Le tandem le plus british de la bande-dessinée

Nul besoin d’implorer les instituts de sondage, le dernier « Blake et Mortimer » sera assurément un succès en librairie, à Noël 2016. Aucune marge d’erreur possible, le tandem Yves Sente et André Juillard est passé maître dans la perpétuation des personnages créés par Edgar P. Jacobs. « Le Testament de William S. » tient toutes ses promesses : un scénario bourré de chausse-trappes aussi incertain qu’une Primaire et aussi alambiqué qu’un whisky hors d’âge, une intrigue historico-littéraire où l’érudition n’est pas un gros mot, un décor fantasmé entre mythologies britanniques et cottages tirés au cordeau, puis cette ligne claire qui emporte l’action tout en maintenant l’étiquette.

Fillon lirait-il Blake et Mortimer ?

Cette BD, manuel de savoir-vivre et de nostalgie assumée, n’est pas sans résonance avec la victoire de François Fillon. Elle prône le retour du tweed, de l’imperméable croisé, des richelieus à bout fleuri, d’une certaine forme de hiérarchie sociale, crispation diront ses détracteurs et cette anglomanie lancinante, mère patrie du conservatisme-libéral. Le candidat de la Droite et du Centre pourrait largement se reconnaître dans les thèmes contenus de ce nouvel album : la défense du latin, la raideur toute Gaullienne du capitaine Francis Blake, l’enseignement du roman national (ici la figure tutélaire de Sir William), la lutte contre la délinquance juvénile incarnée par une bande de « Teddys », sauvageons avant l’heure, faisant régner la terreur dans Kensington Gardens et puis la densité de l’écrit qui supporte toute pensée politique construite. Fillon a longuement potassé son programme comme les lecteurs s’imprègneront des bulles bien remplies d’Yves Sente. Les correspondances ne s’arrêtent pas là. Le sujet central demeure la bataille entre les Oxfordiens qui « prétendent que William Shakespeare n’a pas existé en tant que dramaturge » et les Stratfordiens, n’est pas sans rappeler les guerres picrocholines à l’intérieur des Républicains. Le style vestimentaire de l’ex-Premier Ministre qui oscille entre Arnys et Aquascutum, se trouve en cohérence idéologique avec nos deux héros de papier. Ils partagent un même mot d’ordre : « A bas les tenues négligées ! ». Le survêtement ne passera pas par eux. Dans cette aventure, le professeur Mortimer s’autorise également une virée en Italie au volant d’une Ferrari 250 Testarossa sortie des « Mille Miglia », la célèbre course d’endurance entre Brescia et Rome. La fibre mécanique du pilote amateur engagé au « Mans Classic » devrait vibrer au son du douze cylindres de Modène. « Le Testament de William S. » se déroulant en partie à Venise, c’est un autre clin d’œil tragique à son malheureux adversaire bordelais qui aurait certainement dû succomber à sa « Tentation » de quitter l’arène au lieu d’insister. Autre similitude, le notaire, la profession du père de Fillon, occupe une place de choix dans l’accomplissement de la vérité.

Quid des personnages féminins ?

Si l’on ajoute à ce jeu de miroir que l’histoire fait un crochet par Stratford-upon-Avon, la ville où naquit William Shakespeare, dans le comté de Warwickshire qui ressemble à bien des égards aux paysages de la Sarthe, Fillon a trouvé ses doubles ! Seule incertitude, la place qu’il réservera aux femmes s’il est élu ? Les deux auteurs ont tranché pour lui car, au fil des années, ils ont atténué le côté club réservé aux hommes en introduisant des personnages féminins. La belle Elizabeth McKenzie, troublante rousse et sa mère, Sarah Summertown, présidente de la Shakespeare Defenders Society ne font pas de la figuration dans cet album. Rassurez-vous, inutile d’être un électeur de François Fillon pour apprécier cette BD pleine de charme et d’intelligence. Chaque camp trouvera prétexte à asseoir ses positions tout en jouissant d’un grand plaisir de lecture. Il y a tous les ingrédients pour oublier la morosité du quotidien : un mannequin prisonnier dans une cage de verre au fond d’un palais vénitien, la recherche d’une pièce inédite de Shakespeare, le Colonel Olrik agissant d’une cellule en prison, un testament à 10 millions de livres, une énigme avec trois clés à découvrir et 1958, l’année où se déroule cette nouvelle aventure, accessoirement l’entrée en vigueur de la Constitution de la Vème République. Décidément, tout nous ramène aux Institutions.

By Jove !

Le Testament de William S. – Scénario : Yves Sente, Dessin : André Juillard – Couleur : Madeleine Demille -Editions Blake et Mortimer –

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