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On n’en finit jamais avec Drieu

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drieu la rochelle guégan
Drieu La Rochelle. Image: Soleil.

Les mythologies littéraires continuent leur long travail de sape. La mondialisation n’y changera rien. Plus elle récure, nettoie, efface à la javel le moindre signe de vie, de dissidence, plus les réprouvés font de la résistance. Les écrivains bannis des lettres repoussent comme de la mauvaise herbe. Ils reviennent au galop piétiner nos « belles » valeurs, faire exploser notre « humanisme » en peau de lapin. Ce sont des salisseurs de mémoire. Avec eux, on respire enfin l’air de la discorde, des combats perdus, des âmes en peine. Ce parfum enivrant de la défaite. Les vainqueurs de l’Histoire nous débectent toujours un peu dans leur uniforme de bon samaritain. Le désespoir est plus salvateur que la victoire. Il y aura toujours dans une achélème mortifère ou dans une campagne désolée, un jeune homme qui lira dans le creux de la nuit, quelques auteurs couverts de déshonneur. Avec Drieu, Morand, Céline, Chardonne et consorts, les puritains s’étranglent. Leur prose fielleuse ravive les vieilles plaies. On ne se débarrasse pas si impunément des stylistes.

Les derniers jours de Drieu la Rochelle fascinent

Politiquement, ils eurent tort mais artistiquement raison. Lâches, fourbes, médiocres et sublimes à la fois. Les derniers jours de Drieu la Rochelle fascinent nos plumes actuelles fatiguées de se fader les mémoires des animateurs télé. Après Aude Terray chez Grasset, c’est Gérard Guégan qui s’y colle dans une fable éblouissante de références et de sincérité. Dans « Tout a une fin, Drieu » paru chez Gallimard, Guégan déploie son savoir-faire littéraire et il est grand. Ceux qui ont la chance de le lire chaque week-end dans les colonnes de Sud-Ouest, savent la pertinence et la profondeur de ses jugements. Ce procureur impitoyable qui a l’élégance d’écrire encore en français fait partie des derniers mohicans de la presse quotidienne régionale. Ecrivain, critique, inlassable passeur de livres qui perdure, surnage dans un océan de médiocrité. En Aquitaine, il garde le cap du style, seul aiguillon possible dans une société sous naphtaline. Sans se laisser émouvoir par les flonflons de la Libération, Guégan invente une autre fin pour Drieu et convoque ses maitres à penser dans un réquisitoire flamboyant. L’homme à femmes, passé du doriotisme au stalinisme, revenu à Paris, n’a plus que son pardessus de grosse laine anglaise pour donner le change. Il le portait lors du voyage d’octobre 1941 de la Propaganda Staffel. Durant cette nuit, Drieu est enlevé par un groupe de résistants en bordure de Parti. Il sera jugé devant ce drôle de tribunal populaire mené par un certain Marat, double de Roger Vailland. Il devra répondre de ses actes, en l’occurrence de ses écrits. Dans ce face à face, digne des meilleures pièces de théâtre (metteurs en scène, jetez-vous dès maintenant sur l’achat des droits !), Guégan met de la chair sur les mots, du vitriol sur les idées.

Drieu pitoyable se laisse porter, comme à son habitude, par les événements. Toujours spectateur de sa propre déchéance, il se complaît dans l’autodénigrement. « Mettez ça sur le compte de ma mollesse » lui fait dire Guégan qui exécute là, un portrait psychologique criant de vérité. On se régale des saillies, des mots d’esprit et de cette atmosphère de jugement dernier. « Les professeurs d’université, les officiers supérieurs, les académiciens, les critiques littéraires, toutes ces figures de papier mâché qui se sont pensées au-dessus de lui sans jamais faire preuve de savoir, d’audace, de créativité, Drieu les a vomies, et il les vomit encore davantage à l’approche de la mort » tonne-t-il d’une verve libératrice. Entre Marat et Drieu, une connivence s’installe, l’amertume des écorchés est un puissant rassembleur qui va bien au-delà des camps. A lire d’urgence !

Tout a une fin, Drieu, une fable de Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Tout a une fin, Drieu: Fable

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Le burkini n’est pas un débat comme les autres

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Burkini Marks and Spencer. @Handout

Drôle d’été que celui de 2016, avec son terrible mois de juillet noir et son août tout de polémiques furieuses, d’invectives et d’insultes autour du burkini. Essayons de comprendre ce qui s’est produit et a peut-être modifié le paysage politique.

Le moment n’est pas anodin : les vacances d’été sont une institution française conquise par des luttes sociales de belle mémoire populaire. Dans son camping des Landes, son VVF des Alpes, son mobil-home d’Auvergne, sa campagne dont il peut enfin profiter, ou dans sa cité où il a dû rester, chacun va vivre un moment très français. Et c’est en ce moment qu’il a été agressé de façon barbare. Par l’assassinat d’un couple de policiers, puis par le plus atroce des massacres dans une foule populaire qui profitait de la douceur d’une soirée pour assister au feu d’artifice de la fête nationale. Et enfin, par le meurtre d’un prêtre de 86 ans, Don Camillo français, en train de dire la messe. Trois attaques meurtrières visant trois évidents symboles, la famille, la fête nationale, la religion chrétienne.[access capability= »lire_inedits »]

À Paris, après les morts de janvier 2015, le pouvoir a organisé de gigantesques manifestations internationales rassemblant des millions de personnes. Cependant, si les couches populaires ont compati, elles ne se sont pas mobilisées.

Le 13 novembre, même si le Stade de France a été visé, les victimes du Bataclan et des terrasses venaient essentiellement du Paris « gentrifié ». La réponse de ces couches sociales des centres urbains mondialisés touchées au cœur fut à la hauteur : récits, cérémonie, mémoriels photos dans toute la presse où les victimes furent nommées et leurs histoires racontées, sans oublier un slogan : « Vous n’aurez pas ma haine. » Artiste populaire s’il en est, Johnny Hallyday a pourtant chanté devant une place de la République vide

Juillet 2016 a été différent. A-t-on vu les victimes, y a-t-il eu dans les journaux un mémorial de photos, des listes de noms, des vies racontées, des obsèques filmées ? Très peu à part dans la PQR. Le ministère de l’Intérieur a demandé la discrétion concernant la diffusion de films ou de photos, une marche mémorielle a été interdite et l’hommage officiel perturbé par des bordées de sifflets à l’adresse du Premier ministre. « Les invisibles » ont été touchés, mais ils sont restés invisibles, sans doute pour d’excellentes raisons.

C’est dans ce contexte qu’une polémique a été déclenchée et s’est prolongée jusqu’à la rentrée : début août, les réseaux sociaux relayaient une affiche annonçant une journée réservée aux femmes en « burkini et jilbeb de bain » dans un parc aquatique des Bouches-du-Rhône. Cette initiative, discriminatoire et illégale, provoque immédiatement un considérable tollé. Les quelques élus imprudents, clientélistes notoires, qui s’efforcent de la justifier, doivent reculer en désordre, et la manifestation, prévue pour la rentrée, est annulée. Quelques jours plus tard, le maire de Cannes prend un arrêté pour interdire le port du burkini sur les plages de sa ville pour une période limitée, en raison des circonstances. Il est rapidement suivi par 26 de ses collègues. Cette fois-ci, le mainstream parisien n’est pas pris au dépourvu et déclenche une campagne violente contre ce qui est qualifié d’insupportable atteinte aux libertés publiques. S’ensuit un débat très dur divisant les familles politiques et scandé par des décisions judiciaires. Les tribunaux administratifs de première instance valident les arrêtés avant que le Conseil d’État annule l’un d’eux, celui de Villeneuve-Loubet, par un arrêt qui, quoi qu’en disent les commentateurs des deux bords, ne clarifie rien. En effet, la question est loin d’être tranchée juridiquement. Et politiquement, elle l’est encore moins, car l’opinion publique bouge.

Avec l’entrée en scène des couches populaires, les discours « ronronnants » habituels ne sont plus tenables. Parler de « guerre au terrorisme » ne veut rien dire si on ne désigne pas l’ennemi. Et l’ennemi n’est pas Daech, adversaire lointain et incompréhensible. Les massacres de cet été – comme ceux qui les ont précédés – ont été commis par des Français ou, à Nice, par un étranger en situation régulière, par les voisins des victimes. Beaucoup, parmi ceux qui sont tombés, avaient croisé le tueur ou ses amis dans les cités qu’ils avaient fini par quitter car elles étaient livrées aux barbus. Ils ont assisté aux premières loges à la montée de l’intégrisme et de la sécession physique qui va avec. Ils sont conscients depuis longtemps de l’existence d’une entreprise séparatiste et antirépublicaine. C’est leur vie, et c’est leur quotidien. Ils ne sont pas racistes. Les « Arabes », ils les connaissent, parlent avec eux, travaillent avec eux, se marient avec eux. Mais ils savent aussi que le ghetto culturel construit par les barbus et les voilées est l’antichambre du djihadisme meurtrier où basculent les plus fragiles.

C’est que ces gens-là, et avec eux tous ces Français d’origine musulmane qui prennent la parole avec une force nouvelle, tiennent beaucoup plus à l’unité nationale qu’on ne le fait dans les beaux quartiers. Ils se moquent de ces hurluberlus qui occupent plateaux et estrades pour affirmer haut et fort que les massacres n’étaient pas le fait de djihadistes mandatés par Daech, mais de « déséquilibrés », en martelant que la France est coupable parce que raciste et trop laïque. Ils savent, car ils le vivent tous les jours, que le terreau du terrorisme, pour les « déséquilibrés », ce n’est pas le passé colonial mais une entreprise idéologique bien présente qui se sert de la crise économique et à laquelle, cabrés, ils opposent désormais un refus rageur. C’est à cela qu’une trentaine de maires ont dû répondre. Comme leurs administrés qu’ils connaissent et pratiquent, ils ont compris que le burkini était un emblème, l’étendard dans l’espace public du combat obscurantiste et régressif mené contre les femmes et par conséquent contre la République. Ils ont enfin compris la stratégie de l’intégrisme qui, de Salon de la femme musulmane en journées burkini, en passant par un camp de vacances interdit aux blancs, teste notre résistance collective. Comme 70 % des Français, ils ont décidé de dire ça suffit.

Et puisque le sujet dépasse largement le burkini et que d’autres « tests » nous attendent, d’autres maires seront désormais confrontés au choix : le clientélisme des accommodements raisonnables inavouables, ou la résistance que leurs administrés républicains leur demandent. Ils ont vu la défaite, ils ont vécu la capitulation et la retraite des territoires perdus de la République, ils y ont parfois contribué, mais ils n’ont pas l’intention de lâcher sans combat ce qui en reste.

Posée ainsi, la question, directement politique, est celle de l’ordre public. Et ce sont donc les maires, premiers officiers de police de leurs communes, qui en ont la compétence et la responsabilité. Entre la loi républicaine et les règles religieuses, quelles qu’elles soient, il n’y a pas, il n’y plus de discussions, d’arbitrage ni de compromis possibles. Le refus du burkini est le début de la restauration républicaine.[/access]

Sarkozy: qui c’est le patron?

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nicolas sarkozy lr primaire
Nicolas Sarkozy en meeting. Sipa. Numéro de reportage : 00770556_000021.

Copieusement relayé, il y a une dizaine de jours, par des médias gourmands, l’argument judiciaire brandi par François Fillon contre Nicolas Sarkozy devait faire mouche. Finalement, l’attaque a fait un flop. La candidature Fillon semble même plutôt pâtir de cette étrange saillie prononcée contre Nicolas Sarkozy lors de la réunion de rentrée à Sablé-sur-Sarthe de l’ancien Premier ministre. Et les nouveaux rebondissements de l’affaire Bygmalion n’y changent rien : la candidature de l’ancien président tient bon.

Les journalistes ne s’expliquent pas cette fidélité d’une partie de l’électorat à Nicolas Sarkozy – quand ils daignent relater le fait, avec cette réticence désormais coutumière de qui se voit démenti par le réel et les « vrais gens ». Quelques commentateurs, encore rares, oseront rappeler que l’ancien président n’a pas tant démérité quand il était au pouvoir, de 2007 à 2012, et qu’à ce titre il n’a pas laissé que de mauvais souvenirs. Un cap avait été donné – qui allait tant manquer lors du quinquennat suivant. D’autres mettront en avant le franc-parler du candidat qui, sur quelques questions essentielles, s’exprime sans détour et comme les électeurs, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Ce sont là des explications rationnelles qui ne viennent pas tout à fait à bout du mystère Sarkozy. Pourquoi donc, pour beaucoup, obscurs pères et mères de famille, l’ancien président demeure-t-il « le patron » ?

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Oliver Prévôt.

François Hollande: le discours d’un rêveur solitaire

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francois hollande terrorisme islam
© POOL/AFP Christophe Ena.

Jeudi 8 septembre, 12h05. Dans un moment d’égarement dont je suis hélas coutumier, je regarde en direct le discours de François Hollande retransmis sur toutes les chaînes infos. En tout cas, j’essaie. Résultat : je tiens approximativement 6 minutes 47 jusqu’à ce que notre président normal martèle, martial, que « l’immense majorité de nos compatriotes musulmans manifestent leur attachement aux valeurs de la République ».

« L’immense majorité des musulmans… »

Réflexe quasi-pavlovien dès que j’entends cette phrase. Je ne peux m’empêcher de parler tout seul comme un gland, pardon comme un grand, à ma télé. Quand je suis d’humeur badine, je demande dans ces cas-là à mon écran plat si la laïcité, l’égalité homme-femme, la liberté d’expression et de conscience, voire même – soyons fous – la défense et le développement de l’esprit critique font partie des valeurs de la République. Si j’ai un peu trop forcé sur le cidre doux, il peut aussi m’arriver de lui demander si la soumission du politique au religieux et l’antisémitisme sont compatibles avec ces fameuses valeurs. Le pire, c’est que je n’ai jamais de réponse.

19h42 : J’échoue sur LCI et tombe sur une interview du président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, lequel tient à souligner qu’évidemment… « l’immense majorité des musulmans partage les valeurs de la République ». Parbleu ! Mais quel est donc cette évidence arithmétique que journalistes et politiques s’échinent à nous tambouriner quotidiennement. Pas un jour sans que Ravanello, Juppé, Pujadas, Mélenchon, Askolovitch et consorts ne relaient cette lapalissade. Une vérité absolue, intangible, incontestable qu’il est de bon ton de répéter inlassablement… mais établie selon quels critères, reposant sur quelles statistiques, quels sondages ? L’immense majorité, comme ils disent… Est-on vraiment tout à fait certain des proportions ? Est-ce un fait irréfutable ou un vœux pieux ? Est-ce la réalité.. ou bien la réalité telle qu’on la rêverait ?

Bon, c’est vrai que dans un monde idéal, l’immense majorité des Français étaient gaullistes sous l’Occupation, l’immense majorité des hommes sont d’une fidélité absolue envers leurs femmes, l’immense majorité des automobilistes respectent scrupuleusement le code de la route, l’immense majorité des passagers du Titanic se sont comportés comme des héros, l’immense majorité des taxis sont souriants et déclarent au centime près leurs revenus au fisc. Lorsque une personne se fait agresser dans une rame de métro, l’immense majorité des passagers se ruent illico à son secours et, donc, l’immense majorité des musulmans partagent les valeurs de la République. C’est d’ailleurs le nouveau tube de l’été, et même de l’année, qui est en train de supplanter le désormais collector « pas d’amalgame, pas de stigmatisation », lequel semble quelque peu passé de mode.

