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Qui connaît les idées économiques de Taubira?

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Christiane Taubira démission gauche Syriza

Christiane Taubira a donc continué à parler. Et a dû être contrainte de démissionner. Manuel Valls aurait sans doute souhaité son départ dès le 23 décembre dernier, comme il avait obtenu le scalp d’Arnaud Montebourg fin août 2014. François Hollande tardait à le lui offrir. Pourtant, la situation était intenable dès ce jour où elle annonça depuis l’étranger son opposition à la proposition présidentielle de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité. Elle avait mangé publiquement son chapeau et nous avait demandé de circuler, prétextant qu’il n’y avait rien à voir. Puis elle a remis le couvert, sachant certainement que son destin était scellé. Peu importe en fait de savoir si Christiane Taubira a préféré ne pas attendre le remaniement prévu en février afin de bénéficier d’une séquence médiatique en majesté, ou si c’est le Président qui a décidé de faire un exemple politique public. Peut-être d’ailleurs les deux protagonistes se sont-ils mis d’accord en ce début des discussions parlementaires sur la révision constitutionnelle ; voir la Garde des sceaux assister aux débats depuis le banc des ministres, ou ne pas venir dans l’hémicycle, alors que d’autres défendraient un texte que sa mission la conduisait à porter, c’était une situation politique intenable.

En tout cas, Christiane Taubira est désormais dehors. Entrera-t-elle au Conseil constitutionnel le mois prochain ? C’est bien possible. Notre camarade Jérôme Leroy lui indique dans ces colonnes un autre chemin. Il souhaite la voir fédérer la gauche de la gauche, inspirer un Syriza ou un Podemos à la française qui – soyons fous – parviendra à se hisser au second tour de la présidentielle et à battre Marine Le Pen. Passons sur les rapports de force politiques et la difficulté de la gauche hors PS à passer non seulement devant François Hollande, mais aussi devant le candidat issu de la primaire de droite et concentrons-nous sur le premier obstacle : Christiane Taubira est-elle the right woman in the right place ?

Car s’il doit y avoir un Syriza à la française, s’il doit y avoir un Tsipras français, ce sont les thèmes économiques qui doivent primer sur tous les autres. Et y a-t-il quelqu’un dans ce pays capable de nous dire quelles sont les idées économiques de Christiane Taubira ? On nous raconte qu’elle était en osmose avec Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, qu’elle soutenait les frondeurs, mais a-t-elle jamais donné un avis sur les politiques d’austérité, alors qu’elle a jugé devoir se différencier 18 mois plus tard sur la question de la déchéance de nationalité qui touchera un nombre très limité de personnes ? L’ex-ministre de la Justice est au contraire symbolique du glissement de la gauche française du social vers le tout-sociétal. En lisant le texte optimiste de Jérôme, j’ai cru à une faute de frappe. Il écrit : « Ce qu’elle a révélé, c’est l’existence d’une France qui n’avait toujours pas, au bout du compte, digéré la Révolution Française, le Front Populaire, l’émancipation de la femme après-guerre. » J’ai bien cru lire « réveillé », ce qui n’aurait pas été davantage infidèle à la réalité, mais je suis sans doute un peu taquin. Revenons à l’économie. Christiane Taubira va-t-elle nous expliquer dès demain qu’il faut changer toute la politique économique du gouvernement ? Va-t-elle expliquer dès demain, à l’instar d’Arnaud Montebourg, qu’il faut tenir un autre discours en direction de Berlin ? Va-t-elle combattre le TAFTA ? Va-t-elle regretter les orientations du Parquet concernant les ouvriers de Goodyear ? Si ce n’est pas le cas, peu importe en fait qu’elle n’entre finalement pas au Conseil constitutionnel. Elle ne pourrait en aucun cas fédérer quoi que ce soit. Je reconnais qu’il peut-être injuste de lui reprocher son vote de l’investiture d’un Premier ministre symbolique de l’orthodoxie économique de droite, Edouard Balladur, il y a 23 ans. Comme il peut aussi être injuste de lui reprocher d’avoir été réellement lancée sur la scène politique nationale par Bernard Tapie. Il n’en reste pas moins que Christiane Taubira, si vraiment elle souhaite jouer un rôle à la gauche de la gauche, devra très rapidement affirmer ses convictions personnelles sur le plan économique.

Admettez qu’il serait plutôt cocasse de sa part de ne pas le faire, alors que ceux qui espèrent en elle saluent depuis ce matin « la femme de conviction »…

*Photo : SIPA.AP21850093_000001.

Les Pony Pony Run Run courent toujours

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pony run run

Vous connaissez les [PIAS] Nites ? Mais si, souvenez-vous, ce label produit entre autres le groupe Aline et l’ombrageux Le Noiseur qu’on a pu écouter de concert cet été. Rebelote à La Maroquinerie jeudi, où les Pony Pony Run Run (dont le noyau dur est formé par les frères angevins Gaëtan et Amaël Réchin Lê Ky-Huong) déploieront leurs talents pop, avec leur nouveau tube Alright

Depuis toujours, c’est-à-dire une bonne dizaine d’années de scène en scène, l’équipe confesse avoir 80% de références musicales anglo-saxonnes, tout en se tenant éloigné des soporifiques chanteurs de folk français que l’on écoute avec son bonnet de nuit au coin du feu. Bowie mort, son dernier album plein de saxo dans la poche, on essaiera de se consoler à la Maroquinerie au son des synthés siglés PPRR. Fans de l’unerground, rassurez-vous : on peut avoir donné un jingle à Canal + (Hey you!) et même décroché une Victoire de la musique sans vendre son âme pop au diable…

En bonus track, le belge Témé Tan (alias Tanguy Haesevoets), à la « groove afro-pop minimaliste », comme le décrit Pias, complète le casting du soir en compagnie du pubard repenti Suna, dont vous jugerez ici l’un des dernier opus :

Il se fait tard, je vous laisse réserver vos billets, je dois pioncer en attendant jeudi soir !

Taxis: remettons les compteurs à zéro

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taxis Uber VTC

Cela fait plus de cinquante qu’une guerre des taxis fait rage. Ceux qui pratiquent ce métier souhaitent toujours en écarter les autres, en faisant appel à l’Etat et au législateur, sommés d’ériger des barrières (licences, formations, quotas, normes) pour les protéger. Or, le bon sens et l’intérêt général qu’on peut y trouver au début se transforment inéluctablement en abus de position dominante et en monopole. De temps à autres, ce rapport de force entre la profession (taxis et entreprises comme G7 ou Taxi bleu) et l’Etat est perturbé par la technologie. Ce fut le cas quand les foyers français se sont équipés de téléphones. Le privilège d’attendre les clients à la remise était menacé : on pouvait appeler de chez soi pour commander un taxi.

Face à la menace, les taxis français ont su trouver une oreille attentive auprès du législateur qui, au lieu de créer deux catégories (taxi radio uniquement réservable par téléphone et taxi tout court qu’on peut réserver ou arrêter pendant qu’ils circulent), a réservé tous les privilèges à une seule catégorie d’entre eux. Depuis, les ministres de l’Intérieur ont objectivement contribué à la création d’un quasi-monopole, avec un marché parallèle de licences (dont le prix à Paris et à Nice peut atteindre 350.000 euros). Quand Jacques Attali a proposé en 2007 d’introduire les « taxis radio » en France, les taxis ont vite montré à Nicolas Sarkozy, dès la première année de son mandat, qui aurait le dernier mot. Mais cette victoire a été de courte durée, car ils ont dû faire face à un adversaire bien plus redoutable qu’un président français : le service proposé par une multinationale d’origine américaine : Uber.

Travis Kalanick, le fondateur et Pdg d’Uber, n’a rien inventé. Contrairement à Google ou Facebook, Uber ne s’est pas appuyé sur une innovation technologique mais a fait preuve d’un toupet monstre : Kalanick n’a pas été le premier à avoir l’idée de transformer tous les propriétaires de voitures en chauffeurs de taxi (comme les propriétaires d’appartements, voire les locataires, se sont transformés en hôteliers). En revanche, il a été le premier à faire abstraction d’un petit problème : cette idée est juridiquement hasardeuse. La problématique du transport urbain est d’abord administrative et juridique, et les obstacles au modèle économique et technologique sont mineurs. Kalanick a donc décidé de trancher le nœud gordien au lieu de le dénouer. Et s’il a réussi, ce n’est donc pas grâce à ses ingénieurs et informaticiens mais grâce à son audace, ses avocats et ses lobbyistes…

En France, Uber a pu avancer vite parce que la rigidité des taxis a créé un décalage insupportable entre le réel et la norme dictée par la loi, situation qui s’est traduite par une véritable haine des usagers envers les taxis (on se souvient d’un texte particulièrement virulent sur Facebook qui a eu un énorme succès). Le gouvernement, pourtant impuissant devant eux, s’est néanmoins mis discrètement à leur savonner la planche. Un décret du 18 mai 2007 relatif à la composition du gouvernement Fillon I a déplacé la direction du tourisme du ministère des Transports vers le ministère des Finances. En 2009, par une modification discrète du Code du Tourisme, la législation des « voitures de grande remise » a été modernisée sous une nouvelle appellation : « voiture de tourisme avec chauffeur ». Le VTC était né. Ce changement, entré en vigueur le 1er janvier 2010, s’est avéré une véritable révolution car il a simplifié l’accès à la profession et l’activité a connu un développement aussi fort que rapide. Hors d’atteinte du ministre de l’Intérieur, le piège à taxis était prêt. L’arrivée d’Uber l’a déclenché. Car si Uber trouvait facilement des passagers potentiels, il lui fallait également des voitures et des chauffeurs pour les conduire à leur destination. Alors certes, UberPop a permis pendant un certain temps de transformer tout un chacun en taxi mais ce sont les VTC, les flottes automobiles de sociétés de VTC, qui ont répondu présent et profité d’Uber pour ne plus avoir de temps mort. Pas de réservation ? On se connecte à Uber et on bosse jusqu’à ce qu’une réservation plus intéressante arrive ! Et quand UberPop a été arrêté pour des raisons juridiques, Uber s’est retrouvé en tête à tête avec les VTC. Pour comprendre l’importance des VTC dans ce jeu, il suffit de rappeler qu’en Israël par exemple où le VTC n’existe presque pas, Uber n’arrive pas à percer car les taxis et le législateur ne lui laissent pas la marge de manœuvre nécessaire.

Pour rendre le problème encore plus compliqué, la mise en relation directe de la demande (passagers souhaitant effectuer un déplacement) et de l’offre (tous ceux techniquement capables de prendre en charge un passager et de l’amener là où il veut), court-circuite les intermédiaires et tôt ou tard les obstacles légaux, donnant naissance à d’autres enfants, notamment BlaBlaCar. Cette dernière utilise les mêmes technologies, mais au service d’une autre grande idée : le partage. Juridiquement, BlaBlaCar marche sur une terre ferme : il ne s’agit pas de faire de n’importe quel automobiliste un taxi mais tout simplement de permettre à quelqu’un qui a le projet d’effectuer un trajet de le partager avec une ou plusieurs autres personnes contre une participation aux frais (essence, péage, usure). Impossible pour le conducteur de gagner de l’argent, l’activité est donc parfaitement légale. Le seul hic : ce modèle n’est applicable que sur des longs trajets. Le Mans-Grenoble oui, Gare du Nord-Tour Eiffel non. Frais trop faibles, transports en communs disponibles et bon marché, trajets rarement connus d’avance : le milieu urbain n’est pas propice au modèle BlaBlaCar, et c’est d’ailleurs pour cette raison précise que BlaBlaCar n’y pas présente…  Pourtant, pendant un certain temps, Uber a avancé que son service Pop n’était rien d’autre qu’une sorte de « BlaBla » urbain. Cet argument lui a permis de gagner du temps et de l’argent, mais finalement le couperet est tombé.

Depuis l’été dernier, on pensait le vide juridique entre le statut de VTC et celui des taxis comblé. Pendant quelques années, Uber – mais pas que – avait bénéficié d’un flou artistique. Tout d’abord, la loi du 27 janvier 2014 a défini ainsi le covoiturage : « l’utilisation en commun d’un véhicule terrestre à moteur par un conducteur non professionnel et un ou plusieurs passagers majeurs pour un trajet commun ». Cette formule semble faire clairement la distinction entre d’un côté Uber (et ses concurrents) et de l’autre BlaBlaCar (et ses semblables) en insistant sur le « trajet commun ». Un trajet typique de covoiturage est la rencontre d’une personne ayant à la fois une voiture et un projet de déplacement (point de départ, point d’arrivée, heure de départ et heure d’arrivée) avec une ou plusieurs autres personnes ayant le même projet de déplacement mais pas de moyen de transport. Chez Uber en revanche, le conducteur qui se branche sur l’application n’a pas de projet de déplacement préalable et il se met, avec son véhicule, à la disposition d’autres personnes. En plus, le modèle du covoiturage de BlaBlaCar permet au conducteur de récupérer une partie des frais mais jamais de faire de profits, aussi modestes soient-ils. Ce n’est pas le cas avec les plateformes de type Uber, où la différence de prix par rapport au taxi n’est pas toujours importante (en revanche, chez Uber et consorts la course commence quand le client monte à bord et non pas, comme c’était le cas avec le taxi, quand le chauffeur accepte la course).

La loi de janvier 2014 signe le début de la fin d’UberPop, c’est-à-dire du modèle « particulier à particulier » appliqué au taxi. Uber a pu gagner du temps mais à partir de l’été 2015 la question est tranchée et UberPop n’est plus proposé en France. En revanche, la loi Thévenoud du 1er octobre 2014 a permis de sauver le service Uber VTC en fixant des règles : seuls les taxis peuvent désormais effectuer des maraudes et stationner dans l’attente d’un client. Les VTC (appuyés sur les applications smartphone), eux, seront tenus de rentrer à leur base avant une nouvelle commande. C’est bien évidement un non-sens total. Avec le smartphone géolocalisé, ni la maraude ni la remise ne veulent plus rien dire et « revenir à la base » encore moins. Or, les différents intérêts ont fait perdurer l’ambiguïté. Pour le gouvernement, Uber – UberPop mais aussi ses services appuyés sur le VTC – est un très exceptionnel gisement d’emplois, parmi les plus rares et les plus importants politiquement qui soient : des emplois non qualifiés et plus ou moins immédiatement disponibles. Avec en perspective quelques dizaines de milliers d’emplois de ce type, on comprend pourquoi le pouvoir traîne les pieds. Pour les taxis, les intérêts divergent à court terme : si les privilèges (maraude, remise) sont anéantis par la technologie, les artisans et salariés du secteur les paient toujours et à prix fort. Le prix de la licence et les différentes charges sont calculés dans le cadre d’un modèle économique basé sur une situation de monopole. C’est pourquoi grands et petits du secteur se battent ensemble : les grands pour sauver leur monopole, les petits pour survivre dans les conditions imposées par les grands… mais à plus long terme, cette unité ne tient pas. Uber (et ses concurrents) permet à chaque artisan taxi de travailler seul sans devoir passer par un intermédiaire, qui s’impose grâce à sa capacité de créer un centre d’appel et de renvoyer régulièrement des clients vers le chauffeur. Avant le smartphone géolocalisé, cette fonction intermédiaire coûtait cher. Depuis, c’est très abordable. Le modèle économique de G7/Taxi bleu risque de connaître le même sort que les agences de voyages et les labos photos. L’enjeu est donc maintenant de séparer la majorité des taxis artisans et salariés de la minorité des « gros » du secteur. Cela passe par une compensation, plus exactement le rachat de licences.

