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Quand Karim Benzema crache à la fin de La Marseillaise

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Ces images, vous ne les avez pas vues dans les JT qui se sont pourtant longuement penchés et sur les minutes de silence et les Marseillaise qui retentissent dans tous les stades de France et dans maintes enceintes européennes.

Unanimes dans l’émotion et dans la compassion, supporters et footballeurs ? Oui, tous ou presque. Car il a fallu qu’à l’occasion du match au sommet Real Madrid – FC Barcelone, ce samedi, Karim Benzema fasse entendre sa différence. Ou plutôt la montre.

Tout d’abord en n’applaudissant pas la Marseillaise – qu’on a jouée au piano en prélude du match – contrairement aux autres joueurs et à quelque 80.000 spectateurs. Mais bon, ça c’est du Benzema ordinaire : il n’est pas très Marseillaise. Hélas, il ne s’est pas contenté d’afficher son indifférence. Alors que les caméras du match étaient braquées sur lui, il a ostensiblement craché par terre à la fin de l’hymne national. 500 millions de téléspectateurs en furent témoins. Vous le serez aussi en regardant cette vidéo :

Si ce geste inqualifiable a été occulté jusque-là par les télés, l’affaire fait grand bruit sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, Pierre Ménès se fâche tout bleu-blanc-rouge contre « Benzema qui crache à la fin de La Marseillaise » ce qui déclenche une avalanche d’approbations mais aussi pas mal de tweets intimant au chroniqueur de Canal d’oublier l’affaire et de ne pas porter préjudice au joueur qui a déjà bien du malheur. Une bienveillance qui exaspère le très écouté Daniel Riolo de RMC, qui déclare, toujours sur Twitter : « Voyons, cessez de lui trouver des excuses en permanence ! »

Chacun sait que Karim Benzema n’aime pas la Marseillaise. C’est tout à fait son droit. Chacun sait qu’il a toujours refusé de la chanter avec les Bleus et qu’il le clame haut et fort. C’est déjà plus problématique, mais ça n’est pas la question du moment. Car ce soir-là, il y avait de bonnes raisons pour qu’il n’exhibe pas son mépris pour l’hymne national. 130 raisons exactement.

Rammstein en Amérique

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rammstein dvd concert

Rammstein ! Ce nom claque comme un coup de tonnerre dans le ciel d’Armageddon. Les soudards de l’ex-RDA sont de retour. Leur musique de la terre brûlée ne s’est pas repue d’avoir enflammé l’Europe, il lui fallait aussi conquérir l’Amérique, continent que le combo a chanté en des termes peu élogieux en 2004. Le morceau en question, « Amerika », ne figure pas au menu de ce DVD In Amerika filmé au Madison Square Garden de New York… Pourtant, l’Amérique étant largement aussi maso qu’eux, il n’y avait théoriquement aucun problème à ce qu’ils la jouent.

Ce débarquement inversé fait sourire aujourd’hui : un groupe allemand qui s’impose sur le sol américain, dans la langue de Goethe… Une première dans l’histoire ! Bien sûr, Falco (N°1 aux Etats-Unis avec le germanophone « Rock Me Amadeus ») et les hardos de Scorpions avaient ouvert une brèche – dans laquelle se sont infiltrés les Tokio Hotel -, mais le phénomène Rammstein reste sans précédent par l’impact de son style singulier, l’ampleur internationale de sa popularité et le caractère sans faille de son parcours.

Et Dieu sait si ce n’était pas gagné d’avance, tant les particularismes régionaux vous collent aux basques, surtout si vous venez d’une contrée sulfureuse comme l’Allemagne. Car en 2015, dans l’inconscient collectif français (par exemple), l’Allemand est toujours – à quelques nuances près – le nazi de la Grande Vadrouille. Peut-être un peu plus civilisé mais toujours aussi infréquentable. Alors que du côté allemand, le couple Bourvil-Louis de Funès n’incarne plus l’idée qu’ils se font de nous, François Hollande a pris la relève dans le grand cinéma français du comique social et populaire, rien à voir donc…

Tout beautiful people germanopratin est toujours bien inspiré de se montrer germanophobe lorsqu’il s’exprime dans les médias, c’est tellement glamour. L’an dernier, l’hebdomadaire Marianne titrait : « Pourquoi l’Allemagne nous gonfle ! ». Pas étonnant, dans ce contexte, que Rammstein ait attiré à lui une certaine haine dès le départ, surtout que le groupe – en bon sextet provocateur – a eu l’outrecuidance de jouer sur la corde sensible (en utilisant notamment dans un clip – pour leur seul aspect esthétique – des images du documentaire Olympia, sur les Jeux olympiques de Berlin de 1936, utilisées par la propagande nazie). Sacrés petits filous ! Les calendriers Les Dieux du stade diffusés dans toutes nos grandes surfaces reprennent à leur compte le même concept, jusqu’au noir et blanc, sans qu’ils soient pourtant estampillés « produit dangereusement néofasciste ». Mais Rammstein ne sont pas des sportifs, et en plus, ils mangent des bretzels ! Comble du comble, l’Allemagne a inventé le hard discount… c’est toujours hard avec les allemands, à croire qu’ils le font exprès.

Que voulez-vous, ce peuple a longtemps été biberonné aux contes romantico-gothiques des frères Grimm, à la Hansel et Gretel, qui avaient valeur initiatique pour les futurs adultes amenés à être confrontés aux sorcières – masculines et féminines – du monde du travail, parfaits donc pour les préparer aux patrons anthropophages. D’où leur ponctualité, rigueur, efficacité et fiabilité légendaires. De l’aveu d’un membre de Rammstein dans le documentaire du DVD, ces qualités germaniques ont grandement contribué au succès et à la respectabilité du groupe en Amérique. Ironie de l’histoire, les Rammstein sont issus du bloc de l’Est et ont su s’affranchir d’un certain déterminisme géographique et politique, alors qu’en France, « c’est le rock à la soviétique », pour reprendre l’expression du regretté Fred Chichin, qui ajoutait : « En France, les groupes sont tenus à bout de bras par les subventions d’état. Les festivals, les tournées, les salles sont subventionnées. Chez nous, ce qui manque, ce n’est pas le matériel, ce ne sont pas les musiciens, c’est la mentalité : on ne peut pas faire du rock avec une mentalité d’assisté. »

Bien sûr, pour la finesse on repassera ou on se rabattra sur le nouvel album de William Sheller (Stylus), mais le barnum grand-guignolesque de Rammstein vaut son pesant de feux d’artifice martiaux.

Le groupe a étendu les conquêtes musicales de l’Allemagne vers le Nouveau Monde : Deutschland über à l’Ouest !

Double DVD In Amerika, de Rammstein (Universal).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21348622_000063.

Élisabeth Vigée Le Brun, portrait de l’artiste en portraitiste

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vigee le brun

Le Grand Palais propose une rétrospective d’Élisabeth Louise Vigée Le Brun, portraitiste la plus en vogue au temps de Louis XVI. On y voit une peinture particulièrement subtile et empreinte d’un bonheur de vivre en sursis. Et on y découvre le destin étonnant d’une femme indépendante, ballottée par les événements, se lassant de son art et se confiant finalement à l’écriture.

La scène se situe début octobre 1789. Une femme et sa fille sont habillées en ouvrières. Il est minuit passé. Elles voyagent en diligence. Depuis plusieurs semaines, les murs de leur hôtel particulier ont été couverts d’inscriptions hostiles et des gardes nationaux ont pris position pour les empêcher de partir. Elles se sont quand même échappées grâce à ces déguisements. Cependant, la mère craint que la voiture ne soit arrêtée en traversant les faubourgs. Au contraire, tout s’avère calme. Les émeutiers, hommes et femmes, sont fourbus. Ils dorment tous. Il faut dire qu’ils viennent de passer deux journées bien remplies. Ils sont allés chercher la famille royale à Versailles et l’ont ramenée à Paris au milieu des piques.

Dans la diligence, en face de la femme et de sa fille, deux hommes rentrent en province. Le premier a mis à profit les événements pour voler des montres. La moisson est excellente. Il ne s’en cache pas. Pour parfaire son contentement, il voudrait que l’on mette plus de gens à la lanterne. Il insiste. La pseudo-ouvrière lui demande de ne pas parler de ça devant sa fille, encore jeune. L’homme sort un jeu de cartes pour faire une partie de « bataille » avec l’enfant.

Le second personnage est ce qu’on appellera bientôt un Jacobin. Il est également ravi d’avoir participé à ces journées. Il est confiant en l’avenir. Ça pulse bien.[access capability= »lire_inedits »] Il a profité d’un temps mort pour aller voir une exposition, explique-t-il. Après tout, c’est une chose à faire quand on monte à la capitale. À cette époque, pas besoin d’acheter l’Officiel des spectacles. Il n’y a, en pratique, qu’une exposition : le fameux « salon ». Un tableau l’a particulièrement enthousiasmé. C’est l’autoportrait d’une jeune femme avec sa fille, toutes deux vêtues à la mode antique. Le Jacobin n’en revient pas de cette composition. Tout ce qui est antique plaît aux révolutionnaires, c’est bien connu. Dans la diligence, la femme se tait. C’est elle qui a réalisé cette peinture. Elle s’appelle Élisabeth Louise Vigée Le Brun. C’est une proche de Marie-Antoinette, mais ce n’est pas le moment de s’en vanter. Née en 1755, elle a 34 ans, comme la reine. Elle part pour treize années d’exil à travers l’Europe. Sa réputation artistique la précède. Elle ne rencontrera pas de difficulté à susciter des commandes. Elle va mener une vie brillante de Naples à Saint-Pétersbourg et de Vienne à Berlin.

Son domaine de prédilection est le portrait. Elle a le chic pour rendre ses personnages vivants et naturels. Mais c’est surtout sa très belle picturalité qui lui vaut sa renommée. Certes, parfois ses compositions paraissent exagérément lisses et fignolées, comme le Portrait de Marie-Antoinette en grand habit de cour. Mais dans l’ensemble, et surtout dans les petits et moyens formats, elle réjouit l’œil. C’est le cas du très beau portrait de la baronne de Crussol. On prend plaisir à en parcourir les nuances, les fondus et les glacis. Mme Vigée Le Brun est la fille d’un bon peintre et l’épouse d’un grand marchand de tableaux. Elle a des idées très précises sur ce en quoi consiste une belle peinture. Elle fuit la vulgarité et les compositions néoclassiques sentencieuses.

Mme Vigée Le Brun paraît être le fruit d’un long affinement du goût en France. En effet, quand on rapproche son travail de celui de certains artistes français du siècle précédent, on se rend compte du chemin parcouru. Il faudrait sans doute nuancer, en prenant en compte les artistes français installés en Italie. Mais, tout de même, ce sont jusqu’aux œuvres du grand Poussin qui, comparées aux siennes, surprennent par le caractère souvent fruste et schématique de leurs visages. Et je ne parle pas de la Renaissance où la peinture française se trouvait dans les limbes. Avec cette femme, on atteint donc indiscutablement un sommet de subtilité et de concision. À l’instar d’une musique de chambre, son style est simple, discret, subtil, vibrant, irréprochable.

Si je parle de sommet, c’est aussi en référence à ce qui suit. La débâcle de l’Ancien régime a, en effet, de profondes conséquences sur les arts. Beaucoup d’artistes de premier plan, comme Fragonard, périclitent du fait de la disparition de l’aristocratie commanditaire, ruinée ou émigrée. Inversement, les changements politiques amènent sur le devant de la scène des artistes parfois plus préoccupés de raison et de morale civique que de la consistance de leur peinture. Parmi eux, on peut citer une sorte d’homonyme de Mme Vigée Le Brun, assez représentatif du contexte, François Topino-Lebrun (1764-1801). Ce proche de David est membre du Tribunal révolutionnaire. Ce que l’on appellerait de nos jours un artiste « engagé ». C’est à ce titre qu’il a été sorti de l’oubli dans les années 1970 par les tenants de la Figuration narrative. Malheureusement, Topino-Lebrun nous laisse des Mort de Caius Gracchus et autres Siège de Sparte aussi pompeux que rudimentaires. Il est l’antithèse absolue de Vigée Le Brun.

On ne peut pas parler d’elle sans s’attarder un peu sur le fait qu’elle est une femme dans une période où la plupart des artistes sont des hommes. Il y a eu quelques précédents de femmes reçues dans l’institution de l’Académie royale, mais les académiciens chipotent quand Mme Vigée Le Brun présente sa candidature. Son joker s’appelle Marie-Antoinette. Louis XVI avoue « ne pas s’y connaître en peinture », mais il relaye le souhait de la reine en ordonnant l’admission de la portraitiste à l’Académie.

