Léa Salamé, David Pujadas et Emmanuel Macron sur le plateau de L’Emission politique, avril 2017. SIPA. 00801361_000035

« Ils sont 3 000, dont un tiers de journalistes, et ils attendent leur champion. » David Pujadas entend-il ce qu’il vient de dire, en cette soirée électorale du premier tour de la présidentielle, alors qu’il commente les images diffusées en direct depuis le quartier général d’Emmanuel Macron vers 22 h ? Pour le coup, il dit vrai : les journalistes attendent Emmanuel Macron, ils attendent leur champion.

À l’heure où j’écrivais ces lignes, on ne connaissait pas encore l’issue de cette élection. Mais elle ne faisait déjà guère de doute, surtout après la performance affligeante (le mot est faible) que Marine Le Pen a offert, lors du débat du 3 mai, qui ressemble, ni plus ni moins, à un suicide politique. La victoire d’Emmanuel Macron n’est pas uniquement celle du candidat des geeks, des traders et des start-uppeurs. C’est aussi la victoire du candidat des médias, au terme d’une campagne électorale largement « dépolitisée », pour reprendre le paradoxe énoncé par le sociologue Mathieu Bock-Côté.

La bonne conscience absolue

Dans les écoles de journalisme, les étudiants apprennent et récitent sagement que la presse a notamment une fonction politique (défendre la démocratie) et une fonction civique (offrir un champ d’expression au débat public). À ces deux fonctions, les médias dominants — j’entends par là les médias d’information nationaux, dans leurs versions électronique, audiovisuelle et imprimée — semblent avoir renoncé.

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Ils y ont renoncé avec la bonne conscience qui est toujours la leur quand ils s’affranchissent de toute exigence d’objectivité au nom de leur sacro-saint, et bien pratique, « principe de responsabilité », que l’on peut résumer comme le fit un jour pour moi un journaliste, avec une totale candeur : « On ne peut quand même pas laisser les gens avoir des pensées horribles. » C’est cette bonne conscience qui envahit le cerveau de la journaliste Audrey Pulvar lorsqu’elle signe une pétition contre le Front national. À mon sens, cette initiative n’aurait qu’un caractère très anecdotique si elle avait été reçue comme on eut été en droit de l’attendre dans la démocratie qu’il s’agit, paraît-il, à l’heure où je rédige cet article, de sauver. C’est-à-dire, si la mise à l’écart temporaire d’Audrey Pulvar par la direction de la chaîne, suite à sa prise de position officielle, n’avait pas suscité tant d’indignation. Après tout, le problème résidait seulement dans le fait qu’elle eût franchi publiquement la frontière qui sépare journalisme d’information et journalisme d’opinion. Une distinction qui échappe manifestement à Gérald Darmanin, lequel commenta, offusqué : « Ce qui importe, chez un journaliste, c’est son professionnalisme. Pas son opinion. » Tandis que Bernard-Henri Lévy écrivait sans scrupule qu’« en état d’urgence politique, on comprend que les règles de neutralité soient momentanément oubliées ». Si leur conception du métier de journaliste est surprenante, il est vrai que ni Darmanin ni BHL ne l’exercent. Ce qui est inquiétant, c’est que la plupart des médias semblent la partager, comme en témoigne la  certitude de bien faire qui affleure derrière le ton agressif des questions quand elles s’adressent à certaines personnes, tandis que d’autres passent des oraux plutôt confortables…

Comment attaquer le FN : fascisme ou financement des retraites ?

Au concept de neutralité est attaché celui, réciproque, d’indépendance : je ne prends parti pour personne donc personne, théoriquement, ne peut m’utiliser. Cette campagne nous a confirmé que les journalistes, qui dénoncent volontiers la mainmise des grands actionnaires, ne défendent guère cette indépendance. Ils ont ainsi accepté sans résistance d’être complices d’un hold-up électoral réduisant l’élection présidentielle à un choix pour ou contre le fascisme, le candidat étiqueté « sauveur de la démocratie » étant donc la seule option possible, selon une logique tout sauf démocratique. Mais nos médias ont peiné à tenir la ligne et il n’est pas anodin que ce soit Emmanuel Macron lui-même qui, dans la dernière ligne droite, ait dû prendre en main la propagande la plus épaisse. Sur les plateaux, la candidate qui menaçait les libertés publiques et s’apprêtait, sans aucun doute, à rétablir les lois raciales, était, étrangement, mise en cause presque uniquement sur son projet de sortie de l’euro ! De même, on peut se demander s’il n’était pas étrange de demander à la bête immonde, sans jamais remettre en cause son statut officiel de bête immonde : « Comment comptez-vous financer la revalorisation des retraites ? » Cela trahissait le décalage entre le discours obligé, nourri de fantasmes utiles, et la réalité des griefs imputés au programme frontiste. Ne trouvant pas prise au scandale et craignant de mettre Marine Le Pen en posture favorable s’ils lui offraient l’occasion d’une diatribe contre les élites mondialistes, les journalistes se rabattaient, faute de mieux, sur un procès en incompétence. La candidate aurait pu profiter du débat final pour faire un sort à cette accusation. Elle préféra la valider de la pire des manières et, ce faisant, s’enterra.

Les affaires, c’est-à-dire l’affaire Fillon

Évidemment, toute idée, toute grandeur avaient déserté la campagne dès ses premières semaines. Je veux, bien entendu, parler du traitement des affaires. La place qu’elles ont occupée tient directement à des décisions éditoriales relevant de la hiérarchisation de l’information. Et l’on a choisi de leur faire occuper le devant de la scène, des mois durant.

Le mot magique, ici, c’est « complotisme ». Les journalistes auraient dû être les premiers à s’étonner du surgissement extrêmement opportun de toutes ces révélations. Non seulement ils ne s’en sont pas étonnés, mais ils ont également interdit qu’on s’interrogeât, taxant de complotisme quiconque s’y risquait. Le complotisme est une attitude de l’esprit qui consiste à expliquer a priori tout phénomène surprenant par la thèse d’un complot. Exprimer sa surprise et sa méfiance face à une série de coïncidences troublantes ne relève en rien du complotisme. Que les journalistes s’interdisent d’enquêter sur l’origine des rumeurs et accusations signifie que, potentiellement, ils acceptent d’être instrumentalisés. Du moment qu’on les nourrit en scoops, ils se feront les complices consentants de tous les assassinats politiques. Ils seront de tous les lynchages s’ils peuvent se donner l’impression de tenir un nouveau Watergate. De fait, le lexique médiatique révéla à lui seul cet effet boule de neige en vertu duquel une affaire enfle, non point par la quantité des révélations mais par l’ampleur du discours qu’elle suscite ; plus on en parle, plus on en parle. D’abord « accusé de » (ce qui laisse entendre que « des gens » l’accusent, et peut-être à tort), François Fillon fut rapidement « soupçonné de » (c’est-à-dire suspect, suscitant le soupçon, donc probablement coupable), le clou sur le cercueil étant l’adoption généralisée du mot « Penelopegate ».

Macron épargné

Emmanuel Macron, quant à lui, demeura « accusé de ». En ce qui le conc

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Mai 2017 - #46

Article extrait du Magazine Causeur

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