En février 2015, un sondage du  Telegraph révèle que 27 % des musulmans britanniques éprouvent « une certaine sympathie » envers les terroristes de Charlie Hebdo . Mais bon, ce sont des Anglais.

En avril 2008, un sondage CSA publié par Le Monde des Religions dévoile  que 54% de nos compatriotes musulmans souhaiteraient que la charia soit appliquée intégralement (17%) ou en partie (137%) dans notre pays. Ils sont en outre 8% à ne pas avoir d’avis sur la question. On apprend également que pour 22 % d’entre eux, la polygamie doit être autorisée en France. Tiens, ça me fait penser à un truc : la prochaine fois, il faudra absolument que je demande à mon écran plat si la polygamie et la charia sont compatibles avec les valeurs de la République…

Qui remporte les (rares) élections libres du monde arabe?

Mais du coup, je suis confronté à une aporie , comme aurait dit Aristote ou mon prof de philo. Une impasse, un problème insoluble si vous préférez : comment faire en sorte que l’immense majorité de nos compatriotes musulmans, dont une grosse moitié semble favorable à la charia, soient dans le même temps attachés aux valeurs de la République ? Histoire de ne pas rendre l’équation encore plus complexe, on jettera un voile pudique sur l’antisémitisme, la liberté d’expression ou encore l’égalité homme-femme…

Notons au passage que l’autre face du disque de ce tube de l’été connaît aussi un franc succès. Le fameux  « l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme », tiré de l’album « l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme ». Et peu importe, après tout,  si un tiers des Tunisiens de France (dont, rappelons-le, l’immense majorité partagent les valeurs de la République) a contribué à la victoire des islamistes d’Ennahda en octobre 2011, lors des élections qui ont suivi la chute de Ben Ali.

Mine de rien, C’est le serpent qui se mord la queue cette histoire. Aporie n° 2 : Comment expliquer que l’immense majorité des musulmans n’a rien à voir avec les islamistes… lesquels remportent la plupart du temps les élections – quand elles ont lieu – dans les pays musulmans (Front islamique du salut en Algérie, Frères musulmans en Egypte, Hamas en Palestine, etc.) ?

Si l’un des lecteurs de Causeur résout ces deux délicates équations, il est potentiellement passible de la médaille Fields.

Hollande: les aventures de Bavard

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francois hollande livres
François Hollande. Sipa. Numéro de reportage : AP21945523_000003.

Taisez-vous, mon président travaille. Et c’est pas de tout repos, comme boulot. Je n’ai pas tout compris, mais il paraît que c’est pour l’Histoire, il peaufine la trace qu’il y laissera. On l’apprend ces jours-ci, à peine installé à l’Élysée François Hollande a dépensé une énergie considérable pour sculpter sa statue, comme s’il espérait faire disparaître par la magie du verbe le Hollande réel, celui que 15 % des Français disent vouloir reconduire à l’Élysée. Sauf qu’à l’arrivée, la statue – formée par cinq ou six livres de potins qui paraissent en librairie – est aussi normale et impopulaire que l’original. Cherchez l’erreur.

Quand le président travaille pour l’Histoire, ça se voit tout de suite : il piapiate avec des journalistes, qu’il nourrit de vacheries et autres bons mots sur les uns ou les autres, plutôt que de considérations de haute tenue sur la marche du monde. Le genre de trucs qu’on se raconte entre copines en se faisant les ongles : Machine, c’est à cause de son mec qu’elle m’a pourri la vie (en l’occurrence, il s’agit de Cécile Duflot, dont le président impute les incartades à l’influence de son compagnon). Même style très nature sur sa promesse d’inverser la courbe du chômage : « Je n’ai pas eu de bol. Mais ça aurait pu marcher. » En tirant au sort parmi toutes les politiques possibles aussi, ça aurait pu marcher. L’Histoire retiendra que « monsieur petites blagues » est devenu le « président pas de bol ».

Je ne voudrais pas faire ma populiste, moi la France, mais je l’ai un peu mauvaise.[access capability= »lire_inedits »] Je croyais que mon président s’épuisait à la tâche pour moi, je me sentais coupable en pensant que si ça se trouve, avec tous ces terroristes, il n’avait même pas le temps de manger. Et je découvre qu’il passe des heures à bavarder avec des confrères. Pas un ou deux, cinq ou six. Et il ne les a pas reçus une fois, mais des dizaines. Off à gogo, scoop pour tous ou presque. C’est peut-être parce qu’il a beaucoup d’ennemis à gauche que le président ne veut pas en avoir dans la presse – il paraît qu’il ne ferme jamais sa porte à un journaliste, j’aurais dû tenter ma chance. Bien sûr, à ce rythme, le cours de la confidence exclusive est au plus bas et les livres publiés « pour l’Histoire » prennent la poussière chez les libraires. N’empêche, s’il aime tant jouer les commentateurs, Hollande aurait dû faire journaliste, plutôt que président.

Le plus énervant, c’est qu’il parle beaucoup plus de lui que de moi (moi la France, faut suivre !). Pourtant, il avait fait don de sa personne à ma pomme qu’il disait. Et puis, c’est une drôle de façon d’entrer dans l’Histoire que de nous inviter dans sa cuisine intime. Comme si, ayant renoncé à inspirer le respect par sa fonction, il ne se souciait plus que d’attirer la sympathie sur sa personne. Et même pour ça, c’est raté. Calculateur, sans vision, obsédé par ses rivaux : cet exercice de transparence volontaire ne le montre pas vraiment à son avantage. Car non seulement le roi est nu, mais c’est lui qui s’époumone à nous le faire savoir.

Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve ce barnum éditorial un peu humiliant. Après tout, c’est lui qui cause au monde en mon nom. En société, un peu de discrétion ne nuit pas, comme dirait Chevènement. Cependant, je pensais qu’au moins, maintenant, il nous épargnerait ses leçons de morale. Que nenni ! Il a raconté à ses honorables correspondants du Monde comment il comptait gagner les élections : en se présentant comme le garant de la démocratie, contre le terrorisme djihadiste, d’une part, contre les tentations autoritaires de qui vous savez de l’autre. Et là, sauf le respect que je dois à mon président et chef des armées, c’est du foutage de gueule. Il danse sur la table en petite tenue, et après il me joue l’air de « moi ou la dictature » ! Sans compter qu’il prend un risque, et moi aussi par la même occasion. Confrontés à cette affligeante alternative, on ne sait pas ce que choisiraient les Français.[/access]

Conversations privées avec le Président

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Le premier secrétaire de la République

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" Ça n'a aucun sens "

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Elevage et viande: pour en finir avec les idées reçues

L’émergence des nouvelles approches de l’environnement et l’émergence des neurosciences et sciences cognitives constituent le quatrième axe de rupture qu’on mentionnera ici. Car même s’il ne concerne pas directement le grand public, l’essor de ces approches et disciplines influe fortement la conception des relations entre les hommes et les animaux. Le développement des nouvelles approches de l’environnement conduit actuellement à une sorte de retournement de la façon d’appréhender l’activité agricole. Pour utiliser une image parlante, il faut rappeler qu’il y a une trentaine d’années, l’agronomie et les diverses disciplines agricoles étaient raisonnées en partant de l’échelle de la parcelle ou de l’exploitation agricole. On pouvait ensuite passer à un niveau plus global ou au contraire plus micro mais, en gros, on se plaçait au niveau de l’homme, le fermier, et de ses pratiques agricoles.

En étant schématique, aujourd’hui, de nombreux travaux scientifiques sur les sujets environnementaux conduisent à mettre en avant des résultats au niveau global de la planète. C’est bien sûr le cas avec le climat. Mais c’est aussi le cas autour des questions de biodiversité, de gestion de l’eau, d’énergie, etc. On est ainsi entré dans l’ère des bilans globaux des disponibilités en ressources. Et ce sont ces bilans globaux qui sont ensuite utilisés par certains, avec pour ambition de définir ce qui doit être fait sur le plan agricole et par les agriculteurs.

Concrètement, c’est ce type de démarches qui conduit aujourd’hui à l’émergence de critiques virulentes de l’élevage au nom de calculs d’impact sur le climat (du fait des émissions de méthane des ruminants), sur l’eau (dont des volumes aberrants seraient « consommés ») ou sur la biodiversité (du fait du lien entre soja et déforestation de l’Amazonie), quitte à en oublier les différentes utilités de cette activité.

On notera avec un brin d’ironie qu’on a là affaire à un pur décalque des méthodes de planification centralisée jadis raisonnées en fonction de considérations qui se prétendaient économiques. Et dans le fond, on retrouve exactement les deux mêmes faiblesses. Ces « bilans » sont, pour la plupart, établis à charge ; ils ne décomptent (pour le moment, dira-t-on) que les prélèvements ou les impacts négatifs d’une activité sans tenir compte, ou très mal, des contributions positives. Ce sont des « bilans » à une seule colonne ! Et il est vrai – c’est le second biais – que ces contributions positives sont particulièrement difficiles à qualifier et à mesurer. Elles se produisent parfois géographiquement ailleurs, qualitativement autrement (sur d’autres variables), et physiologiquement sur d’autres rythmes ou pas de temps. Bref, on tente de faire des bilans entrée-sortie à une seule variable sur des phénomènes systémiques impliquant fondamentalement des cycles biologiques hétérogènes et à composantes multiples. C’est évidemment voué à l’échec ! Mais compte tenu de la pertinence sociétale des questions abordées, et de la nouveauté des analyses nécessaires, cela donne l’illusion de prendre sur des bases scientifiques, des décisions concernant des sujets fondamentalement complexes.

Concernant l’élevage et la relation aux animaux, force est de constater qu’issues de secteurs de la recherche et plus souvent encore proches de la recherche, les critiques mentionnées ci-dessus sont ainsi passées par une partie du monde associatif, des médias et du personnel politique pour aujourd’hui atteindre le grand public, sans pour autant être accompagnées des précisions qui auraient été nécessaires pour indiquer les biais méthodologiques et les faiblesses des résultats[1. On ne peut ici résister à l’ironie de citer l’intervention d’un parfait style pompier pyromane que Pierre Gerber a faite lors du Congrès international des sciences et technologies de la viande (ICOMST), à Clermont-Ferrand en août 2015. À cette occasion, il a affirmé qu’il fallait revenir à un peu de mesure concernant l’impact de l’élevage sur le climat, que celui-ci avait été surestimé une dizaine d’années auparavant, les médias ayant joué un rôle de caisse de résonnance favorisant une diffusion de ces analyses au grand public. L’ironie de cette anecdote est qu’il est lui-même, avec Henning Steinfeld, l’un des deux principaux co-auteurs du rapport d’étude L’ombre portée de l’élevage, publié par la FAO en 2006 qui avait alors mis le feu aux poudres. Et c’était bien leur département (AGA) qui à l’époque avait convoqué une conférence de presse pour la sortie de ce rapport d’étude contrevenant ainsi aux pratiques habituelles de la FAO pour de simples rapports d’étude. Les rapports d’étude ne sont en effet ni approuvés (scientifiquement et politiquement) ni votés par l’institution, et diffèrent en cela des rapports officiels. Ce sont des rapports comme les organisations internationales en produisent chacune des dizaines par an. Écrit également avec un formidable aplomb par Henning Steinfeld, cela donne dès 2012 : The publication of the Livestock’s Long Shadow report led to a passionate and emotional debate. Our figures have sometimes been misused or misreported by some interest groups. However what ultimately matters to us is to create the conditions for a constructive dialogue among stakeholders and to catalyze action towards practice change. Ou plus crûment : nos chiffres étaient faux mais ce n’est pas grave car cela a contribué à créer du débat et à faire changer les choses (http://www.la-viande.fr/sites/default/files/images/culture-viande/viande-societe/Interview-Henning-Steinfeld-FAO-english.pdf). Des postures en définitive typiques de lanceurs d’alerte ou d’activistes politiques mais certainement pas de fonctionnaires d’une organisation de l’ONU ou de chercheurs d’un organisme scientifique.].

Le développement des sciences cognitives a des effets assez comparables. L’essor de la neurologie, de l’éthologie, de l’archéozoologie, des diverses branches des sciences de la communication conduisent indiscutablement à constater un effacement de certaines frontières entre les hommes et les animaux. C’est ce qui conduit certains à militer pour une égalité de traitement et des droits entre les hommes et les animaux.

Au-delà des stratégies de communication des mouvements antispécistes, qui s’appuient sur le choc créé par des images de pratiques indéfendables, ces revendications s’expriment plus sérieusement sur deux plans : d’une part celui du droit, avec notamment un travail visant à la modification des législations nationales ou internationales et des normes ou règlementations ; et d’autre part celui de définition d’indicateurs de bien-être permettant de traduire des résultats scientifiques sous forme de bonnes pratiques.

Avec le risque de tout raccourci, on dira que l’axe de travail juridique conduit aujourd’hui à des évolutions. En atteste par exemple en France, la réforme du code civil du 16 février 2015 reconnaissant aux animaux la nature d’Êtres sensibles. Difficile cependant d’apprécier la portée concrète qu’aura cette évolution juridique d’autant que, pour sa part, la définition des indicateurs de bien-être peine à avancer même si, par exemple, la Commission européenne réunit sur ce sujet des groupes d’experts depuis plus d’une dizaine d’années.

Si l’objectif d’édicter des bonnes pratiques est louable, il paraît en effet bien difficile d’asseoir celles-ci sur des résultats scientifiques : ces résultats existent mais, la plupart du temps, manquent de consistance dans la mesure où ils dépendent de l’espèce observée, du contexte et des modalités d’observation, etc. Il est dès lors malaisé d’étendre leur application au-delà de ces conditions d’étude.

Les acteurs impliqués dans ce type de démarche sentent donc bien que les notions de bien-être animal ou encore de souffrance évitée ont un sens général. Mais de là à parvenir sans conteste à les caractériser et à les mesurer, il y a un pas qui est encore loin d’avoir été franchi.

Si certaines des frontières entre les hommes et les animaux tendent à s’estomper, il faut en outre bien rappeler que ce n’est pas le cas de toutes les frontières ! Et il faut aussi rappeler que différents travaux ont mis en évidence l’existence de systèmes de communication… entre plantes par le biais de molécules[2. Voir l’exemple de travaux de l’INRA (http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Biologie-vegetale/Tous-les-dossiers/Sentir-bouger-communiquer-les-plantes-aussi/Communication-externe-les-liens-plantes-champignons/(key)/5). Mais encore plus étonnant https://www.newscientist.com/article/mg12717361-200-antelope-activate-the-acacias-alarm-system/ ou comment des plantes d’acacias parviennent à éliminer le surpâturage de mammifères (koudous).et les tuant.]. Doit-on pour autant dire qu’il n’y a plus de frontière entre le règne animal et végétal ? Assurément non, pour une myriade de raisons biologiques… mais aussi parce qu’il y a une différence entre communication et langage, une différence entre sensibilité et conscience, et pour reprendre un raisonnement de Francis Wolff, une différence entre conscience et science, et entre conscience (de soi ou du monde) et conscience de l’inaccompli. L’Homme n’est ainsi peut-être pas la seule espèce du règne animal à disposer d’un langage, de sensibilité et de conscience mais, jusqu’à preuve du contraire, c’est assurément la seule espèce capable de science, consciente de l’inaccompli et capable de communication entre ses individus sur cet inaccompli.

