Les nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem. Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique histoire-géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager. Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.
Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! » D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Belkacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.
Reste à savoir comment la gagner. Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar Al-Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos djihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.
On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.
P.S : Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : Le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.
Entre la Grèce et moi, c’est tout de même une vieille histoire d’amour. Bientôt trente ans, avec une prédilection de plus en plus marquée pour les Cyclades. Cela ne fait pas de moi Jacques Lacarrière, bien entendu, juste un touriste amoureux, un voyageur sentimental qui fantasme sa disparition définitive en regardant la seule fenêtre allumée d’un immeuble du Pirée à l’aube.
À 20 ans, je pensais déjà que chaque homme a deux patries, la sienne et la Grèce. Alors, pour moi, le débat sur les racines de l’Europe s’est vite résumé assez simplement : les racines de l’Europe sont grecques, même si on est allemand. Hölderlin vous l’expliquerait mieux que moi ou que Wolfgang Schaüble. Et Giscard l’avait compris dès 1981 : « On ne laisse pas Platon aux portes de l’Europe. » Un sacré utopiste, Giscard, dans son genre. Il voulait que l’Europe ait une ambition politique, une âme pour tout dire. J’étais déjà communiste, donc internationaliste. Tout ce qui pouvait rapprocher les peuples me semblait bon. L’UE, qu’on appelait encore la CEE, serait ce qu’on en ferait. Berlinguer, le secrétaire général du PCI, ne parlait-il pas d’eurocommunisme depuis les années 70 ? En matière de communisme, déjà, je n’étais pas très orthodoxe. Et de plus d’une naïveté confondante qui ne m’a pas quitté et me fait remonter au créneau à 50 piges et mèche dès que la gauche essaie vraiment quelque chose quelque part. À plus forte raison en Grèce, donc.
La Grèce est la Mecque de ceux qui, durant toutes leurs études, ont risqué la scoliose à cause du poids du Bailly dans leur cartable. Pourtant, j’ai oublié mes « humanités » pour goûter un art de vivre qui me convient de plus en plus. Surtout quand je le compare avec la violence compétitive du Nord. J’entends le nord de l’Europe, ce club hanséatique qui a puni le 13 juillet la Grèce au-delà de toute rationalité économique, comme l’a reconnu DSK lui-même, c’est dire…[access capability= »lire_inedits »] N’ai-je pas lu sous sa plume, cet été, à l’ombre d’un tamaris de Naxos, que cette logique punitive, désastreuse pour l’image de l’Union européenne, tenait d’abord au désir de l’Allemagne de remporter « une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a, en plus, un mélange de frustration, d’envie et de mépris de pays protestants pour des pays catholiques ou orthodoxes comme la Grèce qui ne font pas du travail une valeur cardinale et même, considèrent ce travail comme une malédiction consécutive à l’expulsion du jardin d’Éden. Savoir ne rien faire est pourtant une preuve d’extrême civilisation – la vieille histoire de l’otium, le loisir fécond, qui s’oppose au negotium, qui est, pour aller vite, le monde des affaires. Et aussi d’une extrême sagesse, comme celle qui consiste à faire tourner son komboloï à la terrasse d’un kafénéion sans connexion wifi – ce qui évite la compagnie des geeks en short – en regardant la mer puisque, pour paraphraser Chateaubriand, « en Grèce rien ne change, sauf la mer qui change toujours ».
Ce tropisme grec qui est le mien, au point de vouloir faire une fin là-bas, j’ai pu voir qu’il était largement partagé, par exemple par ce jeune retraité originaire de Vannes. Nous avons lié connaissance devant le marchand de journaux de Parikia, la capitale de Paros. Il venait de passer sa première année entière dans l’île. Rien ne lui manquait de la France. On a pris tous les deux un café grec (qui est en fait un café turc mais il faut éviter de le dire pour ne pas créer un incident diplomatique) pendant que nos femmes faisaient le marché[1. Je suis conscient que cette version moderne de « Liliane, fais les valises » va me valoir de multiples procès en machisme.]. Il louait à l’année une maison avec deux chambres dans le Kastro pour 400 euros par mois. Ses moyens lui auraient permis d’en acheter une, mais il m’a raconté qu’il arrive que des étrangers acquièrent une maison, la retapent et que soudain, au bout d’un certain temps, quelqu’un apparaisse et dise : « C’est à moi. »
J’ai parlé de cette histoire à mon logeur depuis six ans, Georges, un Franco-Grec qui a fait ses études au lycée français d’Athènes. Il dirige une entreprise qui fait tourner trois catamarans pour des croisières de luxe avec skipper. Il connaît, me dit-il, cette « légende urbaine ». Elle est due à cette fameuse absence de cadastre qui pose certes des problèmes, mais pas ceux-là. En fait, cela remonte au début du siècle, quand il y eut une importante émigration aux USA et que des terres furent laissées en friche. Des paysans pauvres les ont alors cultivées pour survivre, mais les descendants des propriétaires sont parfois revenus des décennies plus tard et ont réclamé ce qui était à eux. La plupart du temps, la justice leur a donné tort, arguant que la terre était à celui qui la travaillait.
On a beaucoup parlé avec Georges, l’air de rien, sous les citronniers de son jardin, autour du Sillogi de Moraïtis, le principal vigneron de l’île. Signalons que, crise ou pas crise, le Sillogi de Moraïtis en blanc ou en rouge est « organiko », que c’est du vin naturel, donc. Cela est la preuve, je trouve, des efforts de la Grèce pour devenir une nation bobo comme les autres. Les années précédentes, Georges et moi avions des conversations purement mondaines, on constatait que ses trois garçons, qui repartent dès septembre en France avec leur mère pour l’année scolaire, avaient grandi depuis la dernière fois, ou bien on parlait de la météo, ce qui va assez vite puisqu’il fait toujours beau.
Mais cette année, il était difficile de faire comme si rien n’avait eu lieu. Entre la victoire de Syriza le 25 janvier, les négociations interminables, le référendum du 5 juillet suivi de la reddition sans conditions de Tsipras la semaine suivante, la conversation est forcément devenue plus politique même si, par une prudence mêlée de courtoisie, ni l’un ni l’autre n’avons dévoilé explicitement « d’où nous parlions ». Je n’ai pu que laisser transparaître de manière très diplomatique mon enthousiasme pour la première victoire d’un gouvernement de gauche de la gauche en Europe, au point que nous étions réunis avec les copains, comme lors des grands matchs de foot ou des élections en France, pour une de ces soirées arrosées avec assaut d’hyperboles, d’approximations et de mauvaise foi, ce qui nous fait toujours un bien fou. Je ne lui ai pas raconté non plus l’espèce d’exaltation ressentie quand Tsipras a largement gagné le référendum malgré une propagande hallucinante pour le « oui ». Bonheur au carré, voire au cube : la gauche de la gauche, la Grèce, le retour du politique… Ni la gueule de bois féroce du 13 juillet quand Tsipras a cédé sur toute la ligne.
Georges, de même, a pris des précautions oratoires pour dire que la seule chose qu’il reconnaissait à Syriza, c’était d’avoir essayé, mais que ces gens étaient des idéalistes et que les idéalistes en politique, ça ne marchait jamais. Il m’a dit aussi qu’en 2005, chose étonnante, c’était un gouvernement conservateur, celui de Caramanlis, qui avait voulu casser le « diaploki ». Ce mot désigne le système qui permet aux oligarques de posséder des grandes entreprises, notamment dans le BTP, le sport ou le transport maritime, qu’ils adossent à des groupes de presse et des chaînes de télé, le tout mis au service d’un parti. Malicieusement, il a ajouté qu’on pouvait même trouver des oligarques anciens du KKE[2. Parti communiste grec « maintenu » qui refuse toute alliance avec les « sociaux-démocrates » de Syriza.]. En 2005, les oligarques avaient poursuivi Caramanlis pour entrave à la libre entreprise devant les instances européennes, qui leur avaient donné raison. Conclusion de Georges : « Je suis profondément européen, je suis bien placé pour savoir à quel point la Grèce est bureaucratique, clientéliste et qu’il est difficile d’y entreprendre, mais il faut reconnaître que les Européens n’ont pas toujours été très clairs avec nous. »
Stella et Collins, une Grecque et un Anglais, vivent à Paros depuis vingt ans. Ils tiennent un bar de nuit dans la rue principale du Kastro qui sert des mojitos coriaces. Ils animent, durant l’hiver, pas mal d’associations culturelles. Stella enseigne le grec moderne aux nouveaux habitants de Paros. Elle me demande quand je m’y mets. Ils m’apprennent que le « non » a fait de meilleurs scores dans les Cyclades que sur le continent. Sans doute parce que la troïka exige d’en finir avec la TVA réduite pour les îles. Mais il y a aussi la pauvreté, cachée à l’écart des zones touristiques, dans des villages qui n’ont rien de cartes postales. « Eux, à part les organes, on ne peut plus rien leur retirer. » Stella dixit.
À une centaine de mètres de chez Stella et Collins, en dessous du commissariat, la permanence de Syriza pour Paros et Antiparos, qui n’existait pas l’année dernière, est fermée. À travers la vitrine, l’intérieur oscille entre l’austère et le miteux. On distingue une grande affiche du PCF. J’imagine une permanence de Syriza à Parikia, ce serait un peu comme une permanence du Front de gauche à La Baule ou à Saint-Trop’. C’est à ce genre de détails qu’on sent qu’il s’est passé quelque chose en Grèce.
La presse arrive en général à Paros par le ferry de midi et elle date de la veille. Les journaux français sont déjà les plus chers d’Europe mais, avec la surtaxe de la vente à l’étranger, ils deviennent carrément un luxe. Pour le prix du Monde, de Libé et d’Aujourd’hui, vous pouvez vous payer un repas dans une taverne. Et puis l’information ça vieillit vite, beaucoup plus vite que ces nonagénaires charmantes qui grimpent dans des ruelles à couper le souffle et qui parlent un français délicieux et suranné appris chez les Ursulines de Naxos. Cette école a disparu aujourd’hui, comme La Tribune hellénique, journal grec de langue française, que l’on trouvait dans les kiosques jusque dans les années 80.
