ci lorsque les États-Unis d’Amérique appuyés (!) par la France et la Grande-Bretagne ont envisagé d’organiser des frappes « sélectives » sur le territoire syrien à l’été 2013 sous prétexte que le régime du président Assad aurait en sa possession un stock d’armes illicites. N’oubliez tout de même pas que le pape François sur la foi de ce qui lui ont relaté ces nonces apostoliques visés plus haut s’est pris en main pour écrire aux dirigeants des pays les plus riches de la planète. Ainsi leur a-t-il demandé de faire pression sur ces trois pays agresseurs pour les conduire à de « meilleurs sentiments ». Cette initiative du Saint-Siège n’a-t-elle pas immédiatement touché son but, c’est-à-dire éviter à la Syrie de tomber dans un chaos profond, au moins pour un temps ?

2)« La grande leçon de ces derniers mois, c’est que l’Église ne se révoltera pas ». Il me semble pourtant que des initiatives ont été prises en Europe et en Amérique du Nord par des associations caritatives se réclamant du catholicisme. Celles-ci n’ont-elles pas organisé des manifestations, fait signer des pétitions, alerté des parlementaires et des gouvernants, sans parler des initiatives individuelles prises par des évêques (en France, celui de Lyon et celui de Fréjus) pour obliger les dirigeants de nos pays démocratiques à venir en aide aux chrétiens menacés du Proche-Orient ? Ces initiatives sont revendiquées à juste titre par l’Église catholique pour des raisons que j’expliquerai plus loin. Certes, les médias audiovisuels n’ont pas relayé ces initiatives. On se doute pourquoi.

Pourtant, j’en conviens volontiers, si l’on met bout à bout les déclarations de ces responsables de la diplomatie du Saint-Siège, on reste stupéfait de ce tropisme onusien qui voudrait nous faire croire que le monde contemporain est en voie d’unification et va accueillir dans la joie, la paix et la bonne entente, la formation d’un gouvernement mondial. Pire encore : ces déclarations vaticano-onusiennes veulent nous persuader « urbi et orbi » que l’islam est une religion de paix, comme sont supposées l’être toutes les autres religions, le catholicisme, en passant et nous ne sommes pas loin d’une supercherie intellectuelle, soutenue par des « gens d’Église » (Jeanne d’Arc) qui voudraient nous persuader ainsi qu’ils n’ont pas ouvert un seul livre de théologie pour la justifier.

Certes, ces diplomates mondains et superficiels déguisés en nonces ne sont pas les seuls à mettre en cause. Que penser par exemple de ces faibles effectifs actuels de catholiques « modérés » entreprenant, en France, des démarches citoyennes pour venir en aide de leurs frères d’Orient ? On est bien loin des bataillons de manifestants et la logistique apportée par l’UMP déguisée en « Manif pour tous », qui demandèrent il y a peu que soit respectée par la loi une institution multiséculaire qui est celle du mariage : un échec retentissant couru d’avance, ce qui n’est pas étonnant : ces catholiques en bataillons « impressionnants » (dixit M. Hollande) n’ont choisi de défiler qu’à condition de ne pas se montrer trop indépendants en prenant bien soin, dans leurs slogans inoffensifs de ménager M. Sarkozy pour les prochaines présidentielles. Ah ! la belle conscience politique que voilà, histoire de s’assurer, en votant Sarkozy (ou Juppé, Wauquiez ou Lemaire) que leurs enfants pourront continuer à s’inscrire dans des écoles de commerce puis entrer dans des entreprises sans éthique des affaires et dans des écoles d’ingénieurs où règne une science sans conscience[1. Vous remarquerez à cet égard que les associations de parents d’élèves des écoles catholiques, lesquels ont constitué le noyau majoritaire de la Manif pour tous  ne sont aucune émues de la suppression de l’enseignement des humanités, décidée il y a peu par le ministre de l’Éducation nationale. C’est vous dire jusqu’à quel point ces catholiques « modérés » bien propres sur eux aiment les sciences et le commerce !].

