Dans « L’Esprit de l’escalier », Alain Finkielkraut revient sur le climat social pour le moins agité que connaît notre pays et note que le « conflit est sorti de son lit syndical et donne lieu à un véritable déchaînement de radicalité politique ». « Dernier exemple en date, pour lui, la pétition parue dans Libération vendredi 27 mai et intitulée : “Casseurs : renversez l’accusation”. »« Les pogromistes ont trouvé des avocats, affirme-t-il, La haine de la démocratie est de retour comme si de rien n’était ».
Finkielkraut évoque ensuite plus longuement Israël, « les inquiétudes de l’état-major de Tsahal » qui se sont exprimées publiquement et l’entrée d’Avigdor Lieberman (en remplacement de Moshé Yaalon) dans le gouvernement de Benyamin Netanyahou comme ministre de la Défense. Il y voit « une substitution d’une droite par une autre » et un symptôme « d’une érosion morale » qui, dit-il, « ne peut pas bénéficier aujourd’hui de la moindre indulgence ».
Mais une fois ce diagnostic posé, Alain Finkielkraut confie que, dans le même temps, il lui faut se « battre sur deux fronts » : « Cela veut dire critiquer ce qui doit l’être dans la politique et la société israélienne sans jamais pactiser avec les porte-paroles de plus en plus bruyants et résolus de la réprobation d’Israël. » Finkielkraut évoque ainsi les discours parfois tenus place de la République, dans le cadre de Nuit debout, à l’égard d’Israël et prend en exemple Alain Badiou. Pour ce dernier, explique l’auteur de L’Identité malheureuse, « les sionistes sont les successeurs des hitlériens »…
« L’antifacismene nous protège plus du retour du pire, conclue donc Finkielkraut, il est le retour du pire. »
Manuel Valls à Tel Aviv, le 22 mai (Photo : SIPA.00756738_000003)
Ceci n’est pas un pistolet. Telle serait la devise de la France lorsqu’elle vote à l’Unesco et à l’ONU des résolutions condamnant Israël.
Certes, bien sûr, l’islamisation des lieux saints de Jérusalem et l’effacement de leurs noms hébreux, tiennent d’un surréalisme de mauvais goût. Manuel Valls l’a reconnu : « Il y a dans cette résolution de l’Unesco des formulations malheureuses, maladroites, qui heurtent et qui auraient dû être incontestablement évitées, comme ce vote », mais il ajoute, « cette résolution ne change rien à la politique de la France ». Autrement dit, cette politique ne changera pas et, contre vents et marées, ou plutôt dans le sens du vent et des marées pro-palestinienne qui soufflent sur Israël depuis belle lurette.
Pour qui n’en serait pas convaincu ; la France, remettant le couvert, a voté (le 20 mai) à l’ONU une résolution de l’OMS — coparrainée par le groupe arabe et la délégation palestinienne – accusant Israël de porter atteinte à « la santé mentale, physique et environnementale » des Palestiniens. À la suite de ce vote, l’OMS a désigné une délégation spéciale afin d’enquêter « sur les conditions sanitaires dans les territoires palestiniens occupés » et sur « le Golan syrien occupé ». Elle a aussi commissionné une série de rapports sur les crimes supposés d’Israël, y compris donc « l’impact de l’occupation prolongée et des violations des droits de l’homme sur la santé mentale, physique et environnementale » dans les « territoires palestiniens occupés ».
Dans la même résolution, l’OMS déplore :
1) « Les obstacles physiques et au niveau des procédures à l’accès à la santé » ;
2) « Les incidents impliquant des retards ou le refus des services d’ambulance, ainsi que les effets néfastes des procédures consécutives de transferts d’ambulance pour les patients passant les postes de contrôle » (Le caillassage des ambulances israëliennes et la nécessité d’éviter l’infiltration de terroristes via les ambulances palestiniennes comme c’est déjà arrivé, ne sont évidemment pas pris en compte…) ;
3) et Gaza, bien sûr, victime « de l’effet des actions israéliennes néfastes pour l’environnement comme le déversement de déchets constituant une menace pour la santé des populations civiles. »
Il ne semble pas que l’OMS ait pris en considération l’emploi des fonds généreusement dispensés au Hamas et leur usage par ce dernier pour creuser des tunnels d’attaque plutôt que d’investir dans la santé de sa population, pas plus d’ailleurs que les livraisons de ciment et de médicaments par Israël.
Et l’OMS de recommander, sans la moindre critique de l’emploi des fonds internationaux, notamment européens, à l’Autorité palestinienne (propagande antisioniste forcenée utilisant tous les poncifs nazis, versement de pensions aux familles des « martyrs », etc.) :
1) de fournir un appui aux services de santé palestiniens ;
2) d’apporter une assistance technique sanitaire à la population syrienne sur le Golan ;
3) la suite concerne l’assistance et les soins à apporter aux prisonniers et ex-prisonniers et à l’intégration des soins de santé mentale…
Le cœur saignant de la martyrologie palestinienne de l’OMS n’a pas pris en considération que, sur le Golan, des antennes médicales de campagne israéliennes soignaient les blessés syriens malgré le danger, et que nombre de Palestiniens recevaient des soins dans les hôpitaux d’Israël où ils venaient consulter. Pas plus d’ailleurs que de l’activité de médecins arabes israéliens en poste dans ces hôpitaux.
Et que fait la France dans ces assemblées qui votent et revotent à l’aune d’un révisionnisme éhonté ? La France qui proclame son indéfectible amitié pour Israël, vote et revote avec ses ennemis. Allons ne vous en faites pas trop, ceci n’est pas un pistolet, juste une petite pipe.
Gil Mihaely. Après presque quatorze ans de collaboration avec Erdogan dont ving-et-un mois comme Premier ministre, Ahmet Davutoglu a démissionné de ses fonctions gouvernementales et de la présidence de l’AKP. Quelles sont les raisons de ce qui ressemble au limogeage de Davutoglu par Erdogan ? A-t-il failli à la mission que lui avait confié ce dernier ?
Nicolas Cheviron[1. Auteur avec Jean-François Pérouse de la biographie Erdogan – Nouveau père de la Turquie ? (François Bourin, 2016.]. Il s’agit bien d’un limogeage. Le principal tort d’Ahmet Davutoglu est d’avoir manifesté une toute relative indépendance d’esprit et d’avoir voulu conserver à la fonction de Premier ministre une certaine autonomie à l’égard d’un président qui outrepasse ses prérogatives constitutionnelles pour s’imposer comme le seul chef de l’Etat. Davutoglu a notamment irrité Erdogan par son manque d’enthousiasme à mettre en route une réforme constitutionnelle qui permettra d’entériner de jure l’instauration d’une présidence omnipotente déjà en partie réalisée de facto. Il s’est aussi distingué par une attitude plus conciliante à l’égard des Européens dans les négociations sur le renvoi des migrants vers la Turquie, et par ses réserves sur la politique de réactivation du conflit kurde.
Contrairement à Davutoglu, conseiller diplomatique et longtemps ministre des Affaires étrangères, son remplaçant, Benali Yildrim, est peu connu hors de Turquie. Que peut on dire de cet ancien ingénieur naval et de ses relations avec Erdogan ?
Binali Yildirim est un vieux compagnon de route d’Erdogan, un de ses grognards. On le retrouve à ses côtés dès l’époque de son mandat de maire d’Istanbul (1994-1998). Yildirim est alors directeur de la régie municipale gérant des lignes de « bus de mer » sur le Bosphore. Puis, lors de l’arrivée de l’AKP au pouvoir, en 2002, on lui confie le portefeuille de ministre des Transports et des Communications, qu’il occupera sans discontinuer jusqu’à sa nomination à la tête du gouvernement, à l’exception d’une petite parenthèse entre la fin 2013 et novembre 2015. Il s’agit d’un poste clé dans le dispositif de l’AKP. C’est en effet le ministère des Transports qui gère les appels d’offres pour les constructions des routes, des voies ferroviaires et de tous les projets monumentaux voulus par Erdogan. Des projets dans lesquels les entreprises réputées proches du parti ont largement trouvé leur compte. Yildirim est donc un homme de confiance. Une enquête judiciaire, dont les détails ont été révélés par la presse fin 2013, le désigne par ailleurs comme l’organisateur d’une collecte de fonds auprès d’entreprises « amies » pour permettre le rachat d’un groupe de médias, en échange de faveurs dans les appels d’offre. Ces révélations sont sans doute à l’origine du choix de Davutoglu comme Premier ministre lors de l’accession d’Erdogan à la présidence, en 2014. Un choix par défaut. L’enquête s’est quant à elle conclue sur un non-lieu.
L’une des premières actions du nouveau chef du gouvernement turc a été le vote de la levée de l’immunité parlementaire des députés visés par une procédure judiciaire. C’est assez étonnant, de la part d’Erdogan et de ses amis qui pendant de longues années ont souffert de l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Cette mesure vise-t-elle à lutter contre les Kurdes ou à trouver une majorité favorable aux amendements de la Constitution souhaités par Erdogan ?
La réforme permettant la levée de l’immunité parlementaire de ces députés a en fait été votée alors que Davutoglu était encore, à quelques jours près, Premier ministre. Bien sûr, Erdogan a eu à souffrir de l’instrumentalisation de la justice –il a lui-même perdu son mandat de maire et passé quatre mois en prison, en 1999, sur la base d’un discours qu’il avait prononcé. Mais cela ne l’a pas empêché d’avoir à son tour recours à l’arme judiciaire, que ce soit lors des procès dits « Ergenekon », qui ont permis de museler l’armée et l’opposition laïque la plus virulente, accusées de complot, ou plus récemment avec la multiplication des procès –on en compte des centaines- pour insulte au président. Concernant la levée de l’immunité parlementaire, Erdogan veut à la fois ostraciser le parti issu du mouvement national kurde HDP dans une logique de surenchère nationaliste et récupérer ses sièges à l’Assemblée pour faire passer sa réforme sur la « présidentialisation » du régime turc.
Plus généralement, comment peut-on analyser la politique kurde d’Erdogan ? La rupture des négociations et le regain de la violence sont-ils les résultats des calculs politiciens d’un Erdogan cherchant un ennemi pour mieux faire avancer ses ambitions ? Le PKK porte-il aussi une responsabilité dans la montée des tensions ?
La politique kurde d’Erdogan constitue un parfait exemple de son implacable opportunisme politique. Issu de l’islam politique, Erdogan n’a pas une approche nationaliste de l’identité kurde, qui selon lui peut se dissoudre dans l’identité musulmane. C’est un thème qu’il a défendu dès ses débuts en politique. Il a ainsi été capable d’avancées remarquables dans la gestion du dossier kurde, la dernière étant le lancement de négociations de paix avec le chef emprisonné de la rébellion kurde (PKK), Abdullah Öcalan, au su de tous, fin 2012. Pourtant, il a suffi que le parti HDP profite de ce climat d’apaisement pour attirer de nouveaux électeurs lors des législatives du 7 juin 2015, faisant perdre à l’AKP sa majorité absolue dans l’hémicycle, pour qu’Erdogan attise à nouveau le conflit à coups de bombardements des bases du PKK et de diatribes nationalistes. Mais le PKK porte lui aussi une responsabilité, puisque, après un attentat meurtrier (33 morts, le 22 juillet 2015, principalement des militants de gauche et pro-kurdes) attribué par les autorités à l’organisation Etat islamique, la rébellion, désignant les services secrets turcs comme les vrais coupables, a choisi de riposter en assassinant deux policiers, brisant la trêve en vigueur depuis la fin 2012.
La biographie d’Erdogan que vous avez écrite avec Jean-François Pérouse se termine il y a un an, c’est-à-dire après les élections de 7 juin 2015, considérées comme un échec pour le président. Vous avez vu dans ce scrutin l’expression de la maturation civique de la population, de l’intégration des Kurdes et des islamo-conservateurs dans le jeu démocratique. Un an plus tard, où en sont ces trois processus ?
Oui, les élections du 7 juin 2015 étaient porteuses d’un grand espoir. Le succès du HDP, qui avait choisi de sortir du terrain habituel des revendications de la minorité kurde pour s’adresser à l’ensemble de la population de Turquie, laissait entrevoir la possibilité de sortir des oppositions binaires turc/kurde, laïc/religieux, sunnite/alévi. L’esprit des manifestations de Gezi (été 2013) se faisait encore sentir, jusque dans le programme du parti kémaliste CHP, obligé d’en finir avec cette même logique d’antagonismes simplistes. Enfin, le fait que les électeurs, y compris ceux issus des milieux islamo-conservateurs, adressent un avertissement à un dirigeant tenté par l’autoritarisme en lui retirant la majorité absolue à l’Assemblée, laissait envisager une maturation de la société turque. Pourtant, il a suffi à Erdogan de souffler sur les braises de la violence et du nationalisme pour briser les nouvelles dynamiques et retourner au statut quo ante d’une société polarisée : le HDP se trouvant dans l’obligation de défendre la cause kurde, le CHP retrouvant ses réflexes anti-Kurdes, et plus généralement les électeurs se réfugiant derrière les promesses de sécurité d’un Etat fort.
Face à l’habilité politique d’Erdogan, sa forte personnalité et son extraordinaire capacité à incarner une « nouvelle Turquie » conservatrice, islamiste et économiquement libérale, quels contre-pouvoirs restent-ils dans un pays où la presse a une marge de liberté réduite, la justice est plus ou moins aux ordres et le champ politique semble verrouillé ?
Il n’existe plus aujourd’hui de véritables contre-pouvoirs à l’autorité d’Erdogan. L’AKP s’est emparé au fil des années de la plupart des organes de contrôle étatique: présidence, Cour de cassation et Conseil d’Etat, instances de surveillance de l’enseignement supérieur et de l’audiovisuel… Il a mis l’armée au pas à coups de procès. Face aux bastions qu’il ne pouvait pas investir, comme les syndicats ou les associations professionnelles, ils s’est efforcé de mettre en place ses propres institutions parallèles. Les médias ont changé de main, dans des circonstances parfois étonnantes, au profit de proches de l’AKP. Restent des poches de résistance, qui s’efforcent de dénoncer les abus les plus criants du gouvernement. On peut citer la Cour constitutionnelle, qui a manifesté une certaine indépendance en ordonnant la remise en liberté de deux journalistes dans le collimateur d’Erdogan (Can Dündar et Erdem Gül), les syndicats et organisations professionnelles, certains journaux comme le quotidien kémaliste Cumhuriyet… Mais cette concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme a un prix: celui de l’isolement. La plupart des ténors de l’AKP sont désormais sur la touche, d’où certains ne se privent plus de critiquer le président et ses dérives. Peut-être l’espoir d’un changement réside-t-il dans cette contestation, et la fondation, à terme, d’un courant d’opposition au sein de l’AKP ou de la création d’un AKP-bis.
Retenez le nom de Qiaobi. C’est une marque de détergents chinoise. Et si vous avez des amis là-bas demandez-leur de vous envoyer des capsules de cette lessive pas comme les autres. Qiaobi a fait réaliser un spot télévisé pour promouvoir son produit. C’est plutôt mignon et sympa. Et puis non : on nous dit que ce n’est pas sympa !
On y voit une jeune et jolie Chinoise devant sa machine à laver. Elle tient à la main la précieuse capsule Qiaobi. Un Noir entre dans la pièce. Il la drague et c’est un peu lourd. Souriante elle lui fait signe de s’approcher. Elle lui tend la capsule et, hop, elle enfourne le Noir dans la machine à laver qu’elle met en marche. Et le Noir ressort sous l’aspect d’un joli jeune Chinois. La fille le regarde avec convoitise et on sent qu’elle va s’abandonner.
