Des prêtres orthodoxes se tenant entre des manifestants et des policiers, en plein centre de Kiev, début 2014 (Photo : SIPA.AP21512702_000002)

En Ukraine, le nationalisme se porte bien, merci pour lui. Ce dimanche 24 avril, une journaliste russe a été expulsée du pays. Elle ne pourra pas y revenir pendant cinq ans. Mais on s’attaque aussi aux « hommes de Dieu ».  L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe s’est réunie vendredi 15 avril pour examiner un rapport sur la persécution de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui relève du Patriarcat de Moscou. Chapelles vandalisées, incendies volontaires, agressions physiques d’ecclésiastiques. Ces attaques sont révélatrices de la persistance d’un fort sentiment antirusse et également de l’histoire religieuse de l’Ukraine. Pour rappel, l’Ukraine, qui compte environ 25 millions d’orthodoxes, se divise en plusieurs Eglises de cette confession. L’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou constitue la principale d’entre elles. Elle est toujours sous l’autorité de la Russie même si elle a acquis un certain statut d’autonomie en 1990. La deuxième est l’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev qui est née en 1992 d’un schisme avec celle de Moscou. Elle n’est pas reconnue par le monde orthodoxe. La dernière est l’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale, plutôt présente dans la partie occidentale de l’Ukraine. On trouve aussi une Église gréco-catholique.

En plus d’être rivales par « essence », ces Églises se retrouvent aujourd’hui au cœur des luttes géopolitiques qui agitent le pays. L’Eglise du Patriarcat de Kiev revendique sa légitimité en estimant l’Eglise du Patriarcat de Moscou comme la vassale de la Russie. D’ailleurs, en février, l’église de Saint-Vladimir qui est attachée au Patriarcat de Moscou et se trouve dans la région de Kiev, a été saisie de force par des milices d’autodéfense, soutenues par des membres du Patriarcat de Kiev. Pour rappel, l’Eglise du Patriarcat de Kiev a été, dès le début, un fervent soutien des manifestants ukrainiens contre Ianoukovitch. L’ancien chef d’Etat, ouvertement prorusse, trouvait au contraire un soutien du côté de l’Eglise du Patriarcat de Moscou. Cette dernière ne s’est toutefois pas opposée aux manifestations et a tenté de conserver une neutralité.

De plus, toutes les Eglises étaient unanimement contre la perte de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Le fossé s’est cependant creusé encore plus profondément entre les ecclésiastiques du Patriarcat de Moscou, qui ont manifesté pour Ianoukovitch, et ceux du Patriarcat de Kiev qui le condamnaient. Il faut aussi ajouter que, bien que l’Eglise du Patriarcat de Moscou ait une large indépendance, elle relève toujours canoniquement de la Russie et reste donc pieds et poings liés. Depuis que Ianoukovitch a été destitué, cette Eglise se retrouve vulnérable. Elle est considérée par les nationalistes ukrainiens comme un ennemi à abattre car vecteur de l’hégémonie russe. Celle-ci, il est vrai, influence et modèle énormément la vie religieuse en Ukraine. Cependant, difficile d’effacer l’Histoire car comme l’a rappelé Xavier le Torrivellec, professeur à l’Université d’Etat de Voronezh et chercheur associé à l’Institut français de géopolitique, sur le site Russinfo.com, « l’Ukraine est directement reliée au berceau de la civilisation russe puisque la Russie est historiquement née à Kiev sur les bords du Dniepr ». Il est donc ici question du fort ressentiment antirusse qui vise à faire table rase du passé et qui s’illustre par des attaques violentes envers tout ce qui a un parfum moscovite…

Morts suspectes

En brutalisant les prêtres orthodoxes du Patriarcat de Moscou, la frange la plus extrême des nationalistes ukrainiens espère plusieurs choses. Tout d’abord se venger de l’annexion de la Crimée par Poutine. Ensuite affirmer un nationalisme ukrainien qui passe par le rejet de tout ce qui est russe et le soutien à sa propre Eglise orthodoxe relevant du Patriarcat de Kiev. Si l’on n’évoque ces attaques que maintenant, elles ne datent pourtant pas d’hier.

Le 26 juillet 2015, le père Roman Nikolayev, appartenant au Patriarcat de Moscou, avait été touché de deux balles dans la tête. Dans le coma, il avait fini par s’éteindre le 29 juillet. Ce même jour, la sœur Alevtina, du monastère Florosky à Kiev, avait été retrouvée morte dans son appartement. Ces meurtres politiques de religieux et ces persécutions ne sont malheureusement que l’arbre qui cache la forêt.

L’enfer, on le sait, est souvent pavé de bonnes intentions. Et comme pour chaque révolution, les dérives autoritaires ne tardent pas. Tuer un pro-Ianoukovitch, comme cela a été le cas de l’homme politique Oleg Kalachnikov le 15 avril 2015 montre, une fois de plus, les dérapages violents quasi inhérents aux révoltes. Autre exemple pertinent : la vague (assez suspecte) de suicides dans l’entourage de Ianoukovitch. Pendaisons pour Alexeï Kolesnik, ancien président du gouvernement local de la région de Kharlov, et Sergueï Valter, maître de la ville de Melitopol. Suicide par arme à feu pour Alexandre Peklouchenko, ex-gouverneur de la région de Zaporojie, et Stanislas Melnik, membre du Parti des régions (parti prorusse de Ianoukovtich).

S’en référer au propre nationalisme de Poutine et à l’ingérence de son pays en Ukraine est certainement tentant pour certains mais cela ne peut être une excuse valable pour tolérer des attaques contre des citoyens ukrainiens, qu’ils soient sous influence russe ou ouvertement prorusses. En 2014, il y avait foule au balcon médiatique pour évoquer les révoltes de la place Maïdan et les exactions russes, mais on entend aujourd’hui peu parler des dérives du côté ukrainien. L’Occident, fort de sa russophobie déclarée, croit bon s’abstenir d’émettre la moindre critique. La violence ? Elle ne peut venir que de la Russie, bien sûr ! Il faut croire que l’indignation, elle, est à géométrie variable…

Pourtant, le non à 64 % au référendum des Pays-Bas sur l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine pourrait peut-être changer un peu la donne (même si les députés néerlandais sont passés outre ce résultat). L’UE est en effet déjà lourde de sa propre paralysie avec 28 Etats à gérer. Et l’Ukraine avec ses handicaps (une crise économique destructrice avec une chute du PIB de 18% depuis 2014 et, on l’a vu, des attaques perpétrées contre certains de ses concitoyens) apparaît comme le voisin que l’on a envie de garder éloigné de soi.