La mauvaise littérature, c’est comme le barbecue, il ne faut pas trop en abuser ! Elle ne tue pas mais obstrue les artères à la longue. Entre l’anisette qui coule à flots et les sacs de charbon de bois qui s’entassent dans le jardin, le vacancier n’a plus une minute à lui. Si on ajoute à son emploi du temps de juillet et d’août, un programme sportif des plus intensifs (Tour de France, Championnat du monde de natation et d’athlétisme, Euro de football et Coupe du monde de rugby féminin, etc…), l’homme en bermuda ne sait plus où donner de la tête. Les nerfs à vif après une campagne électorale qui semble ne pas vouloir en finir, il lit, à la rigueur, des pavés de plage, des romances sado-maso, des thrillers polaires et des manuels du bonheur dégoulinant pour oublier son statut de citoyen en slip de bain. Les urnes lui donnent la migraine.

Lire un livre mal écrit aurait des vertus apaisantes

Il préfère tirer les runes pour connaître son avenir à l’heure de l’apéro, c’est plus sûr et plus marrant que de lire les professions de foi des candidats. Ne blâmons pas ce travailleur qui a acheté un livre d’été à la couverture criarde autant pour caler sa glacière dans le coffre de sa voiture que pour avoir quelque chose à dire au cas où une équipe TV l’interrogerait sur le sable. Durant ces quelques semaines de répit, libéré des oukases des pégases de la politique, le touriste a bien le droit de satisfaire son indolence saisonnière. Regarder un Max Pécas au creux de l’été est un plaisir solitaire qui ne porte pas à conséquence. Lire un livre mal écrit aurait même des vertus apaisantes.

Dans le cas cependant où cet inactif chercherait un ouvrage plus structuré, plus nourrissant sans être emmerdant, nous lui conseillons quelques titres buissonniers à mettre dans son sac de plage. Des histoires de night-clubs, de condottière, de road-trip en pleine Guerre d’Algérie, un guide pour apprivoiser la langue française et même une BD avec des nénés à l’air libre. Toute l’année, nous défendons ici une littérature décorsetée, sans a priori idéologique, sans moraline mais toujours soutenue par un style singulier. Nous sommes « vieux jeu » sur ce point-là, voire saoulant, nous sommes prêts à suivre tous les auteurs dans leurs délires, à pardonner leurs intrigues alambiquées à condition qu’ils écrivent d’une manière nette, sans les tics de leurs contemporains. Nous cherchons une originalité de ton et aussi de sujet.

Les éditions Points ont fait reparaître juste avant les vacances, Le passager de la nuit de Maurice Pons (1927-2016). Huis-clos étouffant dans une voiture de sport au début des années 1960. Deux hommes traversent la France de nuit, un bambocheur pied au plancher et un porteur de valise, militant politique algérien. Cette confrontation, tour à tour silencieuse, aride, puis au fil des kilomètres avalés, querelleuse débouchera sur une étrange relation où le danger est un puissant accélérateur de vie. La jolie couverture qui montre une « Muscle car » américaine, cirant les pneus, est très éloignée, à vrai dire, des sentiments complexes que dégage ce court texte. Il donne envie de relire l’œuvre de Pons, nouvelliste émérite, à qui l’on doit notamment Virginales et Douce-amère.

L’été, on a soif d’exceptionnel

Dans un autre registre, encore que Philippe Barthelet soit à la fois un dompteur de mots redoutable et un chroniqueur à la plume vive comme le prouve son Salut aux bêtes sauvages (éditions Pierre-Guillaume de Roux). Cet essai brille par son érudition et sa malice. Les fans de ce virtuose de la prose sont nombreux. Il n’a pas son pareil pour défricher la langue française et lui redonner son éclat. Il l’ausculte, l’étire, l’observe tel un explorateur aguerri. Pour analyser une expression, il fait appel à une culture livresque, il navigue dans l’histoire, le latin ou le grec comme un flibustier s’empare de trésors cachés, avec avidité et joie communicative.

L’été, on a soif d’exceptionnel et de personnages qui explosent les coutures de la bienséance. Bernard Poulet vient d’écrire une biographie de Volpi, Prince de la Venise moderne aux éditions Michel de Maule préfacée par Jean-Paul Kauffmann. Qui était Giuseppe Volpi (1877-1947), surnommé « le dernier doge de Venise » ou le « Doge en chemise noire » ? Plongeons dans la lagune et le destin de celui qui avait la volonté de « redonner toute sa place dans le monde moderne à l’ancienne Sérénissime, restaurer sa domination sur ses anciens territoires, fonder cette « troisième Venise » qui devait marier l’histoire et la vitesse, la beauté et l’électricité », quitte à rallier le fascisme. Bernard Poulet ressuscite avec bio cette période avec une foule de détails historiques.

Autre personnalité hors norme que cette Frede dont Denis Cosnard aux éditions Equateurs tire un portrait tout en délicatesse. Cette reine de la nuit passe comme un fantôme dans un roman de Patrick Modiano. Le journaliste du Monde a voulu en savoir plus. Il tente de percer son mystère et nous fait visiter les cabarets pour femmes de Paris des années 30 au début des années 70. Avec Frede, la fête avait le parfum de l’interdit. Les actrices María Félix et Marlene Dietrich n’ont pas résisté à cette garçonne aux yeux tentateurs. Enfin, descendons L’été en pente douce ! Les souvenirs du film sorti en 1987 et la silhouette de la regrettée Pauline Lafont agissent comme des révélateurs de nostalgie. Trente ans après, Pierre Pelot a adapté son roman en BD avec Jean-Christophe Chauzy au dessin. C’est chaud, c’est moite, c’est sombre, sueurs garanties et nuit agitée en perspective.

 

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