Cette nomination venue d’en haut ne résout pas tout. En particulier, en tant que femme, Mme Vigée Le Brun reste exclue de l’étude d’après le nu masculin. C’est un gros handicap. En effet, il s’agit d’une formation indispensable pour se préparer à la peinture d’histoire, genre alors jugé le plus noble.

On sait que les salons littéraires et l’art de la conversation faisaient une place importante aux femmes. Le xviiie siècle compte aussi un nombre significatif de femmes peintres ou pastellistes. Certaines font d’ailleurs preuve d’un grand talent. C’est le cas, par exemple, d’Angelika Kauffmann (1741-1807), d’Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) ou, un peu plus tôt dans le siècle, de la sublissime Rosalba Carriera (1675-1757). Elles ont en commun de s’être principalement vouées au portrait, spécialité la plus ouverte aux femmes de cette époque.

Malgré ces restrictions, son opiniâtreté et son talent lui permettent de figurer parmi les peintres les plus renommés de son temps. Durant ses années d’exil, au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle est admise dans les académies les plus prestigieuses. Elle s’est séparée de son mari, resté à Paris, et parcourt l’Europe en femme étonnamment libre et ne comptant que sur elle-même.

Un aperçu de sa personnalité nous est donné par les nombreux autoportraits qu’elle a laissés. Dans certains, où elle se représente avec sa fille, elle met l’accent sur la tendresse maternelle. Dans d’autres, elle exprime sa joie d’être une jolie femme. Il faut citer, en particulier, l’Autoportrait au chapeau de paille. Elle s’y mesure avec succès au Portrait au chapeau de paille que Rubens a brossé de sa seconde épouse. La seconde toile est presque l’antithèse de la première. Le maître d’Anvers mettait en couleurs une bimbo torride. Mme Vigée Le Brun se blaireaute en élégante tranquille habitée par une sorte de grâce champêtre. Elle exprime dans cette toile un idéal féminin qu’elle reproduit presque à l’identique avec sa Mme de Polignac. De peinture en peinture, on la sent surtout inspirée par les jolies femmes dans son genre, portant comme elle, avec simplicité, de belles toilettes.

Les uns trouveront cela superficiel. D’autres, au contraire, délicieux. Il y en a auxquelles ça n’a pas plu du tout, ce sont les féministes. C’est le cas en particulier de Simone de Beauvoir, qui abhorre au dernier degré Mme Vigée Le Brun, comme femme et comme mère. L’auteur du Deuxième sexe dénonce « cette idole imaginaire bâtie avec des clichés », surtout quand elle « ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité ».

Lorsqu’elle atteint environ 45 ans, Mme Vigée Le Brun semble se désintéresser de ses peintures à la façon dont on s’ennuie d’un « ouvrage de dame ». Ses modèles l’irritent ou lui paraissent vulgaires. Elle éprouve de la fatigue à manier les pinceaux. En outre, depuis qu’elle est rentrée en France, en 1802, son idéal féminin et son style de peinture sont passés de mode. Elle a peu de commandes. Elle peint de moins en moins et, finalement, plus du tout. Il lui reste près de quarante années à vivre. Son destin ressemble beaucoup à celui de Tamara de Lempicka (1898-1980) qui, après avoir été une star de l’art déco, cessera toute activité et tombera dans un long oubli[1. Avant d’être redécouverte dans les années 1970 par le galeriste Alain Blondel.].

Il faut attendre longtemps pour qu’il se passe quelque chose dans sa vie. Encore et toujours, on la ramène à Marie-Antoinette, ce qui l’agace. En outre, diverses histoires plus ou moins fantasmagoriques continuent à circuler sur son compte. En particulier, il y a cette correspondance érotique apocryphe entre elle et Charles Alexandre de Calonne. On y attribue aux amants présumés une énergie sexuelle phénoménale, attestée notamment par l’écroulement d’un lit à baldaquin. Finalement, alors qu’elle a dépassé les 70 ans, elle sort soudainement de sa réserve et se lance dans l’écriture. Elle rédige ses Souvenirs, y consacrant douze années. On l’aide, mais, très vite, elle trouve un style plaisant qui s’apparente au ton de la conversation. On peut regretter qu’elle lisse certaines aspérités de sa vie ou qu’elle insiste sur ce qui lui « fait honneur », par exemple quand un souverain se baisse pour ramasser ses pinceaux ou qu’un autre lui apporte une tasse de café. Cependant, son texte est un parcours à travers l’Europe de son temps. On y trouve des galeries de portraits, cette fois-ci peints avec des mots. Parfois, cela se transforme en guide de voyage, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant. En particulier, au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle nous explique pourquoi elle préfère certains peintres comme Guido Reni (Le Guide), Le Guerchin ou d’autres. Son regard est passionnant en ce qu’il diffère beaucoup de celui qu’auraient aujourd’hui nombre de nos contemporains, plus attirés par la Renaissance.

Le premier tome de cet ouvrage paraît en 1835. C’est un succès. Cette femme étonnante meurt en 1842, à 88 ans. Elle aura connu la gloire artistique et la notoriété littéraire, séparées par un vide de trente ans.[/access]

À voir absolument : Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Grand Palais, du 23 septembre au 11 janvier.

Alz court toujours

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genevieve peigne interlocutrice

Dans L’Interlocutrice, le récit pur de toute jérémiade de Geneviève Peigné, s’exprime toute la violence de la maladie. « Odette écrit dans les marges de ses romans policiers. Ce sont ceux de la collection Le Masque, alignés sur la bibliothèque et qui n’en bougeront plus. C’est qu’Odette est morte et sa fille Geneviève vide sa maison. Fascinée par le journal que sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, tenait ainsi entre les lignes, elle nous le livre avec pudeur et réserve. Dans son écriture parait toute la subtilité de sa souffrance, de son impuissance, de son étonnement aussi, devant sa mère qui a passé ses derniers mois sur une autre planète.

Odette n’arrachait jamais ni ne cornait les pages, elle les noircissait seulement de tout ce qui lui passait par la tête, de ses pensées réduites à la plus naïve expression par la dégénérescence cérébrale dont elle était consciente. La norme encadre son délire, le met en valeur et dérange plus que le délire lui-même. Tel est le cas quand un cerveau est rongé de l’intérieur, quand un esprit se voit envahir par un non-sens, forcé de l’accueillir ou mourir.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Odette a choisi pour se livrer les romans policiers et non les journaux, les prospectus ou simplement du papier à lettres: la noirceur qu’elle y trouve fait écho à celle qui l’entoure, la recherche du coupable devient la poursuite de sa propre individualité morcelée entre les crises délirantes et les moments de lucidité. La course à la vérité sur un parcours semé d’indices est le reflet de son existence tendue vers une réalité commune qui lui est peu à peu interdite d’accès. Dans le texte imprimé, elle souligne les phrases décrivant son destin de malade, son quotidien, ses préoccupations, comme un paranoïaque qui croit lire son nom sur toutes les lèvres, mais avec plaisir et reconnaissance: « Maigret sortait lentement d’un rêve – ou d’un cauchemar. / comme moi ». Il s’agit pour Odette, qui ressasse son nom ligne après ligne, de « se retrouver »: le stade du miroir à rebours.

Avec fascination et crainte, Geneviève voit revivre sa mère jusque dans les moindres détails, car tout ce qui concernait Odette dans le récit d’un autre est identifié et agrémenté de « comme moi »,  de « oui », depuis les douleurs et les  insomnies jusqu’à la crainte de la mort, en passant par le goût des omelettes. Ces romans policiers ne sont plus seulement de Simenon, Exbrayat ou Agatha Christie, ils sont aussi les derniers fragments de vie d’Odette, qui avaient été adaptés et représentés au théâtre du Rond-Point. « Le livre est une entrée de secours » pour Geneviève Peigné, une manière de dialoguer à l’infini avec sa mère disparue avant d’être morte.

La vie continue dit-on, une fois le deuil consommé. L’enquête est close, le coupable, Alzheimer surnommé Alz n’a toujours pas été arrêté mais Odette est libre.

L’interlocutrice de Geneviève Peigné (Le Nouvel Attila)

L'Interlocutrice

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Woody Allen et le héros romantique

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woody allen fritz lang

Le dernier film de Woody Allen met en scène Abe Lucas, typique héros romantique. Qu’est-ce qu’un romantique ? Sa caractéristique principale est de se mentir à lui-même. Le « Petit bonhomme » de Brassens en est un bon exemple. Indifférent au monde, il ne fait de tort à personne, dit-il, mais trouve sur sa route des « braves gens » qui ne supportent pas son autonomie et la lui font payer. Or, remarquons que s’il y a bien une chose qui convienne aux « braves gens » de notre modernité libérale, c’est que chacun suive son « chemin de petit bonhomme ». En réalité, les petits bonhommes du monde réel s’épuisent dans l’affirmation d’une singularité introuvable, et consacrent leur énergie à se faire croire à eux-mêmes qu’ils dérangent une société indifférente.

Un certain sentiment de singularité étant souvent à l’origine de la vocation artistique, il n’est pas étonnant que les œuvres d’art multiplient les exemples de ces postures romantiques, où des artistes persuadés de leur propre originalité bâtissent leur représentation idéale, celle d’un monde qui tournerait autour de leur autonomie radieuse. L’Etranger de Camus est un bon exemple d’oeuvre romantique, ainsi que René Girard l’avait analysé dans un article de 1963 : Meursault ne s’intéresse pas au monde, et le monde veut sa mort précisément en raison de cette indifférence. C’est évidemment faux : la société se moque des petits employés de bureau qui aiment les films de Fernandel et les cafés au lait. Le petit employé se persuade que le monde entier lui en veut, revendiquant bruyamment une indépendance que personne ne songe à lui contester. Il faut le puissant narcissisme de l’écrivain romantique pour bâtir une histoire qui inverse les rôles.

Le « romantisme », c’est être obsédé par « les autres », c’est n’avoir de valeur que par eux. Mais il s’agit d’un jeu aux règles précises : celui qui avoue son besoin de la reconnaissance de l’autre perd toute chance de l’obtenir. Il faut feindre l’indifférence et bâtir des fictions dont on se berne soi-même, selon lesquelles c’est l’autre qui nous en veut de notre autonomie. Le romantique accompli doit arborer le visage supérieur de l’homme que les autres indiffèrent, alors que ce visage n’est composé que pour eux.

Une courte séquence du début d’Irrational Man nous montre des personnages parlant d’Abe avant son arrivée, parfaite mise en image du fantasme romantique : le monde entier parle de moi, qui de mon côté ne me soucie pas de lui. C’est généralement le contraire qui est vrai, et cet écart entre les situations réelles et fantasmées conduit le romantique à sa dépression, et non les nobles raisons dont il la maquille ensuite. Le personnage d’Irrational Man s’enivre de ces nobles raisons ; le problème, c’est que le film semble les tenir pour vraies.

Ce professeur de philosophie est envahi par un profond désespoir, celui de n’avoir pas réussi à « changer le monde ». Son expérience dans l’humanitaire l’a convaincu de l’inutilité de l’action. Le voici réduit à faire la classe à des représentants de la haute bourgeoisie américaine. Il les épate à coups de sentences péremptoires sur l’impératif catégorique de Kant, qui conduit au nazisme, et le christianisme de Kierkegaard, qui l’empêche d’accéder au désespoir authentique (tout ça est profond comme du Michel Onfray). Au début, on peine à croire que le cinéaste prenne au sérieux ce poseur. Joachim Phenix surjoue sa dépression de façon trop caricaturale pour n’être pas parodique. Et puis le doute s’insinue : et si le film était dupe de son personnage ?

Il est évident que le héros romantique, par exemple, veut faire croire qu’il serait prêt à mourir, ou à se suicider. Plus il dédaigne ce qui importe aux autres – la vie en premier lieu – plus il se donne une chance de les impressionner. Mais il s’agit là d’une stratégie sociale. Un insurmontable obstacle le retiendra toujours de passer à l’acte, car se tuer réellement serait perdre la possibilité de savoir ce qu’en penseront les autres. La scène de roulette russe, au début du film, semble donc incohérente : admettons qu’Abe veuille choquer de jeunes bourgeois en s’affirmant prêt à se brûler la cervelle ; mais qu’il prenne un vrai risque en appuyant sur la gachette ne cadre pas avec le personnage. En revanche, si le héros racontait lui-même cette scène, il est probable qu’il nous la présenterait comme Allen le fait : moi je me fiche de la vie, j’ai pris le révolver et j’ai tiré ! En faisant appuyer son personnage sur la détente, Allen est dupé par le mythe dont le personnage enveloppe son besoin de l’estime d’autrui.