Entre temps, un autre cas de figure vient troubler le jeu et démontrer au passage qu’il est illusoire de résister à la révolution technologique incarnée par Uber. Il s’agit de Heetch, une startup française créée en septembre 2013. Pour la jeune firme, la plateforme vise uniquement à mettre en relation particuliers et propriétaires de voitures désirant partager les frais de leur véhicule. Les arguments ne s’arrêtent pas là : grâce à Heetch, les jeunes de banlieues pourraient désormais sortir librement et rentrer à l’heure qu’ils désirent sans se ruiner en taxi ou supporter seul – s’ils sont propriétaire d’une voiture – le coût de leur escapade. Une sorte d’échange de bon procédés « à la BlaBlaCar ». Pour les professionnels, aucun doute possible quant à l’application utilisable de 21h à 6h du matin : c’est un UberPop déguisé !

Du côté de Heetch, le discours est bien huilé. Pour la firme, l’unique leitmotiv est le partage des frais du trajet. Cependant, comment déterminer si un conducteur a comme objectif premier de se rendre d’un point A à un point B ou s’il entend uniquement faire un bénéfice ? Impossible. Mais Heetch de répliquer : si par malheur il venait à l’esprit d’un conducteur de vouloir tirer des bénéfices d’un trajet, tout est prévu : les revenus sont plafonnés à 6000 euros par an et par conducteur. En cas de dépassement, le compte de l’utilisateur est bloqué et une formation professionnalisante est proposée.

Seulement, après une courte recherche, le chemin vers le partage des frais évoqué par Heetch est plus sinueux qu’il n’y paraît. Exemple : un trajet Heetch Paris-Boulogne coûte environ 13 à 15 euros. Prenons maintenant Mappy. Paris Xe arrondissement-Billancourt : 34 minutes, 17,2 kilomètres, et… 1,75 euros de carburant. Même avec l’usure on est est assez loin du compte et on peut légitimement s’interoger sur la réalité du partage proposé par Heetch. Or, en septembre dernier, le Conseil Constitutionnel, saisi par les avocats d’Uber, avait tranché de manière limpide : les « prestations de transport de transport routier de personnes effectuées à titre onéreux » sans être ni taxi, ni voiture de transport avec chauffeur (VTC) sont interdites.

Heetch

Heetch

« Dès le début, nous souhaitions des trajets entre particuliers », confie Teddy Pellerin, Pdg de Heetch. Unique objectif : « le partage des frais ». Toutefois le dirigeant avoue que le partage de frais n’est qu’une « suggestion » et qu’« aucune tarification n’est imposée », le passager pouvant même de rien donner au chauffeur – dès lors poussé par une générosité honorable. Le nom de l’application même va en ce sens. Heetch, tiré de l’anglais « hitch » et plus particulièrement de « hitch hiking » signifiant « faire du stop ». Admettons qu’il est possible d’effectuer un trajet gratuitement ou contre une participation modique, quid de la notation ? Car après chaque course, passagers et « drivers » s’évaluent respectivement. Barème : une à cinq étoiles. Et autant dire que si vous ne donnez pas un sou à la première course, pas d’étoile. Et sans étoile, pas de chauffeur lors de la prochaine sortie…

Autant d’hypocrisies et de jeux de dupes, qui constituent des indices clairs d’une situation intenable où le hiatus entre la réalité et la loi rend cette dernière ridicule. C’est pourquoi la proposition de créer une caisse spéciale pour indemniser les taxis et remettre ainsi les compteurs à zéro semble encore la meilleure piste de sortie de crise.

*Photo : SIPA.AP21849616_000015.

Taubira: le clivage pour tous

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Christiane Taubira gauche racisme

La vérité sort de la bouche des enfants. « Taubira démissionne. Ce gouvernement perd son ultime vernis de gauche », a tweeté l’imbattable Clémentine Autain en apprenant le remplacement du Garde des Sceaux. « Vernis de gauche », on ne saurait mieux dire (l’ami Leroy parle d’« alibi de gauche », c’est kif-kif), puisque cette indépendantiste guyanaise qui a soutenu Edouard Balladur en 1993 n’a jamais été spécialement de gauche. D’ailleurs, chacun sait qu’on lui doit le fameux « séisme » du 21 avril 2002, lorsque sa candidature aux présidentielles a permis d’éliminer Lionel Jospin dès le premier tour, au profit de Jean-Marie Le Pen.

En revanche, le « vernis de gauche » si cher à Clémentine Autain est bien tout ce qui reste de l’ancien clivage idéologique français. Avant, c’était simple : la gauche était gentille, la droite méchante. D’un côté on ne pensait qu’à progresser, de l’autre à revenir en arrière. Mais ça, c’était au siècle dernier. Depuis, cette démarcation n’a cessé de se brouiller pour finir par ne plus rien vouloir dire. Dans la tête des Français, à mesure que leurs dirigeants successifs trahissaient systématiquement « leurs idées » une fois au pouvoir, tout avait fini par se mélanger. En quoi Jospin était-il moins libéral que Chirac ? Sarkozy était-il vraiment plus atlantiste que Mitterrand ? Et au final, quelle différence y avait-il entre le programme économique de Mélenchon et celui de Le Pen fille ?

Conséquence : il fallait tout reprendre à zéro. Cliver à nouveau l’opinion, coûte que coûte. C’était une question de vie ou de mort des partis politiques, et surtout du camp qui définissait à lui seul le reste de l’échiquier politique : la gauche. Car en France on n’était pas « de droite », on s’opposait ou non aux projets de la gauche. Et pour cause : personne ne songerait à se présenter comme un partisan de la régression et de l’obscurantisme, bref, du Mal. Cette division étant devenue inopérante depuis qu’on sait que la gauche n’est pas meilleure que la droite, une autre devait prendre le relais, et vite. Mais comment diable redonner à la moitié des Français l’envie irrésistible de s’enterrer dans une tranchée idéologique et de tirer à l’aveuglette sur les salauds d’en face, sans réfléchir, comme de bons toutous de Pavlov ? A priori, ça n’allait pas être de la tartelette.

Elu sur un malentendu, François Hollande a pourtant trouvé la solution miracle, grâce à la créativité de Terra Nova et à la générosité de Pierre Bergé, toutes deux sans limite. En nommant Christiane Taubira à la tête d’un grand ministère régalien, il souscrivait à tous les critères jugés indispensables à la création d’une nouvelle fracture profonde, dite « sociétale ». Elle-même représentante d’une minorité, la Garde des Sceaux se chargerait d’imposer une loi officiellement destinée à contenter une autre minorité, sexuelle celle-là. Et bien sûr, et avant tout, à susciter une opposition aussi violente que possible de la part de tous ceux pour qui l’adoption d’un enfant ne saurait être considérée comme un « droit ». La loi qu’elle porterait n’aurait strictement aucun impact social ou économique, mais créerait de toute pièce une nouvelle ligne de front, infranchissable.

Bingo : moins d’un an après sa nomination, des centaines de milliers de Français hurlaient en chœur « Taubira, casse-toi ! » L’exécutif et ses relais médiatiques redevenaient enfin les courageux hérauts du Progrès, défiant le conservatisme moisi d’affreux réactionnaires supposés allergiques à l’idée de copulation homosexuelle. Zélée, la ministre de la Justice ira même jusqu’à laisser entendre qu’à titre personnel, elle ne serait pas contre l’ouverture de la procréation artificielle à toutes les femmes, même parfaitement fertiles, pour que les lesbiennes qui le souhaitent puissent avoir des enfants sans père. Et tant pis si l’idée revient à dépénaliser le « marché de l’enfant », déjà fort juteux à l’échelle internationale, sans même parler de l’offre croissante de gestations pour autrui. Il fallait cliver, elle clivait, sans plus se soucier de faire le jeu d’un capitalisme débridé.

Passons sur la loi Taubira deuxième du nom, qui avait au moins le mérite de concerner le portefeuille dont elle était en charge : celui de la Justice. Alors que la montée de l’islam radical rendait de plus en plus évidente la nécessité de durcir notre arsenal répressif, la ministre misait tout sur les peines alternatives à la prison. Alors que rien n’était plus urgent que l’unité nationale, elle opposait d’abstraites « valeurs » à ses adversaires désignés, qui prétendaient défendre celles de la France. On ne lui mettra pas ici sur le dos la libération inconsidérée d’individus incarcérés pour des actes de terrorisme, mais on lui attribuera seulement ceci : s’il s’était agi de réveiller le Sardou – « Je suis pour » – qui sommeillait en nous, on ne s’y serait pas pris autrement. Grâce à Mme Taubira, la France des années 2010 ressemblerait de nouveau à celle des lointaines années 1980. Des débats sur la peine mort ou l’école libre à ceux sur le mariage gay ou la réforme pénale, on était revenu à la case départ. Le progrès, on vous dit.

Près de quatre ans et plusieurs attentats sanglants après son arrivée place Vendôme, il était temps que cesse la mascarade. De l’avis général, le clivage gauche-droite est épuisé, et l’opinion a définitivement divorcé d’avec ceux qui sont censés la représenter. Plus personne ne croit en notre personnel politique, et même les abstentionnistes – seul véritable « premier parti de France » – seraient en majorité tentés par le vote FN. Après avoir caricaturé ses contradicteurs sans vergogne, pratiqué un odieux et incessant chantage au racisme[1. Christiane Taubira a notamment expliqué au New York Times qu’il était raciste de crier dans une manif : « Taubira, t’es foutue, les Français sont dans la rue ! »], menti éhontément face caméra, magouillé pour obtenir une condamnation exorbitante en Guyane, et passé plus de temps à rédiger de grotesques haïkus en 140 signes qu’à lutter contre les injustices réelles qui minent le pays, Christiane Taubira se casse enfin. Maintenant, reste à réparer tout ce qu’elle a cassé.

*Photo : SIPA.00739375_000003.

L’association Femme et libre remet Rohani à sa place

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Hassan Rohani Iran Femmes et libres

Très en pointe dans la bataille pour faire éclater au grand jour le « syndrome de Cologne » (qui fait la Une du Causeur du mois de février 2016), l’association « Femme et Libre » de Yaël Mellul revient à la charge à l’occasion de la visite en France du président iranien Hassan Rohani ce jeudi. Les militantes de l’association contre les violentes faites aux femmes n’entendent pas laisser la moindre chance à François Hollande de passer à côté de la dignité des femmes – elles supposent donc que Valérie Trierweiler ne fût qu’une exception à la règle. Relayons donc à l’envi le message de ces militantes pugnaces : « Monsieur Hollande parlera-t-il des 63 femmes exécutées par pendaison ? »

Dans le communiqué de l’association, aucune chance n’est laissée à François Hollande : « Le Président de La République a affirmé, avec force : « La France est opposée à la peine de mort », « La Liberté et la dignité des femmes, ce n’est pas l’engagement d’une journée, ce n’est pas même celui d’une année, c’est celui de tout mandat exercé au nom du peuple français ». » Combo gagnant. François Hollande est contre la peine de mort, et combat chaque jour avec ardeur la digité des femmes. Parfait.

On en vient ensuite au portrait peu flatteur de la République islamique d’Iran : légalité du mariage entre un enfant mature (9 ans selon la loi iranienne), et son tuteur légal. « Femme et Libre » clarifie immédiatement : « La République islamique d’Iran légalise ainsi la pédophilie. »

Continuons le florilège des atrocités du pays : « L’article 638 du Code pénal islamique prévoit que « les femmes qui apparaissent sans hijab en public seront condamnées à un emprisonnement de 10 jours à deux mois ou au paiement de 50.000 à 500.000 rials » (1 euro = 32000 rials, 1 Kg de riz coûte 80000 rials). Des attaques sont provoquées par des imams qui s’insurgent faussement contre les « mal voilées », provocations conduisant à d’horribles agressions à l’acide contre des femmes. Le même article autorise les juges à condamner quiconque viole la charia à 74 coups de fouet. » Faut-il seulement ajouter un mot ?

On en passe, et des meilleures. Bilan du « musulman modéré » Rohani – tel qu’il aime à se décrire lui-même : « L’Iran est descendu en 5e position dans le classement mondial des pires pays pour l’inégalité des sexes – il est classé 141e sur 145 (chiffres en augmentation par rapport à 2014), dans le Global Gender Gap Report 2015, publié par le Forum économique mondial. Le rapport indique qu’il n’y a « aucune amélioration dans aucune catégorie depuis 2006 », mais qu’il y a eu des « régressions. »

Mais, pour la France, pétrie de nobles valeurs, il y a un hic. Ou plutôt 114, nombre équivalent aux Airbus qui pourraient être livrés à l’Iran si le contrat finalisé était signé jeudi.

Comment ne pas à nouveau laisser la parole aux militantes de « Femme et Libre » ?

« Que les promesses soient tenues. Que le choix soit fait de respecter nos principes républicains plutôt que de normaliser nos relations avec un Etat qui n’est ni « normal«  ni « modéré« .

Une république sociale comme la France se doit d’accompagner les démocrates iraniens qui se battent quotidiennement et au péril de leur vie.

La France s’honorerait à ne pas cautionner un régime qui martyrise, violente, fouette, lapide, brûle à l’acide, et tue par pendaison des femmes. » 

*Photo : SIPA.00662957_000002.

Taubira s’en va

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Christiane Taubira démission gauche FN

C’était le meilleur des scénarios possibles. Pour quelques raisons simples. D’abord, la droite dure va être toute désorientée. Une seule tête de Guyanaise vous manque et tout est dépeuplé,  et il n’y a rien de plus corrosif que la haine et le mépris sans emploi. Ca brûle l’intérieur. Il leur reste bien Najat, mais bon, ça ne va pas avoir le même goût.

Taubira, c’était du lourd : la dernière à défendre une conception préventive de la justice à l’époque du tout sécuritaire tout en ne sombrant pas dans le laxisme, contrairement aux idées toutes faites, ce qu’ont pu montrer un certain nombre de chiffres.

Et puis le mariage pour tous. Qu’elle ait été, à l’insu de son plein gré, instrumentalisée pour transformer ce banal épisode sociétal (les conservateurs anglais l’avaient voté en une nuit) en la mère de toutes les batailles pour des socialistes en panne de projet social, c’est sans doute vrai. Mais elle a eu ce qu’on appelle en chimie le rôle de révélateur. Et ce qu’elle a révélé, c’est l’existence d’une France qui n’avait toujours pas, au bout du compte, digéré la Révolution Française, le Front Populaire, l’émancipation de la femme après-guerre.

C’était finalement très utile. On croyait cette espèce disparue, elle était en pleine forme et il faut que la vraie gauche, par pragmatisme, tienne compte de ce nouvel adversaire qui s’apparente davantage au Tea party de Sarah Palin version bocage qu’au FN version banlieue.

La deuxième chose  heureuse qui advient avec cette démission résumée dans un tweet gaullien, « Parfois, résister, c’est partir », et le remplacement par Urvoas, un vallsien de stricte observance qui dans un livre paru en 2011 et intitulé 11 propositions chocs pour rétablir la sécurité voulait la fusion des ministères de l’Intérieur et de la Justice, c’est que ce gouvernement a perdu son dernier alibi de gauche et apparaît désormais en pleine lumière pour ce qu’il est : une camarilla libérale autoritaire, prête à reprendre les idées de l’extrême droite sur la déchéance de la nationalité pour grappiller des voix à droite, et tout aussi prête à démanteler le Code du Travail (ah le referendum d’entreprise qui prime sur l’accord avec les syndicats !) à l’abri d’un état d’urgence constitutionnalisé pour mieux mater le mouvement social.

Alors quel destin pour Taubira ?

De très bons amis me disaient que je me faisais des illusions quand je la voyais en championne de la gauche de gauche, actuellement atomisée par des querelles d’ego et des rivalités de chapelle. On me disait qu’elle resterait à son ministère, qu’elle aimait trop ça. Raté.

On me disait qu’elle prendrait un strapontin à la culture. Encore raté.

On me dit maintenant qu’on lui a promis la présidence du Conseil Constitutionnel en février, en remplacement de Jean Louis Debré. On verra. S’ils ont raison, je ferai mon mea culpa auprès d’eux.