L’affaire nous est rapportée par l’Agence France Presse. Une agence française comme son nom l’indique. Et une agence de chez nous ne peut évidemment pas laisser passer sans réagir une telle abomination raciste. Tout d’abord elle note que le patron de Qiaobi interrogé n’a pas compris pourquoi on lui cherchait des poux dans la tête. L’AFP relève également que le spot n’a soulevé aucune indignation en Chine. Ce qui, selon elle, tendrait à prouver l’existence de préjugés et de discriminations dont sont victimes les Noirs dans ce grand pays. Une des raisons de ce racisme persistant est, je cite toujours l’AFP, « le manque de représentants de la diversité dans les médias chinois ». On se pince, mais non, on ne rêve pas : il n’y a pas, horreur, de Noirs dans les journaux et les chaînes de télévision chinoises ! La Chine compte environ 1,4 milliards d’habitants. Ils sont bizarres, très bizarres ces Chinois…
Vus de France tous ces individus sont à soigner ou à boycotter. Car chez nous (ou en Italie comme le montre la publicité ci-dessous), médias, associations, partis politiques ne cessent de nous asséner que « black is beautiful » ! Que l’avenir est au mélange et au métissage. Que le Blanc doit prendre du Noir pour être plus beau et pour avoir des enfants qui n’auront pas la tache indélébile d’être des visages pâles.
Pour ma part (pardon de citer mon cas personnel) j’ai donné sans avoir eu besoin de la pression des imbéciles. J’ai une fille joliment teintée. Sa mère était noire ? Je n’ai pas vu les choses comme ça : c’était une fille, elle était belle et je l’aimais.
La Chine, c’est loin, très loin. L’AFP devrait enquêter en France. Envoyer ses journalistes dans les rayons des supermarchés. Ils y verraient toutes sortes de lessives qui promettent à notre linge d’être blanc, très blanc. Plus blanc que blanc. La « blanchitude » comme dirait Ségolène Royal. Est-ce acceptable ? Est-il supportable que le blanc soit le symbole de l’innocence, de la propreté, de la pureté et de la virginité ? Que le noir soit la couleur du deuil et du diable ?
La question est grave. Car rien n’est prévu par les multinationales des détergents pour ceux qui voudraient que leur linge soit noir. Une discrimination criante. Personne non plus n’a envisagé de confectionner des robes de mariées en noir. Une autre et affligeante discrimination. Pour ma part je suis farouchement antiraciste. Si je vois une jolie Noire devant sa machine à laver et que pour lui plaire il fallait que je m’y loge afin d’en ressortir noir de peau, je suis partant.
PS : la société Shangai Leishang Cosmetics, produisant la lessive Qiaobi, a fini par présenter ses excuses…
Robert Ménard au forum "Oz ta droite", Béziers, mai 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00758163_000008.
« J’ai découvert le trotskysme de droite. Et je ne suis pas très satisfait. » Chez Yves de Kerdrel, cette formule traduit sans doute le summum de la colère. Dans le train qui le ramène de Béziers, le très libéral et très chic – tendance flegme anglais – patron de Valeurs actuelles se demande si son ami Robert Ménard ne l’a pas un brin baladé. Ce week-end de débats devait être l’occasion de jeter des passerelles entre la droite classique et la droite frontiste ou plutôt entre deux de leurs branches respectives, catho-libérale d’un côté, lepéno-identitaire de l’autre. Et, à l’arrivée, ce proche de Sarko se retrouve assis à la tribune pendant que Ménard (un ami également malgré nos divergences abyssales) égrène une litanie de mesures présentées comme les marqueurs de la droite, mesures qui ravissent la salle, mais dont bon nombre seraient inassumables par les plus nationaux des Républicains.
Plus de police, plus d’armée, moins de social, quasi suppression de l’Education nationale, l’autodéfense organisée, la « famille française » encouragée : on ne reprochera pas à Robert Ménard de parler à mots couverts. Devant un public qui en redemande, il dessine les contours d’un Etat fort, voire autoritaire, qui ne serait plus le garant de la neutralité, mais le défenseur de l’identité française traditionnelle. En somme, plus de France que de République. « Et encore, on n’a gardé que les propositions les plus raisonnables », assure-t-il, concédant que la liste baroque votée par acclamations (et cartons rouges/bleus) n’est pas seulement issue des urnes déposées à l’entrée de la salle de conférences.
« Tout était préparé à l’avance », se plaint Kerdrel. Le plus probable est pourtant que l’ancien patron de Reporters sans frontières, comme souvent, a avancé à l’instinct, sans savoir clairement ce qu’il attendait de ce pavé, ni même dans quelle mare il le lançait. Xavier Lemoine, le maire LR de Montfermeil, est pour sa part convaincu qu’il a réussi son coup : « Il a créé un rapport de forces avec le FN et avec les Républicains. » Voire. Si à la tribune, diverses sensibilités se sont exprimées, le public était, lui, presque exclusivement composé d’électeurs frontistes – tendance Marion. Et l’un des résultats de l’opération aura été de faire entendre cette frange, qui ne se reconnaît pas dans la ligne philippotiste du FN, jugée trop étatiste, trop laïque et, in fine, un brin trop moderne. Grâce au départ précipité de Marion Maréchal-Le Pen, bruyamment acclamée en son absence, la presse aura eu le mini-psychodrame indispensable à ce type de réunion. En populiste assumé et efficace, le maire de Béziers a joué la salle contre la direction du FN. « Les appareils politiques sont aussi loin des gens que les journalistes, ironise-t-il, la voix légèrement cassée. Mais il faut t’y faire, la France invisible pense comme le public de Béziers ! Eh bien moi, je veux que sa voix pèse dans le débat. » Pour votre servante – et plusieurs dizaines de journalistes –, le raout biterrois aura au moins été l’occasion de l’entendre.
Exaspération, inquiétude, colère…
Cette France old school, comme dirait Onfray, a beau ramener sa fraise électorale, on ne cesse de lui expliquer qu’elle est vouée à la disparition. Et même qu’elle n’existe pas, d’ailleurs qu’elle n’a jamais existé puisque nous sommes tous des étrangers. On exalte les identités venues d’ailleurs, mais on ricane de sa peur de devenir minoritaire chez elle. Elle trouve qu’elle a beaucoup accueilli et on la traite de raciste. L’état d’exaspération, d’inquiétude et de colère perceptible dans les allées du Palais des congrès de Béziers est le résultat de décennies durant lesquelles l’aspiration à demeurer un peuple, avec son héritage et ses petites habitudes, a été méprisée, tournée en dérision et suspectée de cacher de noires complaisances. D’où un petit côté Nuit debout de droite. Le même besoin de parler, la même inquiétude pour l’avenir, le même folklore participatif. La même conviction qu’on doit faire quelque chose. La différence de taille réside dans les urnes : si le patchwork extrême gauchiste ne séduit qu’une faible minorité de nos concitoyens, une bonne partie de la France périphérique revenue sur les écrans-radars médiatiques grâce à Christophe Guilluy et quelques autres, est à l’unisson du public de Béziers. Pour elle, l’urgence tient en deux mots : immigration, islam. Ainsi, lors de la table ronde, particulièrement agitée, consacrée à l’immigration, Ivan Rioufol a-t-il été chahuté à plusieurs reprises « sur sa droite » pour le supposé angélisme de ses propos sur la nécessité de rallier les musulmans laïques à la République. Ce public qui dit aimer la France (et il n’y a aucune raison d’en douter) ne croit plus à sa capacité de fabriquer des Français. La progression d’un islam séparatiste et radical n’est guère de nature à le faire changer d’avis. Et la mollesse d’une partie des élites face à lui encore moins.
Bien sûr, on peut monter sur ses petits poneys antiracistes et se pincer le nez devant des humeurs qui ne font pas dans la dentelle. On peut caricaturer en beaufs ces Français un peu trop cathos sur les bords qui ont tendance à rêver de la France d’avant – d’avant l’immigration de masse – où les Français « issus de » ne se rêvaient pas en communautés. Pour ma part, je n’ai pas croisé de beaufs mais bon nombre de lecteurs de Causeur qui me disaient malicieusement que surtout, ils n’étaient pas d’accord, souvent beaucoup plus raisonnables individuellement que collectivement, s’intéressant à la politique et enrageant qu’elle ne s’intéresse pas à eux.
Proche de Charles Beigbeder, Benoît Dumoulin a décelé une ligne de fracture entre « une droite identitaire qui croit véritablement à un choc des races » et les défenseurs « d’un Etat-nation avec un fond chrétien ». De fait, pour beaucoup, « Français » est devenu synonyme de « blanc ». « Maintenant, tout le monde veut sa communauté avec ses représentants et ses droits, m’a confié une fonctionnaire à le retraite venue d’Avignon. Et seule la « communauté française » n’a aucun droit. » Les propagateurs d’un multiculturalisme qui ne reconnaît à aucune culture un droit d’antériorité auront réussi l’exploit de faire émerger un communautarisme « de souche » qu’ils peuvent désormais s’employer à dénoncer. « Ne vous inquiétez pas, m’a dit la fonctionnaire avignonnaise en se marrant de mon air effaré. Vous savez, on demande beaucoup pour obtenir peu. » Ainsi, si la salle a hurlé sa joie lorsque le mot « remigration » a été prononcé, beaucoup, dans les discussions de groupe, admettaient qu’ils n’y croyaient pas vraiment et qu’ils voulaient surtout « faire peur à la racaille ». N’empêche, je l’avoue, moi aussi, ça m’a fait un peu peur.
Ce n’est pas un hasard si Renaud Camus (encore un ami, encore des divergences) est l’une des stars de cette France malheureuse pour laquelle le « grand remplacement » n’est pas « un fantasme paranoïaque », comme le dit Nicolas Domenach avec un sourire supérieur, mais une réalité quotidienne qui voit les mœurs de la France d’avant céder du terrain à celles de la nouvelle. Que cette réalité n’ait pas été voulue par ceux qui l’incarnent n’y change pas grand-chose. En l’absence des références culturelles communes qui permettaient de faire vivre ensemble les différences, une partie de la France des provinces et de la Manif pour tous rêve d’un coup de baguette magique qui lui permettrait de ne plus vivre ensemble du tout.
Bien sûr, une bonne partie de mes confrères se contenteront de ricaner de cette France d’un autre âge qui rêve d’abroger la loi Taubira – mais sans effet rétroactif, a précisé Ménard – et essaiera d’oublier son existence en la noyant sous les noms d’oiseaux habituels. Il n’est pas exclu que certains, au sein de la jeune génération croisée à Béziers, s’efforcent de comprendre plutôt que de montrer leur belle âme, mais je ne les dénoncerai pas. En attendant, on peut dire à cette France qui ne veut pas mourir qu’elle se trompe, mais il vaudrait mieux encore le lui prouver dans les actes. Car si trente ans de prêchi-prêcha et de sermons n’y ont rien fait, il serait temps d’entendre sa colère avant qu’elle décide pour de bon de renverser la table.
Il y a des jours où on ne regrette pas, pour cause d’impératif familial, d’avoir raté la retransmission télévisée de la cérémonie censée commémorer le centenaire de la bataille de Verdun. On serait même tenté, après en avoir vu le résumé, de parler de kermesse plutôt que de commémoration. En voyant une foultitude de personnes courir dans des tenues aux couleurs bigarrées au milieu des tombes, je n’ai pu m’empêcher de penser à trois de mes ancêtres.
Tout d’abord à mon grand-père paternel, Etienne David, qui arriva à Verdun avec ses camarades du 17ème Régiment d’Infanterie le 5 mars 1916. Il venait de fêter ses 21 ans et connut sur place les combats de Douaumont, les attaques au « Flammenwerfer », lance-flammes, qui terrorisaient nos soldats ou encore les combats pour prendre ou reprendre les décombres du village de Fleury. En trois jours, son régiment eut 125 tués et 360 blessés mais, vu sa vaillance pour briser les assauts allemands, fut cité à l’ordre de l’Armée.
Deux tiers du régiment morts
J’ai également pensé à mon grand-oncle, Pierre Lapeyre, qui arriva à Verdun avec son unité, le 14ème Régiment d’Infanterie, le 26 juin 1916. Le 27, son unité fut envoyée en renfort des troupes qui avaient repris les ruines du même village de Fleury sous une pluie d’obus de 150 et 210 millimètres. Ce jour-là, les deux tiers de l’effectif du régiment sont restés sur le terrain…
Lorsque le 9 juillet on les envoya défendre le fort de Souville, ce furent des obus de 380 et de 420mm qui leur tombèrent dessus mais ils tinrent bon au point de repousser du 11 au 13 juillet ce qui restera la dernière offensive allemande de la bataille.
Enfin, j’ai pensé à mon grand-père maternel qui avait combattu durant la Première guerre mondiale mais qui, trop jeune, n’était arrivé au front qu’en janvier 1918 et qui voulut voir Verdun. Ce fut fait en novembre 1985 et son émotion fut immense lorsqu’il retrouva son canon, le Schneider 155 millimètres, exposé dans le musée situé dans le mausolée. Au retour, il me raconta ce qu’il avait fait de pire dans sa vie : « le nettoyage de tranchées » qui était de rigueur lorsque ses obus tombaient dans les tranchées françaises et qu’on demandait aux hommes d’aller ramasser les corps de leurs camarades ou ce qu’il en restait.
Heureusement que le ridicule ne tue pas
Je revois mon grand-père les larmes aux yeux devant ces croix plantées face à l’ossuaire, devenues l’espace d’une kermesse une annexe de club de sport où on fait de l’exercice physique en musique.
J’espère simplement que la tombe de mon grand-oncle, qui tomba le 3 juin 1918 dans les combats de Longpont – Corcy – Blanzy, et qui repose à la Nécropole nationale de Vauxbuin tombe 432 D, ne verra jamais ce type de mascarade autour de sa sépulture.
Le ridicule ne tue pas, heureusement pour les organisateurs de cette odieuse caricature de commémoration mêlant jogging et musique alors que silence et respect s’imposaient. Je pense en particulier à Volker Schlondorff, le metteur en scène, et à Joseph Zimet, directeur général de la mission du centenaire de la Première guerre mondiale.
Quant à Angela Merkel et François Hollande, ils peuvent d’ores et déjà écrire un livre à quatre mains dont le titre est tout trouvé : J’irai sprinter sur vos tombes…
Dépôt de carburant de Donges (Photo : SIPA.00757742_000021)
Attractivité : La France n’attire plus. Forcément, avec toutes ces grèves, les investisseurs fuient. Nous sommes le mauvais élève de l’Europe. Après, on lit : « Notre attractivité progresse, mais il nous faut continuer à faire des réformes en matière sociale et fiscale. »C’est de Muriel Penicaud, directrice de Business France qui n’est pas spécialement un organisme de la CGT. Pourtant la CGT aussi est pour des réformes en matières sociale et fiscale. On ne comprend plus.
BFM : Comme toutes les chaînes infos, BFM reçoit en plateau les responsables patronaux et en duplex les responsables syndicaux. Pour débattre. Cela évite au syndicaliste, toujours malpoli, de couper la parole.
CGT : Joue sa peau dans ce conflit car la CGT est en perte de vitesse. La preuve, elle est rigoureusement incapable de mobiliser sauf dans quelques secteurs secondaires comme les terminaux pétroliers, les raffineries, les centrales nucléaires, le secteur ferroviaire, le secteur aérien, etc. D’ailleurs, la CGT s’est radicalisée. « La CGT est sortie du cadre démocratique et républicain. » C’est François Fillon qui le dit, alors c’est que c’est vrai. La CGT, aussi, c’était mieux avant. Du temps de Séguy et de Krazucki par exemple. C’est toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers.