Évoquons maintenant l’acte « irrationnel » qu’Abe décide d’accomplir : le meurtre anonyme d’un juge inique. Il me semble totalement impossible que ce personnage décide d’accomplir un acte qui ne soit connu de personne. Chez lui, tout est ostentation. Les romantiques du monde réel ne font jamais rien dont ils ne s’assurent que le monde puisse en prendre connaissance. Il n’y a même plus besoin de risquer sa peau : la posture seule importe, et l’image qui la relaiera. Les philosophes romantiques survolent en hélicoptère des zones réputées dangereuses, ou déchargent trois sacs de riz devant des caméras, et les voilà légitimes pour déclamer sur les plateaux de télévision, les yeux humides, leur douleur d’avoir vu le monde aller si mal. Le personnage de Woody Allen est de cette engeance, qui fait un spectacle de sa désillusion. Pour qu’un acte dont personne ne saura jamais rien lui redonne espoir, il faudrait une sorte de « conversion » personnelle : un renoncement à ne recevoir de validation qu’à travers le regard de l’autre. Il faudrait qu’on le suppose guéri de cette maladie dont on l’a vu souffrir pendant la première partie, cette obsession d’une validation par l’autre, que sa feinte indifférence révèle plus qu’elle ne la dissimule.

Bien entendu, Abe nous est montré comme un criminel dangereux, et l’histoire s’achève par sa mort. Mais au fond, s’il existait et avait survécu, il serait sans doute flatté par ce film. Car la monstruosité morale que le film lui attribue est encore une singularité, et peut trouver une justification esthétique. Allen ne déchoit pas le héros romantique de ce qui lui est le plus cher, le mythe sur lequel il a bâti sa personnalité, la foi en sa singularité. Le cinéaste sent bien qu’il doit condamner son personnage, mais il maintient intact le système de représentation narcissique qui sous-tend sa folie.

Match Point n’était pas lesté par cette indécision. Son personnage de parvenu était suffisamment différent d’Allen. Le cinéaste est un merveilleux analyste des mythes des autres. Mais il lui manque encore d’avoir désembrumé les siens : l’homme irrationnel, qui livre son désespoir aux autres comme preuve de sa valeur, n’est-ce pas lui-même ?

Comme celle de Fritz Lang, l’œuvre entière d’Allen est une variation passionnante autour de la culpabilité universelle, dont les deux cinéastes ne s’excluent pas. Avec Irrational Man, Woody Allen s’avoue coupable une fois de plus ; il semble se considérer lui-même comme un monstre ; peut-être lui reste-t-il à avouer qu’il n’est même pas un monstre : il n’est ni meilleur ni pire que chacun, et ce qui le pousse à la faute n’est rien d’autre que cette course effrénée à la distinction, dont son film lui-même est une illustration.

Adrian Ghenie, un réalisme non socialiste

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adrian ghenie roumanie venise

Il n’a pas quarante ans. Né en 1977 dans une petite ville de Transylvanie, il grandit dans la Roumanie de Ceausescu. Après ses études secondaires, il intègre l’université d’art et design de Cluj, mais s’y sent vite marginalisé. Sa production « fait, dit-il, très classique, très symboliste, très xixe ». Disons qu’elle est carrément anachronique, en tout cas à rebours du sens dans lequel on voudrait pousser le jeune Adrian. Ce n’est pas agréable d’être pris pour un ringard quand on a vingt ans et qu’on se rêve un avenir.

Il a beau faire, le xxe siècle officiel et muséal l’intéresse assez peu, à l’exception de quelques artistes comme Bacon. Il se passionne plutôt pour ce qu’il y a avant ou à côté. Avant, il y a Rembrandt qui le fascine, les « vieux maîtres » et l’« âge d’or de la peinture ». À côté, il y a toutes les images qui foisonnent à notre époque, depuis le cinéma jusqu’à Internet. C’est son univers. En résumé, Adrian Ghenie n’a pas grand-chose à voir avec la modernité ni avec l’art dit contemporain. C’est un enfant des cultures visuelles populaires et un héritier de la peinture ancienne.[access capability= »lire_inedits »]

Ses études achevées, il part tenter sa chance à Vienne, métropole la plus proche. C’est un bide total. Il insiste. Finalement, il se résout à rentrer au pays. Avec quelques amis artistes, il s’installe à Cluj, dans une ancienne fabrique désaffectée. Au rez-de-chaussée, un espace nommé Plan B fait office de galerie. On n’en attend pas des miracles. De toute façon, c’est au-dessus que ça se passe. Adrian Ghenie est décidé à travailler à fond, à peindre pour lui-même, comme s’il s’agissait d’une aventure intérieure, sans se soucier de rien d’autre. Tant qu’à être fauché, autant se faire plaisir ! Or, ce qui sort de cet entrepôt est prodigieux. À partir de 2006, ses œuvres commencent à circuler en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Sa cote grimpe de façon exponentielle. Adrian Ghenie est devenu à présent l’une des figures de proue du renouveau international de la peinture figurative.

La Roumanie peut paraître éloignée des lieux les plus branchés de l’art contemporain. Rien de grave à cela. Malheureusement, le pays ne s’est pas tenu autant à l’écart des flambées totalitaires : depuis Antonescu, l’allié des nazis, jusqu’à l’ubuesque Ceaucescu, la Roumanie a connu un demi-siècle écrasant. Adrian Ghenie est particulièrement bien placé pour réfléchir aux pathologies du xxe siècle. Là où il vit, il a le privilège paradoxal de pouvoir acquérir une vision relativement complète de cette période. De fait, les malheurs de son pays, ceux de l’Europe, sont son inspiration, son matériau et son angoisse.

Ghenie récuse la dénomination de « peintre d’histoire ». Peut-être l’expression est-elle un peu datée. C’est que ce genre artistique a longtemps mis l’accent sur les grands événements et les gestes exemplaires. Cette narration a fini par apparaître lointaine et extérieure, parfois pompeuse, aux humains ordinaires. Ghenie prend l’Histoire par l’autre bout. Pour lui, elle n’est pas un spectacle, mais une emprise, tissée de craintes et de songes. Ce qu’il vit se mêle à ce qu’il imagine en écoutant ses proches. Adrian Ghenie n’est rien d’autre qu’une caisse de résonance. Ce dont il s’agit dans ses peintures en fin de compte, c’est de son histoire intérieure. « Je suis devenu, dit-il, le propre sujet de mes œuvres, à la façon dont Flaubert disait “Madame Bovary, c’est moi”. »

Ses réflexions sont d’ailleurs contradictoires, ambigües et imprévisibles. Par exemple, quand il évoque ses parents : « Ils ont vécu dans la pire période du xxe siècle, ne se soucient guère de savoir qui était Staline et se rappellent surtout qu’ils étaient jeunes, vigoureux et amoureux. » Parfois, sa peinture est pure fantaisie, comme cette bataille de tartes à la crème à la chancellerie du Reich, scène à la Chaplin aussi troublante qu’improbable.

Cependant, en règle générale, l’Histoire, pour Ghenie, est une chose très lourde. « Dans ma génération, dit-il, nous étions tous perdants, historiquement et économiquement. Presque tout le monde était en même temps le tueur et la victime. Il n’y avait aucune culture possible de la victoire. Gagner en dictature, c’est se compromettre avec le pouvoir. C’est une impasse morale ! » Artiste de l’humiliation et de l’enfermement, il excelle à peindre des lieux clos où une bestialité latente est palpable. Ses intérieurs dévastés, où errent des chiens-loups et des dignitaires en manteaux longs, sont particulièrement inoubliables.

On est également troublé par ses visages, dont une partie, déchirée ou effacée, s’ouvre sur des béances picturales. On dirait que la face humaine n’est pour lui qu’une superficie, une apparence, qui cache cette réalité effrayante : de la viande.

 

Peu d’artistes se collètent aussi frontalement à de tels sujets. À la différence des romanciers et des cinéastes, les peintres du xxe n’ont pas beaucoup représenté les drames de leur temps. Si dans quatre siècles des archéologues devaient par exemple reconstituer, grâce à la peinture, la période de 1914 à 1918, il y a un gros risque qu’ils l‘imaginent tout à fait tranquille. D’une façon générale, peu d’œuvres abordent de front l’horreur du xxe. Même Guernica, icône de l’art engagé, a une approche beaucoup plus allégorique et distanciée que celle adoptée aujourd’hui par Ghenie. Picasso y évoque, en effet, le massacre de cette ville espagnole par l’aviation allemande. Mais il met principalement en scène, à sa manière géométrisée, la panique d’un taureau et celle d’un cheval, piétinant un homme tenant une épée brisée. Picasso expliquait qu’il ne pouvait pas rivaliser avec l’horreur des photos, qu’il devait se situer sur un autre plan. Choix indiscutablement respectable et fécond. Adrian Ghenie n’est plus du tout dans l’allégorie ou dans la distanciation. En réalité, il n’est plus dans le xxe siècle. Il s’agit d’un art différent, d’un art passionnément tourné vers la vie des hommes, d’un art tragique.

La tragédie ne relève pas d’un simple exposé objectif des faits. Il y a souvent quelque chose d’autre, quelque chose qui a partie liée avec l’émotion. Il peut s’agir d’un rythme, d’une vibration, d’une « petite musique » propre à chaque auteur. Chez Ghenie, ce sont les matières et la picturalité qui apportent cette scansion. Ses œuvres présentent en effet une richesse de matière tout à fait fascinante. Il travaille par couches successives qui rehaussent la texture finale, maltraitant les surfaces pour provoquer d’heureux hasards. Il projette, il efface, il arrache, il applique des pochoirs, il gratte, préférant manier des sortes de spatules (ou couteaux) qui posent et étirent la peinture, plutôt que le pinceau. En raclant des noix de matière dans plusieurs tas de couleurs, qu’il écrase sur ses toiles, il produit des effets berlingots caractéristiques de sa manière. Au total, si l’on faisait un gros plan sur une partie de l’une de ses œuvres, on serait en pleine abstraction. C’est ce qui donne à ses travaux tout leur lyrisme. Dans un contexte où l’abstraction a beaucoup décliné, voire presque disparu, le fait mérite d’être souligné. Chez Ghenie, l’abstraction sert la figuration, elle en devient une composante.

Cette espèce d’hommage à l’art abstrait n’éclipse cependant pas l’essentiel, des citations très véridiques. Ghenie pratique une figuration très réaliste, presque photographique. Quand il représente des objets ou des personnages, c’est toujours pour nous faire sentir la saveur spécifique de leurs formes. Par exemple, lorsqu’il peint Hitler de dos regardant Eva Braun allongée, il pourrait se contenter de nous permettre d’identifier les protagonistes. Néanmoins, ce n’est pas l’idée du dictateur qui l’intéresse, mais sa présence, je dirais presque son odeur. C’est pourquoi Ghenie nous montre la texture de sa vareuse, les plis de son pantalon, les veines du bois dans le parquet, autant de détails choisis pour nous faire accéder à une perception sensible. Il nous permet, en quelque sorte, d’être là. Il cherche ce qu’il y a de significatif dans les formes, attentif à l’incroyable diversité des apparences qui composent le monde.

Nombre de peintures de Ghenie paraissent donc très remarquables. Un bémol doit cependant être apporté à l’enthousiasme. En effet, parallèlement à l’exposition de Venise, hélas proche de sa fin, la galerie Thaddaeus Ropac présente à Paris une sélection de ses toiles. Ce pourrait être pour le public français l’occasion de découvrir cet artiste. Malheureusement, les œuvres exposées sont en deçà de celles qui ont fait sa notoriété. La dimension tragique y cède le pas à un colorisme facile où l’effet berlingot envahit toute la surface. S’agit-il d’un fond de cuvée livré à la galerie parisienne par un peintre débordé par son succès ? Faut-il y voir une évolution heureuse et assumée, comme l’affirment les représentants de la galerie ? Il est vraisemblablement trop tôt pour le dire. La trajectoire d’un artiste peut réserver bien des imprévus. Il convient d’être patient. Adrian Ghenie fait indiscutablement partie des artistes dont on peut attendre beaucoup.[/access]

Jusqu’au 22 novembre 2015, Biennale de Venise.

