Accueil Site Page 2024

Quels citoyens voulons-nous former? (2/3)

00749347_000028

>>> Lire ici le premier volet de ce texte.

Les Français aiment l’Histoire, sans parvenir à s’entendre sur ce qui constitue cette matière si décriée parfois. Il faut comprendre qu’on ne l’enseigne pas de la même façon à des enfants, à des adolescents et à des presque adultes. On n’amène les enfants à l’Histoire que par des récits — une notion essentielle à l’enseignement de cette matière si délicate, où le « roman » est une tentation forte, et l’« analyse » un procédé douteux face à des élèves encore petits. Il faut raconter au primaire ce que l’on commencera à analyser au collège et qu’on mettra à distance au lycée. La règle de cet enseignement de l’Histoire doit être une chronologie rigoureuse, du CP au CM2, puis de la Sixième à la Troisième. On ne peut analyser les faits que lorsqu’on sait exactement quand et où ils ont pris place. S’il n’est pas nécessaire de se limiter à l’Histoire de France, il va de soi qu’elle doit constituer 90% de cet enseignement en primaire. Que l’on en soit ou non originaire, il faut savoir d’où nous venons, et quelle est l’histoire de ce pays.

En sciences, il faut impérativement donner précocement les bases de calcul et d’observation nécessaires. Etaler la maîtrise des quatre opérations de base sur trois ans est une aberration. Les cerveaux enfantins sont capables d’engranger bien des connaissances, et la prise en considération des bio-rythmes et autres considérations savantes est devenue un obstacle à la transmission de savoirs fondamentaux.

Entre 18% (chiffre officiel) et 40% (chiffre officieux) des entrants en Sixième ne maîtrisent pas la lecture. Aucun élève ne peut sortir du primaire sans maîtriser lecture et écriture. Les temps de remédiation aménagés tout au long de la scolarité devront faire porter l’essentiel de l’effort sur ces capacités spécifiques. Ces moments de remédiation, qui contourneront l’obligation de plus en plus théorique de collège unique, et qui seront diversifiés en fonction des matières nouvelles qui y sont enseignées, doivent constituer la clef de voûte du collège.

Il faut resserrer les emplois du temps sur les matières fondamentales, dégraisser le temps scolaire de tout ce qui est aujourd’hui remplissage ludique, et instaurer une politique ferme de transmission des connaissances.

Notre conviction est que l’éducation (en particulier l’éducation à la citoyenneté) est un effet dérivé de l’acquisition des savoirs — et jamais le contraire. On ne donne pas des cours de laïcité : la transmission des Lumières suffit globalement à dissiper les préjugés. La laïcité est un principe essentiel, qui garantit la libre pensée, hors de toute servitude involontaire. Elle est directement associée à la liberté, qui n’existe que par la domination de l’homme sur son environnement, et non dans sa soumission à des superstitions engendrées par la carence des savoirs. La culture est un humanisme — elle est l’humanisme. La République ne se prêche pas, elle est le produit des connaissances. L’ignorance seule engendre le recours à tous les extrémismes.

Cantines

La gestion des cantines, source de conflits incessants en fonction des revendications communautaristes, bien qu’elle soit du ressort des municipalités/départements/régions, fera l’objet d’un décret national stipulant les conditions effectives d’offre. Quelles que soient les raisons d’un élève, goûts ou convictions, on ne peut le forcer à manger ce qu’il ne veut pas manger. Mais il n’est pas du ressort des administrations de lui proposer autre chose. À chaque famille de comprendre quel est l‘intérêt des enfants. Et de le leur faire comprendre. Libre à elles de se tourner alors vers des écoles confessionnelles hors contrat, qui en aucun cas ne pourront dépasser 10% de l’offre publique : une autorisation préalable d’ouverture n’est pas nécessaire tant que des inspections régulières (au minimum annuelles) vérifient que ces écoles visent à l’instruction des enfants et non à leur endoctrinement. Pour les écoles privées sous contrat, les mêmes règlements que dans les écoles publiques s’imposent. En revanche, il est du devoir de l’Etat comme des collectivités publiques de veiller à ce que les enfants et les adolescents mangent des produits sains. Il serait par exemple essentiel de décréter que les produits proposés à la consommation dans les cantines sortent de l’économie locale, et soient majoritairement issus de l’agriculture biologique.

Laïcité

La laïcité ne se négocie pas. Les élèves ont à assimiler des programmes nationaux, dans toutes les matières, indépendamment de leurs convictions personnelles. La culture du « débat », qui a envahi peu à peu l’enseignement, doit laisser la place à une culture de la transmission de savoirs réels. L’école n’est pas prioritairement le lieu de l’expression des opinions, mais le lieu où se forgent des opinions, sur des bases rationnelles. À noter que la laïcité se déduit bien plus qu’elle ne s’enseigne. Elle se déduit justement des savoirs, et non d’un discours théorique. Elle est le produit des Lumières.

Collège et lycée

La nécessaire disparité des moyens que nous avons proposée au primaire doit être à l’œuvre également au collège. Dans des secteurs déshérités, il est aberrant de dépasser quinze élèves par classe. Dans des secteurs plus privilégiés, on peut aisément aller au-delà. L’idée d’une moyenne nationale n’a aucun sens : il faut mettre plus de moyens réels là où ils sont nécessaires. Il sera à terme indispensable de repenser la politique d’implantation des collèges. Construire des ghettos pédagogiques à l’intérieur de ghettos sociaux ne peut que mener à la catastrophe pédagogique et sociale. Quitte à obliger les élèves à se déplacer, voire à les mettre en internat. Dans tous les cas, rétablir des zones scolaires « en quartiers d’orage » au lieu du zonage actuel serait une bonne chose du point de vue de la mixité sociale et de la dissolution des éléments les plus difficiles dans des ensembles où ils ne seront plus majoritaires. Le principal problème des ZEP est justement l’absence totale de mixité sociale, voire de mixité ethnique. On a voulu le communautarisme dont nous récoltons aujourd’hui les fruits dangereux. Il faut repenser l’école dans le sens d’une intégration de toutes et de tous dans l’ensemble français. Il est moins cher de construire un nouvel établissement situé hors des zones à risque que de rénover sans cesse des établissements que leur situation géographique rend pratiquement incontrôlables.

Par ailleurs, la politique de dissociation des collèges et des lycées a donné des résultats peu satisfaisants. Dans la mesure du possible il faudra revenir à des établissements couvrant toute la gamme, de la Sixième à la Terminale — et au-delà. Chaque niveau trouve une motivation supplémentaire dans l’existence de niveaux supérieurs. Cela évitera de surcroît que des pré-adolescents s’improvisent caïds sous prétexte qu’ils sont en Troisième. Il va de soi qu’une attention particulière sera donnée au recrutement de chefs d’établissement dotés de pouvoirs disciplinaires étendus. Le règlement intérieur pourra éventuellement durcir un règlement national ferme et précis. Les élèves ont certainement des droits, mais ils ont surtout des devoirs, et tout manquement sera sanctionné. Toute absence systématique, par exemple, fera l’objet de retenues à la source sur les prestations familiales. De même, la « prime de rentrée » sera versée en plusieurs fois, avec un solde important en fin d’année, quand il sera bien établi que les élèves auront été effectivement présents en classe. Que certains mettent leurs enfants à l’école en septembre pour toucher une prime de rentrée et les en retirent peu après pour recommencer l’année suivante n’est plus supportable.

Dans le même esprit, il faut repenser le système des bourses, en reportant sur des bourses au mérite obtenues en fonction des résultats ou sur concours les montants des bourses sociales, hors aides d’urgence. Les bourses au mérite pourront être plafonnées en fonction du niveau de ressource des parents, mais il est essentiel de faire passer le message : bien travailler paie — au propre comme au figuré. Quels savoirs doivent être enseignés au collège ? Ceux dont on aura besoin ultérieurement : l’enseignement doit avoir constamment pour visée le niveau suivant supérieur. Le primaire doit fournir toutes les armes pour le collège, le collège doit préparer au lycée, professionnel ou général, le lycée doit avoir pour fins l’enseignement supérieur ou l’accès direct à l’emploi.

La vie professionnelle peut être un choix précoce, dès la fin Cinquième, à condition que des passerelles soient maintenues pour revenir dans la voie générale. Il est fréquent qu’un élève considéré comme peu doué pour les matières théoriques à 14 ans se réveille à 16. Il faut qu’il puisse, comme ce fut le cas dans le passé, repenser sa carrière. En tout état de cause, le Bac Professionnel sera obtenu au terme de quatre ans d’études. Ramener le Lycée professionnel, pour des économies peu conséquentes, à trois ans (2008) a été une erreur grossière qui lance dans la vie active des adolescents mal préparés, et peu aptes à cette « formation tout au long de la vie » qui sera sans doute nécessaire, mais qui n’a aucun sens si des bases très solides ne sont pas acquises. Par ailleurs, une formation pré-professionnelle en quatre ans donnera des aptitudes supérieures au niveau artisanal. Un bon manuel est un bon intellectuel. Penser à ce que représente l’art de l’ébénisterie.

Si la réforme du collège est une nécessité vitale, celle du lycée, tant général que technologique ou professionnel, est tout aussi essentielle. Il faut en finir avec la Seconde dite de détermination, qui n’a été mise en place que pour éviter d’avouer que la plupart des collégiens arrivaient sans réelle maîtrise des fondamentaux. Afin d’éviter l’engorgement d’une série S qui ne prépare plus réellement aux voies scientifiques, mais qui est une solution d’évitement, on revitalisera les sections littéraires, dont les talents spécifiques sont de plus en plus demandés dans toutes sortes de voies professionnelles. Parallèlement, il faut créer une vraie section scientifique : la section S actuelle est, au mieux, une voie généraliste. Il faut en outre moduler soigneusement le rapport entre formation générale et formation à l’emploi. On sait d’expérience qu’une formation professionnelle trop précoce, sans culture générale, envoie le plus souvent dans des impasses, sans possibilité d’en sortir. Enfin, il faut restaurer les ponts entre enseignement professionnel et voie générale. Des systèmes de remédiation / mise à niveau doivent permettre à des élèves engagés dans la voie professionnelle de revenir dans la voie générale s’ils en ont le désir et la capacité.

>>> Lire ici le troisième et dernier volet de ce texte.

Brexit: qui a peur du grand méchant peuple?

Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)

Ich bin ein Brexiter ! Au matin du 24 juin, alors que la nouvelle la plus dingue de l’année, annoncée par la voix sépulcrale de je ne sais quel présentateur radio, parvenait en pointillé à mon cerveau, j’ai éprouvé une empathie immédiate pour ce peuple plein de drôlerie qui venait d’adresser un formidable bras d’honneur à tous les gens convenables que compte notre planète. Ceux qui savent ce qui est bon pour ces grands enfants que sont les citoyens, surtout les pauvres qui n’aiment pas l’art anal de Paul McCarthy, ne partent pas passer des week-ends à New York en rentrant d’une réunion à Singapour, ne sont pas des fanatiques du dialogue interculturel – qu’ils pratiquent au quotidien –, et qui, pour finir, votent pour des gens qu’on n’aurait pas reçus sur feu Canal+, même avec une pince à linge sur le nez. Pouah, populiste, ça fait populo, ces sans-manières vont tacher mon canapé. Même Obama leur avait dit qu’il fallait voter « non ». Cause toujours. Marrant, cela dit, qu’on s’entortille tous les pinceaux avec cette affaire de « oui » et de « non », comme si on avait du mal à associer le joli mot « oui » avec la vilaine chose « Brexit » – rappelez-vous, pour dire « non » à l’Europe, ils ont voté « oui ».

Avec les premières remarques dégoûtées sur le « vote vieux », mon empathie s’est muée en tendresse. Dans notre société qui prend des gants avec toute minorité vindicative et traque dans tous les coins la « parole libérée », sur les vieux, on peut dire n’importe quoi. Comme suggérer que les jeunes aient le droit à deux votes (François Fillon). Ou déplorer que le passé ait voté pour l’avenir (Cohn-Bendit). C’est vrai, ils pourraient avoir la décence de se mettre au rancart tout seuls, sans qu’on ait à demander. Le rêve de certains de mes confrères, c’est un pays peuplé de jeunes, diplômés, connectés, riches et polyglottes – un cauchemar.

Tout occupés à nous faire avaler que les jeunes avaient voté « Remain » en masse, alors que seuls un tiers des 18-25 ans se sont déplacés, les commentateurs n’ont guère relevé un paradoxe amusant : les vieux ont voté pour l’aventure et le grand large, les jeunes pour le statu quo et la sécurité. Et ce sont de jeunes présentateurs qui observent avec effroi que les électeurs britanniques ont choisi « le saut dans l’inconnu ». Pitié, pas ça, pas l’inconnu. On croyait que le risque, c’était un truc de jeunes, et on les découvre défilant pour leurs retraites et terrifiés à l’idée de devoir voyager sans Erasmus. Maman, ils vont me demander mon passeport à la frontière ? Alors, quoi de plus amusant que l’image de vieillards indignes infligeant une petite leçon de vie à des jeunes propres sur eux, pressés de jouir des privilèges de l’économie mondialisée – ce qui n’est bien sûr pas répréhensible, mais pas non plus très exaltant. Je sais, il y a le beau rêve européen, mais soyons sérieux, même les plus rêveurs ne croient plus vraiment qu’il puisse se nicher dans l’usine à gaz sous direction allemande qu’est devenue l’UE.

Je ne suis pas sûre d’être souverainiste, pas tous les jours et pas intégralement en tout cas, mais il y a dans ce vote surprise un air de liberté, peut-être même un petit parfum d’Histoire, qui continue à m’enchanter deux semaines plus tard, malgré les pleurs des traders londoniens, malgré les regrets de Brexiters diffusés en boucle de façon à accréditer l’idée que les électeurs britanniques ont fait un gros caprice et que maintenant ils se sont calmés et demandent pardon. Le scénario écrit d’avance a échoué. Qu’on soit ou pas européen, on ne peut pas être totalement insensible au charme du coup de théâtre qui fait dérailler une mécanique que l’on disait inaltérable. On dirait que si. Certains lecteurs se sont irrités de ma légèreté, ou de mon fanatisme, faudrait savoir. L’un d’eux a trouvé que Causeur, avec son déluge de commentaires anti-UE, ressemblait à Je suis partout. Étrange comme un sujet aussi peu sexy que la construction européenne peut rendre les gens fous, des deux côtés au demeurant, car il n’est pas plus malin de comparer l’Union au Troisième Reich.

Non contente d’être contente, j’avais avoué avoir ri devant les têtes d’enterrement de certains de mes confrères. Et au risque d’aggraver mon cas, je me marrais encore, quelques jours plus tard, devant les mines scandalisées et stupéfaites des députés européens pendant le discours de Nigel Farage (qui n’est pas toujours drôle) : « Il y a dix-sept ans, lorsque j’ai déclaré ici que je voulais diriger la campagne pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, vous vous êtes moqués de moi. Aujourd’hui, on dirait que je ne vous fais plus rire. » Moi, si.[access capability= »lire_inedits »] (Que ceux qui refusent de rire en cette heure grave, surtout avec n’importe qui, évitent « Le jeu des sept terreurs » concocté par Gérald Andrieu, cela pourrait les énerver.)

Danse-t-on dans les ruines ? Rigole-t-on en sortant du cabinet du juge où on vient de divorcer, comme me le demanda gravement Boubou sur causeur.fr ? Pire encore, a-t-on le droit de rigoler avec l’épargne des autres ?, m’a fait remarquer un ami qui observe avec inquiétude l’évolution de son modeste portefeuille boursier. Certes, je n’ai pas ce genre de soucis, mais je veux le bien de mes amis, et je me réjouis que l’indice Footsie ait vite retrouvé son niveau du jour d’avant. Cela ne signifie pas que la sortie de l’UE sera une promenade de santé – ou un dîner de gala. Mais, comment dire, c’est tellement bon qu’il se passe quelque chose.

Pour l’instant, en dépit du piteux déballonnage des leaders du « Leave », la foudre ne s’est pas abattue sur l’Angleterre, même pas sur l’Angleterre profonde qui vient de faire ce pas de côté. Mais une propagande apocalyptique qui s’efforce d’être autoréalisatrice est tambourinée par une partie des médias, en particulier par Le Monde qui, tout en dénonçant le vote de la peur, promet d’innombrables fléaux aux malvotants, comme en témoigne cet échantillon de titres pêchés entre le 24 juin et le 7 juillet : « Brexit : l’UE peut-elle se relever ? » ; « Ils vont tomber de haut, ceux qui ont voté “Leave”… » ; « Brexit : les 27 désemparés par le chaos britannique » ; « La semaine folle qui a fait chanceler le Royaume-Uni » ; « Le cœur brisé des Européens de Londres », il fallait oser ; « Brexit : l’immobilier britannique flanche, la City redoute une crise financière » – à force de l’espérer, elle finira bien par arriver. Bien fait pour eux. Les Soviétiques prétendaient libérer les peuples qu’ils opprimaient. De nos jours, on trouve ça normal de vouloir les punir. D’ailleurs, regardez, claironne Cohn-Bendit, une semaine après le Brexit, 10 à 20 % des brexiters regrettent leur choix, c’est son petit doigt qui le lui a dit.

Pour l’occasion, même le vénérable Economist s’est mis à l’hyperbole, annonçant à sa une « Anarchy in the UK ». Anarchie, chaos, comme vous y allez, mes seigneurs. Le système de santé est-il en plus piètre état que le mois dernier, les transports arrêtés, les magasins dévalisés ? Que nenni, et les Britanniques ont même l’élégance de parler un peu d’autre chose. Il est vrai que le paysage politique turbule sérieusement, puisque, à l’heure où j’écris, aucun des deux grands partis n’a de chef pour livrer les prochaines batailles, avec Bruxelles notamment, et que Farage a tiré sa révérence. Pour ceux qui ne veulent « ni Juncker, ni Ukip », une partie du boulot est faite. Mais les humeurs irrédentistes des Écossais et des Irlandais ne sont pas une bonne nouvelle. Comme le note Jeremy Stubbs, conservateur et remainer assumé, il se pourrait que le vote souverainiste ait eu raison d’un des plus vieux pays du monde. N’empêche, il faut toute l’arrogance des postmodernes pour décréter qu’un gouvernement issu d’un Parlement pluriséculaire ne saurait rompre avec un choix diplomatique fait, et sans grand enthousiasme, il y a à peine soixante ans. Peut-être que, pour la vieille Angleterre, ce n’est pas une histoire qui s’achève, mais une parenthèse qui se ferme.

Le peuple souverain fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne

Il n’est pas exclu, bien sûr, que des brexiters aient voté un peu légèrement, voire en croyant aux promesses absurdes de leurs leaders, après tout, il paraît qu’en France, certains pensaient que François Hollande allait faire la guerre à la finance. De même, certains électeurs du « Remain » ont peut-être vraiment cru que, s’ils votaient « Out », ils iraient en enfer. Comme l’observe judicieusement Marcel Gauchet, « la démocratie, c’est la concurrence des démagogies », et sur ce terrain, les leaders du « Out » ont fait particulièrement fort, à l’image de cet éditorialiste, brexiter fanatique, qui a déclaré le 30 juin avoir le remords de l’acheteur (mais ducon, t’étais vendeur ! lui a en substance répliqué un autre). Il semble bien que Johnson et les autres aient joué le destin de leur pays sur un coup de dés, ou plutôt, qu’ils avaient la ferme intention de ne pas gagner, exactement comme Pasqua et Séguin sablant le champagne en 1993, avec la défaite de justesse du « non » au référendum sur Maastricht, l’ami Basile y était en personne.

N’empêche, croire que des millions d’électeurs ont voté sans comprendre ce qu’ils faisaient et sans s’interroger sur les conséquences de leur acte, c’est, au sens strict, les prendre pour des cons. À Londres, raconte Alain Frachon dans Le Monde, les remainers font leur autocritique. À Paris, le storytelling qui dépeint les brexiters comme des beaufs incultes, xénophobes à l’esprit étroit (et pourquoi pas consanguins, tant qu’on y est) auxquels on devrait retirer le droit de vote est révélateur de l’estime dans laquelle une partie des classes dirigeantes tient les populations qu’elle prétend gouverner. Dans ce registre du mépris satisfait, on ne sait qui, de Bernard-Henri Lévy dénonçant « la victoire du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête » ou de Daniel Cohn-Bendit éructant « il y en a marre du peuple ! », doit obtenir la palme d’or. Contrairement à ce qu’on croit de ce côté de la Manche, rappelle Laetitia Strauch-Bonart, la campagne ne s’est pas seulement jouée aux comptoirs des pubs et à la une des tabloïds, mais dans toutes sortes de cercles intellectuels, et on n’y a pas seulement échangé des bobards, mais aussi des arguments. À l’arrivée, une majorité a décidé de « reprendre le contrôle » (take back control) de la direction du pays. On a le droit de penser que les Britanniques ont fait un mauvais choix. Pas que ce sont des imbéciles. Et encore moins qu’on peut s’asseoir sur leur vote.

La perplexité des leaders du Brexit ne sachant que faire de leur victoire et les témoignages de brexiters repentis ont pourtant suffi pour que quelques voix, d’abord anonymes et bruxelloises, puis assumées et parisiennes, fassent entendre la petite musique connue du « quand un peuple dit non, c’est oui ». Dans l’Esprit de l’escalier, le 26 juin dernier sur RCJ, Alain Finkielkraut a judicieusement exhumé le poème de Brecht, qu’on cite sans le connaître, dans lequel l’écrivain, pourtant communiste ardent, conseille ironiquement au pouvoir de « dissoudre le peuple et d’en élire un autre » puisque celui-ci ne lui convient pas. Le texte, écrit en 1953, au moment de la grande révolte ouvrière de Berlin-Est, parle d’un tract diffusé par l’Union des écrivains dans lequel il est écrit que « le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement ». Nous y (re)voilà. L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, on est obligés de respecter au moins les formes de la démocratie. « Référendum : faut-il vraiment donner la parole au peuple ? » se demandait-on dans l’émission 28 minutes d’Arte quelques jours après la victoire du « Leave ». Une provocation, bien sûr, précisa Élisabeth Quin. Bien sûr, même si certains prennent visiblement la question au sérieux. Le peuple, évidemment, peut dire de sacrées âneries. Rappelons que le 23 juin 2016, il n’a pas porté Hitler au pouvoir, mais choisi de quitter l’Union européenne.

