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Rugby: Contes et légendes de la Coupe du monde

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RUGBY nouvelle zelande

La Coupe du monde de rugby s’est donc achevée sur la victoire prévisible de la Nouvelle-Zélande.
Même s’il a fallu supporter les commentateurs ineptes de TF1, ce fut un joyeux tournoi où il y eut de jolies choses. J’en ai retenu deux. D’abord un des plus beaux twits de l’histoire, celui qui accompagnait la photo des deux petits-fils d’Élisabeth II assistant à Twickenham à la victoire du Pays de Galles sur l’Angleterre. William l’héritier du trône, Prince de Galles, portant le maillot rouge au poireau accompagné de sa princesse, et reprenant avec elle à pleins poumons le «Land of my father ». Harry le rouquin portant le maillot blanc à la rose. La photo les montre à la fin du match perdu par l’Angleterre, William hilare tenant par l’épaule son épouse radieuse, et son frère renfrogné faisant manifestement la gueule. Adressé à Harry, le twit disait : « ce moment où tu vois que c’est ton frère qui a chopé la fille, que c’est lui qui sera roi, qu’il n’est pas roux, et qu’en plus il est gallois ».

Autre manifestation de l’exaspérante supériorité britannique, ce match joué sur un stade aimablement et temporairement prêté par un club de football. Un joueur irlandais à terre vaguement secoué par un plaquage irrégulier, simule et se tortille un peu trop. L’arbitre gallois Nigel Owens lui demande de s’approcher et lui dit : « si vous voulez jouer au football, il faut venir la semaine prochaine. Aujourd’hui on joue au rugby. » Les arbitres étant désormais équipés d’un micro, des millions de téléspectateurs l’ont clairement entendu. Notre jeune irlandais risque de la traîner longtemps, celle-là. Et j’imagine les ricanements saluant cette saillie dans les bars de Bayonne ou de Mont-de-Marsan.

Et le jeu, me dira-t-on ? Le rugby a ceci de particulier que le jeu, y est moins important que ce qu’il y a autour. C’est ce rapport à la culture qui en fait la spécificité. Par exemple, on aime les grands joueurs quand ils jouent, et on les vénère quand ils ne jouent plus. Plusieurs d’entre eux ayant annoncé leur retraite à la fin du tournoi, chacun va pouvoir étoffer son panthéon personnel. Pour moi ce sera Victor Matfield, magnifique deuxième ligne sud-africain qui a promené son allure de seigneur sur tous les terrains de la planète. Pierre Berbizier m’a dit qu’il était assez filou, et Boudjellal qu’il avait plus transpiré dans les boîtes de nuit que sur le terrain lors de son bref passage à Toulon. Voilà de vrais compliments Monsieur Matfield. Dans mon panthéon, il y a aussi un fantôme, Keith Murdoch, le pilier disparu. Dont il faut rappeler l’histoire.

Ceux qui ont eu la chance de parcourir la Nouvelle-Zélande, immense pâturage habité de loin en loin par des paysans rougeauds, savent que ce n’est pas un pays. Il y pleut tout le temps, donnant parfois à cette contrée de faux airs de Bretagne. Mais sans le granit et les calvaires, ce qui change tout. Ce n’est pas non plus vraiment une nation. C’est plus compliqué que cela. L’alliance des Blancs et des Maoris pour faire un peuple, c’est une légende. Les danses guerrières qu’on met à toutes les sauces, du folklore. Il n’y a qu’un seul Haka : celui de l’armée noire avant ses matchs internationaux. Alors le rugby ? La référence à la religion est une facilité. La seule solution que je peux proposer pour rendre compte de la place de ce jeu est de dire que la Nouvelle-Zélande est une équipe de rugby qui a un État.

En 1972 la sélection néo-zélandaise fut envoyée en Europe pour une interminable tournée. Elle arriva au pays de Galles. En ce temps-là, les Gallois dominaient le rugby de l’hémisphère nord. Le pays des mines fournissait à son équipe de terribles piliers tout droit sortis des puits pour l’occasion. Pour le match de Cardiff, les Blacks alignèrent Keith Murdoch en première ligne. Non seulement il tint la dragée haute aux mineurs à maillot rouge, mais c’est lui qui marqua l’essai qui permit à la Nouvelle-Zélande de l’emporter.

Les joueurs Blacks résidaient dans l’Angel Hotel juste à côté du stade. La soirée y fut longue et probablement très arrosée. Murdoch souhaitant la prolonger voulut aller chercher du ravitaillement aux cuisines. Un vigile eut l’idée saugrenue d’essayer de l’en empêcher, pour se retrouver instantanément par terre et à l’horizontale, l’œil affublé d’un joli coquard. On parvint à envoyer Murdoch au lit et tout le monde pensait que malgré l’incident, en rien original, on en resterait là. Les Gallois sont gens rudes, la chose n’était pas de nature à les contrarier. Mais c’était compter sans la presse londonienne. Les Anglais ayant inventé le fair-play considèrent en être dispensés, mais sont en revanche très exigeants avec les autres. L’équipe de la Rose devait jouer les All blacks quelques jours plus tard, alors pourquoi ne pas essayer de les déstabiliser ? Devant la bronca médiatique, les dirigeants de la tournée, durent la mort dans l’âme, exclure Keith Murdoch, et le renvoyer séance tenante au pays. Ce qui ne s’était jamais produit en 100 ans et ne s’est jamais reproduit depuis. L’accompagnant à l’aéroport, ils le virent monter dans l’avion qui devait le ramener à Auckland.

Où il n’arriva jamais. Personne n’a revu le natif de Dunedin, 686e néo-zélandais à avoir porté la tunique noire, disparu à jamais. Que s’est-il passé dans son esprit pendant ces longues heures de vol ? Quels ont été ses sentiments, la honte, le chagrin ou l’orgueil ? Peut-être les trois qui l’ont poussé à s’arrêter quelque part, nul ne sait où. Et à se retirer pour toujours. Pour ne pas affronter le regard des autres, quitter un monde où une bagarre d’après boire, vaut au héros la pire des proscriptions ? Essayer d’oublier la souffrance de savoir que l’on entendra plus le bruit des crampons sur le ciment du couloir qui mène à la pelouse, que l’on ne sentira plus cette odeur, mélange d’herbe mouillée et d’embrocation. Et qu’on ne vivra plus ce moment silencieux dans le vestiaire, où l’on vous remet le maillot à la fougère d’argent, quelques instants avant la minute prescrite pour l’assaut. Et peut-être surtout, pour ne rien garder qui puisse rappeler qu’un jour on a été humilié.

La légende s’est emparée du fantôme, beaucoup l’ont cherché, prétendu l’avoir trouvé. Ou l’avoir vu, en Australie du côté de Darwin, sur une plate-forme pétrolière de la mer de Tasmanie, ou au sud de l’île du Sud. Dans beaucoup d’autres endroits encore. Autant de mensonges, d’inventions et de rêves. Certains amis d’Hugo Pratt allèrent jusqu’à dire qu’il avait rejoint Corto Maltese à la lagune des beaux songes.

À chaque fois qu’une équipe néo-zélandaise vient à Cardiff, quelques joueurs se rendent à l’Angel Hotel pour y boire un coup. Ils n’y ont pas manqué cette fois encore. Les ignorants prétendent que c’est pour s’excuser du « manquement » de Keith Murdoch. Peut-on mieux ne rien comprendre ? Ils viennent boire à la santé et à la mémoire du fantôme, leur frère. Pour lui dire qu’ils ne l’oublieront jamais.

Il m’a été donné d’aller voir quelques matchs à Cardiff. À chaque fois, j’ai sacrifié au rite et fait le pèlerinage. Évidemment, car ce sont les Anglais qui ont raison et c’est pour cela qu’on les déteste. Happiness is Rugby.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21817123_000002.

«Sans Staline, la Russie serait devenue les Etats-Unis!»

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Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Causeur. Pourquoi réaliser aujourd’hui un film sur Staline ?

Daniel Costelle. Les meilleurs films documentaires sont ceux qui ne correspondent pas au rythme dicté par les anniversaires. Cette série s’inscrit dans une logique : nous avons mené à bien nos recherches dans les archives antérieures à 1945 et nous voulions enchaîner avec les années de la guerre froide. Mais c’est la chaîne qui a décidé de commencer avec Hitler. Ensuite, le choix de Staline s’est imposé…

Qu’avez-vous trouvé ? Qu’y a-t-il d’inédit dans Apocalypse Staline ?

Isabelle Clarke. Tout d’abord des documents : presque 90 % des images, qui viennent essentiellement des archives russes, n’avaient jamais été montrées. Grâce à Louis Vaudeville, le producteur, et Fabrice Puchault, le directeur de l’unité documentaire de la chaîne, nous avons eu la chance de pouvoir tout rapatrier. Quand on travaille sur un sujet comme celui-là, plutôt que de cibler ses recherches d’avance, mieux vaut pouvoir visionner tout ce qui concerne la période. En l’occurrence, il s’agit surtout d’images  « brutes », c’est-à-dire d’images non tirées de films déjà montés. Avec nos conseillers historiques, nous les avons expertisées, passant des heures et des heures à les visionner avant de trouver des pépites comme, par exemple, ces bolcheviks qui sourient à la caméra juste avant d’être exécutés, ou le plan où Staline applaudit Trotski. Ça, c’est un plan qu’on n’avait pas imaginé ![access capability= »lire_inedits »]

D.C. Il est d’ailleurs émouvant de penser que cette scène où Staline applaudit Trotski fait partie des archives qui, théoriquement, auraient dû être détruites sur ordre de Staline, car y apparaissaient aussi Kamenev, Zinoviev et Boukharine ! Ensuite, la déstalinisation, elle aussi, aurait pu entraîner leur destruction… Finalement, on aurait pu ne conserver que des images de chaises vides. Mais voilà, un ou plusieurs individus anonymes extraordinairement courageux ont conservé les originaux des films. Grâce à eux, ces images ont traversé les purges, les assassinats, les diverses censures. Apocalypse Staline est le tombeau du cinémathécaire inconnu !

Votre film pose des questions de fond. On voit l’horreur du stalinisme mais, en même temps, un pays qui s’industrialise et un peuple qui s’instruit. Cela ne justifie nullement les crimes mais il y a d’indéniables réalisations.

D.C. C’est une idée reçue. Il ne faut pas oublier le réformisme de Stolypine – le ministre de Nicolas II ! Quand j’ai vu Le Cuirassé Potemkine, je me suis interrogé : on nous dit que la Russie était au fond des âges et que le communisme – les soviets plus l’électricité –, l’en aurait fait sortir, et voilà un pays qui fabriquait des cuirassés vingt ans avant la Révolution d’octobre ! À ce sujet, Alain Besançon a écrit des choses essentielles. Par exemple, le développement de la Russie de 1913 est supérieur à celui des Etats-Unis. Je suis intimement convaincu que Staline a fait régresser l’ensemble de la Russie ! Sans lui, la Russie serait devenue les Etats-Unis !

Peut-on imputer ces méfaits à un seul homme ?

D.C. Non, je ne crois pas. Le rôle de la doctrine, d’une doctrine qui a la force d’une religion, est essentiel.
I.C. Nous avons travaillé avec Nicolas Werth qui est un homme extraordinaire. Et ce qu’il nous a fait comprendre, c’est que Staline était d’abord un politique pour lequel tout était bon pour faire aboutir son projet : le mensonge, le crime…

Justement, on a l’impression que Staline est un requin, mais un requin qui évolue dans une piscine peuplée d’autres requins, et à la fin, c’est lui qui triomphe. Voulait-il uniquement assouvir son appétit de pouvoir ou bien rêvait-il vraiment d’édifier une société « communiste » ?

