Cet imbroglio bureaucratique est encore compliqué par le statut incertain de la région située au nord de l’Ibar, le fleuve qui coupe en deux la ville de Mitrovica. Exclusivement peuplée de Serbes, la zone est concrètement rattachée à la Serbie. D’ailleurs, le policier albanais planté sur la route, là où commence le territoire serbe du nord-Kosovo, suggère aimablement à l’automobiliste équipé d’une plaque kosovare (« KS ») de la décrocher et de rouler sans immatriculation. En clair, ce représentant d’un Etat tout neuf incite ses concitoyens à s’asseoir sur la loi. Non que les relations quotidiennes entre Serbes et Albanais – fort limitées au demeurant – soient particulièrement tendues. Encore abasourdis par leur défaite, les uns en sont à inventer des stratégies de survie, et les autres savent qu’ils n’ont aucun intérêt à pourrir la vie de leurs amis européens et américains.

En mars, le contingent français qui est en charge du secteur a été sommé par le commandement de l’OTAN à Pristina, de réimposer l’ordre onusien à « Mitro-Nord ». Il s’agissait de reprendre le contrôle d’un Tribunal dont les employés serbes refusaient de coopérer avec les Albanais. Le résultat a été une bataille rangée de plusieurs heures, avec à la clé, plusieurs soldats blessés, un civil serbe très gravement amoché et la cote des Français en chute libre. En tout cas, en l’absence d’une solution acceptée par tous, on voit mal comment la France pourra s’extraire de ce guêpier, seule la présence de ses soldats empêchant de nouveaux affrontements. Il se murmure à Pristina que Paris joue discrètement pour une partition en bonne et due forme de la province – Belgrade reconnaissant le nouvel Etat en contrepartie du rattachement du Nord-Kosovo à la Serbie. Cette formule permettrait à nos troupes de céder la place à l’armée serbe et aux diplomates d’oublier ce « shitty little country[1. On m’accordera que cette formule, employée par un diplomate français à propos d’Israël, peut s’appliquer au Kosovo.] » dont, à vrai dire, on a du mal à comprendre qu’il soit l’enjeu d’un conflit séculaire.

Oublier Pristina ? On ne demandait pas mieux. Et voilà que cette maudite province se rappelle à l’attention générale à l’occasion de la crise géorgienne. Les Russes, qui ont le Kosovo en travers de la gorge, attendaient au tournant. Deux poids, deux mesures, vous voyez le genre? Il faudrait effectivement expliquer au nom de quoi on refuserait aux Ossètes et aux Abkhazes ce qu’on a accordé aux Albanais du Kosovo. « SOS Géorgie !« , lancent BHL et Glucksmann, réunis, « trente ans après », au nom de la Géorgie libre, de même que Sartre et Aron, en 1979, s’étaient réconciliés pour le salut des boat-people. Et pourquoi pas « SOS Ossétie » ou « SOS Abkhazie » ? Après tout, si la Géorgie, comme « petite nation », a droit à toute notre bienveillance, avons-nous le droit de rester sourds à l’appel de nations plus petites encore ? L’intégrité territoriale de la Géorgie serait-elle par essence plus sacrée que celle de la Serbie ? Pour les deux champions français de la bonne cause, la réponse est simple : la Géorgie est une démocratie, la Russie une dictature – ou en tout cas une autocratie peu éclairée. Admettons – très provisoirement. Il s’agit alors de décider ce que l’on fait des peuples benêts qui souhaitent s’émanciper d’une grande démocratie pour se rapprocher d’une atroce dictature. Peut-être faudrait-il envisager un vaste programme de rééducation politique sous les auspices de l’ONU. En attendant, si l’on prétend faire coïncider frontières et aspirations des peuples, il y a du pain sur la planche – et quelques guerres en perspective. Mais nous sommes prêts à mourir. Jusqu’au dernier Géorgien. Et même, s’il le faut jusqu’au dernier Ossète. Il en va de nos principes.

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