Le problème de nos systèmes politiques, me souffle Gil Mihaely, est de fabriquer de la légitimité et même le référendum, expression quasi transparente du peuple souverain, ne produit plus aujourd’hui une légitimité incontestable. Admettons. Mais aussi mal élevé soit ce peuple souverain et aussi fantasques soient ses choix, il fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne ou qu’une pétition en ligne. Le militantisme en pyjama, selon l’heureuse expression de Nicolas Domenach, c’est moderne et sympa, mais ça ne vaut pas un bon vieux bulletin de vote dans une vraie urne. Pas encore.

Au risque de chagriner tous ceux qui adorent s’opposer en solo au chœur des vierges de la raison, on dirait cependant qu’une partie des élites politiques, et même médiatiques, s’efforcent d’entendre et même de comprendre le message des urnes au lieu de se répandre en invectives conjuratoires. Le président de la République a été très clair : il faut respecter le vote britannique. Et à l’exception du FN, qui aimerait bien filer à l’anglaise, la plupart des responsables politiques, et pas seulement dans les rangs néochevènementistes resserrés pour l’occasion, se sont fendus d’un petit laïus sur la nécessité de réformer l’Europe et d’entendre les aspirations populaires. Volonté certainement sincère, même si personne n’a une traître idée de la façon dont tout cela se dit en allemand. Ce qui se voit moins, c’est que le Parti des médias est beaucoup plus divisé que ce qu’on pourrait penser. Ce miracle est, il est vrai, facilité par l’existence d’un souverainisme de gauche, qui communie avec l’autre dans la détestation du « libéralisme bruxellois » – alors que ce sont la bureaucratie et les règlements européens qui ont fait fuir nombre d’électeurs anglais, mais passons.

Exemple parmi d’autres de ce changement discret, on a pu, dès le 24 juin, entendre des propos très raisonnables sur France Inter, comme cette chronique d’Anthony Bellanger, qui officie – très provisoirement, on espère – à la place de Bernard Guetta, et qui est presque aussi fanatiquement européen que lui : « Eh bien, le peuple veut qu’on le protège. Il ne veut pas faire la queue chez le docteur, à l’hôpital ou à l’école publique. Il veut travailler décemment sans être constamment sous la pression d’un renvoi facilité. Il veut être logé sans avoir à débourser des sommes folles en loyer ou sans avoir à quitter son quartier sous la pression de la spéculation immobilière. Il veut que la croissance britannique lui profite. » Il faut avertir BHL : la causeurisation des esprits se propage au cœur du système.

De fait, le projet révolutionnaire de création d’un Homo europeus est mort. Il s’est fracassé contre cette réalité imprévisible, incalculable et inassignable qu’on appelle l’humanité. Les gens ordinaires, comme disait l’autre. Pas d’homme nouveau en vue : que l’on veuille transformer l’Europe, refonder les nations ou les deux, il faudra désormais s’arranger de celui qui existe, avec ses petites manies et son bête attachement à son douar d’origine.

Je pense à Muray, qui aurait tant aimé voir la déconfiture des eurolâtres. Il me semble entendre sa voix caverneuse qui m’engueule : « Idiote, je ne t’ai rien appris ? Ça a la couleur de l’Histoire, ça a l’odeur de l’Histoire, mais ce n’est pas de l’Histoire. » Jaloux, tu dis ça parce que t’es mort. Et puis, justement, tu m’as appris que l’Histoire, c’est ce qui rate. Alors, ce n’est peut-être pas de l’Histoire, mais ça y ressemble. En tout cas, on ne s’ennuie pas.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: l’étrange victoire

montbrial brexit etaix hargot

Il y a quelque chose de racorni au Royaume-Uni. Non que la rédaction de Causeur, toutes sensibilités confondues, ait quelque chose à redire du vote britannique. Quoi qu’on pense du Brexit, messieurs les Anglais ont voté les premiers et le respect de la vox populi est l’un des rares points de consensus entre nous. Mais depuis le 23 juin, les gagnants du référendum paraissent déroutés par leur victoire, comme l’attestent le renoncement de Boris Johnson et la démission de Nigel Farage. Une « étrange victoire » aussi déconcertante que la morgue revancharde d’une partie des perdants.

« Qui a peur du grand méchant peuple ? » s’interroge Elisabeth Lévy avec un zeste de jubilation devant le verdict des urnes. « On a le droit de penser que les Britanniques ont fait un mauvais choix. Pas que ce sont des imbéciles. Et encore moins qu’on peut s’asseoir sur leur vote. », ajoute notre directrice de la rédaction, affligée par les réactions antidémocratiques de certains européistes. « Ich bin ein Brexiter ! » décrète avec bonheur notre chère Elisabeth, jamais à court d’arguments pour désespérer Saint-Germain.

« Comique est la revendication immédiate, par ceux qui n’aiment pas le résultat, de réinitialisation de la séquence, comme s’il s’agissait d’une scène que les figurants devaient rejouer : « C’est mauvais, les cocos, on la refait. », raille Marin de Viry, dans sa philippique contre les eurobéats sourds et aveugles.

Non moins burlesque, le carnet de jeux qu’a préparé Gérald Andrieu vous plongera dans des abîmes de stupéfaction en découvrant que certains journalistes et politiques rêvent d’exil dans des contrées  exotiques où le peuple est moins borné. Les mêmes aspirent à éradiquer les intolérants… au nom de l’ouverture aux autres.

Laetitia Strauch-Bonart, que je suis ravi d’accueillir dans nos colonnes, s’étonne de l’ethnocentrisme hexagonal s’escrimant à nous faire passer les vessies eurosceptiques pour des lanternes antilibérales. Car, outre-Manche, le Brexiter moyen ne cesse de fustiger une Commission européenne tentaculaire à l’interventionnisme économique tatillon guère compatible avec la patrie de la libre entreprise et des libertés individuelles qui est celle de Sa Gracieuse Majesté. « It’s the economy, stupid », comme disait l’autre, mais pas forcément dans le sens que l’on croit !

Dans une veine tout aussi conservatrice, mais favorable au « remain », Jeremy Stubbs nous gratifie de son journal de campagne. Affligé par l’amateurisme et l’impréparation des pro-Brexit de son propre camp, le représentant des Tories à Paris moque Boris Johnson, « the man without a plan », si désemparé par la victoire du « leave » qu’il est en venu à la déclarer « pas vraiment décisive » ! Et les europhiles du Parti conservateur n’ont pas non plus de quoi pavoiser : au 10 Downing street, Cameron « annonce qu’il ne sera plus là pour déclencher un Brexit auquel il n’a jamais cru » cependant que Johnson « ne semble pas avoir cru à un Brexit qu’il se disait prêt à déclencher ». Avec le recul si rare chez nos politiques, Stubbs diagnostique une crise de l’identité anglaise, faute d’un « grand récit victimologique » à faire valoir comme leurs voisins écossais, nord-irlandais ou gallois.

Si l’on élargit la focale, il faut bien se rendre à l’évidence, un spectre hante l’Europe : le populisme. Cauchemar pour les uns, panacée pour les autres, ce mouvement de rejet des élites est mû par une volonté de sauvegarder son niveau de vie ainsi que son mode de vie, nous apprend l’universitaire italien Marco Tarchi.

Et si l’apocalypse annoncée n’avait pas lieu ? L’économiste Gaël Giraud entrevoit la naissance d’un nouveau monde doté de frontières, au grand dam des utopistes de la mondialisation heureuse.

Pour les prochaines décennies, le prophète Maurice G. Dantec – paix à son âme – espère, dans un texte daté de 2003 que Causeur a exhumé, la renaissance d’une Europe judéochrétienne, sans quoi le Vieux continent renoncerait à son destin.

Une large part de nos pages actualités est consacrée au terrorisme, sujet (hélas) incontournable en ces temps d’état d’exception permanent. Horrifié par le double crime de Magnanville contre un couple de policiers, Cyril Bennasar lance un coup de gueule : « Le simple profil Facebook de notre criminel aurait permis à un pouvoir exécutif juste assez courageux pour exécuter, de déchoir Abballa de sa nationalité par simple décret, sans être entravé par un tribunal juridiquement pointilleux » puis de l’expulser et d’ainsi éviter le drame qu’on connaît. Interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, l’avocat spécialiste du terroriste Thibault de Montbrial préconise la création de prisons réservées aux djihadistes. Infiniment plus léger, je vous emmène sur les pas des alterféministes Eugénie Bastié, Thérèse Hargot, Iseul Turan et Peggy Sastre contester le dogmatisme d’Osez le féminisme avec de jeunes et jolies jeunes filles.

Après un détour par un chef d’œuvre d’El Greco en séjour à Grenoble et la littérature de genre d’un Jean Ray, lumineux auteur des Contes du whisky, notre section culture vous transporte aux côtés de Pierre Etaix, clown et saltimbanque de 88 printemps qui a répondu aux questions de Patrick Mandon. Enfin, à quelques semaines des Olympiades de Rio, vous saurez tout sur les Jeux olympiques de Berlin 1936 au cours desquels Hitler ignora l’athlète afro-américain Jesse Owens. Mythe et réalité d’une légende noire.

Je vous laisse, il est grand temps de me goberger au bord de l’eau. Messieurs les Anglais, lisez les premiers !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Tarnac, clap de fin?

113
Carte postale éditée par les comités de soutien des "inculpés de Tarnac" (Photo : SIPA.00606265_000012)

Je ne sais pas s’il y a une justice de classe comme on disait jadis à gauche ou si au contraire la magistrature est noyautée par d’affreux juges rouges, ceux du Syndicat de la magistrature déclenchant des réactions proprement pavloviennes dans certains milieux. Moi, j’aurais plutôt tendance à penser qu’un bon juge doit être comme un bon écrivain : quand l’un juge et que l’autre écrit, dans l’idéal, ils devraient ne plus avoir de sexe, d’âge, de religion, d’appartenance politique. Le contraire, par exemple, de ce qui se fait lors des comparutions immédiates, une roulette russe pour ceux qui se font prendre à la fin d’une manif ou d’une émeute : le même, à Lille, écopera d’un simple rappel à la loi tandis qu’à Marseille, il ressortira avec les bracelets aux poignets et de la prison ferme. Mais, malgré tout, il arrive parfois qu’il y ait des épilogues réconfortants en matière de justice.

Dès novembre 2008 et dans les mois qui ont suivi, la rédaction de Causeur, bénie soit sa tolérance, nous a laissé à Bruno Maillé et à votre serviteur exprimer ce que nous pensions de l’affaire de Tarnac et de cette soi-disant conspiration terroriste anarcho-autonome qui avait vu les hommes cagoulés de la SDAT envahir le 11 novembre à l’aube un petit village corrézien du plateau de Millevaches pour y arrêter Julien Coupat, sa compagne Yldune Lévy ainsi qu’une vingtaine de personnes à Rouen et Paris. La raison : le groupe « affinitaire » — dont la principale activité était l’animation d’un restaurant coopératif, d’une épicerie et d’une bibliothèque, pour un village bien oublié, et ce au grand bonheur des habitants —  s’apprêtait en fait, après le premier sabotage d’une ligne de TGV le 8 novembre, qui n’a à aucun moment mis en danger la vie des passagers, à passer à l’action armée. Rien que ça…

Un petit goût de « Minority report »

Dès le 15 novembre, Coupat  et ses amis se retrouvaient incarcérés plusieurs mois dans le cadre des lois antiterroristes puis soumis à un contrôle judiciaire sévère. Peu à peu, les avocats ont démontré les insuffisances du dossier alors qu’apparaissait clairement que cette descente de police et ses suites judiciaires avaient une origine : Alain Bauer, conseiller sécurité auprès du président Sarkozy et aujourd’hui, tiens, tiens, auprès de Manuel Valls. Bauer se fondait sur un livre, L’insurrection qui vient, publié quelques temps auparavant par la mouvance post-situ et qui connut un retentissement inespéré grâce à cette publicité d’Etat.

Alain Bauer aurait trouvé dans ce texte la preuve par anticipation des actions que commettrait le groupe de Tarnac. Il ne fut d’ailleurs jamais démontré que Coupat était l’auteur du livre. Mais qu’importe, on était en plein Minority report avec Bauer dans le rôle du précog arrêtant les coupables qui ne savaient pas qu’ils étaient coupables avant qu’ils ne le deviennent effectivement. Vous me suivez ?

On avait besoin sans doute du côté de Nicolas Sarkozy, de Michel Alliot-Marie et de Bernard Squarcini, chef de la toute nouvelle DCRI, d’un ennemi intérieur pour justifier un renforcement de ce qu’on a appelé parfois l’idéologie antiterroriste, c’est-à-dire la manière dont un Etat peut opportunément se servir d’événements terroristes pour renforcer un arsenal législatif visant à une surveillance accrue de la population, et notamment ceux qui ont l’outrecuidance, par exemple, d’appartenir à un syndicat ou une association ou un mouvement politique un peu vigoureux.

D’années en années, le dossier s’est dégonflé, un juge d’instruction a été  dessaisi et des policiers ont même été mis en examen pour faux en écriture. Bernard Squarcini, lui, poursuit désormais une carrière de consultant chez LVMH et semble à son tour connaître le bonheur des perquisitions, mais dans des affaires de corruption. On ne peut décidément plus faire confiance à personne…

Coupat, un Fantômas moderne

Néanmoins, avec les années, l’accusation de terrorisme était maintenue et la pression demeurait, au point que certains ont cru voir la main de Coupat, ce Fantômas moderne, dans les actions des casseurs en fin des cortèges du récent mouvement social. Mais voilà, le 28 juin, la Cour d’appel, après les juges, et à chaque fois contre les réquisitions du parquet, a décidé que Julien Coupat et les derniers membres du groupe impliqués seraient jugés en correctionnelle pour le sabotage de novembre 2008 mais sans la qualification de terrorisme.

Ce n’est pas une mince victoire, après huit ans d’errements et d’acharnements. La Cour d’appel a sans doute estimé que le mot « terrorisme » pouvait difficilement s’agiter comme un chiffon rouge au nom de la raison d’Etat, afin de faire peur au bon peuple, depuis les massacres de janvier et novembre 2015.  Qu’on ne soit pas des saints du côté de Tarnac, c’est indéniable. On pourrait  d’ailleurs s’en réjouir. Ces jeunes gens ont quelque chose à nous dire que ça nous plaise ou non de l’entendre. Après tout, décider que cette société court à sa perte et éventuellement indiquer qu’ils ne sont pas prêts à aller à l’abattoir sans broncher par des actions spectaculaires ou même émeutières est une chose. Frapper de manière aveugle la foule au nom de l’idéologie totalitaire de Daech en est une autre. Et il devient difficile de confondre les deux  sous le même vocable de terrorisme, sauf mauvaise foi délirante ou amalgames bassement politiciens dont le gouvernement ne s’est pas privé durant le mouvement social.

On parlera plutôt comme la juge d’instruction de « dégradation en réunion » et « association de malfaiteurs ». Ce n’est pas bien, si vous y tenez, mais pour le coup il n’y a ni terreur, ni mort d’homme malgré, comme le dit toujours la juge, le  « rhétorique guerrière employée ». Voilà qui doit sonner désagréablement aux oreilles d’Alain Bauer, le Fouché des années 2010, qui sert tous les régimes.

Même le parquet général qui représentait le dernier espoir des idéologues de l’antiterrorisme, a décidé que la farce avait assez duré : s’il a formé un pourvoi en cassation pour annuler la décision de la Cour d’appel dès le 29 juin, il abandonne lui aussi la qualification de « terrorisme », contrairement à ce qu’il avait fait en août 2015. Un certain acharnement demeure, mais on sent bien que  le cœur n’y est plus. Comme le remarquait Lundi Matin, un site proche de Tarnac : « En attendant le prochain épisode, notons qu’entre le moment de leur arrestation et leur éventuel procès, les prévenus auront connu trois présidents. »

Quels citoyens voulons-nous former? (1/3)

00749347_000028

Je suis un peu confus de proposer aux passants de ces chroniques un pensum si indigeste, mais après tout, si je ne m’y colle pas, qui le fera ?

J’ai donc rédigé un programme complet pour sauver l’Ecole de la République. Depuis le temps que je critique ce qui s’y fait, autant que j’essaie de faire des propositions constructives.

À l’origine, ce qui suit avait été rédigé pour Debout la France, Mais bon, si j’attends que ça bouge, là-haut…

Bonne lecture — et n’hésitez pas à critiquer vertement tout ce qui suit : je l’amenderai en ligne au fur et à mesure des propositions.

Un projet pour l’Ecole

 

Introduction

Un projet pédagogique n’a aucun sens s’il n’est pas d’abord un projet politique : quels citoyens voulons-nous former ? Et pour quelles fins ?

Les réformes qui se sont succédé depuis vingt ans n’avaient qu’un objectif, parfaitement clair : adapter la formation au marché de l’emploi tel que les institutions européennes le prévoyaient. En clair, sous les incantations « Elever le niveau général », « Amener 80% des élèves au baccalauréat » ou « Tous licenciés ! », il fallait lire l’ambition restreinte de produire 10% de cadres, et 90% d’une main d’œuvre malléable et destinée à courir de CDD en CDD.

Pour mémoire, rappelons qu’aujourd’hui le secteur le plus créateur d’emplois est celui des services sans qualification particulière — aides ménagères, accompagnateurs de personnes âgées, techniciens de surface et de manutention, etc. C’est cet état de fait que l’Europe a camouflé sous une phraséologie démagogique. D’où la grande idée européenne telle qu’elle a été formulée dès le protocole de Lisbonne en 2000 : unifier les politiques éducatives sous la bannière des « compétences », de façon à éliminer des « savoirs » trop pointus et parfois trop nationaux pour s’accorder aux nécessités du marché. C’est cette orientation particulièrement néfaste qu’il faut d’abord changer.

Le second mantra des politiques, depuis quarante ans, est de réduire la fracture sociale et de proposer une école plus égalitaire. Pour cela, on a eu recours à une idéologie égalitariste, dont les résultats, apparemment paradoxaux mais prévisibles, ont été un renforcement des inégalités sociales. Les classes populaires (petits paysans, ouvriers, employés) représentaient 20% des élèves des grandes écoles à l’époque (1965) où Bourdieu et Passeron regrettaient la main-mise des « héritiers » sur le système, parlant de « reproduction ». Aujourd’hui, après quarante ans de lutte contre les inégalités, on en est à 9% en moyenne. Le résultat n’est pas décevant : il correspond au fond à ce que souhaitaient les élites au pouvoir. Bien sûr, il n’est pas satisfaisant.

Les 10% d’élites nécessaires seront actuellement recrutés parmi les enfants de l’élite — c’est plus simple. Depuis que la « démocratisation » de l’Ecole a été décidée (sous Giscard d’Estaing principalement, avec la réforme du « collège unique » en 1975), depuis qu’elle a été renforcée par la création des ZEP, la réforme des examens — du bac en particulier en 1999 — et les réformes a minima du lycée (2010) puis du collège (2016), depuis donc que l’on s’occupe prioritairement des déshérités, jamais les héritiers n’ont été si nombreux dans les formations hautement qualifiantes, classes préparatoires, grandes écoles, et autres cursus d’excellence. La « démocratisation », sous couvert d’égalitarisme, a renforcé jusqu’à la caricature les inégalités que dénonçaient avec raison les sociologues dès les années 1960.

C’est ce mouvement continu vers une école à deux vitesses — l’une pour les pauvres, l’autre pour les riches — qu’il nous faut inverser. Les responsabilités de la gauche et de la droite dans ce mouvement régulier vers une pérennisation des statuts sociaux, au détriment des talents véritables, sont d’ailleurs partagées, et correspondent à l’inféodation de la gauche et de la droite à des principes extra-nationaux.

Notre projet vise à amener chaque élève au plus haut de ses capacités, indépendamment de ses origines sociales. Pour cela, il faut cesser de se voiler la face et le dire nettement : si l’on veut que les élèves, culturellement défavorisés ou non, s’élèvent au plus haut de leurs capacités, il faut dissocier l’offre de formation, en offrant plus à ceux qui ont moins, tout en poussant au maximum ceux qui peuvent davantage.

La troisième tendance lourde a été de régionaliser et autonomiser le plus possible les établissements. Pratiquement, cela revient à abandonner la maîtrise des collèges et des lycées à des groupes de pression porteurs de pédagogies hasardeuses. Il faut que l’Etat donne des lignes directrices claires et constantes, et que ses représentants locaux veillent à l’unicité de l’offre d’enseignement.

Enfin, les directives pédagogiques ont visé à alléger au possible les contenus des programmes et le travail des élèves, ce qui a accru les inégalités sociales entre ceux qui arrivaient avec en eux du contenu hérité et ceux qui arrivaient les mains vides. Il faut réhabiliter la valeur Travail, quitte à en demander davantage à ceux qui ont moins de facilités au départ. Il faut les aider au maximum à aller au bout de leurs capacités.

Le maître-mot de ce projet, au niveau pédagogique, est donc la remédiation : l’établissement de passerelles et de cursus temporaires pour aider et propulser les élèves les moins réceptifs. L’Assistance Personnalisée que promet aujourd’hui le ministère n’assiste en rien, et n’est pas davantage personnalisée, puisqu’elle concerne de très larges groupes, parfois toute la classe.

