Manifestation des famille des disparus d'Iguala. Sipa. Numéro de reportage : AP21942397_000001.

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants -professeurs en devenir- issus du milieu paysan manifestaient à Iguala dans la région de Guerrero, au sud du Mexique. Placés en garde à vue, ils sont alors remis à une mafia locale, « Guerreros Unidos », puis très vraisemblablement tués. Le crime n’ayant toujours pas été élucidé, les versions diffèrent sur le mode d’assassinat. Une quinzaine d’étudiants seraient morts asphyxiés dans un camion, les autres auraient été brûlés –vifs dit-on-, aussi je ne m’épancherai pas sur les détails de cette macabre affaire.

Déliquescence d’une nation

L’opinion mexicaine, qui a beau être habituée à toutes sortes d’histoires sordides d’enlèvements, tortures, décapitations et j’en passe, et dont les médias –ainsi qu’une partie de la population- sont assez friands, fut horrifiée. Pourquoi ? Parce que d’une part, cela est cru à dire, les victimes furent cette fois des Mexicains, et non pas de vulgaires migrants du Costa-Rica ou du Guatemala comme c’est souvent le cas dans ces massacres ; et surtout parce que ce crime d’Etat, appelons un chat un chat, a mis en évidence les relations étroites entre une grande partie du monde politique –ceci peu importe le parti- et  des mafias sanguinaires dont les pratiques –des restes de certains corps furent découverts dans des fosses communes- ont peu à envier à celles des bourreaux génocidaires de l’ex Yougoslavie.

Si le Mexique est actuellement en proie à la violence extrême et aux exactions liées au crime organisé, il n’en a pas toujours été le cas. Traditionnellement cantonné à la frontière avec les Etats-Unis, le crime organisé, facilité par le démantèlement des cartels colombiens, a commencé à exploser il y a une dizaine d’années suite à la guerre frontale déclarée par l’ancien président Felipe Calderón au narcotrafic. En effet, loin d’atteindre les résultats visés, les méthodes musclées de ce dernier ont décuplé les instincts guerriers des mafias sanguinaires qui se sont multipliées pour se répandre dans tout le pays. Et provoquer selon les estimations 80 000 morts en dix ans. En 2012, suite à un scrutin maculé de soupçons de fraude, le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui a auparavant passé soixante-dix ans au pouvoir, revient à la tête de l’Etat sous l’égide d’Enrique Peña Nieto, un ancien gouverneur propre sur lui mais réputé fort corrompu. Conscient de l’échec de la politique de son prédécesseur, le nouveau venu ne s’est pas lancé dans une nouvelle croisade antimafia. Mais si lors de ses deux premières années de mandat, la violence mafieuse a connu -selon le gouvernement- un certain apaisement, dû très probablement à des arrangements entre les cartels et l’Etat à son plus niveau, elle s’est de nouveau envolée  les années suivantes : les régions de Colima, Michoacán et Guerrero sont devenues particulièrement saignantes, rejointes cette année par Guanajuato , jusque-là une des régions les plus paisibles ; et l’année dernière, Acapulco, station balnéaire longtemps prisée des touristes, s’est hissée au rang de cinquième ville la plus dangereuse du monde.

Narco-Etat

Après la disparition des quarante-trois étudiants, les Mexicains descendent par grappes de mille dans la rue, pas pour rendre grâce à la vierge Guadalupe cette fois-ci, mais pour demander non seulement des comptes, mais aussi la démission de Peña Nieto. Pas moins de dix jours après l’enlèvement des étudiants, le président mexicain daignera faire sa première déclaration. Quant au maire d’Iguala et son épouse, qui sont soupçonnés d’avoir ordonné l’enlèvement au cartel local, ils ne seront arrêtés qu’un mois après les faits. Sans les vagues de protestation soulevées par l’indignation populaire, ils n’auraient sans doute jamais été inquiétés. Car si le Mexique est la quinzième puissance mondiale, la corruption y est endémique. Peña Nieto prend conscience de la nécessité de sortir de la réserve et fait l’effort de rencontrer quelques familles des disparus. Mais en juillet 2015, pas de bol pour Peña, « El Chapo » (le Trapu), l’un des mafieux les plus puissants au monde, encore plus riche que Pablo Escobar en son temps, parvient à s’échapper de sa prison réputée ultra-sécurisée avec de toute évidence l’aide d’un bon nombre de complices au sein même de la prison. Bien que cette spectaculaire évasion relève du rocambolesque –voire du burlesque- et ait en apparence peu en commun avec l’horreur d’Iguala, ces deux affaires découlent d’une même logique : la soumission de l’Etat mexicain aux lois du marché de la drogue.

En avril dernier, après les familles des disparus qui contestaient fortement la version officielle des disparitions publiée l’année dernière par le gouvernement mexicain, ce sont des enquêteurs mandatés par la CIDH (Commission interaméricaine des Droits de l’homme) qui ont remis en cause cette version. Si l’Etat mexicain veut cesser de ressembler à une  calavera (petite sculpture en forme de tête de mort particulièrement utilisée lors de la Fête des morts), il va falloir faire mieux. Beaucoup mieux. « Si Peña Nieto est Président, le Mexique va plus avoir besoin d’aide qu’un bateau qui chavire », avait déclaré Carlos Fuentes trois mois avant de quitter ce monde. Le grand écrivain ne s’étant pas trompé, reste aux Mexicains à changer de capitaine. Les prochaines Présidentielles auront lieu en 2018. En attendant, Peña Nieto a choisi d’inviter  Donald Trump à Mexico à la fin du mois dernier.  Il est bien étrange, même franchement grotesque de dérouler le tapis rouge à celui que le même Peña avait auparavant comparé à Hitler. Mais le ridicule ne tue pas, lui.

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