Si, en France, toutes les femmes s’appellent Catherine, en Grèce, tous les hommes s’appellent Georges. Le second Georges de ma connaissance tient une taverne à Lefkès. Lefkès, l’ancienne capitale de l’île, dans la montagne, est le joyau de Paros. On mange très bien le soir chez le second Georges dans une cour couverte de lauriers-roses qui donne sur une rue escarpée. L’adresse m’a été donnée par le premier Georges, en 2010. La clientèle était alors grecque pour l’essentiel, mais des Grecs aisés qui venaient d’Athènes. D’année en année, ils se sont faits plus rares, au point que ce soir, il n’y a plus que des Français et des Italiens. Le second Georges a 68 ans, il a longtemps été marin, ce qui pour un Grec confine au pléonasme. Il aimerait bien prendre sa retraite. Comme nous sommes les derniers clients, il s’est installé à notre table en nous offrant une souma (qui ressemble à la grappa). Chez lui, pas de surgelés, on cuisine vraiment et il se fournit auprès des fermiers et des maraîchers de l’île qui n’accepte que de l’argent liquide. Avec les retraits limités à 60 euros par jour, c’est devenu compliqué de régler les factures. Mais il n’en veut pas à Syriza. Comme le premier Georges et beaucoup d’autres Grecs, il leur reconnaît le mérite d’avoir essayé et surtout d’être honnêtes. Il croit à un Grexit à l’automne, comme Stella, et il voudrait que son fils, qui l’aide à la taverne le temps des vacances avant de retourner à Athènes faire sa dernière année en fac de marketing, parte tenter sa chance ailleurs. Le fils nous explique dans un anglais parfait qu’il hésite. Il dispose d’un passeport australien et j’apprends ainsi au passage que Melbourne est l’une des plus grandes villes grecques du monde. Mais il a aussi envie de se battre ici et maintenant. On admettra que l’on trouve rarement des communistes chez les étudiants en marketing, pourtant il a voté Syriza en janvier et « non » au référendum du 5 juillet. Il reconnaît aisément, en même temps, qu’il est attaché à l’Europe et à l’euro, comme 80 % des Grecs. « C’est nous qui avons mis Tsipras dans une situation schizophrénique parce que nous sommes schizophrènes. Et dire que nous avons inventé la logique ! »
Je me souviens alors d’un groupe d’étudiants en lettres rencontrés quelques jours plus tôt. Grâce à eux, nous avons pu visiter la citadelle vénitienne de Chora car ils savaient que la clé pour y entrer se trouve dans un restaurant, ce qu’aucun guide ne précise. Ils étaient bien plus radicaux que le fils du second Georges, la preuve, ils portaient des catogans, des dreadlocks et même des badges anarchistes. Bref, on aurait dit des zadistes bien de chez nous, sauf que leur ZAD à eux, c’était toute la Grèce. Ils en voulaient à Tsipras, mais Varoufakis (le ministre des finances qui a démissionné) était leur grand homme du moment. Ils étaient étonnés que je sois allé à la manif du 15 juillet. Des touristes à une manif ? J’aurais préféré qu’ils me prennent pour Malraux ou Hemingway, mais même moi je n’y aurais pas cru.
Le 15 juillet, c’était le jour de notre arrivée. Ce jour-là, Tsipras retournait devant le Parlement pour faire voter le premier train de mesures imposées par les créanciers. Du Pirée, où nous avions pris nos quartiers pour la nuit, la meilleure solution, pour se rendre à la manif qui commençait vers 19 heures sur la place Syntagma, aurait été le métro, mais voilà, il était fermé. Pas pour cause de grève. Bouclé par la police. Alors, un taxi nous a arrêtés devant la porte d’Hadrien et on a marché. On a croisé les policiers antiémeute, particulièrement détestés, que Tsipras avait promis de dissoudre, comme me l’a indiqué un vieux monsieur très bien mis avant de mimer un pistolet sur sa tempe : « Démocratie, boum, boum ! » Je me suis avisé que c’était ma première manif à l’étranger. Devant le Parlement, où les députés débattaient toujours dans une atmosphère proprement tragique puisque toutes les solutions seraient mauvaises, acceptation humiliante ou sortie catastrophique de l’euro, les evzones (membres de la Garde présidentielle) paradaient toujours, à l’abri des forces antiémeute qui faisaient face à toute une galaxie de groupuscules d’extrême gauche et d’anarchistes dont certains, déjà cagoulés, portaient la tenue des Black Blocks. À moins de cinquante mètres, les fenêtres du plus grand palace d’Athènes, l’hôtel Grande-Bretagne (en français dans le texte), offraient un point de vue imprenable. Le gros de la manif, organisée par le PAME qui est le front syndical unifié du KKE, défilait sur une autre avenue. Le cortège, qui comptait plusieurs dizaines de milliers de personnes, était plus familial. Et plus âgé. Parfois, L’Internationale partait en grec. L’avantage, avec L’Internationale, c’est qu’on en comprend les paroles dans toutes les langues de la terre. Comme le Notre Père, finalement. Alors que la nuit tombait, l’atmosphère était à l’amertume parce qu’il était évident que les seuls à manifester avaient été le KKE et les gauchistes, que le reste de l’électorat, y compris celui de Syriza, était tétanisé ou résigné. On a eu le temps d’apercevoir un camion de télévision en flammes et d’avoir les yeux qui piquaient à cause des lacrymos puisque, devant le Parlement, l’affrontement programmé avait lieu et que les anarchistes, comme d’habitude, se consolaient dans l’émeute.
Il pourrait y avoir dans mon goût pour le mode de vie grec une erreur de perspective : finalement, je ne vis pas en Grèce. Et dès qu’on s’éloigne des villages Potemkine que sont les zones touristiques, on comprend que ce pays traverse une crise humanitaire. Mais peut-être que j’y projette mon inépuisable désir d’utopie : le farniente comme fin de l’Histoire dans un communisme selon mon cœur qui pourrait être à la fois poétique, sexy et balnéaire. Tiens, cette année, ces filles rieuses en minishort, avec un profil de 20 ou 25 siècles, qui s’interpelaient joyeusement en remettant à la mode le hula hoop, près d’un cimetière perché au-dessus de la mer, m’ont donné une idée assez précise du bonheur. Elles m’ont aussi rappelé les premiers mots de L’Espace de l’Égée (L’Échoppe, 2015), du grand Odysseus Elytis : « Devant la crête de l’île de Serifos, quand monte le soleil, toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. »[/access]
Également en version numérique avec notre application :
Les anciens ateliers Christofle, magnifique halle historique et culturelle propriété du groupe Madar, sont aujourd’hui un lieu de réceptions, de séminaires d’entreprises et de concerts près du stade de France à Saint-Denis. Récemment, une certaine société Bonnie Production a signé avec les propriétaires un bail de location d’une salle de 500m² pour deux ans. Mais lors de l’installation des nouveaux locataires dans les lieux, le 16 septembre, le gardien découvre, stupéfait que le nouvel occupant s’appelle… Dieudonné M’Bala M’Bala.
L’avocate du groupe Madar dénonce alors sans attendre le contrat de location pour « vice de consentement » : le bailleur ignorait l’identité réelle du locataire et « refuse de favoriser une entreprise de spectacle qui sème la haine et entretient la division entre les membres de la communauté nationale ».
Sans compter que cette société Bonnie Production a été radiée du registre du commerce. Jeudi dernier, Dieudonné et son équipe répliquent en se rendant sur les lieux. Le propriétaire fait murer les accès dans la nuit.
Pour l’avocat de Dieudonné qui porte l’affaire en justice, il n’y a eu aucune tromperie. Il est de notoriété publique, selon lui, que Noémie Montagne (qui a signé le bail) est la femme de Dieudonné. Ou qu’il suffisait de taper sur Internet pour le savoir… Ah bon ? Tout le monde est censé connaître madame Montagne ?
Vice de consentement ou pas ? La justice va devoir trancher. En droit, le consentement de chaque partie à un contrat doit s’opérer librement et en connaissance de cause. S’il y a tromperie, ne serait-ce que sur un seul élément, ça s’appelle un vice de consentement.
Il y en a trois qui annulent un contrat : l’erreur, la violence et le dol. Attendons de voir lequel va plaider l’avocate du propriétaire, mais le dernier conviendrait bien à Dieudonné et sa bande. Dol, du latin dolus, signifie fourberie, tromperie. N’est-ce pas une tromperie que de se cacher derrière le nom de sa femme pour louer une salle au moment où il est probable qu’il va être viré de la Main d’Or ?
L ‘avocate des Ateliers Christofle, elle, ne se cache pas. Elle s’appelle Odile Cohen et reçoit depuis deux jours des averses d’insultes antisémites de la part des soutiens de Dieudonné. Jugement le 29 septembre.
Les régionales approchent et à gauche on aimerait resserrer les rangs. Jean-Christophe Cambadélis se met même à apprécier les referendums lorsque ceux-ci prônent « l’unité » et qu’il est sûr de les gagner. Son appel à l’union derrière le PS dès le premier tour révèle un sacré malaise à gauche, où les défections se multiplient et les listes se vident tant au PS que chez les Verts. On suppose que quand chacun aura créé son propre parti, tout le monde se trouvera à sa place…
À Paris, Laure Lechatellier, tête de liste dans les Hauts-de-Seine et donc « en position éligible » comme elle a tenu à le rappeler au journal L’Opinion, a décidé de claquer la porte du parti écologiste comme François de Rugy et Jean-Vincent Placé avant elle. Déçue par la tournure que prend son parti, elle a étalé dans ce journal ses déceptions et ses désillusions : « Europe Ecologie-Les Verts était une belle promesse, écrit-elle. Celle de faire de la politique autrement. Une belle aventure collective. Joyeuse et pleine d’avenir. […] Nous avions l’espoir pour horizon. Aujourd’hui, quand j’ouvre mes mails, il n’y a que désespérance, insultes, règlements de comptes. En somme, la politique comme les autres. » Si elle part, c’est donc d’abord parce qu’EELV, au lieu d’être le parti festif et bucolique qu’elle espérait, est devenu un panier de crabes.
Elle ajoute même qu’elle a décidé de partir par « honnêteté intellectuelle ». Ne se reconnaissant plus dans la ligne politique des Verts, notamment dans les accords avec le Front de Gauche aux régionales, elle préfère suivre Jean-Vincent Placé et son nouveau parti : « Écologistes ! ». Résultat : les Verts perdent un nouveau membre important et se retrouvent momentanément sans tête de liste dans les Hauts-de-Seine pour les élections qui approchent. Et d’autres départs sont à prévoir. Pour Ziad Goudjil, conseiller régional sortant d’Ile de France qui a répondu au Figaro: « Nous sommes dans une démarche de séparation par rapport à des choix politiques et à un climat de violence qui va trop loin. » Lui aussi a choisi de suivre le sénateur Jean-Vincent Placé, qui projette de monter ses propres listes. Quand on sait que le dernier livre de M. Placé (Pourquoi pas moi !) s’est vendu à 300 exemplaires, on peut légitimement se demander quel électorat il espère conquérir…
En tout cas, chez ce qui reste des Verts, qui s’attendaient déjà à des résultats catastrophiques, on risque donc de boire la tasse faute de candidats. Mais on n’aura, au moins, pas dérivé de la ligne Duflot-Cosse. Mieux vaut perdre que cautionner la politique gouvernementale.