C’est là toute la philosophie de ce projet. C’est paradoxalement en instituant une école proposant et imposant une vraie rigueur, dans la discipline comme dans la transmission des savoirs, que nous parviendrons à laisser s’exprimer les talents en donnant à chacun toutes ses chances.

Réforme des programmes

Pour cela, il est essentiel de revenir sur l’idéologie des « compétences » et de favoriser la transmission des savoirs, étant entendu que jamais une compétence ne donne de savoirs réels, mais que des savoirs bien assimilés se transforment toujours en compétences.

De nouveaux programmes seront définis, après consultation non des experts mais des praticiens. Il est inconcevable, mais significatif, que des programmes soient énoncés sans qu’aucun enseignant des niveaux concernés ne soit présent dans les instances supérieures de décision.

Ces praticiens sont à chercher — il en est qui sont incontournables, d’autres qui réussissent sans publicité. C’est à eux qu’il faut demander quelles sont les bonnes pratiques, et les exigences raisonnables : on s’apercevra souvent que des exigences élevées sont en fait très raisonnables, pourvu que les méthodes le soient. Il faut par exemple que tous les enfants sachent lire, écrire et maîtriser les formes simples des quatre opérations de base à la fin du CP. L’expérience des maîtres les plus efficaces montre que ce n’est pas là une ambition démesurée.

Les syndicats d’enseignants ont toute leur place dans la discussion des modalités de carrière. Ils ont une légitimité réduite dans les discussions pédagogiques, tant qu’ils subordonnent la pédagogie aux avantages circonstanciels de leurs membres. Il s’agit d’élever le niveau scolaire de la France, pas de discuter du point d’indice — une discussion nécessaire, et qui comme nous le verrons pourrait aller bien au-delà des revendications syndicales, mais qui ne concerne pas directement la pédagogie.

Ces nouveaux programmes seront définis en termes de savoirs, et non de compétences. Les parents savent ce que signifie la maîtrise de l’orthographe (essentielle dans une société où l’on écrit chaque jour de plus en plus), ils ont plus de mal à comprendre ce que signifie « s’exprimer » ou « construire une argumentation ». Le « tout oral » des programmes actuels doit être remplacé par un équilibre entre oral et écrit — étant entendu que les parents comprendront bien mieux les annotations portées sur une copie que l’appréciation vague d’une capacité orale… — sinon la récitation des textes fondamentaux de la poésie française. Parce que le français s’apprend aussi par l’exemple, et qu’il vaut mieux dès le départ mettre sous les yeux des enfants, et dans leur mémoire, de bons exemples.

La logique « curriculaire » mise à l’œuvre ces dernières années doit être abandonnée. On lui substituera une logique annuelle, avec des objectifs clairs qui permettront de repérer précocement les difficultés, sans compter sur les collègues des années suivantes pour les résoudre. Une insuffisance en lecture repérée en CP peut être traitée par remédiation en tout petits groupes. Colportée sur les années suivantes, elle devient une haie infranchissable et amène à l’échec global.
Ainsi en est-il par exemple des méthodes de lecture. Sans vouloir imposer telle ou telle méthode à des enseignants rétifs, il faut se donner pour objectif la maîtrise de la lecture/écriture à six ans, et toute méthode qui y parviendra sera bonne — étant entendu que toutes les recherches ont prouvé que la méthode alpha-syllabique était la plus efficace, particulièrement auprès des populations loin de la culture, contrairement à ce qui a été prêché durant des années. Mais d’excellents maîtres peuvent varier les approches — peu importe, si les résultats sont là.

L’essentiel, à tous les niveaux, est qu’à la question « Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ? », chaque enfant, chaque adolescent puisse apporter, chaque soir, une réponse précise et circonstanciée.

Parents d’élèves

Les parents ont toute leur place à l’école en ce qu’ils sont chargés d’éduquer leurs enfants et de veiller à leur comportement. Ils n’ont pas de droit de regard sur les enseignements ou les modalités de contrôle des connaissances — pas plus qu’ils n’en ont à l’hôpital sur les soins. Ils sont responsables de l’attitude de leurs enfants, de leur présence effective, et des mesures sérieuses, qui peuvent aller jusqu’à la suspension des prestations familiales, doivent être prises dès qu’ils tolèrent des absences trop nombreuses ou un comportement inadmissible. C’est à eux de responsabiliser leurs enfants.

Au primaire, priorité à la langue française

Le premier facteur, dont découlent tous les autres, est la maîtrise de la langue. Non seulement parce que le français est notre langue, la clé de notre culture, mais parce que sans maîtrise de la langue, on ne maîtrise rien. Les errements en sciences viennent trop souvent d’une incapacité à bien déchiffrer les problèmes. Etre français s’apprend par le français. Et ce qui s’énonce bien finit par se concevoir clairement.

Ce qui implique l’arrêt immédiat de l’ELCO (Enseignement des Langues et Cultures d’Origine). Inventé en 1974 quand on s’imaginait que les immigrés avaient vocation à rentrer « chez eux », le système produit actuellement du communautarisme dès le plus jeune âge, comme l’a récemment prouvé la décision d’élargir cette offre à tous les enfants. On s’intègre par le français, pas par l’arabe ou le turc. Cela amènera le renvoi immédiat dans leurs pays d’origine des enseignants « prêtés » par les pays avec lesquels la France a des conventions (Algérie, Turquie, Portugal, Serbie), qui sont trop souvent des propagateurs de codes culturels et religieux peu compatibles avec la République laïque qui est la nôtre.

Du seul point de vue de la maîtrise de la langue, les inégalités de départ sont flagrantes. Un élève issu d’un milieu culturellement favorisé arrive en classe avec un bagage linguistique (vocabulaire, correction de l’expression et références) bien plus considérable qu’un enfant issu d’un milieu dont le français classique n’est pas le vecteur principal.

Plutôt que d’abaisser le seuil général d’exigences, ce qui ne fait aucun bien aux déshérités et gâche les talents de tous sans profiter à aucun, il faut dissocier dès le départ, après une phase nécessaire de repérage, les enfants de maternelle en fonction de leur bagage culturel et linguistique. Et imposer des apprentissages supplémentaires à ceux qui en ont besoin. L’Ecole n’a pas vocation à se substituer aux parents en matière d’éducation. Mais elle doit les compléter au niveau de l’instruction.

À ce titre, l’idée de démocratisation qui a servi de caution au « collège unique » a abouti à l’inverse de ce que l’on était en droit d’attendre. Si l’on ne donne pas plus à ceux qui ont moins, il n’y a aucune chance qu’ils aient un jour autant. Les programmes de Maternelle et de Primaire doivent donc avant tout se soucier de faire progresser tous les enfants, mais en tenant compte qu’ils n’arrivent pas en classe avec les mêmes capacités.

L’idée-phare de ce projet global est la remédiation : dès qu’un manque ou une insuffisance sont repérés, il faut dissocier l’enfant du groupe, au moins pour quelques heures par semaine, pour lui donner une vraie chance de rejoindre ceux de ses camarades qui ont moins de mal.

La semaine de quatre jours, au primaire, doit être repensée en fonction de ce projet. Plutôt que d’offrir deux heures de récréation pompeusement baptisées « réforme des rythmes scolaires », il faut utiliser une demi-journée entière du mercredi ou du samedi à remettre en selle, dans telle ou telle matière où des manques auront été constatés, les élèves en perdition. Les vacances scolaires même pourront être utilisées, avec des enseignants volontaires, à remettre en selle les enfants déboussolés, afin d’éviter qu’ils se transforment en enfants perdus. On aura à cœur de proposer ces formations parallèles de remédiation à des maîtres spécialisés, payés en conséquence.

Il est à noter qu’une telle disposition devrait éviter les redoublements, dont il est acquis qu’ils sont, en primaire, le plus souvent contre-productifs et enlisent l’enfant qui en est le bénéficiaire ou la victime dans une spirale d’échec.

Au français, élément fondateur de l’instruction, seront consacrés 50% du temps de classe. Il s’agit d’enseigner non pas à « s’exprimer », mais à bien s’exprimer. Pour cela, l’apprentissage systématique de la grammaire, c’est-à-dire de l’ordre essentiel de la phrase, est fondamental. Et l’acquisition d’un vocabulaire varié est un outil prioritaire. La connaissance, dès le primaire, de textes classiques, la répétition, le par-cœur, sont des outils nécessaires.

À noter que dans les autres disciplines, on n’obtient rien sans travail soutenu ni patiente répétition. On n’a pas à compter sur les services illusoires des machines pour pallier les carences que l’on aurait laissé subsister. L’informatique est un outil qui suppose de vraies compétences, mais qui ne les génère pas. Son utilisation doit être réservée pratiquement à l’enseignement supérieur.

>>> Lire ici le deuxième volet de ce texte.

La surpuissance technologique de l’Occident est sa faiblesse

israel hezbollah caroline galacteros
Unité de Tsahal sur le front libanais, juillet 2006. Sipa. Numéro de reportage : AP20461823_000002.

>>> Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Causeur. La coalition aérienne occidentale peine à venir à bout de l’Etat islamique en Syrie et en Irak, malgré sa surpuissance matérielle. Pourquoi est-ce si difficile de vaincre un ennemi faible dans ce type de guerres asymétriques ?
Caroline Galacteros[1. Docteur en science politique, Caroline Galacteros est polémologue et dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. On peut lire ses chroniques sur le site du Point ainsi que sur son blog « Bouger les lignes ».]. Très vaste question. J’avais commis en 2013 un petit livre sur le sujet et suis en train de récidiver. Plus sérieusement, l’utopie technicienne portée par la modernité occidentale transforme des miracles apparents en mirages manifestes. La technologie est impuissante à régler les problématiques humaines ou politiques. Le conflit est d’essence humaine et politique, comme les moteurs de la guerre. Le contact, le face-à-face, la durée demeurent des exigences indépassables qui forment le socle de la légitimation de l’intervention. Or, les politiques qui ont, chez nous, imprudemment réduit le format et les moyens de nos armées, ne supportent plus les pertes, les morts, les cercueils. L’un des « dommages collatéraux » de la professionnalisation des armées a été la banalisation du métier militaire, la perte de sa spécificité (pouvoir donner la mort au nom de la nation et au prix éventuel de sa vie) faisant presque de nos soldats morts au combat des victimes d’accidents du travail. Parallèlement, la technologisation du combat et ses possibilités chaque jour plus incroyables offrent à nos gouvernants la possibilité d’imaginer la victoire presque sans combattre (les drones armés, la robotisation progressive du champ de bataille) et sans pertes.

Comme le relève Eric Desmons, mourir pour la patrie est devenue une idée quasi incongrue dans nos démocraties libérales qui font de la survie la valeur suprême de l’individu. La propension de nos adversaires djihadistes au sacrifice est-elle leur principal atout ?
L’ennemi ne voit nulle perte dans sa propre mort. Il ne se sacrifie pas. Il saisit en mourant l’occasion d’échapper à l’égarement ou l’exploitation que lui propose la modernité occidentale. Nous devrions prendre bien plus au sérieux que nous ne le faisons ces argumentaires qui semblent délirants à nos sociétés ultra-individualistes mais portent une forme d’héroïsme désespéré mais agissant.
De son côté, le politique est comme pris dans un étau entre une supériorité technologique « faciale » et une augmentation concrète de son impuissance globale. La victoire lui échappe. Il faut dire qu’il n’a plus le recul ou le courage d’articuler une vision globale et cohérente de sa politique étrangère et donc de l’usage des armées, et en conséquence, a le plus grand mal à faire passer ses décisions d’engagement pour l’expression d’une « grande stratégie ».
Ultime et inquiétant renversement de perspective, nos armées ultramodernes sont perçues comme « barbares » par l’adversaire car elles confondent modernité et progrès, technologie et supériorité morale. La dissymétrie technologique irrattrapable engendre le contournement et l’asymétrie, le refuge dans ce que la technologie cherche précisément à dépasser en réalisant son fantasme de « mort de la mort » et d’attrition maximale au nom d’une neutralité bienveillante. Chacun sait pourtant que les fantasmes n’ont d’intérêt que s’ils restent irréalisés.

Alors que Clausewitz en faisait « la continuation de la politique par d’autres moyens », vous estimez qu’à l’ère postmoderne, « la guerre a perdu son essence politique » aux yeux des Occidentaux (Etats-Unis, Israël). Qu’entendez-vous par là ?
Le syndrome de la toute-puissance occidentale porté par la conviction d’une supériorité politique et civilisationnelle, a transformé la nature de la guerre. Celle-ci est devenue une « punition » bien méritée et si possible définitive au lieu de n’être qu’un moment armé de haute tension mais toujours réversible du « dialogue » politique entre les Etats. Quand Clausewitz parlait de guerre comme d’une « continuation de la politique par d’autres moyens », il entendait que la guerre n’était qu’une séquence de l’affrontement, une modalité du rapport de force et qu’elle pouvait et devait, dès que possible, céder la place à la négociation. Nous en sommes loin. Elle est devenue, dans les années 90 (Kosovo, Irak, etc.) un moment de rupture du dialogue politique et de passage à la destruction à l’attrition sans équivoque de l’Autre dûment « diabolisé ». Les dictateurs sont désormais voués aux gémonies, et les peuples qui auraient le mauvais goût de persister à les soutenir, finissent par les rejoindre dans l’anathème violent lancé par un Occident toujours sûr de son « bon droit ».

Votre critique de l’ethnocentrisme occidental s’appuie sur une analyse géostratégique classique en termes de luttes d’intérêt entre Etats rivaux. N’avez-vous pas tant tendance à sous-estimer le poids de l’idéologie religieuse (sunnite vs chiite) dans la géopolitique régionale ?
Je crois en effet aux rapports de force, aux intérêts économiques et financiers, aux luttes énergétiques plus qu’aux oripeaux moralisateurs et/ou religieux pour remonter aux sources des conflits et les « lire ». Je crois plus aux lanternes qu’aux vessies… Si la dimension confessionnelle de ces affrontements est importante, elle n’est pas le moteur initial de l’affrontement et surtout elle a été instrumentalisée par les uns et les autres pour mobiliser leurs communautés respectives et les lancer les unes contre les autres. Cela marche très bien. Un peu comme dans les Balkans des années 90, où Serbes, Croates et musulmans entre-déchiraient sur fond de différence religieuse, mais essentiellement pour la domination politique et économique de leur communauté sur les autres. Ceci dit, il est incontestable que cette violence sectaire vit désormais sa propre vie, sanglante, et qu’il y a une réalité grandissante de la lutte confessionnelle entre sunnites et chiites. Fomenter et nourrir la guerre civile via la dimension religieuse, au Moyen-Orient comme en Europe, est d’ailleurs l’un des objectifs de l’Etat islamique.

À ce propos, quelques jours après les attentats du 13 novembre, vous évoquiez l’existence d’un lien entre ce drame et les attaques qui avaient ensanglanté la banlieue chiite de Beyrouth la veille. Les djihadistes auraient voulu entraver le rapprochement entre la France et l’Iran.  Maintenez-vous cette hypothèse ?
L’attentat est intervenu à quelques jours de la visite à Paris du président iranien Rohani, visite mal préparée et mal engagée mais qui devait amorcer un rapprochement des positions française et iranienne. La visite a été immédiatement annulée. L’attentat a eu lieu dans un quartier « mixte » de Beyrouth, effectivement chiite, mais jouxtant un camp de réfugiés palestiniens sunnites. Si vous reliez les succès militaires russo-iraniens du moment en Syrie, l’objectif de l’EI d’attiser les tensions communautaires et confessionnelles pour affaiblir le Hezbollah et donc l’Iran, la crise institutionnelle libanaise qui battait son plein pour la désignation d’un président de la République susceptible de satisfaire Ryad et Téhéran, enfin le rôle central du Hezbollah dans la vie politique libanaise et son affaiblissement tout aussi cardinal aux yeux de certains, vous avez un faisceau de présomptions intéressant.
Mais je ne saurais vous dire si l’Etat islamique fonctionne de manière centralisée ou pas. Je pense qu’il a plusieurs modes de fonctionnement et d’activation de ses réseaux et cellules terroristes et que cela fonctionne assez différemment en Europe et dans la région. Il y a les attentats « en auto-saisine », comme ceux qui ensanglantent nos rues, et ceux qui peuvent être commandités d’en haut et réalisés au moment jugé le plus opportun.

Manières de Guerre Manières du Monde

Price: ---

0 used & new available from


Guerre, technologie et société

Price: ---

0 used & new available from


Risques et Precaution

Price: ---

0 used & new available from

Etats-Unis: derrière le « encore un Noir tué par des policiers blancs »

131
Une manifestation le 8 juillet 2016 à Sacramento (Photo : AP21919918_000040)

La presse française vit au rythme des émeutes noires qui secouent les Etats-Unis dès qu’un Noir est tué par un policier blanc. Quand c’est un policier noir – il y en a beaucoup dans les rangs de la police américaine – qui tue un Noir – et ça arrive souvent –, il n’y a pas d’émeute ! Les policiers noirs ont manifestement des privilèges que n’ont pas leurs collègues blancs. Mais nos journaux n’ont que faire de ce genre de « chochotterie ». Ils écrivent : « Encore un Noir tué par des policiers blancs ».

On en déduira que les flics (blancs) américains ont la gâchette facile. Ce n’est pas faux. Mais aux Etats-Unis, tout le monde a la gâchette facile y compris les délinquants et les criminels. En effet, il est facile là-bas de se procurer une arme. Le tueur de Dallas qui a assassiné cinq policiers en avait une en parfait état de marche. Sa personnalité est intéressante. Et son portrait a toute sa place — en tout cas, on devrait la lui donner — dans la litanie répétitive du « encore un Noir tué par un policier blanc »

Il était ce qu’on pourrait appeler un suprématiste noir. Entièrement, fondamentalement, frénétiquement animé par la haine du Blanc. C’est pourquoi, il avait adhéré à Nation of Islam, une organisation qui, en Europe – aux Etats-Unis beaucoup de choses sont permises – serait interdite pour racisme. Le credo de ce mouvement : Allah, délivre-nous du mal blanc ! Car Nation of Islam a le corps tourné vers La Mecque, la religion chrétienne étant vue comme celle des esclavagistes blancs. Cette sympathique organisation n’a eu aucune difficulté à oublier que, pendant des siècles, les Arabes pratiquèrent l’esclavage et la vente du bois d’ébène. Comme elle oublie que c’est dans cet haïssable Occident blanc qu’est né un puissant mouvement anti-esclavagiste…

Restons encore un peu avec « encore un Noir tué par des policiers blancs ». Il y a des chiffres. Et les chiffres, eux, ne mentent pas contrairement au « encore un, etc. » Ils sont dans Le Monde qui a puisé dans la presse américaine, singulièrement moins hystérique que la nôtre. En 2016, plus de 500 personnes sont tombées sous les balles de la police. Parmi elles, 123 Noirs c’est-à-dire 27,3 % de tous les morts. Les Noirs représentent 12,6 % de la population américaine. Les Hispaniques sont également surreprésentés dans cette macabre statistique : 79 morts, 17,6 % de l’ensemble, pour  8,7 % de la population américaine.

Ces chiffres n’ont de sens que si on les met en rapport avec la population carcérale américaine : plus de 60 % des détenus sont d’origine noire ou hispanique. Oui, il y a une énorme et violente criminalité chez les Noirs et les Hispaniques. Les raisons ? La misère, l’acculturation, l’atomisation, ou plutôt la désintégration, de la cellule familiale. C’est triste. Mais les chiffres sont les chiffres. Ils expliquent pourquoi les flics américains (blancs, noirs, hispaniques) ont plus peur des Noirs, des Hispaniques, que des Blancs. Ils expliquent leur nervosité face à des individus perçus comme potentiellement dangereux. Voilà pourquoi le « encore un Noir tué par un policier blanc » n’est que la forme la plus bête, la plus paresseuse du journalisme. Encore un chiffre : en 2016, 57 policiers ont été tués aux Etats-Unis. C’est pas mal, non ?

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

9
Hugo Chavez avec, en fond, deux portraits de Simon Bolivar (Photo : SIPA.AP21310246_000009)

Si Mélenchon a bien une qualité, c’est celle d’être un monsieur très cultivé. Du moins c’est ce qui se dit. Il détiendrait d’ailleurs 12 000 livres. Enfin c’est ce qu’il prétend. On lui fait confiance. Sans doute de ses fastes et agréables lectures tient-il cette liste d’idoles dont il nous pioche des noms de temps en temps, notamment lors de ses tirades enflammées gargarisant sympathisants du Front de gauche mais aussi simples curieux.

Parmi ces idoles, Napoléon, Robespierre, Victor Hugo, Jean Jaurès, Che Guevara, Simon Bolivar, et j’en oublie certainement beaucoup, il me pardonnera, mais au moins ainsi je n’irai pas le calomnier (puisse le paranoïaque « Observatoire de la propagande et des inepties anti-Mélenchon » me faire grâce). Le premier on le comprend. Napoléon, quoiqu’on pense de sa conception du pouvoir, c’est la France du temps de sa grandeur, sans doute ce pourquoi la francophonie existe encore. A l’autre bout du monde, certains francophiles connaissent par cœur l’année de naissance de Bonaparte. Che Guevara, que voulez-vous, si on se prétend de la vraie gauche on passe difficilement outre, ou bien Mélenchon n’a plus qu’à retourner au Sénat sous des cieux moins rouges. Mais le dernier, Simon Bolivar, si on sait vaguement qu’il fut un important « Libertador » d’Amérique du Sud, et s’il a sa statue à Paris, on le connaît moins[1. Cet article s’appuie notamment sur les ouvrages suivants : Bolivar y Ponte, Karl Marx ; Bolivar, la conscience de l’Amérique, Simon Bolivar ; Le général dans son labyrinthe, Gabriel Garcia Marquez.].