Droite : Très inquiète ces temps-ci. Non pas à cause du désordre provoqué par les Partageux mais parce qu’elle se demande si elle aura encore un espace politique dans l’axe de gouvernement PS-FN qui se dessine et pourrait être la grande coalition de demain comme en Autriche ou en Slovaquie
Martinez(Philippe): le nouvel ennemi à abattre. Fait peur aux enfants. Ses moustaches dont on ne sait pas trop si elles sont un hommage à Staline ou à Attila, ne plaident pas pour lui.
Otages : la France est prise en otage par la CGT. Chaque matin, la CGT publie des affiches avec les citoyens qu’elle va fusiller en représailles de l’entêtement gouvernemental ou diffuse sur You Tube des vidéos d’égorgements tant que la hiérarchie des normes prévues par l’article 2 de la loi travail ne sera pas retiré.
Ouvriers : assez étrangement, quand les ouvriers s’arrêtent de travailler, les usines sont arrêtées aussi et les patrons ne produisent plus rien.
Pédagogie : Avec un peu de pédagogie, les Français auraient compris pourquoi on veut les réduire en esclavage et l’auraient accepté en applaudissant des deux mains enchaînées.
Représentativité : la CGT n’est pas représentative des salariés français. Elle n’a que 688 000 adhérents à jours de cotisation. Sanglots nerveux du côté des partis politique.
Syndicats : On peut très bien faire sans, expliquait naguère Bruno Le Maire, candidat à la primaire des Républicains. Effectivement.
Amsterdam, novembre 2004. Deux femmes se rendent au chevet de l'assassin de Theo Van Gogh. Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP20258862_000001.
Depuis 2010, Kleis Jager est le correspondant à Paris du quotidien néerlandais Trouw.
Daoud Boughezala. Le Parlement néerlandais vient d’adopter une proposition de loi instaurant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, mesure que François Hollande n’est pas parvenu à faire voter en France. Pourquoi cette proposition si polémique dans notre pays a-t-elle fait l’objet d’un quasi-consensus aux Pays-Bas ?
Kleis Jaege. L’idée que les traîtres à la patrie soient exclus de la communauté nationale ne choque personne aux Pays-Bas. Le débat a porté sur l’efficacité de la mesure : du côté du gouvernement néerlandais comme des adversaires de la déchéance, personne n’en a fait un symbole. C’est une question d’efficacité, pas une querelle sur les principes. Dans la politique française, ce qui importe le plus souvent, ce n’est pas la valeur d’une idée en soi, mais l’identité de celui qui l’explique. Ainsi, le Front national a toujours défendu le principe de la déchéance de nationalité à l’encontre des terroristes binationaux et cela a nui au débat. Il faut dire qu’un autre ingrédient a joué : la notion de droit du sol n’est pas connue chez nous, on est néerlandais parce que ses parents le sont. Certes, on peut acquérir la nationalité mais cela n’a rien d’automatique. Au contraire des Français qui hystérisent la question, les politiques néerlandais font preuve de pragmatisme.
Ici, les promoteurs de la déchéance, à commencer par le couple exécutif Valls-Hollande, reconnaissaient que cette disposition relevait davantage du symbole et ne contribuerait en rien à endiguer le danger terroriste. Qu’en est-il aux Pays-Bas ?
Le ministre de la Justice Ard van der Steur, membre du Parti libéral, a présenté la déchéance comme un moyen d’éviter le retour au pays des djihadistes néerlandais binationaux en en faisant des « étrangers indésirables ». Le gouvernement a étendu le champ d’application d’une loi votée en mars dernier, qui prévoyait de déchoir de la nationalité néerlandaise les binationaux ayant suivi ou dispensé un entraînement terroriste à l’étranger. Auparavant, comme en France, un citoyen binational représentant un danger pour la sécurité nationale devait attendre d’être condamné pour perdre la nationalité néerlandaise. Désormais, afin de prévenir des activités terroristes, la déchéance n’est plus conditionnée à une condamnation judiciaire : il suffit d’avoir séjourné sur les terres de l’Etat islamique en Irak et en Syrie pour tomber sous le coup de cette loi.
Après la vague d’attentats qui a déferlé sur Paris, Copenhague et Bruxelles, le maire travailliste de Rotterdam Ahmed Abou Taleb s’est illustré par ses propos très fermes sur la nécessaire intégration des immigrés musulmans. Comment la droite et la gauche néerlandaises se positionnent-elles sur l’islam et l’immigration ?
Ces questions divisent les partis. Au sein du parti social-démocrate, certains soutiennent la ligne Abou Taleb, tandis que d’autres sont plutôt sur une ligne multiculturaliste. Mais la montée du Parti de la liberté de Geert Wilders a fait évoluer le débat par rapport à ce qu’il était il y a dix ou quinze ans. Paradoxalement, par ses prises de position violemment anti-islam, Wilders a contribué à revaloriser un multiculturalisme mis en pièces par Pim Fortuyn, Ayaan Hirsi Ali et beaucoup d’autres. Alors que le multiculturalisme paraissait presque moribond il y a quelques années, son plus grand pourfendeur qu’est Wilders lui redonné des couleurs !
Justement, depuis les années 2002-2004, date des assassinats de Pim Fortuyn – par un militant écologiste « anti-islamophobe » – puis de Théo Van Gogh – par un islamiste-, le multiculturalisme néerlandais semble en crise. Après une phase de crispation, le fameux « modèle » néerlandais, réputé plus tolérant, connaît-il un retour en grâce ?
Après 2004, la nécessité de revoir notre modèle d’intégration a fait figure de nouveau consensus, que le phénomène de Wilders est venu troubler. Aujourd’hui, on peut à nouveau être taxé de racisme et assimilé à Geert Wilders au moindre mot de travers, cela fonctionne un peu comme l’antilepénisme en France ! Néanmoins, le multiculturalisme béat et un peu naïf a disparu et nous allons de polémiques en polémiques.
Pouvez-vous nous citer un exemple ?
La dernière en date tourne autour de Sylvana Simons, une animatrice de télévision assez connue originaire du Surinam qui a choisi de rejoindre l’équivalent néerlandais des Indigènes de la République. C’est un nouveau parti créé par des parlementaires d’origine turque déçus du Parti social-démocrate qui ont voulu répliquer à Geert Wilders en occupant un créneau identitaire parallèle au sien. Ce populisme immigré provoque en retour des réactions racistes, qui se déchaînent notamment autour de Sylvana Simons. Une pétition sur Facebook exige même son expulsion du pays le 6 décembre : un clin d’œil raciste à l’imagerie populaire qui représente Saint-Nicolas distribuant des cadeaux aux enfants en compagnie de ses petits aides noirs. Les choses se sont tant envenimées que certains critiques de l’immigration appellent aujourd’hui à l’apaisement, à l’instar du plus grand magazine d’opinion néerlandais Elsevier qui a titré : « Il faut se calmer ! »
Bruno Coquatrix et Georges Brassens à l'Olympia, le 7 décembre 1962 (Photo : AFP)
Causeur. Contrairement à ce qui se répète, vous n’étiez pas le neveu de Bruno Coquatrix, mais de Paulette Coquatrix, son épouse. J.-M. B. Exactement, de Paulette, la sœur de mon père ; elle va avoir 100 ans, cette année.
Comment le rencontrez-vous ? Bruno est un homme du Nord. Sa mère était mercière au Petit Ronchin. Arnaud Delbarre, directeur général de l’Olympia de 2002 à 2015, dit qu’il appartient à la « Ch’ti connexion » ! Moi, je suis bordelais d’origine. Mon père a rencontré ma mère sur le bassin d’Arcachon, ils ont éprouvé un fol amour, se sont mariés en 1931, je suis arrivé en 1933, ils ont divorcé en 1936. J’ai mal supporté l’étiquette de « fils de divorcés ». En juillet 1954, mon père, qui habite Paris, me demande de venir le visiter. On se voyait une fois par an, à peu près, j’étais heureux d’aller le retrouver. Après quelque temps, il me dit : « Jean-Michel, j’ai des soucis financiers, accepterais-tu de passer le reste de tes vacances chez ma sœur, Paulette ? » Me voilà chez Paulette et Bruno Coquatrix, son mari, qui dirige l’Olympia depuis le 5 février de cette année. Il m’interroge sur mes projets d’avenir : « Devenir médecin ! » Du côté de ma mère, il y avait des médecins, la profession m’attirait. Il me parle de l’Olympia : « Pour l’an prochain, j’ai engagé, parmi d’autres, Georges Brassens. » C’est un dieu pour moi, Brassens ! Bruno comprend qu’il m’a « hameçonné », il pousse son avantage : « Viens travailler avec moi ! Ta mère va devoir consentir à des sacrifices pendant de longues années, moi je t’offre une place, j’ai de grandes ambitions pour l’Olympia. » Je suis rentré à Bordeaux : « Maman, je vais travailler avec Bruno. » Ma mère a pris des renseignements sur Coquatrix, et elle a consenti. Le 5 novembre 1954, Bruno me tendait un bleu de travail : j’étais machiniste à l’Olympia. Cet homme m’a construit, avec mes défauts et mes qualités, il a été mon père de substitution, mon vrai père étant mort à l’âge de 52 ans ; il m’a entraîné dans son aventure, je l’ai suivi et servi jusqu’à sa mort, en 1979 : je ne l’ai jamais regretté.
Ce lieu a une longue histoire, mais considérons seulement l’Olympia de Bruno Coquatrix. Il n’est pas propriétaire des murs ? Il n’en est que locataire, par contrat avec la SATO, Société anonyme du Théâtre de l’Olympia, dont la présidente est madame Haïk, veuve de Jacques Haïk, fondateur du Grand Rex, qui possédait l’Olympia et Le Français. Bruno Coquatrix l’exploite donc d’abord comme salle de cinéma.
En 1954, tout s’enchaîne rapidement, n’est-ce pas ? Oui, il inaugure le music-hall avec Lucienne Delyle, accompagnée par Aimé Barelli et son orchestre. Ils occupent la scène pendant trois semaines, durée fixée alors par Bruno pour tout spectacle. Dans la première partie, comme souvent, il a donné sa chance à un talent neuf : Gilbert Bécaud. Bruno lui prédit un bel avenir : « L’année prochaine, tu seras une vedette ! » Ce statut de vedette, il l’accorde d’emblée, en mars 1954, à Georges Brassens, qu’il a vu chez Patachou. En 1955, le triomphe de Charles Trenet, artiste d’avant-garde, envié, respecté, donne à l’Olympia un prestige nécessaire, bien propre à lever les réserves des autres artistes, qui ne voulaient pas essuyer les plâtres. En mars 1955, Bécaud est tête d’affiche à l’Olympia. Bruno risquait tout, lançait des paris. Les lendemains n’étaient jamais sûrs, jusqu’en 1959, où tout sembla perdu : c’est alors que Piaf a sauvé l’Olympia.
Terrible année 1959 : dans Paris, la rumeur se répand, selon laquelle Coquatrix jette l’éponge, l’Olympia va fermer ! Tout le métier le croit, oui ! Financièrement, la situation semble sans issue. Mais Bruno Coquatrix peut compter sur ses amis, et en particulier sur Édith Piaf, et sur son imprésario, Loulou Barrier. Piaf a très envie de passer à l’Alhambra, mais, cédant aux instances de Loulou, elle vient à l’Olympia. Heureusement ! Sans elle, à ce moment précis, l’Olympia n’existerait plus. Elle reste là douze semaines !
Pendant douze semaines, tous les soirs, elle est sur scène ? Elle est là, on joue à guichets fermés, c’est la folie autour et dans la salle. Et elle est extrêmement fatiguée, mais elle assume.
Évidemment, les caisses se remplissent. Grâce à Piaf, nous sommes sortis d’affaire… momentanément.[access capability= »lire_inedits »] Par chance, tout de suite après, un vieux copain de Bruno, avec lequel il était au collège, Jacques Tati, donne un spectacle magnifique, « Jour de fête à l’Olympia », qu’il a imaginé sur la base de son film Jour de fête. Au début des répétitions, je ne voyais pas où il voulait en venir, Tati le tatillon, qui arpentait la scène de long en large. Tout à coup, il s’exclamait : « Vous allez voir, les gens vont rire ! » : il savait exactement où il allait, il anticipait l’effet comique. Ces deux réussites nous autorisent à envisager sereinement la saison suivante. Les temps changent, d’ailleurs, le public se diversifie, de jeunes talents surgissent. Bruno épouse son époque, il accompagne son mouvement. Ce n’est pas encore gagné, bien sûr, mais l’Olympia devient la salle de référence, par laquelle il faut passer pour atteindre à la consécration.
L’amitié a donc joué un si grand rôle ? L’amitié et l’estime sont des qualités qui, à ce moment-là, ont énormément d’importance. Je le vérifiais à chaque échéance délicate. Un simple coup de fil suffisait : « Allô ? Robert ! – c’était Robert Dorfmann, producteur de cinéma (Les Tricheurs, Tristana, Le Cercle rouge, Trafic, Papillon) – Pourriez-vous nous consentir un petit mouvement ? — Mais bien sûr, Jean-Michel ! Viens me voir à onze heures ! » Cela démontre à quel point les gens avaient confiance en Bruno et combien ils l’estimaient. Bien sûr, cet argent, nous l’avons toujours rendu. J’insiste là-dessus, parce que Bruno Coquatrix, encore une fois, dans l’esprit de beaucoup, c’était l’« homme qui n’a pas de parole, le chef de la mafia du spectacle ».
Elle est méchante, la chanson de Léo Ferré, La Mafia :
« Ou bien chanter en engliche
Les conn’ries qui plaisent aux riches
Alors tu s’ras sur l’affiche
A Coquatrix, à Coquatrix » Oui, elle était injuste, mais Bruno a pardonné. Le spectacle de Léo Ferré en mars 1955 n’avait pas eu le succès escompté ; Madeleine surtout accusait Bruno : « Léo, tu te rends compte : il n’y avait personne dans la salle ! C’est de sa faute ! » Ils se sont retrouvés quelques années plus tard ; Maurice Frot, secrétaire de Léo Ferré, et moi, nous avons œuvré pour que cesse leur brouille. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, car ils s’appréciaient.
Léo Ferré reviendra à l’Olympia avec Paul Castanier, au piano, en 1972. Et plus tard, mais seul, il s’était fâché avec Paul.
Il utilisait des bandes enregistrées. Le syndicat des musiciens était furieux, comme vous l’imaginez. Pour un anarchiste, il y avait une contradiction, mais cela n’ôte rien à son talent.
Dans les années 1970, Bruno Coquatrix, c’était « l’homme au cigare entre les dents », c’est-à-dire le capitaliste, l’exploiteur sans scrupule des artistes, alors que, chez lui, le saltimbanque prend souvent le pas sur l’homme d’affaires. C’est un saltimbanque, un patron, un joueur : il gagne, il perd avec panache ! Dans le métier, on pense que Coquatrix est richissime. Bruno n’était pas un capitaliste, il n’avait ni château, ni vaches, ni cochons, ni couvées. Il se confrontait chaque matin à des échéances financières. J’ai participé pleinement à ça, en faisant ce qu’on appelle vulgairement de la « cavalerie ». Cette salle n’existerait plus s’il ne s’était battu pied à pied. Je l’écoutais, je le voyais se démener. Il m’a éduqué. Quand je me suis lancé dans la programmation, il m’a laissé carte blanche. Pour moi, qui manquais terriblement d’assurance, ce fut inespéré. J’ai découvert toutes les facettes du music-hall par la base, par les gestes et la précision du machiniste, de l’électricien, du régisseur. Je ne suis devenu administrateur qu’au terme de ce long apprentissage d’autodidacte.
Une affiche, c’était une vedette et des artistes débutants : la diversité des publics, leurs goûts différents ne condamnaient-ils pas le mélange des styles ?
