On dit parfois, en parlant des violents accès de fureur qui aveuglent d’un coup les individus, qu’un voile rouge leur est tombé sur les yeux, teintant tout de sang et de violence. Il m’arrive, à la lecture de certaines déclarations, ces jours-ci, de me demander si un voile rouge ne nous ôte pas la lucidité. C’est ce qui m’est arrivé, à la lecture de l’article « Le grand djihad de France » publié sur le site de Causeur. Ce n’est pas que je ne partage pas la révolte et la volonté de faire face, ni même une part de l’analyse, bien au contraire, et je l’ai écrit déjà à plusieurs reprises. Il faut se battre, farouchement, sans naïveté, mais lucidement, sans faire n’importe quoi, et surtout sans faire exactement ce que l’ennemi a prévu, attend, que nous fassions.

Car quand je lis « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force. Ils détesteront les bérets rouges qui vont les évincer de « leurs quartiers » mais ils les admireront pour la même raison qu’ils admirent le courage, l’intransigeance et le sens du sacrifice des djihadistes. », je suis très inquiet. D’une part, s’il est vrai que force doit rester partout à la loi, considérer que « les jeunes de banlieue », pris d’ailleurs dans leur ensemble, comme un corps homogène qui ne compterait aucune aspiration individuelle, ne consentiraient qu’au respect de la force, est suicidaire. C’est s’engager dans un rapport, à l’intérieur même du pays, avec une partie des Français, qui ne serait qu’un rapport de force indiscriminé, et c’est exactement ce que veut l’ennemi. Oui, il faut réinvestir les « territoires perdus de la République », et avec l’emploi de la force à chaque fois que ce sera nécessaire, mais, d’abord, c’est la mission de la police, des CRS, de la gendarmerie, et non pas des bérets rouges (les paras), dont la mission n’est pas de mener la guerre ici, mais là-bas, puisque nous nous battons en même temps sur un front intérieur et un front extérieur. S’il faut plus d’effectifs de police ou de gendarmerie, mieux équipés et formés, alors il faut voter les crédits pour cela, et vite, comme d’ailleurs pour renforcer les moyens d’actions extérieures de l’armée. Ensuite, sauf à estimer que tout est perdu, ce qui est également ce qu’attend de nous l’ennemi, on peut penser que tout citoyen français, où qu’il vive, a droit à ce qu’on lui permette aussi, au-delà de la loi qui est un préalable, nous sommes d’accord, de respecter la culture, l’intelligence, et par là sa propre personne. Ca fait quand même drôle de lire « Les jeunes des banlieues ne respectent que la force » ; pourquoi pas « Les juifs aiment l’argent », ou « Les Asiatiques sont fourbes » ?

La proposition d’Arno Klarsfeld de placer d’office en rétention administrative tous ceux qui font l’objet d’une des fameuse « fiches S » m’avait déjà laissé songeur. Outre le fait qu’une fiche S n’est qu’une fiche de renseignement, et non pas un acte de justice, qu’entend-ton par mise en rétention administrative ? Pour combien de temps ? Des années ? On fait un ou plusieurs Guantanamo à la française ?

Avoir peur et avoir la haine peut être légitime, et qui peut dire en ce moment qu’il en est exempt, mais si nous laissons la peur et la haine dicter notre action, nous sommes perdus, comme le prévoit l’ennemi.

*Photo: wikicommons.

 

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Pierre Brunet
est écrivain.
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