Le libérateur d’une Amérique

Aussi quand j’ai commencé à l’évoquer en Colombie comme un grand démocrate épris de liberté, un justicier, un vrai homme de gauche comme on dirait aussi, on m’a gentiment fait comprendre que j’étais un peu à côté de la plaque, que c’était un peu plus compliqué que ça. Quelle ne fut pas ma déception, moi alors sur la terre du « Libertador », de comprendre que ce monsieur mince aux longs bras et très élégamment vêtu que j’avais vu sur son cheval non loin du pont Alexandre III à Paris ne correspondait peut-être pas au grand démocrate dont Monsieur Mélenchon, en août 2012 sur son blog à travers un billet intitulé « Carte postale de retour », célébrait sans doute de bonne foi la lecture d’« une bonne grosse biographie » lors de ses vacances ensoleillées au Venezuela, contrée qui fut jadis le paradis terrestre de tout humaniste de la vraie gauche.

Simon Bolivar fut un « libertador ». Incontestablement. Suite à un voyage en Europe  en 1801, le jeune aristocrate vénézuélien, admirateur de la Révolution française, décide qu’il libérera lui-même l’Amérique du joug du colonialisme. En à peine vingt ans, il boutera alors les Espagnols et leur empire hors du Venezuela, de Colombie, d’Equateur puis du Pérou ; et sera même à la base de la création d’un autre pays auquel il léguera son nom, la Bolivie. S’il échappa de peu à la mort à plusieurs reprises, il enchaîna les batailles victorieuses sur son cheval, il fut un militaire héroïque, et très logiquement également, un « napoléonophile » de premier cru.

Rien de curieux à ce que dans chaque métropole, commune ou bourg de Colombie par exemple, ce grand orateur ait sa rue, son avenue, sa place, son parc, son square. Par ailleurs, bien avant que la Jamaïque devînt la terre sacrée du rastafarisme et de son reggae cannabinoïde, il œuvra à l’indépendance de l’île. En somme, il fut un personnage peu commun.

Fut aussi un libéral

Si Bolivar en termina victorieusement avec l’impérialisme espagnol, il ne voyait pas pour autant d’un mauvais œil la domination économique britannique, et était très séduit par le modèle… des Etats-Unis.

Le premier point car tenant en aversion l’économie monopolistique de l’empire espagnol, sa lutte fut aussi en faveur de la liberté de commerce. Le second puisqu’il souhaita copier le modèle des Etats-Unis, rêvant d’une fédération des Etats d’Amérique latine, qui donnerait gloire et puissance au nouveau continent émergent. Et s’il se rattacha à la souveraineté nationale, celle-ci était essentiellement dirigée contre l’Empire espagnol, mais pas contre la domination économique britannique. Au contraire, dans un souci de développement de la liberté de marché, commercer avec la première puissance économique mondiale devenait un but en soi. Pas forcément en harmonie avec les désirs souverainistes d’émiettement de l’Europe de Jean-Luc Mélenchon, ni avec ses diatribes anticapitalistes.

Si le général fut un adversaire du pouvoir absolu, s’il défendit toute sa vie le pouvoir des lois, « plus puissant que celui des tyrans », et que les quelques historiens ou détracteurs qui dépeignent son pouvoir comme autoritariste voire dictatorial semblent trop durs à son égard pour être objectifs, il fut toujours très méfiant envers la démocratie directe, au contraire de Monsieur Mélenchon. Pis, dans son Manifeste de Carthagène, publié en 1812, il exprimera ouvertement son mépris des agriculteurs, ces « rustiques des campagnes […]  si ignorants qu’ils votent machinalement » argue-t-il. Au niveau social également, il n’a jamais souhaité la fin des classes dominantes, et n’a jamais aboli la propriété privée. Au contraire, après avoir libéré le Venezuela, la concentration des terres fut encore plus forte que du temps des Espagnols.

Le mythe et les récupérations

Le grand Karl Marx, aussi admiré par Jean-Luc Mélenchon, ayant sans doute compris que le général n’était pas de la vraie gauche, ne le portait pas franchement dans son cœur, allant même jusqu’à le considérer comme « le gredin le plus lâche, le plus vulgaire et le plus misérable» (dans Bolivar y Ponte), pas moins, et soutint dans une lettre adressée à son collègue Engel, que « Bolivar était le vrai Soulouque » (Soulouque fut un tyran haïtien).

Il se peut que Marx se soit trompé. Mais Jean-Luc Mélenchon, ayant lu « une bonne grosse biographie » (et sans doute d’autres) du « Libertador », a dû le lire, tout ça. Et il ne nous a rien dit. Rien de rien. De fait, jusqu’à l’avènement de Chavez et de sa révolution supposée bolivarienne, le général a longtemps été sanctifié par la droite. Bolivar, chacun y prend ce qui l’intéresse et en fait ce qu’il en veut. Karl Marx (encore lui) a écrit que « la capacité de l’imagination populaire à construire des mythes s’est révélée à toutes les époques dans la découverte de grands hommes ». Sur ce point en revanche, sans doute ne s’était-il pas trompé. De Bolivar à Mélenchon, il y a donc un grand fossé, et là Monsieur Mélenchon, vous nous avez bien bluffés.

Italie, la crise qui vient

(Photo : SIPA.AP21908747_000005)

La situation des banques italiennes est aujourd’hui critique. Le dossier de leur recapitalisation occupera une bonne partie de cet été. Il met en cause directement les règles de l’union bancaire, qui est entrée en vigueur au 1er janvier 2016. L’impossibilité pour le gouvernement italien de les respecter met en lumière les dysfonctionnements toujours plus importants de la zone euro.

La part des prêts dits « non-performants » dans le bilan des banques atteint désormais près de 18%, d’après une étude du FMI[1. IMF Financial Soundness Indicators Database]. En dehors de la Grèce, où ce taux atteint plus de 34%, c’est le taux le plus élevé de la zone euro. Le Portugal suit d’ailleurs ce mouvement, mais à un niveau bien moindre, puisque le pourcentage des mauvaises dettes n’est « que » de 12%. En montant, on estime le volume total des encours à 360-400 milliards d’euros, dont 70 à 100 milliards devront être couverts, soit par l’Etat, soit par d’autres mécanismes.

Tableau 1
Part des prêts « non-performants » dans les bilans bancaires

Il faut ici noter que le mouvement de la part des « mauvaises dettes » peut être lié à des causes très diverses. En Irlande et en Espagne, c’était une spéculation immobilière qui avait provoqué ce mouvement. Rien de tel dans le cas de l’Italie, et c’est ce qui rend la progression des mauvaises dettes bien plus inquiétantes. Ces dernières sont issues des prêts qui ont été consentis par les banques régionales italiennes aux PME de la péninsule. En réalité, c’est bien la stagnation économique de ces dernières années qui est la cause de cette crise bancaire qui arrive aujourd’hui en Italie.

L’évolution des données macroéconomiques de l’économie italienne montre l’ampleur de cette crise, et surtout montre que sa cause est clairement l’introduction de l’euro. Si on calcule les évolutions de l’économie italienne depuis 1990, soit en prenant en compte la décennie ayant précédé l’introduction de l’euro, les évolutions sont très marquées et très importantes.

Tableau 2
Evolution du PIB, de l’investissement et de l’épargne en Italie depuis 1990

Source : données du FMI, World Economic Report Database, avril 2016.
La croissance du Produit intérieur brut, qui était relativement forte dans la décennie 1990-2000 est désastreuse dans les années qui suivent l’introduction de l’euro. L’Italie n’a d’ailleurs toujours pas retrouvé son niveau de PIB d’avant la crise de 2007. En fait, le PIB de 2015 se situe à un indice 116% par rapport à 1990 alors qu’il avait atteint l’indice 127% en 2007. Si l’Italie avait pu poursuivre sa croissance au rythme des années 1993-1999, elle serait, en 2015, à un indice 2015. Autrement dit, l’euro a coûté 34% en niveau de PIB en 2015. En PIB par habitant, ce qui constitue une grandeur plus conforme à l’évolution de la richesse de la population, et en supposant la répartition interne de cette même richesse inchangée, l’indice n’est que de 108% par rapport à 1990. Autrement dit, en 25 ans la croissance par tête n’a été que de 8%.

Mais, l’évolution de l’investissement (tant public que privé) est encore plus inquiétante. La chute brutale de l’investissement du début des années 1990 — chute qui était nécessaire pour réduire l’ampleur du déficit budgétaire — a été corrigée par la suite, et l’investissement est monté à un indice 125 en 2007. Mais, depuis, il n’a cessé de baisser et il est à un indice 87. Autrement dit, l’Italie investit 13% de moins en 2015 que ce qu’elle investissait en 1990. On ne doit alors pas s’étonner si la productivité du travail régresse dans ce pays et si la qualité des infrastructures publiques, qu’elles soient nationales ou municipales, se dégrade très rapidement à l’heure actuelle.

Cette situation de crise économique générale se traduit donc, dans les bilans bancaires, par la montée des « mauvaises dettes ». Mais, ici, se pose le problème des règles imposées par l’union bancaire. Cette dernière impose que les banques soient recapitalisées par leurs actionnaires et par les déposants. Mais sont considérés comme actionnaires les ménages ayant acheté des titres de dettes de ces banques. Or, ces ménages ont acheté ces titres dans une situation ou le risque de faillite des banques était largement compensé par la possibilité d’un « bail-out » (une opération de secours empêchant la faillite, ndlr) par l’Etat italien. Ces ménages sont, dans une large mesure des retraités et des personnes modestes. Ils sont maintenant pris au piège par les nouvelles règles de l’union bancaire qui imposent un « bail-in » autrement dit qui font porter l’essentiel du risque bancaire sur les actionnaires et les clients. Une première recapitalisation des banques, qui a eu lieu en novembre 2015, s’est traduite par une spoliation d’une partie de ces épargnants.

Le gouvernement italien, fragilisé par le résultat des dernières élections municipales du mois de juin 2016 – élections qui ont vu le succès du M5S à Rome et à Turin – n’a nullement envie de provoquer une crise sociale gravissime dans l’année qui vient. C’est pourquoi il cherche à imposer aux autorités européennes un « bail-out », c’est-à-dire une socialisation des pertes. Mais, sur ce point, il se heurte au refus de l’Allemagne. Ce refus n’est pas seulement dicté par des considérations financières, mais surtout parce qu’il signifierait l’échec de l’union bancaire, et ce moins d’un an après son entrée en vigueur. Dans le bras de fer qui oppose le gouvernement italien et le gouvernement allemand, il n’y aura que des perdants.

Si l’Allemagne impose sa vision, le choc social de la crise bancaire mettra l’Italie à feu et à sang, et provoquera un effondrement des partis traditionnels (PD de centre-gauche et Forza Italia de centre-droit) qui sont de plus rattrapés par de nombreux cas de collusion et de corruption avec les dirigeants des banques. Si le gouvernement italien passe outre l’opposition allemande et se décide à opter pour un « bail-out », l’ampleur des sommes à engager (au minimum 70 milliards d’euros, soit 4,4% du PIB) entraînera une hausse brutale du déficit budgétaire et réduira à zéro la crédibilité des institutions de la zone euro.

Tableau 3
Etat des finances publiques en Italie

Source : Idem, tableau 2.
La crise bancaire italienne occupera certainement une bonne partie de l’été et de l’automne. Or, il faut savoir que cette crise va se dérouler alors que la situation de la Deutsch Bank en Allemagne est des plus préoccupantes, et que les recettes budgétaires de la Grèce sont en voie d’effondrement, avec en particulier une chute moyenne de 20% des recettes de la TVA, en raison de la « grève de l’impôt » qui se développe désormais dans ce pays.

Tout se paye, un jour ou l’autre. Ayant refusé le principe de solidarité dans la zone euro, l’Allemagne a imposé sa vision des règles. Mais, elle se rend compte aujourd’hui que cette vision est intenable pour les pays de l’Europe du Sud. Elle est donc coincée entre la poursuite suicidaire d’une politique qui ne marche pas et la reconnaissance de ses erreurs passées. Ce qui rend le problème d’autant plus grave est que le poids de l’Italie est bien plus considérable que celui de la Grèce. Tout le monde comprend qu’une sortie de l’Italie de l’euro sera l’acte de décès de la monnaie unique. La crise grec de l’été 2015 n’a été que le hors d’œuvre ; la crise italienne sera LA crise de la zone euro.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

« Le Hezbollah a deux ennemis: Daech et Israël »

hezbollah galacteros lliban iran
Marche du Hezbollah, Tefahta (sud Liban), 2014. Sipa. Numéro de reportage : AP21531852_000002 .

Propos recueillis par Charlotte Amadis et Daoud Boughezala.

On commémore aujourd’hui les dix ans du déclenchement de la « guerre de juillet » entre Israël et le Hezbollah. Dix mois après le retrait unilatéral de Gaza, le 25 juin 2006, un commando du Hamas enlevait le soldat franco-israélien Gilad Shalit dans la localité israélienne de Kerem Shalom, jouxtant la bande de Gaza. Quelques jours plus tard, à la frontière nord d’Israël, le Hezbollah libanais capture deux hommes de troupe israéliens afin de soulager la pression qu’exerce l’Etat hébreu sur le Hamas. En représailles, le 12 juillet 2006, Israël lance une opération militaire de grande envergure contre la milice chiite. Après trente-trois jours de conflit, malgré des pertes limitées dans ses rangs, l’Etat hébreu considère avoir subi une lourde défaite symbolique : le Hezbollah n’a pas été mis KO, tant s’en faut.

Le coût humain et matériel de cette guerre – un millier de civils tués, des milliards de dégâts – ainsi que l’inexpérience du Premier ministre Ehoud Olmert, de son ministre de la Défense Amir Peretz – tous deux civils – et du chef d’état-major des armées Dan Haloutz (un officier de l’armée de l’air étranger à la culture de l’armée de terre) ont été pointés du doigt en Israël. De l’autre côté du front, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a admis qu’il ne s’attendait pas à une telle riposte d’Israël en 2006, avouant à demi-mots que le jeu n’en valait pas la chandelle. Les mauvais calculs de l’un ont donc rencontré l’inexpérience des autres.

Une décennie après le cessez-le-feu permis par le vote de la résolution 1 701 de l’ONU, le nouvel équilibre dissuasif né de ces trente-trois jours d’affrontements a ouvert la plus longue période de non-violence sur le front israélo-libanais depuis 1968.

 

Causeur. Dix ans après la guerre de juillet 2006, les révoltes arabes et la guerre en Syrie étant passées par là, l’axe Hezbollah-Damas-Téhéran a-t-il perdu les dividendes politiques de sa « victoire divine » contre Israël ?
Caroline Galacteros[1. Docteur en science politique, Caroline Galacteros est polémologue et dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. On peut lire ses chroniques sur le site du Point ainsi que sur son blog « Bouger les lignes ».]. Vous allez sans doute un peu vite en besogne. Le rôle militaire et politique d’importance pris par le Hezbollah en Syrie – contre l’offensive sunnite tous azimuts lancée pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et mettre la main sur le pays à la faveur d’une révolte populaire – est aussi le résultat de cette « victoire divine ». Une victoire qui a renforcé considérablement l’influence du Parti de Dieu non seulement au Liban mais aussi dans les territoires occupés. Rappelons que Hassan Nasrallah a su nouer, dès les années 1980, des relations et une coopération sécuritaire étroite avec les mouvements palestiniens (sunnites) et est progressivement apparu comme le protecteur des Palestiniens libanais. La guerre de 2006, en renforçant cette identification, a atténué le clivage confessionnel local, le Hezbollah affirmant se battre pour les Palestiniens du Liban. Al-Qaïda puis l’Etat islamique quelques années plus tard, chercheront à réveiller et à durcir la fracture confessionnelle. On peut en revanche dire que le spectre d’évaluation du rapport de force entre puissances sunnites (monarchies pétrolières et Turquie), entrées de facto progressivement dans une convergence tactique avec Israël contre l’Iran, et l’axe chiite autour de Téhéran s’est sensiblement élargi depuis 2011. Le centre du conflit s’est déplacé et la question israélo-palestinienne ne peut plus, à elle seule, justifier les affrontements dans la région dont les motivations énergétiques et politiques sont plus larges.  

Aujourd’hui que le prestige islamo-nationaliste du Parti de Dieu est écorné, les djihadistes sunnites ont-ils supplanté l’Etat juif dans le rôle de l’ennemi principal du parti chiite ?
Je ne suis pas sûre qu’il soit vraiment écorné. Je dirais plutôt que la lutte d’influence fait rage, dans le sang, d’attentats en contre- attentats et qu’effectivement, le Hezbollah joue gros dans cette affaire. Mais il semble conserver quasi intacte sa capacité de nuisance et aussi, son rôle politique central, et même stabilisateur, qu’on le veuille ou non, au Liban, pays de plus en plus fragilisé par l’afflux de réfugiés syriens et instrumentalisé sans vergogne par les puissances régionales. Et puis, tactiquement parlant, avoir deux « ennemis » (Israël et l’Etat islamique) n’est-il pas préférable à n’en avoir qu’un ? Il faut juste éviter qu’ils ne conjuguent leurs efforts contre vous…

En Syrie, le Hezbollah collabore activement avec l’état-major russe pour appuyer l’armée de Bachar Al-Assad. La Russie évite-t-elle les écueils habituels de la guerre asymétrique ?
L’armée russe a des moyens limités (son budget de défense représente environ un neuvième de celui des Etats-Unis) et des ambitions en Syrie limitées aussi. Elle craint l’enlisement dans lequel certains voudraient l’entraîner. Son implication militaire, conjuguée au soutien iranien, a permis un retournement incontestable de la situation sur le terrain. On donnait le régime pour moribond, son président comme quasi déchu et désespéré, les « islamistes modérés » sunnites (catégorie parfaitement introuvable à mes yeux, étant donné leurs origines et leurs allégeances réelles) aux portes du pouvoir. Que l’on soit pro ou anti-russe, les faits sont là : quelques mois d’opérations militaires russes ont changé la donne et pris tout le monde de court. La Syrie ne sera probablement pas dépecée comme prévu. Il va falloir tenir compte des intérêts des minorités du pays, de ceux de la communauté alaouite et derrière elle, de l’Iran. L’affrontement Iran-Arabie saoudite (pour l’influence régionale mais surtout pour le soutien américain) se poursuit en Syrie, comme en Irak, au Yémen, ou en Libye. Mais à mon sens, la Syrie n’est que l’un des théâtres de la rivalité globale russo-américaine, qui est bien loin d’avoir disparu avec le Mur de Berlin comme ont voulu le croire les idéalistes naïfs. Il n’y aura pas de solution politique ou d’avancée diplomatique réelle en Syrie tant que Washington et Moscou ne se seront pas entendus de manière globale non seulement sur l’avenir du pays, mais sur celui de l’Ukraine, de l’élargissement de l’OTAN, et sur les sanctions qui gênent toujours Moscou. Les théâtres syrien et européen sont donc intimement liés, au grand dam d’ailleurs de Téhéran, qui a peur de faire les frais de cette relation surdéterminante. Celle-ci n’exclue évidemment pas la rivalité politique, bien au contraire. Tandis que les Russes sont parvenus à retourner partiellement l’atout kurde syrien, les Américains continuent de soutenir les islamistes forcenés issus des déclinaisons locales d’Al-Qaïda ; car c’est aussi le rapport de force militaire qui déterminera l’avenir politique. Pendant ce temps, le peuple syrien souffre.

Lorsqu’il fut question de bombarder Damas à la fin de l’été 2013, la France fut à l’avant-garde des Etats-Unis, de même que lors des négociations de l’accord nucléaire avec l’Iran, Paris se montra plus dure que Washington. Alors que les Etats-Unis délaissent leur allié saoudien, notre diplomatie a-t-elle ainsi voulu se rapprocher de Ryad ?
Les motivations de notre diplomatie sur le dossier iranien me demeurent mystérieuses. Démontrer notre docilité à Washington et adopter le rôle du « mauvais flic » qu’ils nous attribuaient ? « Nous faire pardonner l’Irak » (une des meilleures décisions de politique internationale prises depuis des décennies) ? Nous n’avons strictement rien gagné à cette posture jusqu’au boutiste. Dans aucun domaine. Nous sommes tombés dans un piège. La France n’est le serf de personne. Elle doit déterminer, en visant loin et haut, ses intérêts nationaux et caler son action diplomatique en fonction. Or, le monde étant ce qu’il est, il est à mes yeux évident que notre pays a vocation à penser et mener sa politique étrangère comme équilibrée et médiatrice. Et à ne surtout pas prendre parti dans des affrontements confessionnels auxquels il n’entend rien, et qui masquent des luttes d’influence et d’intérêt infiniment plus prosaïques dont il ne peut être que le jouet. La politique étrangère d’un Etat comme le nôtre ne se réduit ni à une politique humanitaire ni à de la « diplomatie économique ». Ce ne sont là que des lignes d’opération d’une stratégie globale.

>>> Lire ici la suite de cet entretien.

Manières de Guerre Manières du Monde

Price: ---

0 used & new available from


Guerre, technologie et société

Price: ---

0 used & new available from


Risques et Precaution

Price: ---

0 used & new available from

Quels citoyens voulons-nous former? (2/3)

46
00749347_000028
00749347_000028

>>> Lire ici le premier volet de ce texte.