Prenons l’exemple de Marino Marini, par exemple, en première partie de Patachou : personne ne connait plus Marino Marini, phénomène national créé par Bruno et Lucien Morisse. Patachou n’avait pas la partie facile devant le public de Marini, alors très populaire. Heureusement, elle était intelligente, elle s’en sortait très bien. En revanche, l’association Raymond Devos en tête d’affiche, et Régine en covedette, fut catastrophique. Leurs spectateurs ne s’accordaient pas. Devos en a beaucoup voulu à Bruno. Il a fallu des années pour que je le ramène à l’Olympia. En cela aussi, j’ai appris mon métier.
Précisément, à la fin des années 1950, le rock, la pop, les yéyé bousculent les hiérarchies et imposent leurs publics. C’est précisément grâce à cela, que l’Olympia a perduré, après le cap « Piaf ». Ont surgi Johnny Hallyday, les Chaussettes noires, Sylvie Vartan, Richard Anthony ; avec eux et quelques autres l’Olympia a présenté les « spectacles d’idoles ». Nous convions les Beatles à Paris en 1964.
Leur venue constituera, a posteriori, l’une des grandes dates de l’histoire du music-hall. En 1962, nous recevons un dossier de la part d’un certain Brian Epstein : les photographies montraient des jeunes gens bien habillés, aux cheveux longs sagement coiffés : les Beatles. Là dessus m’arrive leur premier 45 tours, avec Love me do, qui plaît à Bruno. En 1963, Bruno et moi, nous prenons l’avion pour Londres, où Epstein nous traite royalement. Nous signons notre premier contrat. Les mois passent, Bruno me demande : « Pour partager l’affiche avec les Beatles, à qui penses-tu ? » En effet, ils ne sauraient constituer à eux seuls un spectacle !
Immédiatement après Paris, ils s’envoleront pour l’Amérique, où la beatlemania deviendra alors un phénomène mondial. Oui, mais quand ils arrivent au Bourget, pour leur premier concert parisien, il y a foule : les filles n’ont pas leurs petites culottes à la main, mais presque ! Avec les Beatles, instruits de notre expérience des « spectacles d’idoles », nous retenons Pierre Vassiliu, un débutant poussé par Europe 1, et une jolie jeune fille, une certaine Sylvie Vartan. Je cherche un dernier nom pour clore ma liste. Trini Lopez a connu un succès phénoménal avec une version nerveuse, très réussie, de If I had a hammer (Pete Seeger et Lee Hays). On engage Trini Lopez, sur qui se baisse le rideau de la première partie. Entracte, Sylvie Vartan, puis un magicien devant le rideau rouge, enfin, les Beatles. Les noms de Lopez, de Vartan et des Anglais sont de la même taille sur l’affiche. Avec Sylvie, cela se passe plutôt bien dans l’ensemble, mais Johnny, pour défendre sa dulcinée, a failli en venir aux mains avec un type. Le spectacle se déroule du 16 janvier au 4 février. Il n’y a pas eu d’émeute dans la salle, les jeunes sont venus au rendez-vous. Le musicorama diffusé le 19 janvier par Europe 1 amplifie encore la portée de l’événement. Et nous signons un contrat avec Brian Epstein pour l’année suivante. Les Quatre de Liverpool reviendront en 1965, au Palais des sports cette fois, l’Olympia étant trop petit pour leur renommée. Pour ce concert porte de Versailles, l’Olympia s’associe à Europe 1. Les Beatles ne sont pas revenus, mais Paul McCartney nous est resté fidèle.
À quelle date naît l’idée de Musicorama ? Europe 1 émet officiellement le 1er janvier 1955, à 6 h 30, et démontre immédiatement un dynamisme et une audace, qui plaisent à la jeunesse. Elle est notre alliée naturelle. Musicorama, émission très rapidement populaire, est composée de spectacles de l’Olympia, retransmis par la radio dès 1955.
Après les Beatles, viennent les Rolling Stones. Dans une ambiance différente : le rock anglais triomphe partout. La salle de l’Olympia, le 20 octobre 1964, est en ébullition. Leur aspect de mauvais garçons sophistiqués plaît aux rockers français, aux purs et durs, très hostiles au style yéyé. Cette fois, la police doit intervenir à la fin du spectacle. Après cela, Bruno et moi nous étions affermis dans notre conviction : les Beatles étaient les prémices, tout allait suivre, après les Anglais, arrivent les Américains, les Beach Boys, Bob Dylan, le style folk… Pour nous, c’est du pain béni ! L’Olympia a gagné sa médaille internationale. Nous aurons quelques surprises néanmoins : par exemple, un jour d’avril 1969, devant à peine quatre cents personnes, se produit une chanteuse que je juge exceptionnelle. Le bide complet et une perte sèche ! Je n’en suis pas moins fier d’avoir engagé… Janis Joplin.
Un autre personnage influent dans le monde de la variété, du disque, c’est Eddy Barclay. Eddy et Nicole, sa première femme, qui eut un rôle important. Barclay est intelligent, vif, il a du charme : sa réussite est totale, en effet.
Il a de nombreux points communs avec Bruno Coquatrix. Ils se connaissent, sans être vraiment amis. Un jour de 1956, Bruno veut, selon ses dires, « tenter un coup, produire une audition publique, avec un prix des places très bas ». Je choisis des candidats, je prépare mon spectacle. La veille, l’une de ses connaissances l’appelle : « Bruno, voudrais-tu entendre, parmi les concurrents, une fille qui travaille chez moi ? » On voit arriver une jeune femme superbe. Au Bar romain, la cantine de l’Olympia, se trouvent Lucien Morisse et Eddy Barclay ; ils se glissent dans la salle. Vient le tour de la splendide créature : Bruno est conquis, Lucien tombe amoureux, Eddy imagine immédiatement le disque de sa future protégée. Sur une photo, on voit les trois hommes aux pieds de la jeune Iolanda Cristina Gigliotti, devenue fameuse sous le nom de… Dalida. Quelques mois plus tard, en février-mars 1957, elle présente trois chansons dans le spectacle de Charles Aznavour. En octobre, après les travaux de rénovation de la salle, elle est en « vedette américaine » (sept chansons au moins) de Gilbert Bécaud. Elle fascine le public. Dalida est vraiment une fille de l’Olympia, elle appartient à sa légende.
Si Bécaud et Dalida sont les enfants chéris de l’Olympia, il n’en va pas de même pour Barbara. Ah, Barbara ! Je la découvre à L’Écluse, chez Léo Noël, et je deviens un inconditionnel. Lorsqu’elle est chez Félix Vitry (ancien associé de Coquatrix, ndlr), à Bobino, je paie ma place et je suis dans les promenoirs. Bruno est plus réservé. Et il le dit, à la radio, à la télévision. Son jugement acéré arrive aux oreilles de Barbara, qui en est terriblement blessée, alors que le succès lui vient enfin, après des années de galère. Malgré tout, je parviens, grâce à Jean Serge, à la faire venir à l’Olympia pour une soirée. Lorsque paraît dans sa loge M. Coquatrix, qui veut lui présenter ses hommages, elle le fout à la porte ! Séduit par son récital – « Mais cette femme est bouleversante ! » –, à la fin du spectacle, il lui présente ses excuses. Elle se méfie, or, il est sincère. Elle reviendra souvent à l’Olympia, où elle dira ses adieux sur scène.
Et voilà Polnareff, un autre phénomène, un excentrique inspiré : l’affiche de son Olympia 1972 a semé le scandale. Elle appartient, elle aussi, à la légende. Michel et Tony Frank, son photographe, ont rivalisé d’audace : le montrer de dos, les fesses à l’air, il fallait oser ! Il a payé cher cette provocation « lunaire ». Il a dit : « Je veux une affiche comme ça. » Personne n’a protesté : Michel, à l’époque, était une superstar. Il a écrit et composé des chansons magnifiques. Il aimait à provoquer.
Jacques Brel lui aussi, à sa manière, sans chichi, était un provocateur. L’unique version d’Amsterdam a-t-elle bien été enregistrée à l’Olympia ? Oui, lors de son concert de 1964, avec le grand orchestre de l’Olympia, augmenté de ses musiciens personnels, l’ensemble dirigé par François Rauber, son chef attitré ! Brel est l’un des grands fantômes qui hantent l’Olympia. Bruno a vite modifié son jugement initial sur le Grand Jacques, qu’il voyait en 1961 comme un « chanteur de patronage ». Leur entente fut idéale.
Nous n’avons pas parlé de la nouvelle salle, magnifique. On en oublierait que l’Olympia a manqué disparaître. Au début des années 1990, la rumeur mauvaise court et s’amplifie : la salle sera détruite, à la place, on aura un parking ! À ce moment-là, outre mes fonctions à l’Olympia, j’occupe un poste d’observation et d’influence, je suis président du Fonds de soutien des variétés, qui rassemble tous les producteurs de France. Je bénéficie également de l’aide active de la Mairie de Paris et de Jack Lang, ministre de la Culture. Tout le métier s’est rangé derrière nous. Je voulais absolument que l’Olympia conservât son prestige ! Jack Lang classe la façade et la salle de billard en 1993, ce qui éloigne la menace d’une démolition définitive, sans interdire les travaux. La Société générale, propriétaire de tout l’ensemble immobilier, s’engage à reconstruire la salle à l’identique. Elle tiendra parole : les délais, rapides (sept mois), sont respectés, le résultat est remarquable, grâce au maître d’œuvre Jean-Charles Hantz et à l’architecte Anthony Béchu. Bruno reconnaîtrait immédiatement son Olympia, ouvert en 1997. Toute la magie en est préservée, jusqu’à la dominante rouge profond mêlée au noir et au bleu foncé, les couleurs qu’il avait choisies. Pendant cette période délicate, Bruno m’a inspiré. C’est une salle incomparable, que j’aime d’amour, vraiment ! J’ai pris ma retraite en 2001, les témoignages de soutien, d’amitié, de reconnaissance, que j’ai reçus à cette occasion, m’ont rasséréné, flatté, ému. Je m’en suis même enorgueilli : je dois être un peu cabot, une vraie vedette de music-hall ![/access]
La IIIème République a eu besoin de héros, et elle a inventé l’école publique pour se les procurer. Il fallait fabriquer les guerriers de la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine — là où s’était tenue la « dernière classe » d’Alphonse Daudet.
« Nationalisme insupportable ! », pensent aujourd’hui les profs d’Histoire (qui curieusement se disent « historiens », quand aucun prof de maths n’ose se dire « mathématicien »). « L’Histoire ne se résume pas aux exploits du grand Ferré et de Jeanne Hachette — ou de Jeanne d’Arc, instrumentalisée par la gauche radicale dans les années 1880 ». Oui, et alors ? Est-il bien sûr que nous n’ayons plus besoin de héros ?
Petit crochet par mon histoire personnelle.
J’avais 7 ans, mon père de loin en loin m’amenait voir des westerns, le grand genre des années 1950-60. C’était d’autant plus, simple qu’il y avait alors près de vingt salles de cinémas dans le centre-ville de Marseille — il en reste une, les autres sont devenues, des fast-foods et des entrepôts d’import-export. Cette année-là, nous avons vu Rio Bravo, où Dean Martin et John Wayne affrontaient une bande de salopards qui régissaient une petite ville. Puis, l’année suivante, Alamo. Et là, John Wayne meurt. Stupéfaction dans la salle. John Wayne meurt ! Il était supposé indestructible ! Il meurt en défendant une ruine contre une armée entière, avec trois cents hommes qui se sacrifient tous.
L’identification marchait à fond. L’Histoire aussi : quelques mois plus tard je vis la source d’Alamo — la Bataille des Thermopyles, version Rudolph Maté. Ou comment une poignée d’hommes défendait la liberté grecque contre les barbares.
Evidemment, les défenseurs d’Alamo avaient en tête le vieil exemple grec au moment de décider de mourir. Tout comme les révolutionnaires de 1793, grâce à David, se prirent pour le jeune Bara et trouvèrent le courage d’affronter l’Europe coalisée contre eux.
Cette même année, je revis John Wayne dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Et j’y découvris ce qui pour moi est le principe fondateur des vrais cours d’Histoire : « When the legend becomes fact, print the legend ! » (Ici, hurlements d’effroi et soupirs de commisération des « historiens »… Mais je t’emmerde, coco !). Le film n’exalte pas forcément la loi de la frontière, mais l’arrivée de la loi dans une ville de la frontière, où un salopard (Lee Marvin) est au service des grands capitalistes locaux.
Là aussi, John Wayne meurt — en fait, il est mort dès le début du film. Les héros sont faits pour mourir — et pas d’un cancer, dans une chambre miteuse, mais le colt à la main : ça, je l’ai saisi un peu plus tard, en regardant, en 1976, Le Dernier des géants.
Je ne parlais pas encore anglais, à l’époque, et la version française de Liberty Valance m’a suffi : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende » — et on a bien raison. À vrai dire, on a toujours fait ça — j’avais lu L’Odyssée peu auparavant, j’ai vu Kirk Douglas incarner Ulysse (ici en entier) et anéantir les quarante prétendants à lui tout seul, je devais être tout enfant, mon père avait une fascination pour Silvana Mangano.
En cette même année 1962, ma mère, qui avait une dévotion pour Daniel Sorano, acheta en disques microsillons 33 tours l’adaptation montée pour la télévision de Cyrano de Bergerac. « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent, dit cet enfoiré de Comte de Guiche, Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne » (c’est là, au bout d’1h46 de merveilles).
J’entends d’ici les cris de certaines historiennes — celles d’Aggiornamento par exemple. « John Wayne ! Quelle horreur ! Un type qui collaborait avec McCarthy ! » Tu ne penses tout de même pas m’apprendre quelque chose, sinistre imbécile ? Parmi mes westerns préférés, il y a High noon (Le Train sifflera trois fois), où Gary Cooper affronte quatre ordures qui ressemblent à une commission des activités anti-américaines : Wayne (magnifiquement décrit comme un sur-américain dans Dalton Trumbo) avait si bien compris de quoi il était question qu’il laissa le rôle à Gary Cooper — bonne idée.
Il est évident que les Mexicains d’Alamo sont des Rouges — mais assez distingués pour faire jouer le mélancolique et mortel Deguello durant la dernière nuit avant l’assaut. Comme j’ai adoré Geronimo (avec Chuck Connors dans un rôle d’Apache), vu en 1963 aussi — et je n’étais pas du côté des Tuniques bleues, va ! OuLes Cheyennes — à voir absolument par ceux qui croient que Ford est un enthousiaste de l’esprit pionnier. Ou La Flèche brisée. Ou…Qui sont les ennemis d’aujourd’hui, hein… Les chefs d’œuvre parlent au-delà d’eux-mêmes.
Tous ces films où l’on se bat « à un contre cent ». Nous avons besoin de légendes — ou nous mourrons de froid.
Ne pas plier ! Ne pas se rendre ! Et se battre jusqu’au bout !
La génération qui bat (faiblement) le pavé en ce moment, et qui geint dès qu’un CRS lui casse un ongle, a été décérébrée par des pédagogues fous, mais surtout ramenée au niveau le plus bas de l’humanité : l’individualisme du selfie, du spring breack et du binge drinking — trois concepts écrits en anglais, le français étant mort sans tambour ni trompette. Sens du combat, néant. Sens du risque, néant. Sens du sacrifice, néant. Et pendant ce temps, nous sommes en guerre et ils ne s’en sont pas aperçus, parce que les « historiens » ne les y ont pas préparés. Crime d’Etat. Comptez sur moi, si j’en ai l’occasion, pour vous faire passer en conseil de guerre. Parce que ça suffit, la culture de l’impunité. Comme dit un autre western : pendez-les haut et court !
Dans « L’Esprit de l’escalier », Alain Finkielkraut revient sur le climat social pour le moins agité que connaît notre pays et note que le « conflit est sorti de son lit syndical et donne lieu à un véritable déchaînement de radicalité politique ». « Dernier exemple en date, pour lui, la pétition parue dans Libération vendredi 27 mai et intitulée : “Casseurs : renversez l’accusation”. »« Les pogromistes ont trouvé des avocats, affirme-t-il, La haine de la démocratie est de retour comme si de rien n’était ».