Pourtant, pendant ce temps-là, au PS, la situation n’est guère plus glorieuse et la ligne vallso-hollandiste n’est pas forcément le principal problème. Dans la nouvelle région Rhône-Alpes-Auvergne, c’est toute une brochette de colistiers de Jean-Jack Queyranne, actuel président du conseil régional de Rhône-Alpes, qui a décidé de quitter le navire. A l’origine de la discorde : la nomination, sur la liste candidate aux régionales, d’un groupe de personnes non encartées au PS. La section socialiste du Rhône faisait déjà planer, depuis quelques semaines, la menace de ne pas soutenir Queyranne aux élections s’il ne modifie pas sa liste. Mais Queyranne a refusé et se retrouve avec une liste à trous.
Le choix de Farida Boudaoud comme numéro deux a particulièrement déplu aux socialistes qui voulaient voir Caroline Collomb, la femme du maire de Lyon, à sa place. Les accusations pleuvent d’ailleurs sur Gérard Collomb, suspecté d’avoir téléguidé ces défections pour assurer « une fenêtre de sortie » à sa femme, selon un élu socialiste de la région interrogé par Lyon capitale.
Pour compliquer ce maelstrom, Mme Boudaoud s’était elle-même rendue coupable de se présenter sur une liste dissidente menée par le communiste Michel Buronfosse, aux municipales de mars 2014 dans la ville de Décines. Une candidature de « rassemblement de la gauche », avait-elle dit à l’époque, autrement dit sans les socialistes qui ne seraient plus « de gauche ».
Mais cet amusant imbroglio n’a pas empêché Jérôme Safar, conseiller de Jean-Jack Queyranne, de déclarer auProgrès : « On ne peut pas retenir des gens qui n’ont pas envie de faire campagne contre la droite extrême et l’extrême droite. » (sic). Que n’y avait-on pensé plus tôt ? Refuser de se plier à l’autorité au sein du « parti socialiste », même pour protester contre la réintégration d’une « frondeuse », revient à jouer le jeu des extrémistes.
Toujours plus plurielle, la gauche semble n’avoir plus le choix qu’entre décomposition et atomisation. Mais finalement, au-delà des conflits d’égos et des désaccords politiques, c’est l’odeur de la défaite qui, comme toujours, pousse les militants à quitter le navire plutôt qu’à se serrer les coudes.
Kevin m’a montré un truc zarbi. Fait pour qu’on compren’pas. « Les endroits où la violence contre les personnes, le taux d’abstention ou la non-reconnaissance des loi républicaines sont aussi les endroits où les langages écrits et oraux sont les plus malmenés. »
Mais c’est quoi c’te merde ? Kevin m’a dit que c’était écrit sur un site fait pour les céfrans et les babtous, les enculés d’leur race ! Kevin est allé à l’école alors il comprend. Il dit que le bouffon qui a pondu ça veut dire qu’on est chanmé parce qu’on parle mal le céfran ».
Alors j’ai dit : « Respect Kevin ! » Il en sait des choses ce keum. Mais le boloss du site m’a foutu le seum. Quoi on est chanmé parce qu’on s’est fait un keuf ? Le batard, l’enculé ! C’est un raciste ce keum. Peut-être même que c’est un feuj… On va lui niquer sa reum à ce boloss ! Et le cul de sa taspé va en prendre aussi.
« Calmos » m’a dit kevin. « Le keum du site il a une pote qui est ministre et qui est pote avec les keufs: soit pas vénère ». Il est marrant Kevin : on m’insulte grave et j’devrais pas être vénère ? Zyva que je vais le niquer le bouffon. Pourquoi qu’il est venu me faire chier dans mon neuf-cube ce raciste ?
« Calmos » m’a redit Kevin. C’est un caïd Kevin. Je lui ai redit : « Respect Kevin ». Le Kevin il s’est dévoué. Il est allé à l’école pour savoir comment les céfrans et les babtous y z’étaient grave. Y parlent chelou. Et c’est à eux qu’il faut foutre le seum.
« Faut aller à l’école » qu’il m’a dit le Kevin. « T’es ouf ? » je lui ai répondu. « C’est Najat qui dit qu’il faut y aller. « C’qui c’te meuf ? » Kevin m’a montré sa photo sur l’écran de son portable. « Mate la belle gosse, elle déchire sa race! » J’ai vu et c’te meuf c’est vraiment de la balle! Elle doit être bouillave, bonnasse. Je vais faire des dictées.
Dans son dernier éditorial, « L’asile pour tous, une histoire de fous », Elisabeth Lévy a bien posé les termes du problème auquel est confrontée l’Union Européenne. La quadrature du cercle. Le tourment d’une société hédoniste et consommatrice, souvent désabusée à l’égard d’elle-même, mais fascinant une bonne partie de la planète tant pour sa « douceur de vivre » – relative! – que pour les valeurs qu’elle est parvenue à promouvoir et incarner – parfois à son corps défendant – au terme d’une longue histoire de civilisation. Le tourment des « bons sentiments » confrontés à la gestion du réel. Le difficile discernement entre misère du monde et malheur du monde.
Mais que sert à cette argumentation de jouer à se faire peur (encore plus), en évoquant les hordes de Nord-Coréens déferlant un jour hors de leurs frontières pour fuir leur « régime ubuesque » ? Face au visage du malheur, qui est aussi le réel de notre monde ubuesque, que sert-il à la démonstration de brandir la dangereuse « chimère » de prétendre soustraire à leur sort les peuples soumis à des régimes tyranniques ? Comment conclure ce débat terrible d’un trait de plume – qui certes aura peut-être tremblé – que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non » ?
Car je ne peux m’empêcher d’évoquer la dernière grande immigration illégale qu’a connue l’Europe. C’était il y a presque soixante-dix ans, un épisode méconnu de l’après-guerre, évoqué notamment à la fin du très beau livre – peut-être son plus beau livre – de Primo Levi, Maintenant ou jamais : nommé en hébreu Beri’ha, la fuite, il a concerné sans doute plus de deux cent mille Juifs d’Europe de l’Est, se heurtant à l’impossibilité de retourner dans leurs maisons et leurs villages, victimes par milliers d’horribles pogroms comme celui de Kielce en Pologne, en juillet 1946, ou cruellement retenus dans les anciens camps tel celui de Bergen-Belsen, attendant la commisération du monde pour trouver une terre d’asile. A travers monts et forêts, dans les intempéries et la neige des sommets alpins, à l’aide souvent de passeurs à qui il fallait distribuer les pots-de-vin, au travers des check-points des armées locales ou d’occupation, ils ont fui leurs terres de détresse dans une course éperdue vers les ports de France ou d’Italie, et s’entasser dans de misérables rafiots. Exodus. Que devait leur dire l’Europe exsangue, l’Europe détruite, toute occupée à panser ses plaies et à intégrer la nouvelle donne du Rideau de Fer?
Il y eut alors, comme cela avait été déjà le cas dans l’immédiat avant-guerre, beaucoup de gens pour dire que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non ». Je sais, mutatis mutandis, et comparaison n’est pas raison. Cela signifie-t-il pourtant qu’il nous faille accepter, justifier même, de nous laisser perdre et divaguer dans des histoires de diagonales de fous ?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21795876_000045.
En regardant d’un œil distrait les passes d’arme affligeantes de nullité satisfaite et d’approximations géopolitiques de Yann Moix, volant au secours de Bernard-Henri Lévy, et de Michel Onfray, toujours soucieux d’intervenir au nom du Peuple, j’ai eu l’impression d’être dans un service d’urgence d’un hôpital psychiatrique. Avec, de surcroît, un débile mental léger, Louis Garrel, et une hystérique BCBG, Émilie Frêche, une romancière qui assure ne pas régler de comptes dans son dernier livre (tiens donc !) Un homme dangereux avec qui que ce soit, surtout pas avec… est-ce Benoît Duteurtre ou Patrick Besson ? Chi lo sa… J’apprécie trop et l’un et l’autre pour imaginer qu’ils aient pu faire du mal à une si pauvre créature qui ne supporte même pas qu’on parle d’islamophobie, « car cela dresse les communautés les unes contre les autres ! » Une femme aussi sensible ne devrait jamais quitter Saint-Germain-des-Prés, dorénavant surnommée « la zone verte » comme à Bagdad.
Outre l’infirmier de service, Laurent Ruquier, qui pense avec Hollande qu’une bonne blague suffit à apaiser les excités et Léa Salamé, qui peine à faire entendre sa voix tant les questions qu’elle pose sont sottes, avaient été conviés un rappeur dont les onomatopées ont été saluées avec tout le respect qu’elles méritent, ainsi qu’un vieux loup de mer qui a sauvé tant et tant de vies de migrants l’été dernier qu’on a pu lui décerner, outre celui de héros, le titre de passeur le plus efficace entre la Libye et Lampedusa. Ce brave homme vit dans la certitude que nous, les Européens, et spécialement les Français, avons fait tant de mal à l’Afrique en dépouillant et en exterminant les indigènes qu’il convient aujourd’hui de réparer, quel qu’en soit le prix, ce péché originel.
Michel Onfray, dans un élan de compassion, a clamé haut et fort qu’il fallait cesser de mener une politique anti-musulmane et ne surtout pas bombarder l’Etat islamique. Ce fut le rare moment où les invités communièrent dans un élan de compassion. Comme lors de chaque émission, on répéta que la France est un grand et beau pays, généreux de surcroît, et que le Front national le pourrit par ses discours haineux et les questions malvenues qu’il pose, notamment sur l’islam – Laurent Ruquier ne verrait aucun mal à ce qu’il y ait vingt millions de musulmans en France, avait-il dit lors d’une précédente émission – et sur la démographie.
Michel Onfray tenta mollement de défendre les démographes (joli moment sur le taux de fécondité) et de dire que l’islamophilie française méritait d’être interrogée. Il n’insista pas. Il était venu pour assurer qu’il représentait la vraie gauche, celle d’avant 1983, et que jamais, au grand jamais, il ne ferait le jeu du Grand Méchant Loup. Pas comme Laurent Joffrin dans Libération. D’ailleurs, a-t-il précisé, aucun intellectuel, aucun écrivain, aucun scientifique n’a jamais adhéré de près ou de loin aux thèses du Front national. À cet instant précis, je me suis senti bien seul et j’ai changé de chaîne.