On conçoit donc bien que la rupture qu’implique l’émergence de ces disciplines cognitives, dans les conceptions que les hommes ont de leurs relations avec les animaux, notamment domestiques, est loin d’être négligeable. Et elle pousse assurément à un certain rapprochement des traitements. Il n’en demeure pas moins que les différences entre les hommes  et les animaux restent notables, essentielles, ontologiques. L’oublier ou le négliger, c’est très précisément oublier ou négliger ce qui fait notre humanité.

Si les éléments de rupture mentionnés précédemment sont déjà clairement à l’œuvre, il est par ailleurs des tendances et idées émergentes qu’il convient d’évoquer pour leur influence potentielle ou à venir sur la conception des relations entre les hommes et les animaux. Certaines de ces idées sont, pour le dire net, de fausses bonnes idées, voire même des idées fausses mais elles circulent, et jouent sur les mouvements d’opinion. Rappelons là encore quelques grands axes.

En matière de consommation, à niveau mondial, la demande de viande va continuer de croître. C’est une évidence et un mouvement de fond qu’il est bon de répéter. En moins de 20 ans, une classe moyenne, qui compte entre un et deux milliards de personnes, est apparue dans les pays émergents. Quoi qu’on en pense, cette population n’attend que de consommer plus de viande. La demande mondiale va donc croître même si cela intègre une baisse de la consommation dans les pays occidentaux, tant pour des raisons de baisse des besoins nutritionnels dans des économies de plus en plus tertiarisées, que pour des raisons culturelles ou idéologiques.

Plus finement cependant, on constate déjà dans ces pays émergents, des courants critiques de la production et de la consommation des produits carnés qui donnent à penser que la hausse de la consommation pourrait finalement y être plus brève qu’envisagé (soit quelques décennies).

Il semble par ailleurs qu’aucune étude réellement consistante ne permette aujourd’hui d’anticiper de façon fiable pour les jeunes générations, l’essor, réel ou supposé, du végétarisme et du flexitarisme, ou la baisse de la consommation. Selon les enquêtes de consommation du CREDOC, les végétariens ne représentent en France en 2014 que 1% des consommateurs, et non 3%, chiffre sans source qu’on voit régulièrement circuler. Ce chiffre serait globalement assez stable mais occulterait peut-être une hausse sensible chez les jeunes. Toujours en France, force est en outre de constater que la revendication du flexitarisme constitue l’argument des jeunes pour expliquer leur faible consommation de viande et donc la baisse de celle-ci. Mais aucune étude ne vient croiser l’évolution du poids de cette revendication avec l’évolution de leur situation économique sur la moyenne durée. Il n’y a ainsi aucun moyen d’avancer ou de rejeter l’hypothèse que la baisse de la consommation de la catégorie des jeunes résulterait d’une précarisation croissante (en tout cas depuis les années 80 et la fin des Trente glorieuses). Or il est toujours plus valorisant de dire qu’on ne mange pas ou peu de viande parce qu’on est végétarien ou flexitarien (pour le bien-être animal ou pour protéger l’environnement) plutôt que parce qu’on est pauvre et qu’on n’a pas les moyens d’en acheter contrairement à ses parents au même âge, ou parce qu’on privilégie d’autres biens de consommation notamment high-tech.

Dans la même logique, on notera qu’il n’y a aucune étude non plus qui fasse le lien sur la longue durée entre la baisse globale de consommation de viande de boucherie des 20 à 30 dernières années et l’évolution de sa qualité organoleptique.

Sur ces différentes questions, on a donc beaucoup plus affaire à des interprétations idéologiques des faits qu’à des analyses fondées et étayées de leurs causes et dynamiques.

De travaux récents de Claude Fischler rendent bien compte de ce biais : face à la multiplication des régimes alimentaires (végétarien, végétalien, sans sel, sans graisses, sans gluten, halal, casher, etc…) et à la place croissante occupée par les discours de  leurs promoteurs, il montre l’existence d’une tendance de fond unique et beaucoup plus lourde : l’individualisation des repas, de leur conception et de leur consommation[3. Claude Fischler (sous la direction de) : Les alimentations particulières. Mangerons-nous encore ensemble demain ? Odile Jacob. Paris. 2013.].

En matière de production, les tendances réellement porteuses d’avenir sont probablement encore plus difficiles à anticiper. Plus que des scenarios productifs un par un, ce sont peut-être des champs de tension qu’il faut ici envisager.

On en a déjà cité quelques-uns : l’opposition entre une agriculture fondée sur l’usage intensif de ressources pétrolières et l’agriculture écologiquement intensive. La première autorise de ne produire que des végétaux. La seconde non seulement autorise mais requiert des productions animales en plus du végétal.

L’opposition entre une consommation de produits plutôt transformés ou plus proches du naturel. C’est un champ de tension probablement moins marqué que le précédent mais où les oppositions existent malgré tout. Concrètement, une alimentation végétalienne passera nécessairement par le recours à des produits transformés. Deux raisons à cela ; un tel régime est doit être rééquilibré sur le plan nutritionnel et c’est plus facile voir nécessaire (Vitamine B12) avec des produits transformés ; et surtout, la transformation des produits végétaux permettra d’améliorer la biodigestibilité des protéines végétales qui est naturellement nettement moins bonne que celle des protéines animales. À l’inverse, il faut évidemment reconnaître que le caractère omnivore du régime alimentaire n’a aucune influence sur la nécessité ou pas de transformations industrielles plus ou moins poussées. Sont ici avant tout en cause des questions de praticité et de marketing. C’est là qu’on rejoint la tension entre le peu ou le beaucoup transformé, et donc implicitement entre le local-naturel et le pratique-transformé-lointain.

Troisième champ de tension : l’opposition entre des productions hors-sol et des productions de plein-champ. Dans ce cas, ce sont plutôt les productions végétales qui véhiculent, a priori, une image positive liée au plein-champ tandis que les systèmes d’élevage, même lorsqu’ils sont conduits sur prairies comme dans le cas de la plupart des bovins viande, sont régulièrement associés à l’image négative des systèmes hors sols de certaines espèces de monogastriques. On notera que la tendance au développement de cultures sous serres, en hydroponie ou quasi hors-sol risque à terme d’altérer cette image ; mais on n’en est pas encore à ce stade.

Autre champ de tension : celui des modèles dits intensif ou industriel versus paysan ou familial. En réalité, personne aujourd’hui n’est en mesure de préciser ce que signifie cette terminologie. En France, les exploitations dites industrielles résultent de l’intensification des techniques par des agriculteurs qui, il y a une ou deux générations tout au plus auraient été qualifiés de paysans. Compte tenu des niveaux de capitalisation, l’absence de recours à de la main d’œuvre salariée ne signifie plus grand-chose : la plupart des exploitations d’agriculture familiale mettent en œuvre des techniques particulièrement intensives et que certains qualifieront industrielles. À l’opposé, et selon les cas, des paysans qui exploitent des fermes particulièrement exiguës pourront, à force de travail, tout aussi bien dégager un revenu supérieur celui de grandes exploitations dites intensives (mais surendettées), que vivoter avec trois francs-six sous. Le recours à des comparaisons internationales jette encore plus le trouble : Les « complexes industriels » d’élevage porcin et autres « ferme des 1 000 vaches » qu’on trouve en France sont 5 à 10 fois moins grands que ceux qu’on trouve en Allemagne ou en Europe du Nord, et 100 fois moins grands que ceux des États-Unis ou que ceux développés par les bourgeoisies de pays émergents et en développement. Évidemment, ils sont eux-mêmes incomparablement plus grands et plus productifs que ceux des petits paysans des pays les moins avancés.

Dernier champ de tension qu’on abordera ici, celui des technologies émergentes dans leur ensemble. On fait ici références aux techniques dites d’élevage de précision associant robotisation et usage de capteurs, aux techniques liées à la génomiques et aux nouvelles façons de procéder à la sélection génétique des animaux, ou encore au développement de la viande artificielle, ou au recours aux insectes, etc. Sans entrer dans le détail, ces diverses technologies sont chacune en tension entre sa composante technique (plus ou moins faisable) et ses conditions d’acceptabilité. Les progrès scientifiques vont rendre les technologies de l’élevage de précision et de la génomique de plus en plus faisables. Elles risquent cependant d’être contestées sur un plan sociopolitique : recours au big-data, problème de propriété des données, travail sur l’ADN du vivant, implication de multinationales… à l’inverse, la viande artificielle est présentée comme la solution technologique à des enjeux éthiques et environnementaux alors même que sa production opérationnelle à grande échelle paraît peu réaliste du fait de ses coûts énergétiques et de la nécessité d’user de nombreux médicaments antibiotiques et de facteurs de croissance[4. Cf. Jean-François Hocquette…]. Quant à la consommation des insectes, dans le pays à la population la plus consommatrice (le Zimbabwe), elle représente au mieux 10% de la diète… durant la saison la plus favorable[5. Cf. Pierre Feillet…]. Ses « chances » de succès paraissent donc réduites en alimentation humaine bien que tout à fait envisageable en alimentation animale comme substitut à des protéines d’origine végétales telles que le sorgho ou le soja

Que ce soit en matière de production ou de consommation, les tendances émergentes revoient systématiquement à des questions d’acceptabilité par la société.

Compte tenu des dynamiques sociologiques et de communication, ces questions d’acceptabilité qui concernent ou posent problèmes à des fractions de la population plus ou moins importantes et viennent ensuite à former des problèmes publics, interrogeant alors l’ensemble de la société sur des sujets avec lesquels celle-ci est rarement en prise directe et sur lesquels – par le jeu politique et médiatique – elle doit néanmoins se positionner.

Dans les cas qui intéressent ici, les injonctions de positionnement ont parfois directement traits à la relation entre les hommes et les animaux. C’est notamment le cas avec tous les sujets qui gravitent autour du bien-être animal : techniques d’élevage, d’abattage, de sélection… Mais le plus souvent, l’injonction est en quelque sorte forcée. Elle concerne au premier chef un problème lié aux formes générales d’organisation de la société (modèle économique des exploitations d’élevage et plus largement de l’agriculture, compétitivité internationale des secteurs économiques, nature des régimes alimentaires ou des acteurs économiques, etc.) et n’est qu’incidemment raccroché à la question de la relation entre les hommes et les animaux.

On peut penser que, pour certains acteurs, ce type de détournement de l’injonction permet d’éviter de poser le cœur du débat. Se focaliser sur la relation avec les animaux suscite naturellement l’adhésion tandis que traiter de questions de modèles économiques, alimentaires ou culturels est plus complexe et plus incertain. En ce sens, ce détournement revêt de toute façon un aspect tactique. Mais, comme on l’a mentionné en début d’article, cela témoigne aussi de cet espèce d’intérêt automatique, de la plupart d’entre nous, pour se tourner vers le cas, la situation, les conditions dans lesquels il y a de l’animal, et pas seulement du vivant. Dans le fond, la ferme des 1 000 hectares pourrait susciter autant d’interrogations écologiques et d’a priori que la ferme des 1 000 vaches. Mais ce n’est pas le cas ! Aux questions socioéconomiques (modèle d’intensification) et écologiques (pollutions induites) qui valent a priori pour les deux, s’ajoute ici la préoccupation pour l’animal. Et c’est cette question qui retient l’attention et contribue ainsi à mobiliser l’opinion.

Élève Zemmour, pas d’identité sans souveraineté!

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Eric Zemmour et Marie-France Garaud. Sipa. Numéro de reportage 00702413_000001. Numéro de reportage : 00530983_000005.

Eric Zemmour publie un nouveau livre, recueil de ses chroniques sur RTL auquel il a ajouté une préface d’une cinquantaine de pages. C’est dans cette préface, dont Le Figaro Magazine a publié les bonnes feuilles, que j’ai découvert le virage important qu’a emprunté le désormais ancien apôtre du souverainisme sur les plateaux de télévision.

Pour Zemmour, souhaiter recouvrer la souveraineté, c’est devenu has been. Seule compte désormais l’identité, menacée. Notre législation écrite ailleurs, notre défense soumise à l’OTAN, notre monnaie dirigée depuis Francfort, notre budget passé sous les fourches caudines de Bruxelles, peu lui chaut. Ce qui compte, c’est l’identité, rien que l’identité. Afin de démontrer à quel point le chroniqueur de RTL se fourvoie, laissons parler deux personnes dont l’identité ne laissera pas Eric Zemmour insensible :

« La souveraineté abolie, resterait aux nations leur identité. Le terme ne peut alors recouvrir qu’un contenus imprécis, dans lequel entreraient coutumes, mœurs, rites, langue, histoire, originalités sociologiques.

Les Grecs savaient déjà qu’une cité qui veut conserver ses dieux et ses temples doit d’abord rester une entité libre sur la scène de l’Histoire. S’il n’est pas pour une nation de véritable conservation de son identité sans sa souveraineté, c’est précisément parce que l’autorité nationale a fait la synthèse des éléments ethniques avec les valeurs spirituelles et morales. Après tout, les Indiens, dans leurs réserves, gardant leurs plumes et leurs tentes, ne sont assurés que d’une identité fort réduite dans un ordre national qui leur échappe.

L’identité nationale se maintient aussi comme une mémoire de son passé. Comment la nation qui n’est plus, ni grande, ni même souveraine, entretiendrait-elle la mémoire de la France ? Que resterait-il de l’histoire de France si quelque norme européenne venait interdire aux Etats un enseignement qui ne faciliterait pas assez l’abandon de souveraineté ? Qui interdirait le rappel de principes révolutionnaires, puisque ceux-ci proclament la souveraineté de la nation ? […]

Or, la Communauté aurait parfaitement le droit de se mêler de tout cela en vertu de  l’article 126 : « L’action de la Communauté vise à développer la dimension européenne dans l’éducation… » Elle pourrait parfaitement bannir de nos cultures ce qui contrarie son aspiration à un Etat fédéral intégré. »

Ceux qui répondent ainsi à Eric Zemmour s’appellent Marie-France Garaud et Philippe Séguin, dans un livre publié il y a vingt-quatre ans pendant les débats sur Maastricht. Ils expliquent que la quête de la souveraineté est première si on souhaite préserver son identité. Qu’abandonner cette recherche pour préserver cette dernière constitue plus qu’un leurre, une faute politique gravissime. Qui ne voit que l’avertissement de Garaud et Séguin était prémonitoire ? Qui ne comprend  que notre perte de souveraineté a permis l’émergence d’autres communautés que la communauté nationale ? Qu’elle a permis la concurrence des affirmations identitaires ?

Marie-France Garaud et Philippe Séguin le disent à Eric Zemmour de la plus belle façon : « vous mettez la charrue avant les bœufs ! »

De l’Europe en général et de la France en particulier – Marie-France Garaud et Philippe Séguin – Editions Le Pré aux Clercs –1992.