Antiterrorisme: la répression aveugle ne résout rien

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On dit parfois, en parlant des violents accès de fureur qui aveuglent d’un coup les individus, qu’un voile rouge leur est tombé sur les yeux, teintant tout de sang et de violence. Il m’arrive, à la lecture de certaines déclarations, ces jours-ci, de me demander si un voile rouge ne nous ôte pas la lucidité. C’est ce qui m’est arrivé, à la lecture de l’article « Le grand djihad de France » publié sur le site de Causeur. Ce n’est pas que je ne partage pas la révolte et la volonté de faire face, ni même une part de l’analyse, bien au contraire, et je l’ai écrit déjà à plusieurs reprises. Il faut se battre, farouchement, sans naïveté, mais lucidement, sans faire n’importe quoi, et surtout sans faire exactement ce que l’ennemi a prévu, attend, que nous fassions.

Car quand je lis « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force. Ils détesteront les bérets rouges qui vont les évincer de « leurs quartiers » mais ils les admireront pour la même raison qu’ils admirent le courage, l’intransigeance et le sens du sacrifice des djihadistes. », je suis très inquiet. D’une part, s’il est vrai que force doit rester partout à la loi, considérer que « les jeunes de banlieue », pris d’ailleurs dans leur ensemble, comme un corps homogène qui ne compterait aucune aspiration individuelle, ne consentiraient qu’au respect de la force, est suicidaire. C’est s’engager dans un rapport, à l’intérieur même du pays, avec une partie des Français, qui ne serait qu’un rapport de force indiscriminé, et c’est exactement ce que veut l’ennemi. Oui, il faut réinvestir les « territoires perdus de la République », et avec l’emploi de la force à chaque fois que ce sera nécessaire, mais, d’abord, c’est la mission de la police, des CRS, de la gendarmerie, et non pas des bérets rouges (les paras), dont la mission n’est pas de mener la guerre ici, mais là-bas, puisque nous nous battons en même temps sur un front intérieur et un front extérieur. S’il faut plus d’effectifs de police ou de gendarmerie, mieux équipés et formés, alors il faut voter les crédits pour cela, et vite, comme d’ailleurs pour renforcer les moyens d’actions extérieures de l’armée. Ensuite, sauf à estimer que tout est perdu, ce qui est également ce qu’attend de nous l’ennemi, on peut penser que tout citoyen français, où qu’il vive, a droit à ce qu’on lui permette aussi, au-delà de la loi qui est un préalable, nous sommes d’accord, de respecter la culture, l’intelligence, et par là sa propre personne. Ca fait quand même drôle de lire « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force » ; pourquoi pas « Les juifs aiment l’argent », ou « Les Asiatiques sont fourbes » ?

La proposition d’Arno Klarsfeld de placer d’office en rétention administrative tous ceux qui font l’objet d’une des fameuse « fiches S » m’avait déjà laissé songeur. Outre le fait qu’une fiche S n’est qu’une fiche de renseignement, et non pas un acte de justice, qu’entend-ton par mise en rétention administrative ? Pour combien de temps ? Des années ? On fait un ou plusieurs Guantanamo à la française ?

Avoir peur et avoir la haine peut être légitime, et qui peut dire en ce moment qu’il en est exempt, mais si nous laissons la peur et la haine dicter notre action, nous sommes perdus, comme le prévoit l’ennemi.

*Photo: wikicommons.

 

Terrorisme: prions pour Paris

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paris priere attentats daech

Quelle belle tirade que celle de Michel Hazanavicius dans Première ! « Baiser, rire, manger, baiser, boire, lire, baiser, discuter, manger, argumenter, peindre, baiser, lire, baiser, s’engueuler, dormir, regarder des films, mais surtout baiser, et éventuellement se taper une joyeuse petite branlette ». Voilà ce qui, selon le réalisateur définirait la belle spécificité du Français… ce qui est sensé lui apporter la victoire ! Certes on y reconnaît le style satirique de celui qui nous a fait rire de la franchouillardise dans OSS 117, mais le sourire (jaune) qu’arrache cette harangue est loin des esclaffements gaulois si chers à Hubert Bonnisseur de La Bath.

Au fond, cette sortie est bien triste, car elle révèle à quel point nos libertés conquises sont devenues des plaisirs qui s’imposent sans désir ni doute : elles sont l’algorithme à entrer dans le robot « French 2.0.15 ». Juxtaposer la sexualité débridée et l’apéritif en terrasse, c’est admettre notre abrutissement face à nos instincts : manger, boire, jouir ! Pourquoi ne pas plutôt justifier d’un réel art de vivre qui s’exprime par la manière, toujours française, de rendre beau ce qui est nécessaire : de ne pas manger mais prendre un repas – de préférence cuisiné avec soin, de ne pas boire mais déguster un vin, de ne pas s’habiller mais faire de la mode ? Hazanavicius admet sans y penser que son divertissement n’est pas un but à poursuivre, ni une valeur à défendre mais la fuite inexorable des âmes perdues que Pascal expliquait ainsi : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés pour se rendre heureux, de n’y point penser.»

Aujourd’hui la mort et l’ignorance sont de retour, plus fortes que nos jeux insouciants. Alors quand certains défendent la France à coup de « sortez couverts » et « ce soir on picole », d’autres prennent le temps d’interroger notre « modèle de civilisation » – comme Madeleine de Jessey dans Figarovox. Selon la porte parole de Sens Commun « La culture du seul divertissement et de la consommation sans limites ne satisfait plus personne ». Ce bonheur au rabais que l’on traque et dont Pascal nous dit qu’il est ce que nous nous fuyons dans le divertissement est la cause de notre appauvrissement culturel ; aujourd’hui cristallisé dans notre incapacité à nous réunir sous des bannières plus grandes que les plaisirs individuels. De tout façon, nous avions déjà tété nos plaisirs jusqu’à lie, descendant dans une torpeur qui profitait à nos adversaires.

Il conviendrait alors d’éveiller nos cœurs à quelque chose de plus grand ; mais avec la peur du terrorisme est venue un refus catégorique de l’idéal, le libertarisme sociétal n’admettant pas que l’homme se meuve pour plus grand que lui. Ainsi, le refus de l’islamisme se change en refus de la religion. D’un côté on dit « pas d’amalgame » entre musulman et islamiste. De l’autre on fait l’amalgame entre islamisme et religion… il faut savoir ! Luc Le Vaillant, dans Libération, se plaint du hashtag #prayforparis qu’il accuse de « faire le jeu du religieux et de ses guerres ». Cela prouve bien l’inculture du personnage. On n’est pas musulman ou chrétien comme on est Samsung ou Apple ! En tant que relation avec Dieu, la religion est un acte personnel : elle fait partie de l’identité du croyant et de la culture des peuples.

C’est pourquoi la laïcité ne doit pas être une religion comme les autres ; sinon elle se fera marginaliser par l’islamisme, de la même manière qu’elle a marginalisé la chrétienté. Pour être plus forte, la France doit, au contraire, faire la paix avec son passé. Daech, lui ne l’a pas oublié puisqu’il n’a pas attaqué l’« incroyance festive » que défend Libération, mais « celle qui porte la bannière de la croix », « les croisés » (cf communiqué EI du 14 novembre). Accepter #prayforparis c’est admettre l’existence indéniable d’un héritage religieux dans la culture occidentale, et opposer cette barrière aux assauts de Daech – qui prend d’ailleurs soin de détruire les œuvres d’art partout où il en rencontre, comme s’il ne pouvait supporter la bravade de la beauté.

Nous devons retrouver notre histoire et nous nourrir de tout ce qu’elle contient de contradictoire avec l’islamisme : des trésors de notre culture tellement plus fort que ce que défend le libertaire individualiste ! La chevalerie, les cathédrales, la renaissance sont des pages de l’histoire certes moins médiatiques que la révolution où la résistance, mais elles portent aussi en elles un fragment de ce que sont les Français. Des protecteurs et non des brutes, des pèlerins et non des conquérants, des chercheurs ardents de la vérité dont l’histoire – à la beauté trop méconnue – chante les louanges aux oreilles sourdes et ivres du jouisseur parisien.

Il ne s’agit pas de se bâtir une histoire de propagande mais de retrouver dans nos mémoires si tristement sélectives ce qu’il y reste de fierté. Il est par exemple de bon ton de qualifier le terroriste de moyenâgeuxnec plus ultra de l’insulte dans notre monde de progrès. Quelle offense faite à mille années de notre histoire ! Natacha Polony disait quelques jours avant les attentats : « Il s’est passé [en France] un moment de la conscience humaine ». Si l’on refuse de l’admettre, si l’on ne trouve rien d’autre à défendre que la clownerie moribonde de nos divertissements, alors nous avons déjà perdu.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730793_000002.

Syrie: le vrai-faux virage de la diplomatie française

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hollande poutine russie syrie

L’inflexion présumée de la diplomatie française et son rapprochement avec la coalition russe en Syrie a été hâtivement annoncés par la presse française. Europe 1 dévoile « les coulisses du rapprochement franco-russe ». RFI célèbre « La France et la Russie, la main dans la main. » TF1 et Valeurs Actuelles ont fait le chemin de Damas pour recueillir auprès de Bachar Al-Assad ses impressions sur les attentats. Après les coups de menton de François Hollande, « notre ennemi c’est Daech », et les revirements de Juppé et Sarkozy, l’union sacrée contre le terrorisme islamiste semblait une évidence. La doctrine « ni Bachar ni Daech a du plomb dans l’aile » conclut L’Opinion. D’autant que Vladimir Poutine, meilleur allié de Damas, a une nouvelle fois tendu la main à la France et commandé à sa flotte de se coordonner rapidement en méditerranée avec le porte-avion Charles-de-Gaulle. Laurent Fabius a fini par admettre à demi-mot que la Russie n’était pas seulement là pour sauver Bachar mais aussi lutter contre Daech. Bref, après les attentats de Paris, le « Russian bashing » n’est plus de saison dans la presse française et le Quai d’Orsay doit s’en accommoder.

Ce vrai-faux virage de la diplomatie française est trompeur à bien des égards. Malgré de sérieuses divergences de vue, la France a toujours maintenu un dialogue avec Moscou. Les sanctions économiques anti-russes consécutives au changement de régime en Ukraine sont toujours d’actualité. L’ambassade de France à Damas est toujours inoccupée. Par conséquent, les services de renseignement français ne peuvent pas coopérer avec leurs homologues syriens. Lesquels ont, semble-t-il, de précieuses indications sur un certain nombre de nos ressortissants partis faire le djihad.

En réalité, Laurent Fabius n’a pas plié. Sa doctrine du « ni Bachar, ni Daech » tient toujours. L’orage est passé, les terroristes venus de Syrie ont massacré mais la diplomatie française reste imperturbable, droite dans ses bottes. Elle maintient mordicus depuis quatre ans que la solution de la crise syrienne passe par le départ du chef de l’État syrien dont la légitimité démocratique n’est pas suffisante pour faire partie de la grande coalition occidentale contre Daech. Mais hormis le départ du président syrien, la coalition occidentale n’a rien d’autre à proposer. L’envoi de troupes occidentales au sol est inenvisageable depuis les fiascos irakien et afghan. Et l’exemple libyen a montré que soutenir des djihadistes n’arrangeait rien non plus.

Les négociations de Vienne se poursuivent donc; chacun des participants ayant des objectifs opposés. Les pays occidentaux cherchent à négocier un hypothétique calendrier de départ du Président Assad. Appel pourtant maintes fois décliné par la diplomatie syrienne et ses alliés russo-iraniens. Les Russes cherchent de leur côté une alternative et de nouveaux partenaires de l’opposition qui soient crédibles pour parler avec Bachar Al-Assad et forcent les Occidentaux à lever le voile sur la vraie nature de leurs alliés « rebelles modérés ». La question est désormais de savoir si Jaïch al Islam et Ahrar Al-Sham sont des partenaires suffisamment présentables. L’Arabie saoudite, qui s’y connait en salafisme, va réunir tout ce beau monde à Riyad pour faire le tri entre les gentils et les mauvais djihadistes. Parmi ceux qui combattent avec Al-Qaïda en Syrie, lesquels sont encore présentables? Les experts saoudiens devraient nous donner une réponse d’ici peu. Si Riyad n’apparaît pas à première vue la mieux placée pour ce travail, les Occidentaux préfèrent sans doute sous-traiter le dialogue avec nos alliés djihadistes. Ça pourrait faire mauvais genre quelques jours après les attentats de Paris.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21802242_000001.

