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« Il déplaisait à Sebastian que quelque chose en lui dût se résorber. »

Enfant, Sebastian von Eschburg voyait le monde en synesthésie. La lumière jouait sur sa rétine comme sur toutes les autres rétines, mais son cerveau transcrivait ses perceptions avec un luxe effrayant de détails et de raffinement. « La peau de son père n’était qu’une grande surface pâle, d’un bleu vert. » C’est sur un monde poétique, symbolique, celui de l’enfance, et les pensées, magiques, d’un jeune garçon que s’ouvre le roman de Ferdinand von Schirach, Tabou, à une particularité près : ce monde n’est pas idéal, cet enfant n’est pas forcément gai et lumineux. Nous sommes plus près du héros de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille, que de Walt Disney. Dès que Sebastian est assez grand, son père l’emmène régulièrement à la chasse. La famille maintient la tradition et le manoir où Sebastian naît et grandit est peuplé de trophées et de massacres. Doté d’une hypersensibilité douloureuse et d’une conscience aiguë de ce qui l’entoure, le jeune garçon reçoit le monde en plein visage. Lorsque son père procède à l’éviscération d’un cerf qu’il vient d’abattre, Sebastian est hypnotisé par l’entaille, par la symétrie des chairs à nu, par le sang, dans une contemplation qui rappelle cette fois la prostration de Perceval le Gallois devant les gouttes de sang sur la neige.

Dans ces évocations picturales tiennent le mystère de l’écriture de Ferdinand von Schirach et la clé de ce roman. Adulte, Sebastian von Eschburg n’est pas plus hanté par la vision du corps de son père, la cervelle éclatée par une cartouche de fusil de chasse, que par les millions de perceptions qui agressent son propre cerveau. Il devient photographe, commence ses travaux par la méthode sepia, de l’encre de seiche utilisée autrefois pour traiter la dépression et désormais pour donner aux tirages photographiques une teinte entre le noir le plus dense et le blanc le plus lumineux.

Von Eschburg a du talent. Le monde ne tarde pas à s’en apercevoir, son travail s’arrache, il rencontre Sofia et court avec elle les cocktails et les talk-shows au rythme de ses expositions. Fasciné par la transparence et la fusion des images, Sebastian rêve de créer des visages nouveaux à partir de traits existants. Il veut faire la synthèse du vivant, concurrencer Dieu sur un autre tableau. Cette méthode doit déraper, c’est inscrit dans son programme.

Sebastian et Sofia proposent ensemble leur interprétation du dyptique de Goya, Maja vestida et Maja desnuda (1799-1800 ; musée du Prado, Madrid), puis le photographe sombre dans une crise violente.

Presque un an après ces événements et le triomphe de sa dernière installation, Sebastian von Eschburg est accusé de meurtre et enfermé dans un centre de détention préventive. Son avocat évoque sans y croire l’une des six pistes de défense d’un criminel : qu’il n’y ait, en réalité, pas eu de crime.

Et ce n’est pas une idée si absurde. Il n’y a pas de cadavre, on ne sait rien de la victime, personne ne manque à l’appel, l’accusé a avoué mais sous la menace de torture…

Pourtant, von Eschburg est coupable, « il n’y a pas d’autre explication possible » pense l’intégralité de la population et du tribunal.

« Il y a toujours une autre explication » répond l’accusé.

Ferdinand von Schirach, Tabou, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.
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