Personne, en Allemagne n’en doutait vraiment, mais ce qui va sans dire va encore mieux en le disant: Angela Merkel vient d’annoncer qu’elle serait à nouveau candidate à la chancellerie lors des élections législatives de l’automne 2017. En bonne ménagère politique, elle avait pris soin de mettre sa maison en ordre avant d’inviter ses concitoyens à lui renouveler, pour la quatrième fois, leur confiance pour un nouveau bail au 1, Willy-Brandt Strasse à Berlin.

Elle a écarté la menace de sécession de la CSU bavaroise de présenter son propre candidat pour protester contre sa politique d’accueil massif des réfugiés du Moyen-Orient. Pour cela, elle a bloqué le flux des migrants grâce à un accord avec le sulfureux président turc Erdogan, et durci notablement les critères d’admission sur le territoire allemand. Sur sa gauche, elle fait une fleur à ses alliés sociaux-démocrates en proposant Frank-Walter Steinmaier, ministre SPD des affaires étrangères, pour succéder, en janvier, à Joachim Gauck au poste honorifique et protocolaire de président de la République. Enfin, elle se présente comme le seul rempart crédible à la montée en puissance des forces dites populistes, à l’échelle allemande, européenne et même mondiale.

Petit rappel: il y a trois mois, au début du mois de septembre, les augures médiatiques habituels prédisaient sa mort politique prochaine à la suite de quelques élections régionales calamiteuses, marquées par une percée importante du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), opposant radical à la politique d’accueil des migrants de Merkel, et critique virulent des concessions économiques et monétaires faites aux partenaires européens au nom du sauvetage de l’euro. Comme il n’est jamais inutile de s’adresser des louanges (sinon, qui le ferait ?), rappelons que l’auteur de ces lignes, à contre-courant de tous les commentateurs, experts et analystes des radios, télés et feuilles dites « de référence », s’était bien gardé de vendre la peau de l’ourse Merkel avant qu’elle n’ait politiquement trépassé.

Obama la voit « chancelière du monde libre »

La reconduction d’Angela Merkel est, aujourd’hui, approuvée par 55% des Allemands interrogés par les sondeurs. Une popularité qui dépasse de loin les intentions de vote en faveur de sa famille politique, la CDU/CSU, créditée de 33% des suffrages si les élections au Bundestag avaient lieu dimanche prochain. Elle met dix points dans la vue de son principal concurrent, le futur candidat du SPD, qui hésite entre le vice-chancelier Sigmar Gabriel, peu charismatique, et Martin Schulz, l’eurofervent président du Parlement européen en décalage avec un euroscepticisme montant dont l’Allemagne n’est pas épargnée… Comme la RFA n’est jamais un pays de surprise électorale (les gens disent aux sondeurs ce qu’ils vont faire, et – miracle ! – le font effectivement), tout donne à penser qu’Angela Merkel va l’emporter sur une potentielle alternative de gauche (SPD, Verts, die Linke) autant victime que la droite d’une fuite d’électeurs vers l’AfD.

La seule inconnue est de savoir si, dans la nouvelle composition du Bundestag, il sera nécessaire de faire appel à un tiers parti (Libéraux ou Verts) pour constituer une majorité avec la CDU/CSU et le SPD…

Pour couronner le tout, Angela Merkel vient de recevoir un coup de pouce magistral de la part de Barack Obama, qui a tenu à faire chez elle, à Berlin, ses adieux à l’Europe. Le président sortant des Etats-Unis l’a adoubé comme son héritière politique et spirituelle à l’échelle planétaire, devant les sourires crispés de ses collègues européens François Hollande, Theresa May, Matteo Renzi et Mariano Rajoy, invités muets à la petite fête intronisant Angela comme « chancelière du monde libre », pas moins !

L’Allemagne d’abord?

Le message est clair: pour Obama, et tous ceux qui s’effraient, à travers le monde, de la montée des « populismes », l’Europe sera « merkelienne » ou ne sera pas ! Il lui confie donc la lourde tâche de rassembler les nations d’Europe dans un nouveau Kulturkampf où les adversaires s’appellent Poutine, Trump, Erdogan et tutti quanti, alors qu’elle est mandatée par ses électeurs pour défendre bec et ongles les intérêts économiques et politiques de l’Allemagne au nom d’un ordo-libéralisme germanique imposant au continent une austérité étouffante. Obama la met, de surcroît, au pied du mur de la construction d’un outil de défense européen devenu nécessaire en raison des réticences de Donald Trump à perpétuer la garantie de sécurité du continent aux frais du contribuable américain.

J’ai comme l’impression que cette mission n’est pas celle qu’une Merkel IV souhaiterait s’attribuer, car le retour du « hard power » militaire comme élément incontournable de la puissance n’est pas encore accepté par le peuple allemand. Elle fera, en revanche, tous les compromis possibles avec les brutes, Poutine demain comme Erdogan hier, pour préserver les intérêts de l’Allemagne sans l’engager dans des aventures militaires ou diplomatiques hasardeuses. L’espoir, caressé par les européistes béats, de la voir refonder une Union européenne forte, unie et solidaire dans un monde en mutation accélérée, sera forcément déçu : elle ne sait parler qu’aux Allemands, et ceux qui l’écoutent à l’étranger la comprennent mal, ou se racontent des sornettes.

Dans trois mois, libérée des contrainte d’une campagne électorale, elle aura les mains beaucoup plus libres que ses partenaires pour conduire ses affaires: certains seront partis, comme, sans doute, François Hollande et peut-être Matteo Renzi, ou préoccupés par leurs affaires intérieures, comme Theresa May avec le Brexit et Mariano Rajoy avec sa majorité chancelante. Ce n’est pas sans raison que, seul parmi les candidats de droite à la primaire, François Fillon se soit montré très discret sur l’éventuelle reconstitution d’un couple franco-allemand de rêve… Il connaît bien la dame !

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...