L’erreur de tous les présidents français depuis Mitterrand est d’avoir voulu satisfaire l’électorat des autres. Plutôt que de pratiquer « l’en même temps », Emmanuel Macron aurait dû assumer sa pensée libérale. 


François Mitterrand avait prophétisé qu’il serait le dernier des grands présidents, et qu’il n’y aurait après lui « que des financiers et des comptables ». En réalité, il y a surtout eu un parjure, un agité1, une honte et un OVNI.

Joue-la comme Trump

Les présidents successifs ont tous fait la même erreur. Essayer d’aller pêcher dans les eaux du voisin. Le résultat est pourtant toujours le même. Cela ne convainc personne en face, et cela déçoit chez soi. C’est ce qu’a compris Donald Trump, qui se contente tout simplement de faire ce qu’attend de lui son électorat. Ni plus, ni moins. Et même si cela agace ici ou là, c’est en réalité très sain pour la vie politique, car cela remet de la clarté dans le débat public. Depuis trente ans, les présidents français font l’inverse. Macron ne faisant pas exception, avec sa lubie de « l’en même temps ».

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Marine Le Pen n’était ni de gauche ni de droite, Emmanuel Macron veut être et de gauche et de droite. Dans les deux cas, il s’agit d’une position aussi séduisante qu’intenable, car elle repose sur l’idée selon laquelle la gauche et la droite n’existent plus, ou du moins qu’elles pourraient être mélangées. Or, comme le démontre Jean-Louis Harouel dans son livre, Droite-gauche, ce n’est pas fini, la droite et la gauche ne peuvent pas plus disparaître que le bien et le mal, ou le noir et le blanc. Elles sont des rapports différents au monde. Le fait que les partis politiques ne les représentent plus et mélangent tout par opportunisme sondagier, c’est un autre problème. Le fait qu’il existe une fausse droite plus ou moins compatible avec la gauche est indéniable. Mais la confusion du monde ne fait pas disparaître la vérité ou la logique.

Décevoir sa gauche et en même temps sa droite

Les hommes et les femmes politiques, dans leur immense majorité, ne font plus cet effort élémentaire de cohérence et pensent que la somme de leurs indignations constitue un programme suffisant. Emmanuel Macron a sans doute gagné l’élection de 2017 parce qu’il n’était justement pas encore un homme politique. Ou du moins pas un de ces professionnels qu’il n’a eu aucun mal à mettre en difficulté pendant les débats de campagne, en se contentant d’inviter le réel à table, et de laisser se révéler les incohérences de ses adversaires. Or, voilà que le candidat libéral, qui avait si brillamment ubérisé tout le paysage politique, oublie son programme, commet quelques fautes de carre (fête de la musique, Benalla, « je traverse la rue et je vous trouve un travail », le doigt antillais, etc.) décevant sa gauche – ce qui était prévisible, l’injonction du front républicain de second tour tenant plus de la foire aux cocus que du sursaut citoyen – et, c’est plus fâcheux, sa droite.

Pourtant, la grande majorité du peuple de droite, dont les préoccupations sont essentiellement identitaires et culturelles (contrôle de l’immigration, retour de la justice, mise en veilleuse du Lgbtisme, et méfiance à l’égard de l’expansion de l’Islam), l’aurait soutenu sans hésiter s’il s’était contenté de libérer la France du socialisme.

Macron paye pour tous les autres

Emmanuel Macron a sans doute joué ici sa réélection. Et comme souvent dans l’Histoire, c’est une ruade contre la pression fiscale qui aura été le premier domino à entraîner sa chute.

Mais ce ne fût pas n’importe quel impôt. La taxe qui a mis le feu aux poudres touche non seulement la province, mais le cœur de son premier outil de travail, son véhicule. Car, n’en déplaise au ministre de la Transition écologique, on ne va pas d’Annecy à Belley en trottinette électrique. Pour la France périphérique, la France invisible, qui travaille et roule en diesel, Macron est devenu l’ami de l’oligarchie cosmopolite et des torses nus tropicaux.

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Le jeune président paye aujourd’hui pour tous les autres. Il paye pour l’emballement de l’européisme hors-sol, il paye pour quarante ans de déni sur les questions migratoires et de plans banlieues. Et au fond, il paye pour le sentiment de supériorité de l’élite parisienne (le terme d’élite est d’ailleurs impropre, la petite caste médiatico-politico-culturelle n’en ayant à peu près aucun trait), qui a méticuleusement organisé le désastre, sur fond de bons sentiments et d’humanisme mondialisé.

La France illisible

Ce sont aujourd’hui cinquante nuances de jaunes qui cristallisent cette colère. De gauche, de droite, du centre, des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, du privé, du public… Un mouvement très difficile à cerner, qui ubérise, lui aussi, la contestation jusque-ici encadrée par les syndicats et les professionnels de l’opposition. En réalité, si Emmanuel Macron a cassé les partis par le haut, le mouvement des gilets jaunes casse aujourd’hui la politique traditionnelle par le bas.

C’est ce qui rend la situation si compliquée, car devant une opposition aussi disparate, Jupiter et son gouvernement n’ont que des coups à prendre. Et le cap politique qui avait fait son succès en début de mandat est sans doute devenu impossible à garder aujourd’hui. En réalité, l’illisibilité de cette crise est à l’image de la confusion de la vie politique française.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », aurait averti Camus. Il est à craindre que l’année qui commence justifie l’écrivain.

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