Mais pour l’instant, cette démission est encourageante. On se prend à rêver de la voir inverser le rapport à gauche dans un premier tour en 2017, façon Tsipras, et affronter Marine Le Pen. Avec un peu de chance, on se retrouverait avec une femme noire, de gauche et présidente de la République. Impossible, vu la droitisation du pays ? Il faut dans ce cas se souvenir de Guy Debord dans In girum : « Alors que l’on voyait notre défense submergée, et déjà quelques courages faiblir, nous fûmes quelques uns à penser qu’il faudrait sans doute continuer en nous plaçant dans la perspective de l’offensive. »

*Photo : SIPA.00738499_000001.

Trop d’Etat, pas assez d’urgence

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état d'urgence terrorisme sécurité

« Dans cette caserne de Toulouse, les CRS sont à bout. Un tiers des effectifs serait en arrêt maladie, certains pour burn out ou dépression, épuisés par leur rythme de travail… » C’est par ce commentaire, en voix off, que s’ouvrait, en avril dernier, un reportage de BFMTV consacré aux CRS mobilisés dans le cadre de Vigipirate. Trois mois exactement après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, la grogne concernait alors la prolongation du plan jusqu’à l’été. Depuis les nouvelles attaques meurtrières du 13 novembre, chacun sait que la mobilisation des forces de l’ordre ne s’est pas exactement relâchée… Et si nos flics étaient déjà « à bout » il y a dix mois, on se dit qu’aujourd’hui, ça ne doit pas aller beaucoup mieux. Alors forcément, en ce début d’année sous le régime de l’état d’urgence, on s’interroge : sommes-nous bien protégés, ou la France de 2016 est-elle réellement « à genoux », comme le proclame le dernier numéro de Dar Al-Islam, le magazine francophone des allumés de Daech ?

En complément de Vigipirate, des milliers de soldats du rang ont été appelés en renfort dès janvier. Pour Michel Goya, colonel en retraite et historien, cette opération baptisée Sentinelle est « un anxiolytique, une goutte d’eau visible qui a un effet rassurant ». C’est déjà ça, sauf que : « Le fait qu’ils soient visibles est contraire à toute technique militaire. Il faut être caché, ou mobile, pour surveiller. » Dominique Rizet, journaliste spécialisé police-justice à BFMTV, confirme : « Ça ne nous protège de rien, ou de pas grand-chose. »[access capability= »lire_inedits »] Un chef d’escadron de gendarmes mobiles, H., tempère néanmoins : « Ce n’est pas complètement inutile dans le sens où, par principe, l’ennemi n’attaque pas les points surveillés. » Mieux, A., un commissaire parisien « d’élite », se félicite d’un effet collatéral : « Depuis les attentats, notre activité a baissé de 20 à 30 % », se réjouit-il. Comprendre : forcément, braqueurs et autres petits délinquants font moins les malins sous le nez de bidasses en uniforme équipés de Famas. Tout ça est très bien, reconnaît Michel Goya, mais « en attendant, 7 000 hommes ont été “fixés” par trois connards à Paris pendant que Raqqa est toujours aux mains de l’EI… »

Alors, Sentinelle est-elle une nouvelle « ligne Maginot » (Les Échos) ou un investissement nécessaire ? « À court terme, les militaires s’en félicitent, poursuit le colonel, parce que ça justifie l’arrêt du suicide de l’armée. » D’autant que dans le même temps, celle-ci est sollicitée pour intervenir en Irak, au Sahel et désormais en Syrie. Avec Sentinelle, ces « opex » mobilisent « à peu près le maximum de troupes prévu par les textes », assure Michel Goya. Et pour cause : « Si l’armée de terre française d’aujourd’hui faisait la guerre à celle des années 1990, c’est l’armée de 1990 qui gagnerait », résume l’historien militaire. Depuis cette époque, précise-t-il, « les effectifs ont été divisés par deux à trois » Motif ? « Les livres blancs de 2008 et 2013 ont prévu de payer les programmes industriels lancés dans les années 1980-1990 et jamais abandonnés – comme le Rafale – en supprimant 80 000 postes. » Conséquence évidente, prédit notre spécialiste : « Il va falloir trouver de l’argent, c’est-à-dire revoir complètement la loi de programmation militaire avant 2019, alors qu’elle a déjà été revue cet été. »

Malgré tout, A., notre commissaire parisien « d’élite », l’affirme sans hésiter : « On finira par se donner les moyens de détruire l’EI en Syrie. » Pour lui, le problème le plus complexe et le plus immédiat, c’est bien sûr la sécurisation de notre territoire. L’état d’urgence était-il une bonne option ? Dominique Rizet en est certain, au vu des chiffres fournis par Bernard Cazeneuve mi-décembre : « Pendant 15 jours c’était formidable : 2 700 perquisitions, 334 interpellations, 287 gardes à vue, 431 armes saisies dont 41 armes de guerre, soit un tiers des saisies annuelles en temps normal. Et on a fermé des lieux de culte radicalisés, dans le respect des principes du droit. » Le commissaire A. est plus nuancé : « C’est efficace contre le trafic d’armes et de stups. On a trouvé des choses en lien avec le droit commun. » Un de ses collègues, le commissaire B., explique par ailleurs que « c’est un score de pêcheur » : « On trouve quelque chose dans 10 % des cas, et je ne suis pas certain qu’on trouve grand-chose qui soit lié au terrorisme. »

En réalité, grince le commissaire A., « on était surtout là pour que le ministre puisse annoncer tous les matins qu’on avait fait 20, 30, 40 interpellations, et pour permettre à l’État de se couvrir en cas de nouvelles attaques ». Faire du chiffre, le sport préféré de l’Intérieur… Sauf que rapidement, les consignes ont évolué : « À force d’entendre les médias bien-pensants parler des risques d’atteintes aux libertés publiques, poursuit A., on a commencé à avoir des notes de service du préfet nous demandant de faire attention, de ne plus viser la quantité mais la qualité… Et le 8 décembre, on a carrément reçu un mail comminatoire nous disant : “Nous refuserons toute perquisition administrative qui ne soit pas dirigée contre un individu lié au terrorisme.” » Si les policiers de province gardent les coudées franches, dans la capitale et sa petite couronne l’état d’urgence n’existerait déjà plus que sur le papier. Pas grave, d’après Dominique Rizet, puisque « ça n’apporte plus grand-chose, les individus potentiellement visés ont compris, ils cachent tout ». En revanche, plutôt que de le prolonger indéfiniment, le journaliste comme nos deux commissaires jugent qu’il serait utile de pouvoir y recourir ponctuellement.

Bonne nouvelle : s’ils en redemandent, ce doit être que nos flics ne sont pas tout à fait au bout du rouleau… « On n’est pas fatigué. On a tellement de droits protecteurs qu’en fait on n’arrête pas de se reposer de tout ce qu’on fait », avoue H., le gendarme mobile que nous avons rencontré. Et puis d’abord : « Chez nous, ça ne râle pas, parce que c’est notre métier habituel et qu’on est bien géré. Les gars savent qu’ils ne feront pas plus de huit heures, en alternant une heure dehors et une à deux heures de repos dans le camion. » Des CRS et des policiers se plaignent des heures sup impayées ? Notre gendarme corrige : « Ils ont des primes, ils touchent quand même… La police a des moyens énormes, mais elle est sous-employée, parce qu’elle est ultra-syndiquée. Il suffit de voir la CRS de Bordeaux qui arrive dans le Nord et qui ne veut pas d’un Ibis budget mais exige un hôtel 4 étoiles… » Le commissaire A. l’admet à demi-mot : « Ce n’est pas une question de moyens, on est nombreux. » Le problème, selon H., c’est que l’État « veut toujours mettre plus de moyens, jamais les réduire ou se constituer une réserve stratégique pour donner le coup de poing nécessaire en cas de problème. » Selon lui, c’est un cercle vicieux : « La pression est telle qu’on est toujours dimensioné au maximum. Or, dans les principes de la tactique, il faut toujours se préserver un élément de réserve. »

Autre nerf de la guerre : le renseignement. La France a-t-elle une chance d’anticiper les futures menaces ? Le souci, pour Dominique Rizet, c’est que « le système serait beaucoup plus efficace s’il y avait un seul service, un seul patron, un seul fichier ». Or le spécialiste du sujet le sait, « chaque service, c’est un commissaire, des adjoints, des officiers ». En clair, pas question de dégraisser le mammouth : « Ce sont des postes à pourvoir ! Vous imaginez combien il faudrait en supprimer ? ». Conséquence, en attendant : « Il y a une compétition entre les flics, qui est un vrai désastre ». Le commissaire A. précise : « Alors qu’on espérait avoir des informations qui viennent des ex-RG, on n’en a aucune. Le travail de la DGSI est ultra-secret et nous, on ne sait pas ce qu’ils font. On travaille exclusivement à partir de nos propres renseignements. » Pour l’expert de BFMTV, il faudrait évidemment que les différents services échangent leurs informations, mais ce n’est pas à l’ordre du jour : « La lutte antiterroriste en France, c’est la DGSI mais aussi la SDAT, qui est une sous-direction de la Direction centrale de la police judiciaire, et dépend du ministère de l’Intérieur. Ils sont dans le même bâtiment, à Levallois, et bossent parfois sur les mêmes objectifs mais dans les faits, ils n’ont pratiquement pas le droit de se parler. » En clair, on marche sur la tête.

Pourtant, « on a été meilleur en novembre qu’en janvier », nous rassure le commissaire B., chef d’un service qui est intervenu sur les lieux de ces deux vagues d’attentats. Et de préciser : « Le policier de la BAC qui a tué le premier terroriste au Bataclan a démontré de façon empirique ce que beaucoup avaient évoqué de façon théorique : un policier de voie publique peut sauver des vies en intervenant lui-même, sans attendre. » Le problème, selon Dominique Rizet c’est que « beaucoup de policiers ne savent pas utiliser leur arme parce qu’on leur apprend à en avoir peur ». Pour lui comme pour les commissaires, il faut donner aux agents de la paix des armes plus efficaces, et les obliger à s’entraîner au tir pour qu’ils les apprivoisent et sachent s’en servir « de manière froide ». Pour l’heure, une « fiche réflexe » devrait leur être distribuée, sur le modèle de celle qui a déjà été diffusée auprès du grand public, et intitulée « Réagir en cas d’attaque terroriste ». Le commissaire B. nous fait tout de même remarquer, au sujet de cette dernière : « Aux États-Unis, face au phénomène des fusillades, une fiche similaire indique : 1 Run, 2 Hide, 3 Fight. En France, la fiche dit : 1 S’échapper, 2 Se cacher, 3 Appeler la police… » De la différence entre un cow-boy et des veaux ?[/access]

*Photo : Sébastien Salom-Gomis/Sipa.

Najat et le salafiste: un Etat laissé sans voix

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Najat Vallaud-Belkacem salafisme laïcité

Le récent mutisme de la ministre face à un islamiste radical, lors de l’émission « Le supplément » présentée par Ali Badou, quand on attendait la parole de l’Etat, renforce cette ambiance de relativisme culturel et d’affaiblissement  politique dans laquelle nous essayons de surnager. Et son communiqué ne dément en rien cette insuffisance.

Refusant d’abord de s’exprimer, puis se ravisant et limitant la portée de ses propos par un « je n’en dirai pas plus », Mme Vallaud-Belkacem a laissé croire que l’égalité homme-femme n’était qu’une opinion parmi d’autres, pas un préalable civilisationnel, pas un droit. C’est que ses hauts-fonctionnaires ne lui avaient pas fourni les éléments de langage. Et sans colonne vertébrale ni éléments de langage, elle a failli et traduit par son incapacité sémantique l’impuissance politique de ce gouvernement qui a renoncé. C’est pourtant par la sémantique que les attaques commencent toujours. Ce mot d’islamophobe que l’on veut installer dans les consciences et dans le Droit. Et cet adjectif d’orthodoxe que le président de cette drôle d’ONG salafiste veut substituer à celui d’islamiste radical. Ce qu’il est. Rendons à César ce qui appartient à César et aux barbares…

Alors on se paie de mots, de ces mots faibles et vides à force d’avoir trop traîné. Un exemple ? Le vivre-ensemble.

Peste soit du vivre-ensemble.

Prétexte à tous les accommodements, à toutes les compromissions. Chacun de son côté du périph’ tout en célébrant les différences de l’autre. Le glissement se fait entre le cultuel et le culturel. Et le culturel, cela doit se respecter. Sinon, on fait preuve de racisme, de mépris proto ou postcolonial. Le voile ? C’est culturel. Et il y a une vingtaine d’années, les tenants de la même idéologie tentèrent de faire accepter la pratique de l’excision en France au nom du même impératif relativiste. C’est culturel. Madame la ministre, c’est la civilisation occidentale qu’il fallait opposer à ce triste sire. C’est l’histoire de la France et de l’Europe que vous auriez dû opposer à ce monsieur. C’est le rappel de la loi par une ministre d’État qui aurait dû le faire taire. Il y a des choses qui ne se négocient pas. Il y a des valeurs et des lois qui ne s’excusent pas de s’appliquer.

Une preuve de cet accommodement culturel ? La stratégie Al Capone. L’Etat s’en prend au financement, espérant débusquer quelque arnaque ou source illégale, quand c’est l’ONG, son principe sexiste de fonctionnement, sa volonté de ne secourir que des musulmans, qu’il doit mettre en accusation.

J’écris dans un pays dévasté par la peste.

Et ce poème d’Aragon relu dans les circonstances actuelles est d’une étrange actualité :

J’écris dans ce décor tragique où des acteurs
Ont perdu leur chemin leur sommeil et leur rang
Dans ce théâtre vide où les usurpateurs

Ânonnent de grands mots pour les seuls ignorants
[1. Louis Aragon, Le Musée Grévin.]

Il y a un effet cliquet,  qui empêche le retour en arrière d’un processus une fois un certain stade atteint ou dépassé. Les politiques ont laissé cet effet cliquet se répéter. Avec un Observatoire de la laïcité abstinent sur la défense de la laïcité mais prosélyte dans le différentialisme culturel. Avec Jean-Louis Bianco qui est le  bouffon favori du PIR. Avec une Charte de la laïcité dont la ministre de l’Education si peu Nationale nous disait qu’elle devait être signée par tous les parents, avant finalement  de rétropédaler quelques semaines plus tard en affirmant que les parents n’étaient plus qu’invités à la signer. Avec les créneaux horaires de piscine réservés aux femmes, en fait aux musulmanes, dans beaucoup de villes. Avec l’autorisation des femmes voilées dans les sorties scolaires, œuvre d’une ministre qui n’a pourtant pas eu le courage d’abroger la circulaire Chatel proscrivant cette présence. Que les petits garçons et les petites filles s’habituent au port du voile ne la gêne pas.

Nous payons et paierons un lourd tribut à cette mithridatisation. Une livre de chair. Comme Mithridate habituait et immunisait son corps au poison par l’absorption quotidienne de petites doses, à force de renoncements et d’accommodements, nous laissons les consciences s’habituer aux  signes religieux, aux revendications dont on a du mal à séparer la part ethnique de la part religieuse. L’effet cliquet : ces signes religieux n’auront plus rien d’ostentatoire pour ceux qui les auront vus y compris en sortie scolaire. Et ainsi, les petites filles et les petits garçons qui auront grandi dans ces territoires peuplés de voiles trouveront anormale la femme qui n’en portera pas. C’est ce poison qui grandit et immunise tant de jeunes contre les valeurs de la République, régime dont ils ne perçoivent que la faiblesse et la captation par certains. Et d’autres pyromanes ou idiots utiles ajoutent à ce processus le statut de victime perpétuelle qui est celui des Indigènes. Alors qu’Alain Finkielkraut s’est défendu devant une de ses représentantes en croisade, et a, ce faisant, défendu les valeurs de notre pays, Mme Vallaud-Belkacem se serait sans doute murée dans son silence : elle aurait donné quitus au fameux « Taisez-vous ! »

La République ne se tait pas. Madame la comédienne de l’Éducation Nationale, il vous faut des souffleurs ! Pour rappeler, a minima, à vos voisins de plateau salafistes que la loi et la République sont  supérieures aux croyances. La loi, elle, n’est pas une opinion. Ni un élément de langage.