Les Français aiment l’Histoire, sans parvenir à s’entendre sur ce qui constitue cette matière si décriée parfois. Il faut comprendre qu’on ne l’enseigne pas de la même façon à des enfants, à des adolescents et à des presque adultes. On n’amène les enfants à l’Histoire que par des récits — une notion essentielle à l’enseignement de cette matière si délicate, où le « roman » est une tentation forte, et l’« analyse » un procédé douteux face à des élèves encore petits. Il faut raconter au primaire ce que l’on commencera à analyser au collège et qu’on mettra à distance au lycée. La règle de cet enseignement de l’Histoire doit être une chronologie rigoureuse, du CP au CM2, puis de la Sixième à la Troisième. On ne peut analyser les faits que lorsqu’on sait exactement quand et où ils ont pris place. S’il n’est pas nécessaire de se limiter à l’Histoire de France, il va de soi qu’elle doit constituer 90% de cet enseignement en primaire. Que l’on en soit ou non originaire, il faut savoir d’où nous venons, et quelle est l’histoire de ce pays.

En sciences, il faut impérativement donner précocement les bases de calcul et d’observation nécessaires. Etaler la maîtrise des quatre opérations de base sur trois ans est une aberration. Les cerveaux enfantins sont capables d’engranger bien des connaissances, et la prise en considération des bio-rythmes et autres considérations savantes est devenue un obstacle à la transmission de savoirs fondamentaux.

Entre 18% (chiffre officiel) et 40% (chiffre officieux) des entrants en Sixième ne maîtrisent pas la lecture. Aucun élève ne peut sortir du primaire sans maîtriser lecture et écriture. Les temps de remédiation aménagés tout au long de la scolarité devront faire porter l’essentiel de l’effort sur ces capacités spécifiques. Ces moments de remédiation, qui contourneront l’obligation de plus en plus théorique de collège unique, et qui seront diversifiés en fonction des matières nouvelles qui y sont enseignées, doivent constituer la clef de voûte du collège.

Il faut resserrer les emplois du temps sur les matières fondamentales, dégraisser le temps scolaire de tout ce qui est aujourd’hui remplissage ludique, et instaurer une politique ferme de transmission des connaissances.

Notre conviction est que l’éducation (en particulier l’éducation à la citoyenneté) est un effet dérivé de l’acquisition des savoirs — et jamais le contraire. On ne donne pas des cours de laïcité : la transmission des Lumières suffit globalement à dissiper les préjugés. La laïcité est un principe essentiel, qui garantit la libre pensée, hors de toute servitude involontaire. Elle est directement associée à la liberté, qui n’existe que par la domination de l’homme sur son environnement, et non dans sa soumission à des superstitions engendrées par la carence des savoirs. La culture est un humanisme — elle est l’humanisme. La République ne se prêche pas, elle est le produit des connaissances. L’ignorance seule engendre le recours à tous les extrémismes.

Cantines

La gestion des cantines, source de conflits incessants en fonction des revendications communautaristes, bien qu’elle soit du ressort des municipalités/départements/régions, fera l’objet d’un décret national stipulant les conditions effectives d’offre. Quelles que soient les raisons d’un élève, goûts ou convictions, on ne peut le forcer à manger ce qu’il ne veut pas manger. Mais il n’est pas du ressort des administrations de lui proposer autre chose. À chaque famille de comprendre quel est l‘intérêt des enfants. Et de le leur faire comprendre. Libre à elles de se tourner alors vers des écoles confessionnelles hors contrat, qui en aucun cas ne pourront dépasser 10% de l’offre publique : une autorisation préalable d’ouverture n’est pas nécessaire tant que des inspections régulières (au minimum annuelles) vérifient que ces écoles visent à l’instruction des enfants et non à leur endoctrinement. Pour les écoles privées sous contrat, les mêmes règlements que dans les écoles publiques s’imposent. En revanche, il est du devoir de l’Etat comme des collectivités publiques de veiller à ce que les enfants et les adolescents mangent des produits sains. Il serait par exemple essentiel de décréter que les produits proposés à la consommation dans les cantines sortent de l’économie locale, et soient majoritairement issus de l’agriculture biologique.

Laïcité

La laïcité ne se négocie pas. Les élèves ont à assimiler des programmes nationaux, dans toutes les matières, indépendamment de leurs convictions personnelles. La culture du « débat », qui a envahi peu à peu l’enseignement, doit laisser la place à une culture de la transmission de savoirs réels. L’école n’est pas prioritairement le lieu de l’expression des opinions, mais le lieu où se forgent des opinions, sur des bases rationnelles. À noter que la laïcité se déduit bien plus qu’elle ne s’enseigne. Elle se déduit justement des savoirs, et non d’un discours théorique. Elle est le produit des Lumières.

Collège et lycée

La nécessaire disparité des moyens que nous avons proposée au primaire doit être à l’œuvre également au collège. Dans des secteurs déshérités, il est aberrant de dépasser quinze élèves par classe. Dans des secteurs plus privilégiés, on peut aisément aller au-delà. L’idée d’une moyenne nationale n’a aucun sens : il faut mettre plus de moyens réels là où ils sont nécessaires. Il sera à terme indispensable de repenser la politique d’implantation des collèges. Construire des ghettos pédagogiques à l’intérieur de ghettos sociaux ne peut que mener à la catastrophe pédagogique et sociale. Quitte à obliger les élèves à se déplacer, voire à les mettre en internat. Dans tous les cas, rétablir des zones scolaires « en quartiers d’orage » au lieu du zonage actuel serait une bonne chose du point de vue de la mixité sociale et de la dissolution des éléments les plus difficiles dans des ensembles où ils ne seront plus majoritaires. Le principal problème des ZEP est justement l’absence totale de mixité sociale, voire de mixité ethnique. On a voulu le communautarisme dont nous récoltons aujourd’hui les fruits dangereux. Il faut repenser l’école dans le sens d’une intégration de toutes et de tous dans l’ensemble français. Il est moins cher de construire un nouvel établissement situé hors des zones à risque que de rénover sans cesse des établissements que leur situation géographique rend pratiquement incontrôlables.

Par ailleurs, la politique de dissociation des collèges et des lycées a donné des résultats peu satisfaisants. Dans la mesure du possible il faudra revenir à des établissements couvrant toute la gamme, de la Sixième à la Terminale — et au-delà. Chaque niveau trouve une motivation supplémentaire dans l’existence de niveaux supérieurs. Cela évitera de surcroît que des pré-adolescents s’improvisent caïds sous prétexte qu’ils sont en Troisième. Il va de soi qu’une attention particulière sera donnée au recrutement de chefs d’établissement dotés de pouvoirs disciplinaires étendus. Le règlement intérieur pourra éventuellement durcir un règlement national ferme et précis. Les élèves ont certainement des droits, mais ils ont surtout des devoirs, et tout manquement sera sanctionné. Toute absence systématique, par exemple, fera l’objet de retenues à la source sur les prestations familiales. De même, la « prime de rentrée » sera versée en plusieurs fois, avec un solde important en fin d’année, quand il sera bien établi que les élèves auront été effectivement présents en classe. Que certains mettent leurs enfants à l’école en septembre pour toucher une prime de rentrée et les en retirent peu après pour recommencer l’année suivante n’est plus supportable.

Dans le même esprit, il faut repenser le système des bourses, en reportant sur des bourses au mérite obtenues en fonction des résultats ou sur concours les montants des bourses sociales, hors aides d’urgence. Les bourses au mérite pourront être plafonnées en fonction du niveau de ressource des parents, mais il est essentiel de faire passer le message : bien travailler paie — au propre comme au figuré. Quels savoirs doivent être enseignés au collège ? Ceux dont on aura besoin ultérieurement : l’enseignement doit avoir constamment pour visée le niveau suivant supérieur. Le primaire doit fournir toutes les armes pour le collège, le collège doit préparer au lycée, professionnel ou général, le lycée doit avoir pour fins l’enseignement supérieur ou l’accès direct à l’emploi.

La vie professionnelle peut être un choix précoce, dès la fin Cinquième, à condition que des passerelles soient maintenues pour revenir dans la voie générale. Il est fréquent qu’un élève considéré comme peu doué pour les matières théoriques à 14 ans se réveille à 16. Il faut qu’il puisse, comme ce fut le cas dans le passé, repenser sa carrière. En tout état de cause, le Bac Professionnel sera obtenu au terme de quatre ans d’études. Ramener le Lycée professionnel, pour des économies peu conséquentes, à trois ans (2008) a été une erreur grossière qui lance dans la vie active des adolescents mal préparés, et peu aptes à cette « formation tout au long de la vie » qui sera sans doute nécessaire, mais qui n’a aucun sens si des bases très solides ne sont pas acquises. Par ailleurs, une formation pré-professionnelle en quatre ans donnera des aptitudes supérieures au niveau artisanal. Un bon manuel est un bon intellectuel. Penser à ce que représente l’art de l’ébénisterie.

Si la réforme du collège est une nécessité vitale, celle du lycée, tant général que technologique ou professionnel, est tout aussi essentielle. Il faut en finir avec la Seconde dite de détermination, qui n’a été mise en place que pour éviter d’avouer que la plupart des collégiens arrivaient sans réelle maîtrise des fondamentaux. Afin d’éviter l’engorgement d’une série S qui ne prépare plus réellement aux voies scientifiques, mais qui est une solution d’évitement, on revitalisera les sections littéraires, dont les talents spécifiques sont de plus en plus demandés dans toutes sortes de voies professionnelles. Parallèlement, il faut créer une vraie section scientifique : la section S actuelle est, au mieux, une voie généraliste. Il faut en outre moduler soigneusement le rapport entre formation générale et formation à l’emploi. On sait d’expérience qu’une formation professionnelle trop précoce, sans culture générale, envoie le plus souvent dans des impasses, sans possibilité d’en sortir. Enfin, il faut restaurer les ponts entre enseignement professionnel et voie générale. Des systèmes de remédiation / mise à niveau doivent permettre à des élèves engagés dans la voie professionnelle de revenir dans la voie générale s’ils en ont le désir et la capacité.

>>> Lire ici le troisième et dernier volet de ce texte.

Brexit: qui a peur du grand méchant peuple?

175
Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)
Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)

Ich bin ein Brexiter ! Au matin du 24 juin, alors que la nouvelle la plus dingue de l’année, annoncée par la voix sépulcrale de je ne sais quel présentateur radio, parvenait en pointillé à mon cerveau, j’ai éprouvé une empathie immédiate pour ce peuple plein de drôlerie qui venait d’adresser un formidable bras d’honneur à tous les gens convenables que compte notre planète. Ceux qui savent ce qui est bon pour ces grands enfants que sont les citoyens, surtout les pauvres qui n’aiment pas l’art anal de Paul McCarthy, ne partent pas passer des week-ends à New York en rentrant d’une réunion à Singapour, ne sont pas des fanatiques du dialogue interculturel – qu’ils pratiquent au quotidien –, et qui, pour finir, votent pour des gens qu’on n’aurait pas reçus sur feu Canal+, même avec une pince à linge sur le nez. Pouah, populiste, ça fait populo, ces sans-manières vont tacher mon canapé. Même Obama leur avait dit qu’il fallait voter « non ». Cause toujours. Marrant, cela dit, qu’on s’entortille tous les pinceaux avec cette affaire de « oui » et de « non », comme si on avait du mal à associer le joli mot « oui » avec la vilaine chose « Brexit » – rappelez-vous, pour dire « non » à l’Europe, ils ont voté « oui ».

Avec les premières remarques dégoûtées sur le « vote vieux », mon empathie s’est muée en tendresse. Dans notre société qui prend des gants avec toute minorité vindicative et traque dans tous les coins la « parole libérée », sur les vieux, on peut dire n’importe quoi. Comme suggérer que les jeunes aient le droit à deux votes (François Fillon). Ou déplorer que le passé ait voté pour l’avenir (Cohn-Bendit). C’est vrai, ils pourraient avoir la décence de se mettre au rancart tout seuls, sans qu’on ait à demander. Le rêve de certains de mes confrères, c’est un pays peuplé de jeunes, diplômés, connectés, riches et polyglottes – un cauchemar.

Tout occupés à nous faire avaler que les jeunes avaient voté « Remain » en masse, alors que seuls un tiers des 18-25 ans se sont déplacés, les commentateurs n’ont guère relevé un paradoxe amusant : les vieux ont voté pour l’aventure et le grand large, les jeunes pour le statu quo et la sécurité. Et ce sont de jeunes présentateurs qui observent avec effroi que les électeurs britanniques ont choisi « le saut dans l’inconnu ». Pitié, pas ça, pas l’inconnu. On croyait que le risque, c’était un truc de jeunes, et on les découvre défilant pour leurs retraites et terrifiés à l’idée de devoir voyager sans Erasmus. Maman, ils vont me demander mon passeport à la frontière ? Alors, quoi de plus amusant que l’image de vieillards indignes infligeant une petite leçon de vie à des jeunes propres sur eux, pressés de jouir des privilèges de l’économie mondialisée – ce qui n’est bien sûr pas répréhensible, mais pas non plus très exaltant. Je sais, il y a le beau rêve européen, mais soyons sérieux, même les plus rêveurs ne croient plus vraiment qu’il puisse se nicher dans l’usine à gaz sous direction allemande qu’est devenue l’UE.

Je ne suis pas sûre d’être souverainiste, pas tous les jours et pas intégralement en tout cas, mais il y a dans ce vote surprise un air de liberté, peut-être même un petit parfum d’Histoire, qui continue à m’enchanter deux semaines plus tard, malgré les pleurs des traders londoniens, malgré les regrets de Brexiters diffusés en boucle de façon à accréditer l’idée que les électeurs britanniques ont fait un gros caprice et que maintenant ils se sont calmés et demandent pardon. Le scénario écrit d’avance a échoué. Qu’on soit ou pas européen, on ne peut pas être totalement insensible au charme du coup de théâtre qui fait dérailler une mécanique que l’on disait inaltérable. On dirait que si. Certains lecteurs se sont irrités de ma légèreté, ou de mon fanatisme, faudrait savoir. L’un d’eux a trouvé que Causeur, avec son déluge de commentaires anti-UE, ressemblait à Je suis partout. Étrange comme un sujet aussi peu sexy que la construction européenne peut rendre les gens fous, des deux côtés au demeurant, car il n’est pas plus malin de comparer l’Union au Troisième Reich.

Non contente d’être contente, j’avais avoué avoir ri devant les têtes d’enterrement de certains de mes confrères. Et au risque d’aggraver mon cas, je me marrais encore, quelques jours plus tard, devant les mines scandalisées et stupéfaites des députés européens pendant le discours de Nigel Farage (qui n’est pas toujours drôle) : « Il y a dix-sept ans, lorsque j’ai déclaré ici que je voulais diriger la campagne pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, vous vous êtes moqués de moi. Aujourd’hui, on dirait que je ne vous fais plus rire. » Moi, si.[access capability= »lire_inedits »] (Que ceux qui refusent de rire en cette heure grave, surtout avec n’importe qui, évitent « Le jeu des sept terreurs » concocté par Gérald Andrieu, cela pourrait les énerver.)

Danse-t-on dans les ruines ? Rigole-t-on en sortant du cabinet du juge où on vient de divorcer, comme me le demanda gravement Boubou sur causeur.fr ? Pire encore, a-t-on le droit de rigoler avec l’épargne des autres ?, m’a fait remarquer un ami qui observe avec inquiétude l’évolution de son modeste portefeuille boursier. Certes, je n’ai pas ce genre de soucis, mais je veux le bien de mes amis, et je me réjouis que l’indice Footsie ait vite retrouvé son niveau du jour d’avant. Cela ne signifie pas que la sortie de l’UE sera une promenade de santé – ou un dîner de gala. Mais, comment dire, c’est tellement bon qu’il se passe quelque chose.

Pour l’instant, en dépit du piteux déballonnage des leaders du « Leave », la foudre ne s’est pas abattue sur l’Angleterre, même pas sur l’Angleterre profonde qui vient de faire ce pas de côté. Mais une propagande apocalyptique qui s’efforce d’être autoréalisatrice est tambourinée par une partie des médias, en particulier par Le Monde qui, tout en dénonçant le vote de la peur, promet d’innombrables fléaux aux malvotants, comme en témoigne cet échantillon de titres pêchés entre le 24 juin et le 7 juillet : « Brexit : l’UE peut-elle se relever ? » ; « Ils vont tomber de haut, ceux qui ont voté “Leave”… » ; « Brexit : les 27 désemparés par le chaos britannique » ; « La semaine folle qui a fait chanceler le Royaume-Uni » ; « Le cœur brisé des Européens de Londres », il fallait oser ; « Brexit : l’immobilier britannique flanche, la City redoute une crise financière » – à force de l’espérer, elle finira bien par arriver. Bien fait pour eux. Les Soviétiques prétendaient libérer les peuples qu’ils opprimaient. De nos jours, on trouve ça normal de vouloir les punir. D’ailleurs, regardez, claironne Cohn-Bendit, une semaine après le Brexit, 10 à 20 % des brexiters regrettent leur choix, c’est son petit doigt qui le lui a dit.

Pour l’occasion, même le vénérable Economist s’est mis à l’hyperbole, annonçant à sa une « Anarchy in the UK ». Anarchie, chaos, comme vous y allez, mes seigneurs. Le système de santé est-il en plus piètre état que le mois dernier, les transports arrêtés, les magasins dévalisés ? Que nenni, et les Britanniques ont même l’élégance de parler un peu d’autre chose. Il est vrai que le paysage politique turbule sérieusement, puisque, à l’heure où j’écris, aucun des deux grands partis n’a de chef pour livrer les prochaines batailles, avec Bruxelles notamment, et que Farage a tiré sa révérence. Pour ceux qui ne veulent « ni Juncker, ni Ukip », une partie du boulot est faite. Mais les humeurs irrédentistes des Écossais et des Irlandais ne sont pas une bonne nouvelle. Comme le note Jeremy Stubbs, conservateur et remainer assumé, il se pourrait que le vote souverainiste ait eu raison d’un des plus vieux pays du monde. N’empêche, il faut toute l’arrogance des postmodernes pour décréter qu’un gouvernement issu d’un Parlement pluriséculaire ne saurait rompre avec un choix diplomatique fait, et sans grand enthousiasme, il y a à peine soixante ans. Peut-être que, pour la vieille Angleterre, ce n’est pas une histoire qui s’achève, mais une parenthèse qui se ferme.

Le peuple souverain fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne

Il n’est pas exclu, bien sûr, que des brexiters aient voté un peu légèrement, voire en croyant aux promesses absurdes de leurs leaders, après tout, il paraît qu’en France, certains pensaient que François Hollande allait faire la guerre à la finance. De même, certains électeurs du « Remain » ont peut-être vraiment cru que, s’ils votaient « Out », ils iraient en enfer. Comme l’observe judicieusement Marcel Gauchet, « la démocratie, c’est la concurrence des démagogies », et sur ce terrain, les leaders du « Out » ont fait particulièrement fort, à l’image de cet éditorialiste, brexiter fanatique, qui a déclaré le 30 juin avoir le remords de l’acheteur (mais ducon, t’étais vendeur ! lui a en substance répliqué un autre). Il semble bien que Johnson et les autres aient joué le destin de leur pays sur un coup de dés, ou plutôt, qu’ils avaient la ferme intention de ne pas gagner, exactement comme Pasqua et Séguin sablant le champagne en 1993, avec la défaite de justesse du « non » au référendum sur Maastricht, l’ami Basile y était en personne.

N’empêche, croire que des millions d’électeurs ont voté sans comprendre ce qu’ils faisaient et sans s’interroger sur les conséquences de leur acte, c’est, au sens strict, les prendre pour des cons. À Londres, raconte Alain Frachon dans Le Monde, les remainers font leur autocritique. À Paris, le storytelling qui dépeint les brexiters comme des beaufs incultes, xénophobes à l’esprit étroit (et pourquoi pas consanguins, tant qu’on y est) auxquels on devrait retirer le droit de vote est révélateur de l’estime dans laquelle une partie des classes dirigeantes tient les populations qu’elle prétend gouverner. Dans ce registre du mépris satisfait, on ne sait qui, de Bernard-Henri Lévy dénonçant « la victoire du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête » ou de Daniel Cohn-Bendit éructant « il y en a marre du peuple ! », doit obtenir la palme d’or. Contrairement à ce qu’on croit de ce côté de la Manche, rappelle Laetitia Strauch-Bonart, la campagne ne s’est pas seulement jouée aux comptoirs des pubs et à la une des tabloïds, mais dans toutes sortes de cercles intellectuels, et on n’y a pas seulement échangé des bobards, mais aussi des arguments. À l’arrivée, une majorité a décidé de « reprendre le contrôle » (take back control) de la direction du pays. On a le droit de penser que les Britanniques ont fait un mauvais choix. Pas que ce sont des imbéciles. Et encore moins qu’on peut s’asseoir sur leur vote.

La perplexité des leaders du Brexit ne sachant que faire de leur victoire et les témoignages de brexiters repentis ont pourtant suffi pour que quelques voix, d’abord anonymes et bruxelloises, puis assumées et parisiennes, fassent entendre la petite musique connue du « quand un peuple dit non, c’est oui ». Dans l’Esprit de l’escalier, le 26 juin dernier sur RCJ, Alain Finkielkraut a judicieusement exhumé le poème de Brecht, qu’on cite sans le connaître, dans lequel l’écrivain, pourtant communiste ardent, conseille ironiquement au pouvoir de « dissoudre le peuple et d’en élire un autre » puisque celui-ci ne lui convient pas. Le texte, écrit en 1953, au moment de la grande révolte ouvrière de Berlin-Est, parle d’un tract diffusé par l’Union des écrivains dans lequel il est écrit que « le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement ». Nous y (re)voilà. L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, on est obligés de respecter au moins les formes de la démocratie. « Référendum : faut-il vraiment donner la parole au peuple ? » se demandait-on dans l’émission 28 minutes d’Arte quelques jours après la victoire du « Leave ». Une provocation, bien sûr, précisa Élisabeth Quin. Bien sûr, même si certains prennent visiblement la question au sérieux. Le peuple, évidemment, peut dire de sacrées âneries. Rappelons que le 23 juin 2016, il n’a pas porté Hitler au pouvoir, mais choisi de quitter l’Union européenne.