Le premier tournage évoqué par Patricia Losey dans le livre consacré à son mari est Eva (1961), filmé à Rome et à Venise. D’emblée, on se sent plongé dans une existence où se mélangent le maccarthysme et la Dolce Vita. Le petit vin italien, la lumière, des honoraires non payés mais aussi la loyauté envers les amis blacklistés, eux aussi exilés en Europe, avec lesquels Losey accepte de travailler gratis. Sur fond glamour, la lutte politique est toujours là.
Cependant, sous la plume de Patricia Losey, tout est sujet à ravissement : le train Rome-Londres, l’arrivée à Victoria ou un été à Cabourg en maillot de bain sous les cirés. En 1967, lors d’un rendez-vous sur le yacht des Burton, il est impossible de discuter tant il y a de monde, y compris une actrice anglaise qui masturbe son chien (sic). Richard Burton et Liz Taylor lèvent l’ancre pour échapper à tout cela…
Les Losey étaient-ils des bobos ? En 1964, ils fêtaient la victoire des travaillistes en buvant du cognac avec la baronne Moura Budberg. Celle-ci, il est vrai, avait été la maîtresse de Gorki. « J’ai toujours été de gauche – affirme Patricia Losey – mais peut-être que d’un certain point de vue, j’étais apolitique. » En 1969, enseignant un semestre à l’université Dartmouth, Joseph Losey refusait de noter ses élèves. Mais Patricia Losey ne peut réprimer son admiration en évoquant un autre professeur (ancien pasteur écossais) devant lequel les étudiants cessaient de poser les pieds sur la table au moment où il s’écriait « Nous sommes dans le temple du savoir ! » Comme il est étroit le chemin de la cohérence. Il est fort heureusement complété par celui de la curiosité.
Depuis plusieurs années, Joseph Losey s’intéressait à Trotski. En 1971, le projet de film se concrétisa enfin. Le cinéaste admettait alors que « toute l’époque stalinienne de [sa] vie » l’avait empêché de connaître d’autres choses ; il comprenait qu’ « une sorte de lavage de cerveau avait eu lien dans les années trente. » Du reste, le mélange des genres continuait : à peine terminé le tournage de Trotski, il se déplaçait sur les lieux du Go-Between dans le Northamptonshire pour en faire la promotion devant la famille royale. « La reine-mère et la 4e internationale » note Patricia Losey.
Un an plus tard, Joseph Losey semblait avoir troqué son vieux stalinisme pour un progressisme plus actuel. Las, dans une lettre adressée à Jane Fonda, il reconnaissait toujours tomber dans les mêmes pièges tendus par les journalistes. « Il est évident qu’après quarante ans d’expérience avec ces gens-là, je suis toujours aussi peu qualifié pour leur faire face. » En 1977, il tournait Les routes du sud où l’un des personnages admet avoir « perdu [ses] certitudes, mais gardé [ses] illusions. »
En 1965, Joseph Losey n’avait pas de compte en banque, mais il ne manquait pas de moyens. Toujours le même mélange. Les Losey rêvaient d’avoir une maison à Venise, mais c’était trop cher. En compensation, ils firent la connaissance de Peggy Guggenheim. En 1973, année noire sans film, c’est Alain Delon qui prêta l’argent du ménage. Les revenus des artistes sont décidément trop volatiles.
Faut-il évoquer – sans désobligeance – l’exil fiscal des Losey l’année suivante ? De la liste noire à l’ardoise fiscale… Changement d’époque. Justement, à la baronne Budberg qui craignait d’avoir dans son métier de scénariste à agir contre l’URSS et ainsi de « mourir renégate », Joseph Losey répondait que seule une personne de sa génération (née en 1892) pouvait s’exprimer ainsi. Après avoir changé plusieurs fois de maris, d’amants et de nations (espionne, contre-espionne), la baronne s’identifiait finalement à sa patrie.
Avec Eva (1961), Losey, deux fois divorcé, livrait une « célébration mélancolique du mariage bourgeois » vu comme « l’histoire d’une prostituée et d’un escroc ». Patricia avertissait son futur époux : le public risquait de ne pas s’identifier avec cette vision. De son côté, elle raconte tristement avoir été battue par son premier mari. Ses enfants grandirent loin d’elle ; elle apprit à les connaître, vécu même quelques moments de bonheur qu’elle qualifie d’ « ordinaires », mais admet finalement qu’elle « ne peut rien pour eux » quand les problèmes du jeune âge adulte se profilent.
Malgré sa force colossale de travail, Joseph Losey tombait souvent malade. Patricia Losey ne manque pas de nous le montrer un verre à la main. C’est d’ailleurs une cirrhose qui l’envoya pour de bon à l’hôpital. On annonça aussi un cancer. Il avait 75 ans. « Ce fut un moment très grave et très triste » écrit Patricia Losey. « Un moment de responsabilité et d’acceptation. Un moment à vivre avec la mort, peu habituel dans notre société. » Le temps de l’introspection, peut-être. C’est un voyage périlleux, comme celui de Monsieur Klein (1975), dont on a souvent dit qu’il était la métaphore d’une époque coupable d’indifférence, qui aurait finalement trouvé en elle-même son propre juge. (Rappel : Monsieur Klein se condamne en quelque sorte lui-même à la déportation.) Peut-être. Monsieur Klein était aussi un amateur d’art et un homme curieux, il voulait se renseigner non pas sur ses propres fautes et turpitudes, qu’il connaissait fort bien, mais sur la réalité de l’autre, sur la vie abstraite, sur la vie en tant qu’œuvre d’art. Et il donne finalement sa propre vie pour cela. Joseph Losey a consacré sa vie à l’art. Chez lui, la conscience (de classe) est passée tout armée dans l’art. Comme l’observait Moravia, à propos de Pour l’exemple (1964) : « Losey excelle moins dans la description du mal que dans celle de la conscience du mal ».
Drôle de couple ! Ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre et pourtant se connaissaient si peu. Le lecteur attentif remarquera ainsi les nombreuses allusions à la difficulté d’intégrer le travail de Patricia Losey dans le générique. « Nous nous sommes parlés pendant des années avec un mélange d’amour et d’irritation, écrit-elle. Durant les dernières années, Joe disait souvent qu’il ne savait plus s’il me parlait à moi ou s’il se parlait à lui-même. “C’est la même chose” disait-il. »
Patricia Losey, Mes années avec Joseph Losey, L’âge d’homme, 2015.
Ça y est, trouvé. Je déchire au Phénix. Pas avant deux mois mais on s’y prend tôt chez Phénix parce que c’est énorme. Vingt mètres de haut, 6 000 places, le plus grand chapiteau du monde. Des répétitions jour et nuit, une promo genre Stade de France, on va bosser. Vu comment ça geint dans l’intermission du spectacle, c’est toujours ça de pris.
Pour ceux qui l’ignorent, le Phénix est un cirque à thème près de la foire du Trône. Vous, vos vieux, vos gosses, vos brus, avez sûrement vu Tzar ! ou Fuerza ! Le Grand Cirque du Mexique ou L’Empereur de Jade ou Cirkafrika. C’est Phénix. Leurs pensionnaires chéris sont les « étoiles du cirque de Pékin », des artistes taillés en cube qui savent tout faire sans lever un sourcil. Comme ils coûtent pas cher, on les a repris encore cette année. Le spectacle s’appelle Le Petit Dragon. Ce sera costaud, avec des gars qui volent je vous dis pas et des numéros d’ensemble qui montrent bien que le collectif compte, là-bas. Dix-huit filles en équilibre sur deux vélos, vous voyez le niveau.[access capability= »lire_inedits »]
Ça épate mais, si vous voulez mon avis, ça trompe énormément. Parce qu’en fait Le Petit Dragon, ses athlètes, sa danse des rubans, ses archers en tunique mandchoue et ses moines Shaolin, à part les muscles, ils ont rien de chinois. C’est une attraction internationale arrangée par le boss, M. Pacherie, manager spécialisé dans le Christmas bizness et le show familial, dont la devise, à ce qu’on lit dans Les Échos, serait : « L’important n’est pas ce qu’on dépense, c’est ce que ça rapporte. » Six millions d’euros.
Je me rappelle, quand je déchirais les billets au Trocadéro et au Châtelet, il y a vingt ans, si c’était marqué cirque de Pékin, c’était le cirque de Pékin. Même les visites au palais des Congrès de l’Opéra de Pékin, qui confondait classiques et gymnastique, réservaient toujours une matinée à un acte du Serpent blanc ou de Troubles au royaume céleste, l’Opéra de Pékin grandeur nature. Cruel, resplendissant, subtil, impénétrable. On s’y croyait. Quand une troupe de kabuki venait nous voir, c’était Ennosuke et Tamasaburo, « trésors nationaux vivants », qui vous expédiaient plus loin que Tokyo, plus loin que la lune, dans l’Histoire éternelle. À Paris, à Lyon, à Montpellier, qu’il était beau, le nô, le kathakali, le katajjaq, le sarangi de Ram Narayan, le jodel des Pygmées Aka ! Y en avait partout, tout le temps et pour tout le monde. Avant la diversité, dieu(x) que c’était divers !
Maintenant, flamenco, violons tziganes, claquettes irlandaises, cirque chinois, tout est pareil. Le Petit Dragon ressemblera comme trois gouttes d’eau à Tzar ! et à Cirkafrika. Pékin, mon œil ! Las Vegas ripoliné avec scénario de jeu vidéo,projos de concert pop et bande-son de Batman. La diversité standardisée exactement comme dit Frédéric Martel, la même qu’à Kuala Lumpur ou à Maubeuge. Paris a effacé de son disque dur le théâtre populaire pour mettre à la place un Disney mondial qui se fait passer pour le choc des antipodes. Avec de vrais morceaux d’artistes dedans, c’est là le fâcheux.
T’es snob, me glisse ma consœur Lola (dans le creux de l’oreille pour pas qu’on se fasse lourder), t’es snob, tu méprises le populaire. Populaire, my ass ! L’art populaire, c’est quand le peuple le faisait. Maintenant c’est quand le peuple l’achète. Soyons clairs, ça s’appelle art commercial. La Fleur du ministère, qui adore, précise : industrie culturelle. Du soft power et des euros, point final.
Allez, j’y retourne puisque tout le monde y retourne. Y a pas de raison.[/access]
Les nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem. Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique histoire-géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager. Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.
Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! » D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Belkacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.
Reste à savoir comment la gagner. Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar Al-Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos djihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.
On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.
P.S : Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : Le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.
Entre la Grèce et moi, c’est tout de même une vieille histoire d’amour. Bientôt trente ans, avec une prédilection de plus en plus marquée pour les Cyclades. Cela ne fait pas de moi Jacques Lacarrière, bien entendu, juste un touriste amoureux, un voyageur sentimental qui fantasme sa disparition définitive en regardant la seule fenêtre allumée d’un immeuble du Pirée à l’aube.
À 20 ans, je pensais déjà que chaque homme a deux patries, la sienne et la Grèce. Alors, pour moi, le débat sur les racines de l’Europe s’est vite résumé assez simplement : les racines de l’Europe sont grecques, même si on est allemand. Hölderlin vous l’expliquerait mieux que moi ou que Wolfgang Schaüble. Et Giscard l’avait compris dès 1981 : « On ne laisse pas Platon aux portes de l’Europe. » Un sacré utopiste, Giscard, dans son genre. Il voulait que l’Europe ait une ambition politique, une âme pour tout dire. J’étais déjà communiste, donc internationaliste. Tout ce qui pouvait rapprocher les peuples me semblait bon. L’UE, qu’on appelait encore la CEE, serait ce qu’on en ferait. Berlinguer, le secrétaire général du PCI, ne parlait-il pas d’eurocommunisme depuis les années 70 ? En matière de communisme, déjà, je n’étais pas très orthodoxe. Et de plus d’une naïveté confondante qui ne m’a pas quitté et me fait remonter au créneau à 50 piges et mèche dès que la gauche essaie vraiment quelque chose quelque part. À plus forte raison en Grèce, donc.
La Grèce est la Mecque de ceux qui, durant toutes leurs études, ont risqué la scoliose à cause du poids du Bailly dans leur cartable. Pourtant, j’ai oublié mes « humanités » pour goûter un art de vivre qui me convient de plus en plus. Surtout quand je le compare avec la violence compétitive du Nord. J’entends le nord de l’Europe, ce club hanséatique qui a puni le 13 juillet la Grèce au-delà de toute rationalité économique, comme l’a reconnu DSK lui-même, c’est dire…[access capability= »lire_inedits »] N’ai-je pas lu sous sa plume, cet été, à l’ombre d’un tamaris de Naxos, que cette logique punitive, désastreuse pour l’image de l’Union européenne, tenait d’abord au désir de l’Allemagne de remporter « une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a, en plus, un mélange de frustration, d’envie et de mépris de pays protestants pour des pays catholiques ou orthodoxes comme la Grèce qui ne font pas du travail une valeur cardinale et même, considèrent ce travail comme une malédiction consécutive à l’expulsion du jardin d’Éden. Savoir ne rien faire est pourtant une preuve d’extrême civilisation – la vieille histoire de l’otium, le loisir fécond, qui s’oppose au negotium, qui est, pour aller vite, le monde des affaires. Et aussi d’une extrême sagesse, comme celle qui consiste à faire tourner son komboloï à la terrasse d’un kafénéion sans connexion wifi – ce qui évite la compagnie des geeks en short – en regardant la mer puisque, pour paraphraser Chateaubriand, « en Grèce rien ne change, sauf la mer qui change toujours ».
Ce tropisme grec qui est le mien, au point de vouloir faire une fin là-bas, j’ai pu voir qu’il était largement partagé, par exemple par ce jeune retraité originaire de Vannes. Nous avons lié connaissance devant le marchand de journaux de Parikia, la capitale de Paros. Il venait de passer sa première année entière dans l’île. Rien ne lui manquait de la France. On a pris tous les deux un café grec (qui est en fait un café turc mais il faut éviter de le dire pour ne pas créer un incident diplomatique) pendant que nos femmes faisaient le marché[1. Je suis conscient que cette version moderne de « Liliane, fais les valises » va me valoir de multiples procès en machisme.]. Il louait à l’année une maison avec deux chambres dans le Kastro pour 400 euros par mois. Ses moyens lui auraient permis d’en acheter une, mais il m’a raconté qu’il arrive que des étrangers acquièrent une maison, la retapent et que soudain, au bout d’un certain temps, quelqu’un apparaisse et dise : « C’est à moi. »
J’ai parlé de cette histoire à mon logeur depuis six ans, Georges, un Franco-Grec qui a fait ses études au lycée français d’Athènes. Il dirige une entreprise qui fait tourner trois catamarans pour des croisières de luxe avec skipper. Il connaît, me dit-il, cette « légende urbaine ». Elle est due à cette fameuse absence de cadastre qui pose certes des problèmes, mais pas ceux-là. En fait, cela remonte au début du siècle, quand il y eut une importante émigration aux USA et que des terres furent laissées en friche. Des paysans pauvres les ont alors cultivées pour survivre, mais les descendants des propriétaires sont parfois revenus des décennies plus tard et ont réclamé ce qui était à eux. La plupart du temps, la justice leur a donné tort, arguant que la terre était à celui qui la travaillait.
On a beaucoup parlé avec Georges, l’air de rien, sous les citronniers de son jardin, autour du Sillogi de Moraïtis, le principal vigneron de l’île. Signalons que, crise ou pas crise, le Sillogi de Moraïtis en blanc ou en rouge est « organiko », que c’est du vin naturel, donc. Cela est la preuve, je trouve, des efforts de la Grèce pour devenir une nation bobo comme les autres. Les années précédentes, Georges et moi avions des conversations purement mondaines, on constatait que ses trois garçons, qui repartent dès septembre en France avec leur mère pour l’année scolaire, avaient grandi depuis la dernière fois, ou bien on parlait de la météo, ce qui va assez vite puisqu’il fait toujours beau.
Mais cette année, il était difficile de faire comme si rien n’avait eu lieu. Entre la victoire de Syriza le 25 janvier, les négociations interminables, le référendum du 5 juillet suivi de la reddition sans conditions de Tsipras la semaine suivante, la conversation est forcément devenue plus politique même si, par une prudence mêlée de courtoisie, ni l’un ni l’autre n’avons dévoilé explicitement « d’où nous parlions ». Je n’ai pu que laisser transparaître de manière très diplomatique mon enthousiasme pour la première victoire d’un gouvernement de gauche de la gauche en Europe, au point que nous étions réunis avec les copains, comme lors des grands matchs de foot ou des élections en France, pour une de ces soirées arrosées avec assaut d’hyperboles, d’approximations et de mauvaise foi, ce qui nous fait toujours un bien fou. Je ne lui ai pas raconté non plus l’espèce d’exaltation ressentie quand Tsipras a largement gagné le référendum malgré une propagande hallucinante pour le « oui ». Bonheur au carré, voire au cube : la gauche de la gauche, la Grèce, le retour du politique… Ni la gueule de bois féroce du 13 juillet quand Tsipras a cédé sur toute la ligne.
Georges, de même, a pris des précautions oratoires pour dire que la seule chose qu’il reconnaissait à Syriza, c’était d’avoir essayé, mais que ces gens étaient des idéalistes et que les idéalistes en politique, ça ne marchait jamais. Il m’a dit aussi qu’en 2005, chose étonnante, c’était un gouvernement conservateur, celui de Caramanlis, qui avait voulu casser le « diaploki ». Ce mot désigne le système qui permet aux oligarques de posséder des grandes entreprises, notamment dans le BTP, le sport ou le transport maritime, qu’ils adossent à des groupes de presse et des chaînes de télé, le tout mis au service d’un parti. Malicieusement, il a ajouté qu’on pouvait même trouver des oligarques anciens du KKE[2. Parti communiste grec « maintenu » qui refuse toute alliance avec les « sociaux-démocrates » de Syriza.]. En 2005, les oligarques avaient poursuivi Caramanlis pour entrave à la libre entreprise devant les instances européennes, qui leur avaient donné raison. Conclusion de Georges : « Je suis profondément européen, je suis bien placé pour savoir à quel point la Grèce est bureaucratique, clientéliste et qu’il est difficile d’y entreprendre, mais il faut reconnaître que les Européens n’ont pas toujours été très clairs avec nous. »
Stella et Collins, une Grecque et un Anglais, vivent à Paros depuis vingt ans. Ils tiennent un bar de nuit dans la rue principale du Kastro qui sert des mojitos coriaces. Ils animent, durant l’hiver, pas mal d’associations culturelles. Stella enseigne le grec moderne aux nouveaux habitants de Paros. Elle me demande quand je m’y mets. Ils m’apprennent que le « non » a fait de meilleurs scores dans les Cyclades que sur le continent. Sans doute parce que la troïka exige d’en finir avec la TVA réduite pour les îles. Mais il y a aussi la pauvreté, cachée à l’écart des zones touristiques, dans des villages qui n’ont rien de cartes postales. « Eux, à part les organes, on ne peut plus rien leur retirer. » Stella dixit.
À une centaine de mètres de chez Stella et Collins, en dessous du commissariat, la permanence de Syriza pour Paros et Antiparos, qui n’existait pas l’année dernière, est fermée. À travers la vitrine, l’intérieur oscille entre l’austère et le miteux. On distingue une grande affiche du PCF. J’imagine une permanence de Syriza à Parikia, ce serait un peu comme une permanence du Front de gauche à La Baule ou à Saint-Trop’. C’est à ce genre de détails qu’on sent qu’il s’est passé quelque chose en Grèce.
La presse arrive en général à Paros par le ferry de midi et elle date de la veille. Les journaux français sont déjà les plus chers d’Europe mais, avec la surtaxe de la vente à l’étranger, ils deviennent carrément un luxe. Pour le prix du Monde, de Libé et d’Aujourd’hui, vous pouvez vous payer un repas dans une taverne. Et puis l’information ça vieillit vite, beaucoup plus vite que ces nonagénaires charmantes qui grimpent dans des ruelles à couper le souffle et qui parlent un français délicieux et suranné appris chez les Ursulines de Naxos. Cette école a disparu aujourd’hui, comme La Tribune hellénique, journal grec de langue française, que l’on trouvait dans les kiosques jusque dans les années 80.