D.C.. D’abord, je ne crois pas qu’il ait été « communiste ». Il a construit une société d’insectes, depuis le simple opposant qui se retrouvait au goulag pour une plaisanterie racontée dans la rue jusqu’au dignitaire dans la solitude glacée du Kremlin… Cet ensemble de personnages fonctionne comme une sorte de conservatoire du pouvoir. Tout le reste, c’est de la littérature ! Justement, l’innovation du stalinisme, ce qui le distingue du nazisme, réside d’abord dans le langage. Dans le discours d’Hitler, tuer les Juifs a un sens ; pour lui ce sont des gens dangereux et donc il dit ce qu’il veut faire : tuer les Juifs, construire la Grande Allemagne, asservir les autres peuples… En revanche, comme l’avait bien montré George Orwell, Staline dit exactement l’inverse de ce qu’il va faire. Il prétend agir pour sauver les pauvres et les damnés de la terre… et on va le croire et l’aimer ! Et Trotski ne vaut pas mieux ! Quand il propose d’exporter la Révolution, ce n’est pas pour partager le bonheur soviétique avec les autres peuples, mais pour nourrir la Russie, qui est ruinée. Et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le stalinisme (et le trotskisme) continuent à contaminer des esprits généreux !

Mais, en Union soviétique, tout le monde savait que le langage du pouvoir était mensonger. Comment expliquer l’absence de révoltes, par exemple pendant la famine en Ukraine ?

D.C. Mais il y a eu des révoltes en Ukraine ! Elles ont été écrasées par l’Armée rouge ! On parle des morts de faim, mais de nombreux cadres du Parti ont été tués d’une balle dans la tête ! Pour Lénine et nombre de révolutionnaires russes, Robespierre et la Terreur sont des modèles, par conséquent ils craignent aussi un Thermidor.

Résultat, ils arrivent à bâtir un monde dans lequel chacun est un ennemi de l’autre…

D.C. Je le répète, la Révolution française est leur modèle à tous, particulièrement la Terreur, qui permet d’éliminer tous les adversaires. Ensuite, il ne reste plus que le noyau dur du pouvoir, sur lequel pèse l’idée géniale de Lénine : la purge. Avec la purge, on n’a plus besoin de fusiller les coupables, fusiller les innocents c’est bien mieux !

Dans ce noyau dur, le plus emblématique était Trotski, souvent présenté comme le « bon », dont l’héritage – succéder à Lénine – aurait été volé par Staline. Dans votre film, Trotski apparaît aussi dangereux que Staline, peut-être même pire encore – on songe à la révolte des marins de Kronstadt, réprimée dans le sang ! 

D.C. Trotski n’a pas été ni meilleur ni pire que Staline. Il est le produit de cette secte. D’ailleurs, on peut se poser la même question pour Kamenev, Boukharine et les autres. Ils ont représenté à un moment la possibilité de Thermidor. Mais tous ces hommes envisageaient froidement la notion de crime de masse.

Staline aimait beaucoup les films américains de gangsters et préférait la Packard américaine à la Rolls des autres dirigeants soviétiques. N’y a-t-il pas chez lui quelque chose d’un gangster, d’un parvenu du crime ?

D.C.. Absolument ! Sa vision du pouvoir ressemblait à celle qu’on a dans un quartier nord de Chicago !

Mais, contrairement à une opinion partagée, votre Staline est un homme assez cultivé. Il possède 20 000 ouvrages, connaît bien la Bible…

I.C. J’ai eu un peu de mal à le croire, mais oui, il s’est bel et bien intéressé à la culture.
D.C.
 En tout cas, il voulait qu’on sache qu’il possédait 20 000 bouquins !

Pourquoi s’arrêter à 1945 ?

D.C. Après, il y a le second stalinisme… Et c’est ce qu’on traitera dans le prochain épisode.[/access]

*Photo : Dailymotion.

Apocalypse : Staline

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Nous sommes partout!

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plenel charlie zemmour

Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une. Pas moins de trois fois en un mois. Et on a aussi eu les honneurs du Monde, de L’Obs et de pas mal d’autres, qui contribuent grandement à notre omniprésence médiatique en la dénonçant. C’est qu’à en croire la presse convenable, nous occupons l’espace public – jusque dans les journaux de l’adversaire –, nous colonisons les esprits, nous vampirisons le débat. « Leur savoir est faible, leurs propos faux pour l’essentiel, et leurs intentions putrides », proclame l’historien Nicolas Offenstadt, l’un des intellectuels dont Libération nous annonce que « face aux réacs, ils résistent ». Putrides, rien que ça. On notera que ces résistants à l’odorat délicat sont représentés à la Une de Libé (et de Causeur) en train de lapider Zemmour à la télé – après tout, si eux-mêmes se voient comme des vandales, il n’y a pas de raison de ne pas les montrer comme tels. En tout cas, message reçu : ils veulent bien débattre. À coups de pavés.

Pour comprendre de quoi on parle, il faudrait savoir de qui on parle. Qui est ce « nous » ? Quelle est cette cohorte malfaisante qui conspire à la droitisation de la France ? Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses…» –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. L’appellation varie en fonction de l’auteur et de l’humeur du moment, mais la plus générique, passée dans le langage courant, reste « réacs » – ça ne veut rien dire mais tout le monde comprend. On peut aussi dire « intellectuels de droite »« conservateurs » – quand on est poli, ce qui est rare –, « alliés objectifs du Front national », « ennemis de l’avenir » (celle-là, elle est de Lolo Joffrin et c’est ma préférée), ou encore « dangereux prophètes du pire », quand on fait dans le grand genre comme Danièle Sallenave. Saluons la sobriété de Mediapart qui publie une intéressante (et contestable) « Enquête sur les néo-républicains », qui a au moins la vertu de ne pas être un tissu d’insultes. J’ai par ailleurs la faiblesse de prendre pour un compliment l’étiquette de « pythie médiatique de la réaction droitière » dont me gratifient les deux auteurs. Pythie, ça fait chipie…

Bien entendu, ce bloc très rouge-brun, quoiqu’un peu blanc-royco-catho sur les bords, n’existe que dans les fantasmes de certains « intellectuels de gauche » – c’est ainsi que les journaux les présentent pour souligner que l’espèce n’a pas complètement disparu. Parce que, de Régis Debray à Nadine Morano, l’hydre réac que dépeignent mes confrères effarés finit par avoir tellement de têtes qu’on ne voit pas ce qu’elle pourrait dire. Comme l’observe Pascal Bories, les pourfendeurs d’amalgames ne font pas dans le détail. Pour eux, tout ça c’est la même engeance, identitaire et compagnie. Peu importe, en réalité, ce que disent et écrivent vraiment ceux qu’ils dénoncent, la gauche olfactive reconnaît les mauvaises idées à leur odeur – nauséabonde, rance, moisie, on a l’embarras du choix. Le fait notable, dans la période récente, est qu’aux indémodables (Zemmour, Finkielkraut et quelques autres dont, je l’espère, votre servante) se sont ajoutés un grand nombre de « noms de gauche », comme Jacques Sapir, Régis Debray ou Michel Onfray. Cette traque de plus en plus frénétique de l’ennemi intérieur est peut-être un signe supplémentaire que la chute est proche.

Dans ces conditions, autant avouer notre crime. Oui, vous avez raison : nous sommes partout ! Sur vos écrans, dans vos journaux et, dirait-on, dans vos cauchemars. « Il n’est désormais plus possible d’ignorer l’omniprésence envahissante des intellectuels de droite, avec leurs fantasmes identitaires, sécuritaires, leur obsession du déclin et leur goût apeuré de la « catastrophe » annoncée. Ils envahissent l’espace public. On ne voit qu’eux », se désole Marc Crépon, l’un des hérauts de la contre-réaction (on notera au passage la présence insistante du thème de l’invasion, tiens tiens…). En réalité, ils nous entendent même quand nous nous taisons (oui, il m’arrive de me taire, vous n’allez pas vous y mettre ?). Regardez ce malheureux Laurent Joffrin, le patron de Libé qui murmure à l’oreille du président. Il n’en peut plus, sa vie est un enfer : « Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! » S’il vivait dans le monde réel, Joffrin aurait pu se soigner en écoutant Nicolas Domenach (tous les jours sur RTL le matin, Canal + à midi, sans compter les extras), Alain Duhamel, Anne-Sophie Lapix, Audrey Pulvar et tant d’autres qu’on entend et voit d’abondance, d’ailleurs, nous on ne s’en plaint pas ; dans le camp du mal, en général, on aime bien la diversité des points de vue.

Seulement, Joffrin et ses semblables ont quitté le réel depuis longtemps : comment expliquer autrement qu’ils prennent Finkielkraut pour Pétain et Booba pour Voltaire ? Qu’ils condamnent l’antisémitisme et excusent les antisémites ? Qu’ils dénoncent nos « obsessions racialistes » et passent leur temps à compter les Noirs et les Arabes sur nos écrans et ailleurs ? Est-il possible, surtout, qu’ils n’aient pas compris que les attentats de l’hiver dernier avaient changé la donne, en profondeur, et que leur prêchi-prêcha multiculturel, totalement déconnecté de l’existence concrète, n’était plus de mise ? Oui, c’est possible. « Il n’y a pas de territoires perdus », a décidé le président de la République. Voire. Mais même les progressistes les plus déterminés sont perméables au doute, voire au désenchantement, qui perce par exemple chez Nicolas Truong, responsable des pages Débats du Monde, quand il se demande d’où vient le malaise : «  De l’impression d’avoir perdu la partie face aux néoconservateurs et à leur hégémonie. De la crainte de certains intellectuels multiculturalistes d’aborder les questions qui fâchent – par souci de ne pas « stigmatiser » les minorités –, qui a contribué à renforcer l’idée que les intellectuels de gauche pratiqueraient un « déni de réalité ». D’un déficit d’aura parfois. D’un sentiment que le clivage droite-gauche est dépassé face aux enjeux culturels et civilisationnels. » Bel effort, même si mon estimable confrère ne va pas jusqu’à tirer les conséquences de ses constats empreints de lucidité.

En attendant, si je comprends bien, on a gagné. C’est marqué dans tous les journaux. Comme le disait l’ami Brice Couturier un matin sur France Culture, « c’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des néo-réacs. » Rien de très neuf, en vérité : depuis une bonne quinzaine d’années, dès qu’elle ne sait plus quoi dire sur le monde et sur l’époque ou qu’elle a besoin de refaire son unité, c’est-à-dire tout le temps, la gauche brandit la menace réac. N’empêche, cette fois, ça a l’air grave. Je ne sais pas si c’est l’hommage de la vertu au vice, mais on dirait bien que les puissants, désormais, c’est nous. D’ailleurs, on a eu une promotion, maintenant on nous appelle le « bloc réactionnaire » et on est l’ennemi principal du Parti socialiste. « Bloc réactionnaire », ça fait riche. Ou peur. On les comprend, les pauvrets. Quand eux n’ont que des samizdats comme Le Monde, Libération ou Mediapart, petits quotidiens en crise, nous, nous avons la puissance de feu de Causeur. Et parfois, sur un plateau de télé, ils ne sont que cinq ou six contre Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Le combat est inégal.

Reconnaissons que nos aimables contradicteurs ont au moins raison sur un point : ils sont devenus parfaitement inaudibles. Et si ça se trouve, c’est parce qu’ils n’ont rien à dire. Revenant sur le débat suscité par les prises de position d’Onfray sur les migrants, Nicolas Truong déplore « le vide abyssal d’une gauche intellectuelle qui semblait à nouveau timorée, recluse ou silencieuse. » Si on entend les réacs même quand ils se taisent, pour les intellectuels de gauche, c’est exactement le contraire : on ne les entend pas même quand ils parlent. On comprend qu’ils en perdent les pédales, allant jusqu’à attaquer sur l’âge comme cette journaliste de Libé qui s’en prend aux « croisés en préretraite » Debray et Finkielkraut. « À qui s’adresse un Finkielkraut, proclamé un « Français libre«  par Le Figaro, qui décline ad libitum son amour perdu pour les blouses grises et sa hantise de l’immigration massive ? », écrit-elle. On lui fera remarquer que les lecteurs d’Alain Finkielkraut sont bien plus nombreux (et sans doute bien plus jeunes) que ceux de Libération. D’accord, c’est un peu mesquin, mais ça fait du bien.