Nord: La chute de l’empire socialiste

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nord aubry bertrand ps

Leur sort était en principe scellé dès le soir du premier tour des élections régionales. Avec le retrait de la liste PS arrivée loin derrière celle de Marine Le Pen et de Xavier Bertrand, les six collaborateurs du groupe socialiste au conseil régional Nord-Pas-de-Calais perdaient du même coup une bataille électorale et leur emploi. Ainsi va l’alternance. Mais c’était compter sans Daniel Percheron, le président sortant, qui avant de tirer sa révérence leur a offert un généreux sursis en prolongeant leur CDD de six mois. Les contrats ont été signés entre les deux tours. La liste de ceux auxquels Daniel Percheron a tenu à laisser un bon souvenir, au frais du contribuable d’une des régions les plus pauvres de France, ne s’arrête pas là. Ainsi ce « conseiller technique » qui, après un long séjour au cabinet des maires PS de Tourcoing, fut l’éphémère directeur de cabinet de Martine Aubry avant d’être secouru par le « président » comme on a pris l’habitude de l’appeler dans son fief du Nord (voir encadré). Lui aussi jouera les prolongations durant six mois en conservant son salaire qui avoisinerait les 4 500 €. À quels postes seront affectés ces purs produits de l’appareil socialiste alors que la nouvelle assemblée régionale ne compte désormais que des élus de droite et d’extrême droite ?[access capability= »lire_inedits »] Nul ne le sait pour le moment, pas même les intéressés. On peut toutefois parier qu’ils sauront se fondre parmi les quelque 2 000 agents (hors techniciens et ouvriers de services) que comptait l’exécutif régional avant sa fusion avec la région Picardie.

Christelle faisait partie des collaborateurs du groupe socialiste au conseil régional Nord-Pas-de-Calais. Avant même la déroute électorale de son parti, sa décision était prise de tourner la page. « J’ai été naïve en pensant pouvoir faire bouger les choses» Elle est sur le point de partir étudier en Angleterre et se verrait bien ensuite travailler au sein d’une association humanitaire. À 36 ans, cette diplômée en sciences politiques, ex-secrétaire de section PS, élue municipale, est passée successivement au conseil départemental du Nord, au cabinet de l’ancien maire de Tourcoing, à l’union départementale des CCAS. Un parcours d’apparatchik somme toute assez banal dans le Nord, bastion d’un PS longtemps tout-puissant et qui procurait du travail à d’innombrables petites mains en les employant dans les collectivités locales. « Tous les partis fonctionnent comme ça », se défend Christelle. Reste que la campagne pour les régionales l’a convaincue de prendre ses distances avec le gratin socialiste local. Selon elle, ces régionales étaient pratiquement perdues d’avance. Elle déplore d’abord, comme beaucoup de militants, une grossière erreur de casting : le choix, pour conduire la liste, du fidèle parmi les fidèles de Martine Aubry, adjoint à la mairie de Lille et vice-président du conseil régional. « En voyant que c’était Pierre de Saintignon, les militants se sont posé des questions. Face à deux personnalités nationales comme Xavier Bertrand et Marine Le Pen, il ne faisait pas le poids. Franchement, qui connaît Pierre de Saintignon ? C’est avant tout un homme de dossier, qui, en plus, n’est pas toujours à l’aise lorsqu’il est au contact du public. » Christelle, qui ne pardonne pas à Martine Aubry de s’être dérobée à ses responsabilités en renonçant à mener la bataille des régionales, poursuit : « Ensuite, quand on a vu les quinze premiers noms sur la liste, on s’est rendu compte que les places d’éligibles étaient accaparées par des cumulards, députés-maires, et même un François Lamy parachuté de Paris qui doit avoir un appartement à Lille depuis 3 ou 4 mois… En fait, on a systématiquement barré la route à des jeunes pourtant prometteurs» Les barons locaux ont usé de leur influence et pesé de tout leur poids pour se tailler la part du lion. « Ça a créé d’énormes frustrations à l’interne. Les gens qu’on place, les promotions, les recommandations de certains élus en faveur de tel ou tel, les recyclages, les femmes des uns, les maris des autres… On est d’ailleurs nombreux à faire les mêmes constats. Mais ça reste entre nous. Devant les têtes d’affiche du parti, le discours doit toujours rester policé. »

Elle aussi est en rupture de ban avec le PS. Cette fonctionnaire de 50 ans, ancienne élue notamment au conseil régional préférant ne pas déroger au devoir de réserve en restant anonyme, est « toujours socialiste de cœur », mais elle a rendu sa carte car elle ne se reconnaît pas dans le PS d’aujourd’hui. Elle a été partisane d’Arnaud Montebourg et croit toujours en sa VIe République. « Moi j’arrête et je regrette que d’autres ne soient pas capables d’arrêter la politique. Ceux qui ont aujourd’hui 60, 70 ans ont pris le pouvoir dans les années 1980 et, depuis, ils ne veulent plus le lâcher. Ils ont éliminé tous ceux qui pouvaient les menacer, ils ont phagocyté les postes, ils ont su jouer de la carotte et du bâton. C’est ça aussi le socialisme municipal» Au lendemain du second tour des régionales, Dominique Baert, député-maire PS de Wattrelos, lui a répondu à distance en estimant que le renouvellement politique n’est pas l’urgence et qu’il ne fallait pas succomber au « jeunisme ».

La perte du conseil régional constitue le dernier épisode d’une série noire comme le PS n’en a jamais connu ici. En moins de deux ans, la plupart des grandes villes du Nord-Pas-de-Calais (Lille et Douai étant les notables exceptions), la communauté urbaine de Lille, le conseil départemental du Nord sont tombés dans l’escarcelle de la droite. Et il y a péril en la demeure. Car sans parler de la portée symbolique de ces échecs successifs sur ces terres du Nord, longtemps regardées comme des bastions socialistes inexpugnables, le PS se retrouve confronté à un double problème qui menace ni plus ni moins que son existence. Première conséquence concrète, la chute des revenus des fédérations départementales, notamment celles du Nord et du Pas-de-Calais, jusque-là parmi les plus puissantes du PS. Un élu reversant au moins 10 % de ses indemnités à son parti, les fédérations voient leur budget, au fil des défaites, se réduire comme peau de chagrin, ce qui limite leur marge de manœuvre pour remobiliser les troupes, ou ce qu’il en reste. La « fédé » du Nord, dont les effectifs ont longtemps tourné autour de 10 000 adhérents, en affiche à peine 3 500 aujourd’hui.

Bien sûr, tout n’est pas encore perdu. Des décennies à la tête des exécutifs territoriaux ont permis d’installer solidement des hommes dévoués à des postes clés, et surtout de veiller à ce que les leviers de commande restent entre de bonnes mains. Et notamment le logement social, véritable chasse gardée. Ce secteur en pénurie chronique, habilement géré, peut en effet fournir une clientèle reconnaissante à ceux qui en détiennent les clés. Personne ne s’est étonné, il y a quelques mois, lorsque Alain Cacheux, ancien député, ancien adjoint à la mairie de Lille, a cédé son fauteuil de président de LMH – premier bailleur social de la métropole lilloise – à Didier Mannier, ancien président du conseil départemental du Nord, aujourd’hui conseiller municipal et conseiller à la métropole lilloise. En dehors de ce contrôle direct, les élus ont su, du temps où ils étaient aux affaires, cultiver des relations avec des partenaires habituels des collectivités locales et enrichir un carnet d’adresses devenu particulièrement précieux en période de vaches maigres. Après la déroute aux dernières municipales, le maire socialiste de Tourcoing, battu, a pu ainsi retrouver un avenir professionnel comme chargé de mission à la Caisse des dépôts.

Si certains ont su se mettre à l’abri avant le naufrage, les mois qui viennent s’annoncent très rudes. Il sera maintenant extrêmement difficile pour les élus socialistes sans mandat et leurs équipes de collaborateurs – souvent pléthoriques – de trouver une branche à laquelle se raccrocher, alors que les grosses collectivités locales penchent à droite. Dans ces conditions, on ne voit pas ce qui pourrait stopper la spirale du déclin du PS. Sa force d’attraction dans le Nord tenait pour beaucoup à sa capacité à distribuer avantages et récompenses aux « militants » qui se confondaient souvent avec des clients, sachant se rendre utiles en échanges de facilités et avantages divers : logement, emplois, honneurs, subventions… Ces adhérents dits « alimentaires » ont été les premiers à déserter un parti en perte de vitesse et ils laissent un grand vide. Ceux-là commencent à aller voir en face ce qu’on a à leur proposer. Quant aux socialistes de conviction, exaspérés par les combinaisons des caciques locaux et déboussolés par le libéral-socialisme de François Hollande, ils veulent croire que la nouvelle percée de Marine Le Pen dans leur région provoquera un sursaut moral. Le FN comme électrochoc salutaire au PS. Probablement le traitement de la dernière chance.

 

Quelque chose de Mitterrand (encadré)

Durant ses trois mandats à la tête de la région Nord-Pas-de-Calais, le sénateur Daniel Percheron aura incarné jusqu’à la caricature la confusion des genres. Un mélange trouble fait de fidélités claniques, d’intérêt personnel et de dévouement aux intérêts supérieurs du Parti. Il faut reconnaître à cet ancien professeur d’histoire-géographie une éloquence charmeuse et un sens politique hors du commun, en tout cas à plusieurs coudées de ses rivaux locaux. On raconte que François Mitterrand le tenait en grande estime. Peut-être avait-il reconnu en lui un alter ego. Et c’est vrai que les points communs ne manquent pas entre les deux hommes. Daniel Percheron appartient lui aussi à la catégorie des insubmersibles. Et si quelques affaires ont émaillé son parcours politique, il a toujours su s’en tirer indemne, choisissant de prendre des libertés avec la morale plutôt que de renier ses amis. N’a-t-il pas défendu bec et ongles, son compagnon de quarante ans, Jean-Pierre Kucheida, le député-maire corrompu de Liévin condamné par la justice?

Daniel Percheron a largement ouvert le conseil régional aux recrutements en n’oubliant jamais sa famille socialiste. Ni sa famille tout court. C’est ainsi qu’il y a quelques mois le très informé site indépendant DailyNord, contrepoint indispensable au conformisme de la presse quotidienne régionale, révélait que sa fille Elvire avait été embauchée comme numéro 3 du musée du Louvre-Lens, un établissement culturel de grande envergure financé notamment par la Région.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730818_000006.

Faits divers: deux poids, deux mesures

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lille fait divers etudiants

Félix Fénéon a donné leurs lettres de noblesse littéraire aux faits divers dans ses célèbres Nouvelles en trois lignes où il condensait à l’extrême les dépêches pour en extraire le suc fait d’absurdité, de « nonsense », tout en renvoyant l’image précise de la société de son temps. Cela donnait, par exemple, « Dans un café, rue Fontaine, Vautour, Lenoir et Atanis ont, à propos de leurs femmes absentes, échangé quelques balles. » Effectivement, les faits divers, ça n’existe pas. Ils ne sont jamais neutres, ces « chiens écrasés ». Cela fait belle lurette qu’ils sont instrumentalisés, récupérés, déformés parfois par ceux qui ont intérêt d’une part à vendre leur camelote médiatique, d’autre part à donner l’impression permanente que le pays est au bord de la guerre civile et qu’on ne sort pas dans les rues de peur de se faire massacrer.

Il me vient soudain un souvenir personnel. C’est en URSS, en 80 ou 81, une conversation avec des lycéens de Kichinev lors d’un séjour linguistique. Ils me demandaient, très sincèrement, si je n’avais pas peur en France parce que c’était l’horreur, chez nous. Que les balles sifflaient dans les rues et que les truands tenaient le haut du pavé.  Je disais que non, que l’on pouvait reprocher beaucoup de choses au giscardisme finissant mais que tout de même, la France, ce n’était pas le Liban. Et d’ailleurs quelles étaient leurs sources pour dresser un tel tableau ? Ils me répondirent sans plaisanter les films d’Alain Delon, ceux de l’époque Trois hommes à abattre. Ces films ne pouvaient être pour eux, influence du réalisme socialiste oblige, que des œuvres presque documentaires et les autorités soviétiques étaient trop heureuses de leur renvoyer cette image d’un Occident à feu et à sang.

Le fait divers joue ce rôle de propagande aujourd’hui. On n’en parle que s’il va dans le sens de ce que les médias estiment être le réel qu’ils ont pourtant perdu de vue depuis bien longtemps. On se souviendra de l’agression de Papy Voise montée en épingle à la veille du premier tour de 2002 pour dire l’incurie du gouvernement Jospin. Peu importe que l’enquête, par la suite, n’ait jamais pu démontrer la réalité de l’agression. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Cette instrumentalisation, bien sûr, est à sens unique. Si vous vous permettez de parler de la mort de froid d’un SDF ou d’un chômeur en fin de droits qui s’immole devant Pôle emploi, là vous faites de la récupération. Évidemment…

Alors comment interpréter le silence assez  étonnant, sauf dans la presse régionale, sur ce braquage et cette prise d’otage dans une supérette de l’hypercentre de Lille, à quelques encablures de la gare ?  Il est 20h, on est jeudi soir. Un jeune homme basané entre. Il a une arme. Il y a une quinzaine de clients. Il veut la caisse, puis fait monter les clients à l’étage et ne garde avec lui qu’une jeune fille.

La police arrive très vite. Il faut dire qu’attaquer une supérette à cet endroit-là en plein état d’urgence, relève de la pulsion suicidaire ou de la bêtise ou du fanatisme intégriste (les trois ne sont pas incompatibles). La police lui demande de se coucher à terre. Il n’obtempère pas, au contraire il braque son flingue. La police tire. Six fois. Trois balles atteignent le jeune homme dans des zones non vitales. Il est transporté à l’hôpital. Fin de l’histoire.

Alors pourquoi ce silence ? On a pourtant des ingrédients vendeurs : un agresseur à première vue non-souchien, peut-être bien islamiste, dans une action à mi-chemin entre le terrorisme et le banditisme, une prise d’otage, une fusillade en pleine ville et une police qui peut se féliciter de sa promptitude et de son discernement.

Mais voilà, ce réel si chéri aujourd’hui n’entrait sans doute pas dans les cadres de l’idéologie patriotico-sécuritaire du moment : le jeune homme n’était pas étranger, ni arabe ni islamiste, mais guyanais. Le jeune homme n’était pas terroriste ni braqueur professionnel, il était étudiant et son arme était factice. Étudiant pauvre de surcroit avec un casier judiciaire vierge et n’apparaissant dans aucun fichier de police (ce qui va devenir un exploit par les temps qui courent). Et parler de cette histoire aurait obligé  de parler de la condition indigne qui est faite aux étudiants aujourd’hui, du désespoir qui les pousse aussi bien à la prostitution qu’à ce genre d’action complètement folle comme l’enquête l’a révélé à propos de ce jeune homme. Deux simples chiffres suffiront à dire ce qu’il en est de cette précarité : le montant maximal des bourses est de 550 € mensuels alors que le seuil de pauvreté en France est à 800 et le Secours Populaire estime à 100 000 le nombres d’étudiants qui vivent avec moins de 650 euros par moi pour se loger, se nourrir, se déplacer et… étudier.

Félix Fénéon, s’il était encore parmi nous, aurait pu écrire : « Lille. Un étudiant guyanais miséreux hospitalisé : il n’avait pas les moyens de s’offrir une arme pour braquer une supérette. »

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*Photo: Velvet/ Wikicommons.

Qui connaît les idées économiques de Taubira?