Si, en France, toutes les femmes s’appellent Catherine, en Grèce, tous les hommes s’appellent Georges. Le second Georges de ma connaissance tient une taverne à Lefkès. Lefkès, l’ancienne capitale de l’île, dans la montagne, est le joyau de Paros. On mange très bien le soir chez le second Georges dans une cour couverte de lauriers-roses qui donne sur une rue escarpée. L’adresse m’a été donnée par le premier Georges, en 2010. La clientèle était alors grecque pour l’essentiel, mais des Grecs aisés qui venaient d’Athènes. D’année en année, ils se sont faits plus rares, au point que ce soir, il n’y a plus que des Français et des Italiens. Le second Georges a 68 ans, il a longtemps été marin, ce qui pour un Grec confine au pléonasme. Il aimerait bien prendre sa retraite. Comme nous sommes les derniers clients, il s’est installé à notre table en nous offrant une souma (qui ressemble à la grappa). Chez lui, pas de surgelés, on cuisine vraiment et il se fournit auprès des fermiers et des maraîchers de l’île qui n’accepte que de l’argent liquide. Avec les retraits limités à 60 euros par jour, c’est devenu compliqué de régler les factures. Mais il n’en veut pas à Syriza. Comme le premier Georges et beaucoup d’autres Grecs, il leur reconnaît le mérite d’avoir essayé et surtout d’être honnêtes. Il croit à un Grexit à l’automne, comme Stella, et il voudrait que son fils, qui l’aide à la taverne le temps des vacances avant de retourner à Athènes faire sa dernière année en fac de marketing, parte tenter sa chance ailleurs. Le fils nous explique dans un anglais parfait qu’il hésite. Il dispose d’un passeport australien et j’apprends ainsi au passage que Melbourne est l’une des plus grandes villes grecques du monde. Mais il a aussi envie de se battre ici et maintenant. On admettra que l’on trouve rarement des communistes chez les étudiants en marketing, pourtant il a voté Syriza en janvier et « non » au référendum du 5 juillet. Il reconnaît aisément, en même temps, qu’il est attaché à l’Europe et à l’euro, comme 80 % des Grecs. « C’est nous qui avons mis Tsipras dans une situation schizophrénique parce que nous sommes schizophrènes. Et dire que nous avons inventé la logique ! »
Je me souviens alors d’un groupe d’étudiants en lettres rencontrés quelques jours plus tôt. Grâce à eux, nous avons pu visiter la citadelle vénitienne de Chora car ils savaient que la clé pour y entrer se trouve dans un restaurant, ce qu’aucun guide ne précise. Ils étaient bien plus radicaux que le fils du second Georges, la preuve, ils portaient des catogans, des dreadlocks et même des badges anarchistes. Bref, on aurait dit des zadistes bien de chez nous, sauf que leur ZAD à eux, c’était toute la Grèce. Ils en voulaient à Tsipras, mais Varoufakis (le ministre des finances qui a démissionné) était leur grand homme du moment. Ils étaient étonnés que je sois allé à la manif du 15 juillet. Des touristes à une manif ? J’aurais préféré qu’ils me prennent pour Malraux ou Hemingway, mais même moi je n’y aurais pas cru.
Le 15 juillet, c’était le jour de notre arrivée. Ce jour-là, Tsipras retournait devant le Parlement pour faire voter le premier train de mesures imposées par les créanciers. Du Pirée, où nous avions pris nos quartiers pour la nuit, la meilleure solution, pour se rendre à la manif qui commençait vers 19 heures sur la place Syntagma, aurait été le métro, mais voilà, il était fermé. Pas pour cause de grève. Bouclé par la police. Alors, un taxi nous a arrêtés devant la porte d’Hadrien et on a marché. On a croisé les policiers antiémeute, particulièrement détestés, que Tsipras avait promis de dissoudre, comme me l’a indiqué un vieux monsieur très bien mis avant de mimer un pistolet sur sa tempe : « Démocratie, boum, boum ! » Je me suis avisé que c’était ma première manif à l’étranger. Devant le Parlement, où les députés débattaient toujours dans une atmosphère proprement tragique puisque toutes les solutions seraient mauvaises, acceptation humiliante ou sortie catastrophique de l’euro, les evzones (membres de la Garde présidentielle) paradaient toujours, à l’abri des forces antiémeute qui faisaient face à toute une galaxie de groupuscules d’extrême gauche et d’anarchistes dont certains, déjà cagoulés, portaient la tenue des Black Blocks. À moins de cinquante mètres, les fenêtres du plus grand palace d’Athènes, l’hôtel Grande-Bretagne (en français dans le texte), offraient un point de vue imprenable. Le gros de la manif, organisée par le PAME qui est le front syndical unifié du KKE, défilait sur une autre avenue. Le cortège, qui comptait plusieurs dizaines de milliers de personnes, était plus familial. Et plus âgé. Parfois, L’Internationale partait en grec. L’avantage, avec L’Internationale, c’est qu’on en comprend les paroles dans toutes les langues de la terre. Comme le Notre Père, finalement. Alors que la nuit tombait, l’atmosphère était à l’amertume parce qu’il était évident que les seuls à manifester avaient été le KKE et les gauchistes, que le reste de l’électorat, y compris celui de Syriza, était tétanisé ou résigné. On a eu le temps d’apercevoir un camion de télévision en flammes et d’avoir les yeux qui piquaient à cause des lacrymos puisque, devant le Parlement, l’affrontement programmé avait lieu et que les anarchistes, comme d’habitude, se consolaient dans l’émeute.
Il pourrait y avoir dans mon goût pour le mode de vie grec une erreur de perspective : finalement, je ne vis pas en Grèce. Et dès qu’on s’éloigne des villages Potemkine que sont les zones touristiques, on comprend que ce pays traverse une crise humanitaire. Mais peut-être que j’y projette mon inépuisable désir d’utopie : le farniente comme fin de l’Histoire dans un communisme selon mon cœur qui pourrait être à la fois poétique, sexy et balnéaire. Tiens, cette année, ces filles rieuses en minishort, avec un profil de 20 ou 25 siècles, qui s’interpelaient joyeusement en remettant à la mode le hula hoop, près d’un cimetière perché au-dessus de la mer, m’ont donné une idée assez précise du bonheur. Elles m’ont aussi rappelé les premiers mots de L’Espace de l’Égée (L’Échoppe, 2015), du grand Odysseus Elytis : « Devant la crête de l’île de Serifos, quand monte le soleil, toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. »[/access]
Également en version numérique avec notre application :
Les anciens ateliers Christofle, magnifique halle historique et culturelle propriété du groupe Madar, sont aujourd’hui un lieu de réceptions, de séminaires d’entreprises et de concerts près du stade de France à Saint-Denis. Récemment, une certaine société Bonnie Production a signé avec les propriétaires un bail de location d’une salle de 500m² pour deux ans. Mais lors de l’installation des nouveaux locataires dans les lieux, le 16 septembre, le gardien découvre, stupéfait que le nouvel occupant s’appelle… Dieudonné M’Bala M’Bala.
L’avocate du groupe Madar dénonce alors sans attendre le contrat de location pour « vice de consentement » : le bailleur ignorait l’identité réelle du locataire et « refuse de favoriser une entreprise de spectacle qui sème la haine et entretient la division entre les membres de la communauté nationale ».
Sans compter que cette société Bonnie Production a été radiée du registre du commerce. Jeudi dernier, Dieudonné et son équipe répliquent en se rendant sur les lieux. Le propriétaire fait murer les accès dans la nuit.
Pour l’avocat de Dieudonné qui porte l’affaire en justice, il n’y a eu aucune tromperie. Il est de notoriété publique, selon lui, que Noémie Montagne (qui a signé le bail) est la femme de Dieudonné. Ou qu’il suffisait de taper sur Internet pour le savoir… Ah bon ? Tout le monde est censé connaître madame Montagne ?
Vice de consentement ou pas ? La justice va devoir trancher. En droit, le consentement de chaque partie à un contrat doit s’opérer librement et en connaissance de cause. S’il y a tromperie, ne serait-ce que sur un seul élément, ça s’appelle un vice de consentement.
Il y en a trois qui annulent un contrat : l’erreur, la violence et le dol. Attendons de voir lequel va plaider l’avocate du propriétaire, mais le dernier conviendrait bien à Dieudonné et sa bande. Dol, du latin dolus, signifie fourberie, tromperie. N’est-ce pas une tromperie que de se cacher derrière le nom de sa femme pour louer une salle au moment où il est probable qu’il va être viré de la Main d’Or ?
L ‘avocate des Ateliers Christofle, elle, ne se cache pas. Elle s’appelle Odile Cohen et reçoit depuis deux jours des averses d’insultes antisémites de la part des soutiens de Dieudonné. Jugement le 29 septembre.
Les régionales approchent et à gauche on aimerait resserrer les rangs. Jean-Christophe Cambadélis se met même à apprécier les referendums lorsque ceux-ci prônent « l’unité » et qu’il est sûr de les gagner. Son appel à l’union derrière le PS dès le premier tour révèle un sacré malaise à gauche, où les défections se multiplient et les listes se vident tant au PS que chez les Verts. On suppose que quand chacun aura créé son propre parti, tout le monde se trouvera à sa place…
À Paris, Laure Lechatellier, tête de liste dans les Hauts-de-Seine et donc « en position éligible » comme elle a tenu à le rappeler au journal L’Opinion, a décidé de claquer la porte du parti écologiste comme François de Rugy et Jean-Vincent Placé avant elle. Déçue par la tournure que prend son parti, elle a étalé dans ce journal ses déceptions et ses désillusions : « Europe Ecologie-Les Verts était une belle promesse, écrit-elle. Celle de faire de la politique autrement. Une belle aventure collective. Joyeuse et pleine d’avenir. […] Nous avions l’espoir pour horizon. Aujourd’hui, quand j’ouvre mes mails, il n’y a que désespérance, insultes, règlements de comptes. En somme, la politique comme les autres. » Si elle part, c’est donc d’abord parce qu’EELV, au lieu d’être le parti festif et bucolique qu’elle espérait, est devenu un panier de crabes.
Elle ajoute même qu’elle a décidé de partir par « honnêteté intellectuelle ». Ne se reconnaissant plus dans la ligne politique des Verts, notamment dans les accords avec le Front de Gauche aux régionales, elle préfère suivre Jean-Vincent Placé et son nouveau parti : « Écologistes ! ». Résultat : les Verts perdent un nouveau membre important et se retrouvent momentanément sans tête de liste dans les Hauts-de-Seine pour les élections qui approchent. Et d’autres départs sont à prévoir. Pour Ziad Goudjil, conseiller régional sortant d’Ile de France qui a répondu au Figaro: « Nous sommes dans une démarche de séparation par rapport à des choix politiques et à un climat de violence qui va trop loin. » Lui aussi a choisi de suivre le sénateur Jean-Vincent Placé, qui projette de monter ses propres listes. Quand on sait que le dernier livre de M. Placé (Pourquoi pas moi !) s’est vendu à 300 exemplaires, on peut légitimement se demander quel électorat il espère conquérir…
En tout cas, chez ce qui reste des Verts, qui s’attendaient déjà à des résultats catastrophiques, on risque donc de boire la tasse faute de candidats. Mais on n’aura, au moins, pas dérivé de la ligne Duflot-Cosse. Mieux vaut perdre que cautionner la politique gouvernementale.