Reste que, sauf à confondre visibilité et hégémonie, la prétendue hégémonie du camp réactionnaire est évidemment une entourloupe. Tout comme  l’affirmation sans cesse répétée qu’il y aurait désormais deux pensées uniques. Deux pensées uniques, c’est un oxymore, bourricots ! Ce qui enrage la pensée unique, c’est qu’elle n’est plus unique et qu’elle doit désormais, quoi qu’elle en ait, tolérer l’altérité. En clair, le camp progressiste a beau diffamer, tempêter, dénoncer, il ne peut plus réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme lui. La victoire des prétendus réactionnaires, si victoire il y a, c’est d’avoir gagné le droit de parler, à égalité avec leurs adversaires. Pour certains, c’est intolérable. Pour tous ceux qui aiment les idées, même celles des autres, c’est une bonne nouvelle.

On ne prétendra pas pour autant que rien n’a changé. Les lignes bougent. On peut appeler ça « droitisation », si on a envie, mais ce qui est certain c’est que les sermons n’ont plus de prise. Les oukazes non plus. Alors, peut-être est-il temps d’avoir un véritable affrontement, argument contre argument, au lieu d’essayer de clore toute discussion par des hoquets de gens bien élevés. La première condition d’un débat intellectuel digne de ce nom, c’est qu’aucune question ne soit écartée d’emblée. Or, l’obsession de la gauche, c’est précisément d’empêcher que l’on parle de certains sujets. « Identité nationale, islam, immigration, tant que les enjeux seront culturels, il n’y aura pas de renouvellement à gauche », décrète dans Libération le philosophe Michaël Foessel, successeur d’Alain Finkielkraut à Polytechnique. L’important, comme chacun sait, c’est la question sociale.

Encore faudrait-il montrer en quoi les questions identitaires et culturelles qui taraudent nos contemporains sont si méprisables. Observateur attentif et engagé de la tectonique des plaques idéologiques, le chercheur Gaël Brustier estime que la question de l’islam et des banlieues a fait basculer beaucoup de gens de gauche dans le camp des « néoconservateurs ». « Pour eux, le danger n’est plus l’extrême droite, mais l’islamisme, dit-il à Mediapart. C’est ce qui va donner Causeur », précise-t-il. Ce diagnostic n’est que partiellement faux : si on ne voit vraiment pas ce que viennent faire les néoconservateurs dans notre sympathique galère, il est indéniable que l’évolution de l’islam et les inquiétudes qu’elle suscite ont accéléré un certain nombre de reclassements idéologiques. Là encore, on aimerait que Brustier explique en quoi ces inquiétudes sont fautives ou même infondées. La France aurait-elle subi des attentats d’extrême droite ? Croit-on vraiment que la situation de nos banlieues, et, au-delà, la progression d’un islam qui s’oppose frontalement aux mœurs libérales de l’Occident n’inquiètent que quelques réactionnaires aveuglés par la nostalgie ?

Qu’on ne se méprenne pas pour autant. L’opposition entre le multiculturalisme qu’ils défendent et le néo-républicanisme que, selon eux, nous incarnons, n’est ni factice, ni méprisable.  Nous ne cherchons ni à faire taire nos adversaires, ni à délégitimer leur point de vue. La seule chose que nous demandons,  et même que nous exigeons, c’est un débat à la loyale, dans lequel on ne réduise pas la pensée de l’adversaire à une indigeste et coupable bouillie. Dans le fond, c’est peut-être la seule chose qui distingue leur morale et la nôtre.

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°29.

 

Islam : Transfuge contre Transfuge

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Depuis hier midi, c’est officiel : le lauréat du Prix Goncourt 2015 s’appelle Mathias Enard. Son roman Boussole (Actes Sud) a en effet été préféré aux derniers opus de Boualem Sansal et Hédi Kaddour, qui se sont vus co-décerner le Grand prix de l’Académie française en guise de lot de consolation.

N’ayant pas lu Boussole, je ne me prononcerai pas sur la qualité de ce livre dont l’auteur est un authentique écrivain qui m’avait enthousiasmé à la sortie de son beau palimpseste Zone il y a quelques années. Ce qui m’a piqué au vif, c’est plutôt la réaction du magazine Transfuge à l’annonce de Drouant. Intitulé « Sacré Goncourt ! La meilleure réponse aux réacs », ce communiqué aussi rigolo qu’un essai de Bégaudeau ose carrément l’impertinence : Enard « qui a passé plusieurs années en Syrie, qui a traduit un certain nombre d’auteurs arabes, lui qui nous dit que la culture musulmane a engendré des mondes est certainement un reflet fort de la littérature française. La meilleure réponse que l’on pourrait donner aux Houellebecq, Zemmour, Onfray, Finkielkraut qui fantasment la menace musulmane, la « déculturation » de notre identité nationale : Enard, avec ce livre érudit, nous enseigne autre chose, nous apprend à lire, écouter l’autre. » Bref, on respire, oubliés les pestilences de la France rance, « les vendeurs d’apocalypse vont se retrouver à la rue » grâce à ce prof d’arabe et de persan surdoué.

Lire et écouter l’autre, en voilà une idée originale. Pour suivre cette directive humaniste, je me suis saisi du dernier numéro de Transfuge, le magazine qui ne flirte jamais avec les idées mauvaises. Et là, que vois-je ? Le grand poète syro-libanais Adonis lâche la purée en couv’ : « Dans l’islam, la femme n’est qu’un sexe ». Il y est donc question d’islam, pas d’islamisme ou d’extrémisme, mais bien de l’essence d’une religion que cet intellectuel arabe exilé à Paris fustige depuis des décennies[1. Personnellement, je me garderai bien de prendre parti sur le fond de l’affaire. J’ai certes toujours pensé que l’islam avec un grand I n’existait pas, mais qu’on avait le droit de critiquer toute religion sans mériter de noms d’oiseaux. Contrairement aux éminents islamologues qui peuplent les couloirs de Transfuge, je n’ai vécu que dix-neuf ans en pays musulman et me suis arrêté aux rudiments du droit islamique.]

On admirera le pluralisme de Transfuge, qui publie un « islamophobe » patenté le lundi puis déboulonne les « réacs » anti-islam le mardi. Comme votre magazine préféré, cette publication djeune et branchée semble prendre pour devise « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Souples et polyphoniques, les rédacteurs de Transfuge pourraient se voir comparés à ceux de Causeur. Ils seraient pas un peu « réacs », les bougres ?

Annonce du dernier Transfuge : à droite, un lecteur courroucé dénonce la stigmatisation et l’amalgame sous une forme certes un peu rude mais avec une richesse de langue digne des meilleurs élèves d’Entre les murs.

Antiraciste, tu perds ton sang-froid!

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finkielkraut villiers maffesoli debord

La mode est aux listes. Aux inventaires de méchants, d’infréquentables, de « néo-réacs », voire de « néo-fachos », où se font épingler tout ce que la France compte de penseurs ou de pamphlétaires hors des clous (Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq, Onfray, etc.). Libé, L’Obs ou Le Monde font leur miel de ces proscrits, du reste fort prescripteurs en librairie et dans les kiosques. De quoi faire paniquer la meute de leurs adversaires. « Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une » s’amuse Elisabeth Lévy avant de poser la seule question qui vaille : certes, nous sommes partout aux yeux de nos croisés progressistes, mais qui est ce « nous » ratissant si large ? Joker : « Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses… » –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. »

Mon collègue Pascal Bories a bien essayé de percer à jour la grammaire délatrice qui est celle de la bonne presse adepte de la pensée conforme – et des chasses à l’homme qui vont avec. Des pensées caricaturées, sinon déformées voire recrées de toutes pièces, et une rhétorique qui frôle parfois le complotisme ou la peur obsidionale dans le style années 1930, un comble pour des ennemis autoproclamés de l’extrême droite qui annoncent le retour des heures-les-plus-sombres tous les quatre matins !

Face à cette bronca, Alain Finkielkraut a décidé d’abattre le mur d’indifférence qu’il a coutume d’ériger entre ses calomniateurs et lui-même. Et notre académicien préféré de s’interroger dans nos colonnes : « Comment expliquer cette flambée de haine  ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. » Toute coïncidence avec la conception stalinienne du pluralisme n’est pas fortuite… Clôturer le débat au nom de la tolérance, soustraire à la controverse démocratique des pans entiers de la politique, vouloir bâillonner certaines voix pour leur bien : on nage en plein cauchemar orwellien.

Aujourd’hui retiré de la politique active, Philippe de Villiers partage ce diagnostic, déplorant les convocations mensuelles d’Eric Zemmour au tribunal comme autant de signaux inquiétants d’un rétrécissement du champ démocratique. Ceci dit, les « Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum », prédit le fondateur du Puy-du-Fou. Les paris sont pris.

Pour ne pas trop vous dépayser, nous vous proposons un mini-dossier autour de Staline et du documentaire qu’ont réalisé Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Avec une disputatio historique à la clé : l’Oncle Jo a-t-il sous-développé ou surindustrialisé l’Union soviétique ? Je ne vous dis pas qui pense quoi mais, petit indice, Régis de Castelnau n’est pas de l’avis des deux documentaristes. Pour compléter ce volet culturel, un entretien avec Jean-Marie Apostolidès, biographe non autorisé de Debord, puis la description par le menu des portraits de Vigée Le Brun et des peintures antitotalitaires du roumain Adrian Ghenie vous emmènent dans les musées parisiens en compagnie de Pierre Lamalattie. Suivez le guide !

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Stalinien, moi non plus

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Apocalypse Staline documentaire

Il faudrait donc avoir honte d’être communiste. Le monumental opus de Daniel Costelle et Isabelle Clarke sur Staline devrait, sur le champ, faire rentrer sous terre tous ceux qui n’y sont pas déjà et croient encore à l’horizon radieux de la société sans classe ou se répètent cette phrase du Manifeste que je continue à trouver la plus belle qui soit pour résumer l’idéal communiste : « Une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Ou, pour dire les choses autrement : « On ne pourra jamais être heureux tout seul. »

Eh bien, je n’ai pas honte. Le stalinisme est un effroyable moment historique. Il a tout de même permis, au passage, de vaincre le nazisme mais cela ne suffit pas, c’est entendu, à dédouaner celui qui est présenté, à juste titre dans le documentaire, comme un des plus grands criminels de masse du vingtième siècle.  Seulement, voilà, j’ai du mal à faire le lien entre ce que je connais de l’engagement communiste, des camarades que je côtoie et le Petit Père des Peuples. Après tout, je suis né pile un mois après la mort de Thorez et je n’avais pas 12 ans quand le PCF a abandonné la dictature du prolétariat au XXIIe congrès, en 1976.

Il ne s’agit pas, encore une fois, de minorer l’horreur stalinienne mais de se demander en quoi elle concernerait spécifiquement les communistes français ou européens des années 70, 80, 90 et 2000. J’ai bien dit « spécifiquement ». Je m’explique : nul besoin d’être communiste pour être stalinien aujourd’hui, ou avoir des comportements de type stalinien. Dans son livre de 2007, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou définissait un « transcendantal pétainiste », c’est-à-dire un corpus d’idées, de comportements qui se sont particulièrement incarnées dans Pétain mais qui ont existé avant lui et après lui.

Il y a de même, à mon avis, un « transcendantal stalinien » qui s’est incarné dans Staline et le stalinisme mais qui, hélas, ne se limite pas à eux. Si l’on entend par stalinisme, comme le montre le documentaire de Costelle et Clarke, une vision totalitaire du monde, le désir de créer un homme nouveau pour l’adapter à ce monde – le tout servi par des mécanismes intellectuels qui interdisent toute pensée dissidente et même l’expression audible de cette pensée dissidente –, alors je ne peux que constater que le libéralisme, dans ses phases aiguës, emprunte à l’occasion au stalinisme.

