«Alamo» avec John Wayne

La IIIème République a eu besoin de héros, et elle a inventé l’école publique pour se les procurer. Il fallait fabriquer les guerriers de la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine — là où s’était tenue la « dernière classe » d’Alphonse Daudet.

« Nationalisme insupportable ! », pensent aujourd’hui les profs d’Histoire (qui curieusement se disent « historiens », quand aucun prof de maths n’ose se dire « mathématicien »). « L’Histoire ne se résume pas aux exploits du grand Ferré et de Jeanne Hachette — ou de Jeanne d’Arc, instrumentalisée par la gauche radicale dans les années 1880 ». Oui, et alors ? Est-il bien sûr que nous n’ayons plus besoin de héros ?

Petit crochet par mon histoire personnelle.

J’avais 7 ans, mon père de loin en loin m’amenait voir des westerns, le grand genre des années 1950-60. C’était d’autant plus, simple qu’il y avait alors près de vingt salles de cinémas dans le centre-ville de Marseille — il en reste une, les autres sont devenues, des fast-foods et des entrepôts d’import-export. Cette année-là, nous avons vu Rio Bravo, où Dean Martin et John Wayne affrontaient une bande de salopards qui régissaient une petite ville. Puis, l’année suivante, Alamo. Et là, John Wayne meurt. Stupéfaction dans la salle. John Wayne meurt ! Il était supposé indestructible ! Il meurt en défendant une ruine contre une armée entière, avec trois cents hommes qui se sacrifient tous.

L’identification marchait à fond. L’Histoire aussi : quelques mois plus tard je vis la source d’Alamo — la Bataille des Thermopyles, version Rudolph Maté. Ou comment une poignée d’hommes défendait la liberté grecque contre les barbares.

Evidemment, les défenseurs d’Alamo avaient en tête le vieil exemple grec au moment de décider de mourir. Tout comme les révolutionnaires de 1793, grâce à David, se prirent pour le jeune Bara et trouvèrent le courage d’affronter l’Europe coalisée contre eux.

Cette même année, je revis John Wayne dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Et j’y découvris ce qui pour moi est le principe fondateur des vrais cours d’Histoire : « When the legend becomes fact, print the legend ! » (Ici, hurlements d’effroi et soupirs de commisération des « historiens »… Mais je t’emmerde, coco !). Le film n’exalte pas forcément la loi de la frontière, mais l’arrivée de la loi dans une ville de la frontière, où un salopard (Lee Marvin) est au service des grands capitalistes locaux.

Là aussi, John Wayne meurt — en fait, il est mort dès le début du film. Les héros sont faits pour mourir — et pas d’un cancer, dans une chambre miteuse, mais le colt à la main : ça, je l’ai saisi un peu plus tard, en regardant, en 1976, Le Dernier des géants.

Je ne parlais pas encore anglais, à l’époque, et la version française de Liberty Valance m’a suffi : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende » — et on a bien raison. À vrai dire, on a toujours fait ça — j’avais lu L’Odyssée peu auparavant, j’ai vu Kirk Douglas incarner Ulysse (ici en entier) et anéantir les quarante prétendants à lui tout seul, je devais être tout enfant, mon père avait une fascination pour Silvana Mangano.

En cette même année 1962, ma mère, qui avait une dévotion pour Daniel Sorano, acheta en disques microsillons 33 tours l’adaptation montée pour la télévision de Cyrano de Bergerac. « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent, dit cet enfoiré de Comte de Guiche, Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne » (c’est , au bout d’1h46 de merveilles).

Un contre cent — et même contre cinq cents : j’avais quinze ou seize ans quand j’ai vu pour la première fois La Horde sauvage, où quatre truands revenus de tout et de leur dernière bouteille choisissent de mourir en décimant une armée mexicaine. « Let’s go ! » « Why not ? » Sublime !

J’entends d’ici les cris de certaines historiennes — celles d’Aggiornamento par exemple. « John Wayne ! Quelle horreur ! Un type qui collaborait avec McCarthy ! » Tu ne penses tout de même pas m’apprendre quelque chose, sinistre imbécile ? Parmi mes westerns préférés, il y a High noon (Le Train sifflera trois fois), où Gary Cooper affronte quatre ordures qui ressemblent à une commission des activités anti-américaines : Wayne (magnifiquement décrit comme un sur-américain dans Dalton Trumbo) avait si bien compris de quoi il était question qu’il laissa le rôle à Gary Cooper — bonne idée.

Il est évident que les Mexicains d’Alamo sont des Rouges — mais assez distingués pour faire jouer le mélancolique et mortel Deguello durant la dernière nuit avant l’assaut. Comme j’ai adoré Geronimo (avec Chuck Connors dans un rôle d’Apache), vu en 1963 aussi — et je n’étais pas du côté des Tuniques bleues, va ! Ou Les Cheyennes — à voir absolument par ceux qui croient que Ford est un enthousiaste de l’esprit pionnier. Ou La Flèche brisée. Ou…Qui sont les ennemis d’aujourd’hui, hein… Les chefs d’œuvre parlent au-delà d’eux-mêmes.

Tous ces films où l’on se bat « à un contre cent ». Nous avons besoin de légendes — ou nous mourrons de froid.

Ne pas plier ! Ne pas se rendre ! Et se battre jusqu’au bout !

La génération qui bat (faiblement) le pavé en ce moment, et qui geint dès qu’un CRS lui casse un ongle, a été décérébrée par des pédagogues fous, mais surtout ramenée au niveau le plus bas de l’humanité : l’individualisme du selfie, du spring breack et du binge drinking — trois concepts écrits en anglais, le français étant mort sans tambour ni trompette. Sens du combat, néant. Sens du risque,  néant. Sens du sacrifice, néant. Et pendant ce temps, nous sommes en guerre et ils ne s’en sont pas aperçus, parce que les « historiens » ne les y ont pas préparés. Crime d’Etat. Comptez sur moi, si j’en ai l’occasion, pour vous faire passer en conseil de guerre. Parce que ça suffit, la culture de l’impunité. Comme dit un autre western : pendez-les haut et court !










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Jean-Paul Brighelli
anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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