Le problème de nos systèmes politiques, me souffle Gil Mihaely, est de fabriquer de la légitimité et même le référendum, expression quasi transparente du peuple souverain, ne produit plus aujourd’hui une légitimité incontestable. Admettons. Mais aussi mal élevé soit ce peuple souverain et aussi fantasques soient ses choix, il fabrique par son vote plus de légitimité que la machinerie européenne ou qu’une pétition en ligne. Le militantisme en pyjama, selon l’heureuse expression de Nicolas Domenach, c’est moderne et sympa, mais ça ne vaut pas un bon vieux bulletin de vote dans une vraie urne. Pas encore.

Au risque de chagriner tous ceux qui adorent s’opposer en solo au chœur des vierges de la raison, on dirait cependant qu’une partie des élites politiques, et même médiatiques, s’efforcent d’entendre et même de comprendre le message des urnes au lieu de se répandre en invectives conjuratoires. Le président de la République a été très clair : il faut respecter le vote britannique. Et à l’exception du FN, qui aimerait bien filer à l’anglaise, la plupart des responsables politiques, et pas seulement dans les rangs néochevènementistes resserrés pour l’occasion, se sont fendus d’un petit laïus sur la nécessité de réformer l’Europe et d’entendre les aspirations populaires. Volonté certainement sincère, même si personne n’a une traître idée de la façon dont tout cela se dit en allemand. Ce qui se voit moins, c’est que le Parti des médias est beaucoup plus divisé que ce qu’on pourrait penser. Ce miracle est, il est vrai, facilité par l’existence d’un souverainisme de gauche, qui communie avec l’autre dans la détestation du « libéralisme bruxellois » – alors que ce sont la bureaucratie et les règlements européens qui ont fait fuir nombre d’électeurs anglais, mais passons.

Exemple parmi d’autres de ce changement discret, on a pu, dès le 24 juin, entendre des propos très raisonnables sur France Inter, comme cette chronique d’Anthony Bellanger, qui officie – très provisoirement, on espère – à la place de Bernard Guetta, et qui est presque aussi fanatiquement européen que lui : « Eh bien, le peuple veut qu’on le protège. Il ne veut pas faire la queue chez le docteur, à l’hôpital ou à l’école publique. Il veut travailler décemment sans être constamment sous la pression d’un renvoi facilité. Il veut être logé sans avoir à débourser des sommes folles en loyer ou sans avoir à quitter son quartier sous la pression de la spéculation immobilière. Il veut que la croissance britannique lui profite. » Il faut avertir BHL : la causeurisation des esprits se propage au cœur du système.

De fait, le projet révolutionnaire de création d’un Homo europeus est mort. Il s’est fracassé contre cette réalité imprévisible, incalculable et inassignable qu’on appelle l’humanité. Les gens ordinaires, comme disait l’autre. Pas d’homme nouveau en vue : que l’on veuille transformer l’Europe, refonder les nations ou les deux, il faudra désormais s’arranger de celui qui existe, avec ses petites manies et son bête attachement à son douar d’origine.

Je pense à Muray, qui aurait tant aimé voir la déconfiture des eurolâtres. Il me semble entendre sa voix caverneuse qui m’engueule : « Idiote, je ne t’ai rien appris ? Ça a la couleur de l’Histoire, ça a l’odeur de l’Histoire, mais ce n’est pas de l’Histoire. » Jaloux, tu dis ça parce que t’es mort. Et puis, justement, tu m’as appris que l’Histoire, c’est ce qui rate. Alors, ce n’est peut-être pas de l’Histoire, mais ça y ressemble. En tout cas, on ne s’ennuie pas.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: l’étrange victoire

48
montbrial brexit etaix hargot

montbrial brexit etaix hargot

Il y a quelque chose de racorni au Royaume-Uni. Non que la rédaction de Causeur, toutes sensibilités confondues, ait quelque chose à redire du vote britannique. Quoi qu’on pense du Brexit, messieurs les Anglais ont voté les premiers et le respect de la vox populi est l’un des rares points de consensus entre nous. Mais depuis le 23 juin, les gagnants du référendum paraissent déroutés par leur victoire, comme l’attestent le renoncement de Boris Johnson et la démission de Nigel Farage. Une « étrange victoire » aussi déconcertante que la morgue revancharde d’une partie des perdants.

« Qui a peur du grand méchant peuple ? » s’interroge Elisabeth Lévy avec un zeste de jubilation devant le verdict des urnes. « On a le droit de penser que les Britanniques ont fait un mauvais choix. Pas que ce sont des imbéciles. Et encore moins qu’on peut s’asseoir sur leur vote. », ajoute notre directrice de la rédaction, affligée par les réactions antidémocratiques de certains européistes. « Ich bin ein Brexiter ! » décrète avec bonheur notre chère Elisabeth, jamais à court d’arguments pour désespérer Saint-Germain.

« Comique est la revendication immédiate, par ceux qui n’aiment pas le résultat, de réinitialisation de la séquence, comme s’il s’agissait d’une scène que les figurants devaient rejouer : « C’est mauvais, les cocos, on la refait. », raille Marin de Viry, dans sa philippique contre les eurobéats sourds et aveugles.

Non moins burlesque, le carnet de jeux qu’a préparé Gérald Andrieu vous plongera dans des abîmes de stupéfaction en découvrant que certains journalistes et politiques rêvent d’exil dans des contrées  exotiques où le peuple est moins borné. Les mêmes aspirent à éradiquer les intolérants… au nom de l’ouverture aux autres.

Laetitia Strauch-Bonart, que je suis ravi d’accueillir dans nos colonnes, s’étonne de l’ethnocentrisme hexagonal s’escrimant à nous faire passer les vessies eurosceptiques pour des lanternes antilibérales. Car, outre-Manche, le Brexiter moyen ne cesse de fustiger une Commission européenne tentaculaire à l’interventionnisme économique tatillon guère compatible avec la patrie de la libre entreprise et des libertés individuelles qui est celle de Sa Gracieuse Majesté. « It’s the economy, stupid », comme disait l’autre, mais pas forcément dans le sens que l’on croit !

Dans une veine tout aussi conservatrice, mais favorable au « remain », Jeremy Stubbs nous gratifie de son journal de campagne. Affligé par l’amateurisme et l’impréparation des pro-Brexit de son propre camp, le représentant des Tories à Paris moque Boris Johnson, « the man without a plan », si désemparé par la victoire du « leave » qu’il est en venu à la déclarer « pas vraiment décisive » ! Et les europhiles du Parti conservateur n’ont pas non plus de quoi pavoiser : au 10 Downing street, Cameron « annonce qu’il ne sera plus là pour déclencher un Brexit auquel il n’a jamais cru » cependant que Johnson « ne semble pas avoir cru à un Brexit qu’il se disait prêt à déclencher ». Avec le recul si rare chez nos politiques, Stubbs diagnostique une crise de l’identité anglaise, faute d’un « grand récit victimologique » à faire valoir comme leurs voisins écossais, nord-irlandais ou gallois.

Si l’on élargit la focale, il faut bien se rendre à l’évidence, un spectre hante l’Europe : le populisme. Cauchemar pour les uns, panacée pour les autres, ce mouvement de rejet des élites est mû par une volonté de sauvegarder son niveau de vie ainsi que son mode de vie, nous apprend l’universitaire italien Marco Tarchi.

Et si l’apocalypse annoncée n’avait pas lieu ? L’économiste Gaël Giraud entrevoit la naissance d’un nouveau monde doté de frontières, au grand dam des utopistes de la mondialisation heureuse.

Pour les prochaines décennies, le prophète Maurice G. Dantec – paix à son âme – espère, dans un texte daté de 2003 que Causeur a exhumé, la renaissance d’une Europe judéochrétienne, sans quoi le Vieux continent renoncerait à son destin.

Une large part de nos pages actualités est consacrée au terrorisme, sujet (hélas) incontournable en ces temps d’état d’exception permanent. Horrifié par le double crime de Magnanville contre un couple de policiers, Cyril Bennasar lance un coup de gueule : « Le simple profil Facebook de notre criminel aurait permis à un pouvoir exécutif juste assez courageux pour exécuter, de déchoir Abballa de sa nationalité par simple décret, sans être entravé par un tribunal juridiquement pointilleux » puis de l’expulser et d’ainsi éviter le drame qu’on connaît. Interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, l’avocat spécialiste du terroriste Thibault de Montbrial préconise la création de prisons réservées aux djihadistes. Infiniment plus léger, je vous emmène sur les pas des alterféministes Eugénie Bastié, Thérèse Hargot, Iseul Turan et Peggy Sastre contester le dogmatisme d’Osez le féminisme avec de jeunes et jolies jeunes filles.

Après un détour par un chef d’œuvre d’El Greco en séjour à Grenoble et la littérature de genre d’un Jean Ray, lumineux auteur des Contes du whisky, notre section culture vous transporte aux côtés de Pierre Etaix, clown et saltimbanque de 88 printemps qui a répondu aux questions de Patrick Mandon. Enfin, à quelques semaines des Olympiades de Rio, vous saurez tout sur les Jeux olympiques de Berlin 1936 au cours desquels Hitler ignora l’athlète afro-américain Jesse Owens. Mythe et réalité d’une légende noire.

Je vous laisse, il est grand temps de me goberger au bord de l’eau. Messieurs les Anglais, lisez les premiers !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Tarnac, clap de fin?

113
Carte postale éditée par les comités de soutien des "inculpés de Tarnac" (Photo : SIPA.00606265_000012)
Carte postale éditée par les comités de soutien des "inculpés de Tarnac" (Photo : SIPA.00606265_000012)

Je ne sais pas s’il y a une justice de classe comme on disait jadis à gauche ou si au contraire la magistrature est noyautée par d’affreux juges rouges, ceux du Syndicat de la magistrature déclenchant des réactions proprement pavloviennes dans certains milieux. Moi, j’aurais plutôt tendance à penser qu’un bon juge doit être comme un bon écrivain : quand l’un juge et que l’autre écrit, dans l’idéal, ils devraient ne plus avoir de sexe, d’âge, de religion, d’appartenance politique. Le contraire, par exemple, de ce qui se fait lors des comparutions immédiates, une roulette russe pour ceux qui se font prendre à la fin d’une manif ou d’une émeute : le même, à Lille, écopera d’un simple rappel à la loi tandis qu’à Marseille, il ressortira avec les bracelets aux poignets et de la prison ferme. Mais, malgré tout, il arrive parfois qu’il y ait des épilogues réconfortants en matière de justice.

Dès novembre 2008 et dans les mois qui ont suivi, la rédaction de Causeur, bénie soit sa tolérance, nous a laissé à Bruno Maillé et à votre serviteur exprimer ce que nous pensions de l’affaire de Tarnac et de cette soi-disant conspiration terroriste anarcho-autonome qui avait vu les hommes cagoulés de la SDAT envahir le 11 novembre à l’aube un petit village corrézien du plateau de Millevaches pour y arrêter Julien Coupat, sa compagne Yldune Lévy ainsi qu’une vingtaine de personnes à Rouen et Paris. La raison : le groupe « affinitaire » — dont la principale activité était l’animation d’un restaurant coopératif, d’une épicerie et d’une bibliothèque, pour un village bien oublié, et ce au grand bonheur des habitants —  s’apprêtait en fait, après le premier sabotage d’une ligne de TGV le 8 novembre, qui n’a à aucun moment mis en danger la vie des passagers, à passer à l’action armée. Rien que ça…

Un petit goût de « Minority report »

Dès le 15 novembre, Coupat  et ses amis se retrouvaient incarcérés plusieurs mois dans le cadre des lois antiterroristes puis soumis à un contrôle judiciaire sévère. Peu à peu, les avocats ont démontré les insuffisances du dossier alors qu’apparaissait clairement que cette descente de police et ses suites judiciaires avaient une origine : Alain Bauer, conseiller sécurité auprès du président Sarkozy et aujourd’hui, tiens, tiens, auprès de Manuel Valls. Bauer se fondait sur un livre, L’insurrection qui vient, publié quelques temps auparavant par la mouvance post-situ et qui connut un retentissement inespéré grâce à cette publicité d’Etat.

Alain Bauer aurait trouvé dans ce texte la preuve par anticipation des actions que commettrait le groupe de Tarnac. Il ne fut d’ailleurs jamais démontré que Coupat était l’auteur du livre. Mais qu’importe, on était en plein Minority report avec Bauer dans le rôle du précog arrêtant les coupables qui ne savaient pas qu’ils étaient coupables avant qu’ils ne le deviennent effectivement. Vous me suivez ?

On avait besoin sans doute du côté de Nicolas Sarkozy, de Michel Alliot-Marie et de Bernard Squarcini, chef de la toute nouvelle DCRI, d’un ennemi intérieur pour justifier un renforcement de ce qu’on a appelé parfois l’idéologie antiterroriste, c’est-à-dire la manière dont un Etat peut opportunément se servir d’événements terroristes pour renforcer un arsenal législatif visant à une surveillance accrue de la population, et notamment ceux qui ont l’outrecuidance, par exemple, d’appartenir à un syndicat ou une association ou un mouvement politique un peu vigoureux.

D’années en années, le dossier s’est dégonflé, un juge d’instruction a été  dessaisi et des policiers ont même été mis en examen pour faux en écriture. Bernard Squarcini, lui, poursuit désormais une carrière de consultant chez LVMH et semble à son tour connaître le bonheur des perquisitions, mais dans des affaires de corruption. On ne peut décidément plus faire confiance à personne…

Coupat, un Fantômas moderne

Néanmoins, avec les années, l’accusation de terrorisme était maintenue et la pression demeurait, au point que certains ont cru voir la main de Coupat, ce Fantômas moderne, dans les actions des casseurs en fin des cortèges du récent mouvement social. Mais voilà, le 28 juin, la Cour d’appel, après les juges, et à chaque fois contre les réquisitions du parquet, a décidé que Julien Coupat et les derniers membres du groupe impliqués seraient jugés en correctionnelle pour le sabotage de novembre 2008 mais sans la qualification de terrorisme.

Ce n’est pas une mince victoire, après huit ans d’errements et d’acharnements. La Cour d’appel a sans doute estimé que le mot « terrorisme » pouvait difficilement s’agiter comme un chiffon rouge au nom de la raison d’Etat, afin de faire peur au bon peuple, depuis les massacres de janvier et novembre 2015.  Qu’on ne soit pas des saints du côté de Tarnac, c’est indéniable. On pourrait  d’ailleurs s’en réjouir. Ces jeunes gens ont quelque chose à nous dire que ça nous plaise ou non de l’entendre. Après tout, décider que cette société court à sa perte et éventuellement indiquer qu’ils ne sont pas prêts à aller à l’abattoir sans broncher par des actions spectaculaires ou même émeutières est une chose. Frapper de manière aveugle la foule au nom de l’idéologie totalitaire de Daech en est une autre. Et il devient difficile de confondre les deux  sous le même vocable de terrorisme, sauf mauvaise foi délirante ou amalgames bassement politiciens dont le gouvernement ne s’est pas privé durant le mouvement social.

On parlera plutôt comme la juge d’instruction de « dégradation en réunion » et « association de malfaiteurs ». Ce n’est pas bien, si vous y tenez, mais pour le coup il n’y a ni terreur, ni mort d’homme malgré, comme le dit toujours la juge, le  « rhétorique guerrière employée ». Voilà qui doit sonner désagréablement aux oreilles d’Alain Bauer, le Fouché des années 2010, qui sert tous les régimes.

Même le parquet général qui représentait le dernier espoir des idéologues de l’antiterrorisme, a décidé que la farce avait assez duré : s’il a formé un pourvoi en cassation pour annuler la décision de la Cour d’appel dès le 29 juin, il abandonne lui aussi la qualification de « terrorisme », contrairement à ce qu’il avait fait en août 2015. Un certain acharnement demeure, mais on sent bien que  le cœur n’y est plus. Comme le remarquait Lundi Matin, un site proche de Tarnac : « En attendant le prochain épisode, notons qu’entre le moment de leur arrestation et leur éventuel procès, les prévenus auront connu trois présidents. »

Quels citoyens voulons-nous former? (1/3)

62
00749347_000028
00749347_000028

Je suis un peu confus de proposer aux passants de ces chroniques un pensum si indigeste, mais après tout, si je ne m’y colle pas, qui le fera ?

J’ai donc rédigé un programme complet pour sauver l’Ecole de la République. Depuis le temps que je critique ce qui s’y fait, autant que j’essaie de faire des propositions constructives.

À l’origine, ce qui suit avait été rédigé pour Debout la France, Mais bon, si j’attends que ça bouge, là-haut…

Bonne lecture — et n’hésitez pas à critiquer vertement tout ce qui suit : je l’amenderai en ligne au fur et à mesure des propositions.

Un projet pour l’Ecole

 

Introduction

Un projet pédagogique n’a aucun sens s’il n’est pas d’abord un projet politique : quels citoyens voulons-nous former ? Et pour quelles fins ?

Les réformes qui se sont succédé depuis vingt ans n’avaient qu’un objectif, parfaitement clair : adapter la formation au marché de l’emploi tel que les institutions européennes le prévoyaient. En clair, sous les incantations « Elever le niveau général », « Amener 80% des élèves au baccalauréat » ou « Tous licenciés ! », il fallait lire l’ambition restreinte de produire 10% de cadres, et 90% d’une main d’œuvre malléable et destinée à courir de CDD en CDD.

Pour mémoire, rappelons qu’aujourd’hui le secteur le plus créateur d’emplois est celui des services sans qualification particulière — aides ménagères, accompagnateurs de personnes âgées, techniciens de surface et de manutention, etc. C’est cet état de fait que l’Europe a camouflé sous une phraséologie démagogique. D’où la grande idée européenne telle qu’elle a été formulée dès le protocole de Lisbonne en 2000 : unifier les politiques éducatives sous la bannière des « compétences », de façon à éliminer des « savoirs » trop pointus et parfois trop nationaux pour s’accorder aux nécessités du marché. C’est cette orientation particulièrement néfaste qu’il faut d’abord changer.

Le second mantra des politiques, depuis quarante ans, est de réduire la fracture sociale et de proposer une école plus égalitaire. Pour cela, on a eu recours à une idéologie égalitariste, dont les résultats, apparemment paradoxaux mais prévisibles, ont été un renforcement des inégalités sociales. Les classes populaires (petits paysans, ouvriers, employés) représentaient 20% des élèves des grandes écoles à l’époque (1965) où Bourdieu et Passeron regrettaient la main-mise des « héritiers » sur le système, parlant de « reproduction ». Aujourd’hui, après quarante ans de lutte contre les inégalités, on en est à 9% en moyenne. Le résultat n’est pas décevant : il correspond au fond à ce que souhaitaient les élites au pouvoir. Bien sûr, il n’est pas satisfaisant.

Les 10% d’élites nécessaires seront actuellement recrutés parmi les enfants de l’élite — c’est plus simple. Depuis que la « démocratisation » de l’Ecole a été décidée (sous Giscard d’Estaing principalement, avec la réforme du « collège unique » en 1975), depuis qu’elle a été renforcée par la création des ZEP, la réforme des examens — du bac en particulier en 1999 — et les réformes a minima du lycée (2010) puis du collège (2016), depuis donc que l’on s’occupe prioritairement des déshérités, jamais les héritiers n’ont été si nombreux dans les formations hautement qualifiantes, classes préparatoires, grandes écoles, et autres cursus d’excellence. La « démocratisation », sous couvert d’égalitarisme, a renforcé jusqu’à la caricature les inégalités que dénonçaient avec raison les sociologues dès les années 1960.

C’est ce mouvement continu vers une école à deux vitesses — l’une pour les pauvres, l’autre pour les riches — qu’il nous faut inverser. Les responsabilités de la gauche et de la droite dans ce mouvement régulier vers une pérennisation des statuts sociaux, au détriment des talents véritables, sont d’ailleurs partagées, et correspondent à l’inféodation de la gauche et de la droite à des principes extra-nationaux.

Notre projet vise à amener chaque élève au plus haut de ses capacités, indépendamment de ses origines sociales. Pour cela, il faut cesser de se voiler la face et le dire nettement : si l’on veut que les élèves, culturellement défavorisés ou non, s’élèvent au plus haut de leurs capacités, il faut dissocier l’offre de formation, en offrant plus à ceux qui ont moins, tout en poussant au maximum ceux qui peuvent davantage.

La troisième tendance lourde a été de régionaliser et autonomiser le plus possible les établissements. Pratiquement, cela revient à abandonner la maîtrise des collèges et des lycées à des groupes de pression porteurs de pédagogies hasardeuses. Il faut que l’Etat donne des lignes directrices claires et constantes, et que ses représentants locaux veillent à l’unicité de l’offre d’enseignement.

Enfin, les directives pédagogiques ont visé à alléger au possible les contenus des programmes et le travail des élèves, ce qui a accru les inégalités sociales entre ceux qui arrivaient avec en eux du contenu hérité et ceux qui arrivaient les mains vides. Il faut réhabiliter la valeur Travail, quitte à en demander davantage à ceux qui ont moins de facilités au départ. Il faut les aider au maximum à aller au bout de leurs capacités.

Le maître-mot de ce projet, au niveau pédagogique, est donc la remédiation : l’établissement de passerelles et de cursus temporaires pour aider et propulser les élèves les moins réceptifs. L’Assistance Personnalisée que promet aujourd’hui le ministère n’assiste en rien, et n’est pas davantage personnalisée, puisqu’elle concerne de très larges groupes, parfois toute la classe.