Il se présente comme sans réplique et comme horizon indépassable de l’humanité, et je ne connais pas de phrase plus stalinienne, par exemple, que le TINA de Margaret Thatcher, « There is no alternative », pour justifier la mutation à marche forcée du Royaume-Uni vers la fin du Welfare State. Tout récemment encore, l’épisode grec nous a appris ce qu’il en coûtait de vouloir sortir du modèle austéritaire. Quoi que dise ou répète le peuple dans les urnes, l’UE lui opposait que ce ne serait pas possible. Et si analogie historique il y a pour parler de la manière dont les banques ont fait rentrer Tsipras dans le rang, il me semble que la plus pertinente est justement celle de l’URSS envahissant « les pays frères » qui montraient des velléités de changement. Par exemple la Tchécoslovaquie en 68, dont le « stalinien » Aragon, précisons-le au passage, a dit que c’était un « Biafra de l’esprit » : Dubcek avait eu l’arrogance d’opposer aux hiérarques de Moscou l’idée d’un communisme à visage humain comme Tsipras a eu l’arrogance de prétendre à une Europe sociale quand cette dernière se veut avant tout libérale.

Différence de degré dans la violence, évidemment. De nature cela reste à prouver, sinon comment expliquer que 1984 d’Orwell, à l’origine fable antistalinienne, nous donne chaque jour un peu plus l’impression que c’est de notre monde, ici et maintenant, qu’il est question.

La longue marche d’Erdogan

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erdogan turquie islam laicite

Il y a moins de vingt ans, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul, était déclaré « non éligible à vie » par un tribunal turc. Pour beaucoup, ce verdict sonnait le glas de sa carrière politique. Dimanche, ce même homme élu il y a plus d’un an Président de la République turque, vient de franchir un pas décisif vers une présidence à vie. Extraordinaire destin d’un homme qui incarne non seulement la nouvelle Turquie mais aussi et surtout la défaite de l’ancienne Turquie au bout d’un long combat opposant deux modernités, l’une, laïque et institutionnelle, imposée par le haut, l’autre, islamo-culturelle et identitaire, qui s’est construite par une transformation lente et profonde de la société turque.

Certes, il y a beaucoup à dire sur les événements de ces derniers mois, sur la manière dont Erdogan et son parti l’AKP sont arrivés à augmenter leur score de 20%, de 41% des suffrages au début de l’été à 49% le 1er novembre.

Cet exploit étonnant – les sondages, comme en Israël en mars et au Royaume-Uni en mai, étaient loin du compte –  est le fruit d’une tactique aussi simple que machiavélique : semer le chaos pour se poser comme seul rempart contre l’insécurité et le désordre. Ce n’était pas gagné d’avance. Ni la décision de refaire le match ni le choix de la stratégie n’allant de soi, Erdogan et ses alliés ont dû imposer leurs vues. Erdogan a prouvé qu’il avait vu juste : face à l’insécurité, les électeurs ne cherchent pas les responsables mais l’homme capable de les rassurer et de mettre fin à la violence. Derrière l’isoloir, la fermeté, la confiance, l’énergie et la virilité du candidat comptent plus que l’analyse froide de la situation : même pyromane, un pompier reste un pompier !

Et si Erdogan a été capable de réaliser cet exploit dans les urnes, c’est parce qu’il incarne parfaitement une nouvelle société en plein essor qui est en train de s’emparer de tous les leviers des institutions et du pouvoir. Dimanche dernier, presque un électeur turc sur deux a rejeté le modèle européen de la modernité, associé à Atatürk et porté pendant des décennies par les élites militaires, bureaucratiques et intellectuelles laïques. Ces élites ont procédé à la modernisation de la société et de l’Etat en forçant les Turcs à s’aligner sur les institutions européennes, allant jusqu’à copier certains attributs extérieurs comme la mode vestimentaire et l’alphabet latin. À ce modèle, les électeurs turcs ont préféré une autre modernité, celle qui s’est imposée presque d’elle-même. Les effets de la mondialisation économique et culturelle se sont ajoutés aux conséquences, aussi paradoxales qu’imprévisibles, de la modernité imposée par les élites. L’ascension sociale, les bouleversements sociologiques, l’accès aux technologies et le développement de la société de consommation ont ainsi créé une nouvelle société turque. Par ses origines, sa carrière, sa formation, et son imaginaire, Erdogan incarne cette nouvelle société née dans les années 1970-1980.

Entre ce nouveau pays réel et le pays légal que forment l’Etat et les institutions hérités du kémalisme, le fossé n’a cessé de se creuser. La Turquie de ces deux dernières décennies est le théâtre de la guerre des modernes contre les modernes.  Et cette guerre s’articule autour de la religion musulmane.

Pour les kémalistes, la religion musulmane représentait un obstacle majeure à la modernisation de la société ottomane ; ils cherchaient donc non seulement à séparer Etat et religion mais à reformer en profondeur l’Islam, de façon à le rendre aussi compatible que le christianisme avec le monde moderne. L’Islam devait donc devenir une conviction intime et une affaire de conscience. C’est évidemment impossible car pour enlever à une religion son folklore, ses traditions, ses « superstitions » populaires, et ses rituels, il ne suffit pas de promulguer des lois et de réformer les institutions, il faut changer en profondeur la société et métamorphoser l’homme. Les kémalistes s’y sont attelés avec un certain succès mais la tâche s’est avérée trop difficile. En fait, le kémalisme plus ou moins « pur » n’a duré qu’un peu plus d’une vingtaine d’années. Dès les années 1950, il était clair que l’Islam restait une force avec laquelle il fallait compter. Ensuite, dans les années 1970, l’Islam politique a fait un retour timide dans l’arène, avant de s’imposer comme une force majeure au milieu des années 1990. Une fois de plus, un système fondé sur l’émergence d’un homme nouveau arrive à changer l’homme, mais pas dans le sens souhaité. Erdogan est le pur produit de ce double processus, profitant des bienfaits de la modernisation de la Turquie tout en étant façonné par tout ce que le kémalisme voulait éradiquer : les valeurs et la vision du monde que lui ont inculqué sa famille, la rue, son quartier et les différents représentants d’un Islam considéré comme un ciment social, une boussole morale et un pilier identitaire.

La personnalité exceptionnelle d’Erdogan a sans doute joué un rôle de premier ordre dans la montée en puissance de l’AKP – il suffit de le comparer à son prédécesseur Abdullah Gül pour le comprendre.  Mais l’ambition, le charisme et le talent politique – ainsi que le manque de scrupules, le sens de la dissimulation et de la manipulation –  d’Erdogan ne devraient pas cacher l’arrivée à maturité d’une nouvelle Turquie.

Cette Turquie, moderne à sa façon, a déjà pris tout ce dont elle avait besoin de l’Europe. Elle déploie aujourd’hui une culture politique et une synthèse identitaire spécifiques où la religion musulmane joue un rôle inconcevable dans le modèle occidental. L’ampoule illuminée, emblème de l’AKP, nous rappelle son attachement à la dimension purement technologique et utilitaire du progrès importé. Pour le reste, la Turquie entend désormais puiser son inspiration ailleurs.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000005.

Procès des Femen de Notre-Dame: l’absolution

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La violence faite aux femmes est une réalité trop sérieuse pour en rire et la Justice, consciente de cette gravité, n’hésite pas à frapper lourdement la brutalité masculine. Elle semble cependant confondre les genres. Le 12 février 2013, huit chastes Femen passent le porche de Notre-Dame de Paris. En cette année de jubilé des 850 ans de la cathédrale, la foule est nombreuse pour venir admirer les nouvelles cloches qui, avant d’être installées, sont exposées dans la nef. C’est là que ces pénitentes se dénudent pour crier, seins nus, « Pope no more » (Plus de pape) et « In gay we trust » (Nous croyons en l’homosexualité),  tout en faisant teinter la cloche de Saint Marcel, posée devant elles, avec un bout de bois. Cette intrusion de la langue de Shakespeare dans un temple où le latin a lui-même été proscrit ne fut pas du goût des surveillants qui les évacuèrent manu militari.

La dorure de la cloche ayant pris un sacré coup lors de ces incantations, ces dévotes furent poursuivies pour dégradation et finalement relaxées en première instance, mais les intégristes du Parquet firent appel. La nouvelle audience fut l’occasion d’entendre l’une des prévenues déclarer qu’elles n’ont fait « qu’exercer leur liberté d’expression », elles qui, selon leur avocate, ne sont que de pauvres brebis égarées « victimes de violences de la part de ceux qu’elles dérangent ». Car cette  controverse des temps modernes déplaça le sujet. Il ne fut plus question de la violation d’un lieu de culte, (une église ça ne compte pas, qui peut donc s’en préoccuper), ni de dégradation, (il fut rapidement établi qu’il n’y avait pas d’éléments suffisants pour leur imputer cette responsabilité), mais bien de la manière vigoureuse avec laquelle ces illuminées furent mises à la porte.

Quiconque a déjà vu des images de leurs extases publiques sait qu’elles n’y mettent pas fin sur une simple prière et qu’il faut souvent y mettre les mains. Et malheur à celui qui pourrait avoir celles-ci un peu lourdes. Les Femen sont des femmes. Le 29 octobre dernier, la Cour d’appel de Paris les a toutes absoutes mais a condamné deux surveillants à des peines d’amende de 1000 et 300 euros, avec sursis, l’une des vertueuses ayant eu une dent cassée. A eux la repentance, quant à la canonisation…

Événement: Staline invité de Causeur

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Apocalypse Staline

Comment devient-on Staline ? Comment un tyran absolu s’empare-t-il de la conscience des autres, par quelle manipulation de sa part et grâce à quel consentement des masses parvient-il à rendre légitime la terreur ? Voici Pavel (ou Alexei), bolchevik de la première heure, dévoué au parti, héros de l’Union soviétique : hier encore, il était légitimement fier de ses états de services, demain, il se répandra en contritions devant ses juges, avant de sourire au peloton d’exécution, accablé par la trahison fabriquée qui l’accable, acquiesçant à la sentence qui l’efface.

Comment tout cela a-t-il commencé et pu se prolonger ? Omnipotent commissaire du peuple en redingote, tchékiste suprême ou capricieux mutique, et encore liquidateur à la nuque froide, Staline se donna, enfin, le rôle du grand architecte d’une société d’insectes tantôt utiles, tantôt surnuméraires, avec, pour décor, des combinats du fer et de l’acier et, pour horizon, les objectifs des plans quinquennaux. Car il était fait pour l’exercice de la terreur en milieu industriel.

Lointain, inaccessible, il ne fut plus qu’une présence tronçonnée sur l’estrade de la place Rouge, un buste qui semblait glisser le long d’une rampe. Il s’animait un peu, accordait quelques sourires, pointait du doigt la foule, comme pour sortir au hasard un quidam de l’anonymat et l’assurer de son inquiétante sollicitude. Or, ce buste énorme habillé de gris jusqu’au menton domina et méprisa les statues en pied qui l’entouraient. Jusqu’à la fin, Staline demeura modeste et impitoyable.

Quel mystère contemporain fonde cet homme impavide ?

Mardi, 3 novembre, France2  diffuse « Apocalypse Staline », l’œuvre de mémoire sur le XXe siècle la plus récente d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, bien connus de nos lecteurs. Avec eux, avec leur série Apocalypse, nous sommes au-delà du simple documentaire. On retrouvera dans « Staline » les images d’archives secrètes, les témoignages inédits, l’iconographie rare, la patiente et respectueuse restitution des faits et des événements, la mise en couleur d’une exceptionnelle vérité, et cette intensité dans le récit, dans le montage qui signe le travail des deux cinéastes.

Après la diffusion, Isabelle Clarke et Daniel Costelle répondront, en exclusivité, à toutes les questions que leur poseront les lecteurs de Causeur.

Et, dans Causeur du mois de décembre, retrouvez l’entretien avec les auteurs d’« Apocalypse Staline », ainsi que l’article de Régis de Castelnau.

« Apocalypse Staline », en trois épisodes diffusés dans la même soirée, France 2, à 20 h 55 : 1- Le Maître du monde, 2- L’Homme rouge, 3- Le Possédé.
DVD (France TV), et livre richement illustré aux éditions Acropole.

Apocalypse - Staline

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LECTEURS DE CAUSEUR, posez vos questions à Isabelle Clarke et Daniel Costelle dans le fil de commentaires ci-dessous, ils y répondront !

Conférence sur la Syrie: la France hors-jeu

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Vienne diplomatie Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.

Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires[1. Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.], a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

*Photo : Wikipedia.