Cependant, on ne saurait se satisfaire d’une indignation affichée à l’égard de  comportements aussi lâches et complaisants dont les « gens d’Église » n’ont pas le pas le privilège. Si j’ouvre le catéchisme de ma communion solennelle (1966), je lis cette définition : .« L’Église catholique est la société des vrais chrétiens, c’est-à-dire des baptisés qui professent la foi et la doctrine de Jésus-Christ, reçoivent Ses sacrements et obéissent aux pasteurs établis par Lui ». Vous remarquerez déjà que cette définition mentionne en premier les chrétiens, sans autre titre que celui de baptisés… alors que les « pasteurs », eux (autrement dit, les évêques unis au pape), sont évoqués en dernier, venant en quelque sorte en appui aux baptisés ; de plus, cette définition ne parle pas de n’importe quels pasteurs, mais de ceux qui sont ainsi unis au Christ pour le bien de cette société. Il ressort de cette définition que l’Église catholique, réalité multiforme, voire un « mystère »[2. Comme l’explique très bien Pie XII dans son encyclique « Mystici Corporis » (1943)].

Il est important à cet égard d’insister sur cet aspect de « société liant les vrais chrétiens dans le lien de la charité » pour savoir quel est notre rôle, vous et moi, dans l’exercice quotidien de cette charité qui ne fut pas seulement celle du pape Grégoire VII, au XIème siècle pour maintenir cette société indépendante du pouvoir temporel malgré tant d’évêques réticents, mais aussi celle de Catherine de Sienne demandant instamment à un pape bien hésitant, après « l’épisode » d’Avignon, de prendre la tête d’une croisade en Terre Sainte ; plus près de nous, celle du colonel Stauffenberg qui, humilié d’avoir reconnu l’existence de massacres en masse, ceux des juifs pour commencer, choisit sans attendre  une éventuelle recommandation de l’épiscopat allemand, de conspirer avec des chrétiens convaincus, pas seulement catholiques en vue de renverser le régime politique qui fut responsable de tels crimes ; celle des « cristeros » qui, à peine soutenus par l’armée mexicaine et abandonnés par l’épiscopat, choisirent de se battre contre un régime laïc « pur et dur » déterminé à les éliminer socialement, voire plus sans affinités.

Oui, c’est tout cela l’Église catholique dans l’exercice de la charité, en société, à différents niveaux, quelles que soient les responsabilités de chacun. Vivons donc pleinement la réalité de ce mystère. Aussi, l’Église doit commencer par vous, par moi, et, avec intelligence et force de caractère (la « virtus » des anciens Romains), nous obliger à prendre à la lettre cette recommandation de saint Jean sur les exigences de la charité[3. Première lettre de saint Jean 4, 17 : et il s’agit bien d’un oriental pour être capable de l’écrire comme cela.].

Agissons alors à la manière de Robert Ménard, de Maître Jérôme Triomphe, de l’abbé Pagès, de Viktor Orban, de la marquise Virginia Coda Nunziante et de tant d’autres, ignorés délibérément du « journal de 20 heures ». Ils suivent ainsi les pas de ces prédécesseurs que je cite. Il y a donc un « après » à la Manif pour tous et un « off » aux communiqués de nonciature près l’ONU, Dieu merci, pour défendre dans la charité les chrétiens d’Orient et exprimer pleinement ce qu’est l’Église catholique. Cessons de penser à l’avenir conformiste de nos enfants et donnons-leur un bon exemple : celui de changer le cours des événements, loin de ces discours diplomatiques prononcés par des gens d’Église. Oui, « cherchez et vous trouverez ».

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710505_000012.

Le nouvel ordre comique

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ribes guignols guillon

ribes guignols guillon

« Attention, Guignol ! Le gendarme, derrière toi ! » Souvenez-vous quand, gamins, on piaillait à tout rompre devant un spectacle de marionnettes, à la kermesse de l’école. À l’époque, Guignol, le célèbre gone farceur, était harcelé par un agent qui le corrigeait à coups de bâton. Puis Guignol est devenu pluriel, avec la création des Guignols de l’info, en 1988 sur Canal+. Et le rapport de force s’est inversé entre « le gendarme » – les patrons, les flics, les curés – et les rigolos. Dès les années 1990, ce sont les Guignols qui cognent à coups de batte de base-ball dans la poire des marionnettes de Jean-Paul II, Jean-Marie Messier ou Jean-Marie Le Pen, selon les soirs. Mieux, ou pire : ils auraient fortement contribué à la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle de 1995, grâce à sa caricature beaucoup plus sympathique que celle de son rival, Édouard Balladur. Désormais, tous les grands médias s’arrachent les bouffons à la mode, et les Guignols n’en finissent plus de faire des petits. Et pour cause : depuis que Michel Rocard a capitulé, il y a quinze ans, en répondant à la question de Thierry Ardisson : « Sucer, c’est tromper ? », non seulement le fou du roi n’est plus puni pour ses crimes de lèse-majesté mais il est plus respecté que le roi.[access capability= »lire_inedits »]