C’est là toute la philosophie de ce projet. C’est paradoxalement en instituant une école proposant et imposant une vraie rigueur, dans la discipline comme dans la transmission des savoirs, que nous parviendrons à laisser s’exprimer les talents en donnant à chacun toutes ses chances.

Réforme des programmes

Pour cela, il est essentiel de revenir sur l’idéologie des « compétences » et de favoriser la transmission des savoirs, étant entendu que jamais une compétence ne donne de savoirs réels, mais que des savoirs bien assimilés se transforment toujours en compétences.

De nouveaux programmes seront définis, après consultation non des experts mais des praticiens. Il est inconcevable, mais significatif, que des programmes soient énoncés sans qu’aucun enseignant des niveaux concernés ne soit présent dans les instances supérieures de décision.

Ces praticiens sont à chercher — il en est qui sont incontournables, d’autres qui réussissent sans publicité. C’est à eux qu’il faut demander quelles sont les bonnes pratiques, et les exigences raisonnables : on s’apercevra souvent que des exigences élevées sont en fait très raisonnables, pourvu que les méthodes le soient. Il faut par exemple que tous les enfants sachent lire, écrire et maîtriser les formes simples des quatre opérations de base à la fin du CP. L’expérience des maîtres les plus efficaces montre que ce n’est pas là une ambition démesurée.

Les syndicats d’enseignants ont toute leur place dans la discussion des modalités de carrière. Ils ont une légitimité réduite dans les discussions pédagogiques, tant qu’ils subordonnent la pédagogie aux avantages circonstanciels de leurs membres. Il s’agit d’élever le niveau scolaire de la France, pas de discuter du point d’indice — une discussion nécessaire, et qui comme nous le verrons pourrait aller bien au-delà des revendications syndicales, mais qui ne concerne pas directement la pédagogie.

Ces nouveaux programmes seront définis en termes de savoirs, et non de compétences. Les parents savent ce que signifie la maîtrise de l’orthographe (essentielle dans une société où l’on écrit chaque jour de plus en plus), ils ont plus de mal à comprendre ce que signifie « s’exprimer » ou « construire une argumentation ». Le « tout oral » des programmes actuels doit être remplacé par un équilibre entre oral et écrit — étant entendu que les parents comprendront bien mieux les annotations portées sur une copie que l’appréciation vague d’une capacité orale… — sinon la récitation des textes fondamentaux de la poésie française. Parce que le français s’apprend aussi par l’exemple, et qu’il vaut mieux dès le départ mettre sous les yeux des enfants, et dans leur mémoire, de bons exemples.

La logique « curriculaire » mise à l’œuvre ces dernières années doit être abandonnée. On lui substituera une logique annuelle, avec des objectifs clairs qui permettront de repérer précocement les difficultés, sans compter sur les collègues des années suivantes pour les résoudre. Une insuffisance en lecture repérée en CP peut être traitée par remédiation en tout petits groupes. Colportée sur les années suivantes, elle devient une haie infranchissable et amène à l’échec global.
Ainsi en est-il par exemple des méthodes de lecture. Sans vouloir imposer telle ou telle méthode à des enseignants rétifs, il faut se donner pour objectif la maîtrise de la lecture/écriture à six ans, et toute méthode qui y parviendra sera bonne — étant entendu que toutes les recherches ont prouvé que la méthode alpha-syllabique était la plus efficace, particulièrement auprès des populations loin de la culture, contrairement à ce qui a été prêché durant des années. Mais d’excellents maîtres peuvent varier les approches — peu importe, si les résultats sont là.

L’essentiel, à tous les niveaux, est qu’à la question « Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ? », chaque enfant, chaque adolescent puisse apporter, chaque soir, une réponse précise et circonstanciée.

Parents d’élèves

Les parents ont toute leur place à l’école en ce qu’ils sont chargés d’éduquer leurs enfants et de veiller à leur comportement. Ils n’ont pas de droit de regard sur les enseignements ou les modalités de contrôle des connaissances — pas plus qu’ils n’en ont à l’hôpital sur les soins. Ils sont responsables de l’attitude de leurs enfants, de leur présence effective, et des mesures sérieuses, qui peuvent aller jusqu’à la suspension des prestations familiales, doivent être prises dès qu’ils tolèrent des absences trop nombreuses ou un comportement inadmissible. C’est à eux de responsabiliser leurs enfants.

Au primaire, priorité à la langue française

Le premier facteur, dont découlent tous les autres, est la maîtrise de la langue. Non seulement parce que le français est notre langue, la clé de notre culture, mais parce que sans maîtrise de la langue, on ne maîtrise rien. Les errements en sciences viennent trop souvent d’une incapacité à bien déchiffrer les problèmes. Etre français s’apprend par le français. Et ce qui s’énonce bien finit par se concevoir clairement.

Ce qui implique l’arrêt immédiat de l’ELCO (Enseignement des Langues et Cultures d’Origine). Inventé en 1974 quand on s’imaginait que les immigrés avaient vocation à rentrer « chez eux », le système produit actuellement du communautarisme dès le plus jeune âge, comme l’a récemment prouvé la décision d’élargir cette offre à tous les enfants. On s’intègre par le français, pas par l’arabe ou le turc. Cela amènera le renvoi immédiat dans leurs pays d’origine des enseignants « prêtés » par les pays avec lesquels la France a des conventions (Algérie, Turquie, Portugal, Serbie), qui sont trop souvent des propagateurs de codes culturels et religieux peu compatibles avec la République laïque qui est la nôtre.

Du seul point de vue de la maîtrise de la langue, les inégalités de départ sont flagrantes. Un élève issu d’un milieu culturellement favorisé arrive en classe avec un bagage linguistique (vocabulaire, correction de l’expression et références) bien plus considérable qu’un enfant issu d’un milieu dont le français classique n’est pas le vecteur principal.

Plutôt que d’abaisser le seuil général d’exigences, ce qui ne fait aucun bien aux déshérités et gâche les talents de tous sans profiter à aucun, il faut dissocier dès le départ, après une phase nécessaire de repérage, les enfants de maternelle en fonction de leur bagage culturel et linguistique. Et imposer des apprentissages supplémentaires à ceux qui en ont besoin. L’Ecole n’a pas vocation à se substituer aux parents en matière d’éducation. Mais elle doit les compléter au niveau de l’instruction.

À ce titre, l’idée de démocratisation qui a servi de caution au « collège unique » a abouti à l’inverse de ce que l’on était en droit d’attendre. Si l’on ne donne pas plus à ceux qui ont moins, il n’y a aucune chance qu’ils aient un jour autant. Les programmes de Maternelle et de Primaire doivent donc avant tout se soucier de faire progresser tous les enfants, mais en tenant compte qu’ils n’arrivent pas en classe avec les mêmes capacités.

L’idée-phare de ce projet global est la remédiation : dès qu’un manque ou une insuffisance sont repérés, il faut dissocier l’enfant du groupe, au moins pour quelques heures par semaine, pour lui donner une vraie chance de rejoindre ceux de ses camarades qui ont moins de mal.

La semaine de quatre jours, au primaire, doit être repensée en fonction de ce projet. Plutôt que d’offrir deux heures de récréation pompeusement baptisées « réforme des rythmes scolaires », il faut utiliser une demi-journée entière du mercredi ou du samedi à remettre en selle, dans telle ou telle matière où des manques auront été constatés, les élèves en perdition. Les vacances scolaires même pourront être utilisées, avec des enseignants volontaires, à remettre en selle les enfants déboussolés, afin d’éviter qu’ils se transforment en enfants perdus. On aura à cœur de proposer ces formations parallèles de remédiation à des maîtres spécialisés, payés en conséquence.

Il est à noter qu’une telle disposition devrait éviter les redoublements, dont il est acquis qu’ils sont, en primaire, le plus souvent contre-productifs et enlisent l’enfant qui en est le bénéficiaire ou la victime dans une spirale d’échec.

Au français, élément fondateur de l’instruction, seront consacrés 50% du temps de classe. Il s’agit d’enseigner non pas à « s’exprimer », mais à bien s’exprimer. Pour cela, l’apprentissage systématique de la grammaire, c’est-à-dire de l’ordre essentiel de la phrase, est fondamental. Et l’acquisition d’un vocabulaire varié est un outil prioritaire. La connaissance, dès le primaire, de textes classiques, la répétition, le par-cœur, sont des outils nécessaires.

À noter que dans les autres disciplines, on n’obtient rien sans travail soutenu ni patiente répétition. On n’a pas à compter sur les services illusoires des machines pour pallier les carences que l’on aurait laissé subsister. L’informatique est un outil qui suppose de vraies compétences, mais qui ne les génère pas. Son utilisation doit être réservée pratiquement à l’enseignement supérieur.

>>> Lire ici le deuxième volet de ce texte.

La surpuissance technologique de l’Occident est sa faiblesse

45
israel hezbollah caroline galacteros
Unité de Tsahal sur le front libanais, juillet 2006. Sipa. Numéro de reportage : AP20461823_000002.
israel hezbollah caroline galacteros
Unité de Tsahal sur le front libanais, juillet 2006. Sipa. Numéro de reportage : AP20461823_000002.

>>> Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Causeur. La coalition aérienne occidentale peine à venir à bout de l’Etat islamique en Syrie et en Irak, malgré sa surpuissance matérielle. Pourquoi est-ce si difficile de vaincre un ennemi faible dans ce type de guerres asymétriques ?
Caroline Galacteros[1. Docteur en science politique, Caroline Galacteros est polémologue et dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. On peut lire ses chroniques sur le site du Point ainsi que sur son blog « Bouger les lignes ».]. Très vaste question. J’avais commis en 2013 un petit livre sur le sujet et suis en train de récidiver. Plus sérieusement, l’utopie technicienne portée par la modernité occidentale transforme des miracles apparents en mirages manifestes. La technologie est impuissante à régler les problématiques humaines ou politiques. Le conflit est d’essence humaine et politique, comme les moteurs de la guerre. Le contact, le face-à-face, la durée demeurent des exigences indépassables qui forment le socle de la légitimation de l’intervention. Or, les politiques qui ont, chez nous, imprudemment réduit le format et les moyens de nos armées, ne supportent plus les pertes, les morts, les cercueils. L’un des « dommages collatéraux » de la professionnalisation des armées a été la banalisation du métier militaire, la perte de sa spécificité (pouvoir donner la mort au nom de la nation et au prix éventuel de sa vie) faisant presque de nos soldats morts au combat des victimes d’accidents du travail. Parallèlement, la technologisation du combat et ses possibilités chaque jour plus incroyables offrent à nos gouvernants la possibilité d’imaginer la victoire presque sans combattre (les drones armés, la robotisation progressive du champ de bataille) et sans pertes.

Comme le relève Eric Desmons, mourir pour la patrie est devenue une idée quasi incongrue dans nos démocraties libérales qui font de la survie la valeur suprême de l’individu. La propension de nos adversaires djihadistes au sacrifice est-elle leur principal atout ?
L’ennemi ne voit nulle perte dans sa propre mort. Il ne se sacrifie pas. Il saisit en mourant l’occasion d’échapper à l’égarement ou l’exploitation que lui propose la modernité occidentale. Nous devrions prendre bien plus au sérieux que nous ne le faisons ces argumentaires qui semblent délirants à nos sociétés ultra-individualistes mais portent une forme d’héroïsme désespéré mais agissant.
De son côté, le politique est comme pris dans un étau entre une supériorité technologique « faciale » et une augmentation concrète de son impuissance globale. La victoire lui échappe. Il faut dire qu’il n’a plus le recul ou le courage d’articuler une vision globale et cohérente de sa politique étrangère et donc de l’usage des armées, et en conséquence, a le plus grand mal à faire passer ses décisions d’engagement pour l’expression d’une « grande stratégie ».
Ultime et inquiétant renversement de perspective, nos armées ultramodernes sont perçues comme « barbares » par l’adversaire car elles confondent modernité et progrès, technologie et supériorité morale. La dissymétrie technologique irrattrapable engendre le contournement et l’asymétrie, le refuge dans ce que la technologie cherche précisément à dépasser en réalisant son fantasme de « mort de la mort » et d’attrition maximale au nom d’une neutralité bienveillante. Chacun sait pourtant que les fantasmes n’ont d’intérêt que s’ils restent irréalisés.

Alors que Clausewitz en faisait « la continuation de la politique par d’autres moyens », vous estimez qu’à l’ère postmoderne, « la guerre a perdu son essence politique » aux yeux des Occidentaux (Etats-Unis, Israël). Qu’entendez-vous par là ?
Le syndrome de la toute-puissance occidentale porté par la conviction d’une supériorité politique et civilisationnelle, a transformé la nature de la guerre. Celle-ci est devenue une « punition » bien méritée et si possible définitive au lieu de n’être qu’un moment armé de haute tension mais toujours réversible du « dialogue » politique entre les Etats. Quand Clausewitz parlait de guerre comme d’une « continuation de la politique par d’autres moyens », il entendait que la guerre n’était qu’une séquence de l’affrontement, une modalité du rapport de force et qu’elle pouvait et devait, dès que possible, céder la place à la négociation. Nous en sommes loin. Elle est devenue, dans les années 90 (Kosovo, Irak, etc.) un moment de rupture du dialogue politique et de passage à la destruction à l’attrition sans équivoque de l’Autre dûment « diabolisé ». Les dictateurs sont désormais voués aux gémonies, et les peuples qui auraient le mauvais goût de persister à les soutenir, finissent par les rejoindre dans l’anathème violent lancé par un Occident toujours sûr de son « bon droit ».

Votre critique de l’ethnocentrisme occidental s’appuie sur une analyse géostratégique classique en termes de luttes d’intérêt entre Etats rivaux. N’avez-vous pas tant tendance à sous-estimer le poids de l’idéologie religieuse (sunnite vs chiite) dans la géopolitique régionale ?
Je crois en effet aux rapports de force, aux intérêts économiques et financiers, aux luttes énergétiques plus qu’aux oripeaux moralisateurs et/ou religieux pour remonter aux sources des conflits et les « lire ». Je crois plus aux lanternes qu’aux vessies… Si la dimension confessionnelle de ces affrontements est importante, elle n’est pas le moteur initial de l’affrontement et surtout elle a été instrumentalisée par les uns et les autres pour mobiliser leurs communautés respectives et les lancer les unes contre les autres. Cela marche très bien. Un peu comme dans les Balkans des années 90, où Serbes, Croates et musulmans entre-déchiraient sur fond de différence religieuse, mais essentiellement pour la domination politique et économique de leur communauté sur les autres. Ceci dit, il est incontestable que cette violence sectaire vit désormais sa propre vie, sanglante, et qu’il y a une réalité grandissante de la lutte confessionnelle entre sunnites et chiites. Fomenter et nourrir la guerre civile via la dimension religieuse, au Moyen-Orient comme en Europe, est d’ailleurs l’un des objectifs de l’Etat islamique.

À ce propos, quelques jours après les attentats du 13 novembre, vous évoquiez l’existence d’un lien entre ce drame et les attaques qui avaient ensanglanté la banlieue chiite de Beyrouth la veille. Les djihadistes auraient voulu entraver le rapprochement entre la France et l’Iran.  Maintenez-vous cette hypothèse ?
L’attentat est intervenu à quelques jours de la visite à Paris du président iranien Rohani, visite mal préparée et mal engagée mais qui devait amorcer un rapprochement des positions française et iranienne. La visite a été immédiatement annulée. L’attentat a eu lieu dans un quartier « mixte » de Beyrouth, effectivement chiite, mais jouxtant un camp de réfugiés palestiniens sunnites. Si vous reliez les succès militaires russo-iraniens du moment en Syrie, l’objectif de l’EI d’attiser les tensions communautaires et confessionnelles pour affaiblir le Hezbollah et donc l’Iran, la crise institutionnelle libanaise qui battait son plein pour la désignation d’un président de la République susceptible de satisfaire Ryad et Téhéran, enfin le rôle central du Hezbollah dans la vie politique libanaise et son affaiblissement tout aussi cardinal aux yeux de certains, vous avez un faisceau de présomptions intéressant.
Mais je ne saurais vous dire si l’Etat islamique fonctionne de manière centralisée ou pas. Je pense qu’il a plusieurs modes de fonctionnement et d’activation de ses réseaux et cellules terroristes et que cela fonctionne assez différemment en Europe et dans la région. Il y a les attentats « en auto-saisine », comme ceux qui ensanglantent nos rues, et ceux qui peuvent être commandités d’en haut et réalisés au moment jugé le plus opportun.

Manières de Guerre Manières du Monde

Price: ---

0 used & new available from


Guerre, technologie et société

Price: ---

0 used & new available from


Risques et Precaution

Price: ---

0 used & new available from

Etats-Unis: derrière le « encore un Noir tué par des policiers blancs »

131
Une manifestation le 8 juillet 2016 à Sacramento (Photo : AP21919918_000040)
Une manifestation le 8 juillet 2016 à Sacramento (Photo : AP21919918_000040)

La presse française vit au rythme des émeutes noires qui secouent les Etats-Unis dès qu’un Noir est tué par un policier blanc. Quand c’est un policier noir – il y en a beaucoup dans les rangs de la police américaine – qui tue un Noir – et ça arrive souvent –, il n’y a pas d’émeute ! Les policiers noirs ont manifestement des privilèges que n’ont pas leurs collègues blancs. Mais nos journaux n’ont que faire de ce genre de « chochotterie ». Ils écrivent : « Encore un Noir tué par des policiers blancs ».

On en déduira que les flics (blancs) américains ont la gâchette facile. Ce n’est pas faux. Mais aux Etats-Unis, tout le monde a la gâchette facile y compris les délinquants et les criminels. En effet, il est facile là-bas de se procurer une arme. Le tueur de Dallas qui a assassiné cinq policiers en avait une en parfait état de marche. Sa personnalité est intéressante. Et son portrait a toute sa place — en tout cas, on devrait la lui donner — dans la litanie répétitive du « encore un Noir tué par un policier blanc »

Il était ce qu’on pourrait appeler un suprématiste noir. Entièrement, fondamentalement, frénétiquement animé par la haine du Blanc. C’est pourquoi, il avait adhéré à Nation of Islam, une organisation qui, en Europe – aux Etats-Unis beaucoup de choses sont permises – serait interdite pour racisme. Le credo de ce mouvement : Allah, délivre-nous du mal blanc ! Car Nation of Islam a le corps tourné vers La Mecque, la religion chrétienne étant vue comme celle des esclavagistes blancs. Cette sympathique organisation n’a eu aucune difficulté à oublier que, pendant des siècles, les Arabes pratiquèrent l’esclavage et la vente du bois d’ébène. Comme elle oublie que c’est dans cet haïssable Occident blanc qu’est né un puissant mouvement anti-esclavagiste…

Restons encore un peu avec « encore un Noir tué par des policiers blancs ». Il y a des chiffres. Et les chiffres, eux, ne mentent pas contrairement au « encore un, etc. » Ils sont dans Le Monde qui a puisé dans la presse américaine, singulièrement moins hystérique que la nôtre. En 2016, plus de 500 personnes sont tombées sous les balles de la police. Parmi elles, 123 Noirs c’est-à-dire 27,3 % de tous les morts. Les Noirs représentent 12,6 % de la population américaine. Les Hispaniques sont également surreprésentés dans cette macabre statistique : 79 morts, 17,6 % de l’ensemble, pour  8,7 % de la population américaine.

Ces chiffres n’ont de sens que si on les met en rapport avec la population carcérale américaine : plus de 60 % des détenus sont d’origine noire ou hispanique. Oui, il y a une énorme et violente criminalité chez les Noirs et les Hispaniques. Les raisons ? La misère, l’acculturation, l’atomisation, ou plutôt la désintégration, de la cellule familiale. C’est triste. Mais les chiffres sont les chiffres. Ils expliquent pourquoi les flics américains (blancs, noirs, hispaniques) ont plus peur des Noirs, des Hispaniques, que des Blancs. Ils expliquent leur nervosité face à des individus perçus comme potentiellement dangereux. Voilà pourquoi le « encore un Noir tué par un policier blanc » n’est que la forme la plus bête, la plus paresseuse du journalisme. Encore un chiffre : en 2016, 57 policiers ont été tués aux Etats-Unis. C’est pas mal, non ?

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

9
Hugo Chavez avec, en fond, deux portraits de Simon Bolivar (Photo : SIPA.AP21310246_000009)
Hugo Chavez avec, en fond, deux portraits de Simon Bolivar (Photo : SIPA.AP21310246_000009)

Si Mélenchon a bien une qualité, c’est celle d’être un monsieur très cultivé. Du moins c’est ce qui se dit. Il détiendrait d’ailleurs 12 000 livres. Enfin c’est ce qu’il prétend. On lui fait confiance. Sans doute de ses fastes et agréables lectures tient-il cette liste d’idoles dont il nous pioche des noms de temps en temps, notamment lors de ses tirades enflammées gargarisant sympathisants du Front de gauche mais aussi simples curieux.

Parmi ces idoles, Napoléon, Robespierre, Victor Hugo, Jean Jaurès, Che Guevara, Simon Bolivar, et j’en oublie certainement beaucoup, il me pardonnera, mais au moins ainsi je n’irai pas le calomnier (puisse le paranoïaque « Observatoire de la propagande et des inepties anti-Mélenchon » me faire grâce). Le premier on le comprend. Napoléon, quoiqu’on pense de sa conception du pouvoir, c’est la France du temps de sa grandeur, sans doute ce pourquoi la francophonie existe encore. A l’autre bout du monde, certains francophiles connaissent par cœur l’année de naissance de Bonaparte. Che Guevara, que voulez-vous, si on se prétend de la vraie gauche on passe difficilement outre, ou bien Mélenchon n’a plus qu’à retourner au Sénat sous des cieux moins rouges. Mais le dernier, Simon Bolivar, si on sait vaguement qu’il fut un important « Libertador » d’Amérique du Sud, et s’il a sa statue à Paris, on le connaît moins[1. Cet article s’appuie notamment sur les ouvrages suivants : Bolivar y Ponte, Karl Marx ; Bolivar, la conscience de l’Amérique, Simon Bolivar ; Le général dans son labyrinthe, Gabriel Garcia Marquez.].