Rugby: Contes et légendes de la Coupe du monde

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RUGBY nouvelle zelande

RUGBY nouvelle zelande

La Coupe du monde de rugby s’est donc achevée sur la victoire prévisible de la Nouvelle-Zélande.
Même s’il a fallu supporter les commentateurs ineptes de TF1, ce fut un joyeux tournoi où il y eut de jolies choses. J’en ai retenu deux. D’abord un des plus beaux twits de l’histoire, celui qui accompagnait la photo des deux petits-fils d’Élisabeth II assistant à Twickenham à la victoire du Pays de Galles sur l’Angleterre. William l’héritier du trône, Prince de Galles, portant le maillot rouge au poireau accompagné de sa princesse, et reprenant avec elle à pleins poumons le «Land of my father ». Harry le rouquin portant le maillot blanc à la rose. La photo les montre à la fin du match perdu par l’Angleterre, William hilare tenant par l’épaule son épouse radieuse, et son frère renfrogné faisant manifestement la gueule. Adressé à Harry, le twit disait : « ce moment où tu vois que c’est ton frère qui a chopé la fille, que c’est lui qui sera roi, qu’il n’est pas roux, et qu’en plus il est gallois ».

Autre manifestation de l’exaspérante supériorité britannique, ce match joué sur un stade aimablement et temporairement prêté par un club de football. Un joueur irlandais à terre vaguement secoué par un plaquage irrégulier, simule et se tortille un peu trop. L’arbitre gallois Nigel Owens lui demande de s’approcher et lui dit : « si vous voulez jouer au football, il faut venir la semaine prochaine. Aujourd’hui on joue au rugby. » Les arbitres étant désormais équipés d’un micro, des millions de téléspectateurs l’ont clairement entendu. Notre jeune irlandais risque de la traîner longtemps, celle-là. Et j’imagine les ricanements saluant cette saillie dans les bars de Bayonne ou de Mont-de-Marsan.

Et le jeu, me dira-t-on ? Le rugby a ceci de particulier que le jeu, y est moins important que ce qu’il y a autour. C’est ce rapport à la culture qui en fait la spécificité. Par exemple, on aime les grands joueurs quand ils jouent, et on les vénère quand ils ne jouent plus. Plusieurs d’entre eux ayant annoncé leur retraite à la fin du tournoi, chacun va pouvoir étoffer son panthéon personnel. Pour moi ce sera Victor Matfield, magnifique deuxième ligne sud-africain qui a promené son allure de seigneur sur tous les terrains de la planète. Pierre Berbizier m’a dit qu’il était assez filou, et Boudjellal qu’il avait plus transpiré dans les boîtes de nuit que sur le terrain lors de son bref passage à Toulon. Voilà de vrais compliments Monsieur Matfield. Dans mon panthéon, il y a aussi un fantôme, Keith Murdoch, le pilier disparu. Dont il faut rappeler l’histoire.

Ceux qui ont eu la chance de parcourir la Nouvelle-Zélande, immense pâturage habité de loin en loin par des paysans rougeauds, savent que ce n’est pas un pays. Il y pleut tout le temps, donnant parfois à cette contrée de faux airs de Bretagne. Mais sans le granit et les calvaires, ce qui change tout. Ce n’est pas non plus vraiment une nation. C’est plus compliqué que cela. L’alliance des Blancs et des Maoris pour faire un peuple, c’est une légende. Les danses guerrières qu’on met à toutes les sauces, du folklore. Il n’y a qu’un seul Haka : celui de l’armée noire avant ses matchs internationaux. Alors le rugby ? La référence à la religion est une facilité. La seule solution que je peux proposer pour rendre compte de la place de ce jeu est de dire que la Nouvelle-Zélande est une équipe de rugby qui a un État.

En 1972 la sélection néo-zélandaise fut envoyée en Europe pour une interminable tournée. Elle arriva au pays de Galles. En ce temps-là, les Gallois dominaient le rugby de l’hémisphère nord. Le pays des mines fournissait à son équipe de terribles piliers tout droit sortis des puits pour l’occasion. Pour le match de Cardiff, les Blacks alignèrent Keith Murdoch en première ligne. Non seulement il tint la dragée haute aux mineurs à maillot rouge, mais c’est lui qui marqua l’essai qui permit à la Nouvelle-Zélande de l’emporter.

Les joueurs Blacks résidaient dans l’Angel Hotel juste à côté du stade. La soirée y fut longue et probablement très arrosée. Murdoch souhaitant la prolonger voulut aller chercher du ravitaillement aux cuisines. Un vigile eut l’idée saugrenue d’essayer de l’en empêcher, pour se retrouver instantanément par terre et à l’horizontale, l’œil affublé d’un joli coquard. On parvint à envoyer Murdoch au lit et tout le monde pensait que malgré l’incident, en rien original, on en resterait là. Les Gallois sont gens rudes, la chose n’était pas de nature à les contrarier. Mais c’était compter sans la presse londonienne. Les Anglais ayant inventé le fair-play considèrent en être dispensés, mais sont en revanche très exigeants avec les autres. L’équipe de la Rose devait jouer les All blacks quelques jours plus tard, alors pourquoi ne pas essayer de les déstabiliser ? Devant la bronca médiatique, les dirigeants de la tournée, durent la mort dans l’âme, exclure Keith Murdoch, et le renvoyer séance tenante au pays. Ce qui ne s’était jamais produit en 100 ans et ne s’est jamais reproduit depuis. L’accompagnant à l’aéroport, ils le virent monter dans l’avion qui devait le ramener à Auckland.

Où il n’arriva jamais. Personne n’a revu le natif de Dunedin, 686e néo-zélandais à avoir porté la tunique noire, disparu à jamais. Que s’est-il passé dans son esprit pendant ces longues heures de vol ? Quels ont été ses sentiments, la honte, le chagrin ou l’orgueil ? Peut-être les trois qui l’ont poussé à s’arrêter quelque part, nul ne sait où. Et à se retirer pour toujours. Pour ne pas affronter le regard des autres, quitter un monde où une bagarre d’après boire, vaut au héros la pire des proscriptions ? Essayer d’oublier la souffrance de savoir que l’on entendra plus le bruit des crampons sur le ciment du couloir qui mène à la pelouse, que l’on ne sentira plus cette odeur, mélange d’herbe mouillée et d’embrocation. Et qu’on ne vivra plus ce moment silencieux dans le vestiaire, où l’on vous remet le maillot à la fougère d’argent, quelques instants avant la minute prescrite pour l’assaut. Et peut-être surtout, pour ne rien garder qui puisse rappeler qu’un jour on a été humilié.

La légende s’est emparée du fantôme, beaucoup l’ont cherché, prétendu l’avoir trouvé. Ou l’avoir vu, en Australie du côté de Darwin, sur une plate-forme pétrolière de la mer de Tasmanie, ou au sud de l’île du Sud. Dans beaucoup d’autres endroits encore. Autant de mensonges, d’inventions et de rêves. Certains amis d’Hugo Pratt allèrent jusqu’à dire qu’il avait rejoint Corto Maltese à la lagune des beaux songes.

À chaque fois qu’une équipe néo-zélandaise vient à Cardiff, quelques joueurs se rendent à l’Angel Hotel pour y boire un coup. Ils n’y ont pas manqué cette fois encore. Les ignorants prétendent que c’est pour s’excuser du « manquement » de Keith Murdoch. Peut-on mieux ne rien comprendre ? Ils viennent boire à la santé et à la mémoire du fantôme, leur frère. Pour lui dire qu’ils ne l’oublieront jamais.

Il m’a été donné d’aller voir quelques matchs à Cardiff. À chaque fois, j’ai sacrifié au rite et fait le pèlerinage. Évidemment, car ce sont les Anglais qui ont raison et c’est pour cela qu’on les déteste. Happiness is Rugby.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21817123_000002.

«Sans Staline, la Russie serait devenue les Etats-Unis!»

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Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Causeur. Pourquoi réaliser aujourd’hui un film sur Staline ?

Daniel Costelle. Les meilleurs films documentaires sont ceux qui ne correspondent pas au rythme dicté par les anniversaires. Cette série s’inscrit dans une logique : nous avons mené à bien nos recherches dans les archives antérieures à 1945 et nous voulions enchaîner avec les années de la guerre froide. Mais c’est la chaîne qui a décidé de commencer avec Hitler. Ensuite, le choix de Staline s’est imposé…

Qu’avez-vous trouvé ? Qu’y a-t-il d’inédit dans Apocalypse Staline ?

Isabelle Clarke. Tout d’abord des documents : presque 90 % des images, qui viennent essentiellement des archives russes, n’avaient jamais été montrées. Grâce à Louis Vaudeville, le producteur, et Fabrice Puchault, le directeur de l’unité documentaire de la chaîne, nous avons eu la chance de pouvoir tout rapatrier. Quand on travaille sur un sujet comme celui-là, plutôt que de cibler ses recherches d’avance, mieux vaut pouvoir visionner tout ce qui concerne la période. En l’occurrence, il s’agit surtout d’images  « brutes », c’est-à-dire d’images non tirées de films déjà montés. Avec nos conseillers historiques, nous les avons expertisées, passant des heures et des heures à les visionner avant de trouver des pépites comme, par exemple, ces bolcheviks qui sourient à la caméra juste avant d’être exécutés, ou le plan où Staline applaudit Trotski. Ça, c’est un plan qu’on n’avait pas imaginé ![access capability= »lire_inedits »]

D.C. Il est d’ailleurs émouvant de penser que cette scène où Staline applaudit Trotski fait partie des archives qui, théoriquement, auraient dû être détruites sur ordre de Staline, car y apparaissaient aussi Kamenev, Zinoviev et Boukharine ! Ensuite, la déstalinisation, elle aussi, aurait pu entraîner leur destruction… Finalement, on aurait pu ne conserver que des images de chaises vides. Mais voilà, un ou plusieurs individus anonymes extraordinairement courageux ont conservé les originaux des films. Grâce à eux, ces images ont traversé les purges, les assassinats, les diverses censures. Apocalypse Staline est le tombeau du cinémathécaire inconnu !

Votre film pose des questions de fond. On voit l’horreur du stalinisme mais, en même temps, un pays qui s’industrialise et un peuple qui s’instruit. Cela ne justifie nullement les crimes mais il y a d’indéniables réalisations.

D.C. C’est une idée reçue. Il ne faut pas oublier le réformisme de Stolypine – le ministre de Nicolas II ! Quand j’ai vu Le Cuirassé Potemkine, je me suis interrogé : on nous dit que la Russie était au fond des âges et que le communisme – les soviets plus l’électricité –, l’en aurait fait sortir, et voilà un pays qui fabriquait des cuirassés vingt ans avant la Révolution d’octobre ! À ce sujet, Alain Besançon a écrit des choses essentielles. Par exemple, le développement de la Russie de 1913 est supérieur à celui des Etats-Unis. Je suis intimement convaincu que Staline a fait régresser l’ensemble de la Russie ! Sans lui, la Russie serait devenue les Etats-Unis !

Peut-on imputer ces méfaits à un seul homme ?

D.C. Non, je ne crois pas. Le rôle de la doctrine, d’une doctrine qui a la force d’une religion, est essentiel.
I.C. Nous avons travaillé avec Nicolas Werth qui est un homme extraordinaire. Et ce qu’il nous a fait comprendre, c’est que Staline était d’abord un politique pour lequel tout était bon pour faire aboutir son projet : le mensonge, le crime…

Justement, on a l’impression que Staline est un requin, mais un requin qui évolue dans une piscine peuplée d’autres requins, et à la fin, c’est lui qui triomphe. Voulait-il uniquement assouvir son appétit de pouvoir ou bien rêvait-il vraiment d’édifier une société « communiste » ?