Le roi, quant à lui, doit désormais faire le fou pour espérer garder un semblant de crédibilité.François Hollande est incapable d’inverser la courbe du chômage, comme il l’avait promis ? Qu’à cela ne tienne, il excelle en matière de blagounettes. Quant à Nicolas Sarkozy, il s’est récemment vu décerner par l’illustre Jamel Debbouze son brevet d’humoriste : « Au Jamel Comedy Club, je le signe demain matin. Monsieur Sarkozy, si vous m’écoutez, un stand-upper comme vous, y en a pas beaucoup, et je sais de quoi je parle. » Cette perspective réjouira d’ailleurs Nicole Ferroni, chroniqueuse à la matinale de France Inter, qui avait elle aussi confié dans une émission de Laurent Ruquier, à propos de l’ancien président de la République : « Je suis absolument fan de cet humoriste ! » Bref, désormais, les tout-puissants comiques distribuent bons points et bonnets d’âne à nos dirigeants, évalués sur la base de leurs clowneries. Et gare à celui qui ne rirait pas aux saillies assassines dont on l’accable du matin au soir, parfois en face à face, mais plus généralement par média ou tweet interposés. Quand Bolloré veut en finir avec Les Guignols, nos élus rivalisent donc d’indignation pour sauver « leurs » marionnettes, au nom de la démocratie et de la liberté d’expression.

Résultat : « Les humoristes surgissent de partout », constate le philosophe François L’Yvonnet, auteur de Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade. Et il y en a, explique-t-il, pour tous les « segments », suivant les goûts de chacun : « Il y a l’humour glamour, chic, parisien et cocaïné de Canal+, et celui, potache, des classes moyennes avachies, sur les autres chaînes. » Dans la lignée des Guignols, Groland, Le Petit Journal et tous leurs sous-produits sont toujours les émissions stars de la chaîne à péage. Le service public s’est donc aligné, avec les émissions de Laurent Ruquier sur France 2, pour le populo fan de Mika, ou encore la fameuse matinale de France Inter, rendez-vous radiophonique préféré des profs et des lecteurs de Télérama. Car, qu’il ait pour nom Yann Barthès ou Didier Porte, Stéphane Guillon ou Sophia Aram, François Morel ou Laurent Baffie, Benoît Delépine ou Nicole Ferroni, le Guignol d’aujourd’hui est une star. Ce qui explique l’émergence, chaque année, d’innombrables « jeunes talents » attirés par les sunlights. « À Évry, on met en scène des humoristes beurs apparus la veille, observe L’Yvonnet. Ils débarquent en disant : nous sommes drôles. Ce doit être un effet pervers et tardif de la revendication d’égalité démocratique. » Le nouvel ascenseur social dont rêvent ces jeunes qui ne savent ni rapper ni dribbler mène tout droit des planches de la MJC aux plateaux télé.

Seul problème : depuis qu’ils se prennent au sérieux, la plupart de ces « humoristes » sont beaucoup moins marrants. Didier Porte l’assume, lorsqu’il confie à Arrêt sur images : « Je ne veux pas être systématiquement enfermé dans mon rôle du mec qui fait marrer (…). Il y a des moments où je préfère ne pas être drôle. » À la lecture de certains de ses tweets, on se dit que c’est parfaitement réussi. Exemple : « Nouveauté Canal de rentrée : toutes les interviews de Sarkozy seront en clair. Les autres en crypté. »

Tout le monde ne partage pas cette lucidité. À Natacha Polony qui le qualifiait d’« incarnation du politiquement correct », Stéphane Guillon avait fini par répondre, l’air grave, que son spectacle se jouait « à guichets fermés » en France et en Belgique, et qu’il n’avait pas eu une seule mauvaise critique dans la presse écrite. À vrai dire, la démonstration vaut bien une blague : mon spectacle ne peut pas être si politiquement correct, banane, puisqu’il plaît à tout le monde.

Quoi qu’il en soit, le licenciement des deux compères par France Inter en 2010 avait provoqué un tollé, avec pétition et manif devant le siège de Radio France. C’est que, d’après Jean-Michel Ribes, le patron pas franchement hilarant du Théâtre du Rond-Point, à Paris, il y aurait un « rire de résistance », qui s’oppose courageusement au « rire de collaboration ». Aux armes, citoyens !