Finkielkraut évoque ensuite plus longuement Israël, « les inquiétudes de l’état-major de Tsahal » qui se sont exprimées publiquement et l’entrée d’Avigdor Lieberman (en remplacement de Moshé Yaalon) dans le gouvernement de Benyamin Netanyahou comme ministre de la Défense. Il y voit « une substitution d’une droite par une autre » et un symptôme « d’une érosion morale » qui, dit-il, « ne peut pas bénéficier aujourd’hui de la moindre indulgence ».
Mais une fois ce diagnostic posé, Alain Finkielkraut confie que, dans le même temps, il lui faut se « battre sur deux fronts » : « Cela veut dire critiquer ce qui doit l’être dans la politique et la société israélienne sans jamais pactiser avec les porte-paroles de plus en plus bruyants et résolus de la réprobation d’Israël. » Finkielkraut évoque ainsi les discours parfois tenus place de la République, dans le cadre de Nuit debout, à l’égard d’Israël et prend en exemple Alain Badiou. Pour ce dernier, explique l’auteur de L’Identité malheureuse, « les sionistes sont les successeurs des hitlériens »…
« L’antifacismene nous protège plus du retour du pire, conclue donc Finkielkraut, il est le retour du pire. »
Manuel Valls à Tel Aviv, le 22 mai (Photo : SIPA.00756738_000003)
Manuel Valls à Tel Aviv, le 22 mai (Photo : SIPA.00756738_000003)
Ceci n’est pas un pistolet. Telle serait la devise de la France lorsqu’elle vote à l’Unesco et à l’ONU des résolutions condamnant Israël.
Certes, bien sûr, l’islamisation des lieux saints de Jérusalem et l’effacement de leurs noms hébreux, tiennent d’un surréalisme de mauvais goût. Manuel Valls l’a reconnu : « Il y a dans cette résolution de l’Unesco des formulations malheureuses, maladroites, qui heurtent et qui auraient dû être incontestablement évitées, comme ce vote », mais il ajoute, « cette résolution ne change rien à la politique de la France ». Autrement dit, cette politique ne changera pas et, contre vents et marées, ou plutôt dans le sens du vent et des marées pro-palestinienne qui soufflent sur Israël depuis belle lurette.
Pour qui n’en serait pas convaincu ; la France, remettant le couvert, a voté (le 20 mai) à l’ONU une résolution de l’OMS — coparrainée par le groupe arabe et la délégation palestinienne – accusant Israël de porter atteinte à « la santé mentale, physique et environnementale » des Palestiniens. À la suite de ce vote, l’OMS a désigné une délégation spéciale afin d’enquêter « sur les conditions sanitaires dans les territoires palestiniens occupés » et sur « le Golan syrien occupé ». Elle a aussi commissionné une série de rapports sur les crimes supposés d’Israël, y compris donc « l’impact de l’occupation prolongée et des violations des droits de l’homme sur la santé mentale, physique et environnementale » dans les « territoires palestiniens occupés ».
Dans la même résolution, l’OMS déplore :
1) « Les obstacles physiques et au niveau des procédures à l’accès à la santé » ;
2) « Les incidents impliquant des retards ou le refus des services d’ambulance, ainsi que les effets néfastes des procédures consécutives de transferts d’ambulance pour les patients passant les postes de contrôle » (Le caillassage des ambulances israëliennes et la nécessité d’éviter l’infiltration de terroristes via les ambulances palestiniennes comme c’est déjà arrivé, ne sont évidemment pas pris en compte…) ;
3) et Gaza, bien sûr, victime « de l’effet des actions israéliennes néfastes pour l’environnement comme le déversement de déchets constituant une menace pour la santé des populations civiles. »
Il ne semble pas que l’OMS ait pris en considération l’emploi des fonds généreusement dispensés au Hamas et leur usage par ce dernier pour creuser des tunnels d’attaque plutôt que d’investir dans la santé de sa population, pas plus d’ailleurs que les livraisons de ciment et de médicaments par Israël.
Et l’OMS de recommander, sans la moindre critique de l’emploi des fonds internationaux, notamment européens, à l’Autorité palestinienne (propagande antisioniste forcenée utilisant tous les poncifs nazis, versement de pensions aux familles des « martyrs », etc.) :
1) de fournir un appui aux services de santé palestiniens ;
2) d’apporter une assistance technique sanitaire à la population syrienne sur le Golan ;
3) la suite concerne l’assistance et les soins à apporter aux prisonniers et ex-prisonniers et à l’intégration des soins de santé mentale…
Le cœur saignant de la martyrologie palestinienne de l’OMS n’a pas pris en considération que, sur le Golan, des antennes médicales de campagne israéliennes soignaient les blessés syriens malgré le danger, et que nombre de Palestiniens recevaient des soins dans les hôpitaux d’Israël où ils venaient consulter. Pas plus d’ailleurs que de l’activité de médecins arabes israéliens en poste dans ces hôpitaux.
Et que fait la France dans ces assemblées qui votent et revotent à l’aune d’un révisionnisme éhonté ? La France qui proclame son indéfectible amitié pour Israël, vote et revote avec ses ennemis. Allons ne vous en faites pas trop, ceci n’est pas un pistolet, juste une petite pipe.
Gil Mihaely. Après presque quatorze ans de collaboration avec Erdogan dont ving-et-un mois comme Premier ministre, Ahmet Davutoglu a démissionné de ses fonctions gouvernementales et de la présidence de l’AKP. Quelles sont les raisons de ce qui ressemble au limogeage de Davutoglu par Erdogan ? A-t-il failli à la mission que lui avait confié ce dernier ?
Nicolas Cheviron[1. Auteur avec Jean-François Pérouse de la biographie Erdogan – Nouveau père de la Turquie ? (François Bourin, 2016.]. Il s’agit bien d’un limogeage. Le principal tort d’Ahmet Davutoglu est d’avoir manifesté une toute relative indépendance d’esprit et d’avoir voulu conserver à la fonction de Premier ministre une certaine autonomie à l’égard d’un président qui outrepasse ses prérogatives constitutionnelles pour s’imposer comme le seul chef de l’Etat. Davutoglu a notamment irrité Erdogan par son manque d’enthousiasme à mettre en route une réforme constitutionnelle qui permettra d’entériner de jure l’instauration d’une présidence omnipotente déjà en partie réalisée de facto. Il s’est aussi distingué par une attitude plus conciliante à l’égard des Européens dans les négociations sur le renvoi des migrants vers la Turquie, et par ses réserves sur la politique de réactivation du conflit kurde.
Contrairement à Davutoglu, conseiller diplomatique et longtemps ministre des Affaires étrangères, son remplaçant, Benali Yildrim, est peu connu hors de Turquie. Que peut on dire de cet ancien ingénieur naval et de ses relations avec Erdogan ?
Binali Yildirim est un vieux compagnon de route d’Erdogan, un de ses grognards. On le retrouve à ses côtés dès l’époque de son mandat de maire d’Istanbul (1994-1998). Yildirim est alors directeur de la régie municipale gérant des lignes de « bus de mer » sur le Bosphore. Puis, lors de l’arrivée de l’AKP au pouvoir, en 2002, on lui confie le portefeuille de ministre des Transports et des Communications, qu’il occupera sans discontinuer jusqu’à sa nomination à la tête du gouvernement, à l’exception d’une petite parenthèse entre la fin 2013 et novembre 2015. Il s’agit d’un poste clé dans le dispositif de l’AKP. C’est en effet le ministère des Transports qui gère les appels d’offres pour les constructions des routes, des voies ferroviaires et de tous les projets monumentaux voulus par Erdogan. Des projets dans lesquels les entreprises réputées proches du parti ont largement trouvé leur compte. Yildirim est donc un homme de confiance. Une enquête judiciaire, dont les détails ont été révélés par la presse fin 2013, le désigne par ailleurs comme l’organisateur d’une collecte de fonds auprès d’entreprises « amies » pour permettre le rachat d’un groupe de médias, en échange de faveurs dans les appels d’offre. Ces révélations sont sans doute à l’origine du choix de Davutoglu comme Premier ministre lors de l’accession d’Erdogan à la présidence, en 2014. Un choix par défaut. L’enquête s’est quant à elle conclue sur un non-lieu.
L’une des premières actions du nouveau chef du gouvernement turc a été le vote de la levée de l’immunité parlementaire des députés visés par une procédure judiciaire. C’est assez étonnant, de la part d’Erdogan et de ses amis qui pendant de longues années ont souffert de l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Cette mesure vise-t-elle à lutter contre les Kurdes ou à trouver une majorité favorable aux amendements de la Constitution souhaités par Erdogan ?
La réforme permettant la levée de l’immunité parlementaire de ces députés a en fait été votée alors que Davutoglu était encore, à quelques jours près, Premier ministre. Bien sûr, Erdogan a eu à souffrir de l’instrumentalisation de la justice –il a lui-même perdu son mandat de maire et passé quatre mois en prison, en 1999, sur la base d’un discours qu’il avait prononcé. Mais cela ne l’a pas empêché d’avoir à son tour recours à l’arme judiciaire, que ce soit lors des procès dits « Ergenekon », qui ont permis de museler l’armée et l’opposition laïque la plus virulente, accusées de complot, ou plus récemment avec la multiplication des procès –on en compte des centaines- pour insulte au président. Concernant la levée de l’immunité parlementaire, Erdogan veut à la fois ostraciser le parti issu du mouvement national kurde HDP dans une logique de surenchère nationaliste et récupérer ses sièges à l’Assemblée pour faire passer sa réforme sur la « présidentialisation » du régime turc.
Plus généralement, comment peut-on analyser la politique kurde d’Erdogan ? La rupture des négociations et le regain de la violence sont-ils les résultats des calculs politiciens d’un Erdogan cherchant un ennemi pour mieux faire avancer ses ambitions ? Le PKK porte-il aussi une responsabilité dans la montée des tensions ?
La politique kurde d’Erdogan constitue un parfait exemple de son implacable opportunisme politique. Issu de l’islam politique, Erdogan n’a pas une approche nationaliste de l’identité kurde, qui selon lui peut se dissoudre dans l’identité musulmane. C’est un thème qu’il a défendu dès ses débuts en politique. Il a ainsi été capable d’avancées remarquables dans la gestion du dossier kurde, la dernière étant le lancement de négociations de paix avec le chef emprisonné de la rébellion kurde (PKK), Abdullah Öcalan, au su de tous, fin 2012. Pourtant, il a suffi que le parti HDP profite de ce climat d’apaisement pour attirer de nouveaux électeurs lors des législatives du 7 juin 2015, faisant perdre à l’AKP sa majorité absolue dans l’hémicycle, pour qu’Erdogan attise à nouveau le conflit à coups de bombardements des bases du PKK et de diatribes nationalistes. Mais le PKK porte lui aussi une responsabilité, puisque, après un attentat meurtrier (33 morts, le 22 juillet 2015, principalement des militants de gauche et pro-kurdes) attribué par les autorités à l’organisation Etat islamique, la rébellion, désignant les services secrets turcs comme les vrais coupables, a choisi de riposter en assassinant deux policiers, brisant la trêve en vigueur depuis la fin 2012.
La biographie d’Erdogan que vous avez écrite avec Jean-François Pérouse se termine il y a un an, c’est-à-dire après les élections de 7 juin 2015, considérées comme un échec pour le président. Vous avez vu dans ce scrutin l’expression de la maturation civique de la population, de l’intégration des Kurdes et des islamo-conservateurs dans le jeu démocratique. Un an plus tard, où en sont ces trois processus ?
Oui, les élections du 7 juin 2015 étaient porteuses d’un grand espoir. Le succès du HDP, qui avait choisi de sortir du terrain habituel des revendications de la minorité kurde pour s’adresser à l’ensemble de la population de Turquie, laissait entrevoir la possibilité de sortir des oppositions binaires turc/kurde, laïc/religieux, sunnite/alévi. L’esprit des manifestations de Gezi (été 2013) se faisait encore sentir, jusque dans le programme du parti kémaliste CHP, obligé d’en finir avec cette même logique d’antagonismes simplistes. Enfin, le fait que les électeurs, y compris ceux issus des milieux islamo-conservateurs, adressent un avertissement à un dirigeant tenté par l’autoritarisme en lui retirant la majorité absolue à l’Assemblée, laissait envisager une maturation de la société turque. Pourtant, il a suffi à Erdogan de souffler sur les braises de la violence et du nationalisme pour briser les nouvelles dynamiques et retourner au statut quo ante d’une société polarisée : le HDP se trouvant dans l’obligation de défendre la cause kurde, le CHP retrouvant ses réflexes anti-Kurdes, et plus généralement les électeurs se réfugiant derrière les promesses de sécurité d’un Etat fort.
Face à l’habilité politique d’Erdogan, sa forte personnalité et son extraordinaire capacité à incarner une « nouvelle Turquie » conservatrice, islamiste et économiquement libérale, quels contre-pouvoirs restent-ils dans un pays où la presse a une marge de liberté réduite, la justice est plus ou moins aux ordres et le champ politique semble verrouillé ?
Il n’existe plus aujourd’hui de véritables contre-pouvoirs à l’autorité d’Erdogan. L’AKP s’est emparé au fil des années de la plupart des organes de contrôle étatique: présidence, Cour de cassation et Conseil d’Etat, instances de surveillance de l’enseignement supérieur et de l’audiovisuel… Il a mis l’armée au pas à coups de procès. Face aux bastions qu’il ne pouvait pas investir, comme les syndicats ou les associations professionnelles, ils s’est efforcé de mettre en place ses propres institutions parallèles. Les médias ont changé de main, dans des circonstances parfois étonnantes, au profit de proches de l’AKP. Restent des poches de résistance, qui s’efforcent de dénoncer les abus les plus criants du gouvernement. On peut citer la Cour constitutionnelle, qui a manifesté une certaine indépendance en ordonnant la remise en liberté de deux journalistes dans le collimateur d’Erdogan (Can Dündar et Erdem Gül), les syndicats et organisations professionnelles, certains journaux comme le quotidien kémaliste Cumhuriyet… Mais cette concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme a un prix: celui de l’isolement. La plupart des ténors de l’AKP sont désormais sur la touche, d’où certains ne se privent plus de critiquer le président et ses dérives. Peut-être l’espoir d’un changement réside-t-il dans cette contestation, et la fondation, à terme, d’un courant d’opposition au sein de l’AKP ou de la création d’un AKP-bis.
Retenez le nom de Qiaobi. C’est une marque de détergents chinoise. Et si vous avez des amis là-bas demandez-leur de vous envoyer des capsules de cette lessive pas comme les autres. Qiaobi a fait réaliser un spot télévisé pour promouvoir son produit. C’est plutôt mignon et sympa. Et puis non : on nous dit que ce n’est pas sympa !
On y voit une jeune et jolie Chinoise devant sa machine à laver. Elle tient à la main la précieuse capsule Qiaobi. Un Noir entre dans la pièce. Il la drague et c’est un peu lourd. Souriante elle lui fait signe de s’approcher. Elle lui tend la capsule et, hop, elle enfourne le Noir dans la machine à laver qu’elle met en marche. Et le Noir ressort sous l’aspect d’un joli jeune Chinois. La fille le regarde avec convoitise et on sent qu’elle va s’abandonner.