Un quinquennat pour rien

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Judéophobie ordinaire en banlieue

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rabbi jacob antisemitisme

La petite histoire ci-dessous n’est pas qu’une anecdote désagréable. Ce n’est pas qu’une anecdote non plus. Cela arrive quotidiennement, malheureusement, l’insulte « feuj » (juif en verlan) se banalisant. Mais personne n’en tient réellement compte car il est établi parmi les élites qu’une personne « issue de la diversité » ne saurait être raciste. Et il est plus facile de nier les problèmes graves d’éducation se posant dans les quartiers où la précarité sociale est endémique plutôt que de chercher à les résoudre. On est libre de la réfuter comme on est libre de détourner le regard ou se cacher la tête dans le sable.

L’éducateur était content ce jour-là des adolescents qu’il avait sous sa responsabilité. Ils avaient bien travaillé. Ces jeunes étaient de toutes les origines et de toutes les couleurs de peau. Qu’il était difficile de les faire vivre tous ensemble eux qui se rassemblaient spontanément selon leur ethnie. Ce jour spécial, ils s’étaient investi sans qu’il n’ait besoin de prendre son ton sévère et de lancer une ou deux plaisanteries caustiques bien senties pour les faire taire. C’était pour le moins inhabituel pour une veille de vacances de printemps.

Drumont surpassé

Pour les récompenser, après un goûter et quelques jeux de groupe classiques, il avait décidé de leur passer un film. Il jeta un coup d’œil dans la vidéothèque de l’endroit et tomba sur deux « de Funès » : La Folie des grandeurs et Rabbi Jacob. Il évacua le premier, trop de références aux « classiques », ils n’aimeront pas se dit-il la parodie de Ruy Blas. Rabbi Jacob » avait son petit côté « citoyen » avec son discours antiraciste. Il ferait un peu d’éducation civique en passant. Il se dit que c’était sans risques…

Il mit le DVD dans l’appareil.

A peine trois minutes du film s’étaient-elles écoulées qu’il entendit fuser de toute part dans la salle des injures judéophobes d’une abjection à faire rougir Édouard Drumont lui-même. Il arrêta aussitôt la lecture du film, sermonna les coupables mettant leur agitation sur le compte de la provocation envers la grande personne choisissant un film qu’ils trouvaient ringard. Il nota en passant leurs airs tendus à l’extrême. Ils obéissaient parce que c’était lui mais il sentait bien qu’ils bouillonnaient de colère rentrée, d’une fureur qu’ils maîtrisaient à grand-peine.

Au bout d’à peine quelques secondes, les injures antijuives recommencèrent à jaillir de toute part comme un feu d’artifices. D’abord à voix basse, puis bien audibles et enfin hurlées. L’éducateur arrêta définitivement la projection de Rabbi Jacob, ralluma la lumière. Les gosses s’étaient tus. Ils voyaient bien combien ils l’avaient mis en colère et bouleversé. Mais ils se justifiaient : « Monsieur c’est à cause de la Palestine », « Monsieur les feujs y z’ont des sous, nous on n’a pas que le RSA, c’est pas juste », « Monsieur les feujs y peuvent aller dans les bonnes écoles et pas nous c’est pour ça qu’ils réussissent ». Ad libitum ad nauseam…

Haine anti-« feuj »

L’éducateur leur posa cette question : « Et si j’étais juif, moi ? Que diriez-vous ? ». Ils protestèrent en s’amusant de la question : « Vous monsieur c’est pas pareil, et puis si vous étiez feuj vous bosseriez pas ici », rajoutant cela en rigolant. Il leur rappela que eux aussi avaient été certainement victimes d’accusations racistes, d’injures sur leurs origines. Comment pouvaient-ils donc faire à d’autres ce dont eux avaient souffert ? Ils répondirent que « eux c’était vraiment du racisme contre eux, mais que les feujs ils dirigeaient la France, que tout le monde leur léchait les c…es et qu’ils dirigeaient le pays ».

Il avertit quand même ses collègues et sa direction ensuite, mais sans grande conviction, il savait très bien qu’ils ne feraient rien, excepté peut-être quelques mots bien mièvres. Ils voulaient la « paix sociale » à n’importe quel prix et partait eux aussi du principe qu’un adolescent « divers » ne peut être raciste. Ce soir-là, il ressentait beaucoup de lassitude. Il savait bien que les indignés professionnels, les donneurs de leçons habituelles sont parfaitement indifférents à ce racisme qu’ils vont même parfois jusqu’à justifier en employant les mêmes arguments que ces gosses de « quartiers ».

Mais bien entendu on est toujours libre de détourner les yeux, de se boucher les oreilles…

Les Aventures de Rabbi Jacob

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Les Frères musulmans testent la société française

marcel gauchet immigration islam
Marcel Gauchet, par Hannah Assouline.

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Votre analyse du phénomène migratoire semble dénuée de toute passion, surtout mauvaise. Mais la conclusion implacable est que si nous accueillons plus vite que nous intégrons ça ne peut pas marcher. Pourquoi nos élites peinent-elles tant à comprendre ce phénomène ?

Leur cadre intellectuel spontané le leur interdit. Pour elles, il est simplement inconcevable que l’immigration pose un problème. À leurs yeux, seuls les individus existent. Dès lors, les cultures, considérées comme une réalité qui précède les individus et s’impose à eux, relèvent de l’impensable. C’est cette logique qui conduit à sous-estimer la complexité du processus culturel que suppose l’intégration, c’est-à-dire l’adoption d’une autre société que celle dont on vient. Notre société s’étant convertie à la religion des droits illimités de l’individu, nous voilà désarmés. La pression sociale très forte qu’on appliquait aussi bien aux petits Bretons qu’aux petits Polonais est en effet devenue un symbole d’autoritarisme insupportable. Au point que les nouveaux venus sont désormais supposés s’intégrer automatiquement en fonction d’un credo élémentaire : « Chacun selon sa liberté et chacun selon son intérêt. »[access capability= »lire_inedits »]

« Toi, ton burkini, moi, mon bikini ! » en somme. Mais même le règne du « chacun fait ce qui lui plait » n’explique pas pourquoi des musulmanes éprouvent subitement le besoin de se baigner en tenue islamique. S’agit-il de tester la société française, et qui organise ces tests ?

Une partie manifeste du problème tient à l’action souterraine de forces relativement bien organisées, en particulier les Frères musulmans. Ils représentent une capacité militante dont nous ne savons presque rien, mais dont nous sommes bien obligés d’observer les effets, d’un bout à l’autre de la société, des quartiers à l’université. Aussi divers et nébuleux qu’ils soient, ils ont un projet et une politique à grande échelle. Ils appliquent une stratégie de conquête culturelle que nous allons devoir nous tracasser à mieux identifier et combattre.

Face à un combat culturel, ne devons-nous pas nous aussi mener un combat culturel ? Ou faut-il interdire par la loi certains signes extérieurs d’islamisme, comme le burkini ou le voile à l’université, au risque de créer des tensions ?

Mon sentiment est que nous sommes obligés de le faire, parce que nous sommes dans un rapport de forces, que nous le voulions ou non. Il y a un an ou deux, je vous aurais probablement répondu différemment. Mais j’ai pris conscience que nous avions affaire à une action politique délibérée, avec ses extrémistes et ses modérés, que nous devons traiter différemment, bien sûr, mais que nous ne devons laisser faire ni les uns ni les autres.

C’est justement avec ces modérés que, dans son dernier livre, Situation de la France, Pierre Manent propose de conclure un compromis qui fait peut-être bon marché des droits des femmes…

Pierre Manent me semble surtout faire preuve d’une grande naïveté, car pour passer un compromis encore faut-il qu’il y ait une volonté de compromis chez son partenaire. Or je ne la vois pas au rendez-vous, si ce n’est comme un gain provisoire dans une stratégie de conquête. Les islamistes ne se contentent pas de demander à vivre paisiblement dans leur coin. Ils veulent s’imposer à notre société. Non pas par en haut, sous la forme d’un projet de domination politique, mais par en bas, sous la forme d’une extension du territoire où prévalent les mœurs conformes à ce qu’ils regardent comme la loi divine. Cela passe par le nombre, par l’occupation de l’espace, par le contrôle social et, pour finir, par la bataille pour la reconnaissance publique.

Devons-nous donc nous bagarrer sur le terrain des mœurs ?

Il faut réarmer intellectuellement la laïcité. Celle-ci donne l’impression d’être inopérante parce qu’on n’en voit plus le contenu. Elle s’est définie jadis par rapport à la religion catholique et elle a tellement gagné qu’elle ne sait même plus ce que veut dire « religion », de telle sorte que devant une religion différente comme l’islam, elle est désarmée. Son contenu est en fait très précis : le refus de toute loi d’ordre religieux. Vous croyez ce que vous voulez, mais la société n’admet pour règle que celle définie en raison entre les citoyens. L’argument du « c’est leur droit ! » est invalide parce que les droits en question ne s’entendent qu’à l’intérieur d’une communauté politique qui a au préalable exclu le principe d’une loi religieuse. Il faut se rendre à l’évidence historique : l’islam est une religion d’avant les droits de l’homme, face à laquelle nous sommes contraints de rejouer leur conquête. Rappelons-nous que Vatican II n’a ratifié la liberté religieuse qu’en 1962. Elle reste à établir dans le cas de l’islam.

Comme la communauté politique française n’est pas en très bon état, ne risque-t-on pas de susciter de l’hostilité jusque chez les musulmans républicains ?

Sans céder un pouce de laïcité, jouons également l’ouverture. Des tas de musulmans sont divisés entre l’attrait et le refus de nos règles. Donnons-leur de bonnes raisons de basculer de notre côté. Sur un autre front, il revient en outre à l’Occident de faire le travail de connaissance critique de l’islam que le monde musulman n’a pas mené jusqu’à présent. C’est une politique publique dont les effets ne se feront sentir qu’à long terme, mais qui est cruciale du point de vue du rapport de forces entre Lumières et foi aveugle. Cessons de confier à des « islamophiles », voire à des islamistes, des chaires de fierté identitaire comme on le fait aujourd’hui.

L’islamisation complète de la France est-elle un risque réel ?

Ça m’étonnerait que ce projet réussisse, mais il peut faire de gros dégâts au vu de la situation économique. Les emplois s’en vont, les travailleurs arrivent… de telle façon que la spirale d’appauvrissement s’ajoute à la pression géopolitique. Ces convertis délirants qui vont essayer d’aller massacrer quelqu’un en Syrie quand ils ne le font pas chez nous expriment très bien l’anomie de notre société.

Ce tableau de la France n’est guère réjouissant. Tout bien pesé, Soumission de Houellebecq serait-il un scénario optimiste ?

Houellebecq commet une erreur très intéressante à pointer : en bon Occidental christiano-marxiste il croit que les islamistes aspirent à prendre le pouvoir. Ce n’est pourtant pas du tout leur objectif. Ce qui les intéresse, je le répète, c’est la conquête de la société.

Un ministre de l’Intérieur soucieux de la paix sociale pourrait se dire avec cynisme : « Je vais lutter contre le terrorisme et laisser les Frères musulmans islamiser pacifiquement les banlieues »

C’est ce qu’ont fait peu ou prou les Anglais. Mais il est très difficile d’acheter la paix sociale, parce que nous sommes pris dans un engrenage. Non seulement l’efficacité de cette stratégie est incertaine, mais par ailleurs nous sommes impliqués en Afrique, au Maghreb et en Syrie, du coup nos ennemis ne manquent pas de motifs pour nous en vouloir.

Si on excepte la manière, le Front national n’avait-il pas raison avant les autres, comme le pensent de plus en plus de Français ?

Laurent Fabius l’avait dit il y a fort longtemps et il avait raison, n’en déplaise aux imprécateurs qui l’ont cloué au pilori : « Le FN pose de bonnes questions et il y apporte de mauvaises réponses. » Le langage dans lequel Jean-Marie Le Pen parlait n’était pas le bon et les perspectives qu’il ouvrait étaient mauvaises. Là où il touchait juste, et où le Front national en tire un crédit profond dans la société, même chez des gens qui ne voteront jamais pour lui, c’est qu’il a eu le courage de poser une vraie question. L’image du Front national, dans la population, c’est celle du courage. C’est quelque chose que les journalistes de France Inter et les sociologues du CNRS ne perçoivent pas.

Compte tenu de leur discrédit, que peuvent faire les politiques de droite ou de gauche ?

La fonction politique consiste d’abord à mettre des mots sur les choses. C’est bien plus important que le programme de tel ou tel. Or la pire des incapacités de notre personnel politique, c’est de nommer ce problème de l’immigration, de le poser dans un langage acceptable, permettant d’en débattre raisonnablement. J’ai été frappé, au moment de l’attentat de Nice, par le décalage entre le discours des politiques, y compris les pires grandes gueules de la droite locale, et les interrogations des gens ordinaires. Les politiques s’insurgeaient contre l’insuffisance des mesures de sécurité, le populo se demandait ce que faisait cet olibrius sur le territoire français, en remarquant très bien que les politiques évitaient soigneusement la question.

L’élection présidentielle approche, et l’on ne voit pas l’ombre d’une solution. Ça vous inquiète ?

Je redoute énormément 2017. Ce sera la compétition du vide et il sera impossible, cette fois, de ne pas voir le vide. Quel que soit le candidat qui sera élu parmi ceux qui s’annoncent, on sait d’avance qu’il sera à côté de la plaque, qu’il ne réglera rien et que les choses ne pourront que s’aggraver. La dépression française ne va pas s’arranger.[/access]

COMPRENDRE LE MALHEUR FRANCAIS

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Les couvertures de “Causeur” auxquelles vous avez échappé

causeur burkini couvertures

Et Dieu créa l’infâme (David Haritinian)

C’est La Mecque à la plage, ahou tchatchatcha (Bruno Morris)

Burkini sonne le glas (Nicolas Vitte)

Itsi Bitsi Petit Burkini (Thierry Flavian, Grégoire Lemaistre, Emmanuelle Gave, Paul Andréassier)

Alerte à Saint-Tropez (Aegidius Rivulus)

Sous le sarouel exactement (Gilbert Gunenbein)


Retour vers le passé (Seb Siabien)

 

Les télétubbies à la plage (Sylvie Gietzen)

Sea, sun and burkini (Vincent Louvet, Stéphane Ste)

Demain j’enlève le bas (Adele Bazile)
Les sirènes d’Allah (Bertrand Martin)

Mediapart a enfin son camp d’été! (Julien Claisse)
La soumission heureuse (Michel Legrand)

L’alternative aux crèmes solaires (Sylvie Duchêne)
Cours camarade, la Méditerranée est derrière toi ! (David L’Epée)
La Fashion week sponsorisée par l’Arabie Saoudite (Engy Ouanne)

Les chevalières de l’apocaslip (Michael Haddad)

Si vous voulez aller au-delà de la couverture, la vraie, présente ci-dessous, et si le sommaire de ce numéro vous a convaincu, c’est dans les kiosques ou bien ici que ça se passe. Bonne lecture !

On n’en finit jamais avec Drieu

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drieu la rochelle guégan
Drieu La Rochelle. Image: Soleil.
drieu la rochelle guégan
Drieu La Rochelle. Image: Soleil.