Bien entendu, les intermittents Porte et Guillon ont été en leur temps vénérés comme les nouveaux Jean Moulin, à la différence de François Rollin, « viré comme un malpropre » de France Inter ni vu ni connu cet été, ou de Gaspard Proust, remplacé à la rentrée par son prédécesseur dans Salut les Terriens ! : un certain Stéphane Guillon. C’est que, selon Le Monde, Gaspard Proust serait « le Zemmour de l’humour ». Comprendre : réac, machiste, c’est-à-dire « de droite ». De même, Rollin a tenté d’expliquer pourquoi il avait été évincé sans recevoir « le moindre mot » de Patrick Cohen : « Je crains de n’être pas assez bien-pensant pour lui. Je ne suis pas l’homme de l’indignation sur commande, je ne vomis pas dès qu’on prononce le nom de Marine Le Pen, je ne dénonce pas à chaque seconde le harcèlement policier dans les banlieues, je n’agite pas à chaque instant le spectre de l’amalgame et de la stigmatisation… » Collabo ! Heureusement, le professeur Rollin n’en a pas perdu tout humour : « Les raisons qui ont été avancées étaient risibles : que je copiais François Morel, en moins bien et en moins drôle, et que ça n’avait pas la portée d’une Nicole Ferroni. » Amusant, en effet… En tout cas, Rollin attire depuis longtemps des foules de fans, tout comme Laurent Gerra ou Nicolas Canteloup ont les leurs, encore plus nombreux. Sans parler de Patrick Sébastien, champion de l’audience et des campings, ou de Jean Roucas, inventeur du légendaire Bébête Show, le prédécesseur des Guignols, qui a définitivement gagné sa médaille de beauf en ralliant le FN, on vous l’avait bien dit…

On l’aura compris : il y a des choses avec lesquelles la corporation des rieurs ne rigole pas. Dans le métier, ne pas être de gauche est, sinon suicidaire (le succès des trublions précités en témoigne), du moins fort mal vu. L’animateur-producteur Arthur en a fait les frais, lui qui croyait pouvoir se lancer dans le one-man-show après avoir été vu un peu trop près de Sarkozy. Et en plus, il est riche – on notera que nul ne fait jamais cette observation s’agissant des « bons » comiques…

Pourtant, les comiques de TF1 ou d’Europe 1, pas plus que François Rollin ou Gaspard Proust, n’ont jamais appelé à voter Sarkozy sur scène, comme Didier Porte l’a fait pour Mélenchon. Quand l’un s’inspire de feu Raymond Devos et joue volontiers la carte de l’absurde, l’autre allume tous azimuts les personnalités qui font l’actu, sans discrimination de couleur politique, avec un cynisme sans bornes. Chez Canal+ comme chez France Inter ou dans On n’est pas couché, en revanche, l’idéologie prime sur tout le reste. Bruno Gaccio, payé une fortune pour écrire les sketchs des Guignols jusqu’en 2007, a osé conseiller à une patronne de PME, invitée comme lui au Grand Journal, de « vivre avec un salaire d’ouvrier livreur par exemple » pendant six mois. Et d’ajouter doctement, comme s’il en avait la moindre idée : « Vous allez voir, ça change considérablement la vie. » Laurent Ruquier a maintes fois rappelé en plateau qu’il était de gauche, et « regretté » après coup d’avoir « participé à la banalisation des idées » d’Éric Zemmour en l’employant pendant cinq ans. Quant à Stéphane Guillon, sa bouleversante déclaration, en 2010, après son limogeage de France Inter, demeure indépassable : « France Inter, avait-il dit, est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite. » Cet aveu confondant, s’agissant d’une radio financée par le contribuable, n’avait guère suscité de protestation – sinon celle de notre patronne…

On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que l’humoriste-de-gauche se contente rarement de cette raison sociale. Pour Didier Porte, ils sont aussi « des journalistes de complément ». Depuis les revues de presse de Guy Bedos, alors mitterrandiste militant, les ricaneurs professionnels sont spécialisés dans le commentaire de l’actualité. Les parodies de JT se sont d’abord imposées avec Les Guignols « de l’info », puis Groland. Et, de fil en aiguille, Le Petit Journal de Canal+ a fini par enregistrer de meilleures audiences que Le Grand Journal. L’avantage de la version humoristique, c’est qu’on s’affranchit des règles de déontologie les plus élémentaires du journalisme. Ainsi Didier Porte peut-il tranquillement nous « informer », au lendemain d’une Manif pour tous, qu’un « défilé folklorique » de « demeurés en loden » et de « bigots à deux balles » a réuni 800 000 personnes à Paris, « en contradiction totale avec les tendances lourdes de la société ». Ça, c’est de l’info, coco ! À moins que ça ne soit de l’humour ? Autre privilège du « journaliste de complément », il peut injurier tranquille. Laurent Baffie a le droit, par exemple, de traiter Frigide Barjot de « connasse », et même de préciser sa pensée un an plus tard en l’appelant « la pute ».