Quand Karim Benzema crache à la fin de La Marseillaise

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Ces images, vous ne les avez pas vues dans les JT qui se sont pourtant longuement penchés et sur les minutes de silence et les Marseillaise qui retentissent dans tous les stades de France et dans maintes enceintes européennes.

Unanimes dans l’émotion et dans la compassion, supporters et footballeurs ? Oui, tous ou presque. Car il a fallu qu’à l’occasion du match au sommet Real Madrid – FC Barcelone, ce samedi, Karim Benzema fasse entendre sa différence. Ou plutôt la montre.

Tout d’abord en n’applaudissant pas la Marseillaise – qu’on a jouée au piano en prélude du match – contrairement aux autres joueurs et à quelque 80.000 spectateurs. Mais bon, ça c’est du Benzema ordinaire : il n’est pas très Marseillaise. Hélas, il ne s’est pas contenté d’afficher son indifférence. Alors que les caméras du match étaient braquées sur lui, il a ostensiblement craché par terre à la fin de l’hymne national. 500 millions de téléspectateurs en furent témoins. Vous le serez aussi en regardant cette vidéo :

Si ce geste inqualifiable a été occulté jusque-là par les télés, l’affaire fait grand bruit sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, Pierre Ménès se fâche tout bleu-blanc-rouge contre « Benzema qui crache à la fin de La Marseillaise » ce qui déclenche une avalanche d’approbations mais aussi pas mal de tweets intimant au chroniqueur de Canal d’oublier l’affaire et de ne pas porter préjudice au joueur qui a déjà bien du malheur. Une bienveillance qui exaspère le très écouté Daniel Riolo de RMC, qui déclare, toujours sur Twitter : « Voyons, cessez de lui trouver des excuses en permanence ! »

Chacun sait que Karim Benzema n’aime pas la Marseillaise. C’est tout à fait son droit. Chacun sait qu’il a toujours refusé de la chanter avec les Bleus et qu’il le clame haut et fort. C’est déjà plus problématique, mais ça n’est pas la question du moment. Car ce soir-là, il y avait de bonnes raisons pour qu’il n’exhibe pas son mépris pour l’hymne national. 130 raisons exactement.

Rammstein en Amérique

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rammstein dvd concert

rammstein dvd concert

Rammstein ! Ce nom claque comme un coup de tonnerre dans le ciel d’Armageddon. Les soudards de l’ex-RDA sont de retour. Leur musique de la terre brûlée ne s’est pas repue d’avoir enflammé l’Europe, il lui fallait aussi conquérir l’Amérique, continent que le combo a chanté en des termes peu élogieux en 2004. Le morceau en question, « Amerika », ne figure pas au menu de ce DVD In Amerika filmé au Madison Square Garden de New York… Pourtant, l’Amérique étant largement aussi maso qu’eux, il n’y avait théoriquement aucun problème à ce qu’ils la jouent.

Ce débarquement inversé fait sourire aujourd’hui : un groupe allemand qui s’impose sur le sol américain, dans la langue de Goethe… Une première dans l’histoire ! Bien sûr, Falco (N°1 aux Etats-Unis avec le germanophone « Rock Me Amadeus ») et les hardos de Scorpions avaient ouvert une brèche – dans laquelle se sont infiltrés les Tokio Hotel -, mais le phénomène Rammstein reste sans précédent par l’impact de son style singulier, l’ampleur internationale de sa popularité et le caractère sans faille de son parcours.

Et Dieu sait si ce n’était pas gagné d’avance, tant les particularismes régionaux vous collent aux basques, surtout si vous venez d’une contrée sulfureuse comme l’Allemagne. Car en 2015, dans l’inconscient collectif français (par exemple), l’Allemand est toujours – à quelques nuances près – le nazi de la Grande Vadrouille. Peut-être un peu plus civilisé mais toujours aussi infréquentable. Alors que du côté allemand, le couple Bourvil-Louis de Funès n’incarne plus l’idée qu’ils se font de nous, François Hollande a pris la relève dans le grand cinéma français du comique social et populaire, rien à voir donc…

Tout beautiful people germanopratin est toujours bien inspiré de se montrer germanophobe lorsqu’il s’exprime dans les médias, c’est tellement glamour. L’an dernier, l’hebdomadaire Marianne titrait : « Pourquoi l’Allemagne nous gonfle ! ». Pas étonnant, dans ce contexte, que Rammstein ait attiré à lui une certaine haine dès le départ, surtout que le groupe – en bon sextet provocateur – a eu l’outrecuidance de jouer sur la corde sensible (en utilisant notamment dans un clip – pour leur seul aspect esthétique – des images du documentaire Olympia, sur les Jeux olympiques de Berlin de 1936, utilisées par la propagande nazie). Sacrés petits filous ! Les calendriers Les Dieux du stade diffusés dans toutes nos grandes surfaces reprennent à leur compte le même concept, jusqu’au noir et blanc, sans qu’ils soient pourtant estampillés « produit dangereusement néofasciste ». Mais Rammstein ne sont pas des sportifs, et en plus, ils mangent des bretzels ! Comble du comble, l’Allemagne a inventé le hard discount… c’est toujours hard avec les allemands, à croire qu’ils le font exprès.

Que voulez-vous, ce peuple a longtemps été biberonné aux contes romantico-gothiques des frères Grimm, à la Hansel et Gretel, qui avaient valeur initiatique pour les futurs adultes amenés à être confrontés aux sorcières – masculines et féminines – du monde du travail, parfaits donc pour les préparer aux patrons anthropophages. D’où leur ponctualité, rigueur, efficacité et fiabilité légendaires. De l’aveu d’un membre de Rammstein dans le documentaire du DVD, ces qualités germaniques ont grandement contribué au succès et à la respectabilité du groupe en Amérique. Ironie de l’histoire, les Rammstein sont issus du bloc de l’Est et ont su s’affranchir d’un certain déterminisme géographique et politique, alors qu’en France, « c’est le rock à la soviétique », pour reprendre l’expression du regretté Fred Chichin, qui ajoutait : « En France, les groupes sont tenus à bout de bras par les subventions d’état. Les festivals, les tournées, les salles sont subventionnées. Chez nous, ce qui manque, ce n’est pas le matériel, ce ne sont pas les musiciens, c’est la mentalité : on ne peut pas faire du rock avec une mentalité d’assisté. »

Bien sûr, pour la finesse on repassera ou on se rabattra sur le nouvel album de William Sheller (Stylus), mais le barnum grand-guignolesque de Rammstein vaut son pesant de feux d’artifice martiaux.

Le groupe a étendu les conquêtes musicales de l’Allemagne vers le Nouveau Monde : Deutschland über à l’Ouest !

Double DVD In Amerika, de Rammstein (Universal).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21348622_000063.

Élisabeth Vigée Le Brun, portrait de l’artiste en portraitiste

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vigee le brun

vigee le brun

Le Grand Palais propose une rétrospective d’Élisabeth Louise Vigée Le Brun, portraitiste la plus en vogue au temps de Louis XVI. On y voit une peinture particulièrement subtile et empreinte d’un bonheur de vivre en sursis. Et on y découvre le destin étonnant d’une femme indépendante, ballottée par les événements, se lassant de son art et se confiant finalement à l’écriture.

La scène se situe début octobre 1789. Une femme et sa fille sont habillées en ouvrières. Il est minuit passé. Elles voyagent en diligence. Depuis plusieurs semaines, les murs de leur hôtel particulier ont été couverts d’inscriptions hostiles et des gardes nationaux ont pris position pour les empêcher de partir. Elles se sont quand même échappées grâce à ces déguisements. Cependant, la mère craint que la voiture ne soit arrêtée en traversant les faubourgs. Au contraire, tout s’avère calme. Les émeutiers, hommes et femmes, sont fourbus. Ils dorment tous. Il faut dire qu’ils viennent de passer deux journées bien remplies. Ils sont allés chercher la famille royale à Versailles et l’ont ramenée à Paris au milieu des piques.

Dans la diligence, en face de la femme et de sa fille, deux hommes rentrent en province. Le premier a mis à profit les événements pour voler des montres. La moisson est excellente. Il ne s’en cache pas. Pour parfaire son contentement, il voudrait que l’on mette plus de gens à la lanterne. Il insiste. La pseudo-ouvrière lui demande de ne pas parler de ça devant sa fille, encore jeune. L’homme sort un jeu de cartes pour faire une partie de « bataille » avec l’enfant.

Le second personnage est ce qu’on appellera bientôt un Jacobin. Il est également ravi d’avoir participé à ces journées. Il est confiant en l’avenir. Ça pulse bien.[access capability= »lire_inedits »] Il a profité d’un temps mort pour aller voir une exposition, explique-t-il. Après tout, c’est une chose à faire quand on monte à la capitale. À cette époque, pas besoin d’acheter l’Officiel des spectacles. Il n’y a, en pratique, qu’une exposition : le fameux « salon ». Un tableau l’a particulièrement enthousiasmé. C’est l’autoportrait d’une jeune femme avec sa fille, toutes deux vêtues à la mode antique. Le Jacobin n’en revient pas de cette composition. Tout ce qui est antique plaît aux révolutionnaires, c’est bien connu. Dans la diligence, la femme se tait. C’est elle qui a réalisé cette peinture. Elle s’appelle Élisabeth Louise Vigée Le Brun. C’est une proche de Marie-Antoinette, mais ce n’est pas le moment de s’en vanter. Née en 1755, elle a 34 ans, comme la reine. Elle part pour treize années d’exil à travers l’Europe. Sa réputation artistique la précède. Elle ne rencontrera pas de difficulté à susciter des commandes. Elle va mener une vie brillante de Naples à Saint-Pétersbourg et de Vienne à Berlin.

Son domaine de prédilection est le portrait. Elle a le chic pour rendre ses personnages vivants et naturels. Mais c’est surtout sa très belle picturalité qui lui vaut sa renommée. Certes, parfois ses compositions paraissent exagérément lisses et fignolées, comme le Portrait de Marie-Antoinette en grand habit de cour. Mais dans l’ensemble, et surtout dans les petits et moyens formats, elle réjouit l’œil. C’est le cas du très beau portrait de la baronne de Crussol. On prend plaisir à en parcourir les nuances, les fondus et les glacis. Mme Vigée Le Brun est la fille d’un bon peintre et l’épouse d’un grand marchand de tableaux. Elle a des idées très précises sur ce en quoi consiste une belle peinture. Elle fuit la vulgarité et les compositions néoclassiques sentencieuses.

Mme Vigée Le Brun paraît être le fruit d’un long affinement du goût en France. En effet, quand on rapproche son travail de celui de certains artistes français du siècle précédent, on se rend compte du chemin parcouru. Il faudrait sans doute nuancer, en prenant en compte les artistes français installés en Italie. Mais, tout de même, ce sont jusqu’aux œuvres du grand Poussin qui, comparées aux siennes, surprennent par le caractère souvent fruste et schématique de leurs visages. Et je ne parle pas de la Renaissance où la peinture française se trouvait dans les limbes. Avec cette femme, on atteint donc indiscutablement un sommet de subtilité et de concision. À l’instar d’une musique de chambre, son style est simple, discret, subtil, vibrant, irréprochable.

Si je parle de sommet, c’est aussi en référence à ce qui suit. La débâcle de l’Ancien régime a, en effet, de profondes conséquences sur les arts. Beaucoup d’artistes de premier plan, comme Fragonard, périclitent du fait de la disparition de l’aristocratie commanditaire, ruinée ou émigrée. Inversement, les changements politiques amènent sur le devant de la scène des artistes parfois plus préoccupés de raison et de morale civique que de la consistance de leur peinture. Parmi eux, on peut citer une sorte d’homonyme de Mme Vigée Le Brun, assez représentatif du contexte, François Topino-Lebrun (1764-1801). Ce proche de David est membre du Tribunal révolutionnaire. Ce que l’on appellerait de nos jours un artiste « engagé ». C’est à ce titre qu’il a été sorti de l’oubli dans les années 1970 par les tenants de la Figuration narrative. Malheureusement, Topino-Lebrun nous laisse des Mort de Caius Gracchus et autres Siège de Sparte aussi pompeux que rudimentaires. Il est l’antithèse absolue de Vigée Le Brun.

On ne peut pas parler d’elle sans s’attarder un peu sur le fait qu’elle est une femme dans une période où la plupart des artistes sont des hommes. Il y a eu quelques précédents de femmes reçues dans l’institution de l’Académie royale, mais les académiciens chipotent quand Mme Vigée Le Brun présente sa candidature. Son joker s’appelle Marie-Antoinette. Louis XVI avoue « ne pas s’y connaître en peinture », mais il relaye le souhait de la reine en ordonnant l’admission de la portraitiste à l’Académie.

