Toute violence politique est inhumaine et injustifiable. L’attentat de Québec survenu dimanche fait partie de ces crimes particulièrement horribles qui participent du triste ensauvagement du monde. Le dimanche 29 janvier vers 19h55, le présumé coupable, Alexandre Bissonnette, est entré au Centre culturel islamique de Sainte-Foy durant la prière du soir. Les coups de feu de sa kalachnikov ont résonné dans un quartier sans histoire où la mixité culturelle n’avait jamais posé problème.

Un tueur isolé…

Âgé de 27 ans, universitaire, sans aucun dossier criminel et habitant une banlieue aisée, Bissonnette parvient à abattre six individus de confession musulmane et à en blesser sérieusement dix autres. Après avoir commis son geste, le jeune homme prendra la fuite à bord d’une automobile pour se rendre ensuite aux policiers sur le bord d’une autoroute enneigée. Le lendemain midi, les médias nous apprendront que le principal intéressé cultivait des idées d’extrême droite dans une province qui n’a pourtant jamais élu un seul député de cette tradition politique.

Dans cette ville d’environ 550 000 habitants reconnue pour sa sécurité et sa tranquillité, l’attentat surprend, choque et blesse. Toute la classe politique pleure les victimes et apporte son soutien à la communauté musulmane. La population fait de même : les témoignages réconfortants abondent de partout et plusieurs milliers de personnes participeront à divers événements consacrés à la promotion de la tolérance dans les prochains jours.

Mais sans surprise, certains cèdent à la tentation de transformer l’attentat en outil de promotion idéologique. Pour une frange bien précise de la classe intellectuelle et médiatique, le geste de Bissonnette est le résultat du « racisme systémique » qui sévirait quotidiennement. Les Québécois seraient collectivement responsables de l’exclusion sociale et auraient permis l’expression d’une critique de l’islamisme cautionnant (on ne sait comment) la violence. Sur les réseaux sociaux, cette tentative de récupération a commencé quelques secondes seulement après l’annonce du drame.

Sur son compte Facebook, l’écrivain féministe Aurélie Lanctot écrit qu’il fallait rappeler « à ceux qui cultivent la haine, l’intolérance et le mépris qu’à terme, leur petit manège a un coût, et que ce coût est intolérable ». Quant au militant d’extrême gauche Gabriel Nadeau-Dubois, il  annonce sur la même plateforme que « le temps de l’analyse viendra, celui des remises en question et des examens de conscience aussi. » Les plus perspicaces savent déjà quelle famille politique québécoise est visée dans ces deux extraits : la droite laïque !

… censé incarner tout le Québec

D’aucuns prétendent la société québécoise aurait préparé le terrain à ce tireur fou en ne faisant que débattre d’un projet de loi sur la laïcité entre l’automne 2013 et le printemps 2014[1. Projet de loi  60 : Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodements raisonnables.]. Les partisans du modèle républicain sont subtilement désignés comme des personnages infréquentables ayant créé les conditions favorables à l’implantation du fascisme. Si tous les Québécois « de souche » se voient indirectement visés dans ces commentaires, les souverainistes québécois sont soupçonnés au premier chef d’avoir soufflé sur les braises du totalitarisme antimusulman, malgré l’abandon de leur projet de laïcisation de l’État à l’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec (PLQ) en avril 2014.

En gros, nous pouvons très bien concevoir que l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche puisse être considérée comme une turbulence politique aux lourdes répercussions pour plusieurs représentants de la gauche inclusive et des libéraux communautaristes au Canada. Nous vivons effectivement un changement d’époque depuis quelques mois. Mais nous ne pouvons aucunement accepter que toute une frange du mouvement laïque et identitaire québécois fasse l’objet d’une « stigmatisation » (pour reprendre un mot à la mode !) aussi grossière dans les médias. Existerait-il des amalgames autorisés dans notre société ?

Car si tous les musulmans ne sont pas terroristes, tous les laïques et identitaires québécois ne sont pas extrémistes. Instrumentaliser aussi grossièrement l’adversaire est non seulement opportuniste et démagogique, mais déshonore en outre la mémoire des victimes de cet attentat. Ce n’est pas respecter la communauté musulmane québécoise que de transformer son malheur en instrument politique.