Les mythologies littéraires continuent leur long travail de sape. La mondialisation n’y changera rien. Plus elle récure, nettoie, efface à la javel le moindre signe de vie, de dissidence, plus les réprouvés font de la résistance. Les écrivains bannis des lettres repoussent comme de la mauvaise herbe. Ils reviennent au galop piétiner nos « belles » valeurs, faire exploser notre « humanisme » en peau de lapin. Ce sont des salisseurs de mémoire. Avec eux, on respire enfin l’air de la discorde, des combats perdus, des âmes en peine. Ce parfum enivrant de la défaite. Les vainqueurs de l’Histoire nous débectent toujours un peu dans leur uniforme de bon samaritain. Le désespoir est plus salvateur que la victoire. Il y aura toujours dans une achélème mortifère ou dans une campagne désolée, un jeune homme qui lira dans le creux de la nuit, quelques auteurs couverts de déshonneur. Avec Drieu, Morand, Céline, Chardonne et consorts, les puritains s’étranglent. Leur prose fielleuse ravive les vieilles plaies. On ne se débarrasse pas si impunément des stylistes.

Les derniers jours de Drieu la Rochelle fascinent

Politiquement, ils eurent tort mais artistiquement raison. Lâches, fourbes, médiocres et sublimes à la fois. Les derniers jours de Drieu la Rochelle fascinent nos plumes actuelles fatiguées de se fader les mémoires des animateurs télé. Après Aude Terray chez Grasset, c’est Gérard Guégan qui s’y colle dans une fable éblouissante de références et de sincérité. Dans « Tout a une fin, Drieu » paru chez Gallimard, Guégan déploie son savoir-faire littéraire et il est grand. Ceux qui ont la chance de le lire chaque week-end dans les colonnes de Sud-Ouest, savent la pertinence et la profondeur de ses jugements. Ce procureur impitoyable qui a l’élégance d’écrire encore en français fait partie des derniers mohicans de la presse quotidienne régionale. Ecrivain, critique, inlassable passeur de livres qui perdure, surnage dans un océan de médiocrité. En Aquitaine, il garde le cap du style, seul aiguillon possible dans une société sous naphtaline. Sans se laisser émouvoir par les flonflons de la Libération, Guégan invente une autre fin pour Drieu et convoque ses maitres à penser dans un réquisitoire flamboyant. L’homme à femmes, passé du doriotisme au stalinisme, revenu à Paris, n’a plus que son pardessus de grosse laine anglaise pour donner le change. Il le portait lors du voyage d’octobre 1941 de la Propaganda Staffel. Durant cette nuit, Drieu est enlevé par un groupe de résistants en bordure de Parti. Il sera jugé devant ce drôle de tribunal populaire mené par un certain Marat, double de Roger Vailland. Il devra répondre de ses actes, en l’occurrence de ses écrits. Dans ce face à face, digne des meilleures pièces de théâtre (metteurs en scène, jetez-vous dès maintenant sur l’achat des droits !), Guégan met de la chair sur les mots, du vitriol sur les idées.

Drieu pitoyable se laisse porter, comme à son habitude, par les événements. Toujours spectateur de sa propre déchéance, il se complaît dans l’autodénigrement. « Mettez ça sur le compte de ma mollesse » lui fait dire Guégan qui exécute là, un portrait psychologique criant de vérité. On se régale des saillies, des mots d’esprit et de cette atmosphère de jugement dernier. « Les professeurs d’université, les officiers supérieurs, les académiciens, les critiques littéraires, toutes ces figures de papier mâché qui se sont pensées au-dessus de lui sans jamais faire preuve de savoir, d’audace, de créativité, Drieu les a vomies, et il les vomit encore davantage à l’approche de la mort » tonne-t-il d’une verve libératrice. Entre Marat et Drieu, une connivence s’installe, l’amertume des écorchés est un puissant rassembleur qui va bien au-delà des camps. A lire d’urgence !

Tout a une fin, Drieu, une fable de Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Tout a une fin, Drieu: Fable

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Le burkini n’est pas un débat comme les autres

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burkini islam republique
Burkini Marks and Spencer. @Handout
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Burkini Marks and Spencer. @Handout

Drôle d’été que celui de 2016, avec son terrible mois de juillet noir et son août tout de polémiques furieuses, d’invectives et d’insultes autour du burkini. Essayons de comprendre ce qui s’est produit et a peut-être modifié le paysage politique.

Le moment n’est pas anodin : les vacances d’été sont une institution française conquise par des luttes sociales de belle mémoire populaire. Dans son camping des Landes, son VVF des Alpes, son mobil-home d’Auvergne, sa campagne dont il peut enfin profiter, ou dans sa cité où il a dû rester, chacun va vivre un moment très français. Et c’est en ce moment qu’il a été agressé de façon barbare. Par l’assassinat d’un couple de policiers, puis par le plus atroce des massacres dans une foule populaire qui profitait de la douceur d’une soirée pour assister au feu d’artifice de la fête nationale. Et enfin, par le meurtre d’un prêtre de 86 ans, Don Camillo français, en train de dire la messe. Trois attaques meurtrières visant trois évidents symboles, la famille, la fête nationale, la religion chrétienne.[access capability= »lire_inedits »]

À Paris, après les morts de janvier 2015, le pouvoir a organisé de gigantesques manifestations internationales rassemblant des millions de personnes. Cependant, si les couches populaires ont compati, elles ne se sont pas mobilisées.

Le 13 novembre, même si le Stade de France a été visé, les victimes du Bataclan et des terrasses venaient essentiellement du Paris « gentrifié ». La réponse de ces couches sociales des centres urbains mondialisés touchées au cœur fut à la hauteur : récits, cérémonie, mémoriels photos dans toute la presse où les victimes furent nommées et leurs histoires racontées, sans oublier un slogan : « Vous n’aurez pas ma haine. » Artiste populaire s’il en est, Johnny Hallyday a pourtant chanté devant une place de la République vide

Juillet 2016 a été différent. A-t-on vu les victimes, y a-t-il eu dans les journaux un mémorial de photos, des listes de noms, des vies racontées, des obsèques filmées ? Très peu à part dans la PQR. Le ministère de l’Intérieur a demandé la discrétion concernant la diffusion de films ou de photos, une marche mémorielle a été interdite et l’hommage officiel perturbé par des bordées de sifflets à l’adresse du Premier ministre. « Les invisibles » ont été touchés, mais ils sont restés invisibles, sans doute pour d’excellentes raisons.

C’est dans ce contexte qu’une polémique a été déclenchée et s’est prolongée jusqu’à la rentrée : début août, les réseaux sociaux relayaient une affiche annonçant une journée réservée aux femmes en « burkini et jilbeb de bain » dans un parc aquatique des Bouches-du-Rhône. Cette initiative, discriminatoire et illégale, provoque immédiatement un considérable tollé. Les quelques élus imprudents, clientélistes notoires, qui s’efforcent de la justifier, doivent reculer en désordre, et la manifestation, prévue pour la rentrée, est annulée. Quelques jours plus tard, le maire de Cannes prend un arrêté pour interdire le port du burkini sur les plages de sa ville pour une période limitée, en raison des circonstances. Il est rapidement suivi par 26 de ses collègues. Cette fois-ci, le mainstream parisien n’est pas pris au dépourvu et déclenche une campagne violente contre ce qui est qualifié d’insupportable atteinte aux libertés publiques. S’ensuit un débat très dur divisant les familles politiques et scandé par des décisions judiciaires. Les tribunaux administratifs de première instance valident les arrêtés avant que le Conseil d’État annule l’un d’eux, celui de Villeneuve-Loubet, par un arrêt qui, quoi qu’en disent les commentateurs des deux bords, ne clarifie rien. En effet, la question est loin d’être tranchée juridiquement. Et politiquement, elle l’est encore moins, car l’opinion publique bouge.

Avec l’entrée en scène des couches populaires, les discours « ronronnants » habituels ne sont plus tenables. Parler de « guerre au terrorisme » ne veut rien dire si on ne désigne pas l’ennemi. Et l’ennemi n’est pas Daech, adversaire lointain et incompréhensible. Les massacres de cet été – comme ceux qui les ont précédés – ont été commis par des Français ou, à Nice, par un étranger en situation régulière, par les voisins des victimes. Beaucoup, parmi ceux qui sont tombés, avaient croisé le tueur ou ses amis dans les cités qu’ils avaient fini par quitter car elles étaient livrées aux barbus. Ils ont assisté aux premières loges à la montée de l’intégrisme et de la sécession physique qui va avec. Ils sont conscients depuis longtemps de l’existence d’une entreprise séparatiste et antirépublicaine. C’est leur vie, et c’est leur quotidien. Ils ne sont pas racistes. Les « Arabes », ils les connaissent, parlent avec eux, travaillent avec eux, se marient avec eux. Mais ils savent aussi que le ghetto culturel construit par les barbus et les voilées est l’antichambre du djihadisme meurtrier où basculent les plus fragiles.

C’est que ces gens-là, et avec eux tous ces Français d’origine musulmane qui prennent la parole avec une force nouvelle, tiennent beaucoup plus à l’unité nationale qu’on ne le fait dans les beaux quartiers. Ils se moquent de ces hurluberlus qui occupent plateaux et estrades pour affirmer haut et fort que les massacres n’étaient pas le fait de djihadistes mandatés par Daech, mais de « déséquilibrés », en martelant que la France est coupable parce que raciste et trop laïque. Ils savent, car ils le vivent tous les jours, que le terreau du terrorisme, pour les « déséquilibrés », ce n’est pas le passé colonial mais une entreprise idéologique bien présente qui se sert de la crise économique et à laquelle, cabrés, ils opposent désormais un refus rageur. C’est à cela qu’une trentaine de maires ont dû répondre. Comme leurs administrés qu’ils connaissent et pratiquent, ils ont compris que le burkini était un emblème, l’étendard dans l’espace public du combat obscurantiste et régressif mené contre les femmes et par conséquent contre la République. Ils ont enfin compris la stratégie de l’intégrisme qui, de Salon de la femme musulmane en journées burkini, en passant par un camp de vacances interdit aux blancs, teste notre résistance collective. Comme 70 % des Français, ils ont décidé de dire ça suffit.

Et puisque le sujet dépasse largement le burkini et que d’autres « tests » nous attendent, d’autres maires seront désormais confrontés au choix : le clientélisme des accommodements raisonnables inavouables, ou la résistance que leurs administrés républicains leur demandent. Ils ont vu la défaite, ils ont vécu la capitulation et la retraite des territoires perdus de la République, ils y ont parfois contribué, mais ils n’ont pas l’intention de lâcher sans combat ce qui en reste.

Posée ainsi, la question, directement politique, est celle de l’ordre public. Et ce sont donc les maires, premiers officiers de police de leurs communes, qui en ont la compétence et la responsabilité. Entre la loi républicaine et les règles religieuses, quelles qu’elles soient, il n’y a pas, il n’y plus de discussions, d’arbitrage ni de compromis possibles. Le refus du burkini est le début de la restauration républicaine.[/access]

Sarkozy: qui c’est le patron?

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nicolas sarkozy lr primaire
Nicolas Sarkozy en meeting. Sipa. Numéro de reportage : 00770556_000021.
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Nicolas Sarkozy en meeting. Sipa. Numéro de reportage : 00770556_000021.

Copieusement relayé, il y a une dizaine de jours, par des médias gourmands, l’argument judiciaire brandi par François Fillon contre Nicolas Sarkozy devait faire mouche. Finalement, l’attaque a fait un flop. La candidature Fillon semble même plutôt pâtir de cette étrange saillie prononcée contre Nicolas Sarkozy lors de la réunion de rentrée à Sablé-sur-Sarthe de l’ancien Premier ministre. Et les nouveaux rebondissements de l’affaire Bygmalion n’y changent rien : la candidature de l’ancien président tient bon.

Les journalistes ne s’expliquent pas cette fidélité d’une partie de l’électorat à Nicolas Sarkozy – quand ils daignent relater le fait, avec cette réticence désormais coutumière de qui se voit démenti par le réel et les « vrais gens ». Quelques commentateurs, encore rares, oseront rappeler que l’ancien président n’a pas tant démérité quand il était au pouvoir, de 2007 à 2012, et qu’à ce titre il n’a pas laissé que de mauvais souvenirs. Un cap avait été donné – qui allait tant manquer lors du quinquennat suivant. D’autres mettront en avant le franc-parler du candidat qui, sur quelques questions essentielles, s’exprime sans détour et comme les électeurs, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Ce sont là des explications rationnelles qui ne viennent pas tout à fait à bout du mystère Sarkozy. Pourquoi donc, pour beaucoup, obscurs pères et mères de famille, l’ancien président demeure-t-il « le patron » ?

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Oliver Prévôt.

François Hollande: le discours d’un rêveur solitaire

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francois hollande terrorisme islam
© POOL/AFP Christophe Ena.
francois hollande terrorisme islam
© POOL/AFP Christophe Ena.

Jeudi 8 septembre, 12h05. Dans un moment d’égarement dont je suis hélas coutumier, je regarde en direct le discours de François Hollande retransmis sur toutes les chaînes infos. En tout cas, j’essaie. Résultat : je tiens approximativement 6 minutes 47 jusqu’à ce que notre président normal martèle, martial, que « l’immense majorité de nos compatriotes musulmans manifestent leur attachement aux valeurs de la République ».

« L’immense majorité des musulmans… »

Réflexe quasi-pavlovien dès que j’entends cette phrase. Je ne peux m’empêcher de parler tout seul comme un gland, pardon comme un grand, à ma télé. Quand je suis d’humeur badine, je demande dans ces cas-là à mon écran plat si la laïcité, l’égalité homme-femme, la liberté d’expression et de conscience, voire même – soyons fous – la défense et le développement de l’esprit critique font partie des valeurs de la République. Si j’ai un peu trop forcé sur le cidre doux, il peut aussi m’arriver de lui demander si la soumission du politique au religieux et l’antisémitisme sont compatibles avec ces fameuses valeurs. Le pire, c’est que je n’ai jamais de réponse.

19h42 : J’échoue sur LCI et tombe sur une interview du président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, lequel tient à souligner qu’évidemment… « l’immense majorité des musulmans partage les valeurs de la République ». Parbleu ! Mais quel est donc cette évidence arithmétique que journalistes et politiques s’échinent à nous tambouriner quotidiennement. Pas un jour sans que Ravanello, Juppé, Pujadas, Mélenchon, Askolovitch et consorts ne relaient cette lapalissade. Une vérité absolue, intangible, incontestable qu’il est de bon ton de répéter inlassablement… mais établie selon quels critères, reposant sur quelles statistiques, quels sondages ? L’immense majorité, comme ils disent… Est-on vraiment tout à fait certain des proportions ? Est-ce un fait irréfutable ou un vœux pieux ? Est-ce la réalité.. ou bien la réalité telle qu’on la rêverait ?

Bon, c’est vrai que dans un monde idéal, l’immense majorité des Français étaient gaullistes sous l’Occupation, l’immense majorité des hommes sont d’une fidélité absolue envers leurs femmes, l’immense majorité des automobilistes respectent scrupuleusement le code de la route, l’immense majorité des passagers du Titanic se sont comportés comme des héros, l’immense majorité des taxis sont souriants et déclarent au centime près leurs revenus au fisc. Lorsque une personne se fait agresser dans une rame de métro, l’immense majorité des passagers se ruent illico à son secours et, donc, l’immense majorité des musulmans partagent les valeurs de la République. C’est d’ailleurs le nouveau tube de l’été, et même de l’année, qui est en train de supplanter le désormais collector « pas d’amalgame, pas de stigmatisation », lequel semble quelque peu passé de mode.