Cette nomination venue d’en haut ne résout pas tout. En particulier, en tant que femme, Mme Vigée Le Brun reste exclue de l’étude d’après le nu masculin. C’est un gros handicap. En effet, il s’agit d’une formation indispensable pour se préparer à la peinture d’histoire, genre alors jugé le plus noble.

On sait que les salons littéraires et l’art de la conversation faisaient une place importante aux femmes. Le xviiie siècle compte aussi un nombre significatif de femmes peintres ou pastellistes. Certaines font d’ailleurs preuve d’un grand talent. C’est le cas, par exemple, d’Angelika Kauffmann (1741-1807), d’Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) ou, un peu plus tôt dans le siècle, de la sublissime Rosalba Carriera (1675-1757). Elles ont en commun de s’être principalement vouées au portrait, spécialité la plus ouverte aux femmes de cette époque.

Malgré ces restrictions, son opiniâtreté et son talent lui permettent de figurer parmi les peintres les plus renommés de son temps. Durant ses années d’exil, au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle est admise dans les académies les plus prestigieuses. Elle s’est séparée de son mari, resté à Paris, et parcourt l’Europe en femme étonnamment libre et ne comptant que sur elle-même.

Un aperçu de sa personnalité nous est donné par les nombreux autoportraits qu’elle a laissés. Dans certains, où elle se représente avec sa fille, elle met l’accent sur la tendresse maternelle. Dans d’autres, elle exprime sa joie d’être une jolie femme. Il faut citer, en particulier, l’Autoportrait au chapeau de paille. Elle s’y mesure avec succès au Portrait au chapeau de paille que Rubens a brossé de sa seconde épouse. La seconde toile est presque l’antithèse de la première. Le maître d’Anvers mettait en couleurs une bimbo torride. Mme Vigée Le Brun se blaireaute en élégante tranquille habitée par une sorte de grâce champêtre. Elle exprime dans cette toile un idéal féminin qu’elle reproduit presque à l’identique avec sa Mme de Polignac. De peinture en peinture, on la sent surtout inspirée par les jolies femmes dans son genre, portant comme elle, avec simplicité, de belles toilettes.

Les uns trouveront cela superficiel. D’autres, au contraire, délicieux. Il y en a auxquelles ça n’a pas plu du tout, ce sont les féministes. C’est le cas en particulier de Simone de Beauvoir, qui abhorre au dernier degré Mme Vigée Le Brun, comme femme et comme mère. L’auteur du Deuxième sexe dénonce « cette idole imaginaire bâtie avec des clichés », surtout quand elle « ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité ».

Lorsqu’elle atteint environ 45 ans, Mme Vigée Le Brun semble se désintéresser de ses peintures à la façon dont on s’ennuie d’un « ouvrage de dame ». Ses modèles l’irritent ou lui paraissent vulgaires. Elle éprouve de la fatigue à manier les pinceaux. En outre, depuis qu’elle est rentrée en France, en 1802, son idéal féminin et son style de peinture sont passés de mode. Elle a peu de commandes. Elle peint de moins en moins et, finalement, plus du tout. Il lui reste près de quarante années à vivre. Son destin ressemble beaucoup à celui de Tamara de Lempicka (1898-1980) qui, après avoir été une star de l’art déco, cessera toute activité et tombera dans un long oubli[1. Avant d’être redécouverte dans les années 1970 par le galeriste Alain Blondel.].

Il faut attendre longtemps pour qu’il se passe quelque chose dans sa vie. Encore et toujours, on la ramène à Marie-Antoinette, ce qui l’agace. En outre, diverses histoires plus ou moins fantasmagoriques continuent à circuler sur son compte. En particulier, il y a cette correspondance érotique apocryphe entre elle et Charles Alexandre de Calonne. On y attribue aux amants présumés une énergie sexuelle phénoménale, attestée notamment par l’écroulement d’un lit à baldaquin. Finalement, alors qu’elle a dépassé les 70 ans, elle sort soudainement de sa réserve et se lance dans l’écriture. Elle rédige ses Souvenirs, y consacrant douze années. On l’aide, mais, très vite, elle trouve un style plaisant qui s’apparente au ton de la conversation. On peut regretter qu’elle lisse certaines aspérités de sa vie ou qu’elle insiste sur ce qui lui « fait honneur », par exemple quand un souverain se baisse pour ramasser ses pinceaux ou qu’un autre lui apporte une tasse de café. Cependant, son texte est un parcours à travers l’Europe de son temps. On y trouve des galeries de portraits, cette fois-ci peints avec des mots. Parfois, cela se transforme en guide de voyage, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant. En particulier, au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle nous explique pourquoi elle préfère certains peintres comme Guido Reni (Le Guide), Le Guerchin ou d’autres. Son regard est passionnant en ce qu’il diffère beaucoup de celui qu’auraient aujourd’hui nombre de nos contemporains, plus attirés par la Renaissance.

Le premier tome de cet ouvrage paraît en 1835. C’est un succès. Cette femme étonnante meurt en 1842, à 88 ans. Elle aura connu la gloire artistique et la notoriété littéraire, séparées par un vide de trente ans.[/access]

À voir absolument : Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Grand Palais, du 23 septembre au 11 janvier.

Alz court toujours

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genevieve peigne interlocutrice

genevieve peigne interlocutrice

Dans L’Interlocutrice, le récit pur de toute jérémiade de Geneviève Peigné, s’exprime toute la violence de la maladie. « Odette écrit dans les marges de ses romans policiers. Ce sont ceux de la collection Le Masque, alignés sur la bibliothèque et qui n’en bougeront plus. C’est qu’Odette est morte et sa fille Geneviève vide sa maison. Fascinée par le journal que sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, tenait ainsi entre les lignes, elle nous le livre avec pudeur et réserve. Dans son écriture parait toute la subtilité de sa souffrance, de son impuissance, de son étonnement aussi, devant sa mère qui a passé ses derniers mois sur une autre planète.

Odette n’arrachait jamais ni ne cornait les pages, elle les noircissait seulement de tout ce qui lui passait par la tête, de ses pensées réduites à la plus naïve expression par la dégénérescence cérébrale dont elle était consciente. La norme encadre son délire, le met en valeur et dérange plus que le délire lui-même. Tel est le cas quand un cerveau est rongé de l’intérieur, quand un esprit se voit envahir par un non-sens, forcé de l’accueillir ou mourir.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Odette a choisi pour se livrer les romans policiers et non les journaux, les prospectus ou simplement du papier à lettres: la noirceur qu’elle y trouve fait écho à celle qui l’entoure, la recherche du coupable devient la poursuite de sa propre individualité morcelée entre les crises délirantes et les moments de lucidité. La course à la vérité sur un parcours semé d’indices est le reflet de son existence tendue vers une réalité commune qui lui est peu à peu interdite d’accès. Dans le texte imprimé, elle souligne les phrases décrivant son destin de malade, son quotidien, ses préoccupations, comme un paranoïaque qui croit lire son nom sur toutes les lèvres, mais avec plaisir et reconnaissance: « Maigret sortait lentement d’un rêve – ou d’un cauchemar. / comme moi ». Il s’agit pour Odette, qui ressasse son nom ligne après ligne, de « se retrouver »: le stade du miroir à rebours.

Avec fascination et crainte, Geneviève voit revivre sa mère jusque dans les moindres détails, car tout ce qui concernait Odette dans le récit d’un autre est identifié et agrémenté de « comme moi »,  de « oui », depuis les douleurs et les  insomnies jusqu’à la crainte de la mort, en passant par le goût des omelettes. Ces romans policiers ne sont plus seulement de Simenon, Exbrayat ou Agatha Christie, ils sont aussi les derniers fragments de vie d’Odette, qui avaient été adaptés et représentés au théâtre du Rond-Point. « Le livre est une entrée de secours » pour Geneviève Peigné, une manière de dialoguer à l’infini avec sa mère disparue avant d’être morte.

La vie continue dit-on, une fois le deuil consommé. L’enquête est close, le coupable, Alzheimer surnommé Alz n’a toujours pas été arrêté mais Odette est libre.

L’interlocutrice de Geneviève Peigné (Le Nouvel Attila)

L'Interlocutrice

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Woody Allen et le héros romantique

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woody allen fritz lang

woody allen fritz lang

Le dernier film de Woody Allen met en scène Abe Lucas, typique héros romantique. Qu’est-ce qu’un romantique ? Sa caractéristique principale est de se mentir à lui-même. Le « Petit bonhomme » de Brassens en est un bon exemple. Indifférent au monde, il ne fait de tort à personne, dit-il, mais trouve sur sa route des « braves gens » qui ne supportent pas son autonomie et la lui font payer. Or, remarquons que s’il y a bien une chose qui convienne aux « braves gens » de notre modernité libérale, c’est que chacun suive son « chemin de petit bonhomme ». En réalité, les petits bonhommes du monde réel s’épuisent dans l’affirmation d’une singularité introuvable, et consacrent leur énergie à se faire croire à eux-mêmes qu’ils dérangent une société indifférente.

Un certain sentiment de singularité étant souvent à l’origine de la vocation artistique, il n’est pas étonnant que les œuvres d’art multiplient les exemples de ces postures romantiques, où des artistes persuadés de leur propre originalité bâtissent leur représentation idéale, celle d’un monde qui tournerait autour de leur autonomie radieuse. L’Etranger de Camus est un bon exemple d’oeuvre romantique, ainsi que René Girard l’avait analysé dans un article de 1963 : Meursault ne s’intéresse pas au monde, et le monde veut sa mort précisément en raison de cette indifférence. C’est évidemment faux : la société se moque des petits employés de bureau qui aiment les films de Fernandel et les cafés au lait. Le petit employé se persuade que le monde entier lui en veut, revendiquant bruyamment une indépendance que personne ne songe à lui contester. Il faut le puissant narcissisme de l’écrivain romantique pour bâtir une histoire qui inverse les rôles.

Le « romantisme », c’est être obsédé par « les autres », c’est n’avoir de valeur que par eux. Mais il s’agit d’un jeu aux règles précises : celui qui avoue son besoin de la reconnaissance de l’autre perd toute chance de l’obtenir. Il faut feindre l’indifférence et bâtir des fictions dont on se berne soi-même, selon lesquelles c’est l’autre qui nous en veut de notre autonomie. Le romantique accompli doit arborer le visage supérieur de l’homme que les autres indiffèrent, alors que ce visage n’est composé que pour eux.

Une courte séquence du début d’Irrational Man nous montre des personnages parlant d’Abe avant son arrivée, parfaite mise en image du fantasme romantique : le monde entier parle de moi, qui de mon côté ne me soucie pas de lui. C’est généralement le contraire qui est vrai, et cet écart entre les situations réelles et fantasmées conduit le romantique à sa dépression, et non les nobles raisons dont il la maquille ensuite. Le personnage d’Irrational Man s’enivre de ces nobles raisons ; le problème, c’est que le film semble les tenir pour vraies.

Ce professeur de philosophie est envahi par un profond désespoir, celui de n’avoir pas réussi à « changer le monde ». Son expérience dans l’humanitaire l’a convaincu de l’inutilité de l’action. Le voici réduit à faire la classe à des représentants de la haute bourgeoisie américaine. Il les épate à coups de sentences péremptoires sur l’impératif catégorique de Kant, qui conduit au nazisme, et le christianisme de Kierkegaard, qui l’empêche d’accéder au désespoir authentique (tout ça est profond comme du Michel Onfray). Au début, on peine à croire que le cinéaste prenne au sérieux ce poseur. Joachim Phenix surjoue sa dépression de façon trop caricaturale pour n’être pas parodique. Et puis le doute s’insinue : et si le film était dupe de son personnage ?

Il est évident que le héros romantique, par exemple, veut faire croire qu’il serait prêt à mourir, ou à se suicider. Plus il dédaigne ce qui importe aux autres – la vie en premier lieu – plus il se donne une chance de les impressionner. Mais il s’agit là d’une stratégie sociale. Un insurmontable obstacle le retiendra toujours de passer à l’acte, car se tuer réellement serait perdre la possibilité de savoir ce qu’en penseront les autres. La scène de roulette russe, au début du film, semble donc incohérente : admettons qu’Abe veuille choquer de jeunes bourgeois en s’affirmant prêt à se brûler la cervelle ; mais qu’il prenne un vrai risque en appuyant sur la gachette ne cadre pas avec le personnage. En revanche, si le héros racontait lui-même cette scène, il est probable qu’il nous la présenterait comme Allen le fait : moi je me fiche de la vie, j’ai pris le révolver et j’ai tiré ! En faisant appuyer son personnage sur la détente, Allen est dupé par le mythe dont le personnage enveloppe son besoin de l’estime d’autrui.