Le libérateur d’une Amérique

Aussi quand j’ai commencé à l’évoquer en Colombie comme un grand démocrate épris de liberté, un justicier, un vrai homme de gauche comme on dirait aussi, on m’a gentiment fait comprendre que j’étais un peu à côté de la plaque, que c’était un peu plus compliqué que ça. Quelle ne fut pas ma déception, moi alors sur la terre du « Libertador », de comprendre que ce monsieur mince aux longs bras et très élégamment vêtu que j’avais vu sur son cheval non loin du pont Alexandre III à Paris ne correspondait peut-être pas au grand démocrate dont Monsieur Mélenchon, en août 2012 sur son blog à travers un billet intitulé « Carte postale de retour », célébrait sans doute de bonne foi la lecture d’« une bonne grosse biographie » lors de ses vacances ensoleillées au Venezuela, contrée qui fut jadis le paradis terrestre de tout humaniste de la vraie gauche.

Simon Bolivar fut un « libertador ». Incontestablement. Suite à un voyage en Europe  en 1801, le jeune aristocrate vénézuélien, admirateur de la Révolution française, décide qu’il libérera lui-même l’Amérique du joug du colonialisme. En à peine vingt ans, il boutera alors les Espagnols et leur empire hors du Venezuela, de Colombie, d’Equateur puis du Pérou ; et sera même à la base de la création d’un autre pays auquel il léguera son nom, la Bolivie. S’il échappa de peu à la mort à plusieurs reprises, il enchaîna les batailles victorieuses sur son cheval, il fut un militaire héroïque, et très logiquement également, un « napoléonophile » de premier cru.

Rien de curieux à ce que dans chaque métropole, commune ou bourg de Colombie par exemple, ce grand orateur ait sa rue, son avenue, sa place, son parc, son square. Par ailleurs, bien avant que la Jamaïque devînt la terre sacrée du rastafarisme et de son reggae cannabinoïde, il œuvra à l’indépendance de l’île. En somme, il fut un personnage peu commun.

Fut aussi un libéral

Si Bolivar en termina victorieusement avec l’impérialisme espagnol, il ne voyait pas pour autant d’un mauvais œil la domination économique britannique, et était très séduit par le modèle… des Etats-Unis.

Le premier point car tenant en aversion l’économie monopolistique de l’empire espagnol, sa lutte fut aussi en faveur de la liberté de commerce. Le second puisqu’il souhaita copier le modèle des Etats-Unis, rêvant d’une fédération des Etats d’Amérique latine, qui donnerait gloire et puissance au nouveau continent émergent. Et s’il se rattacha à la souveraineté nationale, celle-ci était essentiellement dirigée contre l’Empire espagnol, mais pas contre la domination économique britannique. Au contraire, dans un souci de développement de la liberté de marché, commercer avec la première puissance économique mondiale devenait un but en soi. Pas forcément en harmonie avec les désirs souverainistes d’émiettement de l’Europe de Jean-Luc Mélenchon, ni avec ses diatribes anticapitalistes.

Si le général fut un adversaire du pouvoir absolu, s’il défendit toute sa vie le pouvoir des lois, « plus puissant que celui des tyrans », et que les quelques historiens ou détracteurs qui dépeignent son pouvoir comme autoritariste voire dictatorial semblent trop durs à son égard pour être objectifs, il fut toujours très méfiant envers la démocratie directe, au contraire de Monsieur Mélenchon. Pis, dans son Manifeste de Carthagène, publié en 1812, il exprimera ouvertement son mépris des agriculteurs, ces « rustiques des campagnes […]  si ignorants qu’ils votent machinalement » argue-t-il. Au niveau social également, il n’a jamais souhaité la fin des classes dominantes, et n’a jamais aboli la propriété privée. Au contraire, après avoir libéré le Venezuela, la concentration des terres fut encore plus forte que du temps des Espagnols.

Le mythe et les récupérations

Le grand Karl Marx, aussi admiré par Jean-Luc Mélenchon, ayant sans doute compris que le général n’était pas de la vraie gauche, ne le portait pas franchement dans son cœur, allant même jusqu’à le considérer comme « le gredin le plus lâche, le plus vulgaire et le plus misérable» (dans Bolivar y Ponte), pas moins, et soutint dans une lettre adressée à son collègue Engel, que « Bolivar était le vrai Soulouque » (Soulouque fut un tyran haïtien).

Il se peut que Marx se soit trompé. Mais Jean-Luc Mélenchon, ayant lu « une bonne grosse biographie » (et sans doute d’autres) du « Libertador », a dû le lire, tout ça. Et il ne nous a rien dit. Rien de rien. De fait, jusqu’à l’avènement de Chavez et de sa révolution supposée bolivarienne, le général a longtemps été sanctifié par la droite. Bolivar, chacun y prend ce qui l’intéresse et en fait ce qu’il en veut. Karl Marx (encore lui) a écrit que « la capacité de l’imagination populaire à construire des mythes s’est révélée à toutes les époques dans la découverte de grands hommes ». Sur ce point en revanche, sans doute ne s’était-il pas trompé. De Bolivar à Mélenchon, il y a donc un grand fossé, et là Monsieur Mélenchon, vous nous avez bien bluffés.

Italie, la crise qui vient

102
(Photo : SIPA.AP21908747_000005)
(Photo : SIPA.AP21908747_000005)

La situation des banques italiennes est aujourd’hui critique. Le dossier de leur recapitalisation occupera une bonne partie de cet été. Il met en cause directement les règles de l’union bancaire, qui est entrée en vigueur au 1er janvier 2016. L’impossibilité pour le gouvernement italien de les respecter met en lumière les dysfonctionnements toujours plus importants de la zone euro.

La part des prêts dits « non-performants » dans le bilan des banques atteint désormais près de 18%, d’après une étude du FMI[1. IMF Financial Soundness Indicators Database]. En dehors de la Grèce, où ce taux atteint plus de 34%, c’est le taux le plus élevé de la zone euro. Le Portugal suit d’ailleurs ce mouvement, mais à un niveau bien moindre, puisque le pourcentage des mauvaises dettes n’est « que » de 12%. En montant, on estime le volume total des encours à 360-400 milliards d’euros, dont 70 à 100 milliards devront être couverts, soit par l’Etat, soit par d’autres mécanismes.

Tableau 1
Part des prêts « non-performants » dans les bilans bancaires

Il faut ici noter que le mouvement de la part des « mauvaises dettes » peut être lié à des causes très diverses. En Irlande et en Espagne, c’était une spéculation immobilière qui avait provoqué ce mouvement. Rien de tel dans le cas de l’Italie, et c’est ce qui rend la progression des mauvaises dettes bien plus inquiétantes. Ces dernières sont issues des prêts qui ont été consentis par les banques régionales italiennes aux PME de la péninsule. En réalité, c’est bien la stagnation économique de ces dernières années qui est la cause de cette crise bancaire qui arrive aujourd’hui en Italie.

L’évolution des données macroéconomiques de l’économie italienne montre l’ampleur de cette crise, et surtout montre que sa cause est clairement l’introduction de l’euro. Si on calcule les évolutions de l’économie italienne depuis 1990, soit en prenant en compte la décennie ayant précédé l’introduction de l’euro, les évolutions sont très marquées et très importantes.

Tableau 2
Evolution du PIB, de l’investissement et de l’épargne en Italie depuis 1990

Source : données du FMI, World Economic Report Database, avril 2016.
La croissance du Produit intérieur brut, qui était relativement forte dans la décennie 1990-2000 est désastreuse dans les années qui suivent l’introduction de l’euro. L’Italie n’a d’ailleurs toujours pas retrouvé son niveau de PIB d’avant la crise de 2007. En fait, le PIB de 2015 se situe à un indice 116% par rapport à 1990 alors qu’il avait atteint l’indice 127% en 2007. Si l’Italie avait pu poursuivre sa croissance au rythme des années 1993-1999, elle serait, en 2015, à un indice 2015. Autrement dit, l’euro a coûté 34% en niveau de PIB en 2015. En PIB par habitant, ce qui constitue une grandeur plus conforme à l’évolution de la richesse de la population, et en supposant la répartition interne de cette même richesse inchangée, l’indice n’est que de 108% par rapport à 1990. Autrement dit, en 25 ans la croissance par tête n’a été que de 8%.

Mais, l’évolution de l’investissement (tant public que privé) est encore plus inquiétante. La chute brutale de l’investissement du début des années 1990 — chute qui était nécessaire pour réduire l’ampleur du déficit budgétaire — a été corrigée par la suite, et l’investissement est monté à un indice 125 en 2007. Mais, depuis, il n’a cessé de baisser et il est à un indice 87. Autrement dit, l’Italie investit 13% de moins en 2015 que ce qu’elle investissait en 1990. On ne doit alors pas s’étonner si la productivité du travail régresse dans ce pays et si la qualité des infrastructures publiques, qu’elles soient nationales ou municipales, se dégrade très rapidement à l’heure actuelle.

Cette situation de crise économique générale se traduit donc, dans les bilans bancaires, par la montée des « mauvaises dettes ». Mais, ici, se pose le problème des règles imposées par l’union bancaire. Cette dernière impose que les banques soient recapitalisées par leurs actionnaires et par les déposants. Mais sont considérés comme actionnaires les ménages ayant acheté des titres de dettes de ces banques. Or, ces ménages ont acheté ces titres dans une situation ou le risque de faillite des banques était largement compensé par la possibilité d’un « bail-out » (une opération de secours empêchant la faillite, ndlr) par l’Etat italien. Ces ménages sont, dans une large mesure des retraités et des personnes modestes. Ils sont maintenant pris au piège par les nouvelles règles de l’union bancaire qui imposent un « bail-in » autrement dit qui font porter l’essentiel du risque bancaire sur les actionnaires et les clients. Une première recapitalisation des banques, qui a eu lieu en novembre 2015, s’est traduite par une spoliation d’une partie de ces épargnants.

Le gouvernement italien, fragilisé par le résultat des dernières élections municipales du mois de juin 2016 – élections qui ont vu le succès du M5S à Rome et à Turin – n’a nullement envie de provoquer une crise sociale gravissime dans l’année qui vient. C’est pourquoi il cherche à imposer aux autorités européennes un « bail-out », c’est-à-dire une socialisation des pertes. Mais, sur ce point, il se heurte au refus de l’Allemagne. Ce refus n’est pas seulement dicté par des considérations financières, mais surtout parce qu’il signifierait l’échec de l’union bancaire, et ce moins d’un an après son entrée en vigueur. Dans le bras de fer qui oppose le gouvernement italien et le gouvernement allemand, il n’y aura que des perdants.

Si l’Allemagne impose sa vision, le choc social de la crise bancaire mettra l’Italie à feu et à sang, et provoquera un effondrement des partis traditionnels (PD de centre-gauche et Forza Italia de centre-droit) qui sont de plus rattrapés par de nombreux cas de collusion et de corruption avec les dirigeants des banques. Si le gouvernement italien passe outre l’opposition allemande et se décide à opter pour un « bail-out », l’ampleur des sommes à engager (au minimum 70 milliards d’euros, soit 4,4% du PIB) entraînera une hausse brutale du déficit budgétaire et réduira à zéro la crédibilité des institutions de la zone euro.

Tableau 3
Etat des finances publiques en Italie

Source : Idem, tableau 2.
La crise bancaire italienne occupera certainement une bonne partie de l’été et de l’automne. Or, il faut savoir que cette crise va se dérouler alors que la situation de la Deutsch Bank en Allemagne est des plus préoccupantes, et que les recettes budgétaires de la Grèce sont en voie d’effondrement, avec en particulier une chute moyenne de 20% des recettes de la TVA, en raison de la « grève de l’impôt » qui se développe désormais dans ce pays.

Tout se paye, un jour ou l’autre. Ayant refusé le principe de solidarité dans la zone euro, l’Allemagne a imposé sa vision des règles. Mais, elle se rend compte aujourd’hui que cette vision est intenable pour les pays de l’Europe du Sud. Elle est donc coincée entre la poursuite suicidaire d’une politique qui ne marche pas et la reconnaissance de ses erreurs passées. Ce qui rend le problème d’autant plus grave est que le poids de l’Italie est bien plus considérable que celui de la Grèce. Tout le monde comprend qu’une sortie de l’Italie de l’euro sera l’acte de décès de la monnaie unique. La crise grec de l’été 2015 n’a été que le hors d’œuvre ; la crise italienne sera LA crise de la zone euro.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

« Le Hezbollah a deux ennemis: Daech et Israël »

22
hezbollah galacteros lliban iran
Marche du Hezbollah, Tefahta (sud Liban), 2014. Sipa. Numéro de reportage : AP21531852_000002 .
hezbollah galacteros lliban iran
Marche du Hezbollah, Tefahta (sud Liban), 2014. Sipa. Numéro de reportage : AP21531852_000002 .

Propos recueillis par Charlotte Amadis et Daoud Boughezala.

On commémore aujourd’hui les dix ans du déclenchement de la « guerre de juillet » entre Israël et le Hezbollah. Dix mois après le retrait unilatéral de Gaza, le 25 juin 2006, un commando du Hamas enlevait le soldat franco-israélien Gilad Shalit dans la localité israélienne de Kerem Shalom, jouxtant la bande de Gaza. Quelques jours plus tard, à la frontière nord d’Israël, le Hezbollah libanais capture deux hommes de troupe israéliens afin de soulager la pression qu’exerce l’Etat hébreu sur le Hamas. En représailles, le 12 juillet 2006, Israël lance une opération militaire de grande envergure contre la milice chiite. Après trente-trois jours de conflit, malgré des pertes limitées dans ses rangs, l’Etat hébreu considère avoir subi une lourde défaite symbolique : le Hezbollah n’a pas été mis KO, tant s’en faut.

Le coût humain et matériel de cette guerre – un millier de civils tués, des milliards de dégâts – ainsi que l’inexpérience du Premier ministre Ehoud Olmert, de son ministre de la Défense Amir Peretz – tous deux civils – et du chef d’état-major des armées Dan Haloutz (un officier de l’armée de l’air étranger à la culture de l’armée de terre) ont été pointés du doigt en Israël. De l’autre côté du front, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a admis qu’il ne s’attendait pas à une telle riposte d’Israël en 2006, avouant à demi-mots que le jeu n’en valait pas la chandelle. Les mauvais calculs de l’un ont donc rencontré l’inexpérience des autres.

Une décennie après le cessez-le-feu permis par le vote de la résolution 1 701 de l’ONU, le nouvel équilibre dissuasif né de ces trente-trois jours d’affrontements a ouvert la plus longue période de non-violence sur le front israélo-libanais depuis 1968.

 

Causeur. Dix ans après la guerre de juillet 2006, les révoltes arabes et la guerre en Syrie étant passées par là, l’axe Hezbollah-Damas-Téhéran a-t-il perdu les dividendes politiques de sa « victoire divine » contre Israël ?
Caroline Galacteros[1. Docteur en science politique, Caroline Galacteros est polémologue et dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. On peut lire ses chroniques sur le site du Point ainsi que sur son blog « Bouger les lignes ».]. Vous allez sans doute un peu vite en besogne. Le rôle militaire et politique d’importance pris par le Hezbollah en Syrie – contre l’offensive sunnite tous azimuts lancée pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et mettre la main sur le pays à la faveur d’une révolte populaire – est aussi le résultat de cette « victoire divine ». Une victoire qui a renforcé considérablement l’influence du Parti de Dieu non seulement au Liban mais aussi dans les territoires occupés. Rappelons que Hassan Nasrallah a su nouer, dès les années 1980, des relations et une coopération sécuritaire étroite avec les mouvements palestiniens (sunnites) et est progressivement apparu comme le protecteur des Palestiniens libanais. La guerre de 2006, en renforçant cette identification, a atténué le clivage confessionnel local, le Hezbollah affirmant se battre pour les Palestiniens du Liban. Al-Qaïda puis l’Etat islamique quelques années plus tard, chercheront à réveiller et à durcir la fracture confessionnelle. On peut en revanche dire que le spectre d’évaluation du rapport de force entre puissances sunnites (monarchies pétrolières et Turquie), entrées de facto progressivement dans une convergence tactique avec Israël contre l’Iran, et l’axe chiite autour de Téhéran s’est sensiblement élargi depuis 2011. Le centre du conflit s’est déplacé et la question israélo-palestinienne ne peut plus, à elle seule, justifier les affrontements dans la région dont les motivations énergétiques et politiques sont plus larges.  

Aujourd’hui que le prestige islamo-nationaliste du Parti de Dieu est écorné, les djihadistes sunnites ont-ils supplanté l’Etat juif dans le rôle de l’ennemi principal du parti chiite ?
Je ne suis pas sûre qu’il soit vraiment écorné. Je dirais plutôt que la lutte d’influence fait rage, dans le sang, d’attentats en contre- attentats et qu’effectivement, le Hezbollah joue gros dans cette affaire. Mais il semble conserver quasi intacte sa capacité de nuisance et aussi, son rôle politique central, et même stabilisateur, qu’on le veuille ou non, au Liban, pays de plus en plus fragilisé par l’afflux de réfugiés syriens et instrumentalisé sans vergogne par les puissances régionales. Et puis, tactiquement parlant, avoir deux « ennemis » (Israël et l’Etat islamique) n’est-il pas préférable à n’en avoir qu’un ? Il faut juste éviter qu’ils ne conjuguent leurs efforts contre vous…

En Syrie, le Hezbollah collabore activement avec l’état-major russe pour appuyer l’armée de Bachar Al-Assad. La Russie évite-t-elle les écueils habituels de la guerre asymétrique ?
L’armée russe a des moyens limités (son budget de défense représente environ un neuvième de celui des Etats-Unis) et des ambitions en Syrie limitées aussi. Elle craint l’enlisement dans lequel certains voudraient l’entraîner. Son implication militaire, conjuguée au soutien iranien, a permis un retournement incontestable de la situation sur le terrain. On donnait le régime pour moribond, son président comme quasi déchu et désespéré, les « islamistes modérés » sunnites (catégorie parfaitement introuvable à mes yeux, étant donné leurs origines et leurs allégeances réelles) aux portes du pouvoir. Que l’on soit pro ou anti-russe, les faits sont là : quelques mois d’opérations militaires russes ont changé la donne et pris tout le monde de court. La Syrie ne sera probablement pas dépecée comme prévu. Il va falloir tenir compte des intérêts des minorités du pays, de ceux de la communauté alaouite et derrière elle, de l’Iran. L’affrontement Iran-Arabie saoudite (pour l’influence régionale mais surtout pour le soutien américain) se poursuit en Syrie, comme en Irak, au Yémen, ou en Libye. Mais à mon sens, la Syrie n’est que l’un des théâtres de la rivalité globale russo-américaine, qui est bien loin d’avoir disparu avec le Mur de Berlin comme ont voulu le croire les idéalistes naïfs. Il n’y aura pas de solution politique ou d’avancée diplomatique réelle en Syrie tant que Washington et Moscou ne se seront pas entendus de manière globale non seulement sur l’avenir du pays, mais sur celui de l’Ukraine, de l’élargissement de l’OTAN, et sur les sanctions qui gênent toujours Moscou. Les théâtres syrien et européen sont donc intimement liés, au grand dam d’ailleurs de Téhéran, qui a peur de faire les frais de cette relation surdéterminante. Celle-ci n’exclue évidemment pas la rivalité politique, bien au contraire. Tandis que les Russes sont parvenus à retourner partiellement l’atout kurde syrien, les Américains continuent de soutenir les islamistes forcenés issus des déclinaisons locales d’Al-Qaïda ; car c’est aussi le rapport de force militaire qui déterminera l’avenir politique. Pendant ce temps, le peuple syrien souffre.

Lorsqu’il fut question de bombarder Damas à la fin de l’été 2013, la France fut à l’avant-garde des Etats-Unis, de même que lors des négociations de l’accord nucléaire avec l’Iran, Paris se montra plus dure que Washington. Alors que les Etats-Unis délaissent leur allié saoudien, notre diplomatie a-t-elle ainsi voulu se rapprocher de Ryad ?
Les motivations de notre diplomatie sur le dossier iranien me demeurent mystérieuses. Démontrer notre docilité à Washington et adopter le rôle du « mauvais flic » qu’ils nous attribuaient ? « Nous faire pardonner l’Irak » (une des meilleures décisions de politique internationale prises depuis des décennies) ? Nous n’avons strictement rien gagné à cette posture jusqu’au boutiste. Dans aucun domaine. Nous sommes tombés dans un piège. La France n’est le serf de personne. Elle doit déterminer, en visant loin et haut, ses intérêts nationaux et caler son action diplomatique en fonction. Or, le monde étant ce qu’il est, il est à mes yeux évident que notre pays a vocation à penser et mener sa politique étrangère comme équilibrée et médiatrice. Et à ne surtout pas prendre parti dans des affrontements confessionnels auxquels il n’entend rien, et qui masquent des luttes d’influence et d’intérêt infiniment plus prosaïques dont il ne peut être que le jouet. La politique étrangère d’un Etat comme le nôtre ne se réduit ni à une politique humanitaire ni à de la « diplomatie économique ». Ce ne sont là que des lignes d’opération d’une stratégie globale.

>>> Lire ici la suite de cet entretien.

Manières de Guerre Manières du Monde

Price: ---

0 used & new available from


Guerre, technologie et société

Price: ---

0 used & new available from


Risques et Precaution

Price: ---

0 used & new available from