En février 2015, un sondage du  Telegraph révèle que 27 % des musulmans britanniques éprouvent « une certaine sympathie » envers les terroristes de Charlie Hebdo . Mais bon, ce sont des Anglais.

En avril 2008, un sondage CSA publié par Le Monde des Religions dévoile  que 54% de nos compatriotes musulmans souhaiteraient que la charia soit appliquée intégralement (17%) ou en partie (137%) dans notre pays. Ils sont en outre 8% à ne pas avoir d’avis sur la question. On apprend également que pour 22 % d’entre eux, la polygamie doit être autorisée en France. Tiens, ça me fait penser à un truc : la prochaine fois, il faudra absolument que je demande à mon écran plat si la polygamie et la charia sont compatibles avec les valeurs de la République…

Qui remporte les (rares) élections libres du monde arabe?

Mais du coup, je suis confronté à une aporie , comme aurait dit Aristote ou mon prof de philo. Une impasse, un problème insoluble si vous préférez : comment faire en sorte que l’immense majorité de nos compatriotes musulmans, dont une grosse moitié semble favorable à la charia, soient dans le même temps attachés aux valeurs de la République ? Histoire de ne pas rendre l’équation encore plus complexe, on jettera un voile pudique sur l’antisémitisme, la liberté d’expression ou encore l’égalité homme-femme…

Notons au passage que l’autre face du disque de ce tube de l’été connaît aussi un franc succès. Le fameux  « l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme », tiré de l’album « l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme ». Et peu importe, après tout,  si un tiers des Tunisiens de France (dont, rappelons-le, l’immense majorité partagent les valeurs de la République) a contribué à la victoire des islamistes d’Ennahda en octobre 2011, lors des élections qui ont suivi la chute de Ben Ali.

Mine de rien, C’est le serpent qui se mord la queue cette histoire. Aporie n° 2 : Comment expliquer que l’immense majorité des musulmans n’a rien à voir avec les islamistes… lesquels remportent la plupart du temps les élections – quand elles ont lieu – dans les pays musulmans (Front islamique du salut en Algérie, Frères musulmans en Egypte, Hamas en Palestine, etc.) ?

Si l’un des lecteurs de Causeur résout ces deux délicates équations, il est potentiellement passible de la médaille Fields.

Hollande: les aventures de Bavard

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francois hollande livres
François Hollande. Sipa. Numéro de reportage : AP21945523_000003.
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François Hollande. Sipa. Numéro de reportage : AP21945523_000003.

Taisez-vous, mon président travaille. Et c’est pas de tout repos, comme boulot. Je n’ai pas tout compris, mais il paraît que c’est pour l’Histoire, il peaufine la trace qu’il y laissera. On l’apprend ces jours-ci, à peine installé à l’Élysée François Hollande a dépensé une énergie considérable pour sculpter sa statue, comme s’il espérait faire disparaître par la magie du verbe le Hollande réel, celui que 15 % des Français disent vouloir reconduire à l’Élysée. Sauf qu’à l’arrivée, la statue – formée par cinq ou six livres de potins qui paraissent en librairie – est aussi normale et impopulaire que l’original. Cherchez l’erreur.

Quand le président travaille pour l’Histoire, ça se voit tout de suite : il piapiate avec des journalistes, qu’il nourrit de vacheries et autres bons mots sur les uns ou les autres, plutôt que de considérations de haute tenue sur la marche du monde. Le genre de trucs qu’on se raconte entre copines en se faisant les ongles : Machine, c’est à cause de son mec qu’elle m’a pourri la vie (en l’occurrence, il s’agit de Cécile Duflot, dont le président impute les incartades à l’influence de son compagnon). Même style très nature sur sa promesse d’inverser la courbe du chômage : « Je n’ai pas eu de bol. Mais ça aurait pu marcher. » En tirant au sort parmi toutes les politiques possibles aussi, ça aurait pu marcher. L’Histoire retiendra que « monsieur petites blagues » est devenu le « président pas de bol ».

Je ne voudrais pas faire ma populiste, moi la France, mais je l’ai un peu mauvaise.[access capability= »lire_inedits »] Je croyais que mon président s’épuisait à la tâche pour moi, je me sentais coupable en pensant que si ça se trouve, avec tous ces terroristes, il n’avait même pas le temps de manger. Et je découvre qu’il passe des heures à bavarder avec des confrères. Pas un ou deux, cinq ou six. Et il ne les a pas reçus une fois, mais des dizaines. Off à gogo, scoop pour tous ou presque. C’est peut-être parce qu’il a beaucoup d’ennemis à gauche que le président ne veut pas en avoir dans la presse – il paraît qu’il ne ferme jamais sa porte à un journaliste, j’aurais dû tenter ma chance. Bien sûr, à ce rythme, le cours de la confidence exclusive est au plus bas et les livres publiés « pour l’Histoire » prennent la poussière chez les libraires. N’empêche, s’il aime tant jouer les commentateurs, Hollande aurait dû faire journaliste, plutôt que président.

Le plus énervant, c’est qu’il parle beaucoup plus de lui que de moi (moi la France, faut suivre !). Pourtant, il avait fait don de sa personne à ma pomme qu’il disait. Et puis, c’est une drôle de façon d’entrer dans l’Histoire que de nous inviter dans sa cuisine intime. Comme si, ayant renoncé à inspirer le respect par sa fonction, il ne se souciait plus que d’attirer la sympathie sur sa personne. Et même pour ça, c’est raté. Calculateur, sans vision, obsédé par ses rivaux : cet exercice de transparence volontaire ne le montre pas vraiment à son avantage. Car non seulement le roi est nu, mais c’est lui qui s’époumone à nous le faire savoir.

Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve ce barnum éditorial un peu humiliant. Après tout, c’est lui qui cause au monde en mon nom. En société, un peu de discrétion ne nuit pas, comme dirait Chevènement. Cependant, je pensais qu’au moins, maintenant, il nous épargnerait ses leçons de morale. Que nenni ! Il a raconté à ses honorables correspondants du Monde comment il comptait gagner les élections : en se présentant comme le garant de la démocratie, contre le terrorisme djihadiste, d’une part, contre les tentations autoritaires de qui vous savez de l’autre. Et là, sauf le respect que je dois à mon président et chef des armées, c’est du foutage de gueule. Il danse sur la table en petite tenue, et après il me joue l’air de « moi ou la dictature » ! Sans compter qu’il prend un risque, et moi aussi par la même occasion. Confrontés à cette affligeante alternative, on ne sait pas ce que choisiraient les Français.[/access]

Conversations privées avec le Président

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Le premier secrétaire de la République

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" Ça n'a aucun sens "

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Elevage et viande: pour en finir avec les idées reçues

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(Photo : SIPA.00769232_000023)

L’émergence des nouvelles approches de l’environnement et l’émergence des neurosciences et sciences cognitives constituent le quatrième axe de rupture qu’on mentionnera ici. Car même s’il ne concerne pas directement le grand public, l’essor de ces approches et disciplines influe fortement la conception des relations entre les hommes et les animaux. Le développement des nouvelles approches de l’environnement conduit actuellement à une sorte de retournement de la façon d’appréhender l’activité agricole. Pour utiliser une image parlante, il faut rappeler qu’il y a une trentaine d’années, l’agronomie et les diverses disciplines agricoles étaient raisonnées en partant de l’échelle de la parcelle ou de l’exploitation agricole. On pouvait ensuite passer à un niveau plus global ou au contraire plus micro mais, en gros, on se plaçait au niveau de l’homme, le fermier, et de ses pratiques agricoles.

En étant schématique, aujourd’hui, de nombreux travaux scientifiques sur les sujets environnementaux conduisent à mettre en avant des résultats au niveau global de la planète. C’est bien sûr le cas avec le climat. Mais c’est aussi le cas autour des questions de biodiversité, de gestion de l’eau, d’énergie, etc. On est ainsi entré dans l’ère des bilans globaux des disponibilités en ressources. Et ce sont ces bilans globaux qui sont ensuite utilisés par certains, avec pour ambition de définir ce qui doit être fait sur le plan agricole et par les agriculteurs.

Concrètement, c’est ce type de démarches qui conduit aujourd’hui à l’émergence de critiques virulentes de l’élevage au nom de calculs d’impact sur le climat (du fait des émissions de méthane des ruminants), sur l’eau (dont des volumes aberrants seraient « consommés ») ou sur la biodiversité (du fait du lien entre soja et déforestation de l’Amazonie), quitte à en oublier les différentes utilités de cette activité.

On notera avec un brin d’ironie qu’on a là affaire à un pur décalque des méthodes de planification centralisée jadis raisonnées en fonction de considérations qui se prétendaient économiques. Et dans le fond, on retrouve exactement les deux mêmes faiblesses. Ces « bilans » sont, pour la plupart, établis à charge ; ils ne décomptent (pour le moment, dira-t-on) que les prélèvements ou les impacts négatifs d’une activité sans tenir compte, ou très mal, des contributions positives. Ce sont des « bilans » à une seule colonne ! Et il est vrai – c’est le second biais – que ces contributions positives sont particulièrement difficiles à qualifier et à mesurer. Elles se produisent parfois géographiquement ailleurs, qualitativement autrement (sur d’autres variables), et physiologiquement sur d’autres rythmes ou pas de temps. Bref, on tente de faire des bilans entrée-sortie à une seule variable sur des phénomènes systémiques impliquant fondamentalement des cycles biologiques hétérogènes et à composantes multiples. C’est évidemment voué à l’échec ! Mais compte tenu de la pertinence sociétale des questions abordées, et de la nouveauté des analyses nécessaires, cela donne l’illusion de prendre sur des bases scientifiques, des décisions concernant des sujets fondamentalement complexes.

Concernant l’élevage et la relation aux animaux, force est de constater qu’issues de secteurs de la recherche et plus souvent encore proches de la recherche, les critiques mentionnées ci-dessus sont ainsi passées par une partie du monde associatif, des médias et du personnel politique pour aujourd’hui atteindre le grand public, sans pour autant être accompagnées des précisions qui auraient été nécessaires pour indiquer les biais méthodologiques et les faiblesses des résultats[1. On ne peut ici résister à l’ironie de citer l’intervention d’un parfait style pompier pyromane que Pierre Gerber a faite lors du Congrès international des sciences et technologies de la viande (ICOMST), à Clermont-Ferrand en août 2015. À cette occasion, il a affirmé qu’il fallait revenir à un peu de mesure concernant l’impact de l’élevage sur le climat, que celui-ci avait été surestimé une dizaine d’années auparavant, les médias ayant joué un rôle de caisse de résonnance favorisant une diffusion de ces analyses au grand public. L’ironie de cette anecdote est qu’il est lui-même, avec Henning Steinfeld, l’un des deux principaux co-auteurs du rapport d’étude L’ombre portée de l’élevage, publié par la FAO en 2006 qui avait alors mis le feu aux poudres. Et c’était bien leur département (AGA) qui à l’époque avait convoqué une conférence de presse pour la sortie de ce rapport d’étude contrevenant ainsi aux pratiques habituelles de la FAO pour de simples rapports d’étude. Les rapports d’étude ne sont en effet ni approuvés (scientifiquement et politiquement) ni votés par l’institution, et diffèrent en cela des rapports officiels. Ce sont des rapports comme les organisations internationales en produisent chacune des dizaines par an. Écrit également avec un formidable aplomb par Henning Steinfeld, cela donne dès 2012 : The publication of the Livestock’s Long Shadow report led to a passionate and emotional debate. Our figures have sometimes been misused or misreported by some interest groups. However what ultimately matters to us is to create the conditions for a constructive dialogue among stakeholders and to catalyze action towards practice change. Ou plus crûment : nos chiffres étaient faux mais ce n’est pas grave car cela a contribué à créer du débat et à faire changer les choses (http://www.la-viande.fr/sites/default/files/images/culture-viande/viande-societe/Interview-Henning-Steinfeld-FAO-english.pdf). Des postures en définitive typiques de lanceurs d’alerte ou d’activistes politiques mais certainement pas de fonctionnaires d’une organisation de l’ONU ou de chercheurs d’un organisme scientifique.].

Le développement des sciences cognitives a des effets assez comparables. L’essor de la neurologie, de l’éthologie, de l’archéozoologie, des diverses branches des sciences de la communication conduisent indiscutablement à constater un effacement de certaines frontières entre les hommes et les animaux. C’est ce qui conduit certains à militer pour une égalité de traitement et des droits entre les hommes et les animaux.

Au-delà des stratégies de communication des mouvements antispécistes, qui s’appuient sur le choc créé par des images de pratiques indéfendables, ces revendications s’expriment plus sérieusement sur deux plans : d’une part celui du droit, avec notamment un travail visant à la modification des législations nationales ou internationales et des normes ou règlementations ; et d’autre part celui de définition d’indicateurs de bien-être permettant de traduire des résultats scientifiques sous forme de bonnes pratiques.

Avec le risque de tout raccourci, on dira que l’axe de travail juridique conduit aujourd’hui à des évolutions. En atteste par exemple en France, la réforme du code civil du 16 février 2015 reconnaissant aux animaux la nature d’Êtres sensibles. Difficile cependant d’apprécier la portée concrète qu’aura cette évolution juridique d’autant que, pour sa part, la définition des indicateurs de bien-être peine à avancer même si, par exemple, la Commission européenne réunit sur ce sujet des groupes d’experts depuis plus d’une dizaine d’années.

Si l’objectif d’édicter des bonnes pratiques est louable, il paraît en effet bien difficile d’asseoir celles-ci sur des résultats scientifiques : ces résultats existent mais, la plupart du temps, manquent de consistance dans la mesure où ils dépendent de l’espèce observée, du contexte et des modalités d’observation, etc. Il est dès lors malaisé d’étendre leur application au-delà de ces conditions d’étude.

Les acteurs impliqués dans ce type de démarche sentent donc bien que les notions de bien-être animal ou encore de souffrance évitée ont un sens général. Mais de là à parvenir sans conteste à les caractériser et à les mesurer, il y a un pas qui est encore loin d’avoir été franchi.

Si certaines des frontières entre les hommes et les animaux tendent à s’estomper, il faut en outre bien rappeler que ce n’est pas le cas de toutes les frontières ! Et il faut aussi rappeler que différents travaux ont mis en évidence l’existence de systèmes de communication… entre plantes par le biais de molécules[2. Voir l’exemple de travaux de l’INRA (http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Biologie-vegetale/Tous-les-dossiers/Sentir-bouger-communiquer-les-plantes-aussi/Communication-externe-les-liens-plantes-champignons/(key)/5). Mais encore plus étonnant https://www.newscientist.com/article/mg12717361-200-antelope-activate-the-acacias-alarm-system/ ou comment des plantes d’acacias parviennent à éliminer le surpâturage de mammifères (koudous).et les tuant.]. Doit-on pour autant dire qu’il n’y a plus de frontière entre le règne animal et végétal ? Assurément non, pour une myriade de raisons biologiques… mais aussi parce qu’il y a une différence entre communication et langage, une différence entre sensibilité et conscience, et pour reprendre un raisonnement de Francis Wolff, une différence entre conscience et science, et entre conscience (de soi ou du monde) et conscience de l’inaccompli. L’Homme n’est ainsi peut-être pas la seule espèce du règne animal à disposer d’un langage, de sensibilité et de conscience mais, jusqu’à preuve du contraire, c’est assurément la seule espèce capable de science, consciente de l’inaccompli et capable de communication entre ses individus sur cet inaccompli.

