La vérité sort de la bouche des enfants. « Taubira démissionne. Ce gouvernement perd son ultime vernis de gauche », a tweeté l’imbattable Clémentine Autain en apprenant le remplacement du Garde des Sceaux. « Vernis de gauche », on ne saurait mieux dire (l’ami Leroy parle d’« alibi de gauche », c’est kif-kif), puisque cette indépendantiste guyanaise qui a soutenu Edouard Balladur en 1993 n’a jamais été spécialement de gauche. D’ailleurs, chacun sait qu’on lui doit le fameux « séisme » du 21 avril 2002, lorsque sa candidature aux présidentielles a permis d’éliminer Lionel Jospin dès le premier tour, au profit de Jean-Marie Le Pen.

En revanche, le « vernis de gauche » si cher à Clémentine Autain est bien tout ce qui reste de l’ancien clivage idéologique français. Avant, c’était simple : la gauche était gentille, la droite méchante. D’un côté on ne pensait qu’à progresser, de l’autre à revenir en arrière. Mais ça, c’était au siècle dernier. Depuis, cette démarcation n’a cessé de se brouiller pour finir par ne plus rien vouloir dire. Dans la tête des Français, à mesure que leurs dirigeants successifs trahissaient systématiquement « leurs idées » une fois au pouvoir, tout avait fini par se mélanger. En quoi Jospin était-il moins libéral que Chirac ? Sarkozy était-il vraiment plus atlantiste que Mitterrand ? Et au final, quelle différence y avait-il entre le programme économique de Mélenchon et celui de Le Pen fille ?

Conséquence : il fallait tout reprendre à zéro. Cliver à nouveau l’opinion, coûte que coûte. C’était une question de vie ou de mort des partis politiques, et surtout du camp qui définissait à lui seul le reste de l’échiquier politique : la gauche. Car en France on n’était pas « de droite », on s’opposait ou non aux projets de la gauche. Et pour cause : personne ne songerait à se présenter comme un partisan de la régression et de l’obscurantisme, bref, du Mal. Cette division étant devenue inopérante depuis qu’on sait que la gauche n’est pas meilleure que la droite, une autre devait prendre le relais, et vite. Mais comment diable redonner à la moitié des Français l’envie irrésistible de s’enterrer dans une tranchée idéologique et de tirer à l’aveuglette sur les salauds d’en face, sans réfléchir, comme de bons toutous de Pavlov ? A priori, ça n’allait pas être de la tartelette.

Elu sur un malentendu, François Hollande a pourtant trouvé la solution miracle, grâce à la créativité de Terra Nova et à la générosité de Pierre Bergé, toutes deux sans limite. En nommant Christiane Taubira à la tête d’un grand ministère régalien, il souscrivait à tous les critères jugés indispensables à la création d’une nouvelle fracture profonde, dite « sociétale ». Elle-même représentante d’une minorité, la Garde des Sceaux se chargerait d’imposer une loi officiellement destinée à contenter une autre minorité, sexuelle celle-là. Et bien sûr, et avant tout, à susciter une opposition aussi violente que possible de la part de tous ceux pour qui l’adoption d’un enfant ne saurait être considérée comme un « droit ». La loi qu’elle porterait n’aurait strictement aucun impact social ou économique, mais créerait de toute pièce une nouvelle ligne de front, infranchissable.

Bingo : moins d’un an après sa nomination, des centaines de milliers de Français hurlaient en chœur « Taubira, casse-toi ! » L’exécutif et ses relais médiatiques redevenaient enfin les courageux hérauts du Progrès, défiant le conservatisme moisi d’affreux réactionnaires supposés allergiques à l’idée de copulation homosexuelle. Zélée, la ministre de la Justice ira même jusqu’à laisser entendre qu’à titre personnel, elle ne serait pas contre l’ouverture de la procréation artificielle à toutes les femmes, même parfaitement fertiles, pour que les lesbiennes qui le souhaitent puissent avoir des enfants sans père. Et tant pis si l’idée revient à dépénaliser le « marché de l’enfant », déjà fort juteux à l’échelle internationale, sans même parler de l’offre croissante de gestations pour autrui. Il fallait cliver, elle clivait, sans plus se soucier de faire le jeu d’un capitalisme débridé.

Passons sur la loi Taubira deuxième du nom, qui avait au moins le mérite de concerner le portefeuille dont elle était en charge : celui de la Justice. Alors que la montée de l’islam radical rendait de plus en plus évidente la nécessité de durcir notre arsenal répressif, la ministre misait tout sur les peines alternatives à la prison. Alors que rien n’était plus urgent que l’unité nationale, elle opposait d’abstraites « valeurs » à ses adversaires désignés, qui prétendaient défendre celles de la France. On ne lui mettra pas ici sur le dos la libération inconsidérée d’individus incarcérés pour des actes de terrorisme, mais on lui attribuera seulement ceci : s’il s’était agi de réveiller le Sardou – « Je suis pour » – qui sommeillait en nous, on ne s’y serait pas pris autrement. Grâce à Mme Taubira, la France des années 2010 ressemblerait de nouveau à celle des lointaines années 1980. Des débats sur la peine mort ou l’école libre à ceux sur le mariage gay ou la réforme pénale, on était revenu à la case départ. Le progrès, on vous dit.

Près de quatre ans et plusieurs attentats sanglants après son arrivée place Vendôme, il était temps que cesse la mascarade. De l’avis général, le clivage gauche-droite est épuisé, et l’opinion a définitivement divorcé d’avec ceux qui sont censés la représenter. Plus personne ne croit en notre personnel politique, et même les abstentionnistes – seul véritable « premier parti de France » – seraient en majorité tentés par le vote FN. Après avoir caricaturé ses contradicteurs sans vergogne, pratiqué un odieux et incessant chantage au racisme[1. Christiane Taubira a notamment expliqué au New York Times qu’il était raciste de crier dans une manif : « Taubira, t’es foutue, les Français sont dans la rue ! »], menti éhontément face caméra, magouillé pour obtenir une condamnation exorbitante en Guyane, et passé plus de temps à rédiger de grotesques haïkus en 140 signes qu’à lutter contre les injustices réelles qui minent le pays, Christiane Taubira se casse enfin. Maintenant, reste à réparer tout ce qu’elle a cassé.

*Photo : SIPA.00739375_000003.

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
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