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Oublier Pristina ? Pas si simple

Oublier Pristina ? Pas si simple

Ce n’était pas une solution mais il n’y en avait pas d’autre. On ne saurait dire que les diplomates qui, à Pristina, Bruxelles, Paris, New York, Washington et Berlin, ont bricolé le Kosovo indépendant, soient très fiers de leur créature. Ils sont bien placés pour savoir que le nouveau confetti étatique qui vient de surgir dans les Balkans est un pur produit de leur impuissance. Incapables d’imaginer un autre chemin que celui sur lequel ils étaient engagés, ils se sont rués tous ensemble vers le précipice – encore une course de canards sans têtes comme dirait Luc Rosenzweig. La machine était lancée depuis juin 1999. Le plus simple était de s’en tenir aux promesses faites aux Albanais sans se montrer trop regardants sur les contreparties que l’on exigeait d’eux. Il est vrai qu’aux tarifs pratiqués par l’ONU et les autres boutiques internationales installées à Pristina pour guider le Kosovo vers un avenir radieux, on s’habitue vite à regarder ailleurs dès qu’un problème surgit et à éviter tout ce qui pourrait en créer. La MINUK, administration onusienne créée en 1999 pour gérer les affaires civiles du protectorat militaire de l’OTAN – et, accessoirement, garantir le caractère multiethnique des institutions s’est donc soigneusement employée à ne rien faire qui aurait pu froisser ceux à qui on avait promis les clés de la province.

Pas de vagues, des rapports encourageants à New York ou Bruxelles et quelques articles de presse enthousiastes : muni de ce viatique, n’importe quel petit malin bombardé conseiller d’un ministre fraîchement passé du treillis au costard-cravate est assuré d’avoir payé les traites de sa maison de campagne bien avant que le gouvernement du nouvel Etat soit en état de gouverner. Alors que les “onusiens” s’apprêtent mollement à plier bagages, les fromages les plus convoités ces jours-ci sont quelques dizaines de postes directement financés par la Commission européenne au titre du programme support police : 1200 € par jour, nets d’impôts, sans oublier le précieux per diem qui couvre les dépenses quotidiennes, sachant que voitures et téléphones sont à la charge de l’employeur, autrement dit du contribuable européen. Pour mériter ces largesses, il faut mener des enquêtes serrées sur Google, participer à d’innombrables réunions, boire des litres de café et prodiguer d’enthousiastes encouragements à des Albanais dont la bonne volonté est souvent l’unique compétence. Ainsi va le grand circus international.

Le plus cocasse est qu’à Pristina comme à Belgrade, l’unique horizon promis aux populations pour leur faire avaler la pilule du présent est l’adhésion à notre merveilleuse usine à gaz européenne. Et ça marche…Leurs grands-parents voulaient régénérer le genre humain. Epuisés par des décennies d’affrontements à plus ou moins bas bruit, gavés d’identité, Serbes et Albanais ont en commun une volonté farouche de s’adonner aux délices du marché mondial. Et ils pensent – peut-être à raison – que la baguette magique européenne transformera leurs citrouilles en carrosses avec le moins de casse possible. On veut du cash, pas des romans. Ce pragmatisme désenchanté explique que le logo européen opère comme un totem laïque, au point de figurer sur le drapeau – assez ridicule il faut bien le dire – du Kosovo nouveau. “Avec moi vous entrerez dans l’Union” : ce slogan est devenu l’archétype de la promesse électorale. Après tout, on peut les comprendre. L’Histoire, ils en ont soupé. L’Europe, c’est la promesse d’y échapper.

Seulement, il ne suffit pas d’empiler des technos, des grands principes, de l’argent international, des grosses voitures pour créer un Etat. En attendant la fin de l’Histoire, reste une situation inextricable, ubuesque sur le plan légal, incertaine politiquement et désespérante économiquement. Cinq membres de l’UE n’ont pas reconnu le nouvel Etat. Anticipant les ennuis, les ministres européens des Affaires étrangères avaient adopté une position commune en vertu de laquelle… chaque pays pourrait déterminer librement sa position (ce n’est pas une blague). Résultat : en théorie, l’Union ne peut pas, en tant que telle, avoir des relations avec cet Etat mal-né, reconnu seulement par 45 pays. Même chose, évidemment, pour l’ONU. Le hic, c’est que la MINUK est maintenant supposée refiler le bébé à EULEX (prononcer youlex), mission européenne chargée d’aider le gouvernement du Kosovo à accoucher d’un Etat de droit. Mais ni l’ONU, ni l’UE, entravées par leurs divisions, ne sont en mesure de définir les modalités, l’une de sa sortie, l’autre de son entrée en fonctions. Présent à Pristina depuis plusieurs semaines, le patron de EULEX, le général français Yves de Kermabon, peine à trouver des locaux pour ses troupes. Tout juste a-t-il pu négocier un accord technique sur le transfert de la MINUK à EULEX de certains équipements et du parc automobile, accord qui a immédiatement provoqué les hauts cris de Belgrade.


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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