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Christiane Taubira démission gauche Syriza

Christiane Taubira démission gauche Syriza

Christiane Taubira a donc continué à parler. Et a dû être contrainte de démissionner. Manuel Valls aurait sans doute souhaité son départ dès le 23 décembre dernier, comme il avait obtenu le scalp d’Arnaud Montebourg fin août 2014. François Hollande tardait à le lui offrir. Pourtant, la situation était intenable dès ce jour où elle annonça depuis l’étranger son opposition à la proposition présidentielle de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité. Elle avait mangé publiquement son chapeau et nous avait demandé de circuler, prétextant qu’il n’y avait rien à voir. Puis elle a remis le couvert, sachant certainement que son destin était scellé. Peu importe en fait de savoir si Christiane Taubira a préféré ne pas attendre le remaniement prévu en février afin de bénéficier d’une séquence médiatique en majesté, ou si c’est le Président qui a décidé de faire un exemple politique public. Peut-être d’ailleurs les deux protagonistes se sont-ils mis d’accord en ce début des discussions parlementaires sur la révision constitutionnelle ; voir la Garde des sceaux assister aux débats depuis le banc des ministres, ou ne pas venir dans l’hémicycle, alors que d’autres défendraient un texte que sa mission la conduisait à porter, c’était une situation politique intenable.

En tout cas, Christiane Taubira est désormais dehors. Entrera-t-elle au Conseil constitutionnel le mois prochain ? C’est bien possible. Notre camarade Jérôme Leroy lui indique dans ces colonnes un autre chemin. Il souhaite la voir fédérer la gauche de la gauche, inspirer un Syriza ou un Podemos à la française qui – soyons fous – parviendra à se hisser au second tour de la présidentielle et à battre Marine Le Pen. Passons sur les rapports de force politiques et la difficulté de la gauche hors PS à passer non seulement devant François Hollande, mais aussi devant le candidat issu de la primaire de droite et concentrons-nous sur le premier obstacle : Christiane Taubira est-elle the right woman in the right place ?

Car s’il doit y avoir un Syriza à la française, s’il doit y avoir un Tsipras français, ce sont les thèmes économiques qui doivent primer sur tous les autres. Et y a-t-il quelqu’un dans ce pays capable de nous dire quelles sont les idées économiques de Christiane Taubira ? On nous raconte qu’elle était en osmose avec Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, qu’elle soutenait les frondeurs, mais a-t-elle jamais donné un avis sur les politiques d’austérité, alors qu’elle a jugé devoir se différencier 18 mois plus tard sur la question de la déchéance de nationalité qui touchera un nombre très limité de personnes ? L’ex-ministre de la Justice est au contraire symbolique du glissement de la gauche française du social vers le tout-sociétal. En lisant le texte optimiste de Jérôme, j’ai cru à une faute de frappe. Il écrit : « Ce qu’elle a révélé, c’est l’existence d’une France qui n’avait toujours pas, au bout du compte, digéré la Révolution Française, le Front Populaire, l’émancipation de la femme après-guerre. » J’ai bien cru lire « réveillé », ce qui n’aurait pas été davantage infidèle à la réalité, mais je suis sans doute un peu taquin. Revenons à l’économie. Christiane Taubira va-t-elle nous expliquer dès demain qu’il faut changer toute la politique économique du gouvernement ? Va-t-elle expliquer dès demain, à l’instar d’Arnaud Montebourg, qu’il faut tenir un autre discours en direction de Berlin ? Va-t-elle combattre le TAFTA ? Va-t-elle regretter les orientations du Parquet concernant les ouvriers de Goodyear ? Si ce n’est pas le cas, peu importe en fait qu’elle n’entre finalement pas au Conseil constitutionnel. Elle ne pourrait en aucun cas fédérer quoi que ce soit. Je reconnais qu’il peut-être injuste de lui reprocher son vote de l’investiture d’un Premier ministre symbolique de l’orthodoxie économique de droite, Edouard Balladur, il y a 23 ans. Comme il peut aussi être injuste de lui reprocher d’avoir été réellement lancée sur la scène politique nationale par Bernard Tapie. Il n’en reste pas moins que Christiane Taubira, si vraiment elle souhaite jouer un rôle à la gauche de la gauche, devra très rapidement affirmer ses convictions personnelles sur le plan économique.

Admettez qu’il serait plutôt cocasse de sa part de ne pas le faire, alors que ceux qui espèrent en elle saluent depuis ce matin « la femme de conviction »…

*Photo : SIPA.AP21850093_000001.

Les Pony Pony Run Run courent toujours

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pony run run

Vous connaissez les [PIAS] Nites ? Mais si, souvenez-vous, ce label produit entre autres le groupe Aline et l’ombrageux Le Noiseur qu’on a pu écouter de concert cet été. Rebelote à La Maroquinerie jeudi, où les Pony Pony Run Run (dont le noyau dur est formé par les frères angevins Gaëtan et Amaël Réchin Lê Ky-Huong) déploieront leurs talents pop, avec leur nouveau tube Alright

Depuis toujours, c’est-à-dire une bonne dizaine d’années de scène en scène, l’équipe confesse avoir 80% de références musicales anglo-saxonnes, tout en se tenant éloigné des soporifiques chanteurs de folk français que l’on écoute avec son bonnet de nuit au coin du feu. Bowie mort, son dernier album plein de saxo dans la poche, on essaiera de se consoler à la Maroquinerie au son des synthés siglés PPRR. Fans de l’unerground, rassurez-vous : on peut avoir donné un jingle à Canal + (Hey you!) et même décroché une Victoire de la musique sans vendre son âme pop au diable…

En bonus track, le belge Témé Tan (alias Tanguy Haesevoets), à la « groove afro-pop minimaliste », comme le décrit Pias, complète le casting du soir en compagnie du pubard repenti Suna, dont vous jugerez ici l’un des dernier opus :

Il se fait tard, je vous laisse réserver vos billets, je dois pioncer en attendant jeudi soir !

Taxis: remettons les compteurs à zéro

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taxis Uber VTC

taxis Uber VTC

Cela fait plus de cinquante qu’une guerre des taxis fait rage. Ceux qui pratiquent ce métier souhaitent toujours en écarter les autres, en faisant appel à l’Etat et au législateur, sommés d’ériger des barrières (licences, formations, quotas, normes) pour les protéger. Or, le bon sens et l’intérêt général qu’on peut y trouver au début se transforment inéluctablement en abus de position dominante et en monopole. De temps à autres, ce rapport de force entre la profession (taxis et entreprises comme G7 ou Taxi bleu) et l’Etat est perturbé par la technologie. Ce fut le cas quand les foyers français se sont équipés de téléphones. Le privilège d’attendre les clients à la remise était menacé : on pouvait appeler de chez soi pour commander un taxi.

Face à la menace, les taxis français ont su trouver une oreille attentive auprès du législateur qui, au lieu de créer deux catégories (taxi radio uniquement réservable par téléphone et taxi tout court qu’on peut réserver ou arrêter pendant qu’ils circulent), a réservé tous les privilèges à une seule catégorie d’entre eux. Depuis, les ministres de l’Intérieur ont objectivement contribué à la création d’un quasi-monopole, avec un marché parallèle de licences (dont le prix à Paris et à Nice peut atteindre 350.000 euros). Quand Jacques Attali a proposé en 2007 d’introduire les « taxis radio » en France, les taxis ont vite montré à Nicolas Sarkozy, dès la première année de son mandat, qui aurait le dernier mot. Mais cette victoire a été de courte durée, car ils ont dû faire face à un adversaire bien plus redoutable qu’un président français : le service proposé par une multinationale d’origine américaine : Uber.

Travis Kalanick, le fondateur et Pdg d’Uber, n’a rien inventé. Contrairement à Google ou Facebook, Uber ne s’est pas appuyé sur une innovation technologique mais a fait preuve d’un toupet monstre : Kalanick n’a pas été le premier à avoir l’idée de transformer tous les propriétaires de voitures en chauffeurs de taxi (comme les propriétaires d’appartements, voire les locataires, se sont transformés en hôteliers). En revanche, il a été le premier à faire abstraction d’un petit problème : cette idée est juridiquement hasardeuse. La problématique du transport urbain est d’abord administrative et juridique, et les obstacles au modèle économique et technologique sont mineurs. Kalanick a donc décidé de trancher le nœud gordien au lieu de le dénouer. Et s’il a réussi, ce n’est donc pas grâce à ses ingénieurs et informaticiens mais grâce à son audace, ses avocats et ses lobbyistes…

En France, Uber a pu avancer vite parce que la rigidité des taxis a créé un décalage insupportable entre le réel et la norme dictée par la loi, situation qui s’est traduite par une véritable haine des usagers envers les taxis (on se souvient d’un texte particulièrement virulent sur Facebook qui a eu un énorme succès). Le gouvernement, pourtant impuissant devant eux, s’est néanmoins mis discrètement à leur savonner la planche. Un décret du 18 mai 2007 relatif à la composition du gouvernement Fillon I a déplacé la direction du tourisme du ministère des Transports vers le ministère des Finances. En 2009, par une modification discrète du Code du Tourisme, la législation des « voitures de grande remise » a été modernisée sous une nouvelle appellation : « voiture de tourisme avec chauffeur ». Le VTC était né. Ce changement, entré en vigueur le 1er janvier 2010, s’est avéré une véritable révolution car il a simplifié l’accès à la profession et l’activité a connu un développement aussi fort que rapide. Hors d’atteinte du ministre de l’Intérieur, le piège à taxis était prêt. L’arrivée d’Uber l’a déclenché. Car si Uber trouvait facilement des passagers potentiels, il lui fallait également des voitures et des chauffeurs pour les conduire à leur destination. Alors certes, UberPop a permis pendant un certain temps de transformer tout un chacun en taxi mais ce sont les VTC, les flottes automobiles de sociétés de VTC, qui ont répondu présent et profité d’Uber pour ne plus avoir de temps mort. Pas de réservation ? On se connecte à Uber et on bosse jusqu’à ce qu’une réservation plus intéressante arrive ! Et quand UberPop a été arrêté pour des raisons juridiques, Uber s’est retrouvé en tête à tête avec les VTC. Pour comprendre l’importance des VTC dans ce jeu, il suffit de rappeler qu’en Israël par exemple où le VTC n’existe presque pas, Uber n’arrive pas à percer car les taxis et le législateur ne lui laissent pas la marge de manœuvre nécessaire.

Pour rendre le problème encore plus compliqué, la mise en relation directe de la demande (passagers souhaitant effectuer un déplacement) et de l’offre (tous ceux techniquement capables de prendre en charge un passager et de l’amener là où il veut), court-circuite les intermédiaires et tôt ou tard les obstacles légaux, donnant naissance à d’autres enfants, notamment BlaBlaCar. Cette dernière utilise les mêmes technologies, mais au service d’une autre grande idée : le partage. Juridiquement, BlaBlaCar marche sur une terre ferme : il ne s’agit pas de faire de n’importe quel automobiliste un taxi mais tout simplement de permettre à quelqu’un qui a le projet d’effectuer un trajet de le partager avec une ou plusieurs autres personnes contre une participation aux frais (essence, péage, usure). Impossible pour le conducteur de gagner de l’argent, l’activité est donc parfaitement légale. Le seul hic : ce modèle n’est applicable que sur des longs trajets. Le Mans-Grenoble oui, Gare du Nord-Tour Eiffel non. Frais trop faibles, transports en communs disponibles et bon marché, trajets rarement connus d’avance : le milieu urbain n’est pas propice au modèle BlaBlaCar, et c’est d’ailleurs pour cette raison précise que BlaBlaCar n’y pas présente…  Pourtant, pendant un certain temps, Uber a avancé que son service Pop n’était rien d’autre qu’une sorte de « BlaBla » urbain. Cet argument lui a permis de gagner du temps et de l’argent, mais finalement le couperet est tombé.

Depuis l’été dernier, on pensait le vide juridique entre le statut de VTC et celui des taxis comblé. Pendant quelques années, Uber – mais pas que – avait bénéficié d’un flou artistique. Tout d’abord, la loi du 27 janvier 2014 a défini ainsi le covoiturage : « l’utilisation en commun d’un véhicule terrestre à moteur par un conducteur non professionnel et un ou plusieurs passagers majeurs pour un trajet commun ». Cette formule semble faire clairement la distinction entre d’un côté Uber (et ses concurrents) et de l’autre BlaBlaCar (et ses semblables) en insistant sur le « trajet commun ». Un trajet typique de covoiturage est la rencontre d’une personne ayant à la fois une voiture et un projet de déplacement (point de départ, point d’arrivée, heure de départ et heure d’arrivée) avec une ou plusieurs autres personnes ayant le même projet de déplacement mais pas de moyen de transport. Chez Uber en revanche, le conducteur qui se branche sur l’application n’a pas de projet de déplacement préalable et il se met, avec son véhicule, à la disposition d’autres personnes. En plus, le modèle du covoiturage de BlaBlaCar permet au conducteur de récupérer une partie des frais mais jamais de faire de profits, aussi modestes soient-ils. Ce n’est pas le cas avec les plateformes de type Uber, où la différence de prix par rapport au taxi n’est pas toujours importante (en revanche, chez Uber et consorts la course commence quand le client monte à bord et non pas, comme c’était le cas avec le taxi, quand le chauffeur accepte la course).

La loi de janvier 2014 signe le début de la fin d’UberPop, c’est-à-dire du modèle « particulier à particulier » appliqué au taxi. Uber a pu gagner du temps mais à partir de l’été 2015 la question est tranchée et UberPop n’est plus proposé en France. En revanche, la loi Thévenoud du 1er octobre 2014 a permis de sauver le service Uber VTC en fixant des règles : seuls les taxis peuvent désormais effectuer des maraudes et stationner dans l’attente d’un client. Les VTC (appuyés sur les applications smartphone), eux, seront tenus de rentrer à leur base avant une nouvelle commande. C’est bien évidement un non-sens total. Avec le smartphone géolocalisé, ni la maraude ni la remise ne veulent plus rien dire et « revenir à la base » encore moins. Or, les différents intérêts ont fait perdurer l’ambiguïté. Pour le gouvernement, Uber – UberPop mais aussi ses services appuyés sur le VTC – est un très exceptionnel gisement d’emplois, parmi les plus rares et les plus importants politiquement qui soient : des emplois non qualifiés et plus ou moins immédiatement disponibles. Avec en perspective quelques dizaines de milliers d’emplois de ce type, on comprend pourquoi le pouvoir traîne les pieds. Pour les taxis, les intérêts divergent à court terme : si les privilèges (maraude, remise) sont anéantis par la technologie, les artisans et salariés du secteur les paient toujours et à prix fort. Le prix de la licence et les différentes charges sont calculés dans le cadre d’un modèle économique basé sur une situation de monopole. C’est pourquoi grands et petits du secteur se battent ensemble : les grands pour sauver leur monopole, les petits pour survivre dans les conditions imposées par les grands… mais à plus long terme, cette unité ne tient pas. Uber (et ses concurrents) permet à chaque artisan taxi de travailler seul sans devoir passer par un intermédiaire, qui s’impose grâce à sa capacité de créer un centre d’appel et de renvoyer régulièrement des clients vers le chauffeur. Avant le smartphone géolocalisé, cette fonction intermédiaire coûtait cher. Depuis, c’est très abordable. Le modèle économique de G7/Taxi bleu risque de connaître le même sort que les agences de voyages et les labos photos. L’enjeu est donc maintenant de séparer la majorité des taxis artisans et salariés de la minorité des « gros » du secteur. Cela passe par une compensation, plus exactement le rachat de licences.