D.C.. D’abord, je ne crois pas qu’il ait été « communiste ». Il a construit une société d’insectes, depuis le simple opposant qui se retrouvait au goulag pour une plaisanterie racontée dans la rue jusqu’au dignitaire dans la solitude glacée du Kremlin… Cet ensemble de personnages fonctionne comme une sorte de conservatoire du pouvoir. Tout le reste, c’est de la littérature ! Justement, l’innovation du stalinisme, ce qui le distingue du nazisme, réside d’abord dans le langage. Dans le discours d’Hitler, tuer les Juifs a un sens ; pour lui ce sont des gens dangereux et donc il dit ce qu’il veut faire : tuer les Juifs, construire la Grande Allemagne, asservir les autres peuples… En revanche, comme l’avait bien montré George Orwell, Staline dit exactement l’inverse de ce qu’il va faire. Il prétend agir pour sauver les pauvres et les damnés de la terre… et on va le croire et l’aimer ! Et Trotski ne vaut pas mieux ! Quand il propose d’exporter la Révolution, ce n’est pas pour partager le bonheur soviétique avec les autres peuples, mais pour nourrir la Russie, qui est ruinée. Et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le stalinisme (et le trotskisme) continuent à contaminer des esprits généreux !

Mais, en Union soviétique, tout le monde savait que le langage du pouvoir était mensonger. Comment expliquer l’absence de révoltes, par exemple pendant la famine en Ukraine ?

D.C. Mais il y a eu des révoltes en Ukraine ! Elles ont été écrasées par l’Armée rouge ! On parle des morts de faim, mais de nombreux cadres du Parti ont été tués d’une balle dans la tête ! Pour Lénine et nombre de révolutionnaires russes, Robespierre et la Terreur sont des modèles, par conséquent ils craignent aussi un Thermidor.

Résultat, ils arrivent à bâtir un monde dans lequel chacun est un ennemi de l’autre…

D.C. Je le répète, la Révolution française est leur modèle à tous, particulièrement la Terreur, qui permet d’éliminer tous les adversaires. Ensuite, il ne reste plus que le noyau dur du pouvoir, sur lequel pèse l’idée géniale de Lénine : la purge. Avec la purge, on n’a plus besoin de fusiller les coupables, fusiller les innocents c’est bien mieux !

Dans ce noyau dur, le plus emblématique était Trotski, souvent présenté comme le « bon », dont l’héritage – succéder à Lénine – aurait été volé par Staline. Dans votre film, Trotski apparaît aussi dangereux que Staline, peut-être même pire encore – on songe à la révolte des marins de Kronstadt, réprimée dans le sang ! 

D.C. Trotski n’a pas été ni meilleur ni pire que Staline. Il est le produit de cette secte. D’ailleurs, on peut se poser la même question pour Kamenev, Boukharine et les autres. Ils ont représenté à un moment la possibilité de Thermidor. Mais tous ces hommes envisageaient froidement la notion de crime de masse.

Staline aimait beaucoup les films américains de gangsters et préférait la Packard américaine à la Rolls des autres dirigeants soviétiques. N’y a-t-il pas chez lui quelque chose d’un gangster, d’un parvenu du crime ?

D.C.. Absolument ! Sa vision du pouvoir ressemblait à celle qu’on a dans un quartier nord de Chicago !

Mais, contrairement à une opinion partagée, votre Staline est un homme assez cultivé. Il possède 20 000 ouvrages, connaît bien la Bible…

I.C. J’ai eu un peu de mal à le croire, mais oui, il s’est bel et bien intéressé à la culture.
D.C.
 En tout cas, il voulait qu’on sache qu’il possédait 20 000 bouquins !

Pourquoi s’arrêter à 1945 ?

D.C. Après, il y a le second stalinisme… Et c’est ce qu’on traitera dans le prochain épisode.[/access]

*Photo : Dailymotion.

Apocalypse : Staline

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Nous sommes partout!

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plenel charlie zemmour

plenel charlie zemmour

Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une. Pas moins de trois fois en un mois. Et on a aussi eu les honneurs du Monde, de L’Obs et de pas mal d’autres, qui contribuent grandement à notre omniprésence médiatique en la dénonçant. C’est qu’à en croire la presse convenable, nous occupons l’espace public – jusque dans les journaux de l’adversaire –, nous colonisons les esprits, nous vampirisons le débat. « Leur savoir est faible, leurs propos faux pour l’essentiel, et leurs intentions putrides », proclame l’historien Nicolas Offenstadt, l’un des intellectuels dont Libération nous annonce que « face aux réacs, ils résistent ». Putrides, rien que ça. On notera que ces résistants à l’odorat délicat sont représentés à la Une de Libé (et de Causeur) en train de lapider Zemmour à la télé – après tout, si eux-mêmes se voient comme des vandales, il n’y a pas de raison de ne pas les montrer comme tels. En tout cas, message reçu : ils veulent bien débattre. À coups de pavés.

Pour comprendre de quoi on parle, il faudrait savoir de qui on parle. Qui est ce « nous » ? Quelle est cette cohorte malfaisante qui conspire à la droitisation de la France ? Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses…» –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. L’appellation varie en fonction de l’auteur et de l’humeur du moment, mais la plus générique, passée dans le langage courant, reste « réacs » – ça ne veut rien dire mais tout le monde comprend. On peut aussi dire « intellectuels de droite »« conservateurs » – quand on est poli, ce qui est rare –, « alliés objectifs du Front national », « ennemis de l’avenir » (celle-là, elle est de Lolo Joffrin et c’est ma préférée), ou encore « dangereux prophètes du pire », quand on fait dans le grand genre comme Danièle Sallenave. Saluons la sobriété de Mediapart qui publie une intéressante (et contestable) « Enquête sur les néo-républicains », qui a au moins la vertu de ne pas être un tissu d’insultes. J’ai par ailleurs la faiblesse de prendre pour un compliment l’étiquette de « pythie médiatique de la réaction droitière » dont me gratifient les deux auteurs. Pythie, ça fait chipie…

Bien entendu, ce bloc très rouge-brun, quoiqu’un peu blanc-royco-catho sur les bords, n’existe que dans les fantasmes de certains « intellectuels de gauche » – c’est ainsi que les journaux les présentent pour souligner que l’espèce n’a pas complètement disparu. Parce que, de Régis Debray à Nadine Morano, l’hydre réac que dépeignent mes confrères effarés finit par avoir tellement de têtes qu’on ne voit pas ce qu’elle pourrait dire. Comme l’observe Pascal Bories, les pourfendeurs d’amalgames ne font pas dans le détail. Pour eux, tout ça c’est la même engeance, identitaire et compagnie. Peu importe, en réalité, ce que disent et écrivent vraiment ceux qu’ils dénoncent, la gauche olfactive reconnaît les mauvaises idées à leur odeur – nauséabonde, rance, moisie, on a l’embarras du choix. Le fait notable, dans la période récente, est qu’aux indémodables (Zemmour, Finkielkraut et quelques autres dont, je l’espère, votre servante) se sont ajoutés un grand nombre de « noms de gauche », comme Jacques Sapir, Régis Debray ou Michel Onfray. Cette traque de plus en plus frénétique de l’ennemi intérieur est peut-être un signe supplémentaire que la chute est proche.

Dans ces conditions, autant avouer notre crime. Oui, vous avez raison : nous sommes partout ! Sur vos écrans, dans vos journaux et, dirait-on, dans vos cauchemars. « Il n’est désormais plus possible d’ignorer l’omniprésence envahissante des intellectuels de droite, avec leurs fantasmes identitaires, sécuritaires, leur obsession du déclin et leur goût apeuré de la « catastrophe » annoncée. Ils envahissent l’espace public. On ne voit qu’eux », se désole Marc Crépon, l’un des hérauts de la contre-réaction (on notera au passage la présence insistante du thème de l’invasion, tiens tiens…). En réalité, ils nous entendent même quand nous nous taisons (oui, il m’arrive de me taire, vous n’allez pas vous y mettre ?). Regardez ce malheureux Laurent Joffrin, le patron de Libé qui murmure à l’oreille du président. Il n’en peut plus, sa vie est un enfer : « Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! » S’il vivait dans le monde réel, Joffrin aurait pu se soigner en écoutant Nicolas Domenach (tous les jours sur RTL le matin, Canal + à midi, sans compter les extras), Alain Duhamel, Anne-Sophie Lapix, Audrey Pulvar et tant d’autres qu’on entend et voit d’abondance, d’ailleurs, nous on ne s’en plaint pas ; dans le camp du mal, en général, on aime bien la diversité des points de vue.

Seulement, Joffrin et ses semblables ont quitté le réel depuis longtemps : comment expliquer autrement qu’ils prennent Finkielkraut pour Pétain et Booba pour Voltaire ? Qu’ils condamnent l’antisémitisme et excusent les antisémites ? Qu’ils dénoncent nos « obsessions racialistes » et passent leur temps à compter les Noirs et les Arabes sur nos écrans et ailleurs ? Est-il possible, surtout, qu’ils n’aient pas compris que les attentats de l’hiver dernier avaient changé la donne, en profondeur, et que leur prêchi-prêcha multiculturel, totalement déconnecté de l’existence concrète, n’était plus de mise ? Oui, c’est possible. « Il n’y a pas de territoires perdus », a décidé le président de la République. Voire. Mais même les progressistes les plus déterminés sont perméables au doute, voire au désenchantement, qui perce par exemple chez Nicolas Truong, responsable des pages Débats du Monde, quand il se demande d’où vient le malaise : «  De l’impression d’avoir perdu la partie face aux néoconservateurs et à leur hégémonie. De la crainte de certains intellectuels multiculturalistes d’aborder les questions qui fâchent – par souci de ne pas « stigmatiser » les minorités –, qui a contribué à renforcer l’idée que les intellectuels de gauche pratiqueraient un « déni de réalité ». D’un déficit d’aura parfois. D’un sentiment que le clivage droite-gauche est dépassé face aux enjeux culturels et civilisationnels. » Bel effort, même si mon estimable confrère ne va pas jusqu’à tirer les conséquences de ses constats empreints de lucidité.

En attendant, si je comprends bien, on a gagné. C’est marqué dans tous les journaux. Comme le disait l’ami Brice Couturier un matin sur France Culture, « c’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des néo-réacs. » Rien de très neuf, en vérité : depuis une bonne quinzaine d’années, dès qu’elle ne sait plus quoi dire sur le monde et sur l’époque ou qu’elle a besoin de refaire son unité, c’est-à-dire tout le temps, la gauche brandit la menace réac. N’empêche, cette fois, ça a l’air grave. Je ne sais pas si c’est l’hommage de la vertu au vice, mais on dirait bien que les puissants, désormais, c’est nous. D’ailleurs, on a eu une promotion, maintenant on nous appelle le « bloc réactionnaire » et on est l’ennemi principal du Parti socialiste. « Bloc réactionnaire », ça fait riche. Ou peur. On les comprend, les pauvrets. Quand eux n’ont que des samizdats comme Le Monde, Libération ou Mediapart, petits quotidiens en crise, nous, nous avons la puissance de feu de Causeur. Et parfois, sur un plateau de télé, ils ne sont que cinq ou six contre Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Le combat est inégal.

Reconnaissons que nos aimables contradicteurs ont au moins raison sur un point : ils sont devenus parfaitement inaudibles. Et si ça se trouve, c’est parce qu’ils n’ont rien à dire. Revenant sur le débat suscité par les prises de position d’Onfray sur les migrants, Nicolas Truong déplore « le vide abyssal d’une gauche intellectuelle qui semblait à nouveau timorée, recluse ou silencieuse. » Si on entend les réacs même quand ils se taisent, pour les intellectuels de gauche, c’est exactement le contraire : on ne les entend pas même quand ils parlent. On comprend qu’ils en perdent les pédales, allant jusqu’à attaquer sur l’âge comme cette journaliste de Libé qui s’en prend aux « croisés en préretraite » Debray et Finkielkraut. « À qui s’adresse un Finkielkraut, proclamé un « Français libre«  par Le Figaro, qui décline ad libitum son amour perdu pour les blouses grises et sa hantise de l’immigration massive ? », écrit-elle. On lui fera remarquer que les lecteurs d’Alain Finkielkraut sont bien plus nombreux (et sans doute bien plus jeunes) que ceux de Libération. D’accord, c’est un peu mesquin, mais ça fait du bien.

