Chaque fois que les islamistes frappent, leur cible n’est pas anodine : des militaires à Montauban, une école juive à Toulouse, la rédaction d’un journal satirique, un Hyper Cacher, le Stade de France, des terrasses de bistrots, une salle de concert, un représentant de l’ordre public et sa compagne et, pour finir, une célèbre station balnéaire contribuant depuis toujours au rayonnement de notre mode de vie dans le monde. Ce qui était visé cette fois-ci, était une ville emblématique de vacances, une ville de grand tourisme, la deuxième après Paris, mais également une date, celle du 14-Juillet, de la fête nationale, du jour où les Français commémorent à la fois la prise de la Bastille qui allait mettre fin à la monarchie absolue et la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 qui se voulut la fête de la réconciliation et de l’union nationale de tous les citoyens.

Le 14 juillet 2016 restera dans nos mémoires le jour noir de la fête nationale. La ville de Nice et le pays tout entier en porteront longtemps la cicatrice. Nice, la « victorieuse » ! Terrible ironie de l’étymologie « Nikaia » ! Mais sa première défaite ne date pas de ce 14-Juillet d’épouvante. Souvenez-vous, c’était en mars 2010 ! Le journal gratuit Metro publiait le texte suivant : « Les lauréats du Marathon de la photo Fnac de Nice ont été désignés hier. Le jury de professionnels a décerné son “coup de cœur” à l’image de Frédéric Laurent, dans la catégorie “Politiquement incorrect”.  » Et le journal, qui tirait à l’époque à 700 000 exemplaires, publiait la photo d’un jeune homme de dos, pantalon baissé, qui se torchait avec le drapeau français.

Le photographe et son complice oseraient-ils aujourd’hui se présenter devant les Français ? Les membres du jury auraient-ils le courage d’affronter le regard des blessés et des familles meurtries ? Devant l’afflux des protestations d’adhérents qui renvoyaient leurs cartes, le directeur de la Fnac dut faire retirer la photo primée. Ce manager était sans doute ce que l’on appelle un progressiste, un homme de son temps dont la conscience républicaine avait depuis des années —mondialisation oblige  — capitulé devant l’urgence économique, un homme qui ne connaissait dans son magasin que des consommateurs et n’avait jamais imaginé que pussent se présenter à ses caisses également des citoyens. Car ce n’est pas sa conscience qui lui dictait sa décision, mais la crainte d’un bilan annuel en baisse. La conscience était du côté des protestataires. Lui se contentait de gérer… à l’ombre de la liberté d’expression.

Il fallut aussi attendre la protestation du président de l’Union des Français de l’Etranger pour qu’un sénateur interpelle le gouvernement. Six semaines se sont écoulées entre la publication de la photo et l’interpellation du ministre de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. Six semaines durant lesquelles la représentation politique de nos territoires n’a pas bronché. Relire le compte rendu de la séance dans le Journal officiel est édifiant. Le chahut qui règne dans l’hémicycle, les piques que se lancent les parlementaires, les sous-entendus par lesquels on lève le voile sur le petit calcul électoraliste du concurrent, tout cela est rétrospectivement détestable et mériterait d’être pétri par les mains vengeresses d’un Daumier sculpteur.

« Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. »

Finalement le gouvernement publia le 21 juillet 2010 un décret condamnant l’outrage au drapeau. Mais un an plus tard, à la suite d’un recours en annulation de la Ligue des droits de l’homme, le Conseil d’État neutralisa ce décret en précisant que ce texte n’avait pas pour objet de réprimer les outrages « qui reposeraient sur la volonté de communiquer, par [ces actes], des idées politiques ou philosophiques ou feraient œuvre de création artistique ». Le Conseil d’État en recadrant ainsi le décret donnait raison au ministre qui, un an plus tôt, avait apporté au sénateur qui l’interpellait la réponse suivante : « En l’état actuel du droit, il est improbable que nous puissions sanctionner ce type d’outrage. Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. » Finalement absout, le photographe pouvait poursuivre son petit bonhomme de chemin et concourir désormais dans une catégorie qu’il aurait été plus juste d’appeler « Politiquement correct ».

Pendant que d’irresponsables jurés ont des coups de cœur devant d’indigentes photos, que des élus désolants se chamaillent comme des enfants dans les jupes de Marianne, que la Ligue des droits de l’homme se trompe de fascisme et crie une fois de plus au loup, les théoriciens de l’islamisme radical, qui ont repéré le talon d’Achille des démocraties, lancent leurs sanglantes opérations.

Aussi tous ces gens, élus en tête, devraient-ils méditer cette déclaration de Thomas Mann de 1935[1. Tomas Mann, Europe, prends garde ! in Les exigences du jour, Grasset, 1976, p. 256. Cité par Alain Finkielkraut, in Les battements du monde, dialogue avec Peter Sloterdijk, Pauvert, 2003, p. 185.] : « Tout humanisme comporte un élément de faiblesse, qui tient à son mépris du fanatisme, à sa tolérance et à son penchant pour le doute, bref, à sa bonté naturelle et peut, dans certains cas, lui être fatal. Ce qu’il faudrait aujourd’hui, c’est un humanisme militant, un humanisme qui découvrirait sa virilité et se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme. »

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

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Collaborateur parlementaire, journaliste au magazine "Lire", ancien directeur du Collaborateur parlementaire, journaliste au magazine "Lire", ancien directeur du Fonds régional d’art contemporain d’Ile-de-France.