Entre temps, un autre cas de figure vient troubler le jeu et démontrer au passage qu’il est illusoire de résister à la révolution technologique incarnée par Uber. Il s’agit de Heetch, une startup française créée en septembre 2013. Pour la jeune firme, la plateforme vise uniquement à mettre en relation particuliers et propriétaires de voitures désirant partager les frais de leur véhicule. Les arguments ne s’arrêtent pas là : grâce à Heetch, les jeunes de banlieues pourraient désormais sortir librement et rentrer à l’heure qu’ils désirent sans se ruiner en taxi ou supporter seul – s’ils sont propriétaire d’une voiture – le coût de leur escapade. Une sorte d’échange de bon procédés « à la BlaBlaCar ». Pour les professionnels, aucun doute possible quant à l’application utilisable de 21h à 6h du matin : c’est un UberPop déguisé !

Du côté de Heetch, le discours est bien huilé. Pour la firme, l’unique leitmotiv est le partage des frais du trajet. Cependant, comment déterminer si un conducteur a comme objectif premier de se rendre d’un point A à un point B ou s’il entend uniquement faire un bénéfice ? Impossible. Mais Heetch de répliquer : si par malheur il venait à l’esprit d’un conducteur de vouloir tirer des bénéfices d’un trajet, tout est prévu : les revenus sont plafonnés à 6000 euros par an et par conducteur. En cas de dépassement, le compte de l’utilisateur est bloqué et une formation professionnalisante est proposée.

Seulement, après une courte recherche, le chemin vers le partage des frais évoqué par Heetch est plus sinueux qu’il n’y paraît. Exemple : un trajet Heetch Paris-Boulogne coûte environ 13 à 15 euros. Prenons maintenant Mappy. Paris Xe arrondissement-Billancourt : 34 minutes, 17,2 kilomètres, et… 1,75 euros de carburant. Même avec l’usure on est est assez loin du compte et on peut légitimement s’interoger sur la réalité du partage proposé par Heetch. Or, en septembre dernier, le Conseil Constitutionnel, saisi par les avocats d’Uber, avait tranché de manière limpide : les « prestations de transport de transport routier de personnes effectuées à titre onéreux » sans être ni taxi, ni voiture de transport avec chauffeur (VTC) sont interdites.

Heetch

Heetch

« Dès le début, nous souhaitions des trajets entre particuliers », confie Teddy Pellerin, Pdg de Heetch. Unique objectif : « le partage des frais ». Toutefois le dirigeant avoue que le partage de frais n’est qu’une « suggestion » et qu’« aucune tarification n’est imposée », le passager pouvant même de rien donner au chauffeur – dès lors poussé par une générosité honorable. Le nom de l’application même va en ce sens. Heetch, tiré de l’anglais « hitch » et plus particulièrement de « hitch hiking » signifiant « faire du stop ». Admettons qu’il est possible d’effectuer un trajet gratuitement ou contre une participation modique, quid de la notation ? Car après chaque course, passagers et « drivers » s’évaluent respectivement. Barème : une à cinq étoiles. Et autant dire que si vous ne donnez pas un sou à la première course, pas d’étoile. Et sans étoile, pas de chauffeur lors de la prochaine sortie…

Autant d’hypocrisies et de jeux de dupes, qui constituent des indices clairs d’une situation intenable où le hiatus entre la réalité et la loi rend cette dernière ridicule. C’est pourquoi la proposition de créer une caisse spéciale pour indemniser les taxis et remettre ainsi les compteurs à zéro semble encore la meilleure piste de sortie de crise.

*Photo : SIPA.AP21849616_000015.

Taubira: le clivage pour tous

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Christiane Taubira gauche racisme

Christiane Taubira gauche racisme

La vérité sort de la bouche des enfants. « Taubira démissionne. Ce gouvernement perd son ultime vernis de gauche », a tweeté l’imbattable Clémentine Autain en apprenant le remplacement du Garde des Sceaux. « Vernis de gauche », on ne saurait mieux dire (l’ami Leroy parle d’« alibi de gauche », c’est kif-kif), puisque cette indépendantiste guyanaise qui a soutenu Edouard Balladur en 1993 n’a jamais été spécialement de gauche. D’ailleurs, chacun sait qu’on lui doit le fameux « séisme » du 21 avril 2002, lorsque sa candidature aux présidentielles a permis d’éliminer Lionel Jospin dès le premier tour, au profit de Jean-Marie Le Pen.

En revanche, le « vernis de gauche » si cher à Clémentine Autain est bien tout ce qui reste de l’ancien clivage idéologique français. Avant, c’était simple : la gauche était gentille, la droite méchante. D’un côté on ne pensait qu’à progresser, de l’autre à revenir en arrière. Mais ça, c’était au siècle dernier. Depuis, cette démarcation n’a cessé de se brouiller pour finir par ne plus rien vouloir dire. Dans la tête des Français, à mesure que leurs dirigeants successifs trahissaient systématiquement « leurs idées » une fois au pouvoir, tout avait fini par se mélanger. En quoi Jospin était-il moins libéral que Chirac ? Sarkozy était-il vraiment plus atlantiste que Mitterrand ? Et au final, quelle différence y avait-il entre le programme économique de Mélenchon et celui de Le Pen fille ?

Conséquence : il fallait tout reprendre à zéro. Cliver à nouveau l’opinion, coûte que coûte. C’était une question de vie ou de mort des partis politiques, et surtout du camp qui définissait à lui seul le reste de l’échiquier politique : la gauche. Car en France on n’était pas « de droite », on s’opposait ou non aux projets de la gauche. Et pour cause : personne ne songerait à se présenter comme un partisan de la régression et de l’obscurantisme, bref, du Mal. Cette division étant devenue inopérante depuis qu’on sait que la gauche n’est pas meilleure que la droite, une autre devait prendre le relais, et vite. Mais comment diable redonner à la moitié des Français l’envie irrésistible de s’enterrer dans une tranchée idéologique et de tirer à l’aveuglette sur les salauds d’en face, sans réfléchir, comme de bons toutous de Pavlov ? A priori, ça n’allait pas être de la tartelette.

Elu sur un malentendu, François Hollande a pourtant trouvé la solution miracle, grâce à la créativité de Terra Nova et à la générosité de Pierre Bergé, toutes deux sans limite. En nommant Christiane Taubira à la tête d’un grand ministère régalien, il souscrivait à tous les critères jugés indispensables à la création d’une nouvelle fracture profonde, dite « sociétale ». Elle-même représentante d’une minorité, la Garde des Sceaux se chargerait d’imposer une loi officiellement destinée à contenter une autre minorité, sexuelle celle-là. Et bien sûr, et avant tout, à susciter une opposition aussi violente que possible de la part de tous ceux pour qui l’adoption d’un enfant ne saurait être considérée comme un « droit ». La loi qu’elle porterait n’aurait strictement aucun impact social ou économique, mais créerait de toute pièce une nouvelle ligne de front, infranchissable.

Bingo : moins d’un an après sa nomination, des centaines de milliers de Français hurlaient en chœur « Taubira, casse-toi ! » L’exécutif et ses relais médiatiques redevenaient enfin les courageux hérauts du Progrès, défiant le conservatisme moisi d’affreux réactionnaires supposés allergiques à l’idée de copulation homosexuelle. Zélée, la ministre de la Justice ira même jusqu’à laisser entendre qu’à titre personnel, elle ne serait pas contre l’ouverture de la procréation artificielle à toutes les femmes, même parfaitement fertiles, pour que les lesbiennes qui le souhaitent puissent avoir des enfants sans père. Et tant pis si l’idée revient à dépénaliser le « marché de l’enfant », déjà fort juteux à l’échelle internationale, sans même parler de l’offre croissante de gestations pour autrui. Il fallait cliver, elle clivait, sans plus se soucier de faire le jeu d’un capitalisme débridé.

Passons sur la loi Taubira deuxième du nom, qui avait au moins le mérite de concerner le portefeuille dont elle était en charge : celui de la Justice. Alors que la montée de l’islam radical rendait de plus en plus évidente la nécessité de durcir notre arsenal répressif, la ministre misait tout sur les peines alternatives à la prison. Alors que rien n’était plus urgent que l’unité nationale, elle opposait d’abstraites « valeurs » à ses adversaires désignés, qui prétendaient défendre celles de la France. On ne lui mettra pas ici sur le dos la libération inconsidérée d’individus incarcérés pour des actes de terrorisme, mais on lui attribuera seulement ceci : s’il s’était agi de réveiller le Sardou – « Je suis pour » – qui sommeillait en nous, on ne s’y serait pas pris autrement. Grâce à Mme Taubira, la France des années 2010 ressemblerait de nouveau à celle des lointaines années 1980. Des débats sur la peine mort ou l’école libre à ceux sur le mariage gay ou la réforme pénale, on était revenu à la case départ. Le progrès, on vous dit.

Près de quatre ans et plusieurs attentats sanglants après son arrivée place Vendôme, il était temps que cesse la mascarade. De l’avis général, le clivage gauche-droite est épuisé, et l’opinion a définitivement divorcé d’avec ceux qui sont censés la représenter. Plus personne ne croit en notre personnel politique, et même les abstentionnistes – seul véritable « premier parti de France » – seraient en majorité tentés par le vote FN. Après avoir caricaturé ses contradicteurs sans vergogne, pratiqué un odieux et incessant chantage au racisme[1. Christiane Taubira a notamment expliqué au New York Times qu’il était raciste de crier dans une manif : « Taubira, t’es foutue, les Français sont dans la rue ! »], menti éhontément face caméra, magouillé pour obtenir une condamnation exorbitante en Guyane, et passé plus de temps à rédiger de grotesques haïkus en 140 signes qu’à lutter contre les injustices réelles qui minent le pays, Christiane Taubira se casse enfin. Maintenant, reste à réparer tout ce qu’elle a cassé.

*Photo : SIPA.00739375_000003.

L’association Femme et libre remet Rohani à sa place

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Hassan Rohani Iran Femmes et libres

Très en pointe dans la bataille pour faire éclater au grand jour le « syndrome de Cologne » (qui fait la Une du Causeur du mois de février 2016), l’association « Femme et Libre » de Yaël Mellul revient à la charge à l’occasion de la visite en France du président iranien Hassan Rohani ce jeudi. Les militantes de l’association contre les violentes faites aux femmes n’entendent pas laisser la moindre chance à François Hollande de passer à côté de la dignité des femmes – elles supposent donc que Valérie Trierweiler ne fût qu’une exception à la règle. Relayons donc à l’envi le message de ces militantes pugnaces : « Monsieur Hollande parlera-t-il des 63 femmes exécutées par pendaison ? »

Dans le communiqué de l’association, aucune chance n’est laissée à François Hollande : « Le Président de La République a affirmé, avec force : « La France est opposée à la peine de mort », « La Liberté et la dignité des femmes, ce n’est pas l’engagement d’une journée, ce n’est pas même celui d’une année, c’est celui de tout mandat exercé au nom du peuple français ». » Combo gagnant. François Hollande est contre la peine de mort, et combat chaque jour avec ardeur la digité des femmes. Parfait.

On en vient ensuite au portrait peu flatteur de la République islamique d’Iran : légalité du mariage entre un enfant mature (9 ans selon la loi iranienne), et son tuteur légal. « Femme et Libre » clarifie immédiatement : « La République islamique d’Iran légalise ainsi la pédophilie. »

Continuons le florilège des atrocités du pays : « L’article 638 du Code pénal islamique prévoit que « les femmes qui apparaissent sans hijab en public seront condamnées à un emprisonnement de 10 jours à deux mois ou au paiement de 50.000 à 500.000 rials » (1 euro = 32000 rials, 1 Kg de riz coûte 80000 rials). Des attaques sont provoquées par des imams qui s’insurgent faussement contre les « mal voilées », provocations conduisant à d’horribles agressions à l’acide contre des femmes. Le même article autorise les juges à condamner quiconque viole la charia à 74 coups de fouet. » Faut-il seulement ajouter un mot ?

On en passe, et des meilleures. Bilan du « musulman modéré » Rohani – tel qu’il aime à se décrire lui-même : « L’Iran est descendu en 5e position dans le classement mondial des pires pays pour l’inégalité des sexes – il est classé 141e sur 145 (chiffres en augmentation par rapport à 2014), dans le Global Gender Gap Report 2015, publié par le Forum économique mondial. Le rapport indique qu’il n’y a « aucune amélioration dans aucune catégorie depuis 2006 », mais qu’il y a eu des « régressions. »

Mais, pour la France, pétrie de nobles valeurs, il y a un hic. Ou plutôt 114, nombre équivalent aux Airbus qui pourraient être livrés à l’Iran si le contrat finalisé était signé jeudi.

Comment ne pas à nouveau laisser la parole aux militantes de « Femme et Libre » ?

« Que les promesses soient tenues. Que le choix soit fait de respecter nos principes républicains plutôt que de normaliser nos relations avec un Etat qui n’est ni « normal«  ni « modéré« .

Une république sociale comme la France se doit d’accompagner les démocrates iraniens qui se battent quotidiennement et au péril de leur vie.

La France s’honorerait à ne pas cautionner un régime qui martyrise, violente, fouette, lapide, brûle à l’acide, et tue par pendaison des femmes. » 

*Photo : SIPA.00662957_000002.

Taubira s’en va

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Christiane Taubira démission gauche FN

Christiane Taubira démission gauche FN

C’était le meilleur des scénarios possibles. Pour quelques raisons simples. D’abord, la droite dure va être toute désorientée. Une seule tête de Guyanaise vous manque et tout est dépeuplé,  et il n’y a rien de plus corrosif que la haine et le mépris sans emploi. Ca brûle l’intérieur. Il leur reste bien Najat, mais bon, ça ne va pas avoir le même goût.

Taubira, c’était du lourd : la dernière à défendre une conception préventive de la justice à l’époque du tout sécuritaire tout en ne sombrant pas dans le laxisme, contrairement aux idées toutes faites, ce qu’ont pu montrer un certain nombre de chiffres.

Et puis le mariage pour tous. Qu’elle ait été, à l’insu de son plein gré, instrumentalisée pour transformer ce banal épisode sociétal (les conservateurs anglais l’avaient voté en une nuit) en la mère de toutes les batailles pour des socialistes en panne de projet social, c’est sans doute vrai. Mais elle a eu ce qu’on appelle en chimie le rôle de révélateur. Et ce qu’elle a révélé, c’est l’existence d’une France qui n’avait toujours pas, au bout du compte, digéré la Révolution Française, le Front Populaire, l’émancipation de la femme après-guerre.

C’était finalement très utile. On croyait cette espèce disparue, elle était en pleine forme et il faut que la vraie gauche, par pragmatisme, tienne compte de ce nouvel adversaire qui s’apparente davantage au Tea party de Sarah Palin version bocage qu’au FN version banlieue.

La deuxième chose  heureuse qui advient avec cette démission résumée dans un tweet gaullien, « Parfois, résister, c’est partir », et le remplacement par Urvoas, un vallsien de stricte observance qui dans un livre paru en 2011 et intitulé 11 propositions chocs pour rétablir la sécurité voulait la fusion des ministères de l’Intérieur et de la Justice, c’est que ce gouvernement a perdu son dernier alibi de gauche et apparaît désormais en pleine lumière pour ce qu’il est : une camarilla libérale autoritaire, prête à reprendre les idées de l’extrême droite sur la déchéance de la nationalité pour grappiller des voix à droite, et tout aussi prête à démanteler le Code du Travail (ah le referendum d’entreprise qui prime sur l’accord avec les syndicats !) à l’abri d’un état d’urgence constitutionnalisé pour mieux mater le mouvement social.

Alors quel destin pour Taubira ?

De très bons amis me disaient que je me faisais des illusions quand je la voyais en championne de la gauche de gauche, actuellement atomisée par des querelles d’ego et des rivalités de chapelle. On me disait qu’elle resterait à son ministère, qu’elle aimait trop ça. Raté.

On me disait qu’elle prendrait un strapontin à la culture. Encore raté.

On me dit maintenant qu’on lui a promis la présidence du Conseil Constitutionnel en février, en remplacement de Jean Louis Debré. On verra. S’ils ont raison, je ferai mon mea culpa auprès d’eux.

