Cela commence comme du Perec. Un homme descend s’acheter un journal et un sachet de croissants. Une miette grasse tombe sur le papier et entoure de son auréole un fait divers que l’homme n’aurait sûrement jamais remarqué. Dans le massif des Dolomites, dans le nord de l’Italie, un jeune couple d’architectes italo-écossais a été retrouvé mort, les mains liées, en habit de soirée. Une troisième personne, une certaine Federica Bersaglieri, suspecte et témoin principale, est introuvable.

Rien de plus beau que le gâchis

Cette Federica « Ber », le narrateur est convaincu de la connaître. Plongée délicate dans un univers modianesque. Fouille des vieux cartons, fouille des souvenirs, exhumation d’un ancien carnet d’adresses à la couverture cartonnée et striée. Effectivement : « Federica Ber, 44 rue de l’Échiquier, Paris 10ème, 40 22 04 78 ».

Un numéro à huit chiffres, une adresse précise, Mark Greene donne à son flou mélancolique habituel (45 tours, Rivages, 2016) un décor parisien et caniculaire. Remontée des souvenirs. Paris se vide, devient une parenthèse sans âge, sans limites, peuplée de personnages étrangement vêtus, étrangement jeunes, étrangement peu conscients de leur étrangeté. « Rien n’est plus beau, dans la jeunesse, que l’étendue du gâchis ». Rien n’est plus beau, en littérature, que de lire l’errance quiète, les silences vides de toutes paroles, les journées hachées, le ne-rien-faire, le laisser-aller de tout. Cet été-là, cet été sans âge, le narrateur, qui pourrait être Mark lui-même, mais ce détail est sans importance, rencontre une petite femme d’une vingtaine d’années, perfecto et cheveux courts, qui joue sensuellement à Tekken, le jadis célèbre jeu de combat japonais, dans un bar sur les Grands Boulevards.

Escalader les toits de Paris et dormir à la belle étoile 

Les silences et les regards – les seuls véritables dialogues – sont d’Antonioni. Il faut chaud, on boit du vin glacé, on hume l’odeur stagnante du mois de juillet, « comme si Le Havre avait poussé dans Paris (et La Havane dans Le Havre) ».

Les vacances sont une disparition. L’absence, le vide, l’anonymat, semblent être les passions de Federica, outre Tekken, et l’escalade. Vivre dans une époque, vivre une époque, personne n’a réellement conscience de ce que cela signifie. On en extrait les fragments plus tard, bien plus tard, on en reconstitue la cohérence, à la manière des paléontologues. Le vrai danger, c’est le « faux risque », c’est « l’ennui », appuie Federica, que le narrateur suit comme son ombre au 44, rue de l’Échiquier, dans un appartement meublé façon décor de théâtre.

Et l’affaire des Dolomites, alors ? Le narrateur du présent, délaissant parfois celui du passé, se plonge dans la presse italienne, apprend des détails formels qui ne mènent à rien, et de jolis mots d’esprit, comme par exemple le surnom du massif : Monti pallidi, les montagnes pâles. Le jeune couple, baptisé « les fiancés de Lecchio », s’est-il suicidé ? A-t-il reçu l’aide de la fantomatique Federica dans cette opération ? S’agit-il d’un meurtre rituel ? C’est dans le passé que le narrateur mène sa propre enquête. Dans ses souvenirs, les couleurs, les mots, les intonations, les habitudes, qu’il a imprimées en lui et dessinent sa Federica, disparue à la fin de l’été du Tekken.

Mourir est la seule façon de ne pas disparaître 

S’il faut vraiment chercher une clé à Federica Ber, ce qui s’avère une gageure dans le travail de Mark Greene, on la trouverait dans l’habitude favorite de Federica : escalader les toits de Paris et dormir à la belle étoile sur une terrasse bétonnée dont seule son agilité lui donne l’accès. Elle en ouvre les portes symboliques à son ami de juillet, à une condition : accepter de se soumettre à la force de l’autre, à sa volonté, à ses conseils et à ses ordres, à son poids, enfin, lorsqu’il est nécessaire de lier son corps à celui de l’autre. Federica Ber et le personnage éponyme disent l’attente, la patience, la distorsion poétique du temps. Un monde différent de celui des vivants, différent de celui des morts, aussi.

Les pièces du puzzle s’emboîtent. Se sachant atteinte d’une maladie dégénérative et incurable, la jeune architecte écossaise aurait rencontré Federica sur les hauts de Cortina d’Ampezzo. « Une montagne, c’est une île ». Une île des morts. Parce que « mourir est la seule façon de ne pas disparaître. La seule façon de rester. »

Mark Greene, Federica Ber,Grasset, 2018.

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