Pourtant, pendant ce temps-là, au PS, la situation n’est guère plus glorieuse et la ligne vallso-hollandiste n’est pas forcément le principal problème. Dans la nouvelle région Rhône-Alpes-Auvergne, c’est toute une brochette de colistiers de Jean-Jack Queyranne, actuel président du conseil régional de Rhône-Alpes, qui a décidé de quitter le navire. A l’origine de la discorde : la nomination, sur la liste candidate aux régionales, d’un groupe de personnes non encartées au PS. La section socialiste du Rhône faisait déjà planer, depuis quelques semaines, la menace de ne pas soutenir Queyranne aux élections s’il ne modifie pas sa liste. Mais Queyranne a refusé et se retrouve avec une liste à trous.
Le choix de Farida Boudaoud comme numéro deux a particulièrement déplu aux socialistes qui voulaient voir Caroline Collomb, la femme du maire de Lyon, à sa place. Les accusations pleuvent d’ailleurs sur Gérard Collomb, suspecté d’avoir téléguidé ces défections pour assurer « une fenêtre de sortie » à sa femme, selon un élu socialiste de la région interrogé par Lyon capitale.
Pour compliquer ce maelstrom, Mme Boudaoud s’était elle-même rendue coupable de se présenter sur une liste dissidente menée par le communiste Michel Buronfosse, aux municipales de mars 2014 dans la ville de Décines. Une candidature de « rassemblement de la gauche », avait-elle dit à l’époque, autrement dit sans les socialistes qui ne seraient plus « de gauche ».
Mais cet amusant imbroglio n’a pas empêché Jérôme Safar, conseiller de Jean-Jack Queyranne, de déclarer auProgrès : « On ne peut pas retenir des gens qui n’ont pas envie de faire campagne contre la droite extrême et l’extrême droite. » (sic). Que n’y avait-on pensé plus tôt ? Refuser de se plier à l’autorité au sein du « parti socialiste », même pour protester contre la réintégration d’une « frondeuse », revient à jouer le jeu des extrémistes.
Toujours plus plurielle, la gauche semble n’avoir plus le choix qu’entre décomposition et atomisation. Mais finalement, au-delà des conflits d’égos et des désaccords politiques, c’est l’odeur de la défaite qui, comme toujours, pousse les militants à quitter le navire plutôt qu’à se serrer les coudes.
Kevin m’a montré un truc zarbi. Fait pour qu’on compren’pas. « Les endroits où la violence contre les personnes, le taux d’abstention ou la non-reconnaissance des loi républicaines sont aussi les endroits où les langages écrits et oraux sont les plus malmenés. »
Mais c’est quoi c’te merde ? Kevin m’a dit que c’était écrit sur un site fait pour les céfrans et les babtous, les enculés d’leur race ! Kevin est allé à l’école alors il comprend. Il dit que le bouffon qui a pondu ça veut dire qu’on est chanmé parce qu’on parle mal le céfran ».
Alors j’ai dit : « Respect Kevin ! » Il en sait des choses ce keum. Mais le boloss du site m’a foutu le seum. Quoi on est chanmé parce qu’on s’est fait un keuf ? Le batard, l’enculé ! C’est un raciste ce keum. Peut-être même que c’est un feuj… On va lui niquer sa reum à ce boloss ! Et le cul de sa taspé va en prendre aussi.
« Calmos » m’a dit kevin. « Le keum du site il a une pote qui est ministre et qui est pote avec les keufs: soit pas vénère ». Il est marrant Kevin : on m’insulte grave et j’devrais pas être vénère ? Zyva que je vais le niquer le bouffon. Pourquoi qu’il est venu me faire chier dans mon neuf-cube ce raciste ?
« Calmos » m’a redit Kevin. C’est un caïd Kevin. Je lui ai redit : « Respect Kevin ». Le Kevin il s’est dévoué. Il est allé à l’école pour savoir comment les céfrans et les babtous y z’étaient grave. Y parlent chelou. Et c’est à eux qu’il faut foutre le seum.
« Faut aller à l’école » qu’il m’a dit le Kevin. « T’es ouf ? » je lui ai répondu. « C’est Najat qui dit qu’il faut y aller. « C’qui c’te meuf ? » Kevin m’a montré sa photo sur l’écran de son portable. « Mate la belle gosse, elle déchire sa race! » J’ai vu et c’te meuf c’est vraiment de la balle! Elle doit être bouillave, bonnasse. Je vais faire des dictées.
Dans son dernier éditorial, « L’asile pour tous, une histoire de fous », Elisabeth Lévy a bien posé les termes du problème auquel est confrontée l’Union Européenne. La quadrature du cercle. Le tourment d’une société hédoniste et consommatrice, souvent désabusée à l’égard d’elle-même, mais fascinant une bonne partie de la planète tant pour sa « douceur de vivre » – relative! – que pour les valeurs qu’elle est parvenue à promouvoir et incarner – parfois à son corps défendant – au terme d’une longue histoire de civilisation. Le tourment des « bons sentiments » confrontés à la gestion du réel. Le difficile discernement entre misère du monde et malheur du monde.
Mais que sert à cette argumentation de jouer à se faire peur (encore plus), en évoquant les hordes de Nord-Coréens déferlant un jour hors de leurs frontières pour fuir leur « régime ubuesque » ? Face au visage du malheur, qui est aussi le réel de notre monde ubuesque, que sert-il à la démonstration de brandir la dangereuse « chimère » de prétendre soustraire à leur sort les peuples soumis à des régimes tyranniques ? Comment conclure ce débat terrible d’un trait de plume – qui certes aura peut-être tremblé – que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non » ?
Car je ne peux m’empêcher d’évoquer la dernière grande immigration illégale qu’a connue l’Europe. C’était il y a presque soixante-dix ans, un épisode méconnu de l’après-guerre, évoqué notamment à la fin du très beau livre – peut-être son plus beau livre – de Primo Levi, Maintenant ou jamais : nommé en hébreu Beri’ha, la fuite, il a concerné sans doute plus de deux cent mille Juifs d’Europe de l’Est, se heurtant à l’impossibilité de retourner dans leurs maisons et leurs villages, victimes par milliers d’horribles pogroms comme celui de Kielce en Pologne, en juillet 1946, ou cruellement retenus dans les anciens camps tel celui de Bergen-Belsen, attendant la commisération du monde pour trouver une terre d’asile. A travers monts et forêts, dans les intempéries et la neige des sommets alpins, à l’aide souvent de passeurs à qui il fallait distribuer les pots-de-vin, au travers des check-points des armées locales ou d’occupation, ils ont fui leurs terres de détresse dans une course éperdue vers les ports de France ou d’Italie, et s’entasser dans de misérables rafiots. Exodus. Que devait leur dire l’Europe exsangue, l’Europe détruite, toute occupée à panser ses plaies et à intégrer la nouvelle donne du Rideau de Fer?
Il y eut alors, comme cela avait été déjà le cas dans l’immédiat avant-guerre, beaucoup de gens pour dire que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non ». Je sais, mutatis mutandis, et comparaison n’est pas raison. Cela signifie-t-il pourtant qu’il nous faille accepter, justifier même, de nous laisser perdre et divaguer dans des histoires de diagonales de fous ?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21795876_000045.
En regardant d’un œil distrait les passes d’arme affligeantes de nullité satisfaite et d’approximations géopolitiques de Yann Moix, volant au secours de Bernard-Henri Lévy, et de Michel Onfray, toujours soucieux d’intervenir au nom du Peuple, j’ai eu l’impression d’être dans un service d’urgence d’un hôpital psychiatrique. Avec, de surcroît, un débile mental léger, Louis Garrel, et une hystérique BCBG, Émilie Frêche, une romancière qui assure ne pas régler de comptes dans son dernier livre (tiens donc !) Un homme dangereux avec qui que ce soit, surtout pas avec… est-ce Benoît Duteurtre ou Patrick Besson ? Chi lo sa… J’apprécie trop et l’un et l’autre pour imaginer qu’ils aient pu faire du mal à une si pauvre créature qui ne supporte même pas qu’on parle d’islamophobie, « car cela dresse les communautés les unes contre les autres ! » Une femme aussi sensible ne devrait jamais quitter Saint-Germain-des-Prés, dorénavant surnommée « la zone verte » comme à Bagdad.
Outre l’infirmier de service, Laurent Ruquier, qui pense avec Hollande qu’une bonne blague suffit à apaiser les excités et Léa Salamé, qui peine à faire entendre sa voix tant les questions qu’elle pose sont sottes, avaient été conviés un rappeur dont les onomatopées ont été saluées avec tout le respect qu’elles méritent, ainsi qu’un vieux loup de mer qui a sauvé tant et tant de vies de migrants l’été dernier qu’on a pu lui décerner, outre celui de héros, le titre de passeur le plus efficace entre la Libye et Lampedusa. Ce brave homme vit dans la certitude que nous, les Européens, et spécialement les Français, avons fait tant de mal à l’Afrique en dépouillant et en exterminant les indigènes qu’il convient aujourd’hui de réparer, quel qu’en soit le prix, ce péché originel.
Michel Onfray, dans un élan de compassion, a clamé haut et fort qu’il fallait cesser de mener une politique anti-musulmane et ne surtout pas bombarder l’Etat islamique. Ce fut le rare moment où les invités communièrent dans un élan de compassion. Comme lors de chaque émission, on répéta que la France est un grand et beau pays, généreux de surcroît, et que le Front national le pourrit par ses discours haineux et les questions malvenues qu’il pose, notamment sur l’islam – Laurent Ruquier ne verrait aucun mal à ce qu’il y ait vingt millions de musulmans en France, avait-il dit lors d’une précédente émission – et sur la démographie.
Michel Onfray tenta mollement de défendre les démographes (joli moment sur le taux de fécondité) et de dire que l’islamophilie française méritait d’être interrogée. Il n’insista pas. Il était venu pour assurer qu’il représentait la vraie gauche, celle d’avant 1983, et que jamais, au grand jamais, il ne ferait le jeu du Grand Méchant Loup. Pas comme Laurent Joffrin dans Libération. D’ailleurs, a-t-il précisé, aucun intellectuel, aucun écrivain, aucun scientifique n’a jamais adhéré de près ou de loin aux thèses du Front national. À cet instant précis, je me suis senti bien seul et j’ai changé de chaîne.
