Notre époque brouillonne manque de repères. Dans les arts, il est difficile de faire le tri entre le beau et le laid. Aujourd’hui, confusément, tout se vaut, tout s’équilibre et tout s’annule. La qualité d’un texte se juge à son nombre d’exemplaires vendus. Point de salut en dehors des caisses enregistreuses. L’éphémère a supplanté les œuvres longues et denses dans l’esprit de nombreux éditeurs. Le paysage littéraire s’épuise dans cette course effrénée au sentimentalisme et au mercantilisme. Les poètes sont les grands perdants de ce cirque médiatique.

« A tout instant, la ville produit du destin »

Absents de l’avant-scène et ignorés par la critique, ils passent sous les radars d’une célébrité factice. Tant mieux, diront certains esthètes, une publicité tapageuse nuit parfois au plaisir de lecture. La confidentialité décuple l’envie. Il y a des livres qui méritent d’être pieusement conservés à l’abri des regards malveillants, dont l’existence même se susurre, entre amis, comme un secret, comme un talisman. Quand Marc Alyn publie, nos sens sont immédiatement en alerte. Nous n’avons pas oublié son Paris point du jour paru chez Bartillat en 2006.

Cette promenade érudite pleine de digressions et d’audaces dans les rues de la capitale fut une révélation. Un enchantement. Nous battions le pavé avec d’illustres accompagnateurs. Villon, Rabelais ou Proust étaient du voyage. « A tout instant, la ville produit du destin à forte dose : concentré de drame ou précipité de joie qu’il faut vider jusqu’à la lie » écrivait-il. Le rémois né en 1937 nous livre au printemps ses mémoires : Le temps est un faucon qui plonge aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Avec lui, nous remontons le temps en se laissant emporter par son style pur et imagé, sans les coquetteries habituelles des faussaires du milieu.

« Je voulais en premier lieu demeurer libre, quitte à en payer le prix au quotidien »

Durant la guerre, dans le quartier Saint-Rémi, le futur écrivain âgé de cinq ans se voyait alors en fils de Fantômas. Alyn pose habilement, avec cette liberté qui caractérise sa prose, les jalons d’une vie au service de l’écriture, au plus près d’une émotion non trafiquée. Son C.V parle de lui-même. Il a été couronné à une époque où les prix n’étaient pas un marché de dupes : Prix Max Jacob en 1957 pour Le Temps des autres à seulement vingt ans, Prix Guillaume Apollinaire en 1973, Grand Prix de la poésie de l’Académie française en 1994 et Prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre en 2007. Ses pairs ont adoubé ses premiers jets d’encre. Il fut également le passeur en vers du Figaro Littéraire tenant la chronique poésie à la demande de François Mauriac. Alyn ne fit jamais la danse du ventre pour être reconnu. « Lorsqu’on me parlait de carrière, j’entrevoyais de lourds gisements de marbre s’agençant en tombeau. Je voulais en premier lieu demeurer libre, quitte à en payer le prix au quotidien » avoue-t-il, sans amertume. Ses mémoires tiennent lieu du mausolée étincelant. Tout un pan de notre culture ressort sous sa plume alerte.

Les portraits d’Antoine Blondin, Roger Vailland, Roger Caillois, Lawrence Durrell, Henri Flammarion ou Pierre Seghers fascineront les amateurs du genre. Mobilisé en Algérie, Alyn s’échappera toujours plus loin, vers cet insondable Orient, allant de Venise à Bagdad et d’Uzès à Beyrouth. Cet orfèvre des mots, alchimiste du ressenti, est toujours resté fidèle à ses engagements de jeunesse : « Je travaillais jusqu’à l’épuisement à ma tapisserie de langage inlassablement reprise, dévidée, suspendue, en quête du Motif toujours à naître ».

Le temps est un faucon qui plonge, Marc Alyn, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

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