L’affaire nous est rapportée par l’Agence France Presse. Une agence française comme son nom l’indique. Et une agence de chez nous ne peut évidemment pas laisser passer sans réagir une telle abomination raciste. Tout d’abord elle note que le patron de Qiaobi interrogé n’a pas compris pourquoi on lui cherchait des poux dans la tête. L’AFP relève également que le spot n’a soulevé aucune indignation en Chine. Ce qui, selon elle, tendrait à prouver l’existence de préjugés et de discriminations dont sont victimes les Noirs dans ce grand pays. Une des raisons de ce racisme persistant est, je cite toujours l’AFP, « le manque de représentants de la diversité dans les médias chinois ». On se pince, mais non, on ne rêve pas : il n’y a pas, horreur, de Noirs dans les journaux et les chaînes de télévision chinoises ! La Chine compte environ 1,4 milliards d’habitants. Ils sont bizarres, très bizarres ces Chinois…
Vus de France tous ces individus sont à soigner ou à boycotter. Car chez nous (ou en Italie comme le montre la publicité ci-dessous), médias, associations, partis politiques ne cessent de nous asséner que « black is beautiful » ! Que l’avenir est au mélange et au métissage. Que le Blanc doit prendre du Noir pour être plus beau et pour avoir des enfants qui n’auront pas la tache indélébile d’être des visages pâles.
Pour ma part (pardon de citer mon cas personnel) j’ai donné sans avoir eu besoin de la pression des imbéciles. J’ai une fille joliment teintée. Sa mère était noire ? Je n’ai pas vu les choses comme ça : c’était une fille, elle était belle et je l’aimais.
La Chine, c’est loin, très loin. L’AFP devrait enquêter en France. Envoyer ses journalistes dans les rayons des supermarchés. Ils y verraient toutes sortes de lessives qui promettent à notre linge d’être blanc, très blanc. Plus blanc que blanc. La « blanchitude » comme dirait Ségolène Royal. Est-ce acceptable ? Est-il supportable que le blanc soit le symbole de l’innocence, de la propreté, de la pureté et de la virginité ? Que le noir soit la couleur du deuil et du diable ?
La question est grave. Car rien n’est prévu par les multinationales des détergents pour ceux qui voudraient que leur linge soit noir. Une discrimination criante. Personne non plus n’a envisagé de confectionner des robes de mariées en noir. Une autre et affligeante discrimination. Pour ma part je suis farouchement antiraciste. Si je vois une jolie Noire devant sa machine à laver et que pour lui plaire il fallait que je m’y loge afin d’en ressortir noir de peau, je suis partant.
PS : la société Shangai Leishang Cosmetics, produisant la lessive Qiaobi, a fini par présenter ses excuses…
Robert Ménard au forum "Oz ta droite", Béziers, mai 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00758163_000008.
Robert Ménard au forum "Oz ta droite", Béziers, mai 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00758163_000008.
« J’ai découvert le trotskysme de droite. Et je ne suis pas très satisfait. » Chez Yves de Kerdrel, cette formule traduit sans doute le summum de la colère. Dans le train qui le ramène de Béziers, le très libéral et très chic – tendance flegme anglais – patron de Valeurs actuelles se demande si son ami Robert Ménard ne l’a pas un brin baladé. Ce week-end de débats devait être l’occasion de jeter des passerelles entre la droite classique et la droite frontiste ou plutôt entre deux de leurs branches respectives, catho-libérale d’un côté, lepéno-identitaire de l’autre. Et, à l’arrivée, ce proche de Sarko se retrouve assis à la tribune pendant que Ménard (un ami également malgré nos divergences abyssales) égrène une litanie de mesures présentées comme les marqueurs de la droite, mesures qui ravissent la salle, mais dont bon nombre seraient inassumables par les plus nationaux des Républicains.
Plus de police, plus d’armée, moins de social, quasi suppression de l’Education nationale, l’autodéfense organisée, la « famille française » encouragée : on ne reprochera pas à Robert Ménard de parler à mots couverts. Devant un public qui en redemande, il dessine les contours d’un Etat fort, voire autoritaire, qui ne serait plus le garant de la neutralité, mais le défenseur de l’identité française traditionnelle. En somme, plus de France que de République. « Et encore, on n’a gardé que les propositions les plus raisonnables », assure-t-il, concédant que la liste baroque votée par acclamations (et cartons rouges/bleus) n’est pas seulement issue des urnes déposées à l’entrée de la salle de conférences.
« Tout était préparé à l’avance », se plaint Kerdrel. Le plus probable est pourtant que l’ancien patron de Reporters sans frontières, comme souvent, a avancé à l’instinct, sans savoir clairement ce qu’il attendait de ce pavé, ni même dans quelle mare il le lançait. Xavier Lemoine, le maire LR de Montfermeil, est pour sa part convaincu qu’il a réussi son coup : « Il a créé un rapport de forces avec le FN et avec les Républicains. » Voire. Si à la tribune, diverses sensibilités se sont exprimées, le public était, lui, presque exclusivement composé d’électeurs frontistes – tendance Marion. Et l’un des résultats de l’opération aura été de faire entendre cette frange, qui ne se reconnaît pas dans la ligne philippotiste du FN, jugée trop étatiste, trop laïque et, in fine, un brin trop moderne. Grâce au départ précipité de Marion Maréchal-Le Pen, bruyamment acclamée en son absence, la presse aura eu le mini-psychodrame indispensable à ce type de réunion. En populiste assumé et efficace, le maire de Béziers a joué la salle contre la direction du FN. « Les appareils politiques sont aussi loin des gens que les journalistes, ironise-t-il, la voix légèrement cassée. Mais il faut t’y faire, la France invisible pense comme le public de Béziers ! Eh bien moi, je veux que sa voix pèse dans le débat. » Pour votre servante – et plusieurs dizaines de journalistes –, le raout biterrois aura au moins été l’occasion de l’entendre.
Exaspération, inquiétude, colère…
Cette France old school, comme dirait Onfray, a beau ramener sa fraise électorale, on ne cesse de lui expliquer qu’elle est vouée à la disparition. Et même qu’elle n’existe pas, d’ailleurs qu’elle n’a jamais existé puisque nous sommes tous des étrangers. On exalte les identités venues d’ailleurs, mais on ricane de sa peur de devenir minoritaire chez elle. Elle trouve qu’elle a beaucoup accueilli et on la traite de raciste. L’état d’exaspération, d’inquiétude et de colère perceptible dans les allées du Palais des congrès de Béziers est le résultat de décennies durant lesquelles l’aspiration à demeurer un peuple, avec son héritage et ses petites habitudes, a été méprisée, tournée en dérision et suspectée de cacher de noires complaisances. D’où un petit côté Nuit debout de droite. Le même besoin de parler, la même inquiétude pour l’avenir, le même folklore participatif. La même conviction qu’on doit faire quelque chose. La différence de taille réside dans les urnes : si le patchwork extrême gauchiste ne séduit qu’une faible minorité de nos concitoyens, une bonne partie de la France périphérique revenue sur les écrans-radars médiatiques grâce à Christophe Guilluy et quelques autres, est à l’unisson du public de Béziers. Pour elle, l’urgence tient en deux mots : immigration, islam. Ainsi, lors de la table ronde, particulièrement agitée, consacrée à l’immigration, Ivan Rioufol a-t-il été chahuté à plusieurs reprises « sur sa droite » pour le supposé angélisme de ses propos sur la nécessité de rallier les musulmans laïques à la République. Ce public qui dit aimer la France (et il n’y a aucune raison d’en douter) ne croit plus à sa capacité de fabriquer des Français. La progression d’un islam séparatiste et radical n’est guère de nature à le faire changer d’avis. Et la mollesse d’une partie des élites face à lui encore moins.
Bien sûr, on peut monter sur ses petits poneys antiracistes et se pincer le nez devant des humeurs qui ne font pas dans la dentelle. On peut caricaturer en beaufs ces Français un peu trop cathos sur les bords qui ont tendance à rêver de la France d’avant – d’avant l’immigration de masse – où les Français « issus de » ne se rêvaient pas en communautés. Pour ma part, je n’ai pas croisé de beaufs mais bon nombre de lecteurs de Causeur qui me disaient malicieusement que surtout, ils n’étaient pas d’accord, souvent beaucoup plus raisonnables individuellement que collectivement, s’intéressant à la politique et enrageant qu’elle ne s’intéresse pas à eux.
Proche de Charles Beigbeder, Benoît Dumoulin a décelé une ligne de fracture entre « une droite identitaire qui croit véritablement à un choc des races » et les défenseurs « d’un Etat-nation avec un fond chrétien ». De fait, pour beaucoup, « Français » est devenu synonyme de « blanc ». « Maintenant, tout le monde veut sa communauté avec ses représentants et ses droits, m’a confié une fonctionnaire à le retraite venue d’Avignon. Et seule la « communauté française » n’a aucun droit. » Les propagateurs d’un multiculturalisme qui ne reconnaît à aucune culture un droit d’antériorité auront réussi l’exploit de faire émerger un communautarisme « de souche » qu’ils peuvent désormais s’employer à dénoncer. « Ne vous inquiétez pas, m’a dit la fonctionnaire avignonnaise en se marrant de mon air effaré. Vous savez, on demande beaucoup pour obtenir peu. » Ainsi, si la salle a hurlé sa joie lorsque le mot « remigration » a été prononcé, beaucoup, dans les discussions de groupe, admettaient qu’ils n’y croyaient pas vraiment et qu’ils voulaient surtout « faire peur à la racaille ». N’empêche, je l’avoue, moi aussi, ça m’a fait un peu peur.
Ce n’est pas un hasard si Renaud Camus (encore un ami, encore des divergences) est l’une des stars de cette France malheureuse pour laquelle le « grand remplacement » n’est pas « un fantasme paranoïaque », comme le dit Nicolas Domenach avec un sourire supérieur, mais une réalité quotidienne qui voit les mœurs de la France d’avant céder du terrain à celles de la nouvelle. Que cette réalité n’ait pas été voulue par ceux qui l’incarnent n’y change pas grand-chose. En l’absence des références culturelles communes qui permettaient de faire vivre ensemble les différences, une partie de la France des provinces et de la Manif pour tous rêve d’un coup de baguette magique qui lui permettrait de ne plus vivre ensemble du tout.
Bien sûr, une bonne partie de mes confrères se contenteront de ricaner de cette France d’un autre âge qui rêve d’abroger la loi Taubira – mais sans effet rétroactif, a précisé Ménard – et essaiera d’oublier son existence en la noyant sous les noms d’oiseaux habituels. Il n’est pas exclu que certains, au sein de la jeune génération croisée à Béziers, s’efforcent de comprendre plutôt que de montrer leur belle âme, mais je ne les dénoncerai pas. En attendant, on peut dire à cette France qui ne veut pas mourir qu’elle se trompe, mais il vaudrait mieux encore le lui prouver dans les actes. Car si trente ans de prêchi-prêcha et de sermons n’y ont rien fait, il serait temps d’entendre sa colère avant qu’elle décide pour de bon de renverser la table.
Il y a des jours où on ne regrette pas, pour cause d’impératif familial, d’avoir raté la retransmission télévisée de la cérémonie censée commémorer le centenaire de la bataille de Verdun. On serait même tenté, après en avoir vu le résumé, de parler de kermesse plutôt que de commémoration. En voyant une foultitude de personnes courir dans des tenues aux couleurs bigarrées au milieu des tombes, je n’ai pu m’empêcher de penser à trois de mes ancêtres.
Tout d’abord à mon grand-père paternel, Etienne David, qui arriva à Verdun avec ses camarades du 17ème Régiment d’Infanterie le 5 mars 1916. Il venait de fêter ses 21 ans et connut sur place les combats de Douaumont, les attaques au « Flammenwerfer », lance-flammes, qui terrorisaient nos soldats ou encore les combats pour prendre ou reprendre les décombres du village de Fleury. En trois jours, son régiment eut 125 tués et 360 blessés mais, vu sa vaillance pour briser les assauts allemands, fut cité à l’ordre de l’Armée.
Deux tiers du régiment morts
J’ai également pensé à mon grand-oncle, Pierre Lapeyre, qui arriva à Verdun avec son unité, le 14ème Régiment d’Infanterie, le 26 juin 1916. Le 27, son unité fut envoyée en renfort des troupes qui avaient repris les ruines du même village de Fleury sous une pluie d’obus de 150 et 210 millimètres. Ce jour-là, les deux tiers de l’effectif du régiment sont restés sur le terrain…
Lorsque le 9 juillet on les envoya défendre le fort de Souville, ce furent des obus de 380 et de 420mm qui leur tombèrent dessus mais ils tinrent bon au point de repousser du 11 au 13 juillet ce qui restera la dernière offensive allemande de la bataille.
Enfin, j’ai pensé à mon grand-père maternel qui avait combattu durant la Première guerre mondiale mais qui, trop jeune, n’était arrivé au front qu’en janvier 1918 et qui voulut voir Verdun. Ce fut fait en novembre 1985 et son émotion fut immense lorsqu’il retrouva son canon, le Schneider 155 millimètres, exposé dans le musée situé dans le mausolée. Au retour, il me raconta ce qu’il avait fait de pire dans sa vie : « le nettoyage de tranchées » qui était de rigueur lorsque ses obus tombaient dans les tranchées françaises et qu’on demandait aux hommes d’aller ramasser les corps de leurs camarades ou ce qu’il en restait.
Heureusement que le ridicule ne tue pas
Je revois mon grand-père les larmes aux yeux devant ces croix plantées face à l’ossuaire, devenues l’espace d’une kermesse une annexe de club de sport où on fait de l’exercice physique en musique.
J’espère simplement que la tombe de mon grand-oncle, qui tomba le 3 juin 1918 dans les combats de Longpont – Corcy – Blanzy, et qui repose à la Nécropole nationale de Vauxbuin tombe 432 D, ne verra jamais ce type de mascarade autour de sa sépulture.
Le ridicule ne tue pas, heureusement pour les organisateurs de cette odieuse caricature de commémoration mêlant jogging et musique alors que silence et respect s’imposaient. Je pense en particulier à Volker Schlondorff, le metteur en scène, et à Joseph Zimet, directeur général de la mission du centenaire de la Première guerre mondiale.
Quant à Angela Merkel et François Hollande, ils peuvent d’ores et déjà écrire un livre à quatre mains dont le titre est tout trouvé : J’irai sprinter sur vos tombes…
Dépôt de carburant de Donges (Photo : SIPA.00757742_000021)
Dépôt de carburant de Donges (Photo : SIPA.00757742_000021)
Attractivité : La France n’attire plus. Forcément, avec toutes ces grèves, les investisseurs fuient. Nous sommes le mauvais élève de l’Europe. Après, on lit : « Notre attractivité progresse, mais il nous faut continuer à faire des réformes en matière sociale et fiscale. »C’est de Muriel Penicaud, directrice de Business France qui n’est pas spécialement un organisme de la CGT. Pourtant la CGT aussi est pour des réformes en matières sociale et fiscale. On ne comprend plus.
BFM : Comme toutes les chaînes infos, BFM reçoit en plateau les responsables patronaux et en duplex les responsables syndicaux. Pour débattre. Cela évite au syndicaliste, toujours malpoli, de couper la parole.
CGT : Joue sa peau dans ce conflit car la CGT est en perte de vitesse. La preuve, elle est rigoureusement incapable de mobiliser sauf dans quelques secteurs secondaires comme les terminaux pétroliers, les raffineries, les centrales nucléaires, le secteur ferroviaire, le secteur aérien, etc. D’ailleurs, la CGT s’est radicalisée. « La CGT est sortie du cadre démocratique et républicain. » C’est François Fillon qui le dit, alors c’est que c’est vrai. La CGT, aussi, c’était mieux avant. Du temps de Séguy et de Krazucki par exemple. C’est toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers.