Mais pour l’instant, cette démission est encourageante. On se prend à rêver de la voir inverser le rapport à gauche dans un premier tour en 2017, façon Tsipras, et affronter Marine Le Pen. Avec un peu de chance, on se retrouverait avec une femme noire, de gauche et présidente de la République. Impossible, vu la droitisation du pays ? Il faut dans ce cas se souvenir de Guy Debord dans In girum : « Alors que l’on voyait notre défense submergée, et déjà quelques courages faiblir, nous fûmes quelques uns à penser qu’il faudrait sans doute continuer en nous plaçant dans la perspective de l’offensive. »

*Photo : SIPA.00738499_000001.

Trop d’Etat, pas assez d’urgence

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état d'urgence terrorisme sécurité

état d'urgence terrorisme sécurité

« Dans cette caserne de Toulouse, les CRS sont à bout. Un tiers des effectifs serait en arrêt maladie, certains pour burn out ou dépression, épuisés par leur rythme de travail… » C’est par ce commentaire, en voix off, que s’ouvrait, en avril dernier, un reportage de BFMTV consacré aux CRS mobilisés dans le cadre de Vigipirate. Trois mois exactement après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, la grogne concernait alors la prolongation du plan jusqu’à l’été. Depuis les nouvelles attaques meurtrières du 13 novembre, chacun sait que la mobilisation des forces de l’ordre ne s’est pas exactement relâchée… Et si nos flics étaient déjà « à bout » il y a dix mois, on se dit qu’aujourd’hui, ça ne doit pas aller beaucoup mieux. Alors forcément, en ce début d’année sous le régime de l’état d’urgence, on s’interroge : sommes-nous bien protégés, ou la France de 2016 est-elle réellement « à genoux », comme le proclame le dernier numéro de Dar Al-Islam, le magazine francophone des allumés de Daech ?

En complément de Vigipirate, des milliers de soldats du rang ont été appelés en renfort dès janvier. Pour Michel Goya, colonel en retraite et historien, cette opération baptisée Sentinelle est « un anxiolytique, une goutte d’eau visible qui a un effet rassurant ». C’est déjà ça, sauf que : « Le fait qu’ils soient visibles est contraire à toute technique militaire. Il faut être caché, ou mobile, pour surveiller. » Dominique Rizet, journaliste spécialisé police-justice à BFMTV, confirme : « Ça ne nous protège de rien, ou de pas grand-chose. »[access capability= »lire_inedits »] Un chef d’escadron de gendarmes mobiles, H., tempère néanmoins : « Ce n’est pas complètement inutile dans le sens où, par principe, l’ennemi n’attaque pas les points surveillés. » Mieux, A., un commissaire parisien « d’élite », se félicite d’un effet collatéral : « Depuis les attentats, notre activité a baissé de 20 à 30 % », se réjouit-il. Comprendre : forcément, braqueurs et autres petits délinquants font moins les malins sous le nez de bidasses en uniforme équipés de Famas. Tout ça est très bien, reconnaît Michel Goya, mais « en attendant, 7 000 hommes ont été “fixés” par trois connards à Paris pendant que Raqqa est toujours aux mains de l’EI… »

Alors, Sentinelle est-elle une nouvelle « ligne Maginot » (Les Échos) ou un investissement nécessaire ? « À court terme, les militaires s’en félicitent, poursuit le colonel, parce que ça justifie l’arrêt du suicide de l’armée. » D’autant que dans le même temps, celle-ci est sollicitée pour intervenir en Irak, au Sahel et désormais en Syrie. Avec Sentinelle, ces « opex » mobilisent « à peu près le maximum de troupes prévu par les textes », assure Michel Goya. Et pour cause : « Si l’armée de terre française d’aujourd’hui faisait la guerre à celle des années 1990, c’est l’armée de 1990 qui gagnerait », résume l’historien militaire. Depuis cette époque, précise-t-il, « les effectifs ont été divisés par deux à trois » Motif ? « Les livres blancs de 2008 et 2013 ont prévu de payer les programmes industriels lancés dans les années 1980-1990 et jamais abandonnés – comme le Rafale – en supprimant 80 000 postes. » Conséquence évidente, prédit notre spécialiste : « Il va falloir trouver de l’argent, c’est-à-dire revoir complètement la loi de programmation militaire avant 2019, alors qu’elle a déjà été revue cet été. »

Malgré tout, A., notre commissaire parisien « d’élite », l’affirme sans hésiter : « On finira par se donner les moyens de détruire l’EI en Syrie. » Pour lui, le problème le plus complexe et le plus immédiat, c’est bien sûr la sécurisation de notre territoire. L’état d’urgence était-il une bonne option ? Dominique Rizet en est certain, au vu des chiffres fournis par Bernard Cazeneuve mi-décembre : « Pendant 15 jours c’était formidable : 2 700 perquisitions, 334 interpellations, 287 gardes à vue, 431 armes saisies dont 41 armes de guerre, soit un tiers des saisies annuelles en temps normal. Et on a fermé des lieux de culte radicalisés, dans le respect des principes du droit. » Le commissaire A. est plus nuancé : « C’est efficace contre le trafic d’armes et de stups. On a trouvé des choses en lien avec le droit commun. » Un de ses collègues, le commissaire B., explique par ailleurs que « c’est un score de pêcheur » : « On trouve quelque chose dans 10 % des cas, et je ne suis pas certain qu’on trouve grand-chose qui soit lié au terrorisme. »

En réalité, grince le commissaire A., « on était surtout là pour que le ministre puisse annoncer tous les matins qu’on avait fait 20, 30, 40 interpellations, et pour permettre à l’État de se couvrir en cas de nouvelles attaques ». Faire du chiffre, le sport préféré de l’Intérieur… Sauf que rapidement, les consignes ont évolué : « À force d’entendre les médias bien-pensants parler des risques d’atteintes aux libertés publiques, poursuit A., on a commencé à avoir des notes de service du préfet nous demandant de faire attention, de ne plus viser la quantité mais la qualité… Et le 8 décembre, on a carrément reçu un mail comminatoire nous disant : “Nous refuserons toute perquisition administrative qui ne soit pas dirigée contre un individu lié au terrorisme.” » Si les policiers de province gardent les coudées franches, dans la capitale et sa petite couronne l’état d’urgence n’existerait déjà plus que sur le papier. Pas grave, d’après Dominique Rizet, puisque « ça n’apporte plus grand-chose, les individus potentiellement visés ont compris, ils cachent tout ». En revanche, plutôt que de le prolonger indéfiniment, le journaliste comme nos deux commissaires jugent qu’il serait utile de pouvoir y recourir ponctuellement.

Bonne nouvelle : s’ils en redemandent, ce doit être que nos flics ne sont pas tout à fait au bout du rouleau… « On n’est pas fatigué. On a tellement de droits protecteurs qu’en fait on n’arrête pas de se reposer de tout ce qu’on fait », avoue H., le gendarme mobile que nous avons rencontré. Et puis d’abord : « Chez nous, ça ne râle pas, parce que c’est notre métier habituel et qu’on est bien géré. Les gars savent qu’ils ne feront pas plus de huit heures, en alternant une heure dehors et une à deux heures de repos dans le camion. » Des CRS et des policiers se plaignent des heures sup impayées ? Notre gendarme corrige : « Ils ont des primes, ils touchent quand même… La police a des moyens énormes, mais elle est sous-employée, parce qu’elle est ultra-syndiquée. Il suffit de voir la CRS de Bordeaux qui arrive dans le Nord et qui ne veut pas d’un Ibis budget mais exige un hôtel 4 étoiles… » Le commissaire A. l’admet à demi-mot : « Ce n’est pas une question de moyens, on est nombreux. » Le problème, selon H., c’est que l’État « veut toujours mettre plus de moyens, jamais les réduire ou se constituer une réserve stratégique pour donner le coup de poing nécessaire en cas de problème. » Selon lui, c’est un cercle vicieux : « La pression est telle qu’on est toujours dimensioné au maximum. Or, dans les principes de la tactique, il faut toujours se préserver un élément de réserve. »

Autre nerf de la guerre : le renseignement. La France a-t-elle une chance d’anticiper les futures menaces ? Le souci, pour Dominique Rizet, c’est que « le système serait beaucoup plus efficace s’il y avait un seul service, un seul patron, un seul fichier ». Or le spécialiste du sujet le sait, « chaque service, c’est un commissaire, des adjoints, des officiers ». En clair, pas question de dégraisser le mammouth : « Ce sont des postes à pourvoir ! Vous imaginez combien il faudrait en supprimer ? ». Conséquence, en attendant : « Il y a une compétition entre les flics, qui est un vrai désastre ». Le commissaire A. précise : « Alors qu’on espérait avoir des informations qui viennent des ex-RG, on n’en a aucune. Le travail de la DGSI est ultra-secret et nous, on ne sait pas ce qu’ils font. On travaille exclusivement à partir de nos propres renseignements. » Pour l’expert de BFMTV, il faudrait évidemment que les différents services échangent leurs informations, mais ce n’est pas à l’ordre du jour : « La lutte antiterroriste en France, c’est la DGSI mais aussi la SDAT, qui est une sous-direction de la Direction centrale de la police judiciaire, et dépend du ministère de l’Intérieur. Ils sont dans le même bâtiment, à Levallois, et bossent parfois sur les mêmes objectifs mais dans les faits, ils n’ont pratiquement pas le droit de se parler. » En clair, on marche sur la tête.

Pourtant, « on a été meilleur en novembre qu’en janvier », nous rassure le commissaire B., chef d’un service qui est intervenu sur les lieux de ces deux vagues d’attentats. Et de préciser : « Le policier de la BAC qui a tué le premier terroriste au Bataclan a démontré de façon empirique ce que beaucoup avaient évoqué de façon théorique : un policier de voie publique peut sauver des vies en intervenant lui-même, sans attendre. » Le problème, selon Dominique Rizet c’est que « beaucoup de policiers ne savent pas utiliser leur arme parce qu’on leur apprend à en avoir peur ». Pour lui comme pour les commissaires, il faut donner aux agents de la paix des armes plus efficaces, et les obliger à s’entraîner au tir pour qu’ils les apprivoisent et sachent s’en servir « de manière froide ». Pour l’heure, une « fiche réflexe » devrait leur être distribuée, sur le modèle de celle qui a déjà été diffusée auprès du grand public, et intitulée « Réagir en cas d’attaque terroriste ». Le commissaire B. nous fait tout de même remarquer, au sujet de cette dernière : « Aux États-Unis, face au phénomène des fusillades, une fiche similaire indique : 1 Run, 2 Hide, 3 Fight. En France, la fiche dit : 1 S’échapper, 2 Se cacher, 3 Appeler la police… » De la différence entre un cow-boy et des veaux ?[/access]

*Photo : Sébastien Salom-Gomis/Sipa.

Najat et le salafiste: un Etat laissé sans voix

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Najat Vallaud-Belkacem salafisme laïcité

Najat Vallaud-Belkacem salafisme laïcité

Le récent mutisme de la ministre face à un islamiste radical, lors de l’émission « Le supplément » présentée par Ali Badou, quand on attendait la parole de l’Etat, renforce cette ambiance de relativisme culturel et d’affaiblissement  politique dans laquelle nous essayons de surnager. Et son communiqué ne dément en rien cette insuffisance.

Refusant d’abord de s’exprimer, puis se ravisant et limitant la portée de ses propos par un « je n’en dirai pas plus », Mme Vallaud-Belkacem a laissé croire que l’égalité homme-femme n’était qu’une opinion parmi d’autres, pas un préalable civilisationnel, pas un droit. C’est que ses hauts-fonctionnaires ne lui avaient pas fourni les éléments de langage. Et sans colonne vertébrale ni éléments de langage, elle a failli et traduit par son incapacité sémantique l’impuissance politique de ce gouvernement qui a renoncé. C’est pourtant par la sémantique que les attaques commencent toujours. Ce mot d’islamophobe que l’on veut installer dans les consciences et dans le Droit. Et cet adjectif d’orthodoxe que le président de cette drôle d’ONG salafiste veut substituer à celui d’islamiste radical. Ce qu’il est. Rendons à César ce qui appartient à César et aux barbares…

Alors on se paie de mots, de ces mots faibles et vides à force d’avoir trop traîné. Un exemple ? Le vivre-ensemble.

Peste soit du vivre-ensemble.

Prétexte à tous les accommodements, à toutes les compromissions. Chacun de son côté du périph’ tout en célébrant les différences de l’autre. Le glissement se fait entre le cultuel et le culturel. Et le culturel, cela doit se respecter. Sinon, on fait preuve de racisme, de mépris proto ou postcolonial. Le voile ? C’est culturel. Et il y a une vingtaine d’années, les tenants de la même idéologie tentèrent de faire accepter la pratique de l’excision en France au nom du même impératif relativiste. C’est culturel. Madame la ministre, c’est la civilisation occidentale qu’il fallait opposer à ce triste sire. C’est l’histoire de la France et de l’Europe que vous auriez dû opposer à ce monsieur. C’est le rappel de la loi par une ministre d’État qui aurait dû le faire taire. Il y a des choses qui ne se négocient pas. Il y a des valeurs et des lois qui ne s’excusent pas de s’appliquer.

Une preuve de cet accommodement culturel ? La stratégie Al Capone. L’Etat s’en prend au financement, espérant débusquer quelque arnaque ou source illégale, quand c’est l’ONG, son principe sexiste de fonctionnement, sa volonté de ne secourir que des musulmans, qu’il doit mettre en accusation.

J’écris dans un pays dévasté par la peste.

Et ce poème d’Aragon relu dans les circonstances actuelles est d’une étrange actualité :

J’écris dans ce décor tragique où des acteurs
Ont perdu leur chemin leur sommeil et leur rang
Dans ce théâtre vide où les usurpateurs

Ânonnent de grands mots pour les seuls ignorants
[1. Louis Aragon, Le Musée Grévin.]

Il y a un effet cliquet,  qui empêche le retour en arrière d’un processus une fois un certain stade atteint ou dépassé. Les politiques ont laissé cet effet cliquet se répéter. Avec un Observatoire de la laïcité abstinent sur la défense de la laïcité mais prosélyte dans le différentialisme culturel. Avec Jean-Louis Bianco qui est le  bouffon favori du PIR. Avec une Charte de la laïcité dont la ministre de l’Education si peu Nationale nous disait qu’elle devait être signée par tous les parents, avant finalement  de rétropédaler quelques semaines plus tard en affirmant que les parents n’étaient plus qu’invités à la signer. Avec les créneaux horaires de piscine réservés aux femmes, en fait aux musulmanes, dans beaucoup de villes. Avec l’autorisation des femmes voilées dans les sorties scolaires, œuvre d’une ministre qui n’a pourtant pas eu le courage d’abroger la circulaire Chatel proscrivant cette présence. Que les petits garçons et les petites filles s’habituent au port du voile ne la gêne pas.

Nous payons et paierons un lourd tribut à cette mithridatisation. Une livre de chair. Comme Mithridate habituait et immunisait son corps au poison par l’absorption quotidienne de petites doses, à force de renoncements et d’accommodements, nous laissons les consciences s’habituer aux  signes religieux, aux revendications dont on a du mal à séparer la part ethnique de la part religieuse. L’effet cliquet : ces signes religieux n’auront plus rien d’ostentatoire pour ceux qui les auront vus y compris en sortie scolaire. Et ainsi, les petites filles et les petits garçons qui auront grandi dans ces territoires peuplés de voiles trouveront anormale la femme qui n’en portera pas. C’est ce poison qui grandit et immunise tant de jeunes contre les valeurs de la République, régime dont ils ne perçoivent que la faiblesse et la captation par certains. Et d’autres pyromanes ou idiots utiles ajoutent à ce processus le statut de victime perpétuelle qui est celui des Indigènes. Alors qu’Alain Finkielkraut s’est défendu devant une de ses représentantes en croisade, et a, ce faisant, défendu les valeurs de notre pays, Mme Vallaud-Belkacem se serait sans doute murée dans son silence : elle aurait donné quitus au fameux « Taisez-vous ! »

La République ne se tait pas. Madame la comédienne de l’Éducation Nationale, il vous faut des souffleurs ! Pour rappeler, a minima, à vos voisins de plateau salafistes que la loi et la République sont  supérieures aux croyances. La loi, elle, n’est pas une opinion. Ni un élément de langage.