Reste que, sauf à confondre visibilité et hégémonie, la prétendue hégémonie du camp réactionnaire est évidemment une entourloupe. Tout comme  l’affirmation sans cesse répétée qu’il y aurait désormais deux pensées uniques. Deux pensées uniques, c’est un oxymore, bourricots ! Ce qui enrage la pensée unique, c’est qu’elle n’est plus unique et qu’elle doit désormais, quoi qu’elle en ait, tolérer l’altérité. En clair, le camp progressiste a beau diffamer, tempêter, dénoncer, il ne peut plus réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme lui. La victoire des prétendus réactionnaires, si victoire il y a, c’est d’avoir gagné le droit de parler, à égalité avec leurs adversaires. Pour certains, c’est intolérable. Pour tous ceux qui aiment les idées, même celles des autres, c’est une bonne nouvelle.

On ne prétendra pas pour autant que rien n’a changé. Les lignes bougent. On peut appeler ça « droitisation », si on a envie, mais ce qui est certain c’est que les sermons n’ont plus de prise. Les oukazes non plus. Alors, peut-être est-il temps d’avoir un véritable affrontement, argument contre argument, au lieu d’essayer de clore toute discussion par des hoquets de gens bien élevés. La première condition d’un débat intellectuel digne de ce nom, c’est qu’aucune question ne soit écartée d’emblée. Or, l’obsession de la gauche, c’est précisément d’empêcher que l’on parle de certains sujets. « Identité nationale, islam, immigration, tant que les enjeux seront culturels, il n’y aura pas de renouvellement à gauche », décrète dans Libération le philosophe Michaël Foessel, successeur d’Alain Finkielkraut à Polytechnique. L’important, comme chacun sait, c’est la question sociale.

Encore faudrait-il montrer en quoi les questions identitaires et culturelles qui taraudent nos contemporains sont si méprisables. Observateur attentif et engagé de la tectonique des plaques idéologiques, le chercheur Gaël Brustier estime que la question de l’islam et des banlieues a fait basculer beaucoup de gens de gauche dans le camp des « néoconservateurs ». « Pour eux, le danger n’est plus l’extrême droite, mais l’islamisme, dit-il à Mediapart. C’est ce qui va donner Causeur », précise-t-il. Ce diagnostic n’est que partiellement faux : si on ne voit vraiment pas ce que viennent faire les néoconservateurs dans notre sympathique galère, il est indéniable que l’évolution de l’islam et les inquiétudes qu’elle suscite ont accéléré un certain nombre de reclassements idéologiques. Là encore, on aimerait que Brustier explique en quoi ces inquiétudes sont fautives ou même infondées. La France aurait-elle subi des attentats d’extrême droite ? Croit-on vraiment que la situation de nos banlieues, et, au-delà, la progression d’un islam qui s’oppose frontalement aux mœurs libérales de l’Occident n’inquiètent que quelques réactionnaires aveuglés par la nostalgie ?

Qu’on ne se méprenne pas pour autant. L’opposition entre le multiculturalisme qu’ils défendent et le néo-républicanisme que, selon eux, nous incarnons, n’est ni factice, ni méprisable.  Nous ne cherchons ni à faire taire nos adversaires, ni à délégitimer leur point de vue. La seule chose que nous demandons,  et même que nous exigeons, c’est un débat à la loyale, dans lequel on ne réduise pas la pensée de l’adversaire à une indigeste et coupable bouillie. Dans le fond, c’est peut-être la seule chose qui distingue leur morale et la nôtre.

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°29.

 

Islam : Transfuge contre Transfuge

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Depuis hier midi, c’est officiel : le lauréat du Prix Goncourt 2015 s’appelle Mathias Enard. Son roman Boussole (Actes Sud) a en effet été préféré aux derniers opus de Boualem Sansal et Hédi Kaddour, qui se sont vus co-décerner le Grand prix de l’Académie française en guise de lot de consolation.

N’ayant pas lu Boussole, je ne me prononcerai pas sur la qualité de ce livre dont l’auteur est un authentique écrivain qui m’avait enthousiasmé à la sortie de son beau palimpseste Zone il y a quelques années. Ce qui m’a piqué au vif, c’est plutôt la réaction du magazine Transfuge à l’annonce de Drouant. Intitulé « Sacré Goncourt ! La meilleure réponse aux réacs », ce communiqué aussi rigolo qu’un essai de Bégaudeau ose carrément l’impertinence : Enard « qui a passé plusieurs années en Syrie, qui a traduit un certain nombre d’auteurs arabes, lui qui nous dit que la culture musulmane a engendré des mondes est certainement un reflet fort de la littérature française. La meilleure réponse que l’on pourrait donner aux Houellebecq, Zemmour, Onfray, Finkielkraut qui fantasment la menace musulmane, la « déculturation » de notre identité nationale : Enard, avec ce livre érudit, nous enseigne autre chose, nous apprend à lire, écouter l’autre. » Bref, on respire, oubliés les pestilences de la France rance, « les vendeurs d’apocalypse vont se retrouver à la rue » grâce à ce prof d’arabe et de persan surdoué.

Lire et écouter l’autre, en voilà une idée originale. Pour suivre cette directive humaniste, je me suis saisi du dernier numéro de Transfuge, le magazine qui ne flirte jamais avec les idées mauvaises. Et là, que vois-je ? Le grand poète syro-libanais Adonis lâche la purée en couv’ : « Dans l’islam, la femme n’est qu’un sexe ». Il y est donc question d’islam, pas d’islamisme ou d’extrémisme, mais bien de l’essence d’une religion que cet intellectuel arabe exilé à Paris fustige depuis des décennies[1. Personnellement, je me garderai bien de prendre parti sur le fond de l’affaire. J’ai certes toujours pensé que l’islam avec un grand I n’existait pas, mais qu’on avait le droit de critiquer toute religion sans mériter de noms d’oiseaux. Contrairement aux éminents islamologues qui peuplent les couloirs de Transfuge, je n’ai vécu que dix-neuf ans en pays musulman et me suis arrêté aux rudiments du droit islamique.]

On admirera le pluralisme de Transfuge, qui publie un « islamophobe » patenté le lundi puis déboulonne les « réacs » anti-islam le mardi. Comme votre magazine préféré, cette publication djeune et branchée semble prendre pour devise « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Souples et polyphoniques, les rédacteurs de Transfuge pourraient se voir comparés à ceux de Causeur. Ils seraient pas un peu « réacs », les bougres ?

Annonce du dernier Transfuge : à droite, un lecteur courroucé dénonce la stigmatisation et l’amalgame sous une forme certes un peu rude mais avec une richesse de langue digne des meilleurs élèves d’Entre les murs.

Antiraciste, tu perds ton sang-froid!

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finkielkraut villiers maffesoli debord

finkielkraut villiers maffesoli debord

La mode est aux listes. Aux inventaires de méchants, d’infréquentables, de « néo-réacs », voire de « néo-fachos », où se font épingler tout ce que la France compte de penseurs ou de pamphlétaires hors des clous (Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq, Onfray, etc.). Libé, L’Obs ou Le Monde font leur miel de ces proscrits, du reste fort prescripteurs en librairie et dans les kiosques. De quoi faire paniquer la meute de leurs adversaires. « Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une » s’amuse Elisabeth Lévy avant de poser la seule question qui vaille : certes, nous sommes partout aux yeux de nos croisés progressistes, mais qui est ce « nous » ratissant si large ? Joker : « Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses… » –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. »

Mon collègue Pascal Bories a bien essayé de percer à jour la grammaire délatrice qui est celle de la bonne presse adepte de la pensée conforme – et des chasses à l’homme qui vont avec. Des pensées caricaturées, sinon déformées voire recrées de toutes pièces, et une rhétorique qui frôle parfois le complotisme ou la peur obsidionale dans le style années 1930, un comble pour des ennemis autoproclamés de l’extrême droite qui annoncent le retour des heures-les-plus-sombres tous les quatre matins !

Face à cette bronca, Alain Finkielkraut a décidé d’abattre le mur d’indifférence qu’il a coutume d’ériger entre ses calomniateurs et lui-même. Et notre académicien préféré de s’interroger dans nos colonnes : « Comment expliquer cette flambée de haine  ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. » Toute coïncidence avec la conception stalinienne du pluralisme n’est pas fortuite… Clôturer le débat au nom de la tolérance, soustraire à la controverse démocratique des pans entiers de la politique, vouloir bâillonner certaines voix pour leur bien : on nage en plein cauchemar orwellien.

Aujourd’hui retiré de la politique active, Philippe de Villiers partage ce diagnostic, déplorant les convocations mensuelles d’Eric Zemmour au tribunal comme autant de signaux inquiétants d’un rétrécissement du champ démocratique. Ceci dit, les « Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum », prédit le fondateur du Puy-du-Fou. Les paris sont pris.

Pour ne pas trop vous dépayser, nous vous proposons un mini-dossier autour de Staline et du documentaire qu’ont réalisé Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Avec une disputatio historique à la clé : l’Oncle Jo a-t-il sous-développé ou surindustrialisé l’Union soviétique ? Je ne vous dis pas qui pense quoi mais, petit indice, Régis de Castelnau n’est pas de l’avis des deux documentaristes. Pour compléter ce volet culturel, un entretien avec Jean-Marie Apostolidès, biographe non autorisé de Debord, puis la description par le menu des portraits de Vigée Le Brun et des peintures antitotalitaires du roumain Adrian Ghenie vous emmènent dans les musées parisiens en compagnie de Pierre Lamalattie. Suivez le guide !

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Stalinien, moi non plus

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Apocalypse Staline documentaire

Apocalypse Staline documentaire

Il faudrait donc avoir honte d’être communiste. Le monumental opus de Daniel Costelle et Isabelle Clarke sur Staline devrait, sur le champ, faire rentrer sous terre tous ceux qui n’y sont pas déjà et croient encore à l’horizon radieux de la société sans classe ou se répètent cette phrase du Manifeste que je continue à trouver la plus belle qui soit pour résumer l’idéal communiste : « Une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Ou, pour dire les choses autrement : « On ne pourra jamais être heureux tout seul. »

Eh bien, je n’ai pas honte. Le stalinisme est un effroyable moment historique. Il a tout de même permis, au passage, de vaincre le nazisme mais cela ne suffit pas, c’est entendu, à dédouaner celui qui est présenté, à juste titre dans le documentaire, comme un des plus grands criminels de masse du vingtième siècle.  Seulement, voilà, j’ai du mal à faire le lien entre ce que je connais de l’engagement communiste, des camarades que je côtoie et le Petit Père des Peuples. Après tout, je suis né pile un mois après la mort de Thorez et je n’avais pas 12 ans quand le PCF a abandonné la dictature du prolétariat au XXIIe congrès, en 1976.

Il ne s’agit pas, encore une fois, de minorer l’horreur stalinienne mais de se demander en quoi elle concernerait spécifiquement les communistes français ou européens des années 70, 80, 90 et 2000. J’ai bien dit « spécifiquement ». Je m’explique : nul besoin d’être communiste pour être stalinien aujourd’hui, ou avoir des comportements de type stalinien. Dans son livre de 2007, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou définissait un « transcendantal pétainiste », c’est-à-dire un corpus d’idées, de comportements qui se sont particulièrement incarnées dans Pétain mais qui ont existé avant lui et après lui.

Il y a de même, à mon avis, un « transcendantal stalinien » qui s’est incarné dans Staline et le stalinisme mais qui, hélas, ne se limite pas à eux. Si l’on entend par stalinisme, comme le montre le documentaire de Costelle et Clarke, une vision totalitaire du monde, le désir de créer un homme nouveau pour l’adapter à ce monde – le tout servi par des mécanismes intellectuels qui interdisent toute pensée dissidente et même l’expression audible de cette pensée dissidente –, alors je ne peux que constater que le libéralisme, dans ses phases aiguës, emprunte à l’occasion au stalinisme.