Droite : Très inquiète ces temps-ci. Non pas à cause du désordre provoqué par les Partageux mais parce qu’elle se demande si elle aura encore un espace politique dans l’axe de gouvernement PS-FN qui se dessine et pourrait être la grande coalition de demain comme en Autriche ou en Slovaquie
Martinez(Philippe): le nouvel ennemi à abattre. Fait peur aux enfants. Ses moustaches dont on ne sait pas trop si elles sont un hommage à Staline ou à Attila, ne plaident pas pour lui.
Otages : la France est prise en otage par la CGT. Chaque matin, la CGT publie des affiches avec les citoyens qu’elle va fusiller en représailles de l’entêtement gouvernemental ou diffuse sur You Tube des vidéos d’égorgements tant que la hiérarchie des normes prévues par l’article 2 de la loi travail ne sera pas retiré.
Ouvriers : assez étrangement, quand les ouvriers s’arrêtent de travailler, les usines sont arrêtées aussi et les patrons ne produisent plus rien.
Pédagogie : Avec un peu de pédagogie, les Français auraient compris pourquoi on veut les réduire en esclavage et l’auraient accepté en applaudissant des deux mains enchaînées.
Représentativité : la CGT n’est pas représentative des salariés français. Elle n’a que 688 000 adhérents à jours de cotisation. Sanglots nerveux du côté des partis politique.
Syndicats : On peut très bien faire sans, expliquait naguère Bruno Le Maire, candidat à la primaire des Républicains. Effectivement.
Amsterdam, novembre 2004. Deux femmes se rendent au chevet de l'assassin de Theo Van Gogh. Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP20258862_000001.
Amsterdam, novembre 2004. Deux femmes se rendent au chevet de l'assassin de Theo Van Gogh. Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP20258862_000001.
Depuis 2010, Kleis Jager est le correspondant à Paris du quotidien néerlandais Trouw.
Daoud Boughezala. Le Parlement néerlandais vient d’adopter une proposition de loi instaurant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, mesure que François Hollande n’est pas parvenu à faire voter en France. Pourquoi cette proposition si polémique dans notre pays a-t-elle fait l’objet d’un quasi-consensus aux Pays-Bas ?
Kleis Jaege. L’idée que les traîtres à la patrie soient exclus de la communauté nationale ne choque personne aux Pays-Bas. Le débat a porté sur l’efficacité de la mesure : du côté du gouvernement néerlandais comme des adversaires de la déchéance, personne n’en a fait un symbole. C’est une question d’efficacité, pas une querelle sur les principes. Dans la politique française, ce qui importe le plus souvent, ce n’est pas la valeur d’une idée en soi, mais l’identité de celui qui l’explique. Ainsi, le Front national a toujours défendu le principe de la déchéance de nationalité à l’encontre des terroristes binationaux et cela a nui au débat. Il faut dire qu’un autre ingrédient a joué : la notion de droit du sol n’est pas connue chez nous, on est néerlandais parce que ses parents le sont. Certes, on peut acquérir la nationalité mais cela n’a rien d’automatique. Au contraire des Français qui hystérisent la question, les politiques néerlandais font preuve de pragmatisme.
Ici, les promoteurs de la déchéance, à commencer par le couple exécutif Valls-Hollande, reconnaissaient que cette disposition relevait davantage du symbole et ne contribuerait en rien à endiguer le danger terroriste. Qu’en est-il aux Pays-Bas ?
Le ministre de la Justice Ard van der Steur, membre du Parti libéral, a présenté la déchéance comme un moyen d’éviter le retour au pays des djihadistes néerlandais binationaux en en faisant des « étrangers indésirables ». Le gouvernement a étendu le champ d’application d’une loi votée en mars dernier, qui prévoyait de déchoir de la nationalité néerlandaise les binationaux ayant suivi ou dispensé un entraînement terroriste à l’étranger. Auparavant, comme en France, un citoyen binational représentant un danger pour la sécurité nationale devait attendre d’être condamné pour perdre la nationalité néerlandaise. Désormais, afin de prévenir des activités terroristes, la déchéance n’est plus conditionnée à une condamnation judiciaire : il suffit d’avoir séjourné sur les terres de l’Etat islamique en Irak et en Syrie pour tomber sous le coup de cette loi.
Après la vague d’attentats qui a déferlé sur Paris, Copenhague et Bruxelles, le maire travailliste de Rotterdam Ahmed Abou Taleb s’est illustré par ses propos très fermes sur la nécessaire intégration des immigrés musulmans. Comment la droite et la gauche néerlandaises se positionnent-elles sur l’islam et l’immigration ?
Ces questions divisent les partis. Au sein du parti social-démocrate, certains soutiennent la ligne Abou Taleb, tandis que d’autres sont plutôt sur une ligne multiculturaliste. Mais la montée du Parti de la liberté de Geert Wilders a fait évoluer le débat par rapport à ce qu’il était il y a dix ou quinze ans. Paradoxalement, par ses prises de position violemment anti-islam, Wilders a contribué à revaloriser un multiculturalisme mis en pièces par Pim Fortuyn, Ayaan Hirsi Ali et beaucoup d’autres. Alors que le multiculturalisme paraissait presque moribond il y a quelques années, son plus grand pourfendeur qu’est Wilders lui redonné des couleurs !
Justement, depuis les années 2002-2004, date des assassinats de Pim Fortuyn – par un militant écologiste « anti-islamophobe » – puis de Théo Van Gogh – par un islamiste-, le multiculturalisme néerlandais semble en crise. Après une phase de crispation, le fameux « modèle » néerlandais, réputé plus tolérant, connaît-il un retour en grâce ?
Après 2004, la nécessité de revoir notre modèle d’intégration a fait figure de nouveau consensus, que le phénomène de Wilders est venu troubler. Aujourd’hui, on peut à nouveau être taxé de racisme et assimilé à Geert Wilders au moindre mot de travers, cela fonctionne un peu comme l’antilepénisme en France ! Néanmoins, le multiculturalisme béat et un peu naïf a disparu et nous allons de polémiques en polémiques.
Pouvez-vous nous citer un exemple ?
La dernière en date tourne autour de Sylvana Simons, une animatrice de télévision assez connue originaire du Surinam qui a choisi de rejoindre l’équivalent néerlandais des Indigènes de la République. C’est un nouveau parti créé par des parlementaires d’origine turque déçus du Parti social-démocrate qui ont voulu répliquer à Geert Wilders en occupant un créneau identitaire parallèle au sien. Ce populisme immigré provoque en retour des réactions racistes, qui se déchaînent notamment autour de Sylvana Simons. Une pétition sur Facebook exige même son expulsion du pays le 6 décembre : un clin d’œil raciste à l’imagerie populaire qui représente Saint-Nicolas distribuant des cadeaux aux enfants en compagnie de ses petits aides noirs. Les choses se sont tant envenimées que certains critiques de l’immigration appellent aujourd’hui à l’apaisement, à l’instar du plus grand magazine d’opinion néerlandais Elsevier qui a titré : « Il faut se calmer ! »
Bruno Coquatrix et Georges Brassens à l'Olympia, le 7 décembre 1962 (Photo : AFP)
Bruno Coquatrix et Georges Brassens à l'Olympia, le 7 décembre 1962 (Photo : AFP)
Causeur. Contrairement à ce qui se répète, vous n’étiez pas le neveu de Bruno Coquatrix, mais de Paulette Coquatrix, son épouse. J.-M. B. Exactement, de Paulette, la sœur de mon père ; elle va avoir 100 ans, cette année.
Comment le rencontrez-vous ? Bruno est un homme du Nord. Sa mère était mercière au Petit Ronchin. Arnaud Delbarre, directeur général de l’Olympia de 2002 à 2015, dit qu’il appartient à la « Ch’ti connexion » ! Moi, je suis bordelais d’origine. Mon père a rencontré ma mère sur le bassin d’Arcachon, ils ont éprouvé un fol amour, se sont mariés en 1931, je suis arrivé en 1933, ils ont divorcé en 1936. J’ai mal supporté l’étiquette de « fils de divorcés ». En juillet 1954, mon père, qui habite Paris, me demande de venir le visiter. On se voyait une fois par an, à peu près, j’étais heureux d’aller le retrouver. Après quelque temps, il me dit : « Jean-Michel, j’ai des soucis financiers, accepterais-tu de passer le reste de tes vacances chez ma sœur, Paulette ? » Me voilà chez Paulette et Bruno Coquatrix, son mari, qui dirige l’Olympia depuis le 5 février de cette année. Il m’interroge sur mes projets d’avenir : « Devenir médecin ! » Du côté de ma mère, il y avait des médecins, la profession m’attirait. Il me parle de l’Olympia : « Pour l’an prochain, j’ai engagé, parmi d’autres, Georges Brassens. » C’est un dieu pour moi, Brassens ! Bruno comprend qu’il m’a « hameçonné », il pousse son avantage : « Viens travailler avec moi ! Ta mère va devoir consentir à des sacrifices pendant de longues années, moi je t’offre une place, j’ai de grandes ambitions pour l’Olympia. » Je suis rentré à Bordeaux : « Maman, je vais travailler avec Bruno. » Ma mère a pris des renseignements sur Coquatrix, et elle a consenti. Le 5 novembre 1954, Bruno me tendait un bleu de travail : j’étais machiniste à l’Olympia. Cet homme m’a construit, avec mes défauts et mes qualités, il a été mon père de substitution, mon vrai père étant mort à l’âge de 52 ans ; il m’a entraîné dans son aventure, je l’ai suivi et servi jusqu’à sa mort, en 1979 : je ne l’ai jamais regretté.
Ce lieu a une longue histoire, mais considérons seulement l’Olympia de Bruno Coquatrix. Il n’est pas propriétaire des murs ? Il n’en est que locataire, par contrat avec la SATO, Société anonyme du Théâtre de l’Olympia, dont la présidente est madame Haïk, veuve de Jacques Haïk, fondateur du Grand Rex, qui possédait l’Olympia et Le Français. Bruno Coquatrix l’exploite donc d’abord comme salle de cinéma.
En 1954, tout s’enchaîne rapidement, n’est-ce pas ? Oui, il inaugure le music-hall avec Lucienne Delyle, accompagnée par Aimé Barelli et son orchestre. Ils occupent la scène pendant trois semaines, durée fixée alors par Bruno pour tout spectacle. Dans la première partie, comme souvent, il a donné sa chance à un talent neuf : Gilbert Bécaud. Bruno lui prédit un bel avenir : « L’année prochaine, tu seras une vedette ! » Ce statut de vedette, il l’accorde d’emblée, en mars 1954, à Georges Brassens, qu’il a vu chez Patachou. En 1955, le triomphe de Charles Trenet, artiste d’avant-garde, envié, respecté, donne à l’Olympia un prestige nécessaire, bien propre à lever les réserves des autres artistes, qui ne voulaient pas essuyer les plâtres. En mars 1955, Bécaud est tête d’affiche à l’Olympia. Bruno risquait tout, lançait des paris. Les lendemains n’étaient jamais sûrs, jusqu’en 1959, où tout sembla perdu : c’est alors que Piaf a sauvé l’Olympia.
Terrible année 1959 : dans Paris, la rumeur se répand, selon laquelle Coquatrix jette l’éponge, l’Olympia va fermer ! Tout le métier le croit, oui ! Financièrement, la situation semble sans issue. Mais Bruno Coquatrix peut compter sur ses amis, et en particulier sur Édith Piaf, et sur son imprésario, Loulou Barrier. Piaf a très envie de passer à l’Alhambra, mais, cédant aux instances de Loulou, elle vient à l’Olympia. Heureusement ! Sans elle, à ce moment précis, l’Olympia n’existerait plus. Elle reste là douze semaines !
Pendant douze semaines, tous les soirs, elle est sur scène ? Elle est là, on joue à guichets fermés, c’est la folie autour et dans la salle. Et elle est extrêmement fatiguée, mais elle assume.
Évidemment, les caisses se remplissent. Grâce à Piaf, nous sommes sortis d’affaire… momentanément.[access capability= »lire_inedits »] Par chance, tout de suite après, un vieux copain de Bruno, avec lequel il était au collège, Jacques Tati, donne un spectacle magnifique, « Jour de fête à l’Olympia », qu’il a imaginé sur la base de son film Jour de fête. Au début des répétitions, je ne voyais pas où il voulait en venir, Tati le tatillon, qui arpentait la scène de long en large. Tout à coup, il s’exclamait : « Vous allez voir, les gens vont rire ! » : il savait exactement où il allait, il anticipait l’effet comique. Ces deux réussites nous autorisent à envisager sereinement la saison suivante. Les temps changent, d’ailleurs, le public se diversifie, de jeunes talents surgissent. Bruno épouse son époque, il accompagne son mouvement. Ce n’est pas encore gagné, bien sûr, mais l’Olympia devient la salle de référence, par laquelle il faut passer pour atteindre à la consécration.
L’amitié a donc joué un si grand rôle ? L’amitié et l’estime sont des qualités qui, à ce moment-là, ont énormément d’importance. Je le vérifiais à chaque échéance délicate. Un simple coup de fil suffisait : « Allô ? Robert ! – c’était Robert Dorfmann, producteur de cinéma (Les Tricheurs, Tristana, Le Cercle rouge, Trafic, Papillon) – Pourriez-vous nous consentir un petit mouvement ? — Mais bien sûr, Jean-Michel ! Viens me voir à onze heures ! » Cela démontre à quel point les gens avaient confiance en Bruno et combien ils l’estimaient. Bien sûr, cet argent, nous l’avons toujours rendu. J’insiste là-dessus, parce que Bruno Coquatrix, encore une fois, dans l’esprit de beaucoup, c’était l’« homme qui n’a pas de parole, le chef de la mafia du spectacle ».
Elle est méchante, la chanson de Léo Ferré, La Mafia :
« Ou bien chanter en engliche
Les conn’ries qui plaisent aux riches
Alors tu s’ras sur l’affiche
A Coquatrix, à Coquatrix » Oui, elle était injuste, mais Bruno a pardonné. Le spectacle de Léo Ferré en mars 1955 n’avait pas eu le succès escompté ; Madeleine surtout accusait Bruno : « Léo, tu te rends compte : il n’y avait personne dans la salle ! C’est de sa faute ! » Ils se sont retrouvés quelques années plus tard ; Maurice Frot, secrétaire de Léo Ferré, et moi, nous avons œuvré pour que cesse leur brouille. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, car ils s’appréciaient.
Léo Ferré reviendra à l’Olympia avec Paul Castanier, au piano, en 1972. Et plus tard, mais seul, il s’était fâché avec Paul.
Il utilisait des bandes enregistrées. Le syndicat des musiciens était furieux, comme vous l’imaginez. Pour un anarchiste, il y avait une contradiction, mais cela n’ôte rien à son talent.
Dans les années 1970, Bruno Coquatrix, c’était « l’homme au cigare entre les dents », c’est-à-dire le capitaliste, l’exploiteur sans scrupule des artistes, alors que, chez lui, le saltimbanque prend souvent le pas sur l’homme d’affaires. C’est un saltimbanque, un patron, un joueur : il gagne, il perd avec panache ! Dans le métier, on pense que Coquatrix est richissime. Bruno n’était pas un capitaliste, il n’avait ni château, ni vaches, ni cochons, ni couvées. Il se confrontait chaque matin à des échéances financières. J’ai participé pleinement à ça, en faisant ce qu’on appelle vulgairement de la « cavalerie ». Cette salle n’existerait plus s’il ne s’était battu pied à pied. Je l’écoutais, je le voyais se démener. Il m’a éduqué. Quand je me suis lancé dans la programmation, il m’a laissé carte blanche. Pour moi, qui manquais terriblement d’assurance, ce fut inespéré. J’ai découvert toutes les facettes du music-hall par la base, par les gestes et la précision du machiniste, de l’électricien, du régisseur. Je ne suis devenu administrateur qu’au terme de ce long apprentissage d’autodidacte.