On conçoit donc bien que la rupture qu’implique l’émergence de ces disciplines cognitives, dans les conceptions que les hommes ont de leurs relations avec les animaux, notamment domestiques, est loin d’être négligeable. Et elle pousse assurément à un certain rapprochement des traitements. Il n’en demeure pas moins que les différences entre les hommes  et les animaux restent notables, essentielles, ontologiques. L’oublier ou le négliger, c’est très précisément oublier ou négliger ce qui fait notre humanité.

Si les éléments de rupture mentionnés précédemment sont déjà clairement à l’œuvre, il est par ailleurs des tendances et idées émergentes qu’il convient d’évoquer pour leur influence potentielle ou à venir sur la conception des relations entre les hommes et les animaux. Certaines de ces idées sont, pour le dire net, de fausses bonnes idées, voire même des idées fausses mais elles circulent, et jouent sur les mouvements d’opinion. Rappelons là encore quelques grands axes.

En matière de consommation, à niveau mondial, la demande de viande va continuer de croître. C’est une évidence et un mouvement de fond qu’il est bon de répéter. En moins de 20 ans, une classe moyenne, qui compte entre un et deux milliards de personnes, est apparue dans les pays émergents. Quoi qu’on en pense, cette population n’attend que de consommer plus de viande. La demande mondiale va donc croître même si cela intègre une baisse de la consommation dans les pays occidentaux, tant pour des raisons de baisse des besoins nutritionnels dans des économies de plus en plus tertiarisées, que pour des raisons culturelles ou idéologiques.

Plus finement cependant, on constate déjà dans ces pays émergents, des courants critiques de la production et de la consommation des produits carnés qui donnent à penser que la hausse de la consommation pourrait finalement y être plus brève qu’envisagé (soit quelques décennies).

Il semble par ailleurs qu’aucune étude réellement consistante ne permette aujourd’hui d’anticiper de façon fiable pour les jeunes générations, l’essor, réel ou supposé, du végétarisme et du flexitarisme, ou la baisse de la consommation. Selon les enquêtes de consommation du CREDOC, les végétariens ne représentent en France en 2014 que 1% des consommateurs, et non 3%, chiffre sans source qu’on voit régulièrement circuler. Ce chiffre serait globalement assez stable mais occulterait peut-être une hausse sensible chez les jeunes. Toujours en France, force est en outre de constater que la revendication du flexitarisme constitue l’argument des jeunes pour expliquer leur faible consommation de viande et donc la baisse de celle-ci. Mais aucune étude ne vient croiser l’évolution du poids de cette revendication avec l’évolution de leur situation économique sur la moyenne durée. Il n’y a ainsi aucun moyen d’avancer ou de rejeter l’hypothèse que la baisse de la consommation de la catégorie des jeunes résulterait d’une précarisation croissante (en tout cas depuis les années 80 et la fin des Trente glorieuses). Or il est toujours plus valorisant de dire qu’on ne mange pas ou peu de viande parce qu’on est végétarien ou flexitarien (pour le bien-être animal ou pour protéger l’environnement) plutôt que parce qu’on est pauvre et qu’on n’a pas les moyens d’en acheter contrairement à ses parents au même âge, ou parce qu’on privilégie d’autres biens de consommation notamment high-tech.

Dans la même logique, on notera qu’il n’y a aucune étude non plus qui fasse le lien sur la longue durée entre la baisse globale de consommation de viande de boucherie des 20 à 30 dernières années et l’évolution de sa qualité organoleptique.

Sur ces différentes questions, on a donc beaucoup plus affaire à des interprétations idéologiques des faits qu’à des analyses fondées et étayées de leurs causes et dynamiques.

De travaux récents de Claude Fischler rendent bien compte de ce biais : face à la multiplication des régimes alimentaires (végétarien, végétalien, sans sel, sans graisses, sans gluten, halal, casher, etc…) et à la place croissante occupée par les discours de  leurs promoteurs, il montre l’existence d’une tendance de fond unique et beaucoup plus lourde : l’individualisation des repas, de leur conception et de leur consommation[3. Claude Fischler (sous la direction de) : Les alimentations particulières. Mangerons-nous encore ensemble demain ? Odile Jacob. Paris. 2013.].

En matière de production, les tendances réellement porteuses d’avenir sont probablement encore plus difficiles à anticiper. Plus que des scenarios productifs un par un, ce sont peut-être des champs de tension qu’il faut ici envisager.

On en a déjà cité quelques-uns : l’opposition entre une agriculture fondée sur l’usage intensif de ressources pétrolières et l’agriculture écologiquement intensive. La première autorise de ne produire que des végétaux. La seconde non seulement autorise mais requiert des productions animales en plus du végétal.

L’opposition entre une consommation de produits plutôt transformés ou plus proches du naturel. C’est un champ de tension probablement moins marqué que le précédent mais où les oppositions existent malgré tout. Concrètement, une alimentation végétalienne passera nécessairement par le recours à des produits transformés. Deux raisons à cela ; un tel régime est doit être rééquilibré sur le plan nutritionnel et c’est plus facile voir nécessaire (Vitamine B12) avec des produits transformés ; et surtout, la transformation des produits végétaux permettra d’améliorer la biodigestibilité des protéines végétales qui est naturellement nettement moins bonne que celle des protéines animales. À l’inverse, il faut évidemment reconnaître que le caractère omnivore du régime alimentaire n’a aucune influence sur la nécessité ou pas de transformations industrielles plus ou moins poussées. Sont ici avant tout en cause des questions de praticité et de marketing. C’est là qu’on rejoint la tension entre le peu ou le beaucoup transformé, et donc implicitement entre le local-naturel et le pratique-transformé-lointain.

Troisième champ de tension : l’opposition entre des productions hors-sol et des productions de plein-champ. Dans ce cas, ce sont plutôt les productions végétales qui véhiculent, a priori, une image positive liée au plein-champ tandis que les systèmes d’élevage, même lorsqu’ils sont conduits sur prairies comme dans le cas de la plupart des bovins viande, sont régulièrement associés à l’image négative des systèmes hors sols de certaines espèces de monogastriques. On notera que la tendance au développement de cultures sous serres, en hydroponie ou quasi hors-sol risque à terme d’altérer cette image ; mais on n’en est pas encore à ce stade.

Autre champ de tension : celui des modèles dits intensif ou industriel versus paysan ou familial. En réalité, personne aujourd’hui n’est en mesure de préciser ce que signifie cette terminologie. En France, les exploitations dites industrielles résultent de l’intensification des techniques par des agriculteurs qui, il y a une ou deux générations tout au plus auraient été qualifiés de paysans. Compte tenu des niveaux de capitalisation, l’absence de recours à de la main d’œuvre salariée ne signifie plus grand-chose : la plupart des exploitations d’agriculture familiale mettent en œuvre des techniques particulièrement intensives et que certains qualifieront industrielles. À l’opposé, et selon les cas, des paysans qui exploitent des fermes particulièrement exiguës pourront, à force de travail, tout aussi bien dégager un revenu supérieur celui de grandes exploitations dites intensives (mais surendettées), que vivoter avec trois francs-six sous. Le recours à des comparaisons internationales jette encore plus le trouble : Les « complexes industriels » d’élevage porcin et autres « ferme des 1 000 vaches » qu’on trouve en France sont 5 à 10 fois moins grands que ceux qu’on trouve en Allemagne ou en Europe du Nord, et 100 fois moins grands que ceux des États-Unis ou que ceux développés par les bourgeoisies de pays émergents et en développement. Évidemment, ils sont eux-mêmes incomparablement plus grands et plus productifs que ceux des petits paysans des pays les moins avancés.

Dernier champ de tension qu’on abordera ici, celui des technologies émergentes dans leur ensemble. On fait ici références aux techniques dites d’élevage de précision associant robotisation et usage de capteurs, aux techniques liées à la génomiques et aux nouvelles façons de procéder à la sélection génétique des animaux, ou encore au développement de la viande artificielle, ou au recours aux insectes, etc. Sans entrer dans le détail, ces diverses technologies sont chacune en tension entre sa composante technique (plus ou moins faisable) et ses conditions d’acceptabilité. Les progrès scientifiques vont rendre les technologies de l’élevage de précision et de la génomique de plus en plus faisables. Elles risquent cependant d’être contestées sur un plan sociopolitique : recours au big-data, problème de propriété des données, travail sur l’ADN du vivant, implication de multinationales… à l’inverse, la viande artificielle est présentée comme la solution technologique à des enjeux éthiques et environnementaux alors même que sa production opérationnelle à grande échelle paraît peu réaliste du fait de ses coûts énergétiques et de la nécessité d’user de nombreux médicaments antibiotiques et de facteurs de croissance[4. Cf. Jean-François Hocquette…]. Quant à la consommation des insectes, dans le pays à la population la plus consommatrice (le Zimbabwe), elle représente au mieux 10% de la diète… durant la saison la plus favorable[5. Cf. Pierre Feillet…]. Ses « chances » de succès paraissent donc réduites en alimentation humaine bien que tout à fait envisageable en alimentation animale comme substitut à des protéines d’origine végétales telles que le sorgho ou le soja

Que ce soit en matière de production ou de consommation, les tendances émergentes revoient systématiquement à des questions d’acceptabilité par la société.

Compte tenu des dynamiques sociologiques et de communication, ces questions d’acceptabilité qui concernent ou posent problèmes à des fractions de la population plus ou moins importantes et viennent ensuite à former des problèmes publics, interrogeant alors l’ensemble de la société sur des sujets avec lesquels celle-ci est rarement en prise directe et sur lesquels – par le jeu politique et médiatique – elle doit néanmoins se positionner.

Dans les cas qui intéressent ici, les injonctions de positionnement ont parfois directement traits à la relation entre les hommes et les animaux. C’est notamment le cas avec tous les sujets qui gravitent autour du bien-être animal : techniques d’élevage, d’abattage, de sélection… Mais le plus souvent, l’injonction est en quelque sorte forcée. Elle concerne au premier chef un problème lié aux formes générales d’organisation de la société (modèle économique des exploitations d’élevage et plus largement de l’agriculture, compétitivité internationale des secteurs économiques, nature des régimes alimentaires ou des acteurs économiques, etc.) et n’est qu’incidemment raccroché à la question de la relation entre les hommes et les animaux.

On peut penser que, pour certains acteurs, ce type de détournement de l’injonction permet d’éviter de poser le cœur du débat. Se focaliser sur la relation avec les animaux suscite naturellement l’adhésion tandis que traiter de questions de modèles économiques, alimentaires ou culturels est plus complexe et plus incertain. En ce sens, ce détournement revêt de toute façon un aspect tactique. Mais, comme on l’a mentionné en début d’article, cela témoigne aussi de cet espèce d’intérêt automatique, de la plupart d’entre nous, pour se tourner vers le cas, la situation, les conditions dans lesquels il y a de l’animal, et pas seulement du vivant. Dans le fond, la ferme des 1 000 hectares pourrait susciter autant d’interrogations écologiques et d’a priori que la ferme des 1 000 vaches. Mais ce n’est pas le cas ! Aux questions socioéconomiques (modèle d’intensification) et écologiques (pollutions induites) qui valent a priori pour les deux, s’ajoute ici la préoccupation pour l’animal. Et c’est cette question qui retient l’attention et contribue ainsi à mobiliser l’opinion.

Élève Zemmour, pas d’identité sans souveraineté!

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zemmour garaud seguin souverainete
Eric Zemmour et Marie-France Garaud. Sipa. Numéro de reportage 00702413_000001. Numéro de reportage : 00530983_000005.
zemmour garaud seguin souverainete
Eric Zemmour et Marie-France Garaud. Sipa. Numéro de reportage 00702413_000001. Numéro de reportage : 00530983_000005.

Eric Zemmour publie un nouveau livre, recueil de ses chroniques sur RTL auquel il a ajouté une préface d’une cinquantaine de pages. C’est dans cette préface, dont Le Figaro Magazine a publié les bonnes feuilles, que j’ai découvert le virage important qu’a emprunté le désormais ancien apôtre du souverainisme sur les plateaux de télévision.

Pour Zemmour, souhaiter recouvrer la souveraineté, c’est devenu has been. Seule compte désormais l’identité, menacée. Notre législation écrite ailleurs, notre défense soumise à l’OTAN, notre monnaie dirigée depuis Francfort, notre budget passé sous les fourches caudines de Bruxelles, peu lui chaut. Ce qui compte, c’est l’identité, rien que l’identité. Afin de démontrer à quel point le chroniqueur de RTL se fourvoie, laissons parler deux personnes dont l’identité ne laissera pas Eric Zemmour insensible :

« La souveraineté abolie, resterait aux nations leur identité. Le terme ne peut alors recouvrir qu’un contenus imprécis, dans lequel entreraient coutumes, mœurs, rites, langue, histoire, originalités sociologiques.

Les Grecs savaient déjà qu’une cité qui veut conserver ses dieux et ses temples doit d’abord rester une entité libre sur la scène de l’Histoire. S’il n’est pas pour une nation de véritable conservation de son identité sans sa souveraineté, c’est précisément parce que l’autorité nationale a fait la synthèse des éléments ethniques avec les valeurs spirituelles et morales. Après tout, les Indiens, dans leurs réserves, gardant leurs plumes et leurs tentes, ne sont assurés que d’une identité fort réduite dans un ordre national qui leur échappe.

L’identité nationale se maintient aussi comme une mémoire de son passé. Comment la nation qui n’est plus, ni grande, ni même souveraine, entretiendrait-elle la mémoire de la France ? Que resterait-il de l’histoire de France si quelque norme européenne venait interdire aux Etats un enseignement qui ne faciliterait pas assez l’abandon de souveraineté ? Qui interdirait le rappel de principes révolutionnaires, puisque ceux-ci proclament la souveraineté de la nation ? […]

Or, la Communauté aurait parfaitement le droit de se mêler de tout cela en vertu de  l’article 126 : « L’action de la Communauté vise à développer la dimension européenne dans l’éducation… » Elle pourrait parfaitement bannir de nos cultures ce qui contrarie son aspiration à un Etat fédéral intégré. »

Ceux qui répondent ainsi à Eric Zemmour s’appellent Marie-France Garaud et Philippe Séguin, dans un livre publié il y a vingt-quatre ans pendant les débats sur Maastricht. Ils expliquent que la quête de la souveraineté est première si on souhaite préserver son identité. Qu’abandonner cette recherche pour préserver cette dernière constitue plus qu’un leurre, une faute politique gravissime. Qui ne voit que l’avertissement de Garaud et Séguin était prémonitoire ? Qui ne comprend  que notre perte de souveraineté a permis l’émergence d’autres communautés que la communauté nationale ? Qu’elle a permis la concurrence des affirmations identitaires ?

Marie-France Garaud et Philippe Séguin le disent à Eric Zemmour de la plus belle façon : « vous mettez la charrue avant les bœufs ! »

De l’Europe en général et de la France en particulier – Marie-France Garaud et Philippe Séguin – Editions Le Pré aux Clercs –1992.

