Illustration d'une femme soviétique, 1927. SIPA. 51132084_000001

Le nouveau roman d’Anne-Sophie Stefanini, Nos années rouges, résume un peu ce que fut le XXème siècle. L’engagement, la folle envie d’y croire, les rêves les plus audacieux, la foi qui bouscule les certitudes ; les idéologies qui devaient changer le monde, offrir un avenir meilleur à tous les opprimés de la terre. De secrètes germinations se préparaient. Il fallait se battre, fusils, phrases, bras levés, poings serrés. Le maître mot, c’était l’espoir. Comme le roman de Malraux. Gaullistes, communistes, il n’y a rien entre eux, avait justement dit le ministre de la Culture du général de Gaulle. Il y eut des assassinats de masse, des fusillés, des brisés, des figures célèbres écrivant le monde de demain, des anonymes poussant des wagonnets au fond des mines, se mettant en grève pour sauver leurs enfants, massacrés sur l’autel des bourses mondiales et des marchands de canons. Il y eut tout ça, et pire encore.

En rouge et noir

Anne-Sophie Stefanini signe un très beau roman où il est question de l’élan politique qui se brise sur le mur des réalités. Catherine, le personnage principal, est née en 1938 d’un père communiste et d’une mère anarchiste. Ils se sont rencontrés place de l’opéra, le 31 janvier 1934, une sale année pour la République. Il est chauffeur de taxi, possède les œuvres complètes du camarade Aragon. Il est intraitable : le communisme, c’est l’avenir. Elle, elle finit par rejoindre un maquis dans l’Yonne, durant l’Occupation, laissant la petite Catherine seule avec son père. Pourquoi ce prénom ? Parce que c’est l’héroïne des Cloches de Bâle, le roman d’Aragon que le père préfère. On n’en sort pas. Catherine grandit et finit par devenir prof de français, à Alger, en 1962. L’Algérie a gagné son indépendance dans le sang. Catherine habite la villa Rouge, sur les hauteurs de la ville, face à la mer. Elle est communiste, comme son père. Elle y croit dur comme fer. C’est elle qui raconte son histoire à la première personne. On la suit, on partage ses émotions, son goût de la liberté. Puis sa progressive désillusion. Elle aime Vincent, qui finit par s’éloigner. Il a monté des mitraillettes dans une usine d’armement au Maroc, usine clandestine pour le FLN. Ça a fini par le flinguer. Il lance un jour : « Ça n’a pas de sens pour moi. »

La ville d’Alger devient la ville de la jeune femme ; elle s’y sent bien. Elle croit que le gouvernement de Ben Bella va changer la vie. Il y a le portrait de Bachir, un ami du père de Catherine. Il est émouvant le vieil homme qui finira par refuser la compagnie de la jeunesse, trop « insultante », note Stefanini. Quand on est vieux, on se retranche dans la solitude. Il y a tant de choses bien senties, exprimées avec élégance, dans ce roman… Le portrait d’Ali, la présence d’Assia, le parfum des rues, la profondeur du ciel. Et puis Catherine est arrêtée. Nous sommes en 1965, au moment du coup d’État de Boumediene. En prison, elle comprend que son idéal est en train de crever. Il est même déjà mort. On va l’exécuter ? Pire : la renvoyer en France. Elle fera partie des « pieds-rouges ». La terre qu’elle aime charnellement, c’est celle qui se soulève quand le vent chaud d’Afrique souffle. Elle va devenir une exilée, un peu comme Camus qui ne se remit jamais de ses promenades parmi les héliotropes de Tipasa. Stefanini dresse un bilan sans concession, lucide et poignant. Elle conclut : « L’âge bleu, celui des certitudes, passe : nous vieillissons, nous perdons tout, nous allons nus. » L’essentiel, c’est de ne pas se compromettre. Et il y a tant d’hommes qui acceptent la compromission.

Anne-Sophie Stefanini,  Nos années rouges, Gallimard (2017).

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