Si la TV à la française, dite de service public, et dont nous possédons une connaissance théorique, n’ayant pas de téléviseur, pourchasse les mâles blancs plutôt que les ours, la République populaire de Chine valorise un certain Occident, certes en l’instrumentalisant. Ainsi, les « Questions pour un champion » à la chinoise, plus au ketchup Star Trek qu’à la sauce soja, invitent à bord du vaisseau d’étude du socialisme moderne, Xi Jinping. Dans « Où nous emmène la nouvelle pensée de Xi Jinping », la Julien Lepers mandarine en cosplay futuriste, questionne des joueurs (quand elle n’est pas remplacée par un robot) en vue d’encenser Xi Jinping, récemment élu président à vie et dont la pensée se trouve désormais mentionnée à la Constitution, depuis le dernier plenum.

Times square urbi et orbi

De façon révélatrice, cette émission à la gloire de « tonton Xi » ne s’avère guère pékinoise, mais produite par Hunan TV. Une telle délocalisation se révèle essentielle : outre l’importance de cette entreprise en région, il importe de considérer la République populaire de Chine comme le dernier empire, qui ne cesse de prévenir des risques centrifuges. Au-delà de l’anecdote télévisuelle, cela renouvelle la formule : « communists have more fun ». Après l’exhibition de jambes musclées au Détachement féminin rouge, sur les planches et les toiles, invité compulsivement jusqu’à la capitale du monde, Paris, par tant l’État français que la mairie parisienne, – ce que Le Quotidien du Peuple (l’organe de presse officiel du Parti) répercuta, le public français préférant le propagandisme maoïste au Lac des Cygnes avec danseurs chinois -, le fenestron exploite une présumée conquête de l’espace, moyennant un gimmick robotique.

Ce contexte de futuribles s’inscrit, là aussi, dans une perspective : le régime célébra en grande pompe le premier taïkonaute, déjà intégré au Larousse. Propagandistes, communicants de tous les pays, unissez-vous, au moment où une énième resucée de l’entertainer Thomas Pesquet, au lieu de scientifique, sort jusque sur grand écran, largement subventionné. Amusant ou consternant de constater que la sous-culture mondialisée contamine jusqu’à l’Asie, alors même que le Parti communiste entend lutter contre l’influence occidentale dans les manuels scolaires. Global made dirait un Manu Macron. Times Square dicte sa loi, urbi et orbi.

« Utiliser les barbares pour contrôler les barbares »

Certes, à la manière d’un Ah Q, antihéros selon Lu Xun, masquant avanies en victoires, une ancienne tradition dynastique déjà appliquée par les Tang pourrait s’invoquer : Shi Yi Zhi Yi, « utiliser les barbares pour contrôler les barbares ». Le proverbe Jie Shui Xing Chuan précise : « Utiliser la rivière pour faire passer le bateau ». Certes, fleuve et nef tendent à confluer sous obédience Han : assimilons le chef-d’œuvre Mission impossible : Fallout à une coproduction chinoise, au regard tant de la production, surtout distribution, que de la forme, sans recours à la plastique de Li Bingbing. Merci Tom Cruise et Alibaba. Pourquoi la bulle spéculative éclaterait-elle, tandis que les intrications tant économiques que médiatiques rendent inextricables les computations quant aux exportations représentant le tiers de l’économie chinoise. Ainsi, le sixième Mission impossible réduit-il ou accroît-il le déficit commercial États-Unien, estimé à 506 milliards de dollars ?

L’État-continent, à concevoir en ultracapitalisme communiste, recourt à divers ressorts de légitimation : si le jeu télévisé vise la pédagogie pour la théorie politique du président, il s’agit surtout de louer sa biographie. D’ailleurs, Xi Jinping parla historiquement de rêve chinois plutôt que d’ère. Quand la doctrine vacille, reste le culte de la personnalité. L’épouse, diva à l’Armée populaire de libération, participe au dispositif.

Grandeur et décadence

Sur Hunan TV, une réponse concerne les lectures de Xi Jinping qui, à quinze ans, effectua une longue marche pour emprunter un livre. Lequel ? Faust de Goethe. Or, l’époque : celle de la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Symptomatiquement, en consultant la biographie de Xi Jinping, telle que diffusée par des organes comme Le Quotidien du peuple, nous constatons qu’il subit cette Shoah à la communiste, à l’instar de nombreux intellectuels. En octobre 2014, Xi Jinping déclara à l’agence Chine Nouvelle : « Quand j’étais dans un village du nord de la province du Shaanxi, j’ai entendu dire qu’un jeune instruit avait Faust, j’ai marché 15 kilomètres pour lui emprunter ce livre, puis 15 kilomètres de nouveau pour le lui rendre. »

L’appétence goethéenne revendiquée montre que celui au sort extraordinaire souffrit du lot commun. Certes, ne tirons pas tout uniment à boulets rouges sur nos amis du Parti communiste chinois : récemment, lors d’un colloque transfrontalier à Mulhouse auquel nous intervînmes, il nous fallut défendre la « Hochkultur » contre les sbires du bourdivisme. «Notre culture, ce n’est pas Goethe», pouvait-on entendre, même de la part d’une collègue allemande.

La starification de Xi Jinping et l’humiliation de la star Fan Bingbing, qui plaide coupable de fraude fiscale et affiche qu’elle doit tout au parti, convergent en un grand bond en arrière idéologique. La Chine m’inquiète sans doute moins militairement que ses multiples complicités occidentales.

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