Il se présente comme sans réplique et comme horizon indépassable de l’humanité, et je ne connais pas de phrase plus stalinienne, par exemple, que le TINA de Margaret Thatcher, « There is no alternative », pour justifier la mutation à marche forcée du Royaume-Uni vers la fin du Welfare State. Tout récemment encore, l’épisode grec nous a appris ce qu’il en coûtait de vouloir sortir du modèle austéritaire. Quoi que dise ou répète le peuple dans les urnes, l’UE lui opposait que ce ne serait pas possible. Et si analogie historique il y a pour parler de la manière dont les banques ont fait rentrer Tsipras dans le rang, il me semble que la plus pertinente est justement celle de l’URSS envahissant « les pays frères » qui montraient des velléités de changement. Par exemple la Tchécoslovaquie en 68, dont le « stalinien » Aragon, précisons-le au passage, a dit que c’était un « Biafra de l’esprit » : Dubcek avait eu l’arrogance d’opposer aux hiérarques de Moscou l’idée d’un communisme à visage humain comme Tsipras a eu l’arrogance de prétendre à une Europe sociale quand cette dernière se veut avant tout libérale.

Différence de degré dans la violence, évidemment. De nature cela reste à prouver, sinon comment expliquer que 1984 d’Orwell, à l’origine fable antistalinienne, nous donne chaque jour un peu plus l’impression que c’est de notre monde, ici et maintenant, qu’il est question.

La longue marche d’Erdogan

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erdogan turquie islam laicite

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Il y a moins de vingt ans, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul, était déclaré « non éligible à vie » par un tribunal turc. Pour beaucoup, ce verdict sonnait le glas de sa carrière politique. Dimanche, ce même homme élu il y a plus d’un an Président de la République turque, vient de franchir un pas décisif vers une présidence à vie. Extraordinaire destin d’un homme qui incarne non seulement la nouvelle Turquie mais aussi et surtout la défaite de l’ancienne Turquie au bout d’un long combat opposant deux modernités, l’une, laïque et institutionnelle, imposée par le haut, l’autre, islamo-culturelle et identitaire, qui s’est construite par une transformation lente et profonde de la société turque.

Certes, il y a beaucoup à dire sur les événements de ces derniers mois, sur la manière dont Erdogan et son parti l’AKP sont arrivés à augmenter leur score de 20%, de 41% des suffrages au début de l’été à 49% le 1er novembre.

Cet exploit étonnant – les sondages, comme en Israël en mars et au Royaume-Uni en mai, étaient loin du compte –  est le fruit d’une tactique aussi simple que machiavélique : semer le chaos pour se poser comme seul rempart contre l’insécurité et le désordre. Ce n’était pas gagné d’avance. Ni la décision de refaire le match ni le choix de la stratégie n’allant de soi, Erdogan et ses alliés ont dû imposer leurs vues. Erdogan a prouvé qu’il avait vu juste : face à l’insécurité, les électeurs ne cherchent pas les responsables mais l’homme capable de les rassurer et de mettre fin à la violence. Derrière l’isoloir, la fermeté, la confiance, l’énergie et la virilité du candidat comptent plus que l’analyse froide de la situation : même pyromane, un pompier reste un pompier !

Et si Erdogan a été capable de réaliser cet exploit dans les urnes, c’est parce qu’il incarne parfaitement une nouvelle société en plein essor qui est en train de s’emparer de tous les leviers des institutions et du pouvoir. Dimanche dernier, presque un électeur turc sur deux a rejeté le modèle européen de la modernité, associé à Atatürk et porté pendant des décennies par les élites militaires, bureaucratiques et intellectuelles laïques. Ces élites ont procédé à la modernisation de la société et de l’Etat en forçant les Turcs à s’aligner sur les institutions européennes, allant jusqu’à copier certains attributs extérieurs comme la mode vestimentaire et l’alphabet latin. À ce modèle, les électeurs turcs ont préféré une autre modernité, celle qui s’est imposée presque d’elle-même. Les effets de la mondialisation économique et culturelle se sont ajoutés aux conséquences, aussi paradoxales qu’imprévisibles, de la modernité imposée par les élites. L’ascension sociale, les bouleversements sociologiques, l’accès aux technologies et le développement de la société de consommation ont ainsi créé une nouvelle société turque. Par ses origines, sa carrière, sa formation, et son imaginaire, Erdogan incarne cette nouvelle société née dans les années 1970-1980.

Entre ce nouveau pays réel et le pays légal que forment l’Etat et les institutions hérités du kémalisme, le fossé n’a cessé de se creuser. La Turquie de ces deux dernières décennies est le théâtre de la guerre des modernes contre les modernes.  Et cette guerre s’articule autour de la religion musulmane.

Pour les kémalistes, la religion musulmane représentait un obstacle majeure à la modernisation de la société ottomane ; ils cherchaient donc non seulement à séparer Etat et religion mais à reformer en profondeur l’Islam, de façon à le rendre aussi compatible que le christianisme avec le monde moderne. L’Islam devait donc devenir une conviction intime et une affaire de conscience. C’est évidemment impossible car pour enlever à une religion son folklore, ses traditions, ses « superstitions » populaires, et ses rituels, il ne suffit pas de promulguer des lois et de réformer les institutions, il faut changer en profondeur la société et métamorphoser l’homme. Les kémalistes s’y sont attelés avec un certain succès mais la tâche s’est avérée trop difficile. En fait, le kémalisme plus ou moins « pur » n’a duré qu’un peu plus d’une vingtaine d’années. Dès les années 1950, il était clair que l’Islam restait une force avec laquelle il fallait compter. Ensuite, dans les années 1970, l’Islam politique a fait un retour timide dans l’arène, avant de s’imposer comme une force majeure au milieu des années 1990. Une fois de plus, un système fondé sur l’émergence d’un homme nouveau arrive à changer l’homme, mais pas dans le sens souhaité. Erdogan est le pur produit de ce double processus, profitant des bienfaits de la modernisation de la Turquie tout en étant façonné par tout ce que le kémalisme voulait éradiquer : les valeurs et la vision du monde que lui ont inculqué sa famille, la rue, son quartier et les différents représentants d’un Islam considéré comme un ciment social, une boussole morale et un pilier identitaire.

La personnalité exceptionnelle d’Erdogan a sans doute joué un rôle de premier ordre dans la montée en puissance de l’AKP – il suffit de le comparer à son prédécesseur Abdullah Gül pour le comprendre.  Mais l’ambition, le charisme et le talent politique – ainsi que le manque de scrupules, le sens de la dissimulation et de la manipulation –  d’Erdogan ne devraient pas cacher l’arrivée à maturité d’une nouvelle Turquie.

Cette Turquie, moderne à sa façon, a déjà pris tout ce dont elle avait besoin de l’Europe. Elle déploie aujourd’hui une culture politique et une synthèse identitaire spécifiques où la religion musulmane joue un rôle inconcevable dans le modèle occidental. L’ampoule illuminée, emblème de l’AKP, nous rappelle son attachement à la dimension purement technologique et utilitaire du progrès importé. Pour le reste, la Turquie entend désormais puiser son inspiration ailleurs.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000005.

Procès des Femen de Notre-Dame: l’absolution

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La violence faite aux femmes est une réalité trop sérieuse pour en rire et la Justice, consciente de cette gravité, n’hésite pas à frapper lourdement la brutalité masculine. Elle semble cependant confondre les genres. Le 12 février 2013, huit chastes Femen passent le porche de Notre-Dame de Paris. En cette année de jubilé des 850 ans de la cathédrale, la foule est nombreuse pour venir admirer les nouvelles cloches qui, avant d’être installées, sont exposées dans la nef. C’est là que ces pénitentes se dénudent pour crier, seins nus, « Pope no more » (Plus de pape) et « In gay we trust » (Nous croyons en l’homosexualité),  tout en faisant teinter la cloche de Saint Marcel, posée devant elles, avec un bout de bois. Cette intrusion de la langue de Shakespeare dans un temple où le latin a lui-même été proscrit ne fut pas du goût des surveillants qui les évacuèrent manu militari.

La dorure de la cloche ayant pris un sacré coup lors de ces incantations, ces dévotes furent poursuivies pour dégradation et finalement relaxées en première instance, mais les intégristes du Parquet firent appel. La nouvelle audience fut l’occasion d’entendre l’une des prévenues déclarer qu’elles n’ont fait « qu’exercer leur liberté d’expression », elles qui, selon leur avocate, ne sont que de pauvres brebis égarées « victimes de violences de la part de ceux qu’elles dérangent ». Car cette  controverse des temps modernes déplaça le sujet. Il ne fut plus question de la violation d’un lieu de culte, (une église ça ne compte pas, qui peut donc s’en préoccuper), ni de dégradation, (il fut rapidement établi qu’il n’y avait pas d’éléments suffisants pour leur imputer cette responsabilité), mais bien de la manière vigoureuse avec laquelle ces illuminées furent mises à la porte.

Quiconque a déjà vu des images de leurs extases publiques sait qu’elles n’y mettent pas fin sur une simple prière et qu’il faut souvent y mettre les mains. Et malheur à celui qui pourrait avoir celles-ci un peu lourdes. Les Femen sont des femmes. Le 29 octobre dernier, la Cour d’appel de Paris les a toutes absoutes mais a condamné deux surveillants à des peines d’amende de 1000 et 300 euros, avec sursis, l’une des vertueuses ayant eu une dent cassée. A eux la repentance, quant à la canonisation…

Événement: Staline invité de Causeur

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Apocalypse Staline

Apocalypse Staline

Comment devient-on Staline ? Comment un tyran absolu s’empare-t-il de la conscience des autres, par quelle manipulation de sa part et grâce à quel consentement des masses parvient-il à rendre légitime la terreur ? Voici Pavel (ou Alexei), bolchevik de la première heure, dévoué au parti, héros de l’Union soviétique : hier encore, il était légitimement fier de ses états de services, demain, il se répandra en contritions devant ses juges, avant de sourire au peloton d’exécution, accablé par la trahison fabriquée qui l’accable, acquiesçant à la sentence qui l’efface.

Comment tout cela a-t-il commencé et pu se prolonger ? Omnipotent commissaire du peuple en redingote, tchékiste suprême ou capricieux mutique, et encore liquidateur à la nuque froide, Staline se donna, enfin, le rôle du grand architecte d’une société d’insectes tantôt utiles, tantôt surnuméraires, avec, pour décor, des combinats du fer et de l’acier et, pour horizon, les objectifs des plans quinquennaux. Car il était fait pour l’exercice de la terreur en milieu industriel.

Lointain, inaccessible, il ne fut plus qu’une présence tronçonnée sur l’estrade de la place Rouge, un buste qui semblait glisser le long d’une rampe. Il s’animait un peu, accordait quelques sourires, pointait du doigt la foule, comme pour sortir au hasard un quidam de l’anonymat et l’assurer de son inquiétante sollicitude. Or, ce buste énorme habillé de gris jusqu’au menton domina et méprisa les statues en pied qui l’entouraient. Jusqu’à la fin, Staline demeura modeste et impitoyable.

Quel mystère contemporain fonde cet homme impavide ?

Mardi, 3 novembre, France2  diffuse « Apocalypse Staline », l’œuvre de mémoire sur le XXe siècle la plus récente d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, bien connus de nos lecteurs. Avec eux, avec leur série Apocalypse, nous sommes au-delà du simple documentaire. On retrouvera dans « Staline » les images d’archives secrètes, les témoignages inédits, l’iconographie rare, la patiente et respectueuse restitution des faits et des événements, la mise en couleur d’une exceptionnelle vérité, et cette intensité dans le récit, dans le montage qui signe le travail des deux cinéastes.

Après la diffusion, Isabelle Clarke et Daniel Costelle répondront, en exclusivité, à toutes les questions que leur poseront les lecteurs de Causeur.

Et, dans Causeur du mois de décembre, retrouvez l’entretien avec les auteurs d’« Apocalypse Staline », ainsi que l’article de Régis de Castelnau.

« Apocalypse Staline », en trois épisodes diffusés dans la même soirée, France 2, à 20 h 55 : 1- Le Maître du monde, 2- L’Homme rouge, 3- Le Possédé.
DVD (France TV), et livre richement illustré aux éditions Acropole.

Apocalypse - Staline

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LECTEURS DE CAUSEUR, posez vos questions à Isabelle Clarke et Daniel Costelle dans le fil de commentaires ci-dessous, ils y répondront !

Conférence sur la Syrie: la France hors-jeu

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Vienne diplomatie Talleyrand

Vienne diplomatie Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.

Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires[1. Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.], a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

*Photo : Wikipedia.