Évoquons maintenant l’acte « irrationnel » qu’Abe décide d’accomplir : le meurtre anonyme d’un juge inique. Il me semble totalement impossible que ce personnage décide d’accomplir un acte qui ne soit connu de personne. Chez lui, tout est ostentation. Les romantiques du monde réel ne font jamais rien dont ils ne s’assurent que le monde puisse en prendre connaissance. Il n’y a même plus besoin de risquer sa peau : la posture seule importe, et l’image qui la relaiera. Les philosophes romantiques survolent en hélicoptère des zones réputées dangereuses, ou déchargent trois sacs de riz devant des caméras, et les voilà légitimes pour déclamer sur les plateaux de télévision, les yeux humides, leur douleur d’avoir vu le monde aller si mal. Le personnage de Woody Allen est de cette engeance, qui fait un spectacle de sa désillusion. Pour qu’un acte dont personne ne saura jamais rien lui redonne espoir, il faudrait une sorte de « conversion » personnelle : un renoncement à ne recevoir de validation qu’à travers le regard de l’autre. Il faudrait qu’on le suppose guéri de cette maladie dont on l’a vu souffrir pendant la première partie, cette obsession d’une validation par l’autre, que sa feinte indifférence révèle plus qu’elle ne la dissimule.

Bien entendu, Abe nous est montré comme un criminel dangereux, et l’histoire s’achève par sa mort. Mais au fond, s’il existait et avait survécu, il serait sans doute flatté par ce film. Car la monstruosité morale que le film lui attribue est encore une singularité, et peut trouver une justification esthétique. Allen ne déchoit pas le héros romantique de ce qui lui est le plus cher, le mythe sur lequel il a bâti sa personnalité, la foi en sa singularité. Le cinéaste sent bien qu’il doit condamner son personnage, mais il maintient intact le système de représentation narcissique qui sous-tend sa folie.

Match Point n’était pas lesté par cette indécision. Son personnage de parvenu était suffisamment différent d’Allen. Le cinéaste est un merveilleux analyste des mythes des autres. Mais il lui manque encore d’avoir désembrumé les siens : l’homme irrationnel, qui livre son désespoir aux autres comme preuve de sa valeur, n’est-ce pas lui-même ?

Comme celle de Fritz Lang, l’œuvre entière d’Allen est une variation passionnante autour de la culpabilité universelle, dont les deux cinéastes ne s’excluent pas. Avec Irrational Man, Woody Allen s’avoue coupable une fois de plus ; il semble se considérer lui-même comme un monstre ; peut-être lui reste-t-il à avouer qu’il n’est même pas un monstre : il n’est ni meilleur ni pire que chacun, et ce qui le pousse à la faute n’est rien d’autre que cette course effrénée à la distinction, dont son film lui-même est une illustration.

Adrian Ghenie, un réalisme non socialiste

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adrian ghenie roumanie venise

adrian ghenie roumanie venise

Il n’a pas quarante ans. Né en 1977 dans une petite ville de Transylvanie, il grandit dans la Roumanie de Ceausescu. Après ses études secondaires, il intègre l’université d’art et design de Cluj, mais s’y sent vite marginalisé. Sa production « fait, dit-il, très classique, très symboliste, très xixe ». Disons qu’elle est carrément anachronique, en tout cas à rebours du sens dans lequel on voudrait pousser le jeune Adrian. Ce n’est pas agréable d’être pris pour un ringard quand on a vingt ans et qu’on se rêve un avenir.

Il a beau faire, le xxe siècle officiel et muséal l’intéresse assez peu, à l’exception de quelques artistes comme Bacon. Il se passionne plutôt pour ce qu’il y a avant ou à côté. Avant, il y a Rembrandt qui le fascine, les « vieux maîtres » et l’« âge d’or de la peinture ». À côté, il y a toutes les images qui foisonnent à notre époque, depuis le cinéma jusqu’à Internet. C’est son univers. En résumé, Adrian Ghenie n’a pas grand-chose à voir avec la modernité ni avec l’art dit contemporain. C’est un enfant des cultures visuelles populaires et un héritier de la peinture ancienne.[access capability= »lire_inedits »]

Ses études achevées, il part tenter sa chance à Vienne, métropole la plus proche. C’est un bide total. Il insiste. Finalement, il se résout à rentrer au pays. Avec quelques amis artistes, il s’installe à Cluj, dans une ancienne fabrique désaffectée. Au rez-de-chaussée, un espace nommé Plan B fait office de galerie. On n’en attend pas des miracles. De toute façon, c’est au-dessus que ça se passe. Adrian Ghenie est décidé à travailler à fond, à peindre pour lui-même, comme s’il s’agissait d’une aventure intérieure, sans se soucier de rien d’autre. Tant qu’à être fauché, autant se faire plaisir ! Or, ce qui sort de cet entrepôt est prodigieux. À partir de 2006, ses œuvres commencent à circuler en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Sa cote grimpe de façon exponentielle. Adrian Ghenie est devenu à présent l’une des figures de proue du renouveau international de la peinture figurative.

La Roumanie peut paraître éloignée des lieux les plus branchés de l’art contemporain. Rien de grave à cela. Malheureusement, le pays ne s’est pas tenu autant à l’écart des flambées totalitaires : depuis Antonescu, l’allié des nazis, jusqu’à l’ubuesque Ceaucescu, la Roumanie a connu un demi-siècle écrasant. Adrian Ghenie est particulièrement bien placé pour réfléchir aux pathologies du xxe siècle. Là où il vit, il a le privilège paradoxal de pouvoir acquérir une vision relativement complète de cette période. De fait, les malheurs de son pays, ceux de l’Europe, sont son inspiration, son matériau et son angoisse.

Ghenie récuse la dénomination de « peintre d’histoire ». Peut-être l’expression est-elle un peu datée. C’est que ce genre artistique a longtemps mis l’accent sur les grands événements et les gestes exemplaires. Cette narration a fini par apparaître lointaine et extérieure, parfois pompeuse, aux humains ordinaires. Ghenie prend l’Histoire par l’autre bout. Pour lui, elle n’est pas un spectacle, mais une emprise, tissée de craintes et de songes. Ce qu’il vit se mêle à ce qu’il imagine en écoutant ses proches. Adrian Ghenie n’est rien d’autre qu’une caisse de résonance. Ce dont il s’agit dans ses peintures en fin de compte, c’est de son histoire intérieure. « Je suis devenu, dit-il, le propre sujet de mes œuvres, à la façon dont Flaubert disait “Madame Bovary, c’est moi”. »

Ses réflexions sont d’ailleurs contradictoires, ambigües et imprévisibles. Par exemple, quand il évoque ses parents : « Ils ont vécu dans la pire période du xxe siècle, ne se soucient guère de savoir qui était Staline et se rappellent surtout qu’ils étaient jeunes, vigoureux et amoureux. » Parfois, sa peinture est pure fantaisie, comme cette bataille de tartes à la crème à la chancellerie du Reich, scène à la Chaplin aussi troublante qu’improbable.

Cependant, en règle générale, l’Histoire, pour Ghenie, est une chose très lourde. « Dans ma génération, dit-il, nous étions tous perdants, historiquement et économiquement. Presque tout le monde était en même temps le tueur et la victime. Il n’y avait aucune culture possible de la victoire. Gagner en dictature, c’est se compromettre avec le pouvoir. C’est une impasse morale ! » Artiste de l’humiliation et de l’enfermement, il excelle à peindre des lieux clos où une bestialité latente est palpable. Ses intérieurs dévastés, où errent des chiens-loups et des dignitaires en manteaux longs, sont particulièrement inoubliables.

On est également troublé par ses visages, dont une partie, déchirée ou effacée, s’ouvre sur des béances picturales. On dirait que la face humaine n’est pour lui qu’une superficie, une apparence, qui cache cette réalité effrayante : de la viande.

 

Peu d’artistes se collètent aussi frontalement à de tels sujets. À la différence des romanciers et des cinéastes, les peintres du xxe n’ont pas beaucoup représenté les drames de leur temps. Si dans quatre siècles des archéologues devaient par exemple reconstituer, grâce à la peinture, la période de 1914 à 1918, il y a un gros risque qu’ils l‘imaginent tout à fait tranquille. D’une façon générale, peu d’œuvres abordent de front l’horreur du xxe. Même Guernica, icône de l’art engagé, a une approche beaucoup plus allégorique et distanciée que celle adoptée aujourd’hui par Ghenie. Picasso y évoque, en effet, le massacre de cette ville espagnole par l’aviation allemande. Mais il met principalement en scène, à sa manière géométrisée, la panique d’un taureau et celle d’un cheval, piétinant un homme tenant une épée brisée. Picasso expliquait qu’il ne pouvait pas rivaliser avec l’horreur des photos, qu’il devait se situer sur un autre plan. Choix indiscutablement respectable et fécond. Adrian Ghenie n’est plus du tout dans l’allégorie ou dans la distanciation. En réalité, il n’est plus dans le xxe siècle. Il s’agit d’un art différent, d’un art passionnément tourné vers la vie des hommes, d’un art tragique.

La tragédie ne relève pas d’un simple exposé objectif des faits. Il y a souvent quelque chose d’autre, quelque chose qui a partie liée avec l’émotion. Il peut s’agir d’un rythme, d’une vibration, d’une « petite musique » propre à chaque auteur. Chez Ghenie, ce sont les matières et la picturalité qui apportent cette scansion. Ses œuvres présentent en effet une richesse de matière tout à fait fascinante. Il travaille par couches successives qui rehaussent la texture finale, maltraitant les surfaces pour provoquer d’heureux hasards. Il projette, il efface, il arrache, il applique des pochoirs, il gratte, préférant manier des sortes de spatules (ou couteaux) qui posent et étirent la peinture, plutôt que le pinceau. En raclant des noix de matière dans plusieurs tas de couleurs, qu’il écrase sur ses toiles, il produit des effets berlingots caractéristiques de sa manière. Au total, si l’on faisait un gros plan sur une partie de l’une de ses œuvres, on serait en pleine abstraction. C’est ce qui donne à ses travaux tout leur lyrisme. Dans un contexte où l’abstraction a beaucoup décliné, voire presque disparu, le fait mérite d’être souligné. Chez Ghenie, l’abstraction sert la figuration, elle en devient une composante.

Cette espèce d’hommage à l’art abstrait n’éclipse cependant pas l’essentiel, des citations très véridiques. Ghenie pratique une figuration très réaliste, presque photographique. Quand il représente des objets ou des personnages, c’est toujours pour nous faire sentir la saveur spécifique de leurs formes. Par exemple, lorsqu’il peint Hitler de dos regardant Eva Braun allongée, il pourrait se contenter de nous permettre d’identifier les protagonistes. Néanmoins, ce n’est pas l’idée du dictateur qui l’intéresse, mais sa présence, je dirais presque son odeur. C’est pourquoi Ghenie nous montre la texture de sa vareuse, les plis de son pantalon, les veines du bois dans le parquet, autant de détails choisis pour nous faire accéder à une perception sensible. Il nous permet, en quelque sorte, d’être là. Il cherche ce qu’il y a de significatif dans les formes, attentif à l’incroyable diversité des apparences qui composent le monde.

Nombre de peintures de Ghenie paraissent donc très remarquables. Un bémol doit cependant être apporté à l’enthousiasme. En effet, parallèlement à l’exposition de Venise, hélas proche de sa fin, la galerie Thaddaeus Ropac présente à Paris une sélection de ses toiles. Ce pourrait être pour le public français l’occasion de découvrir cet artiste. Malheureusement, les œuvres exposées sont en deçà de celles qui ont fait sa notoriété. La dimension tragique y cède le pas à un colorisme facile où l’effet berlingot envahit toute la surface. S’agit-il d’un fond de cuvée livré à la galerie parisienne par un peintre débordé par son succès ? Faut-il y voir une évolution heureuse et assumée, comme l’affirment les représentants de la galerie ? Il est vraisemblablement trop tôt pour le dire. La trajectoire d’un artiste peut réserver bien des imprévus. Il convient d’être patient. Adrian Ghenie fait indiscutablement partie des artistes dont on peut attendre beaucoup.[/access]

Jusqu’au 22 novembre 2015, Biennale de Venise.

