Un article sur Isabelle Carré pourrait assez naturellement appeler tout un bouquet d’expressions astucieuses du genre : « C’est carrément réussi », « Ne coupons pas les cheveux en quatre… », « Le dernier carré… », c’est même une pente qui pourrait nous emmener à parler de carré d’agneau, de partie carrée, de racine carrée ou encore de carré de dames. Ecartons d’emblée la tentation. Ce serait hors de propos, et dans le cas qui nous intéresse il s’agirait d’ailleurs plutôt d’un brelan.

Isabelle Carré est à l’affiche – jusqu’à la fin du mois janvier au Théâtre de l’Atelier – d’une très belle comédie de l’américain Paul Zindel (1936-2003), qu’elle a également mis en scène, au titre énigmatique et gracieux : De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. Parce que c’est l’une des premières fois qu’une pièce de ce dramaturge méconnu en hexagone, mais populaire outre-Atlantique, est présentée à Paris ; parce que cette première mise en scène de Carré respire l’intelligence et la sensibilité ; parce que la fable imaginée par Zindel, sous les atours de la comédie, est une brillante réflexion pleine de noirceur sur le ressentiment (lit sur lequel peuvent croitre les marguerites…) ; pour toutes ces raisons, il faut aller voir cette pièce.

Dans son appartement modeste qui semble avoir été dévasté par un typhon (murs au papier peint ravagé, désordre de bouteilles vides, chaos ambiant) Béatrice Hundsdorfer vit avec ses deux filles adolescentes. Ruth, 17 ans, qui – superficielle et apprêtée – aspire surtout à être la plus populaire de son lycée ; et la discrète Mathilda, 13 ans, qui n’a d’autres fantaisie dans la vie que les sciences, et se passionne pour les effets de la radioactivité sur le développement des graines et des plantes. Ce trio, triplette, brelan, appelez-le comme vous voulez, se complète d’un lapin nain (offert à Mathilda par son prof de sciences – un léporidé qu’à l’instar du requin dans Les dents de la mer, on ne voit jamais !) et une vieille dame sénile que Béatrice garde pour 50$ la semaine. En dessous de tout ! Dans cet univers un peu sordide, mais sans misérabilisme (Zindel n’est pas Brecht, et heureusement), ces trois femmes évoluent chacune sur leurs partitions  respectives : la mère, Béatrice, cherche péniblement à joindre les deux bouts, ressassent les échecs de sa vie passée, son divorce, ses rêves de gloire ; Ruth – essentiellement – se met du rouge à lèvres, et Mathilda – la geek introvertie – devient soudain l’égérie du lycée en gagnant un concours scolaire grâce à ses expériences sur « l’influence des rayons gammas sur le comportement, etc. » S’en suivront quelques épisodes psychodramatiques attachants, des accès de rage inopinées d’une sœur sur l’autre, et Béatrice – personnage toujours gouailleur et drôle – finira par montrer son vrai visage désespéré, farouche, sauvage et finalement plutôt cruel.

On ne présente plus Isabelle Carré. Cela fait une vingtaine d’années, depuis son rôle solaire dans La femme défendue de Philippe Harel (1997), qu’elle ballade sa moue espiègle et sa fantaisie lunaire (façon Pierre Richard) dans tout le cinéma français. César 2003 de la meilleure actrice pour Se souvenir des belles choses – où elle incarne une jeune-femme perturbée et farfelue sous la direction de Zabou, elle se distingue aussi en timide pathologique dans Les émotifs anonymes (2010) où elle donne la réplique à Benoît Poelvoorde dans une bacchanale musicale de poche, que les amateurs savent apprécier. On ne présente plus Isabelle Carré. Le soir même de la première (jeudi 17 décembre au soir) elle était aussi sur l’antenne de France 5 pour lire à tous les français un poème de Jean Fauque, La nuit je mens, chanté jadis par Baschung – on en vient à se demander comment fait le théâtre pour parvenir à un tel niveau d’ubiquité, à moins qu’il ne s’agisse de la télévision, grâce à des magnétoscopes. Sinon on l’a vu également chez Alain Resnais, Pascal Bonitzer, Jean-Paul Rappeneau ou encore Diane Kurys. Et déjà au théâtre ! Mais c’est la première fois qu’Isabelle² met en scène.

Et c’est habile. Zindel écrit la pièce dans les années 70, et situe bien naturellement l’action dans son Amérique familière. Isabelle Carré a la finesse de résister à la tentation de toute transposition. Quand Béatrice Hundsdorfer allume la radio c’est du Bob Dylan qui sort du haut-parleur, ou une quelconque soupe disco de confort. Les téléphones en bakélite pèsent 20 kilos. On évoque les fins de mois difficiles en dollars.

Pour conjurer le marasme, pour conjurer la peur de vieillir, Béatrice danse. Joyeuse. Mais lorsque sa fille Mathilda en vient à parler de la notion scientifique de « demi-vie » des atomes, Béatrice y voit une leçon pour sa propre vie. Et de ressasser ad nauseam sa triste morale intime disant que certains sont faits pour parler et d’autres pour écouter. Nous ne sommes pas loin da leçon fameuse du Bon, la brute et le truand de Sergio Leone : « le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent ». Paul Zindel, prix Pulitzer 71 aux USA pour ce petit bijou – qui a aussi écrit un roman avec ce titre délectable : My Darling, My Hamburger – pourrait bien finir par devenir célèbre en France…

Ça arrive même aux meilleurs.

Bon courage, mec. Bon courage Béatrice !

 

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. (Théâtre de l’Atelier)

 

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf). 
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