Une affiche, c’était une vedette et des artistes débutants : la diversité des publics, leurs goûts différents ne condamnaient-ils pas le mélange des styles ?
Prenons l’exemple de Marino Marini, par exemple, en première partie de Patachou : personne ne connait plus Marino Marini, phénomène national créé par Bruno et Lucien Morisse. Patachou n’avait pas la partie facile devant le public de Marini, alors très populaire. Heureusement, elle était intelligente, elle s’en sortait très bien. En revanche, l’association Raymond Devos en tête d’affiche, et Régine en covedette, fut catastrophique. Leurs spectateurs ne s’accordaient pas. Devos en a beaucoup voulu à Bruno. Il a fallu des années pour que je le ramène à l’Olympia. En cela aussi, j’ai appris mon métier.
Précisément, à la fin des années 1950, le rock, la pop, les yéyé bousculent les hiérarchies et imposent leurs publics. C’est précisément grâce à cela, que l’Olympia a perduré, après le cap « Piaf ». Ont surgi Johnny Hallyday, les Chaussettes noires, Sylvie Vartan, Richard Anthony ; avec eux et quelques autres l’Olympia a présenté les « spectacles d’idoles ». Nous convions les Beatles à Paris en 1964.
Leur venue constituera, a posteriori, l’une des grandes dates de l’histoire du music-hall. En 1962, nous recevons un dossier de la part d’un certain Brian Epstein : les photographies montraient des jeunes gens bien habillés, aux cheveux longs sagement coiffés : les Beatles. Là dessus m’arrive leur premier 45 tours, avec Love me do, qui plaît à Bruno. En 1963, Bruno et moi, nous prenons l’avion pour Londres, où Epstein nous traite royalement. Nous signons notre premier contrat. Les mois passent, Bruno me demande : « Pour partager l’affiche avec les Beatles, à qui penses-tu ? » En effet, ils ne sauraient constituer à eux seuls un spectacle !
Immédiatement après Paris, ils s’envoleront pour l’Amérique, où la beatlemania deviendra alors un phénomène mondial. Oui, mais quand ils arrivent au Bourget, pour leur premier concert parisien, il y a foule : les filles n’ont pas leurs petites culottes à la main, mais presque ! Avec les Beatles, instruits de notre expérience des « spectacles d’idoles », nous retenons Pierre Vassiliu, un débutant poussé par Europe 1, et une jolie jeune fille, une certaine Sylvie Vartan. Je cherche un dernier nom pour clore ma liste. Trini Lopez a connu un succès phénoménal avec une version nerveuse, très réussie, de If I had a hammer (Pete Seeger et Lee Hays). On engage Trini Lopez, sur qui se baisse le rideau de la première partie. Entracte, Sylvie Vartan, puis un magicien devant le rideau rouge, enfin, les Beatles. Les noms de Lopez, de Vartan et des Anglais sont de la même taille sur l’affiche. Avec Sylvie, cela se passe plutôt bien dans l’ensemble, mais Johnny, pour défendre sa dulcinée, a failli en venir aux mains avec un type. Le spectacle se déroule du 16 janvier au 4 février. Il n’y a pas eu d’émeute dans la salle, les jeunes sont venus au rendez-vous. Le musicorama diffusé le 19 janvier par Europe 1 amplifie encore la portée de l’événement. Et nous signons un contrat avec Brian Epstein pour l’année suivante. Les Quatre de Liverpool reviendront en 1965, au Palais des sports cette fois, l’Olympia étant trop petit pour leur renommée. Pour ce concert porte de Versailles, l’Olympia s’associe à Europe 1. Les Beatles ne sont pas revenus, mais Paul McCartney nous est resté fidèle.
À quelle date naît l’idée de Musicorama ? Europe 1 émet officiellement le 1er janvier 1955, à 6 h 30, et démontre immédiatement un dynamisme et une audace, qui plaisent à la jeunesse. Elle est notre alliée naturelle. Musicorama, émission très rapidement populaire, est composée de spectacles de l’Olympia, retransmis par la radio dès 1955.
Après les Beatles, viennent les Rolling Stones. Dans une ambiance différente : le rock anglais triomphe partout. La salle de l’Olympia, le 20 octobre 1964, est en ébullition. Leur aspect de mauvais garçons sophistiqués plaît aux rockers français, aux purs et durs, très hostiles au style yéyé. Cette fois, la police doit intervenir à la fin du spectacle. Après cela, Bruno et moi nous étions affermis dans notre conviction : les Beatles étaient les prémices, tout allait suivre, après les Anglais, arrivent les Américains, les Beach Boys, Bob Dylan, le style folk… Pour nous, c’est du pain béni ! L’Olympia a gagné sa médaille internationale. Nous aurons quelques surprises néanmoins : par exemple, un jour d’avril 1969, devant à peine quatre cents personnes, se produit une chanteuse que je juge exceptionnelle. Le bide complet et une perte sèche ! Je n’en suis pas moins fier d’avoir engagé… Janis Joplin.
Un autre personnage influent dans le monde de la variété, du disque, c’est Eddy Barclay. Eddy et Nicole, sa première femme, qui eut un rôle important. Barclay est intelligent, vif, il a du charme : sa réussite est totale, en effet.
Il a de nombreux points communs avec Bruno Coquatrix. Ils se connaissent, sans être vraiment amis. Un jour de 1956, Bruno veut, selon ses dires, « tenter un coup, produire une audition publique, avec un prix des places très bas ». Je choisis des candidats, je prépare mon spectacle. La veille, l’une de ses connaissances l’appelle : « Bruno, voudrais-tu entendre, parmi les concurrents, une fille qui travaille chez moi ? » On voit arriver une jeune femme superbe. Au Bar romain, la cantine de l’Olympia, se trouvent Lucien Morisse et Eddy Barclay ; ils se glissent dans la salle. Vient le tour de la splendide créature : Bruno est conquis, Lucien tombe amoureux, Eddy imagine immédiatement le disque de sa future protégée. Sur une photo, on voit les trois hommes aux pieds de la jeune Iolanda Cristina Gigliotti, devenue fameuse sous le nom de… Dalida. Quelques mois plus tard, en février-mars 1957, elle présente trois chansons dans le spectacle de Charles Aznavour. En octobre, après les travaux de rénovation de la salle, elle est en « vedette américaine » (sept chansons au moins) de Gilbert Bécaud. Elle fascine le public. Dalida est vraiment une fille de l’Olympia, elle appartient à sa légende.
Si Bécaud et Dalida sont les enfants chéris de l’Olympia, il n’en va pas de même pour Barbara. Ah, Barbara ! Je la découvre à L’Écluse, chez Léo Noël, et je deviens un inconditionnel. Lorsqu’elle est chez Félix Vitry (ancien associé de Coquatrix, ndlr), à Bobino, je paie ma place et je suis dans les promenoirs. Bruno est plus réservé. Et il le dit, à la radio, à la télévision. Son jugement acéré arrive aux oreilles de Barbara, qui en est terriblement blessée, alors que le succès lui vient enfin, après des années de galère. Malgré tout, je parviens, grâce à Jean Serge, à la faire venir à l’Olympia pour une soirée. Lorsque paraît dans sa loge M. Coquatrix, qui veut lui présenter ses hommages, elle le fout à la porte ! Séduit par son récital – « Mais cette femme est bouleversante ! » –, à la fin du spectacle, il lui présente ses excuses. Elle se méfie, or, il est sincère. Elle reviendra souvent à l’Olympia, où elle dira ses adieux sur scène.
Et voilà Polnareff, un autre phénomène, un excentrique inspiré : l’affiche de son Olympia 1972 a semé le scandale. Elle appartient, elle aussi, à la légende. Michel et Tony Frank, son photographe, ont rivalisé d’audace : le montrer de dos, les fesses à l’air, il fallait oser ! Il a payé cher cette provocation « lunaire ». Il a dit : « Je veux une affiche comme ça. » Personne n’a protesté : Michel, à l’époque, était une superstar. Il a écrit et composé des chansons magnifiques. Il aimait à provoquer.
Jacques Brel lui aussi, à sa manière, sans chichi, était un provocateur. L’unique version d’Amsterdam a-t-elle bien été enregistrée à l’Olympia ? Oui, lors de son concert de 1964, avec le grand orchestre de l’Olympia, augmenté de ses musiciens personnels, l’ensemble dirigé par François Rauber, son chef attitré ! Brel est l’un des grands fantômes qui hantent l’Olympia. Bruno a vite modifié son jugement initial sur le Grand Jacques, qu’il voyait en 1961 comme un « chanteur de patronage ». Leur entente fut idéale.
Nous n’avons pas parlé de la nouvelle salle, magnifique. On en oublierait que l’Olympia a manqué disparaître. Au début des années 1990, la rumeur mauvaise court et s’amplifie : la salle sera détruite, à la place, on aura un parking ! À ce moment-là, outre mes fonctions à l’Olympia, j’occupe un poste d’observation et d’influence, je suis président du Fonds de soutien des variétés, qui rassemble tous les producteurs de France. Je bénéficie également de l’aide active de la Mairie de Paris et de Jack Lang, ministre de la Culture. Tout le métier s’est rangé derrière nous. Je voulais absolument que l’Olympia conservât son prestige ! Jack Lang classe la façade et la salle de billard en 1993, ce qui éloigne la menace d’une démolition définitive, sans interdire les travaux. La Société générale, propriétaire de tout l’ensemble immobilier, s’engage à reconstruire la salle à l’identique. Elle tiendra parole : les délais, rapides (sept mois), sont respectés, le résultat est remarquable, grâce au maître d’œuvre Jean-Charles Hantz et à l’architecte Anthony Béchu. Bruno reconnaîtrait immédiatement son Olympia, ouvert en 1997. Toute la magie en est préservée, jusqu’à la dominante rouge profond mêlée au noir et au bleu foncé, les couleurs qu’il avait choisies. Pendant cette période délicate, Bruno m’a inspiré. C’est une salle incomparable, que j’aime d’amour, vraiment ! J’ai pris ma retraite en 2001, les témoignages de soutien, d’amitié, de reconnaissance, que j’ai reçus à cette occasion, m’ont rasséréné, flatté, ému. Je m’en suis même enorgueilli : je dois être un peu cabot, une vraie vedette de music-hall ![/access]
La IIIème République a eu besoin de héros, et elle a inventé l’école publique pour se les procurer. Il fallait fabriquer les guerriers de la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine — là où s’était tenue la « dernière classe » d’Alphonse Daudet.
« Nationalisme insupportable ! », pensent aujourd’hui les profs d’Histoire (qui curieusement se disent « historiens », quand aucun prof de maths n’ose se dire « mathématicien »). « L’Histoire ne se résume pas aux exploits du grand Ferré et de Jeanne Hachette — ou de Jeanne d’Arc, instrumentalisée par la gauche radicale dans les années 1880 ». Oui, et alors ? Est-il bien sûr que nous n’ayons plus besoin de héros ?
Petit crochet par mon histoire personnelle.
J’avais 7 ans, mon père de loin en loin m’amenait voir des westerns, le grand genre des années 1950-60. C’était d’autant plus, simple qu’il y avait alors près de vingt salles de cinémas dans le centre-ville de Marseille — il en reste une, les autres sont devenues, des fast-foods et des entrepôts d’import-export. Cette année-là, nous avons vu Rio Bravo, où Dean Martin et John Wayne affrontaient une bande de salopards qui régissaient une petite ville. Puis, l’année suivante, Alamo. Et là, John Wayne meurt. Stupéfaction dans la salle. John Wayne meurt ! Il était supposé indestructible ! Il meurt en défendant une ruine contre une armée entière, avec trois cents hommes qui se sacrifient tous.
L’identification marchait à fond. L’Histoire aussi : quelques mois plus tard je vis la source d’Alamo — la Bataille des Thermopyles, version Rudolph Maté. Ou comment une poignée d’hommes défendait la liberté grecque contre les barbares.
Evidemment, les défenseurs d’Alamo avaient en tête le vieil exemple grec au moment de décider de mourir. Tout comme les révolutionnaires de 1793, grâce à David, se prirent pour le jeune Bara et trouvèrent le courage d’affronter l’Europe coalisée contre eux.
Cette même année, je revis John Wayne dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Et j’y découvris ce qui pour moi est le principe fondateur des vrais cours d’Histoire : « When the legend becomes fact, print the legend ! » (Ici, hurlements d’effroi et soupirs de commisération des « historiens »… Mais je t’emmerde, coco !). Le film n’exalte pas forcément la loi de la frontière, mais l’arrivée de la loi dans une ville de la frontière, où un salopard (Lee Marvin) est au service des grands capitalistes locaux.
Là aussi, John Wayne meurt — en fait, il est mort dès le début du film. Les héros sont faits pour mourir — et pas d’un cancer, dans une chambre miteuse, mais le colt à la main : ça, je l’ai saisi un peu plus tard, en regardant, en 1976, Le Dernier des géants.
Je ne parlais pas encore anglais, à l’époque, et la version française de Liberty Valance m’a suffi : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende » — et on a bien raison. À vrai dire, on a toujours fait ça — j’avais lu L’Odyssée peu auparavant, j’ai vu Kirk Douglas incarner Ulysse (ici en entier) et anéantir les quarante prétendants à lui tout seul, je devais être tout enfant, mon père avait une fascination pour Silvana Mangano.
En cette même année 1962, ma mère, qui avait une dévotion pour Daniel Sorano, acheta en disques microsillons 33 tours l’adaptation montée pour la télévision de Cyrano de Bergerac. « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent, dit cet enfoiré de Comte de Guiche, Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne » (c’est là, au bout d’1h46 de merveilles).
J’entends d’ici les cris de certaines historiennes — celles d’Aggiornamento par exemple. « John Wayne ! Quelle horreur ! Un type qui collaborait avec McCarthy ! » Tu ne penses tout de même pas m’apprendre quelque chose, sinistre imbécile ? Parmi mes westerns préférés, il y a High noon (Le Train sifflera trois fois), où Gary Cooper affronte quatre ordures qui ressemblent à une commission des activités anti-américaines : Wayne (magnifiquement décrit comme un sur-américain dans Dalton Trumbo) avait si bien compris de quoi il était question qu’il laissa le rôle à Gary Cooper — bonne idée.
Il est évident que les Mexicains d’Alamo sont des Rouges — mais assez distingués pour faire jouer le mélancolique et mortel Deguello durant la dernière nuit avant l’assaut. Comme j’ai adoré Geronimo (avec Chuck Connors dans un rôle d’Apache), vu en 1963 aussi — et je n’étais pas du côté des Tuniques bleues, va ! OuLes Cheyennes — à voir absolument par ceux qui croient que Ford est un enthousiaste de l’esprit pionnier. Ou La Flèche brisée. Ou…Qui sont les ennemis d’aujourd’hui, hein… Les chefs d’œuvre parlent au-delà d’eux-mêmes.
Tous ces films où l’on se bat « à un contre cent ». Nous avons besoin de légendes — ou nous mourrons de froid.
Ne pas plier ! Ne pas se rendre ! Et se battre jusqu’au bout !
La génération qui bat (faiblement) le pavé en ce moment, et qui geint dès qu’un CRS lui casse un ongle, a été décérébrée par des pédagogues fous, mais surtout ramenée au niveau le plus bas de l’humanité : l’individualisme du selfie, du spring breack et du binge drinking — trois concepts écrits en anglais, le français étant mort sans tambour ni trompette. Sens du combat, néant. Sens du risque, néant. Sens du sacrifice, néant. Et pendant ce temps, nous sommes en guerre et ils ne s’en sont pas aperçus, parce que les « historiens » ne les y ont pas préparés. Crime d’Etat. Comptez sur moi, si j’en ai l’occasion, pour vous faire passer en conseil de guerre. Parce que ça suffit, la culture de l’impunité. Comme dit un autre western : pendez-les haut et court !