Antiterrorisme: la répression aveugle ne résout rien

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terrorisme banlieues repression

terrorisme banlieues repression

On dit parfois, en parlant des violents accès de fureur qui aveuglent d’un coup les individus, qu’un voile rouge leur est tombé sur les yeux, teintant tout de sang et de violence. Il m’arrive, à la lecture de certaines déclarations, ces jours-ci, de me demander si un voile rouge ne nous ôte pas la lucidité. C’est ce qui m’est arrivé, à la lecture de l’article « Le grand djihad de France » publié sur le site de Causeur. Ce n’est pas que je ne partage pas la révolte et la volonté de faire face, ni même une part de l’analyse, bien au contraire, et je l’ai écrit déjà à plusieurs reprises. Il faut se battre, farouchement, sans naïveté, mais lucidement, sans faire n’importe quoi, et surtout sans faire exactement ce que l’ennemi a prévu, attend, que nous fassions.

Car quand je lis « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force. Ils détesteront les bérets rouges qui vont les évincer de « leurs quartiers » mais ils les admireront pour la même raison qu’ils admirent le courage, l’intransigeance et le sens du sacrifice des djihadistes. », je suis très inquiet. D’une part, s’il est vrai que force doit rester partout à la loi, considérer que « les jeunes de banlieue », pris d’ailleurs dans leur ensemble, comme un corps homogène qui ne compterait aucune aspiration individuelle, ne consentiraient qu’au respect de la force, est suicidaire. C’est s’engager dans un rapport, à l’intérieur même du pays, avec une partie des Français, qui ne serait qu’un rapport de force indiscriminé, et c’est exactement ce que veut l’ennemi. Oui, il faut réinvestir les « territoires perdus de la République », et avec l’emploi de la force à chaque fois que ce sera nécessaire, mais, d’abord, c’est la mission de la police, des CRS, de la gendarmerie, et non pas des bérets rouges (les paras), dont la mission n’est pas de mener la guerre ici, mais là-bas, puisque nous nous battons en même temps sur un front intérieur et un front extérieur. S’il faut plus d’effectifs de police ou de gendarmerie, mieux équipés et formés, alors il faut voter les crédits pour cela, et vite, comme d’ailleurs pour renforcer les moyens d’actions extérieures de l’armée. Ensuite, sauf à estimer que tout est perdu, ce qui est également ce qu’attend de nous l’ennemi, on peut penser que tout citoyen français, où qu’il vive, a droit à ce qu’on lui permette aussi, au-delà de la loi qui est un préalable, nous sommes d’accord, de respecter la culture, l’intelligence, et par là sa propre personne. Ca fait quand même drôle de lire « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force » ; pourquoi pas « Les juifs aiment l’argent », ou « Les Asiatiques sont fourbes » ?

La proposition d’Arno Klarsfeld de placer d’office en rétention administrative tous ceux qui font l’objet d’une des fameuse « fiches S » m’avait déjà laissé songeur. Outre le fait qu’une fiche S n’est qu’une fiche de renseignement, et non pas un acte de justice, qu’entend-ton par mise en rétention administrative ? Pour combien de temps ? Des années ? On fait un ou plusieurs Guantanamo à la française ?

Avoir peur et avoir la haine peut être légitime, et qui peut dire en ce moment qu’il en est exempt, mais si nous laissons la peur et la haine dicter notre action, nous sommes perdus, comme le prévoit l’ennemi.

*Photo: wikicommons.

 

Terrorisme: prions pour Paris

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paris priere attentats daech

paris priere attentats daech

Quelle belle tirade que celle de Michel Hazanavicius dans Première ! « Baiser, rire, manger, baiser, boire, lire, baiser, discuter, manger, argumenter, peindre, baiser, lire, baiser, s’engueuler, dormir, regarder des films, mais surtout baiser, et éventuellement se taper une joyeuse petite branlette ». Voilà ce qui, selon le réalisateur définirait la belle spécificité du Français… ce qui est sensé lui apporter la victoire ! Certes on y reconnaît le style satirique de celui qui nous a fait rire de la franchouillardise dans OSS 117, mais le sourire (jaune) qu’arrache cette harangue est loin des esclaffements gaulois si chers à Hubert Bonnisseur de La Bath.

Au fond, cette sortie est bien triste, car elle révèle à quel point nos libertés conquises sont devenues des plaisirs qui s’imposent sans désir ni doute : elles sont l’algorithme à entrer dans le robot « French 2.0.15 ». Juxtaposer la sexualité débridée et l’apéritif en terrasse, c’est admettre notre abrutissement face à nos instincts : manger, boire, jouir ! Pourquoi ne pas plutôt justifier d’un réel art de vivre qui s’exprime par la manière, toujours française, de rendre beau ce qui est nécessaire : de ne pas manger mais prendre un repas – de préférence cuisiné avec soin, de ne pas boire mais déguster un vin, de ne pas s’habiller mais faire de la mode ? Hazanavicius admet sans y penser que son divertissement n’est pas un but à poursuivre, ni une valeur à défendre mais la fuite inexorable des âmes perdues que Pascal expliquait ainsi : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés pour se rendre heureux, de n’y point penser.»

Aujourd’hui la mort et l’ignorance sont de retour, plus fortes que nos jeux insouciants. Alors quand certains défendent la France à coup de « sortez couverts » et « ce soir on picole », d’autres prennent le temps d’interroger notre « modèle de civilisation » – comme Madeleine de Jessey dans Figarovox. Selon la porte parole de Sens Commun « La culture du seul divertissement et de la consommation sans limites ne satisfait plus personne ». Ce bonheur au rabais que l’on traque et dont Pascal nous dit qu’il est ce que nous nous fuyons dans le divertissement est la cause de notre appauvrissement culturel ; aujourd’hui cristallisé dans notre incapacité à nous réunir sous des bannières plus grandes que les plaisirs individuels. De tout façon, nous avions déjà tété nos plaisirs jusqu’à lie, descendant dans une torpeur qui profitait à nos adversaires.

Il conviendrait alors d’éveiller nos cœurs à quelque chose de plus grand ; mais avec la peur du terrorisme est venue un refus catégorique de l’idéal, le libertarisme sociétal n’admettant pas que l’homme se meuve pour plus grand que lui. Ainsi, le refus de l’islamisme se change en refus de la religion. D’un côté on dit « pas d’amalgame » entre musulman et islamiste. De l’autre on fait l’amalgame entre islamisme et religion… il faut savoir ! Luc Le Vaillant, dans Libération, se plaint du hashtag #prayforparis qu’il accuse de « faire le jeu du religieux et de ses guerres ». Cela prouve bien l’inculture du personnage. On n’est pas musulman ou chrétien comme on est Samsung ou Apple ! En tant que relation avec Dieu, la religion est un acte personnel : elle fait partie de l’identité du croyant et de la culture des peuples.

C’est pourquoi la laïcité ne doit pas être une religion comme les autres ; sinon elle se fera marginaliser par l’islamisme, de la même manière qu’elle a marginalisé la chrétienté. Pour être plus forte, la France doit, au contraire, faire la paix avec son passé. Daech, lui ne l’a pas oublié puisqu’il n’a pas attaqué l’« incroyance festive » que défend Libération, mais « celle qui porte la bannière de la croix », « les croisés » (cf communiqué EI du 14 novembre). Accepter #prayforparis c’est admettre l’existence indéniable d’un héritage religieux dans la culture occidentale, et opposer cette barrière aux assauts de Daech – qui prend d’ailleurs soin de détruire les œuvres d’art partout où il en rencontre, comme s’il ne pouvait supporter la bravade de la beauté.

Nous devons retrouver notre histoire et nous nourrir de tout ce qu’elle contient de contradictoire avec l’islamisme : des trésors de notre culture tellement plus fort que ce que défend le libertaire individualiste ! La chevalerie, les cathédrales, la renaissance sont des pages de l’histoire certes moins médiatiques que la révolution où la résistance, mais elles portent aussi en elles un fragment de ce que sont les Français. Des protecteurs et non des brutes, des pèlerins et non des conquérants, des chercheurs ardents de la vérité dont l’histoire – à la beauté trop méconnue – chante les louanges aux oreilles sourdes et ivres du jouisseur parisien.

Il ne s’agit pas de se bâtir une histoire de propagande mais de retrouver dans nos mémoires si tristement sélectives ce qu’il y reste de fierté. Il est par exemple de bon ton de qualifier le terroriste de moyenâgeuxnec plus ultra de l’insulte dans notre monde de progrès. Quelle offense faite à mille années de notre histoire ! Natacha Polony disait quelques jours avant les attentats : « Il s’est passé [en France] un moment de la conscience humaine ». Si l’on refuse de l’admettre, si l’on ne trouve rien d’autre à défendre que la clownerie moribonde de nos divertissements, alors nous avons déjà perdu.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730793_000002.

Syrie: le vrai-faux virage de la diplomatie française

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hollande poutine russie syrie

hollande poutine russie syrie

L’inflexion présumée de la diplomatie française et son rapprochement avec la coalition russe en Syrie a été hâtivement annoncés par la presse française. Europe 1 dévoile « les coulisses du rapprochement franco-russe ». RFI célèbre « La France et la Russie, la main dans la main. » TF1 et Valeurs Actuelles ont fait le chemin de Damas pour recueillir auprès de Bachar Al-Assad ses impressions sur les attentats. Après les coups de menton de François Hollande, « notre ennemi c’est Daech », et les revirements de Juppé et Sarkozy, l’union sacrée contre le terrorisme islamiste semblait une évidence. La doctrine « ni Bachar ni Daech a du plomb dans l’aile » conclut L’Opinion. D’autant que Vladimir Poutine, meilleur allié de Damas, a une nouvelle fois tendu la main à la France et commandé à sa flotte de se coordonner rapidement en méditerranée avec le porte-avion Charles-de-Gaulle. Laurent Fabius a fini par admettre à demi-mot que la Russie n’était pas seulement là pour sauver Bachar mais aussi lutter contre Daech. Bref, après les attentats de Paris, le « Russian bashing » n’est plus de saison dans la presse française et le Quai d’Orsay doit s’en accommoder.

Ce vrai-faux virage de la diplomatie française est trompeur à bien des égards. Malgré de sérieuses divergences de vue, la France a toujours maintenu un dialogue avec Moscou. Les sanctions économiques anti-russes consécutives au changement de régime en Ukraine sont toujours d’actualité. L’ambassade de France à Damas est toujours inoccupée. Par conséquent, les services de renseignement français ne peuvent pas coopérer avec leurs homologues syriens. Lesquels ont, semble-t-il, de précieuses indications sur un certain nombre de nos ressortissants partis faire le djihad.

En réalité, Laurent Fabius n’a pas plié. Sa doctrine du « ni Bachar, ni Daech » tient toujours. L’orage est passé, les terroristes venus de Syrie ont massacré mais la diplomatie française reste imperturbable, droite dans ses bottes. Elle maintient mordicus depuis quatre ans que la solution de la crise syrienne passe par le départ du chef de l’État syrien dont la légitimité démocratique n’est pas suffisante pour faire partie de la grande coalition occidentale contre Daech. Mais hormis le départ du président syrien, la coalition occidentale n’a rien d’autre à proposer. L’envoi de troupes occidentales au sol est inenvisageable depuis les fiascos irakien et afghan. Et l’exemple libyen a montré que soutenir des djihadistes n’arrangeait rien non plus.

Les négociations de Vienne se poursuivent donc; chacun des participants ayant des objectifs opposés. Les pays occidentaux cherchent à négocier un hypothétique calendrier de départ du Président Assad. Appel pourtant maintes fois décliné par la diplomatie syrienne et ses alliés russo-iraniens. Les Russes cherchent de leur côté une alternative et de nouveaux partenaires de l’opposition qui soient crédibles pour parler avec Bachar Al-Assad et forcent les Occidentaux à lever le voile sur la vraie nature de leurs alliés « rebelles modérés ». La question est désormais de savoir si Jaïch al Islam et Ahrar Al-Sham sont des partenaires suffisamment présentables. L’Arabie saoudite, qui s’y connait en salafisme, va réunir tout ce beau monde à Riyad pour faire le tri entre les gentils et les mauvais djihadistes. Parmi ceux qui combattent avec Al-Qaïda en Syrie, lesquels sont encore présentables? Les experts saoudiens devraient nous donner une réponse d’ici peu. Si Riyad n’apparaît pas à première vue la mieux placée pour ce travail, les Occidentaux préfèrent sans doute sous-traiter le dialogue avec nos alliés djihadistes. Ça pourrait faire mauvais genre quelques jours après les attentats de Paris.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21802242_000001.