Un quinquennat pour rien

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Judéophobie ordinaire en banlieue

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rabbi jacob antisemitisme

rabbi jacob antisemitisme

La petite histoire ci-dessous n’est pas qu’une anecdote désagréable. Ce n’est pas qu’une anecdote non plus. Cela arrive quotidiennement, malheureusement, l’insulte « feuj » (juif en verlan) se banalisant. Mais personne n’en tient réellement compte car il est établi parmi les élites qu’une personne « issue de la diversité » ne saurait être raciste. Et il est plus facile de nier les problèmes graves d’éducation se posant dans les quartiers où la précarité sociale est endémique plutôt que de chercher à les résoudre. On est libre de la réfuter comme on est libre de détourner le regard ou se cacher la tête dans le sable.

L’éducateur était content ce jour-là des adolescents qu’il avait sous sa responsabilité. Ils avaient bien travaillé. Ces jeunes étaient de toutes les origines et de toutes les couleurs de peau. Qu’il était difficile de les faire vivre tous ensemble eux qui se rassemblaient spontanément selon leur ethnie. Ce jour spécial, ils s’étaient investi sans qu’il n’ait besoin de prendre son ton sévère et de lancer une ou deux plaisanteries caustiques bien senties pour les faire taire. C’était pour le moins inhabituel pour une veille de vacances de printemps.

Drumont surpassé

Pour les récompenser, après un goûter et quelques jeux de groupe classiques, il avait décidé de leur passer un film. Il jeta un coup d’œil dans la vidéothèque de l’endroit et tomba sur deux « de Funès » : La Folie des grandeurs et Rabbi Jacob. Il évacua le premier, trop de références aux « classiques », ils n’aimeront pas se dit-il la parodie de Ruy Blas. Rabbi Jacob » avait son petit côté « citoyen » avec son discours antiraciste. Il ferait un peu d’éducation civique en passant. Il se dit que c’était sans risques…

Il mit le DVD dans l’appareil.

A peine trois minutes du film s’étaient-elles écoulées qu’il entendit fuser de toute part dans la salle des injures judéophobes d’une abjection à faire rougir Édouard Drumont lui-même. Il arrêta aussitôt la lecture du film, sermonna les coupables mettant leur agitation sur le compte de la provocation envers la grande personne choisissant un film qu’ils trouvaient ringard. Il nota en passant leurs airs tendus à l’extrême. Ils obéissaient parce que c’était lui mais il sentait bien qu’ils bouillonnaient de colère rentrée, d’une fureur qu’ils maîtrisaient à grand-peine.

Au bout d’à peine quelques secondes, les injures antijuives recommencèrent à jaillir de toute part comme un feu d’artifices. D’abord à voix basse, puis bien audibles et enfin hurlées. L’éducateur arrêta définitivement la projection de Rabbi Jacob, ralluma la lumière. Les gosses s’étaient tus. Ils voyaient bien combien ils l’avaient mis en colère et bouleversé. Mais ils se justifiaient : « Monsieur c’est à cause de la Palestine », « Monsieur les feujs y z’ont des sous, nous on n’a pas que le RSA, c’est pas juste », « Monsieur les feujs y peuvent aller dans les bonnes écoles et pas nous c’est pour ça qu’ils réussissent ». Ad libitum ad nauseam…

Haine anti-« feuj »

L’éducateur leur posa cette question : « Et si j’étais juif, moi ? Que diriez-vous ? ». Ils protestèrent en s’amusant de la question : « Vous monsieur c’est pas pareil, et puis si vous étiez feuj vous bosseriez pas ici », rajoutant cela en rigolant. Il leur rappela que eux aussi avaient été certainement victimes d’accusations racistes, d’injures sur leurs origines. Comment pouvaient-ils donc faire à d’autres ce dont eux avaient souffert ? Ils répondirent que « eux c’était vraiment du racisme contre eux, mais que les feujs ils dirigeaient la France, que tout le monde leur léchait les c…es et qu’ils dirigeaient le pays ».

Il avertit quand même ses collègues et sa direction ensuite, mais sans grande conviction, il savait très bien qu’ils ne feraient rien, excepté peut-être quelques mots bien mièvres. Ils voulaient la « paix sociale » à n’importe quel prix et partait eux aussi du principe qu’un adolescent « divers » ne peut être raciste. Ce soir-là, il ressentait beaucoup de lassitude. Il savait bien que les indignés professionnels, les donneurs de leçons habituelles sont parfaitement indifférents à ce racisme qu’ils vont même parfois jusqu’à justifier en employant les mêmes arguments que ces gosses de « quartiers ».

Mais bien entendu on est toujours libre de détourner les yeux, de se boucher les oreilles…

Les Aventures de Rabbi Jacob

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Les Frères musulmans testent la société française

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marcel gauchet immigration islam
Marcel Gauchet, par Hannah Assouline.
marcel gauchet immigration islam
Marcel Gauchet, par Hannah Assouline.

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Votre analyse du phénomène migratoire semble dénuée de toute passion, surtout mauvaise. Mais la conclusion implacable est que si nous accueillons plus vite que nous intégrons ça ne peut pas marcher. Pourquoi nos élites peinent-elles tant à comprendre ce phénomène ?

Leur cadre intellectuel spontané le leur interdit. Pour elles, il est simplement inconcevable que l’immigration pose un problème. À leurs yeux, seuls les individus existent. Dès lors, les cultures, considérées comme une réalité qui précède les individus et s’impose à eux, relèvent de l’impensable. C’est cette logique qui conduit à sous-estimer la complexité du processus culturel que suppose l’intégration, c’est-à-dire l’adoption d’une autre société que celle dont on vient. Notre société s’étant convertie à la religion des droits illimités de l’individu, nous voilà désarmés. La pression sociale très forte qu’on appliquait aussi bien aux petits Bretons qu’aux petits Polonais est en effet devenue un symbole d’autoritarisme insupportable. Au point que les nouveaux venus sont désormais supposés s’intégrer automatiquement en fonction d’un credo élémentaire : « Chacun selon sa liberté et chacun selon son intérêt. »[access capability= »lire_inedits »]

« Toi, ton burkini, moi, mon bikini ! » en somme. Mais même le règne du « chacun fait ce qui lui plait » n’explique pas pourquoi des musulmanes éprouvent subitement le besoin de se baigner en tenue islamique. S’agit-il de tester la société française, et qui organise ces tests ?

Une partie manifeste du problème tient à l’action souterraine de forces relativement bien organisées, en particulier les Frères musulmans. Ils représentent une capacité militante dont nous ne savons presque rien, mais dont nous sommes bien obligés d’observer les effets, d’un bout à l’autre de la société, des quartiers à l’université. Aussi divers et nébuleux qu’ils soient, ils ont un projet et une politique à grande échelle. Ils appliquent une stratégie de conquête culturelle que nous allons devoir nous tracasser à mieux identifier et combattre.

Face à un combat culturel, ne devons-nous pas nous aussi mener un combat culturel ? Ou faut-il interdire par la loi certains signes extérieurs d’islamisme, comme le burkini ou le voile à l’université, au risque de créer des tensions ?

Mon sentiment est que nous sommes obligés de le faire, parce que nous sommes dans un rapport de forces, que nous le voulions ou non. Il y a un an ou deux, je vous aurais probablement répondu différemment. Mais j’ai pris conscience que nous avions affaire à une action politique délibérée, avec ses extrémistes et ses modérés, que nous devons traiter différemment, bien sûr, mais que nous ne devons laisser faire ni les uns ni les autres.

C’est justement avec ces modérés que, dans son dernier livre, Situation de la France, Pierre Manent propose de conclure un compromis qui fait peut-être bon marché des droits des femmes…

Pierre Manent me semble surtout faire preuve d’une grande naïveté, car pour passer un compromis encore faut-il qu’il y ait une volonté de compromis chez son partenaire. Or je ne la vois pas au rendez-vous, si ce n’est comme un gain provisoire dans une stratégie de conquête. Les islamistes ne se contentent pas de demander à vivre paisiblement dans leur coin. Ils veulent s’imposer à notre société. Non pas par en haut, sous la forme d’un projet de domination politique, mais par en bas, sous la forme d’une extension du territoire où prévalent les mœurs conformes à ce qu’ils regardent comme la loi divine. Cela passe par le nombre, par l’occupation de l’espace, par le contrôle social et, pour finir, par la bataille pour la reconnaissance publique.

Devons-nous donc nous bagarrer sur le terrain des mœurs ?

Il faut réarmer intellectuellement la laïcité. Celle-ci donne l’impression d’être inopérante parce qu’on n’en voit plus le contenu. Elle s’est définie jadis par rapport à la religion catholique et elle a tellement gagné qu’elle ne sait même plus ce que veut dire « religion », de telle sorte que devant une religion différente comme l’islam, elle est désarmée. Son contenu est en fait très précis : le refus de toute loi d’ordre religieux. Vous croyez ce que vous voulez, mais la société n’admet pour règle que celle définie en raison entre les citoyens. L’argument du « c’est leur droit ! » est invalide parce que les droits en question ne s’entendent qu’à l’intérieur d’une communauté politique qui a au préalable exclu le principe d’une loi religieuse. Il faut se rendre à l’évidence historique : l’islam est une religion d’avant les droits de l’homme, face à laquelle nous sommes contraints de rejouer leur conquête. Rappelons-nous que Vatican II n’a ratifié la liberté religieuse qu’en 1962. Elle reste à établir dans le cas de l’islam.

Comme la communauté politique française n’est pas en très bon état, ne risque-t-on pas de susciter de l’hostilité jusque chez les musulmans républicains ?

Sans céder un pouce de laïcité, jouons également l’ouverture. Des tas de musulmans sont divisés entre l’attrait et le refus de nos règles. Donnons-leur de bonnes raisons de basculer de notre côté. Sur un autre front, il revient en outre à l’Occident de faire le travail de connaissance critique de l’islam que le monde musulman n’a pas mené jusqu’à présent. C’est une politique publique dont les effets ne se feront sentir qu’à long terme, mais qui est cruciale du point de vue du rapport de forces entre Lumières et foi aveugle. Cessons de confier à des « islamophiles », voire à des islamistes, des chaires de fierté identitaire comme on le fait aujourd’hui.

L’islamisation complète de la France est-elle un risque réel ?

Ça m’étonnerait que ce projet réussisse, mais il peut faire de gros dégâts au vu de la situation économique. Les emplois s’en vont, les travailleurs arrivent… de telle façon que la spirale d’appauvrissement s’ajoute à la pression géopolitique. Ces convertis délirants qui vont essayer d’aller massacrer quelqu’un en Syrie quand ils ne le font pas chez nous expriment très bien l’anomie de notre société.

Ce tableau de la France n’est guère réjouissant. Tout bien pesé, Soumission de Houellebecq serait-il un scénario optimiste ?

Houellebecq commet une erreur très intéressante à pointer : en bon Occidental christiano-marxiste il croit que les islamistes aspirent à prendre le pouvoir. Ce n’est pourtant pas du tout leur objectif. Ce qui les intéresse, je le répète, c’est la conquête de la société.

Un ministre de l’Intérieur soucieux de la paix sociale pourrait se dire avec cynisme : « Je vais lutter contre le terrorisme et laisser les Frères musulmans islamiser pacifiquement les banlieues »

C’est ce qu’ont fait peu ou prou les Anglais. Mais il est très difficile d’acheter la paix sociale, parce que nous sommes pris dans un engrenage. Non seulement l’efficacité de cette stratégie est incertaine, mais par ailleurs nous sommes impliqués en Afrique, au Maghreb et en Syrie, du coup nos ennemis ne manquent pas de motifs pour nous en vouloir.

Si on excepte la manière, le Front national n’avait-il pas raison avant les autres, comme le pensent de plus en plus de Français ?

Laurent Fabius l’avait dit il y a fort longtemps et il avait raison, n’en déplaise aux imprécateurs qui l’ont cloué au pilori : « Le FN pose de bonnes questions et il y apporte de mauvaises réponses. » Le langage dans lequel Jean-Marie Le Pen parlait n’était pas le bon et les perspectives qu’il ouvrait étaient mauvaises. Là où il touchait juste, et où le Front national en tire un crédit profond dans la société, même chez des gens qui ne voteront jamais pour lui, c’est qu’il a eu le courage de poser une vraie question. L’image du Front national, dans la population, c’est celle du courage. C’est quelque chose que les journalistes de France Inter et les sociologues du CNRS ne perçoivent pas.

Compte tenu de leur discrédit, que peuvent faire les politiques de droite ou de gauche ?

La fonction politique consiste d’abord à mettre des mots sur les choses. C’est bien plus important que le programme de tel ou tel. Or la pire des incapacités de notre personnel politique, c’est de nommer ce problème de l’immigration, de le poser dans un langage acceptable, permettant d’en débattre raisonnablement. J’ai été frappé, au moment de l’attentat de Nice, par le décalage entre le discours des politiques, y compris les pires grandes gueules de la droite locale, et les interrogations des gens ordinaires. Les politiques s’insurgeaient contre l’insuffisance des mesures de sécurité, le populo se demandait ce que faisait cet olibrius sur le territoire français, en remarquant très bien que les politiques évitaient soigneusement la question.

L’élection présidentielle approche, et l’on ne voit pas l’ombre d’une solution. Ça vous inquiète ?

Je redoute énormément 2017. Ce sera la compétition du vide et il sera impossible, cette fois, de ne pas voir le vide. Quel que soit le candidat qui sera élu parmi ceux qui s’annoncent, on sait d’avance qu’il sera à côté de la plaque, qu’il ne réglera rien et que les choses ne pourront que s’aggraver. La dépression française ne va pas s’arranger.[/access]

COMPRENDRE LE MALHEUR FRANCAIS

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Les couvertures de “Causeur” auxquelles vous avez échappé

38
causeur burkini couvertures

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Et Dieu créa l’infâme (David Haritinian)

C’est La Mecque à la plage, ahou tchatchatcha (Bruno Morris)

Burkini sonne le glas (Nicolas Vitte)

Itsi Bitsi Petit Burkini (Thierry Flavian, Grégoire Lemaistre, Emmanuelle Gave, Paul Andréassier)

Alerte à Saint-Tropez (Aegidius Rivulus)

Sous le sarouel exactement (Gilbert Gunenbein)


Retour vers le passé (Seb Siabien)

 

Les télétubbies à la plage (Sylvie Gietzen)

Sea, sun and burkini (Vincent Louvet, Stéphane Ste)

Demain j’enlève le bas (Adele Bazile)
Les sirènes d’Allah (Bertrand Martin)

Mediapart a enfin son camp d’été! (Julien Claisse)
La soumission heureuse (Michel Legrand)

L’alternative aux crèmes solaires (Sylvie Duchêne)
Cours camarade, la Méditerranée est derrière toi ! (David L’Epée)
La Fashion week sponsorisée par l’Arabie Saoudite (Engy Ouanne)

Les chevalières de l’apocaslip (Michael Haddad)

Si vous voulez aller au-delà de la couverture, la vraie, présente ci-dessous, et si le sommaire de ce numéro vous a convaincu, c’est dans les kiosques ou bien ici que ça se passe. Bonne lecture !