Nord: La chute de l’empire socialiste

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nord aubry bertrand ps

Leur sort était en principe scellé dès le soir du premier tour des élections régionales. Avec le retrait de la liste PS arrivée loin derrière celle de Marine Le Pen et de Xavier Bertrand, les six collaborateurs du groupe socialiste au conseil régional Nord-Pas-de-Calais perdaient du même coup une bataille électorale et leur emploi. Ainsi va l’alternance. Mais c’était compter sans Daniel Percheron, le président sortant, qui avant de tirer sa révérence leur a offert un généreux sursis en prolongeant leur CDD de six mois. Les contrats ont été signés entre les deux tours. La liste de ceux auxquels Daniel Percheron a tenu à laisser un bon souvenir, au frais du contribuable d’une des régions les plus pauvres de France, ne s’arrête pas là. Ainsi ce « conseiller technique » qui, après un long séjour au cabinet des maires PS de Tourcoing, fut l’éphémère directeur de cabinet de Martine Aubry avant d’être secouru par le « président » comme on a pris l’habitude de l’appeler dans son fief du Nord (voir encadré). Lui aussi jouera les prolongations durant six mois en conservant son salaire qui avoisinerait les 4 500 €. À quels postes seront affectés ces purs produits de l’appareil socialiste alors que la nouvelle assemblée régionale ne compte désormais que des élus de droite et d’extrême droite ?[access capability= »lire_inedits »] Nul ne le sait pour le moment, pas même les intéressés. On peut toutefois parier qu’ils sauront se fondre parmi les quelque 2 000 agents (hors techniciens et ouvriers de services) que comptait l’exécutif régional avant sa fusion avec la région Picardie.

Christelle faisait partie des collaborateurs du groupe socialiste au conseil régional Nord-Pas-de-Calais. Avant même la déroute électorale de son parti, sa décision était prise de tourner la page. « J’ai été naïve en pensant pouvoir faire bouger les choses» Elle est sur le point de partir étudier en Angleterre et se verrait bien ensuite travailler au sein d’une association humanitaire. À 36 ans, cette diplômée en sciences politiques, ex-secrétaire de section PS, élue municipale, est passée successivement au conseil départemental du Nord, au cabinet de l’ancien maire de Tourcoing, à l’union départementale des CCAS. Un parcours d’apparatchik somme toute assez banal dans le Nord, bastion d’un PS longtemps tout-puissant et qui procurait du travail à d’innombrables petites mains en les employant dans les collectivités locales. « Tous les partis fonctionnent comme ça », se défend Christelle. Reste que la campagne pour les régionales l’a convaincue de prendre ses distances avec le gratin socialiste local. Selon elle, ces régionales étaient pratiquement perdues d’avance. Elle déplore d’abord, comme beaucoup de militants, une grossière erreur de casting : le choix, pour conduire la liste, du fidèle parmi les fidèles de Martine Aubry, adjoint à la mairie de Lille et vice-président du conseil régional. « En voyant que c’était Pierre de Saintignon, les militants se sont posé des questions. Face à deux personnalités nationales comme Xavier Bertrand et Marine Le Pen, il ne faisait pas le poids. Franchement, qui connaît Pierre de Saintignon ? C’est avant tout un homme de dossier, qui, en plus, n’est pas toujours à l’aise lorsqu’il est au contact du public. » Christelle, qui ne pardonne pas à Martine Aubry de s’être dérobée à ses responsabilités en renonçant à mener la bataille des régionales, poursuit : « Ensuite, quand on a vu les quinze premiers noms sur la liste, on s’est rendu compte que les places d’éligibles étaient accaparées par des cumulards, députés-maires, et même un François Lamy parachuté de Paris qui doit avoir un appartement à Lille depuis 3 ou 4 mois… En fait, on a systématiquement barré la route à des jeunes pourtant prometteurs» Les barons locaux ont usé de leur influence et pesé de tout leur poids pour se tailler la part du lion. « Ça a créé d’énormes frustrations à l’interne. Les gens qu’on place, les promotions, les recommandations de certains élus en faveur de tel ou tel, les recyclages, les femmes des uns, les maris des autres… On est d’ailleurs nombreux à faire les mêmes constats. Mais ça reste entre nous. Devant les têtes d’affiche du parti, le discours doit toujours rester policé. »

Elle aussi est en rupture de ban avec le PS. Cette fonctionnaire de 50 ans, ancienne élue notamment au conseil régional préférant ne pas déroger au devoir de réserve en restant anonyme, est « toujours socialiste de cœur », mais elle a rendu sa carte car elle ne se reconnaît pas dans le PS d’aujourd’hui. Elle a été partisane d’Arnaud Montebourg et croit toujours en sa VIe République. « Moi j’arrête et je regrette que d’autres ne soient pas capables d’arrêter la politique. Ceux qui ont aujourd’hui 60, 70 ans ont pris le pouvoir dans les années 1980 et, depuis, ils ne veulent plus le lâcher. Ils ont éliminé tous ceux qui pouvaient les menacer, ils ont phagocyté les postes, ils ont su jouer de la carotte et du bâton. C’est ça aussi le socialisme municipal» Au lendemain du second tour des régionales, Dominique Baert, député-maire PS de Wattrelos, lui a répondu à distance en estimant que le renouvellement politique n’est pas l’urgence et qu’il ne fallait pas succomber au « jeunisme ».

La perte du conseil régional constitue le dernier épisode d’une série noire comme le PS n’en a jamais connu ici. En moins de deux ans, la plupart des grandes villes du Nord-Pas-de-Calais (Lille et Douai étant les notables exceptions), la communauté urbaine de Lille, le conseil départemental du Nord sont tombés dans l’escarcelle de la droite. Et il y a péril en la demeure. Car sans parler de la portée symbolique de ces échecs successifs sur ces terres du Nord, longtemps regardées comme des bastions socialistes inexpugnables, le PS se retrouve confronté à un double problème qui menace ni plus ni moins que son existence. Première conséquence concrète, la chute des revenus des fédérations départementales, notamment celles du Nord et du Pas-de-Calais, jusque-là parmi les plus puissantes du PS. Un élu reversant au moins 10 % de ses indemnités à son parti, les fédérations voient leur budget, au fil des défaites, se réduire comme peau de chagrin, ce qui limite leur marge de manœuvre pour remobiliser les troupes, ou ce qu’il en reste. La « fédé » du Nord, dont les effectifs ont longtemps tourné autour de 10 000 adhérents, en affiche à peine 3 500 aujourd’hui.

Bien sûr, tout n’est pas encore perdu. Des décennies à la tête des exécutifs territoriaux ont permis d’installer solidement des hommes dévoués à des postes clés, et surtout de veiller à ce que les leviers de commande restent entre de bonnes mains. Et notamment le logement social, véritable chasse gardée. Ce secteur en pénurie chronique, habilement géré, peut en effet fournir une clientèle reconnaissante à ceux qui en détiennent les clés. Personne ne s’est étonné, il y a quelques mois, lorsque Alain Cacheux, ancien député, ancien adjoint à la mairie de Lille, a cédé son fauteuil de président de LMH – premier bailleur social de la métropole lilloise – à Didier Mannier, ancien président du conseil départemental du Nord, aujourd’hui conseiller municipal et conseiller à la métropole lilloise. En dehors de ce contrôle direct, les élus ont su, du temps où ils étaient aux affaires, cultiver des relations avec des partenaires habituels des collectivités locales et enrichir un carnet d’adresses devenu particulièrement précieux en période de vaches maigres. Après la déroute aux dernières municipales, le maire socialiste de Tourcoing, battu, a pu ainsi retrouver un avenir professionnel comme chargé de mission à la Caisse des dépôts.

Si certains ont su se mettre à l’abri avant le naufrage, les mois qui viennent s’annoncent très rudes. Il sera maintenant extrêmement difficile pour les élus socialistes sans mandat et leurs équipes de collaborateurs – souvent pléthoriques – de trouver une branche à laquelle se raccrocher, alors que les grosses collectivités locales penchent à droite. Dans ces conditions, on ne voit pas ce qui pourrait stopper la spirale du déclin du PS. Sa force d’attraction dans le Nord tenait pour beaucoup à sa capacité à distribuer avantages et récompenses aux « militants » qui se confondaient souvent avec des clients, sachant se rendre utiles en échanges de facilités et avantages divers : logement, emplois, honneurs, subventions… Ces adhérents dits « alimentaires » ont été les premiers à déserter un parti en perte de vitesse et ils laissent un grand vide. Ceux-là commencent à aller voir en face ce qu’on a à leur proposer. Quant aux socialistes de conviction, exaspérés par les combinaisons des caciques locaux et déboussolés par le libéral-socialisme de François Hollande, ils veulent croire que la nouvelle percée de Marine Le Pen dans leur région provoquera un sursaut moral. Le FN comme électrochoc salutaire au PS. Probablement le traitement de la dernière chance.

 

Quelque chose de Mitterrand (encadré)

Durant ses trois mandats à la tête de la région Nord-Pas-de-Calais, le sénateur Daniel Percheron aura incarné jusqu’à la caricature la confusion des genres. Un mélange trouble fait de fidélités claniques, d’intérêt personnel et de dévouement aux intérêts supérieurs du Parti. Il faut reconnaître à cet ancien professeur d’histoire-géographie une éloquence charmeuse et un sens politique hors du commun, en tout cas à plusieurs coudées de ses rivaux locaux. On raconte que François Mitterrand le tenait en grande estime. Peut-être avait-il reconnu en lui un alter ego. Et c’est vrai que les points communs ne manquent pas entre les deux hommes. Daniel Percheron appartient lui aussi à la catégorie des insubmersibles. Et si quelques affaires ont émaillé son parcours politique, il a toujours su s’en tirer indemne, choisissant de prendre des libertés avec la morale plutôt que de renier ses amis. N’a-t-il pas défendu bec et ongles, son compagnon de quarante ans, Jean-Pierre Kucheida, le député-maire corrompu de Liévin condamné par la justice?

Daniel Percheron a largement ouvert le conseil régional aux recrutements en n’oubliant jamais sa famille socialiste. Ni sa famille tout court. C’est ainsi qu’il y a quelques mois le très informé site indépendant DailyNord, contrepoint indispensable au conformisme de la presse quotidienne régionale, révélait que sa fille Elvire avait été embauchée comme numéro 3 du musée du Louvre-Lens, un établissement culturel de grande envergure financé notamment par la Région.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730818_000006.

Faits divers: deux poids, deux mesures

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lille fait divers etudiants

lille fait divers etudiants

Félix Fénéon a donné leurs lettres de noblesse littéraire aux faits divers dans ses célèbres Nouvelles en trois lignes où il condensait à l’extrême les dépêches pour en extraire le suc fait d’absurdité, de « nonsense », tout en renvoyant l’image précise de la société de son temps. Cela donnait, par exemple, « Dans un café, rue Fontaine, Vautour, Lenoir et Atanis ont, à propos de leurs femmes absentes, échangé quelques balles. » Effectivement, les faits divers, ça n’existe pas. Ils ne sont jamais neutres, ces « chiens écrasés ». Cela fait belle lurette qu’ils sont instrumentalisés, récupérés, déformés parfois par ceux qui ont intérêt d’une part à vendre leur camelote médiatique, d’autre part à donner l’impression permanente que le pays est au bord de la guerre civile et qu’on ne sort pas dans les rues de peur de se faire massacrer.

Il me vient soudain un souvenir personnel. C’est en URSS, en 80 ou 81, une conversation avec des lycéens de Kichinev lors d’un séjour linguistique. Ils me demandaient, très sincèrement, si je n’avais pas peur en France parce que c’était l’horreur, chez nous. Que les balles sifflaient dans les rues et que les truands tenaient le haut du pavé.  Je disais que non, que l’on pouvait reprocher beaucoup de choses au giscardisme finissant mais que tout de même, la France, ce n’était pas le Liban. Et d’ailleurs quelles étaient leurs sources pour dresser un tel tableau ? Ils me répondirent sans plaisanter les films d’Alain Delon, ceux de l’époque Trois hommes à abattre. Ces films ne pouvaient être pour eux, influence du réalisme socialiste oblige, que des œuvres presque documentaires et les autorités soviétiques étaient trop heureuses de leur renvoyer cette image d’un Occident à feu et à sang.

Le fait divers joue ce rôle de propagande aujourd’hui. On n’en parle que s’il va dans le sens de ce que les médias estiment être le réel qu’ils ont pourtant perdu de vue depuis bien longtemps. On se souviendra de l’agression de Papy Voise montée en épingle à la veille du premier tour de 2002 pour dire l’incurie du gouvernement Jospin. Peu importe que l’enquête, par la suite, n’ait jamais pu démontrer la réalité de l’agression. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Cette instrumentalisation, bien sûr, est à sens unique. Si vous vous permettez de parler de la mort de froid d’un SDF ou d’un chômeur en fin de droits qui s’immole devant Pôle emploi, là vous faites de la récupération. Évidemment…

Alors comment interpréter le silence assez  étonnant, sauf dans la presse régionale, sur ce braquage et cette prise d’otage dans une supérette de l’hypercentre de Lille, à quelques encablures de la gare ?  Il est 20h, on est jeudi soir. Un jeune homme basané entre. Il a une arme. Il y a une quinzaine de clients. Il veut la caisse, puis fait monter les clients à l’étage et ne garde avec lui qu’une jeune fille.

La police arrive très vite. Il faut dire qu’attaquer une supérette à cet endroit-là en plein état d’urgence, relève de la pulsion suicidaire ou de la bêtise ou du fanatisme intégriste (les trois ne sont pas incompatibles). La police lui demande de se coucher à terre. Il n’obtempère pas, au contraire il braque son flingue. La police tire. Six fois. Trois balles atteignent le jeune homme dans des zones non vitales. Il est transporté à l’hôpital. Fin de l’histoire.

Alors pourquoi ce silence ? On a pourtant des ingrédients vendeurs : un agresseur à première vue non-souchien, peut-être bien islamiste, dans une action à mi-chemin entre le terrorisme et le banditisme, une prise d’otage, une fusillade en pleine ville et une police qui peut se féliciter de sa promptitude et de son discernement.

Mais voilà, ce réel si chéri aujourd’hui n’entrait sans doute pas dans les cadres de l’idéologie patriotico-sécuritaire du moment : le jeune homme n’était pas étranger, ni arabe ni islamiste, mais guyanais. Le jeune homme n’était pas terroriste ni braqueur professionnel, il était étudiant et son arme était factice. Étudiant pauvre de surcroit avec un casier judiciaire vierge et n’apparaissant dans aucun fichier de police (ce qui va devenir un exploit par les temps qui courent). Et parler de cette histoire aurait obligé  de parler de la condition indigne qui est faite aux étudiants aujourd’hui, du désespoir qui les pousse aussi bien à la prostitution qu’à ce genre d’action complètement folle comme l’enquête l’a révélé à propos de ce jeune homme. Deux simples chiffres suffiront à dire ce qu’il en est de cette précarité : le montant maximal des bourses est de 550 € mensuels alors que le seuil de pauvreté en France est à 800 et le Secours Populaire estime à 100 000 le nombres d’étudiants qui vivent avec moins de 650 euros par moi pour se loger, se nourrir, se déplacer et… étudier.

Félix Fénéon, s’il était encore parmi nous, aurait pu écrire : « Lille. Un étudiant guyanais miséreux hospitalisé : il n’avait pas les moyens de s’offrir une arme pour braquer une supérette. »

Nouvelles en trois lignes

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*Photo: Velvet/ Wikicommons.