Le premier tournage évoqué par Patricia Losey dans le livre consacré à son mari est Eva (1961), filmé à Rome et à Venise. D’emblée, on se sent plongé dans une existence où se mélangent le maccarthysme et la Dolce Vita. Le petit vin italien, la lumière, des honoraires non payés mais aussi la loyauté envers les amis blacklistés, eux aussi exilés en Europe, avec lesquels Losey accepte de travailler gratis. Sur fond glamour, la lutte politique est toujours là.
Cependant, sous la plume de Patricia Losey, tout est sujet à ravissement : le train Rome-Londres, l’arrivée à Victoria ou un été à Cabourg en maillot de bain sous les cirés. En 1967, lors d’un rendez-vous sur le yacht des Burton, il est impossible de discuter tant il y a de monde, y compris une actrice anglaise qui masturbe son chien (sic). Richard Burton et Liz Taylor lèvent l’ancre pour échapper à tout cela…
Les Losey étaient-ils des bobos ? En 1964, ils fêtaient la victoire des travaillistes en buvant du cognac avec la baronne Moura Budberg. Celle-ci, il est vrai, avait été la maîtresse de Gorki. « J’ai toujours été de gauche – affirme Patricia Losey – mais peut-être que d’un certain point de vue, j’étais apolitique. » En 1969, enseignant un semestre à l’université Dartmouth, Joseph Losey refusait de noter ses élèves. Mais Patricia Losey ne peut réprimer son admiration en évoquant un autre professeur (ancien pasteur écossais) devant lequel les étudiants cessaient de poser les pieds sur la table au moment où il s’écriait « Nous sommes dans le temple du savoir ! » Comme il est étroit le chemin de la cohérence. Il est fort heureusement complété par celui de la curiosité.
Depuis plusieurs années, Joseph Losey s’intéressait à Trotski. En 1971, le projet de film se concrétisa enfin. Le cinéaste admettait alors que « toute l’époque stalinienne de [sa] vie » l’avait empêché de connaître d’autres choses ; il comprenait qu’ « une sorte de lavage de cerveau avait eu lien dans les années trente. » Du reste, le mélange des genres continuait : à peine terminé le tournage de Trotski, il se déplaçait sur les lieux du Go-Between dans le Northamptonshire pour en faire la promotion devant la famille royale. « La reine-mère et la 4e internationale » note Patricia Losey.
Un an plus tard, Joseph Losey semblait avoir troqué son vieux stalinisme pour un progressisme plus actuel. Las, dans une lettre adressée à Jane Fonda, il reconnaissait toujours tomber dans les mêmes pièges tendus par les journalistes. « Il est évident qu’après quarante ans d’expérience avec ces gens-là, je suis toujours aussi peu qualifié pour leur faire face. » En 1977, il tournait Les routes du sud où l’un des personnages admet avoir « perdu [ses] certitudes, mais gardé [ses] illusions. »
En 1965, Joseph Losey n’avait pas de compte en banque, mais il ne manquait pas de moyens. Toujours le même mélange. Les Losey rêvaient d’avoir une maison à Venise, mais c’était trop cher. En compensation, ils firent la connaissance de Peggy Guggenheim. En 1973, année noire sans film, c’est Alain Delon qui prêta l’argent du ménage. Les revenus des artistes sont décidément trop volatiles.
Faut-il évoquer – sans désobligeance – l’exil fiscal des Losey l’année suivante ? De la liste noire à l’ardoise fiscale… Changement d’époque. Justement, à la baronne Budberg qui craignait d’avoir dans son métier de scénariste à agir contre l’URSS et ainsi de « mourir renégate », Joseph Losey répondait que seule une personne de sa génération (née en 1892) pouvait s’exprimer ainsi. Après avoir changé plusieurs fois de maris, d’amants et de nations (espionne, contre-espionne), la baronne s’identifiait finalement à sa patrie.
Avec Eva (1961), Losey, deux fois divorcé, livrait une « célébration mélancolique du mariage bourgeois » vu comme « l’histoire d’une prostituée et d’un escroc ». Patricia avertissait son futur époux : le public risquait de ne pas s’identifier avec cette vision. De son côté, elle raconte tristement avoir été battue par son premier mari. Ses enfants grandirent loin d’elle ; elle apprit à les connaître, vécu même quelques moments de bonheur qu’elle qualifie d’ « ordinaires », mais admet finalement qu’elle « ne peut rien pour eux » quand les problèmes du jeune âge adulte se profilent.
Malgré sa force colossale de travail, Joseph Losey tombait souvent malade. Patricia Losey ne manque pas de nous le montrer un verre à la main. C’est d’ailleurs une cirrhose qui l’envoya pour de bon à l’hôpital. On annonça aussi un cancer. Il avait 75 ans. « Ce fut un moment très grave et très triste » écrit Patricia Losey. « Un moment de responsabilité et d’acceptation. Un moment à vivre avec la mort, peu habituel dans notre société. » Le temps de l’introspection, peut-être. C’est un voyage périlleux, comme celui de Monsieur Klein (1975), dont on a souvent dit qu’il était la métaphore d’une époque coupable d’indifférence, qui aurait finalement trouvé en elle-même son propre juge. (Rappel : Monsieur Klein se condamne en quelque sorte lui-même à la déportation.) Peut-être. Monsieur Klein était aussi un amateur d’art et un homme curieux, il voulait se renseigner non pas sur ses propres fautes et turpitudes, qu’il connaissait fort bien, mais sur la réalité de l’autre, sur la vie abstraite, sur la vie en tant qu’œuvre d’art. Et il donne finalement sa propre vie pour cela. Joseph Losey a consacré sa vie à l’art. Chez lui, la conscience (de classe) est passée tout armée dans l’art. Comme l’observait Moravia, à propos de Pour l’exemple (1964) : « Losey excelle moins dans la description du mal que dans celle de la conscience du mal ».
Drôle de couple ! Ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre et pourtant se connaissaient si peu. Le lecteur attentif remarquera ainsi les nombreuses allusions à la difficulté d’intégrer le travail de Patricia Losey dans le générique. « Nous nous sommes parlés pendant des années avec un mélange d’amour et d’irritation, écrit-elle. Durant les dernières années, Joe disait souvent qu’il ne savait plus s’il me parlait à moi ou s’il se parlait à lui-même. “C’est la même chose” disait-il. »
Patricia Losey, Mes années avec Joseph Losey, L’âge d’homme, 2015.
Ça y est, trouvé. Je déchire au Phénix. Pas avant deux mois mais on s’y prend tôt chez Phénix parce que c’est énorme. Vingt mètres de haut, 6 000 places, le plus grand chapiteau du monde. Des répétitions jour et nuit, une promo genre Stade de France, on va bosser. Vu comment ça geint dans l’intermission du spectacle, c’est toujours ça de pris.
Pour ceux qui l’ignorent, le Phénix est un cirque à thème près de la foire du Trône. Vous, vos vieux, vos gosses, vos brus, avez sûrement vu Tzar ! ou Fuerza ! Le Grand Cirque du Mexique ou L’Empereur de Jade ou Cirkafrika. C’est Phénix. Leurs pensionnaires chéris sont les « étoiles du cirque de Pékin », des artistes taillés en cube qui savent tout faire sans lever un sourcil. Comme ils coûtent pas cher, on les a repris encore cette année. Le spectacle s’appelle Le Petit Dragon. Ce sera costaud, avec des gars qui volent je vous dis pas et des numéros d’ensemble qui montrent bien que le collectif compte, là-bas. Dix-huit filles en équilibre sur deux vélos, vous voyez le niveau.[access capability= »lire_inedits »]
Ça épate mais, si vous voulez mon avis, ça trompe énormément. Parce qu’en fait Le Petit Dragon, ses athlètes, sa danse des rubans, ses archers en tunique mandchoue et ses moines Shaolin, à part les muscles, ils ont rien de chinois. C’est une attraction internationale arrangée par le boss, M. Pacherie, manager spécialisé dans le Christmas bizness et le show familial, dont la devise, à ce qu’on lit dans Les Échos, serait : « L’important n’est pas ce qu’on dépense, c’est ce que ça rapporte. » Six millions d’euros.
Je me rappelle, quand je déchirais les billets au Trocadéro et au Châtelet, il y a vingt ans, si c’était marqué cirque de Pékin, c’était le cirque de Pékin. Même les visites au palais des Congrès de l’Opéra de Pékin, qui confondait classiques et gymnastique, réservaient toujours une matinée à un acte du Serpent blanc ou de Troubles au royaume céleste, l’Opéra de Pékin grandeur nature. Cruel, resplendissant, subtil, impénétrable. On s’y croyait. Quand une troupe de kabuki venait nous voir, c’était Ennosuke et Tamasaburo, « trésors nationaux vivants », qui vous expédiaient plus loin que Tokyo, plus loin que la lune, dans l’Histoire éternelle. À Paris, à Lyon, à Montpellier, qu’il était beau, le nô, le kathakali, le katajjaq, le sarangi de Ram Narayan, le jodel des Pygmées Aka ! Y en avait partout, tout le temps et pour tout le monde. Avant la diversité, dieu(x) que c’était divers !
Maintenant, flamenco, violons tziganes, claquettes irlandaises, cirque chinois, tout est pareil. Le Petit Dragon ressemblera comme trois gouttes d’eau à Tzar ! et à Cirkafrika. Pékin, mon œil ! Las Vegas ripoliné avec scénario de jeu vidéo,projos de concert pop et bande-son de Batman. La diversité standardisée exactement comme dit Frédéric Martel, la même qu’à Kuala Lumpur ou à Maubeuge. Paris a effacé de son disque dur le théâtre populaire pour mettre à la place un Disney mondial qui se fait passer pour le choc des antipodes. Avec de vrais morceaux d’artistes dedans, c’est là le fâcheux.
T’es snob, me glisse ma consœur Lola (dans le creux de l’oreille pour pas qu’on se fasse lourder), t’es snob, tu méprises le populaire. Populaire, my ass ! L’art populaire, c’est quand le peuple le faisait. Maintenant c’est quand le peuple l’achète. Soyons clairs, ça s’appelle art commercial. La Fleur du ministère, qui adore, précise : industrie culturelle. Du soft power et des euros, point final.
Allez, j’y retourne puisque tout le monde y retourne. Y a pas de raison.[/access]