Le même Laurent Baffie peut aussi répondre à Thierry Ardisson qui demande « Qui a un petit sexe ? » : « Les Chinois. » Et à la question « Qui sont tous des pédés ? » : « Les Grecs. » Rien de comparable avec une gamine qui traiterait la ministre de la Justice de guenon, puisque chacun sait que l’humoriste est un authentique antiraciste, lui. Sauf bien sûr quand il est question de « racisme antiblanc ». Là, l’impayable Sophia Aram doit intervenir pour clarifier les choses : « Reste à savoir si Jean-François Copé parle de racisme antiblanc pour nous rappeler qu’il existe une proportion de racistes parmi nos concitoyens, quelle que soit leur origine (…), ou s’il s’agirait pour lui d’un phénomène nouveau lié à l’invasion arabo-musulmane raciste et sanguinaire. » Selon la chroniqueuse, laisser entendre que d’autres que les Blancs pourraient être racistes revient « à craquer des allumettes au-dessus d’un jerrican d’essence ». Si Michel Leeb fut voué aux gémonies pour son imitation d’un Noir africain, dont on confondait les narines avec des lunettes de soleil, François Morel ne risque rien lorsqu’il évoque « les dents longues et les oreilles pointues » du Nicolus Sarkozus sanginus. Rappelons que l’antisarkozysme est un humanisme…

C’est aussi qu’à l’exception du Gaulois de base ou de peuplades lointaines, dont tout le monde a le droit de rire, chaque communauté est la seule habilitée à moquer ses propres travers : les Juifs peuvent se moquer des Juifs, les Arabes des Arabes, les homos des homos, etc. Exemple : Claudia Tagbo, black survoltée et bien en chair, décrit sur scène la cambrure « à angle droit » d’une amie à elle, qui, si elle travaillait dans un bar, « ne serait pas serveuse, mais table ». Florence Foresti se charge pour sa part d’entretenir la réputation des mères juives en incarnant Myriam, la belle-maman de Laurent Ruquier. Chacun rit des siens, et grâce au rire identitaire, les vaches sont bien gardées. Et le rire-ensemble, c’est pour quand ?[/access]

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*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00639948_000016.

Passeurs: la loi du marché

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migrants passeurs Turquie

migrants passeurs Turquie

Le nombre sans précédent de personnes traversant la Méditerranée pour se rendre en Europe est au centre de l’attention de l’opinion publique. Les médias ont tous ou presque envoyé leurs reporters faire du « terrain » et accompagner les migrants dans leur périple à travers les frontières. Derrière les chiffres, nous découvrons donc des visages et des noms. Au moins ceux de certains. Car les passeurs, acteurs essentiels de cette vague d’immigration, restent en marge des reportages, anonymes aux visages brouillés pour, comme on dit dans ces occasions, « des raisons évidentes ».

On peste contre ces gens sans cœur qui prospèrent sur la misère du monde et, parfois, on s’étonne qu’ils puissent agir aussi facilement, sans se cacher et sans que  les autorités compétentes n’interviennent. Grâce à un journaliste du Washington Post qui s’est rendu à Izmir – ville natale du héros des Lettres persanes de Montesquieu, deuxième port de Turquie et principal point de passage entre ce pays et la Grèce – on peut se faire une idée de la logique de ces réseaux qui déversent les migrants syriens et afghans sur les côtés grecques, porte d’entrée de la terre promise européenne.

En allant à la rencontre d’un passeur – ayant tenu à garder l’anonymat – le journaliste se rend dans un hôtel. Sans même qu’il ne le lui demande, le réceptionniste lui indique : « La chambre du passeur est là-haut. » C’est là que le passeur reçoit ses clients, sur un petit lit recouvert de coussins. Il leur indique ce qu’ils doivent emporter comme ce qu’ils doivent laisser derrière eux puis empoche les 1300 dollars à payer pour un voyage de 45 minutes. L’an dernier le prix était de 900 dollars et cet été de 1200 dollars mais, face à la demande, l’offre s’ajuste par le biais du prix. Rien de personnel, business is business… Au total, cette année, le trafic de migrants a rapporté 300 millions de dollars (pour 258.000 migrants) selon le HCR.

