Beaucoup de musiciens brésiliens ont atteint des âges canoniques, ou sont en passe de les atteindre… João Gilberto, voix pionnière de la bossa-nova, a 86 ans ; Gilberto Gil, le chanteur « tropicaliste » a dépassé les 75 ; Jorge Ben, à qui nous devons des morceaux devenus classiques tels que Taj Mahal ou Pais Tropical, a 72 ans ; Carlos Lyra en a 81… Et beaucoup de ces papys tropicaux font encore largement parler d’eux. Doit-on l’attribuer au climat ? Au pouvoir conservateur de la Cachaça (ce délicieux alcool de canne brésilien un peu sauvage), source de Jouvence… Bien-sûr, le grand Tom Jobim nous a quittés en 1994 à l’âge de 67 ans, mais c’était sûrement une erreur… Nous en reparlerons. Parmi ces grandes voix de la musique populaire brésilienne – MPB, il faut dire comme ça – il faut évidemment citer l’un des plus célèbres : Chico Buarque. Et cela tombe bien : le fringuant septuagénaire sort du silence et sort un nouvel album magnifique…

La caravane passe

Chico est peut-être le chanteur brésilien le plus connu en France. Cela tient vraisemblablement à son génie, à son accointance naturelle avec l’hexagone (on m’a dit qu’il vivait à Paris une partie de l’année…), et à la reprise en boucle de son tube Essa moça ta diferente dans une publicité pour un soda amère il y a une vingtaine d’années. Dans la musique populaire brésilienne Chico Buarque c’est la nouvelle vague, l’inventivité mélodique, le romantisme, et une délicieuse ironie. L’artiste nous revient avec un album trop court (à peine 30 minutes…), mais foisonnant. Co-écrit avec le pianiste Cristóvão Basto, la galette recèle quelques trésors, dont Tua Cantiga, une tendre litanie à l’être aimée, et Dueto, un échange avec la petite-fille du maître, Clara, variation libre sur le choc des générations qui se termine par une énumération espiègle des noms de réseaux sociaux… Chico Buarque est toujours là. La musique renvoie un peu aux années 1930, au jazz de Cole Porter, il y a du Broadway là-dessous… et, résumons, Chico fabrique toujours de sublimes images. Espérons que la caravane passera encore…

Chico Buarque, Caravanas, Biscoito Fino.


Retour aux sources

Les années 1950 ont été traversées par plusieurs événements majeurs : l’homme soviétique a inventé le Spoutnik, les États-Unis le déhanché d’Elvis Presley, et le Brésil a livré au monde entier la bossa-nova. Des chansons comme Chega de saudade, Desafinado, Felicidade ou A garota de Ipanema sont universellement connues. Dans leurs versions originales ou leurs innombrables reprises. C’est un phénomène brésilien, et même carioca, qui est devenu mondial. Qu’est-ce que la bossa-nova ? Assurément plus qu’un genre musical, certainement un peu moins qu’une philosophie. Une géographie, un spleen, un état d’âme. La bossa-nova a des parents : il s’agit du poète et diplomate Vinicius de Morares, le compositeur Tom Jobim, les interprètes Joao Gilberto, Carlos Lyra, ou Elizete Cardoso. La bossa-nova est née quelque part à la fin des années 1950, dans un Brésil progressiste dirigé par le président Kubitschek, qui a vu l’édification de centrales hydroélectriques et de la cité spatiale futuriste de « Brasilia » dessinée par Oscar Niemeyer (on a dit, alors, que le pays avait progressé de cinquante ans en cinq ans seulement…). Un Brésil dont les mœurs se libèrent aussi. Le Brésil ? Rio, surtout. C’est là que se rencontrent Vinicius de Morares et Tom Jobim. Le premier apporte ses mots, sa vision du folklore carioca, un peu de désespérance dans la samba ; le second apporte son inspiration mélodique inépuisable. Plus Chopin. C’est Joao Gilberto qui portera leur voix. Quand les maisons de disques brésiliennes reçoivent la maquette de Chega de saudade elles demandent pourquoi on a enregistré un chanteur enrhumé. Le disque de Gilberto sort finalement, et c’est un succès commercial. La voix n’est pas « enrhumée », mais infiniment douce et sensuelle. Quant à la fille d’Ipanéma : ce n’est pas qu’un rêve érotique. Elle a existé. Elle avait une quinzaine d’années et, pour se rendre à la plage, elle passait chaque jour devant un bistrot de Rio en terrasse duquel Vinicius et Jobim travaillaient à une comédie musicale. Bien sûr elle les ignorait avec superbe. On connait la suite de la chanson… La ravissante jeune-femme s’appelait Helô Pinheiro.

Cette épopée musicale, Jean-Paul Delfino nous en fait le récit passionnant dans Bossa Nova, la grande aventure du Brésil (Editions Le Passage). Un livre qui est à la fois un essai sur les généalogies complexes de ce genre musical, et une galerie de portraits d’hommes et de femmes attachants… Ronaldo Boscoli, aux talents multiples, qui se débat pour organiser le premier concert de bossa-nova ; Newton Mendonça, compère de Jobim, fauché par la mort à 33 ans, qui a co-écrit la sublime chanson Desafinado ; Nara Leão, muse adolescente de la bossa-nova, qui recevait tout ce beau monde dans l’appartement carioca de ses riches parents, avec vue sur l’océan, pour des soirées musicales interminables et fécondes… Le livre de Delfino est complété par une centaine de pages d’interviews réalisés dans les années 1980 avec de grands témoins de l’époque, dont Nara ou Baden Powell (pas le scout, l’autre !), et trois des plus grands Brésiliens français, qui ont cherché à faire passer cette vibration dans la langue de Valery Giscard d’Estaing : Pierre Barouh, Georges Moustaki et Claude Nougaro… Au-delà des cartes postales, en filigrane, l’histoire du Brésil affleure ; et finalement demeure un vague à l’âme un peu complaisant, peut-être, mais tellement élégant…

Jean-Paul Delfino, La grande aventure du Brésil, éditions Le Passage.


Voulzy sur la plage

On le savait : Laurent Voulzy est « né dans le gris par accident », il l’a chanté magnifiquement dans la song Cœur grenadine en 1979, sur un texte de Souchon. Il a aussi « laissé dans une mandarine, une coquille de noix bleue marine… ». Bon. Nous savions déjà tout ça. Il nous revient avec un album assez décevant en hommage à la musique brésilienne. Il n’était évidemment pas aisé de reproduire le miracle de Rockollection, chanson-pot-pourri jouissive. Dans Spirit of samba la narration a, en fait, disparu. Les airs classiques sont là, mais il n’y a plus d’enjeu. Au camping des flots bleus il ne se traîne plus une tonne de cafards, Laurent, il a finalement acheté sa guitare, et joue du Jobim dessus. S’ajoute cette idée cosmétique : enregistrer certaines plages sur des… plages. Bon.

Laurent Voulzy, Belem, Columbia records/Sony.