De ce passeur, on apprend quelque chose de plus important et plus intéressant que son identité : son origine. Il vient d’Azaz, une ville du nord-ouest de la Syrie, proche de la frontière turque, aujourd’hui disputée par les différentes factions qui s’affrontent en Syrie (Daech,  Front al-Nosra, Armée syrienne libre…). Un rapide coup d’œil sur la carte suffit à comprendre pourquoi cette ville est la capitale historique des trafics en tous genres. Là-bas, on est contrebandier de père en fils. Tabac, drogues, armes : les familles mafieuses d’Azaz convoient tout ce qui leur passe sous la main.

Ceux qui, depuis des générations, savent comment composer avec les douanes, polices, gendarmeries et armées de la région, ont tissé des réseaux des deux côtés de la frontière pour gérer le flux des marchandises. Ils se sont, depuis quelques années, convertis en masse au nouveau business migratoire. Autrement dit, notre homme ne s’est pas improvisé « passeur » du jour au lendemain. Grâce aux nombreux réseaux auxquels il est lié en tant qu’Azazi, il s’est tout simplement tourné vers le trafic de migrants.

Après l’avoir payé, ses clients embarquent sur des bateaux gonflables et traversent l’étroite bande marine qui sépare la Turquie de la Grèce. Souvent, une fois arrivés près des côtes européennes, les voyageurs crèvent leurs embarcations pour que les garde-côtes grecs ne puissent pas les forcer à repartir – connaître l’adversaire fait partie du métier. La dernière partie de la traversée se fait donc à la nage. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, les deux tiers des demandeurs d’asile en Europe sont passés par ce chemin.

Dans le journal américain,  le contrebandier anonyme se targue du taux de succès et du degré de sureté des traversées qu’il organise. Il affirme qu’aucun de ses clients n’est mort à ce jour, et que 90% d’entre eux réussissent leur passage à la première tentative. Il dit y parvenir en ne mettant pas plus de 45 personnes dans ses embarcations et en veillant toujours à ce que celles-ci ne soient pas trop chargées. Humanisme ? Pas vraiment. Plutôt un sens aigu du service client.

En effet, on vient souvent vers lui sur la recommandation d’amis ou de connaissances qui ont réussi leur voyage grâce à ses services et, n’étant pas seul sur le marché, le prestataire de service a tout intérêt à soigner son image. « Dans les affaires, c’est la réputation qui fait tout, ajoute-t-il, et moi j’ai une bonne réputation ! » Ainsi, selon ce passeur, même dans ce commerce inhumain, une sorte de logique économique pervertie assure un minimum syndical de sécurité aux migrants.

Pour autant, les anecdotes ne manquent pas concernant les victimes de mauvais traitements ou d’arnaques de la part de passeurs profitant de la détresse humaine. Dans les rues d’Izmir, une famille raconte que sa dernière tentative de traverser la mer a très vite tourné court parce que son Zodiac accueillait 57 personnes. D’autres ont payé les sommes demandées à de prétendus passeurs qui se sont évaporés aussitôt l’argent empoché.

L’« honnête » passeur interrogé par le Washington Post nie pourtant faire de gros profits. Il prétend même avoir laissé certaines personnes dans le besoin passer gratuitement. Selon lui, le coût d’organisation d’un voyage est de 40.000 dollars, en comptant le prix du Zodiac (7000 dollars). Et tout l’argent finit de toute façon dans les mains de deux ou trois Turcs ayant la haute main sur le trafic. Lui-même a l’intention de quitter Izmir où il s’était installé en raison de ses activités professionnelles. Il veut se rendre en Grande-Bretagne : « Si je pars, ce sera pour le bien de mes enfants », dit-il.  Enfin, il affirme que d’autres Azazis l’ont précédé et sont déjà installés en Europe… où ils contribuent à l’implantation et au bon fonctionnement du réseau.

Ainsi s’organise le trafic des migrants. Face à la vague sans précédents de migrants, les « passeurs » voient leur commerce prospérer sur le malheur et l’espoir de ces hommes et femmes. Loin de toute considération morale, ils font le métier qu’ils ont appris et leurs services répondent à une demande bien réelle.

*Photo : SIPAUSA30132521_000020